Grand dictionnaire universel du XIXe siècle/Voyage s. m.

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Administration du grand dictionnaire universel (15, part. 4pp. 1204-1223).

VOYAGE s. m. (voi-ia-je ou vo-ia-je. Ce mot répond par sa structure au latin viaticum, qui signifie proprement argent de voyage, de via, voie, chemin, mais qui est employé déjà avec l’acception moderne de cheminement dans Venantius Fortunatus. Le latin viaticum est aussi le type du français viatique). Action de se transporter du lieu où l’on était dans un lieu éloigné : Faire un voyage, un long VOYAGE, un grand voyage, un petit voyage. voyage au Levant, dans le Levant, à Naples, en Italie, en Afrique. voyage par mer, par terre. voyage en voiture, à cheval, en poste, en aérostat. voyage autour du monde. Le but, le terme d’un voyage. Les voyage usent le corps comme les équipages. (Mme de Sév.) Il n’y a point de meilleure école de sagesse que celle des voyages. (La Mothe-le-Vayer.) Les voyages se composent uniquement de départs et d’arrivées. (De Custine.) Un voyage prouve moins de désirs pour ce que l’on va voir que d’ennui de ce que l’on quitte. (A. Karr.) || (Séjour dans un lieu où l’on ne fait point sa demeure ordinaire : Le voyage de la cour à Fontainebleau sera de trente jours. Il est du voyage de Compiègne. Mon voyage à ma terre sera de six semaines. (Acad.)

— Par ext. Allée et venue d’un lieu à un autre : J’ai fait vingt VOYAGES ckez lui sans le trouver, lima fait faire plusieurs VOYAGES inutiles. || Allée ou venue qu’on fait faire a un homme de peine, à un commissionnaire : Ce crocheteur, ce charretier a fait deux voyages pour moi. Il faut payer ses voyages. (Acad.)

— A signifié Fois, reprise, et est encore usité en Provence dans ce sens.

— Fig., Série d’actions que l’on accomplit successivement, et qui aboutissent à un terme : La vie est un voyage. Il faut s’approvisionner, se préparer pur l’étude pour le Long voyage de la vieillesse. (Delille.) Il faut consulter ceux qui ont fait le voyage de la vie, car on ne peut avoir d’expérience qu’au retour. (Mme de Staël.) L’avare arrive toujours au terme du voyage sans avoir complète ses provisions. (Ch. Nod.) || Excursion, digression : Un système est un voyage au pays de la vérité. (De Bonaldi)

Voyage de long cours ou au long cours, Grand voyage sur mer.

Voyage d’outre-mer, Voyage que les chrétiens entreprenaient autrefois pour faire la guerre aux musulmans.

— Fam. Faire le voyage de l’autre monde, le grand voyage, Mourir.

— Philol. Récit d’un voyage vrai ou feint : Ma foi, je crois que lorsque Cyrano de Bergerac fit son VOYAGE dans la lune, il en avait déjà un quartier dans la tête. (Ménage.) Pour bien écrire un voyage, il faut un littérateur avec des qualités de peintre, ou un peintre avec un sentiment littéraire. (Th. Gaut.)

— Anc. pratiq. Frais de déplacement qu’on allouait à l’une des parties ou à des témoins : Taxer les voyages.

— Franc-maçonn. Nom donné à certaines épreuves que l’on fait subir à ceux qui veulent entrer dans l’ordre, ainsi qu’aux adeptes qui veulent passer d’un grade inférieur à un grade supérieur.


Encycl. L’histoire de tous les voyages serait l’histoire de la géographie et des relations de tous les peuples entre eux. Nous ne pouvons point tenter ici une œuvre d’une étendue si considérable ; nous nous contenterons de présenter brièvement aux lecteurs les hommes qui, par leurs découvertes géographiques ou leurs connaissances des peuples étrangers, ont le plus aidé aux progrès de la science et à la connaissance des différentes races qui peuplent le globe. Les premiers voyageurs sont ces peuples qui, à une époque très-ancienne, se séparant de la grande famille, allèrent chercher une patrie à travers des régions inconnues. Les seuls monuments que nous conservions de ces premiers voyages ne subsistent plus que dans la langue et la religion, et il fallait, pour les y découvrir, que deux sciences nouvelles naquissent du génie humain, la philologie comparative et la mythologie comparée. Dans les premiers temps et pendant tie longs siècles, les hommes ne formèrent que des tribus errantes qui cherchaient, pour ainsi dire, un domicile. Mais une fois qu’elles furent fixées, peu à peu elles éprouvèrent le besoin de se reconnaître et de se fréquenter. De là, les rapports qui s’établirent entre elles. Un fait qui apparaît dans toute l’histoire grecque, c’est sa préoccupation de l’Orient. La Grèce s’y sentait rappelée comme par un confus souvenir, un vague instinct de race qu’elle ne se définissait pas à elle-même. Cette tendance vers l’Orient est naïvement exprimée, en mainte occasion, par sa mythologie et par sa Fable, car il faut bien reléguer dans la Fable la tradition du voyage des Argonautes qui firent voile vers la Colchide. La guerre de Troie, où l’on vit 100, 000 Grecs se diriger en Asie sur 1, 200 navires, inaugura pour le monde une période nouvelle. L’Occident et l’Orient se sont connus dans les plaines de la Troade. Plus tard, les philosophes grecs, Thaïes, Pythagore, Anaximandre, Leucippe, Héraelide, Xénophane, Anaximène, voyagèrent dans l’Orient à la recherche des grandes traditions de 4a sagesse. Homère aussi, le mendiant divin, fut un voyageur, comme son Ulysse, qui visita Chypre, la Phénicie, l’Egypte et la Libye. Mais le premier qui vraiment vint resserrer entre les Grecs et les Orientaux les liens de l’antique parenté oubliée, c’est Hérodote av. J.-O.), qui visita les colonies grecques du Pont-Euxin, Suse, Babylone, Tyr, l’Egypte et la Cyrénaïque. La place qu’occupé Marco Polo dans les temps modernes, Hérodote l’occupe dans les temps antiques. Ils marquent l’un et l’autre un moment dans l’histoire humaine. A partir d’Hérodote, les voyages se multiplient. Déjà les vaisseaux, phéniciens parcouraient en tous sens la Méditerranée ; ils s’étaient risqués dans l’océan Atlantique et peut-être avaient par mer abordé dans l’Inde. Le moment arrive des expéditions tentées dans un but scientifique ou commercial. Sataspes, sous le roi Xerxès, se propose de faire le tour du monde, mais il ne va pas au delà des colonnes d’Hercule.

Le plus ancien livre de voyage que nous connaissions paraît être le Périple du navigateur carthaginois Hannon. Ce navigateur, chargé par ses compatriotes d’entreprendre un voyage au delà des colonnes d’Hercule et de fonder des villes phéniciennes sur les côtes de la Libye occidentale, prit la mer avec vaisseaux. Ayant franchi le détroit qui sépare l’Europe de l’Afrique, il longea les côtes de la Libye, fonda un établissement important dans une île, qu’il nomme Cerné et que l’on croit être l’île d’Arguin, puis il navigua encore pendanfvingt-six jours ; mais le manque de vivres le força de rentrer à Carthage. On ne s’accorde pas sur le lieu qui fut le point extrême de son voyage. Les uns croient qu’il ne dépassa pas la Sénégambie ; d’autres, qu’il alla jusqu’au cap des Trois-Pointes. La relation de son voyage, qu’il écrivit en carthaginois, fut placée par lui dans un temple ; elle fut dans la suite traduite en grec ; c’est cette traduction qui nous est parvenue. « Les Grecs et les Romains, dit Walckenaër, marins peu entreprenants et qui jamais n’osèrent dépasser le cap de Nun, ne crurent pas à la navigation d’Hannon et s’en moquèrent comme on s’est moqué de la relation de Marco-Polo avant que les progrès des découvertes vinssent en confirmer les détails. Les premiers modernes, tels que Ramusio, qui publièrent les relations des découvertes des Portugais sur la côte d’Afrique furent frappés de leur analogie avec la relation d’Hannon, et lui accordèrent une attention que l’incrédulité de Mêla et de Pline lui avait refusée. » Il y a dans le Périple d’Haunon des faits choquants et inadmissibles ; mais ils ne suffisent pas pour faire rejeter la relation tout entière. Quant à l’époque où s’accomplit ce périple, les avis sont très-divers. Suivant les uns, il remonterait au xe siècle siècle av. J.-C., tandis que d’autres ne le placent pas plus loin que l’an 300. L’opinion la plus probable est celle de Bougainville, qui le place au ive siècle siècle av. J.-C.

Un autre voyage très-célèbre chez les Grecs fut celui de Pythéas, que l’on croit avoir vécu au ive siècle siècle avant notre ère. Il franchit les colonnes d’Hercule et, tournant au nord, atteignit le cap Finistère, traversa la Manche, séjourna en Bretagne, en Danemark, en Suède et s’arrêta a l’île de Thulé (probablement l’Islande). Les deux ouvrages


dans lesquels il consigna ses observations ne sont pas venus jusqu’à nous. Ils étaient, intitulés : De l’Océan et Périple de la terre. Les anciens, et surtout Strabon, ont fait à ces écrits de nombreux emprunts. Vient ensuite le voyage du navigateur Cretois Néarque, que des bouches de l’Indus Alexandre envoya jusque vers l’Euphrate, pour visiter les côtes de la Perse, et dont Arrien nous a donné le journal. On peut consulter avec fruit, sur ce voyage, l’ouvrage de William Vincent, intitulé le Voyage de Néarque. Un autre périple grec d’une bien moins grande importance nous est parvenu : c’est le voyage de Scylax sur les côtes de l’Europe, de l’Asie et de la Libye. Il est antérieur à Alexandre et probablement du IVe siècle avant notre ère.

Les livres de voyages, rares chez les Grecs, le furent encore plus chez les Latins. Nous n’en pouvons citer qu’un, l’Itinéraire de Rutilius ; mais il est précieux au point de vue littéraire. Rutilius Numatianus était Gaulois d’origine ; il fut maître des offices et préfet du prétoire sous l’empereur Honorius. Vers l’an 420, il partit de Rome pour la Gaule, et fit par mer le voyage dont il a raconté les incidents dans un poëme en vers élégiaques. La barque qui le portait touchait à terre chaque soir. Il visitait tous les objets curieux qui lui étaient signalés au passage. Ses descriptions présentent des traits heureux. Les jeux de mots, les antithèses, la déclamation sont les défauts de cette œuvre. En général, l’auteur, suivant M. Villemain, n’a point d’ordre et ne se propose point de but ; il se rappelle l’impression des lieux parcourus, et tour à tour décrit et déclame.

Au moyen âge, ce sont des Juifs et des Arabes qui continuent la littérature des voyages, Abou’l-Kasem-Mohammed ou Ibn-Haukal, voyageur arabe du xe siècle siècle, quitta Bagdad en 942 et visita une grande partie du monde musulman. Il recueillit des observations sur la géographie, l’histoire, le commerce, les mœurs et les coutumes des habitants, puis les consigna dans un ouvrage intitulé : les Routes et les royaumes (Al-Mesalik we al-Memalik). Benjamin de Tudèle, rabbin espagnol du xiie siècle siècle, voyagea dans le dessein de visiter les synagogues de l’Europe et écrivit la relation de ses voyages en hébreu sous le titre d’Excursions (Masahoth). Au xive siècle siècle, le Maure Batuta parcourut l’Orient et alla même jusqu’en Chine. Ses voyages, très-curieux, ont fait le sujet d’un livre de Kosegarten, intitulé : De Muhammede Ebn Batuta, Arabe Tingitano, ejusque itineribus commentatio academica (Iéna, 1818, in-4°).

Les chrétiens du moyen âge, à partir des croisades, répandirent dans l’Occident des notions sur les contrées orientales et particulièrement sur la terre sainte ; mais ils les mêlèrent au récit des événements militaires ou politiques, et ne les reunirent pas dans des ouvrages spéciaux. Vers la même époque, on dut au génie du commerce l’un des voyages les plus importants qui aient jamais été entrepris, le voyage de Marco Polo. Il est assez étrange qu’on ne sache pas en quelle langue fut écrit le texte primitif de cette relation. Les uns penchent pour le latin, d’autres pour l’italien ; mais cette dernière opinion paraît devoir être abandonnée. Le comte Baldelli Boni a, en effet, démontré, dans les prolégomènes de son ouvrage intitulé Il Milione di Marco Polo (Florence, 1827, 2 vol. iu-4°), que le plus ancien texte italien aujourd’hui connu, remontant à 1309, est la traduction d’une rédaction française antérieure. Cette rédaction française du livre de Marco Polo fut donnée par Alarco Polo lui-même, en 1307, à Thiébault de Cépoy, représentant à Venise de Charles de Valois, fils du roi Philippe le Hardi ; Jehan, fils aîné de Thiébault, remit à Charles de Valois une copie de l’original, et il en donna aussi des copies à ceux de ses amis qui les lui demandèrent. Elle porte pour litre : Livre des merveilles du monde. En voici le début : « Pour savoir la pure vérité de diverses régions du monde, si prenez ce livre et le faites lire ; si y trouverez les grandismes merveilles qui y sont escriptes de la grant Hermenie (Arménie) et de Perse, et des Tartares et d’Inde, et de maintes autres provinces, si comme notre livre vous contera tout par ordre apertement ; de quoi messire Marc Pol, sage et noble citoien de Venise, raconte pour ce que il le vit. Mais nuques y a des choses que il ne vit pas, mais il l’entendit d’hommes certains par vérité. Et pour ce mettrons-nous les choses veues pour veues, et les entendues pour entendues, à ce que nostre livre soit droit et véritable, sans nul mensonge. Et chascuns qui ce livre orra ou lira, le doie croire, pour ce que toutes sont choses véritables. » Le Livre des merveilles du monde contient donc une description historique de l’Asie orientale, contrée dont auparavant l’Europe soupçonnait a peine l’existence. Marco Polo partit pour l’Orient à l’âge de quinze ans, en 1271. Il y accompagnait son père et son oncle, qui, commerçants riches et entreprenants, avaient poussé vers leurs entreprises jusqu’en Perse et qui, ayant obtenu la faveur du grand khan de Tartarie, avaient été par lui envoyés en mission près du pape. Quand ils revinrent près du khan, « et quand il vit Marc, qui estoit joenes bacheler, si demanda qui il estoit : Sire, dist son père, il est mon filz et vostre homme. — Bien soit-il venu, » dit le seigneur » Le jeune Marc s’habitua bien vite


aux usages de la cour mongole, « Il apprist si bien la coustume des Tatars et leurs languages, et leur lettres et leur archerie, que ce fut merveilles… Si que, quant le seigneur vit que il estoit si sages, et de si beau et bon portement, il l’envoia en un message en une terre où bien avoit six mois de chemin. Le joene bacheler fist sa messagerie bien et sagement. Et pour ce que il avoit veu et seu plusieurs foiz que le seigneur envoioit ses messages par diverses parties du monde, et quand ils retornoient ils ne li savoient autre chose dire que ce pourquoy ils étoient alé, si les tenoit touz à folz et à nices. Et leur disoit : « Je ameroie miex. ouïr les nouvelles choses et les manières des diverses contrées que ce pourquoi tu es alez ; car moult se deleitoit à entendre estranges choses. Si que, pour ce, en alant et retornant, il (Marc Pol) mist moult entente de savoir de toutes diverses choses, selon les contrées, à ce que, à son retour, le peust dire au grant khan. » Ainsi, c’est dans l’intention de plaire au grand khan et de satisfaire sa curiosité que Marco Polo étudia les contrées lointaines où il fut envoyé en mission, c’est-à-dire le Tonkin, la Chine et la Cochinchine. C’est à ce désir que sont dues les observations d’où naquit le livre qui changea si profondément les idées géographiques de l’Europe. Citons encore, à ce sujet, Walckenaër : « Comme chaque jour les notions sur les pays décrits par Marco Polo confirmaient, de plus en plus ce qu’il avait dit, les cosmographes les plus instruits s’en emparèrent, et, malgré la brièveté et le peu d’ordre de ses descriptions, ils dessinèrent d’après elles sur leurs cartes, comme d’après les seules sources authentiques, toutes les contrées de l’Asie, à l’orient, du golfe Persique et au nord du Caucase et des monts Himalaya, ainsi que des côtes orientales d’Afrique. La science se trouva régénérée, et, quoique imparfaite et grossière, elle fut en harmonie avec les progrès des découvertes et les langues usitées à cette époque. On vit paraître pour la première fois sur une carte du monde la Tartarie, la Chine, le Japon, les îles de l’Orient et l’extrémité de l’Afrique, que les navigateurs s’efforcèrent dès lors de doubler. Le Cathay, en prolongeant considérablement l’Asie vers l’est, fit naître la pensée d’en atteindre les côtes et de parvenir dans les riches contrées de l’Inde en cinglant directement vers l’occident. C’est ainsi que Marco Polo et les savants cosmographes qui les premiers donnèrent du crédit à sa relation ont préparé les deux plus grandes découvertes géographiques des temps modernes : celle du Cap de Bonne-Espérance et celle du nouveau monde. Les lumières acquises successivement pendant plusieurs siècles ont de plus en plus confirmé la véracité du voyageur vénitien, et lorsque enfin la géographie eut atteint, au milieu du XVIIIe siècle, un haut degré de perfection, la relation de Marco Polo servit encore à d’Anville pour tracer quelques détails du centre de l’Asie. » Cette appréciation si élogieuse n’a rien d’exagéré. Les rapports adressés aux souverains de l’Espagne par Christophe Colomb prouvent, en effet, qu’il était sous l’influence des opinions suggérées par le livre de Marco Polo et que dans toutes les terres dont il faisait la découverte il voyait des dépendances du Cathay, c’est-à-dire de la Chine.

Ce fut sous Jean II, roi de Portugal, que Barthélémy Diaz et son frère Pierre parvinrent à doubler le cap de Bonne-Espérance, et sous le roi Emmanuel que Vasco de Gama fit la conquête des Indes. D’un autre côté, Ferdinand et Isabelle la Catholique, les souverains espagnols, venaient, par le génie de Christophe Colomb, de prendre possession du nouveau monde, où abordèrent peu de temps après lui Alonso Ojeda et Americ Vespuce, qui découvrirent le continent lui-même, et Vincento Pinçon, qui découvrit le Brésil. C’est donc aux Portugais d’abord, puis aux Espagnols que l’on doit les grands voyages maritimes qui font la gloire de cette époque et les intrépides navigateurs qui firent faire de si grands progrès à la science géographique. Digne continuateur des souverains qui l’avaient précédé, Charles-Quint favorisa également les hardies entreprises des navigateurs. Par ses ordres, Magellan entreprit, en 1519, l’expédition fameuse qui devait la première faire le tour du monde. Magellan mourut en route, laissant son nom à un détroit ; mais le voyage de circumnavigation fut terminé par l’amiral Sébastien Cano, qui prit le commandement après lui. En récompense de ce fait, l’empereur anoblit Cano, et ses armes se composèrent du globe terrestre avec ces mots en exergue : Primus me circumdedisti. Sous Philippe II, Fernandez de Quiros et Alvar de Mendana découvrirent les îles de Salomon et la Polynésie en partie.

Vers ce temps parut un livre que l’on peut regarder comme la première histoire générale des voyages. Il avait pour titre : Novus orbis regionum ac insularum veteribus incognitarum (Bâle, 1532, in-fol.). L’auteur de cette compilation était Grynaeus ; il y avait réuni à la relation de Marco Polo les documents que l’on possédait sur les expéditions de Christophe Colomb, d’Améric Vespuce, de Fernand Cortez, etc.

Bientôt une grande émulation saisit les nations de l’Europe ; toutes, l’Angleterre en tête, voulurent suivre l’exemple du Portugal et de 1’Espagne. Ce fut par l’ordre du roi Henri VII que Sébastien et Jean Cabot, navigateurs italiens, découvrirent Terre-Neuve et la plus grande partie de l’Amérique du Nord. A partir de cette époque, l’Angleterre, qui sentait plus que toute autre contrée la nécessité d’avoir des colonies, et que son génie mercantile et aventureux poussait aussi vers les expéditions lointaines, lutta avec l’Espagne et le Portugal. Nous la voyons bientôt, en effet, envoyer Drake exécuter un voyage autour du monde. Sous Elisabeth surtout, la grande navigation fut en honneur. C’est d’abord sir Hughes Willoughby, qui ne réussit point à trouver un passage pour pénétrer du nord de l’Atlantique dans l’océan Pacifique, mais qui eut du moins l’honneur de l’avoir entrepris. Puis Barlow, découvrit la Virginie, et Walter Raleigh visita pour la première fois la Guyane. On sait que ce navigateur, qui colonisa la Virginie, fut décapité par l’ordre de Jacques Ier.

Après Barlow, Hudson chercha le passage si désiré de l’Atlantique dans le Pacifique et donna son nom à la baie qu’il découvrit en cherchant ce passage. Cette recherche fut encore faite sans succès par plusieurs navigateurs, Forbisher, Davis et Phipps, connu plus tard, comme lord président de l’amirauté, sous le nom de Mulgrave. Davis donna son nom à ce détroit, qui paraît n’être en réalité qu’une grande baie, puisqu’il est continuellement fermé par les glaces. Après eux, Anson, Byron, Wallis, Carteret accomplirent avec bonheur les expéditions les plus hardies. John Cook fit, en 1683, le tour du monde, et son célèbre homonyme, accompagné de Vancouver, dont le nom n’est pas moins fameux, fit d’importants voyages, à la fin desquels il périt, comme on sait, massacré par des sauvages des îles Sandwich. Ses travaux sont trop connus pour que nous les rapportions ici.

Parmi les plus célèbres navigateurs hollandais, nous devons citer Van Noort, Pierre Nuyts, Jacques Lemaire et Abel Tastnan, qui découvrit la terre de Van Diemen. Les Russes ne comptent qu’un très-petit nombre de grands navigateurs, encore appartiennent-ils tous à l’histoire contemporaine. Les deux plus connus sont : Kotzebue, fils du célèbie auteur dramatique allemand (v. ce nom) et Krusenstern.

Il nous reste à parler des navigateurs français. Il paraît que, dès le XVe siècle, des navigateurs de notre pays, dont le nom n’a pas été conservé, avaient découvert la côte de Guinée, découverte revendiquée pour Joko de Santarem et Pierre Escobar vers la fin du XVe siècle.

En 1584, Jacques Cartier remonte le fleuve Saint-Laurent et découvre le Canada. L’édition originale du livre qui contient la relation des découvertes de Jacques Cartier est très-rare. Il est intitulé : Brief récit et succincte narration de la navigation faicte es îles de Canada, Hochelega, Saguenay et aultres, et particulierement des mœurs, langages et cérémonies d’habitans d’icelles (Paris, 1545, pet. in-8°). On publia ensuite : Discours du voyage de Jacques Cartier aux terres neufves de Canada, Norimbergue, Hochelega, Labrador et pays adjaeens, dites Nouvelle-France (Rouen, 1598, pet. in-8°). Les découvertes de Cartier furent continuées et fécondées par Samuel de Champlain, qui partit de Honfleur le 15 mars 1603. Il remonta le SaintLaurent, pénétra dans l’intérieur des terres, en dressa la carte, et reprit la route de France, où, suivant la promesse qu’il avait faite avant son départ, il présenta au roi la relation de son voyage. Cette relation fut immédiatement imprimée sous ce titre : Des sauvages ou Voyage de Samuel Champlain (Paris, 1603, in-8°). Champlain retourna au Canada, fit de nombreuses explorations, tenta de trouver une route pour aller en Chine et dans l’Inde en passant par le nord de l’Amérique, et fonda la ville de Québec, dont il fit une colonie florissante. Les récits qu’il écrivit de ses voyages témoignent parfois d’une grande crédulité. Voici les titres de ceux qui succédèrent à la narration que nous avons déjà citée : les Voyages et découvertes en la Nouvelle-France en années 1615 à 1618 (Paris, 1619, in-8°) ; les Voyages de la Nouvelle France occidentale, dite Canada, faits par de Champlain, et toutes les découvertes qu’il a faites en ce pays depuis 1603 jusqu’en 1629 (Paris, 1632, in-4°). Il faut compléter les relations de Cartier et de Champlain par l’Histoire de la Nouvelle-France (Paris, 1744, vol. in-4°), ouvrage du Père Charlevoix, célèbre missionnaire né à Saint-Quentin.

Les guerres religieuses amenèrent, au XVIe siècle, d’autres tentatives d’établissements français en Amérique. L’amiral de Coligny forma le projet d’y fonder une colonie, dans le but d’assurer un refuge aux calvinistes persécutés en France. Le vice-amiral Durand de Villegagnon, choisi d’abord pour exécuter ce projet, partit en 1515 et alla jeter l’ancre dans la baie de Rio-Janeiro. Il prit possession d’une île à laquelle il donna le nom de Coligny. Des émigrants, accompagnés de ministres, y arrivèrent en 1557 ; mais la concorde fut bientôt troublée par des discussions relatives à la célébration de la Cène. Villegagnon y joua un rôle despotique, puis abandonna la colonie, qui bientôt se donna aux Portugais. Les réformés appelèrent Villegagnon le Caïn de l’Amérique. Avant son retour en France, Barré avait publié Discours sur la navigation de Villega-


gnon en Amérique (Paris, 1558, in-8°). Coligny n’abandonna pas son dessein. La Floride, que Juan Ponce de Léon avait découverte en 1512 et dont les Espagnols avaient été plusieurs fois chassés par les naturels, lui parut convenir à une colonie de ses coreligionnaires. Charles IX l’ayant approuvé, il plaça sous le commandement de Jean Ribout et de René de Laudonnière deux navires, où étaient embarqués 500 ou 600 marins et soldats d’élite, tous huguenots. L’expédition quitta Dieppe le 18 février 1562, et s’arrêta dans une baie, qui reçut le nom de Port-Royal (Caroline du Sud). Après avoir construit un fort, qu’ils nommèrent Charles, les deux chefs reprirent la mer et rentrèrent à Dieppe le 20 juillet. La colonie, restée sous la direction du capitaine Albert, ne prospéra pas ; la rigueur de ce capitaine exaspéra les colons, qui l’assassinèrent et qui furent conduits ensuite par la misère à tous les excès, même à l’anthropophagie. Ces faits étaient inconnus en France lorsque Laudonnière partit de nouveau pour la Floride, en 1564, avec de nombrerx émigrants, entre lesquels se trouvaient des gentilshommes distingués. Il créa un nouvel établissement près de celui qui avait été si promptemeut ruiné, et construisit le fort Caroline. Après quelques mois de prospérité, la famine amena des troubles et des complots ; Laudonnière fut enchaîné sur un navire et les mutins allèrent ravager les côtes de Cuba, préparant ainsi la vengeance des Espagnols. Quand Laudonnière recouvra son autorité, la colonie était presque détruite par le manque de vivres et la désertion. Un convoi de 400 personnes, sous le commandement de Ribaut, arriva le 27 août 1565. A peine les deux chefs avaient commencé à réparer le fort et à établir les nouveaux arrivants, qu’une flotte espagnole se présenta à l’improviste. Pedro Menendez, qui commandait cette flotte, somma les Français de se rendre à merci, promettant « que les catholiques seraient humainement traités, mais que les hérétiques ne devaient espérer aucune grâce. » La première attaque qu’il tenta ne réussit pas. Ribaut, malgré les conseils de Laudonnière, voulut prendre l’offensive, et embarqua tous les hommes valides. Une violente tempête l’empêcha de joindre la flotte ennemie et le jeta en pleine mer. Les Espagnols, mettant cette circonstance à profit, se présentèrent devant le fort Caroline, où il ne restait pas 40 hommes en état de porter les armes. Laudonnière, après une défense énergique, parvint à s’échapper, avec un seul soldat. Les principaux officiers furent attachés au gibet ; Menendez fit placer audessus de leurs cadavres cette inscription : Pendus, non comme Français, mais comme hérétiques. » Tous les autres, même les plus inoffensifs parmi les colons, furent mis à mort avec une extrême barbarie. « Ces massacreurs et bourreaux d’Hespaigne, pour couronner leur sanglante tragédie, firent un beau grand feu de joye, et ayans entassé là dessus tous les corps de hommes, de femmes et des petits enfants, les réduisent en cendres, disant que c’estoient des meschans luthériens qui estoient venus infecter ceste nouvelle chrestienté et y semer des hérésies. Cette furieuse troupe rejettoit mesme sa colère et sanglant despit sur les morts et les exposèrent en monstre aux François qui restoyent sur les eaux et taschoient a navrer le cœur de ceux desquels ils ne pouvoient, comme ils eussent bien voulu, démembrer les corps ; car arrachans les yeux des morts, les fichoient au bout des dagues, et puis avec cris, hurlemens et toute gaudisserie, les jettoient contre nos François vers l’eau. » (J. Le Moyne de Mourgues. » Une tempête livra Ribaut à Menendez ; il fut poignardé par derrière, écorché encore palpitant, et les lambeaux de son corps, coupé en morceaux, furent plantés sur des piquets autour du fort. Laudonnière parvint à s’embarquer pour la France, où il arriva au mois de janvier 1566. Il raconta que 400 à 500 colons, hommes et femmes, vieillards et enfants, avaient été égorgés sans déclaration de guerre ; que le brave Ribaut, avec 408 marins ou soldats, avait été mis à mort après s’être fié à la foi espagnole, et il demanda, vengeance pour ses amis ainsi que pour l’honneur de notre nation. Charles IX fit une démarche auprès de Philippe II ; celui-ci démentit le fait ; tout fût dit pour les deux gouvernements. Mais un simple particulier, Dominique de Gourgues, résolut de venger le nom français. Il équipa trois petits navires, montés par 80 marins et 150 hommes d’armes. Arrivé en vue de la Floride au mois d’avril 1568, il fit alliance avec les Indiens et attaqua vigoureusement les Espagnols. A la tête de ses hommes, il s’écriait : « Amis, voilà les voleurs qui ont volé cette terre à notre roi ! voilà les meurtriers qui ont massacré nos Français. Allons, allons, revengeons notre roi, revengeons la France, montrons-nous Français ! » Le choc fut impétueux. Les Espagnols, forcés d’abandonner leurs retranchements, se précipitèrent dans les bois, où ils tombèrent sous les coups des sauvages. Tous les prisonniers furent pendus aux mêmes gibets qui soutenaient encore les squelettes des Français. Au-dessus de leurs corps, de Gourgues fit inscrire ces mots : « Pendus, non comme Espagnols ou catholiques, mais comme traîtres et assassins. » N’ayant pas des forces suffisantes pour occuper les lieux dont il ve-


nait de s’emparer, il ramena sa petite troupe en France, et entra à La Rochelle le 6 juin. La postérité a placé son nom parmi ceux des hommes héroïques ; mais il fut bien mal récompensé, durant sa vie, de l’acte qui venait de l’illustrer à jamais. L’ambassadeur d’Espagne demanda sa tête. Il fut obligé de se cacher et vécut dans un état voisin de la misère. Jacques Le Moyne de Gourgues, peintre dieppois, qui avait accompagné Jean Ribaut, a écrit la Relation du capitaine J. Ribaut à la Floride ; elle a été publiée pour la première fois dans le tome VI du recueil de Théodore de Bry, intitulé : Narratio regionum Indicarum per Hispanos devastatarum (1590-1598). René de Laudonnière a laissé : Histoire notable de la Floride, contenant les trois voyages faits en icelle par des capitaines et des pilotes français (Paris, 1586, in-8°). Bazanier a écrit le Voyage du capitaine de Gourgues dans la Floride (1586, in-4°), et la Bibliothèque nationale possède un manuscrit, la Reprise de la Floride par le capitaine de Gourgues (n° 10,537). Un roman publié en 1857 dans le journal Le Siècle, par M. Pulgence Girard, et intitulé le Talion, a pour sujet la mémorable aventure de Dominique de Gourgues.

Deux voyageurs français, au XVIIe siècle, eurent une grande réputation, Tavernier et Chardin. Le premier avait déjà visité une grande partie de l’Europe à l’âge de vingt-deux ans ; il partit en 1638 pour la Perse, à la suite d’une caravane ; les tissus et les pierres précieuses qu’il en rapporta lui procurèrent un gain si considérable qu’il résolut de nouveaux voyages en Asie. Il retourna en Perse, parcourut le Mogol, une grande partie de l’Inde, alla aux îles Célèbes, à Sumatra et à Batavia. De retour en France après son sixième voyage, il vendit à Louis XIV pour 3 millions de diamants. Il fut admis à la cour, et reçut des lettres de noblesse en récompense des services qu’il avait rendus au commerce français dans l’Inde. Boileau écrivit pour son portrait les vers suivants :

En tous lieux sa vertu fut son plus sûr appui,
Et bien qu’en nos climats de retour aujourd’hui
En foule à nos yeux il présente
Les plus rares trésors que le soleil enfante,
Il n’a rien rapporté de si rare que lui.

Tavernier manquait d’instruction ; mais il avait une grande mémoire, et les notes qu’il recueillait pendant ses voyages contenaient des renseignements d’une grande exactitude sur l’histoire, la géographie, les productions, les monnaies, les mesures, les mœurs et les usages des pays qu’il avait vus. D’après ces notes, Chappuzeau et La Chapelle rédigèrent les Six voyages de J.-B. Tavernier, qu’il a faits en Turquie, en Perse et aux Indes pendant l’espace de quarante ans et par toutes les routes que l’on peut tenir (Paris, 1676-1679, 3 vol. in-4°). Chardin, fils d’un riche joaillier, partit aussi, dans un but de commerce, pour les Indes orientales. Ses voyages eurent lieu de 1665 à 1677. Il en écrivit la relation, sous ce titre : Journal du voyage du chevalier Chardin en Perse et aux Indes orientales par la mer Noire et par la Colchide (Amsterdam, 1711, 3 vol. in-4° et 10 vol. in-12). Cet ouvrage jouit d’une grande estime. Le style en est d’une admirable simplicité. Les observations, surtout en ce qui concerne la Perse, témoignent d’une rare sagacité, et l’exactitude en a été constatée par tous les voyageurs modernes. L’administration, la législation, l’industrie, les sciences, les arts des Persans sont étudiés, ainsi que leurs moeurs, leurs usages et leurs costumes. L’érudition de Chardin lui a permis de contrôler sur les lieux mêmes les passages des historiens et des géographes de l’antiquité relatifs à ce pays, et de les rectifier ou de les compléter. Pour le XVIIIe siècle, on cite surtout les Voyages autour du monde de Bougainville et de Cook. La relation de Bougainville, écrite par lui-même (Paris, 1771, in-4°), est d’un style gracieux et plein de mouvement. Le premier voyage de Cook fut rédigé par Hawkesworth (Londres, 1773, vol. in-4°) ; le second, par Cook (Londres, vol. in-4°) ; le troisième, par King (Londres, 1784, 3 vol. in-4°). Ils ont été traduits en français, les deux premiers par Suard (Paris, 1774-1778, 14 vol. in-8°) ; le troisième, par Demeunier (Paris, 1785, 8 vol. in-8°). Parmi les voyageurs allemands, dont les observations et les récits ont un caractère particulier d’exactitude, nous citerons surtout Forster, Alexandre de Humboldt, Lichtenstein, le prince Max de Neuwied, Martins, Pœppig, Tschudi, Ruppel, Lepsius, etc.

Nous citerons encore, parmi les voyages fameux, les expéditions scientifiques de Verdun de la Crène, de Fleurieu, de Chabert, de Borda et la malheureuse entreprise de La Pérouse.

Bruni d’Entrecasteaux, envoyé à la recherche de ce dernier, qui accomplit son expédition à la fin du règne du Louis XVI et au commencement de la Révolution, rapporta, au milieu de périls de toute sorte, des documents excessivement précieux qui lui ont servi pour rédiger la relation de son voyage.

Sous le Consulat, le capitaine Baudin est envoyé pour faire le tour du monde et rapporte de ce voyage de circumnavigation de précieuses découvertes sur des contrées à peine connues jusqu’à lui. Sous le gouverne-


ment de la Restauration, on cite le voyage scientifique de M. Louis Freycinet sur la corvette la Physicienne ; celui de son lieutenant, M. Duperrey, sur la Coquille, destiné à recueillir des documents, à faire des expériences de toute sorte, en un mot, à faire de nombreuses recherches sur l’astronomie, la météorologie et les sciences naturelles proprement dites. A la même époque, le fils du fameux Bougainville entreprenait et terminait heureusement une expédition scientifique dans l’océan Indien.

Dumont-d’Urville, dont on connaît la fin malheureuse, le 8 mai 1842, exécuta deux voyages autour du monde, à juste titre considérés comme les plus importants qui aient été entrepris.

Dans son premier voyage, qui dura plus de trois ans (1826-1829), il longea pendant 400 lieues les côtes de la Nouvelle-Zéhuide, et pendant 350 celles de la Nouvelle-Guinée ; il traça la carte hydrographique de l’archipel Viti, des lins Loyalty, Vanikoro, Hogoleu, Pelew, et releva un grand nombre d’îles et d’îlots inconnus. Dans le second voyage, qui dura à peu près le même espace de temps (de 1837 à 1840), après deux croisières aux pôles, il explora les quatre archipels les plus importants de la Polynésie : Nouka-Hiva, Tonga-Tabou, Taïti et la Nouvelle-Zélande. Il fit ensuite, en courant les plus grands dangers, des études hydrographiques sur quelques parties de l’Océanie, les îles Viti, les Nouvelles-Hébrides, les îles Salomon, Hogoleu, Pelew, releva les côtes de la Nouvelle-Guinée et de la Louisiane, ainsi que les passes du détroit de Torrès et l’archipel d’Asie, dans ses points principaux.

Toutes les nations commerçantes rivalisèrent longtemps pour chercher le fameux passage nord qui devait faire communiquer l’Europe avec les Indes par le nord de l’Amérique. On vit successivement naviguer dans les régions boréales, Ellis, Martens, Philipp, Davis, Gilbert, Hudson, Baffin, Fox, James, Munk, Jacob May, Owen, Koscheley, Hearn et Mackenzie ; malgré tant d’efforis infructueux, cette recherche est poursuivie au commencement de notre siècle. Viennent alors Parry et Franklin ; ce dernier reste perdu au milieu des glaces, et nombre d’expéditions vont à sa recherche ; dans l’une elles se trouve notre compatriote Bellot, qui trouve la mort sur un glaçon ; une autre est commandée par Mac-Clure, qui découvre enfin le fameux passage si longtemps cherché ; une dernière procure à l’Américain Hayes l’occasion de découvrir la mer libre du pôle, vers laquelle allait s’élancer Gustave Lambert, lorsqu’il fut tué à Paris durant le siège de 1870-1871. L’Amérique avait été explorée par Vancouver, Robert Gray, Brougthon, Lewis, Clarke, Humboldt ; aujourd’hui, malgré son éloignement, elle est aussi fréquentée par les Européens que si elle faisait partie de notre continent. L’Inde, si mystérieuse, n’a plus de secrets pour nous ; on a déchiffré ses langues sacrées et pénétré le sens de ses mythes. Les sources du Gange ont été recherchées par Web, Raper, Hearsay et Hodgson ; Moorcroft a pénétré dans le petit Thibet, le Père Hue a parcouru la, Chine et la Tartarie ; enfin, les lettres de Victor Jacquemont restent un monument impérissable. En Afrique, à Mungo-Park, à Bowdluk, à Tooli, à Belzoni, à Beaufort, à Peddic, à Wodney a succèdé Livingstone qui, plus heureux qu’eux tous, a traversé le continent africain dans toute sa largeur. Il n’est pas de touriste aujourd’hui qui n’ait remonté les bords du Nil au moins jusqu’à Goudokoro ; l’Anglais Baker, accompagné de sa femme, et l’Anglais Speke ont remonté jusqu’aux sources mystérieuses de ce fleuve et en ont trouvé l’origine dans le lac Nyanza ; au pôle antarctique, le capitaine Smith a découvert la Nouvelle-Shetland, etc.

Les principaux recueils de voyages sont les suivants : Collectio diversarum, navigationum et itinerum, par Huttich (Bâle, 1536, in-fol.) ; Raccolta di naviyasioni e viaggi, par Ramusio (Venise, 1550-1559, 3 vol. in-fol.) ; The principal Navigations, par Hakluyt (Londres, 1598-1600, 3 vol. in-fol.) ; Voyages faits principalement en Asie (La Haye, 1735, 2 vol. in-4°) ; Histoire générale des voyages, par l’abbé Prévost (1746-1789, 20 vol. in-4°) ; Abrégé de l’histoire générale des voyages, par Laharpe (Paris, 1780, 21 vol. in-8°) ; Histoire générale des voyages, par Walckenaër (Paris, 1826-18S1, 21 vol. in-8°) ; Voyages autour du monde, recueil avec cartes, portraits et gravures, édité par Dumont-d’Urville (Paris, 1833-1844, 2 vol. in-8°).

On range quelquefois dans la littérature des voyages certains livres qui appartiennent bien plutôt au domaine purement littéraire. Ainsi l’Itinéraire de Paris à Jérusalem, par Chateaubriand (1811) ; Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un voyage en Orient, par Lamartine (1835) ; Lettres d’un voyageur, par George 8and (1836) ; Impressions de voyage, par Alexandre Dumas (1839-1841) ; le Rhin, par Victor Hugo (1842) ; Voyage en Espagne, par Théophile Gautier (1845) ; Italia, par le même (1853) ; Constantinople, par le même (1854) ; Voyage en Orient, par Gérard de Nerval (1856) ; Voyage en Italie, par M. Taine (1867), etc. Ces ouvrages ont quelquefois l’exactitude par laquelle se distinguent les vrais voyageurs ; mais ils offrent surtout des qualités de style, des vues littéraires ou des appréciations artistiques.

Voyages (abrégé de l'histoire générale des), par J.-F. de Laharpe (1780, 21 vol. in-8°). Les voyages sont une des sources de l’histoire ; l’histoire des nations étrangères vient se placer, par la narration des voyageurs, auprès de l’histoire particulière de chaque pays. En outre, une histoire générale des voyages présente au lecteur le tableau de la science géographique et, pour nous servir de l’expression imagée de Chateaubriand, « la feuille, de route de l’homme sur le globe, » C’est ce tableau que Laharpe a voulu donner aussi complet que possible en écrivant son Histoire générale des voyages, qui se divise en deux séries, comme il y a deux catégories de voyageurs, ceux de terre et ceux de mer. Il prend chaque partie du monde séparément et reproduit les récits des voyageurs qui s’y rapportent. Dès le début, nous lui adresserons un grave reproche, c’est, dans cette histoire censément générale, de ne pas même mentionner les voyages de l’antiquité, dont quelques-uns, tels que le Périple d’Hannon, eurent une réelle influence sur les relations des peuples entre eux. Les récits de voyageurs qui s’appelaient Platon, Hippocrate, Xénophon, Aristote, Dicéarque, Eudoxe, Eratosthène, Polybe, Jules César, Strabon, Pomponius Mêla, Tacite, Pline, Ptolémée et Pausanias renfermaient cependant des détails assez curieux, au double point de vue scientifique et historique, pour occuper une large place dans ces annales des découvertes géographiques. Après ces hommes illustres, que d’autres encore sont en droit de se plaindre d’avoir été omis par Laharpe ! Trois raisons amenèrent des voyages chez les peuples établis sur les ruines du monde, romain : le zèle de la religion, l’ardeur des conquêtes, l’esprit d’aventures et d’entreprises mêlé à l’avidité du commerce. Le zèle de la religion surtout conduisit les premiers comme les derniers des missionnaires dans les pays les plus lointains. Les ouvrages des Pères de l’Eglise mentionnent une foule de pieux voyageurs. C’est une mine que Laharpe a négligée, que généralement on n’a pas assez fouillée, et qui, sous le seul rapport de la géographie et de l’histoire des peuples, renferme des trésors. Dès le IVe siècle, les pèlerinages en terre sainte forment une partie considérable des monuments géographiques du moyen âge. A partir des croisades, sans parler des autres, n’avons-nous pas Villehardouin, Joinville et surtout Froissart, qui n’écrivit, à proprement parler, que ses voyages ; c’était en chevauchant qu’il traçait son histoire. L’examen des voyages de cette époque aurait convaincu Laharpe que la civilisation domestique du XIVe siècle était infiniment plus avancée qu’il ne se l’imaginait. Que de découvertes avaient faites les Arabes avant Marco-Polo, ce noble vénitien dont les relations devinrent le manuel des marchands en Asie et de tous les géographes en Europe !

Cependant le temps marchait, la civilisation faisait des progrès rapides ; des découvertes dues au génie de l’homme séparèrent à jamais les siècles modernes des siècles antiques et marquèrent d’un sceau nouveau les générations nouvelles. La boussole était trouvée pour guider le navigateur, la poudre à canon pour le défendre, l’imprimerie pour conserver le souvenir de ses périlleuses expéditions. Ce n’est qu’à partir de cette époque que Laharpe juge à propos de recueillir les récits des hardis voyageurs marchant pacifiquement à la conquête de l’inconnu. Les Portugais, les Espagnols, les Hollandais commencent leurs fructueuses explorations. Vasco de Gama achève une navigation d’éternelle mémoire, malgré le Génie des tempêtes, et aborde à Calicut en 1498. Tout change alors sur le globe ; le monde des anciens est détruit. La mer des Indes n’est plus une mer intérieure, un bassin entouré par les côtes de l’Asie et de l’Afrique ; c’est un océan qui, d’un côté, se joint à l’Atlantique ; de l’autre, aux mers de Chine et à une mer de l’Est, plus vaste encore. Cent royaumes civilisés, arabes ou indiens, mahomôtans ou idolâtres, des îles embaumées d’aromates précieux sont révélés aux peuples d’Occident. Une nature toute nouvelle apparaît. Le rideau qui, depuis des milliers de siècles, cachait une partie du monde se lève ; on voit à nu cet Orient dont l’histoire se mêlait pour nous aux voyages de Pythagore, aux conquêtes d’Alexandre ; aux souvenirs des croisades. Au moment ou les Portugais abordaient l’Orient, un pauvre pilote génois, longtemps repoussé de toutes les cours, Christophe Colomb, découvrait un nouvel univers aux portes du couchant, l’Amérique ; il créait un monde et ouvrait la voie aux Cortès et aux Pizarre. Jean et Sébastien Cabot, Jacques Cartier, Pouce de Léon, Walter Raleigh, Ferdinand de Soto, Hudson, Baffin, Amène, Vespuce et Solis continuaient les explorations de Colomb, et le vaisseau de Solis achevait le premier voyage autour du monde. Francis Drake, Lemaire, Behring fixaient les limites du globe, et Abel Tasman découvrait la Nouvelle-Zélande, pendant que Magellan prouvait la rondeur de la terre et l’existence des antipodes. A peine découverts, tous ces mondes devenaient une source de contestations entre les Portugais, les Espagnols, les Hollandais, les Français, les Gé-


nois, les Danois et les Anglais, tandis que les missionnaires tentaient de soumettre l’univers à l’empire de la croix.

Les premières relations de tant de découvertes sont, pour la plupart, d’une naïveté charmante ; il s’y mêle beaucoup de fables, mais ces fables n’obscurcissent point la vérité. Les auteurs de ces relations sont trop crédules sans doute, mais ils parlent en conscience ; chrétiens peu éclairés, souvent passionnés, mais sincères, s’ils vous trompent, c’est qu’ils se trompent eux-mêmes. Moines, marins, soldats employés dans ces expéditions, tous vous disent leurs dangers et leurs aventures avec une piété et une chaleur qui se communiquent. Ces espèces de nouveaux croisés qui vont en quête de nouveaux mondes racontent ce qu’ils ont vu ou appris ; sans s’en douter, ils excellent à peindre, parce qu’ils réfléchissent fidèlement l’image de l’objet placé sous leurs yeux. On sent dans leurs récits l’étonnement et l’admiration qu’ils éprouvent à la vue de ces mers inconnues, de ces terres primitives qui se déploient devant eux, de cette nature qu’ombragent des arbres gigantesques, qu’arrosent des fleuves immenses, que peuplent des animaux inconnus.

Enfin, en descendant vers notre âge commencent ces voyages modernes où la civilisation laisse briller toutes ses ressources, la science tous ses moyens. Par terre, les Chardin, les Tavernier, les Bernier, les La Condamine, les Tournefort, les Niebuhr, les Pallas, les Norden, les Shaw, les Horneman marchent en avant. Sur la mer, Drake, Sarmiento, Candish, Sebald de Weert, Suilberg, Noort, Woode Rogers, Dampier, Gemelli-Carreri, La Barbinais, Byron, Wallis, Anson, Bougainville, Cook, Carteret, La Pérouse, Entrecasteaux, Vancouver ne laissent plus un écueil inconnu.

L’océan Pacifique, cessant d’être une vaste solitude, devient un riant archipel, qui rappelle la beauté et les enchantements de la Grèce. L’Inde, si mystérieuse, n’a plus de secrets ; ses trois langues sacrées sont divulguées, ses livres les plus cachés sont traduits ; on s’est initié aux croyances philosophiques qui partagèrent les opinions de cette vieille terre ; la succession des patriarches de Bouddha est aussi connue que la généalogie de nos familles. Les sources du Gange ont été recherchées par Webb, Raper, Hearsay et Hodgson ; Moorcroft a pénétré dans le petit Thibet ; les pics d’Himalaya sont mesurés. Citer avec le major Renell mille voyageurs à qui la science est à jamais redevable, c’est chose impossible. En Afrique, le sacrifice de Mungo-Park a été suivi de plusieurs autres sacrifices : Bowdich, Toole, Belzoni, Beaufort, Peddie, Woodney ont péri. En Océanie et en Amérique, on a tout vu, tout raconté, tout peint, surtout depuis Mackensie.

Le résultat de tant d’efforts, les connaissances acquises sur tant de lieux, le mouvement de la politique, le renouvellement des générations, le progrès de la civilisation ont changé le tableau primitif du globe. Colomb découvrit l’Amérique dans la nuit du 11 au 12 octobre 1492 ; le capitaine Franklin a complété la découverte de ce monde nouveau le 18 août 1826. Que de générations écoulées, que de révolutions accomplies, que de changements arrivés chez les peuples dans cet espace de trois cent trente-trois ans neuf mois et vingt-quatre jours ! Ce sont ces révolutions, ces changements que Laharpe a voulu nous faire apprécier eu publiant son Histoire générale des voyages.

Tout ouvrage de cette valeur, outre ses enseignements spéciaux, doit contenir un enseignement moral. Celui qui ressort du recueil de Laharpe est évidemment l’éloge du progrès et nous semble parfaitement résumé par ce passage de Chateaubriand : Est-il bon que les communications entre les hommes soient devenues aussi faciles ? Les nations ne conserveraient-elles pas mieux leurs caractères en s’ignorant les unes les autres, en gardant une fidélité religieuse aux habitudes et aux traditions de leurs pères ? J’ai vu dans ma jeunesse de vieux Bretons murmurer contre les chemins que l’on voulait ouvrir dans leurs bois, alors même que ces chemins devaient élever la valeur des propriétés riveraines. Je sais qu’on peut appuyer ce système de déclamations fort touchantes ; le bon vieux temps a sans doute son mérite ; mais il faut se souvenir qu’un état politique n’en est pas meilleur parce qu’il est caduc et routinier ; autrement il faudrait convenir que le despotisme de la Chine et de l’Inde, où rien n’a changé depuis trois mille ans, est ce qu’il y a de plus parfait dans ce monde. Je ne vois pourtant pas ce qu’il peut y avoir de si heureux à s’enfermer pendant une quarantaine de siècles avec des peuples en enfance et des tyrans en décrépitude. Le goût et l’admiration du stationnaire viennent des jugements faux que l’on porte sur la vérité des faits et sur la nature de l’homme ; sur la vérité des faits, parce qu’on suppose que les anciennes mœurs étaient plus pures que les mœurs modernes, complète erreur ; sur la nature de l’homme, parce qu’on ne veut pas voir que l’esprit humain est perfectible. Les gouvernements qui arrêtent l’essor du génie ressemblent à ces oiseleurs qui brisent les ailes de l’aigle pour l’empêcher de prendre son vol. Enfin, on ne s’élève contre les progrès de la civili-


sation que par l’obsession des préjugés ; on continue à voir les peuples comme on les voyait autrefois, isolés, n’ayant rien de commun dans leurs destinées. Mais, si l’on considère l’espèce humaine comme une grande famille qui s’avance vers le même but ; si l’on ne s’imagine pas que tout est fait ici-bas pour qu’une petite province, un petit royaume restent éternellement dans leur ignorance, leur pauvreté, leurs institutions politiques telles que la barbarie, le temps et le hasard les ont produites ; alors, ce développement de l’industrie, des sciences et des arts semblera, ce qu’il est en effet, une chose légitime et naturelle. Dans ce mouvement universel, on reconnaîtra celui de la société qui, finissant son histoire particulière, commence son histoire générale. »

Envisagée sous ce point de vue, l’Histoire générale des voyages de Laharpe est une œuvre utile, un recueil plein de renseignements précieux et qu’on ne consulte pas assez. S’il est populaire, ce n’est pas qu’on le connaisse ; il le doit surtout aux comiques lamentations de Toussaint Lavenette dans les Aventures de Robert-Robert, cette charmante fantaisie de Louis Desnoyers. Le pauvre Lavenette, chaque fois qu’il lui arrive un désagrément, s’écrie : « Ah ! monsieur de Laharpe ! monsieur de Laharpe ! oser appeler un vaisseau une ville flottante ! » Et cependant Laharpe n’avait pas tort.

Voyages effectués par mer ou par terre dans les diverses parties du monde, depuis les premières découvertes jusqu’à nos jours (bibliothèque des), revus et traduits par M. Albert Montémont (Paris, 1834-1835, 46 vol.). Les voyages sont l’école de l’homme, comme l’histoire est la leçon des rois ; il ne peut faire un pas sans augmenter ses connaissances et en voir reculer l’horizon devant lui. A mesure qu’il avance, soit en observant par lui-même, soit en lisant les relations des autres, il perd un préjugé, développe son esprit, épure son goût, agrandit sa raison, s’accoutume à la bienveillance et, par besoin autant que par justice envers l’humanité, se sent porté chaque jour à devenir meilleur, en se disant avec le philosophe anglais Tolland : « Le monde est ma patrie, et tous les hommes sont frères. » Le naïf Montaigne avouait ne connaître aucun moyen plus propre à façonner la vie que « de lui proposer la diversité d’autres vies, fantaisies et usances, et lui faire goûter une si perpétuelle variété de formes de notre nature. » C’est aux voyages que l’on a dû la certitude matérielle de la sphéricité de la terre, sphéricité que les récits de Pythagore et les observations astronomiques laissaient entrevoir et que Magellan vint confirmer au commencement du XVIe siècle, à son retour de la première circumnavigation du globe. Les rapports commerciaux des peuples, des gouvernements et des particuliers furent établis successivement par des voyages, depuis les Phéniciens, qui ouvrirent la carrière, jusqu’au XIXe siècle, où ces rapports ont pris de si grands développements. Ce sont ces développements successifs que M. Albert Montémont a voulu nous faire connaître par sa publication des principaux voyages, contenant la description des mœurs, coutumes, gouvernements, cultes, sciences et arts, industrie et commerce, productions naturelles et autres des différents peuples.

Dans ce coup d’œil, nécesssairement fort incomplet, par suite de l’immensité de l’horizon qu’il embrasse, le but de l’auteur n’a pas été de traiter la matière avec de longs développements, mais de donner sur tous les pays parcourus des notions exactes et précises. M. Albert Montémont reproduit d’abord les grands voyages autour du monde, en plaçant à leur tête les premières découvertes des Portugais sous Diaz, Gama, Cabrai et Alphonse Albuquerque ; elles sont immédiatement suivies du premier voyage de circumnavigation qui ait été exécuté, c’est-à-dire celui de Magellan, cet autre Portugais dont le nom est resté au détroit ou passage qu’il découvrit dans la partie méridionale de l’Amérique, pour s’élancer de là dans le grand Océan, à qui son calme apparent mérita dans ce lieu le nom de Pacifique. Après ces voyages généraux par mer, qui sont communs à plusieurs continents, M. Montémont nous offre les relations particulières à chacune des cinq grandes divisions du globe, en observant, autant que possible, l’ordre chronologique, indispensable pour apprécier les progrès des découvertes et la marche de la civilisation.

Les éléments de cette collection universelle et méthodique sont puisés aux relations originales et aux grandes collections françaises, anglaises, espagnoles et portugaises les plus accréditées ; toutefois, l’auteur a eu le soin d’élaguer les détails purenient techniques et autres superfluités ou circonstances indifférentes ou vulgaires, qui ne font que grossir les volumes sans avantage pour la masse des lecteurs, plus volontiers attachés aux descriptions de pays et plus désireux d’en connaître les mœurs et les usages, les productions et les gouvernernents. Parmi les vastes, compilations où l’auteur a repris ce qu’elles avaient déjà tiré d’ailleurs, celles de l’abbé Prévost, de Laharpe, de Pinkerton, de Navarette et du président de Brosses occupent le premier


rang. Pour les relations plus modernes, M. Montémont a préféré, avec raison, avoir recours aux sources mêmes. Enfin, il a, on le voit, largement profité des indications renfermées dans le précieux travail de Boucher de La Richarderie, l’auteur de l’analyse complète, détaillée et raisonnée de tous les voyages anciens et modernes, analyse dans laquelle l’ordre chronologique a été rigoureusement suivi.

Les principaux voyages qui figurent dans cette importante collection sont : Voyages autour du monde de Magellan, Drake, Tasman, Dampier Roggers, Roggeween, Anson, Bougainville, Cook, La Pérouse, Vancouver, Byron, Carteret, Baudin, Freycinet, Duperrey, Dumont-d’Urville, David, Porter, Krusenstern, Kotzebue, Basil-Hall, Weddell, Beeehey, Marchand et Morell ; Voyages en Afrique de Bruce, Levaillant, Mungo-Park, Burchell, Denham et Clapperton, Laing, Dochard et Gray, Bowdich, Hutton Thompson, Cowper-Rose et Lancier ; Voyages en Asie de Chardin, Rottiers, Jaubert, Fraser, Tavernier, de Guignes, Marc Carthney, Timkowski et Amherst, Meyendorff, Mouraview, Moorcroft et Burnes, Cox, Crawford et Fynlaison, Heber, Skinner, l’abbé Dubois, Belanger et Burckhardt ; Voyages en Amérique de Christophe Colomb, Head, Beltrami, Mac-Culloch, Basil-Hall, miss Trollop-Wardin, miss Wright, Walsh, Humboldt, Mollien, Parry, Franklin et Ross ; Voyages en Océanie de Dalrymple, Flinders, Cunningham, Sturt ; Voyages en Europe de Pouqueville, Mimaut, Capel, Brook et vingt autres.

On conçoit qu’avec des éléments si divers l’unité ait été impossible à établir dans cet ouvrage. Les impressions des voyageurs dépendent, en effet, de leur caractère et varient avec les personnes. L’un s’attache surtout à la nature extérieure, un autre à l’étude des mœurs ; l’un voit les nations étrangères avec les yeux d’un commerçant, l’autre avec ceux d’un philosophe, et chacun appuie naturellement du côté où il penche. Néanmoins, M. Albert Montémont est parvenu à coordonner assez habilement entre eux ces divers voyages, et son recueil forme une des lectures les plus attrayantes et les plus instructives que nous connaissions. C’était, avant le Tour du monde de M. Charton, la meilleure publication en ce genre.

Voyage en Grèce, par Pausanias (IIe siècle après J.-C.). Cet important ouvrage est divisé en dix livres, qui, du nom des pays décrits, s’appellent Attiques, Corinthiaques, Laconiques, Messéniques, Eliques (2 livres), Archaïques, Arcadiques, Beotiques et Phociques. C’est plutôt, une description de l’ancienne Grèce, où l’auteur a jeté quelques morceaux historiques, qu’un voyage proprement dit. Pausanias décrit, dans cet ouvrage, les diverses contrées de la Grèce à une époque où ce pays était encore florissant ; il s’attache surtout aux grands monuments, dont les ruines excitent des regrets si vifs quand on les rapproche des descriptions de cet écrivain.. Il y a mêlé des faits historiques, des détails de géographie, de chronologie, de mythologie et des anecdotes sur les héros de la Grèce. C’est, en un mot, le travail le plus important que nous possédions sur l’archéologie de la Grèce. « Sans cet ouvrage, dit Schœll (Histoire de la littérature grecque profane), un des plus importants que nous ayons sur les antiquités et l’archéologie de la Grèce, Barthélémy n’aurait probablement pu écrire son Voyage d’Anacharsis ; au moins ne lui aurait-il pas donné le cadre qu’il a choisi ou l’aurait-il moins bien rempli. Dans ses recherches, Pausanias montre du jugement et de l’érudition ; cependant, il tombe quelquefois dans des erreurs. D’ailleurs, il décrit les objets en voyageur qui n’a pas toujours eu le loisir nécessaire pour tout examiner, et il les décrit dans la supposition que la Grèce resterait toujours à peu près dans l’état où il la voyait. En conséquence, il s’est contenté le plus souvent d’indiquer les objets, et quand il les décrit, il le fait d’une manière fort succincte et quelquefois obscure. Par ces raisons, les notices de Pausanias ont souvent besoin d’être passées au creuset de la critique, quoique, en général, il fasse preuve d’un excellent jugement. Sous le rapport du style, Pausanias ne peut pas être cité comme modèle ; le sien, qui est une mauvaise imitation de celui d’Hérodote, pèche souvent par une concision affectée ; il n’y a chez lui ni liaison ni transition. »

La première édition de Pausanias fut annotée par Marc Musurus ; Alde l’ancien l’imprima à Venise (1516, in-fol.) ; elle est très-fautive. La meilleure est, sans contredit, celle de Clavier, qui a eu à sa disposition quatre manuscrits de la Bibliothèque du roi ; elle forme 6 volumes in-8°, est accompagnée d’une traduction française et contient, en outre, un supplément avec notes, rédigé par P.-L. Courier. Cette édition, qui est certainement la plus estimée, a paru en 1814-1821.

Voyages ou Excursions de Benjamin de Tudèle (1178). On regarda ce rabbin espagnol comme le plus ancien et le plus célèbre des voyageurs du moyen âge. Le premier en Europe, il a renseigné le monde occidental sur les contrées lointaines de l’Orient. Il entreprit sa longue pérégrination autant dans les intérêts de son commerce qu’en vue d’étudier l’état moral et religieux de ses coreligionnaires, répandus dans tout l’ancien monde, vraisemblablement en l’année 1160. De retour dans sa patrie en 1173, il écrivit sa relation en 1178. Son point de départ fut Saragosse, en Espagne ; il vit successivement le sud de la France, l’Italie, la Grèce, l’Archipel, la Cilicie, la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie et la Perse, d’où il revint par l’Arabie, l’Egypte et la Sicile. Il n’est pas probable qu’il ait pénétré dans l’Inde, le Thibet et la Chine, bien qu’il parle de ces pays, sans doute par oui-dire. Il ne dit pas positivement qu’il ait visité tant de contrées diverses ; parfois, il cite les garants de ce qu’il rapporte. En décrivant tout ce qui lui a paru le plus curieux sur le parcours de son voyage, le rabbin espagnol s’attache principalement à faire connaître les endroits où les juifs vivaient réunis en grand nombre ; il retrace leur situation dans les différents Etats. A l’article de la Perse, il parle de la ville de Samarkand, où se trouvaient alors 50, 000 Israélites. Il insiste de même sur le commerce florissant de Bassora, sur les juifs noirs de l’Inde, sur la culture du poivre et sur l’origine des perles. On a soulevé un doute au sujet de la réalité de son voyage ; ses bévues en géographie, sa crédulité, des difficultés contradictoires, l’impossibilité d’identifier plusieurs noms anciens de localités avec les noms modernes ont motivé cette méfiance. Mais Benjamin de Tudèle a trouvé des apologistes. Beaucoup d’absurdités qu’on lui attribue proviennent de l’ignorance de ses traducteurs ; il a recueilli les noms des lieux et les traditions locales de la bouche même des habitants de chaque endroit, et non sur des documents écrits, il accepte des fables et des récits surnaturels, mais il les donne comme tels. Le savant Lelewel a fait un examen géographique de ses voyages et a réussi à éclaircir et à rectifier quelques-unes des obscurités évidentes et des fausses indications de Benjamin de Tudèle, dont l’ouvrage renferme une foule de renseignements curieux.

Cet ouvrage resta comme oublié durant deux cents ans et plus ; depuis la fin du XIVe siècle seulement, il est mentionné daus les écrits des savants juifs. Imprimé pour la première fois en 1543 (Constantinople) et traduit en latin (Anvers, 1575), il a eu depuis neuf éditions et vingt-six traductions latines, anglaises, françaises, hollandaises et allemandes.

Voyages en Asie et en Afrique, par Ibn-Batoutah (XIVe siècle). Ce musulman fut le plus intrépide des voyageurs du moyen âge ; sa relation est le plus important monument de la science géographique à cette époque. Ibn-Batoutah quitte, à vingt-deux ans, Tanger, sa ville natale, et n’y rentre qu’à l’âge de cinquante ans, après avoir parcouru la Berbérie, J’Egypte, l’Asie Mineure, la Russie méridionale, la Syrie, la Perse, l’Arabie, la Chine, l’archipel Indien, l’Espagne et après avoir visité le premier, la capitale du Soudan, Tombouctou. Sa relation a été rédigée par Ibn-Djozay. Parti de Tanger sans un son comptant, le voyageur arabe trouva partout bonne table et bon lit, et put, grâce à l’hospitalité orientale, traverser l’Europe, l’Afrique et l’Asie d’une extrémité à l’autre sans dépenser un dirhern. Il n’examine rien en érudit, en antiquaire ; il ne voit partout que des choses superbes, magnifiques, uniques. Il ne’faut lui demander ni un sentiment juste des beautés de l’art ou de la nature ni le savoir archéologique ou ethnographique des Occidentaux. La première partie de son excursion est, à vrai dire, un pèlerinage ; Médine ou La Mecque sont l’objectif de ses courses, depuis Bougie, Tunis, Alexandrie, Le Caire, Alep, Jérusalem et Damas. Le pieux musulman s’étend outre mesure sur les monuments religieux de La Mecque et entre dans une infinité de détails qui ne.peuvent intéresser que les mahométans. Dans la deuxième partie de sa pérégrination, il accorde beaucoup plus d’attention aux mœurs des habitants, aux usages et aux diverses branches d’industrie des pays qu’il visite. Il passe par toutes sortes d’épreuves et de dangers ; il est exposé aux tempêtes du golfe Persique et de la mer Noire, aux ouragans des déserts de l’Oman et du Kiptchak. Dans l’Inde et en Chine, il se tire des aventures les plus périlleuses ; à Delhi et dans l’archipel Indien, on le fait cadi (juge) malgré lui ; il n’échappe que par adresse à une mort probable. Ibn-Batoutah parle longuement des Turcs et de leur puissance naissante ; il les trouve maîtres de Brousse et de Nicée ; l’islamisme triomphant menaçait déjà Constantinople. Par la suite, il a occasion de visiter la capitale de l’empire byzantin. Se trouvant amené par ses courses sur le territoire d’un kan tartare, il reçoit la mission d’accompagner à Constantinople la première femme de ce chef. Il nous apprend que les empereurs grecs élevaient des jeunes filles d’une beauté distinguée, princesses ou non, mais supposées telles, qui étaient données en mariage aux princes tartares, flattés de s’allier à une famille impériale. Vers 1332, Constantinople n’est qu’un vaste monastère, peuplé de papas et de caloyers ; le voyageur arabe ne voit partout que des prêtres et des moines, des couvents et des églises.

Ibn-Batoutah a parcouru une étendue de pays deux fois plus grande que celle traver-


sêe par Marco-Polo et Rubruquis. Sa mémoire lui fait quelquefois défaut, mais il est toujours de bonne foi. Sa crédulité, entretenue par l’amour du merveilleux, est encore raffermie par les tours de force et les jongleries vraiment étonnants dont les santons et les fakirs le rendent témoin. Son ouvrage serait un des monuments les plus curieux de l’histoire et de la science s’il avait toujours voyagé en observateur. Ses descriptions de villes laissent beaucoup à désirer, mais ses peintures de mœurs sont achevées. Il esquisse le portrait des hommes marquants qu’il rencontre, et il relève des détails très-intéressants sur le commerce et l’industrie des différents lieux où il s’arrête. Sa relation fourmille d’anecdotes fort bien contées, mais sans couleur historique ; il faut y chercher, avant tout, la connaissance des mœurs, des idées et de la pensée des Arabes au VIIIe siècle de l’hégire et l’étudier comme un texte arabe suffisamment pur et d’une lecture très-amusante. Le texte original, accompagné d’une traduction française, a été publié en par MM. G. Defrémery et le docteur Sanguinetti. Antérieurement, il avait paru, en Allemagne et en Angleterre, des traductions ou des commentaires de l’abrégé arabe de l’ouvrage.

Voyage des Français aux Indes orientales (discours du), par Pyrard de Laval (1615, in-8°). De tous les anciens voyageurs qui ont laissé des relations sur les Indes orientales, c’est bien certainement Pyrard qui les a le mieux décrites. Il avait fait plusieurs voyages au long cours, quand il s’intéressa dans une expédition équipée par des marchands de Lavai, de Vitré et de Saint-Malo, qui armèrent deux bâtiments, le Corbin et le Croissant. Subrécargue à bord du Corbin, Pyrard partit de Saint-Malo le 18 mai 1601. On relâcha aux îles d’Annobon, de Madagascar et de Coinore. Par suite d’un naufrage aux îles Maldives, Pyrard devint l’esclave du roi de Mâle. Cinq ans plus tard (février 1607), une flotte bengalaise subjugua les Maldives, et le prisonnier recouvra la liberté. Pyrard visita Chartican, Montingue, Cananor, Calicut (1608). Faisant route pour Cochin avec deux de ses compagnons, il fut arrêté par les Portugais, et ceux-ci, le traînant à Goa, l’incorporèrent de force dans leurs troupes. Pyrard fit ainsi plusieurs expéditions aux îles et pays de Ceylan, de Malacca, de Sumatra, de Java, d’Ormuz, de Cambay, etc. Rendu à la liberté le 30 janvier 1610, il rentrait à Laval le février 1611.

Ce qui distingue particulièrement ces voyages de presque, toutes les relations qui ont paru vers le commencement du XVIIe siècle, c’est la concision et la netteté du récit, au style clair et simple, sans rudesse, l’exactitude des descriptions et surtout l’excellence de la méthode du voyageur, qualité si rare dans ceux de son temps. Sa véracité n’a jamais été mise en doute, et il a toujours été cité avec confiance par les écrivains les plus célèbres. La description que Pyrard fait des îles Maldives est la plus complète et la mieux circonstanciée que pendant longtemps l’on ait eue de ces îles. Ce qu’il dit du Bengale, qu’il représente comme la puissance la plus considérable de l’Inde après celle du Mogol, est d’un grand intérêt. Les îles de Ceylan, de la Sonde et des Moluques sont rapidement décrites par Pyrard, mais les principales singularités qu’elles offrent sont fidèlement observées. Il en est de même de la côte méridionale de l’Afrique et des royaumes de Cambay, de Surate et d’Ormuz. Le voyageur ne s’est pas borné à décrire exactement ces pays :. il a donné d’intéressants détails sur le commerce d’importation. La description du Brésil n’est pas étendue, mais elle est pleine de choses. Pour ne pas jeter de confusion dans ses récits, Pyrard a joint à son voyage un traité particulier, qui contient une description méthodique des animaux et des végétaux des Indes orientales, avec un vocabulaire des mots de la langue maldive dont la signification est la plus utile pour voyager avec facilité et avec fruit dans ces îles.

La relation de Pyrard a été imprimée en et 1679.

Voyage de Macaire, patriarche d’Antioche, en Turquie, en Moldavie et en Russie (XVIIe siècle). La rédaction de cet ouvrage n’appartient pas au patriarche Macaire, mais à son neveu, l’archidiacre Paul d’Alep, son compagnon de route. En quittant son Eglise, le prélat grec était mû par l’espoir d’obtenir des secours pécuniaires pour le siège d’Antioche, que les princes chrétiens du même rit devaient être disposés à favoriser plus ou moins de leurs subsides. Avant de se mettra en route (juillet 1652), Macaire avait demandé au patriarche de Constantinople et aux évêques de son obédience la permission de traverser leurs diocèses. Cette condescendance lui valut un accueil distingué auprès du pontife byzantin et de son clergé. Macaire fit donc une assez longue résidence à Constantinople. Ce qui attire et retient son attention, là et partout, dans les diverses stations de son pèlerinage, c’est le détail des affaires ecclésiastiques, des cérémonies du culte, etc. Un moine d’Occident, au moyen âge, n’aurait pas procédé autrement. Cette observation faite, il faut ajouter que les particularités et les aperçus d’un ordre plus relevé se présentent, dans le récit, en assez grand nombre


pour maintenir l’intérêt. Une entière simplicité préside aux rapports du narrateur, qui n’oublie pas de faire des remarques sur les principes moraux et religieux des diverses nations qu’il visite ; il donne aussi des notions sur l’histoire politique et sur la statistique des contrées qu’il parcourt. A Constantinopie, Macaire a vu de tous côtés, dans l’église de Sainte-Sophie, des restes du culte chrétien : croix, peintures, ornements. Ce fait curieux méritait une mention. Arrivé en Moldavie, où il est retenu assez longtemps par une révolution, Macaire fait un brillant portrait du vayvode ou bey Vasili, prince distingué, supérieur par l’esprit et par le caractère a tous ses sujets, mais qui perd soudain le pouvoir pour avoir favorisé les Grecs au détriment des Moldaves. Ceux-ci ne sont pas flattés par le patriarche ; il déclare les hommes tous voleurs et assassins, et les femmes ou filles toutes dépravées. Passant en Valachie, il constate une différence de mœurs, toute à l’avantage des Valaques ; il fait observer que les serviteurs de la cour et même les troupes forment un amalgame de toutes les races du sud-est de l’Europe : Serviens, Bulgares, Arnautes, Grecs, Hongrois, Turcs, Valaques ; les palefreniers sont des Syriens ou des Egyptiens musulmans ; une multitude d’esclaves noirs est disséminée dans le pays. Reconnaissant aux Moldo-Valaques une langue propre, le voyageur constate qu’il y a communauté de langue entre les Serviens, Bulgares, Cosaques et Moscovites. Au moment où il entra dans le pays des Cosaques (Podolie ou Petite-Russie), ce pays venait de se soustraire à la domination des Polonais et de se soumettre spontanément au czar Alexis ; le Lithuanien Chmielnitzki ou Akhmil, devenu leur hetman, avait été le fauteur de cette révolution, à laquelle on doit faire remonter le premier partage de la Pologne. Bien que la partialité de Macaire en faveur des Moscovites, partialité dérivant de la communauté de religion, mette le lecteur en garde contre ses affirmations, on ne peut contester certains faits, malheureusement trop vrais : l’oligarchie polonaise, au caractère ambitieux et insubordonné, s’aliéna les Cosaques en les opprimant, et une guerre d’extermination, soutenue de part et d’autre avec une égale furie, creusa un abîme entre les deux nations. Cette partie du récit est très-intéressante et c’ontient des faits curieux restés ignorés des historiens occidentaux. En pénétrant dans le territoire moscovite, Macaire rencontre la peste sur ses pas, la peste, fléau nouveau pour les Russes, dont un grand nombre succombe ; il la retrouve à Moscou. Après avoir gémi du mauvais état des routes, le bon patriarche se plaint de l’excessive dévotion des Moscovites, de la durée de leurs cérémonies, de la sévérité de leurs pratiques religieuses. Lui et ses compagnons, se sachant surveillés, s’abstiennent même de rire. Cette contrainte perpétuelle ne les empêche pas de noter au passage les incidents et les traits de mœurs dont ils sont témoins ; l’agriculture, la pêche, le caviar, l’architecture, les mines de fer, les monnaies, les serfs provoquent leur attention. Tel est le fanatisme des Moscovites pour le czar, qu’ils refusent les monnaies d’or étrangères et qu’ils vénèrent les mêmes monnaies coupées eu quatre dès qu’elles ont été frappées au coin russe et qu’elles ont reçu une valeur quadruple. Durant leur séjour à Moscou, les voyageurs virent des Tartares, des Géorgiens, des Sibériens, venus de très-loin ; ils virent aussi des Samoyèdes, dévorant des poissons crus et pourris et qui étaient réputés anthropophages, avac cette circonstance aggravante qu’ils mangeaient leurs morts. Le patriarche de Moscou, qui leur montra ces phénomènes, Nikon, prélat ambitieux et avide, partageait presque l’autorité du czar, qui ne décidait rien sans l’avoir consulté. Avant de quitter la Moscovie, Macaire put prévoir la conquête future de la Crimée, où les Tartares tenaient encore en échec la puissance russe.

Le Voyage du patriarche d’Antioche a été traduit de l’arabe en anglais par F.-O. Belfour (1829).

Voyages de Bernier (1699 et 1710, 2 vol. in-12). Après avoir séjourné pendant un an au Caire, Bernier s’embarqua à Suez pour l’Inde, où il résida douze ans, dont huit en qualité de médecin d’Aureng-Zeyb. Sa relation jette une vive lumière sur les révolutions de l’Indoustan et sur les événements dont il y fut le témoin ; elle fait connaître des contrées qu’aucun Européen n’avait visitées avant lui et qu’on n’a pas mieux décrites après lui. Bernier, disciple de Gassendi, avait puisé à bonne école cet esprit philosophique, ce talent pour l’observation qui placent son récit parmi les meilleurs ouvrages de ce genre. Ses connaissances en médecine, assez avancées pour un homme du XVIIe siècle, lui procurèrent dans les Etats du Grand Mogol, avec un sort agréable, beaucoup de facilités pour s’instruire sur l’état physique et moral du pays. Ses liaisons avec le favori du prince, l’émir Danichmend, à la fois ministre et général, auquel il avait inspiré une véritable passion pour la philosophie de Descartes et de Gassendi, devinrent encore une source d’agréments pour lui ; elles contribuèrent surtout à lui faire faire avec fruit un voyage à la suite de l’armée d’Aureng-Zeyb, à travers les provinces du Mogol


et jusque dans le royaume de Cachemire ; aussi sa relation est-elle bien supérieure à celle qu’a publiée Tavernier sur ces mêmes contrées. Aucun voyageur, avant Bernier, n’avait visité le Cachemire, et ce pays ne fut visité de nouveau que près d’un siècle après lui. Bernier a donné incidemment les premières notions exactes que l’on ait possédées en Europe sur la théogonie des Indous.

Voyage à la baie d’Hudson, par H. Ellis (Londres, 1748 et 1750). En 1716, le Parlement anglais avait voté une récompense de livres sterling (500, 000 francs) pour la découverte d’un passage au nord-ouest. Une compagnie d’armateurs se forma et offrit la direction supérieure de l’entreprise à Ellis, qui la refusa ; il consentit seulement à représenter le comité d’armement, se chargeant, en outre, de recueillir les documents d’histoire naturelle, de géographie et d’hydrographie ; il fut, en réalité, le véritable chef de l’expédition. Deux galiotes partirent de Gravesend le 24 mai 1746. Depuis les Orcades, des brumes épaisses et ensuite des glaçons menaçants se montrèrent jusqu’à l’entrée orientale du détroit d’Hudson. Dans ce bras de mer, on releva les îles de la Résolution, par 61° 40’de latit. N. et 67° 20’de longit. O. S’avançant jusqu’au 64e degré, on mit les embarcations en mer. Ellis dirigea cette recherche, dont l’objet était la découverte d’un passage libre ; il remarqua plusieurs ouvertures spacieuses à l’occident de l’île de Marbre. Arrêtés par les glaces et par la mauvaise saison, les navires allèrent hiverner dans la rivière Hayes, par 57° 30’de latit. On construisit une habitation. L’hiver fut extrêmement rigoureux. Ellis cite des exemples extraordinaires de l’intensité du froid ; il déclare, toutefois, que le sort des habitants n’est pas à plaindre ; la vie indépendante du chasseur a, paraît-il, ses compensations. Reprenant la mer le 24 juin, les deux bâtiments se dirigèrent vers le Welcome. Par le 61° 4’, on explora toutes les ouvertures de la côte au moyen des embarcations. Sous le 62e degré, on constata que les aiguilles magnétiques perdent entièrement leur propriété. Après avoir dépassé le cap Fry, Ellis entra dans la baie de Wager, canal de plus en plus resserré, alimenté par un grand lac, que ferme une barre formant cataracte, par le 66° degré. Une tentative sur la côte nord de la baie n’aboutit pas. Ellis voulait prolonger ses recherches jusqu’à la baie Repulse, mais les officiers élevèrent des objections. On rentra dans le détroit d’Hudson, et les navires, séparés par une tempête, se rallièrent à la hauteur des Orcades ; ils furent de retour le 14 octobre 1747.

Ellis soutient l’existence d’un passage au nord-ouest. Ce passage a été constaté seulement en 1851 par le capitaine Mac-Clure, qui, débouchant par le détroit de Behring, parvint dans le détroit de Melville, puis dans le détroit de Lancastre et dans la baie de Baffin, d’où il gagna l’Angleterre.

Une traduction médiocre de la relation d’Ellis a été imprimée (Paris, 1749, et Leyde, vol. in-8°). Il ne faut pas confondre cet ouvrage avec la relation de William Ellis, le compagnon de Cook dans le troisième voyage de ce navigateur. Un autre H. Ellis, qui avait suivi lord Amherst dans son ambassade en Chine, a laissé également une relation (1818, 2 vol.).

Voyages de Kerguelen dans la mer du Nord et dans les mers australes (1771, 1 Vol. in-4° ; et 1782, 1 vol. in-8°). Le gouvernement français, voulant encourager et protéger la pêche de la morue le long des côtes de l’Islande ; arma une frégate dont il donna le commandement à Kerguelen (1767). Kerguelen, après avoir croisé en vue de l’Islande, alla se ravitailler.à Bergen, sur la côte de Norvège, et, reprenant la mer, s’éleva jusqu’au 690 parallèle N. L’année suivante, il remplit une mission semblable sous les mêmes latitudes. Ayant proposé au gouvernement un voyage de découvertes aux terres australes, auxquelles on attribuait encore une étendue immense, il reçut le commandement de cette expédition. La flûte la Fortune et la gabare le Gros-Ventre sortirent du port de Brest, le 1er mai 1771, et mouillèrent à l’île de France le 20 août. Le 16 janvier 1772, il reprit la mer pour aller à la recherche des terres australes. Le 31 janvier, il découvrit les deux îles de la Fortune ; puis, le 13 et le février, par 50° 5’de latit. S. et 67° 52’de longit. E., une autre terre d’une étendue et d’une hauteur considérables. Cette île, qui mesure environ 40 lieues du N.-O. au S.-E., sur une largeur moyenne de 20 lieues, est d’une stérilité absolue ; Kerguelen n’en prit pas moins possession ; Cook la revit en 1776 et fut tenté de l’appeler l’île de la Désolation. Un coup de vent sépara les deux navires ; Kerguelen retourna à l’île de France, et son lieutenant, Saint-Allouarn, fit le relèvement de la nouvelle terre, qu’il trouva partout inaccessible.

A son retour en France, Kerguelen annonça la découverte d’un nouveau continent. Louis XV lui remit le commandement d’une nouvelle expédition. Le vaisseau le Roland et la frégate l’Oiseau devaient compléter la reconnaissance de l’île Kerguelen. Ces navires mirent à la voile le 29 août 1773, relâchèrent à l’île de France, et revirent le fameux continent le 15 décembre. L’expédition releva 80 lieues de côtes. Le manque de vivres, les maladies, les tempêtes mirent fin à. ses travaux. Kerguelen quitta ces parages sans s’être assuré s’il avait trouvé une île ou un continent et sans chercher de nouvelles découvertes. De retour en France en septembre 1774, Kerguelen fut en butte à diverses inculpations, et passa devant un conseil de guerre, qui le condamna à la dégradation et l’emprisonnement. Après lui avoir rendu la liberté, le gouvernement fit saisir tous les exemplaires de la relation de son voyage aux terres australes. Dans cet ouvrage, l’auteur ne donne qu’une connaissance imparfaite de l’île Kerguelen. Dans la relation de son voyage dans la mer du Nord, il donne d’assez bons détails sur l’Islande, le Groenland, les îles Féroë, Shetland, les Orcades et sur la Norvège ; il s’y montre navigateur soigneux et instruit.

Voyage à l’île de France, par Bernardin de Saint-Pierre (1773, 2 vol. in-8°).[modifier]

D’après une préface écrite par l’auteur, les lettres et le journal dont se composent les deux volumes du Voyage à l’île de France ne sont que les lettres qu’il adressa à ses amis pendant son absence et qu’il mit en ordre à son retour pour les faire imprimer. Son voyage commence vers la fin de 1767, où il s’embarqua à Lorieut. Bernardin de Saint-Pierre double le cap de Bonne-Espérance et, après cinq mois de traversée, aborde à l’île de France. Nous trouvons consignés dans ses lettres toutes les impressions de son voyage et tous les incidents d’une longue traversée. Arrivé à l’île de France, l’auteur entre dans le véritable sujet de son travail, qui est d’étudier et de nous faire connaître cette colonie française. Il traite successivement de l’aspect et de la géographie de l’île, du sol et de ses productions naturelles, de son agriculture et de son commerce, des animaux particuliers à l’île de France, des productions maritimes, poissons, coquilles, madrépores ; des conditions atmosphériques, des mœurs, des habitants tant blancs que noirs, des moyens de défense de l’île, des animaux et des plantes exotiques qui y sont acclimatés. L’auteur raconte ensuite son départ pour retourner en France, son arrivée à Bourbon, au Cap. sa halte et ses explorations dans cette région, son arrivée à l’Ascension, ses observations sur cette île et sa rentrée en France.

Au récit de son retour en France, Bernardin de Saint-Pierre mêle une explication abrégée de quelques termes de marine et d’entretiens contenant des observations nouvelles sur la végétation.

Le plan constamment suivi dans son ouvrage consiste à parler d’abord des plantes, des animaux, du climat et du sol de chaque pays, puis à en décrire les mœurs, le caractère et les habitants. Ou a accusé l’auteur d’avoir voulu écrire une satire ; mais, en y regardant de près, on voit au’contraire qu’il s’est plu à s’étendre sur le bien et n’a parlé du mal qu’avec modération et indulgence. A cette indulgence peur les hoimues, Bernardin de Saint-Pierre joint les sentiments d’une philosophie pleine de mansuétude et d’humanité. C’est ainsi qu’après avoir tracé un effrayant tableau des traitements dont sont victimes les noirs de l’île de France, il proteste contre l’esclavage au nom de la philosophie et de la théologie : « Je suis fâché que les philosophes qui combattent les abus avec tant de courage n’aient guère parlé de l’esclavage des noirs que pour en plaisanter. Ils se détournent au loin ; ils parlent de la Saint-Barthélémy, du massacre des Mexicains par les Espagnols, comme si ce crime n’était pas celui de nos jours, et auquel la moitié de l’Europe prend part. Y a-t-il donc plus de mal à tuer d’un coup des gens qui n’ont pas nos opinions qu’à faire le tourment d’une nation à qui nous devons nos délices ? Ces belles couleurs de rosé et de feu dont s’habillent nos dames, le coton dont elles ouatent leurs jupes, le sucre, le café, le chocolat de leur déjeuner ; le rouge dont elles relèvent leur blancheur, la main des malheureux noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes ! »

Quand l’occasion s’en présente, l’auteur accompagne ses observations d’hypothèses et de conjectures scientifiques qui se lisent avec intérêt et dont quelques-unes sont passées a l’état de vérités. Outre l’utilité résultant des connaissances nouvelles renfermées dans l’ouvrage, on y trouve aussi de bonnes réflexions morales et humanitaires : « Je croirai, dit-il, avoir été utile aux hommes, si le faible tableau du sort des malheureux noirs peut leur épargner un seul coup de fouet, et si les Européens, qui crient en Europe contre la tyrannie et qui font de si beaux traités de morale, cessent d’être aux Indes des tyrans barbares. Je croirai avoir rendu service à ma patrie, si j’empêche un seul homme honnête d’en sortir et si je puis le déterminer à y cultiver un arpent de plus dans quelque lande abandonnée. » Mais ce n’est pas là, à nos yeux, le principal mérite de l’excursion de l’auteur à l’île de France. Ce qu’il en a rapporté de plus curieux et de plus admirable, c’est ce qu’il donne comme un épisode du voyage, Paul et Virginie.

Voyage de Carteret (1773).[modifier]

Le Commodore Byrou venait de visiter les îles Malouines, appelées Faikland par les Anglais ; George III

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ordonna de continuer l’exploration de l’hémisphère méridional. Trois vaisseaux partirent de Plymouth le 22 août 1766, sous les ordres du capitaine Wallis ; Carteret commandait la flûte Prince-Frédéric, chargée de l’approvisionnement. Après avoir touché à Madère et au Cap-Vert, l’escadre pénétra dans le détroit de Magellan le 17 décembre ; Carteret fut envoyé au Port-Egmont, tandis que les autres navires étaient retenus dans le détroit par la disette et par les vents contraires. A la sortie du canal (11 avril 1767), un coup de vent sépara les navires. Carteret, abandonné par Wallis sur un navire délabré, se porta sur l’île Massa-Fuéro, une des îles Juan-Fernandez, voisine de la côte du Chili, rendue célèbre par le séjour de Selkirk, le héros du Robinson Crusoé. Il découvrit l’île Pitcairn, à 150 lieues environ dans le sud-est de l’archipel Dangereux. Se dirigeant au nord-ouest, il découvrit encore quelques îles au sud de l’archipel des îles de la Société ; il passa entre ces îles et les deux archipels des Amis et des Navigateurs, mais sans en avoir connaissance. Continuant sa route droit à l’ouest, il retrouva, à 10° de latitude S., l’archipel Santa-Cruz-de-Mendana, qu’il appela îles de là Reine-Charlotte. Au nord-ouest, il découvrit les îles Gower et Carteret, qui font partie des îles Salomon. Plus loin au nord-ouest, il pénétra dans une baie signalée par Dampier ; il reconnut que c’était un vaste détroit, nommé par lui canal de Saint-Georges, lequel sépare la Nouvelle-Bretagne et la Nouvelle-Irlande. Il découvrit ensuite les îles Portland et le groupe de l’Amirauté. Passant au nord des Philippines et s’engagant dans les Moluques, il dressa la carte de toute la côte occidentale de l’île de Célèbes. De Macassar, il se rendit à Batavia, d’où il retourna en Europe par le cap de Bonne-Espérance. Accosté ea mer (26 février 1769) par Bougainville, qui le suivait depuis plusieurs mois, il refusa ses offres de service. Ce voyage eut des résultats très-importants pour la géographie ; ce succès était dû, non aux ressources matérielles du navire, mais au talent et à la persévérance de Carteret. La relation de ce voyage se trouve dans le premier volume des Voyages de Cook et dans le recueil d’Hawkesworth (1773).

Voyages dans l’Asie Mineure et en Grèce, par R. Chandler (1775 et 1776, 2 vol. in-4°).[modifier]

Chandler, helléniste renommé, fut envoyé par la Société des Dilettanti en Orient, avec mission de faire des recherches et des collections d’antiquités en commun avec les peintres Revett et Pars. De 1764 à 1766, il parcourut les îles Ioniennes, l’Attique, l’Argolide, l’Elide et une partie de l’Asie Mineure. Chandler rapporta en Angleterre une riche collection, qui lui servit à composer quatre ouvrages. Passé maître dans l’art de lire les inscriptions anciennes, de les copier avec exactitude et de suppléer heureusement aux lacunes, il a donné, sous le rapport des antiquités et de la géographie ancienne, ce qu’on peut faire de mieux en ce genre. Erudit, il ne poursuivait qu’un but déterminé, restreint ; il a parfaitement atteint ce but, de l’aveu de Barthélémy. Chandler a adopté une méthode particulière : il suit pas à pas Pausanias pour la Grèce, Strabon pour cette contrée et l’Asie Mineure, Pline l’Ancien pour ce qu’il a recueilli sur ces deux pays. Mettant à profit les fragments échappés aux dévastations des barbares et aux ravages du temps, il recherche soigneusement les vestiges des cités de l’Asie Mineure et de la Grèce : temples, théâtres, cirques, aqueducs, édifices, etc. Souvent il est réduit à la nécessité de transcrire les descriptions données par les anciens auteurs. Sous ce rapport, son Voyage est beaucoup plus une relation historique de l’ancien état de l’Asie Mineure et de la Grèce que le tableau descriptif de leur situation actuelle. Bien qu’il rapproche tout de l’état moderne des lieux, il offre peu de renseignements sur la condition présente des contrées décrites et sur les mœurs des peuples juxtaposés qui les habitent. Chandler rapporte ce qu’ont recueilli de plus remarquable les précédents voyageurs, Spon, Wheler, Chishul, Pococke, etc. Par contre, les érudits et les voyageurs l’ont mis lui-même à contribution, sans le citer toujours. La partie la plus complète et la plus intéressante de son Voyage, c’est la description d’Athènes. Ses recherches ont embrassé les trois ports du Pirée, de Phalère et de Munychie ; les tombeaux de la route qui mène à Cabilla ; l’état ancien et actuel des Propylées et du temple de Minerve, l’Erechthéum, les ruines des temples de Neptune et de Minerve Polyade, les vestiges du temple de Bacchus et de l’Odéon, la situation de l’Aréopage, du Stade et du Muséum ; enfin trois monuments assez bien conservés, le temple de Thésée, la tour des Vents et le monument choragique de Lysistrate. Le Voyage de Chandler a été traduit en français (1806, 3 vol. iu-8°).

Voyages dans les Alpes, par de Saussure (1779-1796, 4 vol. in-4°).[modifier]

Le titre de cet ouvrage est trop restreint. Outre les Alpes, l’auteur a parcouru le Jura, les Vosges, les montagnes de la Suisse, de l’Allemagne, de l’Italie, de la Sicile et des îles adjacentes, et les volcans éteints de la France et des bords du Rhin. Toutefois, les Alpes ont été le but et le théâtre ordinaire des explorations du géologue ; il les a traversées quatorze fois

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par huit passages différents. Dans cet ouvrage, Saussure a fondé la véritable géologie, en établissant cette science sur une base solide, les faits et la comparaison. Il a pénétré la structure du globe. Il s’abstient d’élever prématurément aucun système général, bien qu’il fût préparé mieux que tout autre à édifier une théorie. Saussure préfère étudier en détail les substances qui composent la masse des montagnes, détruire les erreurs accréditées et signaler des faits nouveaux. Il se trompe quelquefois à son tour, parce qu’il n’a pas assez dégagé ses propres opinions des spéculations cosmologiques des auteurs qui l’ont précédé. Voici les règles générales et les principes théoriques qu’il constate : la chaleur intérieure de la terre n’est pas constante ; elle va en diminuant de l’équateur au pôle ; elle a pour foyer le soleil, et non le feu central. Le granit, la roche primitive par excellence, est le substratum ; produit d’une cristallisation formée par couches dans un état liquide, il n’est pas dû à l’action du feu. Les couches des montagnes latérales sont inclinées vers la chaîne centrale et lui présentent leur escarpement. Ces montagnes latérales sont d’autant plus bouleversées et s’éloignent d’autant plus de la ligne horizontale, qu’elles remontent à une formation plus ancienne. Entre les montagnes de différents ordres, il y a toujours des amas de fragments, de pierres roulées, etc. Quelques-unes de ces opinions sont contestables. Saussure voit justement dans les glaces des hautes montagnes le réservoir naturel et permanent des grands fleuves. Il n’accorde pas assez d’attention aux pétrifications et à leur gisement. Ses descriptions sont d’une exactitude parfaite, et son récit aura toujours pour principal mérite la vérité. Un autre mérite a fait surnommer Saussure le premier peintre des Alpes. Il réunit une imagination puissante à l’exacte recherche du savant et la froide sagacité du philosophe. Son dessin est animé en même temps que correct. L’écrivain a le sentiment calme et serein des primitives beautés de la nature, et son style, quand il parle en poëte, éveille des peintures dans l’esprit.

Voyage aux Indes orientales et à la Chine, par Sonnerat, (1782, 2 vol. in-4°).[modifier]

Commissaire de la marine, mais naturaliste avant tout, Sonnerat a parcouru, de 1768 à 1778 et de 1783 à 1805, les îles de France, de Bourbon, de Madagascar, les Moluqués, les Philippines, les îles des Papous, l’île de Ceylan, la côte de Malabar, les montagnes des Ghattes dans l’Inde, le golfe de Cambay, la côte de Coromandel, la presqu’île au delà du Gange, la péninsule de Malacca, le littoral de la Chine, les provinces de Tanjouar et de Maduré, enfin d’autres parties de l’Inde et le Cap de Bonne-Espérance. Il avait visité la Nouvelle-Guinée, dans un premier voyage dont il a également donné une relation : Voyage à la Nouvelle-Guinée (1776, 1 vol. in-4°). Sonnerat n’a pas écrit de relation sur ses dernières courses dans l’Inde. Son principal ouvrage peut être considéré à deux points de vue : 1° sous le rapport anthropologique ; 2° sous le rapport scientifique proprement dit, qui avait toutes les préférences de l’auteur. Il s’attache principalement à décrire les animaux et les plantes, après en avoir introduit dans nos colonies des spécimens, qui se sont acclimatés sur leur sol : le cacao, l’arbre à pain, le manguier, etc. Aux îles des Papous, il avait chargé une quantité considérable de graines de giroflier et de muscadier. Le premier, il a décrit des quadrupèdes, des oiseaux et des végétaux peu connus, et de plus il les a dessinés avec beaucoup d’exactitude. Ses observations sur l’histoire naturelle des pays dont il parla sont la partie capitale de son ouvrage. De même, sa première relation renferme de curieux détails sur Manille, les Philippines et les Moluques. Sonnerat n’a pas perdu de vue les hommes. Il fait connaître avec exactitude, à part quelques erreurs, l’histoire, la topographie, le commerce, les mœurs, les coutumes, les arts, les sciences, l’astronomie, la mythologie et la religion des Indous, ceux surtout du Decan ou de la presqu’île de l’Inde. Un peu prévenu en leur faveur, il ne se trompe pas cependant quand il voit dans l’Inde le plus antique berceau de la civilisation. Dans le Cambodge, qui se rattache géographiquement à l’Indoustan, se dressent des ruines d’une grandeur colossale, d’immenses murailles en marbre sculpté, des édifices aux ruines gigantesques, le tout couvrant un cercle de terrain de 10 à 12 lieues de diamètre, des monuments si prodigieux et si somptueux, que le Vatican et le Colisée, mis à côté, paraîtraient d’infimes baraques. Quel est donc le peuple qui a construit ces temples et ces palais gigantesques ? Sonnerat, il faut le répéter, n’a pas évité certaines méprises : il distingue les brahmes d’avec les brahmanes, ceux-ci ayant fait place aux premiers dans le cours des âges. A l’égard des Chinois, il se montre sévère plus que de raison ; son blâme paraît être exagéré sur bien des points. De Guignes a réfuté le voyageur sur ce sujet (Journal des savants, 1783) ; mais, plaidant en érudit, pro domo sua, de Guignes a outrepassé à son tour la mesure d’un équitable optimisme. Sonnerat pèche par trop de crédulité ; il manque d’ordre. En revanche, ses descriptions sont

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d’une parfaite exactitude. Méry, l’auteur d’Héva, qui n’a jamais visité l’Inde, avait lu la relation de Sonnerat. La meilleure édition de cet ouvrage, édition corrigée et augmentée, est celle de 1806 (4 vol. in-8°, avec atlas).

Voyage pittoresque en Grèce, par le comte de Choiseul-Gouffier (3 vol.).[modifier]

La description de la Grèce par Choiseul-Gouffier comprend trois volumes, lesquels représentent trois phases du travail de l’auteur et de la publication de son livre. Le premier volume fut publié en 1782, le deuxième en 1809 et le troisième en 1820 ; le dernier, complété et revu par Barbié du Bocage et Letronne, n’est qu’en partie l’œuvre de l’auteur. Cet ouvrage, qui forme, à vrai dire, deux ouvrages d’un caractère différent, fut interrompu par la Révolution, et les matériaux rassemblés pour son achèvement furent dispersés et enlevés à l’auteur, qui dut combler les lacunes laissées dans ses manuscrits par de nouvelles investigations. Soit avant, soit après la Révplution, Choiseul-Gouffier s’adjoignit des collaborateurs divers, lesquels allèrent, a ses frais et d’après ses instructions, recueillir tous les renseignements et tous les dessins qu’il ne pouvait se procurer par lui-même. Barthélémy, Villoison, Delille, un officier de marine, un astronome, un ingénieur, un dessinateur et antiquaire, un érudit, Barbié du Bocage, furent associés à ce grand travail. En 1776, à l’âge de vingt-quatre ans, Choiseul-Gouffier fait son premier voyage en Grèce. Il voit par lui-même tous les lieux, tous les monuments que reproduisent les planches de son livre. Il se rend directement en Morée et aborde à Coron ; il parcourt et décrit successivement les îles de l’Archipel. A défaut de monuments antiques, il y observe les mœurs, les habitudes, les costumes des Grecs modernes ; il dessine les ruines, il recueille les inscriptions. Ensuite il explore l’Asie Mineure et les îles voisines. Plus tard, étant ambassadeur à Constantinople, il revient sur ce théâtre de ses premières investigations, quelquefois périlleuses j il envoie des artistes habiles parcourir la, Syrie et une partie de l’Egypte. Partout et toujours, il cherche les traces, les restes d’une splendeur passée. Il fouille tous les débris, remue tous les décombres, interroge tous les vestiges. L’exploration de l’Asie Mineure lui fournit une riche collection de médailles, de pierres gravées, d’inscriptions. La Troade est le principal but de sa longue course. Les monuments homériques l’attirent et le retiennent. Il décrit la fameuse plaine de Troie ; il détermine l’emplacement d’Ilion ; il reconnaît le Scamandre et le Simoïs ; il fouille avec respect les tombeaux dAjax, d’Hector, d’Achille et de Patrocle. L’Iliade à la main, il parcourt le théâtre des combats et trace sur le terrain tout le mouvement militaire du grand drame antique. Il fait, eu un mot, le commentaire topographique et stratégique de l’Iliade. Il achève la description de la Grèce par la description d’une partie de la Turquie ; de belles planches représentent Constantinople ancienne et moderne. Le premier volume, qui fut reçu avec des applaudissements universels, révèle un élève de Barthélémy, un érudit enthousiaste, alliant l’imagination au savoir. Le discours préliminaire est un morceau remarquable, en ce sens que l’auteur devance et prépare le mouvement régénérateur de la Restauration, qui amena l’affranchissement de la Grèce. Choiseul-Gouffier s’indigne de la servitude des Grecs modernes ; il évoque les ombres de Milliade, de Thémistocle, d’Epaininondas, de Phocion, de Léonidas. Il adresse aux Hellènes un appel énergique à l’indépendance ; il trace le plan d’un Ktat libre en Morée. Le deuxième volume, composé dans l’âge mûr, dénote un esprit plus critique : les descriptions vives et —animées du littérateurphilhellène t’ont place, de plus en plus, aux opérations géographiques, aux observations géologiques, aux recherches d’érudition. L’ouvrage de Choiseul-Gouffier, bien qu’il n’ait pas le mérite de l’unité de composition, est un livre indispensable à l’historien, à l’antiquaire et à l’artiste ; c’est un livre qui sera toujours estimé. L’auteur a observé avec sagacité, choisi avec discernement et enregistré avec exactitude. Ses récits clairs, concis sans sécheresse et abondants sans longueur, sont parsemés de remarques et de réflexions utiles ou intéressantes. Son style, facile et orné, convient au sujet. Des cartes, des plans, des gravures pittoresques ajoutent à l’attrait et à la clarté du livre.

Voyage en Egypte et en Syrie, par Volney (1787, 2 vol. in-4°).[modifier]

C’est un des meilleurs ouvrages de l’auteur ; il obtint tout d’abord une approbation dont il jouit encore aujourd’hui, et qui n’a semble que mieux méritée depuis que notre expédition d’Egypte et d’autres voyages entrepris avec de grandes ressources ont attesté l’exactitude et l’observation savante de ce voyageur isolé.

« Jamais livre, dit Quérard dans sa France littéraire, n’obtint un succès plus brillant, plus rapide et moins contesté. Il valut à son jeune auteur l’estime des savants, l’admiration de ses compatriotes instruits et une célébrité européenne. Grimm ayant eu la délicatesse d’en présenter un exemplaire à Catherine II de la part de Voluey, sans l’avoir prévenu, l’impératrice gratifia l’auteur d’une très-belle médaille en or, qu’il renvoya à Grimm lorsque Catherine eut pris parti contre la France, avec une.lettre dans laquelle il témoignait le regret de ne pouvoir conserver cette marque flatteuse de l’estime d’une souveraine qui se déclarait l’ennemie des institutions que la France venait de se donner pour assurer sa liberté. » Volney prit pour épigraphe de son ouvrage cette phrase : J’ai pensé que le genre des voyages appartenait à l’histoire et non aux romans. » En effet, il ne suivit pas la méthode ordinaire ; il rejeta comme trop longs l’ordre et les détails itinéraires, ainsi que les aventures personnelles, et il ne procéda que par tableaux généraux. Au point de vue du style, le Voyage en Egypte et en Syrie ne le cède en rien aux Ruines du même auteur. Le Voyage a été traduit en espagnol en 1830.

Voyage du Bengale en Angleterre, par George Forster (1790 et 1798, 2 vol.).[modifier]

Employé civil de la Compagnie des Indes à Calcutta, l’auteur de cette intéressante relation entreprit l’un des plus audacieux voyages qui aient jamais été faits. Il possédait peu do connaissances scientifiques ; mais il parlait l’indou avec pureté et facilité, le mahratte de préférence ; le persan lui était familier, ainsi que le sanscrit. Dans ces conditions, G. Forster conçut le projet de revenir en Angleterre par le nord de l’Inde et de la Perse. Déguisé en négociant musulman, il partit de Calcutta le 23 mai 1782. Evitant le Lahore (pays des Sikhs), il traversa le Gange et le Djemnah d-ans les montagnes et se rendit au Cacliemire par la route de Djombo. Il passa ensuite l’Indus pour gagner Kaboul. Son intention était’de poursuivre son voyage au travers de la Boukharie, ancienne Transoxiane ; mais il suivit la route ordinaire des caravanes qui vont à Candahar. De cette ville, il se rendit à Hérat, puis à l’extrémité méridionale de la mer Caspienne, en traversant le Seistan, le Khoraçan et le Mazandéran. Il avait mis un an pour aller d’Oude à la mer Caspienne, et pour faire 900 lieues, dormant tantôt sous la pluie, tantôt sur la neige. Forster arriva en Angleterre en 1784, après avoir traversé la Russie jusqu’à SaintPétersbourg.

Sa relation est un ouvrage curieux et instructif sous le double point de vue géographique et historique. Depuis Bernier, aucun voyageur européen n’avait visité la célèbre vallée de Cachemire ; Forster décrit « le paradis terrestre de l’Iiidoustan. » Heureux climat, Eden poétique, jardin de rosés, industrie merveilleuse ! Mais à quel prix l’habitant de cette région splendide jouit-il et du fruit de son art et des présents de la nature ? Jamais le despotisme, séculaire à Cacliemire sous n’importe quelle domination, jamais la tyrannie du sabre et la tyrannie de l’argent, l’usure et le fisc, n’ont produit des résultats plus désastreux soit dans l’ordre des faits moraux, soit dans l’ordre des faits économiques. Victor Jacquemont a visité vers 1830 la vallée de Cachemire ; ses renseignements confirment par des détails précis et par des chifi’res lumineux les rapports de Forster. Sait-on qu’une fileuse, travaillant tout le jour, gagne 1 fr. 25 par mois ? qu’un ouvrier habile gagne 0 fr. 40 par jour ? que le tisserand est obligé d’acheter son riz à son patron, luimême obligé de l’acheter h l’Etat ? que chaque objet fabriqué supporte un droit de pour 100 de sa valeur ? que le collecteur de l’impôt, fait couper le cliâle sur le métier, au fur et à mesure que la pièce tissue s’étend, et qu’il faut recoudre ensuite ces bandes d’étoffe ? que le prix des tissus se trouve triplé ou quintuplé soit par lesexactions du lise, soit par le brocantage des produits qu’expédient les banquiers persans ou indous ? et qu’enfin les ateliers des tisserands sont plus infecta que les taudis des plus misérables canuts de Lyon ? La décadence morale est au niveau Ue cette misère industrielle, qui fait de tout ouvrier un infirme ou un aveugle avant cinquante ans. Le premier volume du Voyage de Forster parut à Calcutta en 1790 ; le second fut publié en 1798, d’après ses notes. Cet ouvrage a été traduit en français par Langlès (1802, 3 vol. in-8°).

Voyage en Abyssinie, par Bruce (Londres, vol. in-4°).[modifier]

Avant d’entreprendre son exploration aux sources du Nil, Bruce avait parcouru la Barbarie et visité Palmyre et Balbek. Il avait toutes les connaissances générales requises pour mener à bien la mission dont lord Halifax l’avait investi. Comme Niebuhr, dans le même temps, parcourait l’Egypte, Bruce fut autorisé à traverser ce pays pour son amusement personnel ; ses travaux sérieux ne devaient commencer qu’au delà des cataractes. Accompagné d’un dessinateur italien, Bruce se mit en route pour l’Abyssiuie en 1768. Il visita les ruines d’Axum et ce que l’on appelle les sources du Nil, dans une petite île verdoyante en forme d’autel, où elles sont placées sous la garde d’un grand prêtre. A Orondar, la capitale de l’Abyssiuie, le roi lui fit un accueil distingué et lui donna le commandement de sa cavalerie. Bruce séjourna quatre ans eu Abyssinie et parcourut le pays en tout sens. Il a cru trouver les sources du Nil dans celles du fleuve Bleu, déjà reconnues et décrites par un missionnaire portugais, le Père Paez ; il est aujourd’hui démontré que le Nil Blanc, la prin-

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cipale branche du fleuve, a son origine clans trois grands lacs découverts dans les régions équinoxiales par Speke, Grant et Baker. Bruce retourna en Egypte par les grands déserts de la Nubie, échappant aux embûches du roi nubien, aux attaques des Arabes, au simoun, aux tempêtes de sable. En 1772, son expédition était terminée.

Des événements extraordinaires, des aventures d’un tour romanesque, des traits de mœurs d’un caractère étrange, une vanité non déguisée, un style quelque peu boursouflé firent tourner en ridicule le voyageur consciencieux, le nouvel Hérodote, dont la sincérité a été reconnue par ses successeurs. Johnson mit en doute jusqu’à son voyage ; des.épigrammes en prose et en vers furent la récompense d’un zèle désintéressé, d’une constance énergique dans les périls et les souffrances. Bruce a eu le tort de revendiquer pour son compte la découverte des sources du Nil. Mais, en général, son récit a le mérite de l’exactitude, mérite affirmé parles récents voyageurs. lia fait connaître 1 Abyssinie mieux qu’aucun voyageur, surtout pour l’histoire naturelle ; il en a rapporté des plantes utiles et des manuscrits. Sa relation a été traduite en français par Castéra (5 vol. in-4° et 10 vol. in-8 », avec atlas).

Voyages en France pendant les années 1787, 1788, 1789, par Arthur Young (Londres, 1792-1793, 2 vol. in-4°).[modifier]

Ce livre du célèbre agronome anglais est divise-en deux parties distinctes, dont chacune forme un volume. La première contient le journal proprement dit des trois voyages faits par Young en 1787, 1788 et 1789. Cette partie, écrite avec enjouement et liberté, est la plus amusante, la plus curieuse et, à quelques égards, la plus instructive. L’auteur traverse la France d’un bout à l’autre à plusieurs reprises ; il note en passant tout ce qu’il voit, et ses remarques sont en général si fines, si judicieuses, si pénétrantes, qu’on ne saurait trop admirer son étonnant coup d’œil. Le premier voyage dure environ cinq mois, du 15 mai au 15 novembre 1787 ; le second deux mois et demi, du 1er août au octobre 1788 ; le troisième, le plus long, dure huit mois, du commencement de juin à la fin de janvier 1790. Arthur Young entre partout en relation avec les hommes les plus éminents : à Paris, il a pour guides Broussonnet, le savant secrétaire perpétuel de la Société d’agriculture, Thouin, Parmentier, Layoisier ; en province, il ne manque pas de visiter les savants du lieu, les principaux membres de la noblesse, les correspondants de la Société d’agriculture ; et il arrive ainsi à connaître la France plus et mieux/ qu’aucun Français ne la connaissait alors assurément. Cette première partie est pleine d’utiles renseignements sur les personnes et sur les choses, sur l’aspect des pays parcourus, les villes, -les routes, les campagnes. Les lettres, les arts, les sciences, les coutumes, les mœurs, l’esprit de la société française à cette époque ont aussi leur place, et A. Young en pai le en observateur exact et critique judicieux. Veut-on savoir, par exemple, ce qu’il pense de la conversation chez nous ? S’il m était permis, dit-il, d’après ce que j’ai vu, de hasarder une remarque sur le ton de la conversation en France, j’en louerais la parfaite convenance, bien qu’en la trouvant insipide. Toute’vigueur de pensée doit tellement s’effacer dans l’expression, que le mérite et la nullité se trouvent ramenés à un même niveau. Châtiée, élégante, polie, insignifiante, -la masse des idées échangées n’a le pouvoir ni d’offenser ni d’instruire ; là où le caractère est si effacé, il y a peu de place pour la discussion, etxsans la discussion et la controverse qu’est-ce que la conversation ? » Qnoi de plus vrai, encore aujourd’hui, de plus sage et de mieux dit ? De temps à autre, le bon sens pratique et l’humour anglais suggèrent à notre voyageur de brusques et piquantes saillies pour parler des abus contre lesquels il butte a chaque pas ; à propos de l’abbaye des Bénédictins, à Paris, il s’écrie : C’est la plus riche abbaye de France ; l’abbé a 300, 000 livres. La patience m’échappe quand je vois disposer de tels revenus comme on le faisait au Xe siècle, et non selon les idées du xvme. Quelle magnifique ferme on créerait avec le quart seulement de cette rente 1 Quels navets ! Quels choux 1 Quelles pommes de terre I Quels trèfles ! Quels moutons ! Quelle laine ! Est-ce que tout cela ne vaut pas mieux qu’un prêtre à l’engrais ? Si un fermier anglais était derrière cet abbé, il ferait plus de bien à. la France avec moitié de sa prébende que la moitié des abbés du pays avec toute la leur. Je suis passé près de la Bastille, autre objet propre à faire vibrer dans le cœur de l’homme d’agréables émotions. Je suis en quête de bons cultivateurs, et à chaque pas je me heurte contre les moines et, les prisons d’Etat ! »

La politique joue également un grand rôle dans cette première partie, et peut-être n’existe-t-il nulle part une peinture plus vivante du mouvement national de 1789, soit à Paris, soit en province. Celte peinture est accompagnée de réflexions originales, quelquefois peu justes, sur les débuts de la Révolution française et sur les principaux personnages de l’époque en politique, tels que LouisXVI, Mirabeau, l’abbé fc ie.)t ! S, iiarnave, Bailly et autres.

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La seconde partie, qui développe en vingt chapitres des considérations générales sur l’agriculture en France, prête davantage à la critique. Le voyageur anglais essaye d’y résumer ses propres impressions et les renseignements qu’il a puisés dans les innombrables" publications qui pleuvaient à cette époque. Les documents cités par Arthur Young sont toujours d’un grand prix, m ; iis ses conclusions ne sont pas’toujours irréprochables. Autant le premier volume est intéressant et digne de foi, autant le second doit être lu avec circonspection, car il renferme un perpétuel mélange d’erreurs et de vérités. Cependant, les dix premiers chal’itres ont encore une grande valeur et contiennent de précieuses indications sur l’étendue de la France, le sol et l’aspect du pays, le climat, le produit du blé, la rente et le prix de la terre, les irrigations, les prairies, la luzerne, le sainfoin, la vigne et les clôtures. Le grand agronome traite avec beaucoup de sagacité ces détails techniques. C’est à partir du chapitre xi, Du mode d’exploitation et de l’élendue dss fermes, que commence la partie contestable de cet ouvrage. L’auteur s’y montre le partisan déclaré de la grande culture et l’adversaire des petites fermes, ainsi que des petites propriétés, qu’il regarde comme la principale cause de Pétât arriéré de l’agriculture française. C’est là une grave erreur. Les provinces les plus divisées, les plus morcelées étaient au contraire, alors comme aujourd’hui, les.mieux cultivées, et l’on peut dire qu’en règle générale, avant comme après 1789, le progrès agricole a marché en France avec la division ; l’extrême division et surtout la division forcée ont sans doute leurs dangers, et si l’écrivain anglais s’était borné a combattre ceux qui voulaient à tout prix diviser le sol, il serait resté dans le vrai ; mais il est tombé dans l’exagération opposée en aftirmant qu’en France la culture est toujours meilleure sur les grandes fermes que sur les petites. Dans le chapitre xin, sur le Capital employé en agriculture, notre voyageur tombe dans une erreur nouvelle, en attribuant cette pauvreté de l’agriculture au développement de nos colonies et de notre commerce intérieur, qui auraient, selon lui, absorbé une très-grande partie du capital national. Arthur Young ne se contente pas de cette première attaque contre les colonies, il revient à la charge dans les chapitres xvm et xix relatifs au Commerce et &\a. Manufactures. D’ailleurs, il n’aime pas plus les colonies anglaises que les françaises ; toute colonie lui paraît une sorte de vol fait à la mère patrie, etil le dit, comme il dit toujours, franchement et vivement. Le chapitre sur les Manufactures renferme d’incroyables contradictions. Après avoir dit en propres termes:« Une société prospère par l’échange des pioduits de la terre contre ceux des fabriques, et, plus cet échange est rapide, plus le bien-être est grand ; la ville n’achète que parce qu’elle vend ; si les campagnes ne lui achètent pas, elle n’achètera pas aux campagnes; » tout à coup, sans transition, sans explication, il se met à développer cette idée diamétralement opposée, que plus un pays se lance dans les manufactures, plus l’agriculture y est misérable. C’est surtout à la Normandie qu’il s’en prend, exemple assez mal choisi, car la Normandie était alors une des contrées de France les mieux cultivées. Il passe ensuite en Angleterre, en Italie, dans le reste de l’Europe, et partout il retrouve la même illusion. Mais le chapitre le plus défectueux est le chapitre xv sur la Production. L’auteur entreprend de donner le total de la production agricole en. France, et, en l’absence de tout renseignement positif, il emploie une méthode, ingénieuse sans doute, mais bizarre et trompeuse:il divise une carte de France en régions de culture, région riche et fertile, région de bruyères, région des montagnes, légion des plaines ; il apprécie ce que doit produire, d’après lui, chaque région ;.puis il les découpe, les pèse chacune à part, pèse ensuite le tout et en déduit la somme de production. Par ce procédé, il arrive à un produit brut de 5, 792, 000, 000. Or, Lavoisier, qui a fait le même travail pour l’Assemblée nationale en 1791, sur des documents recueillis de longue main par le comité d’agriculture sous Louis XVI, n’arrive qu’au total de 2, 750, 000, 000.

Malgré l’infériorité relative de la seconde, moitié du deuxième volume, elle renferme d’excellents chapitres, par exemple le xvie, qui traite de la Population, et le xvne, de la Législation sur les grains. Même, dans les chapitres les plus faibles, on trouve des indications d’une grande valeur. Ainsi le xvme et le xixe chapitre sont précieux pour la quantité de documents qu ils renferment sur le commerce et l’industrie de la France avant la Révolution. On y trouve, entre autres, le tableau comparatif des importations et des exportations en 1784 et 1787. L’étude de ces tableaux pourrait donner lieu à une foule d’observations utiles. Comme fait général, ils attestent l’importance croissante que prenait sous Louis XVI notre commerce extérieur.

L’ouvrage se termine par un aperçu général sur la Révolution française, écrit dans le dernier mois de 1789 ; l’auteur comprend assez mal cette Révolution. « Dans tout ce que j’ai avancé, dit-il, sur cette révolution immense

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et sans exemple, je lui ai reconnu le mérite d’avoir aboli l’ancien régime, mais non d’en avoir établi un nouveau. Tout ce que j’ai vu en France m’a donné la conviction profonde qu’un changement était devenu nécessaire pour limiter l’autorité royale, supprimer les droits féodaux, restreindre les richesses de l’Eglise, corriger les finances et purifier l’administration de la justice ; mais que, pour y arriver, il fallût bouleverser l’État, anéantir les distinctions, fouler aux pieds le roi et sa famille, attaquer la propriété, allumer une guerre civile, c’est une autre question. Selon nous, ces violences n’étaient pas nécessaires ; une cour nécessiteuse, un ministère faible, un prince timide n’auraient pu refuser à l’Assemblée rien d’essentiel à la prospérité nationale. »

« Arthur Young-, dit M. L. de Lavergne, montre en économie politique, comme en politique proprement dite, une justesse extraordinaire d’idées. On voit, en le lisant, combien les esprits éclairés de son temps avaient déjà le sentiment des principes économiques les plus favorables à la production ; mais une base lui manque pour asseoir ses théories, il ne connaît pas assez les faits ni la statistique, qui en était encore à ses premiers tâtonnements. » Quant au style, il est clair, net, vif, s’échappant en boutades pleines d’humour après une période plus ou moins solennelle. L’ouvrage de Young a été traduit en français par Soûles (1793 1794, 3 vol. iu-S°) et par M. Lesage (1SGO, 2 vol. in-12), avec une introduction pur M. L. de Lavergne.

Voyages de Thunberg en Afrique et en Asie (Upsal, 1788-1793, 4 vol. in-8°).[modifier]

Botaniste suédois et disciple de Linné, Thunberg partit du Texel en 1771, comme chirurgien, a bord d’un navire hollandais, et débarqua au Cap en avril 1772. Il employa trois années à des excursions aux environs du Cap même et à deux voyages dans l’intérieur des terres, jusqu’aux limites de la Cafrerie et le long des côtes de cette contrée. Ces excursions furent presque entièrement consacrées à des observations géographiques, physiques, zoologiques et botaniques. La relation néanmoins renferme l’histoire abrégée de l’établissement des Hollandais au Cap ; une esquisse de l’état politique de cette colonie et de son administration ; quelques curieux détails sur l’économie rurale et domestique des habitants du Cap ; des considérations sur leurs mœurs, leurs usages, leur commerce et leur industrie ; enfin une notice sur les Cafres, avec un parallèle entre eux et les Hottentots. En mars 1775, Thunberg s’embarqua pour Java, et en juin pour le Japon. Le naturaliste suédois recueillit un grand nombre de plantes rares et inconnues au Cap, à Java et à Ceylan, où il passa au retour. Il accompagna l’ambassadeur hollandais à la cour de l’empereur du Japon, à Yeddo. Dans son ouvrage, Thunberg a donné la nomenclature des empereurs ecclésiastiques et civils, des observations météorologiques et des notices sur les trois règnes de la nature. Le commerce surtout a fixé son attention. Le principal but de Thunberg, dans ses voyages, était de rassembler des végétaux exotiques et de faire des recherches dans les trois règnes. L’histoire naturelle forme donc une partie très-importante de cet ouvrage et méritait une attention toute particulièrere. Les observations de Thunberg étrangères à ces objets embrassent quelques considérations nouvelles sur le caractère physique et moral des Japonais ; des détails intéressants sur plusieurs de leurs usages, leur vie domestique, leurs fêtes, leurs amusements publics et privés ; des particularités curieuses sur leurs mœurs ; un tableau rapide de leurs progrès dans l’agriculture, les arts mécaniques, les manufactures, la navigation, le commerce ; des éclaircissements sur leur langue, avec une notice de quelques ouvrages publiés dans cet idiome ; l’aperçu de leurs progrès dans les sciences physiques, mathématiques, morales, et dans les arts libéraux; enfin un coup d’œil sur la géologie et la minéralogie du pays. Esprit exact et méthodique, Thunberg insiste toujours sur les applications rurales et médicales des plantes:Son ouvrage est écrit en suédois. Il en existe deux traductions allemandes, une anglaise et deux françaises. La plus estimée de ces dernières est celle de Langlès, revue pour l’histoire naturelle par Lamarck (Paris, 1796, 2 vol. in-4° et 4 vol. in-8°, avec des notes de Lamarck).

Voyage en Chine et en Tartarie, par Staunton (Londres, 1797, 2 vol. in-4°).[modifier]

En 1792, le gouvernement anglais envoya une ambassade extraordinaire en Chine. Staunton accompagna lord Macartney en qualité de secrétaire de légation, mais avec des pouvoirs personnels de ministre plénipotentiaire. Il alla chercher sur le continent des interprètes chinois; le hasard lui en fit découvrir deux à Naples. Le but de cette mission était d’ouvrir des communications commerciales suivies avec l’empire chinois. L’expédition partit sur trois navires, de Portsinouth, le décembre 1792. Après avoir touché à Turon (Han-San) et à l’île de Callao ou Campello, ou jeta l’ancre, le 21 juin, à Chouk-Tchou (île des Larrons), on fit un relevé exact de ces parages, on passa entre les îles Queesan et l’on vint mouiller à Chu-san (mer Jaune). L’ambassadeur voulut remonter la rivière Blanche (Peï-ho), mais les navires ne purent franchir la barre. Deux mandarins, l’un civil, l’autre militaire, vinrent de Pékin pour le recevoir. L’un des vaisseaux remonta la rivière, et Macartney prescrivit aux outres navires de l’attendre au Japon. A Ta-cou, le vice-roi de la province lui rendit visite et lui apprit que l’empereur Kian-loung était en Tartarie, à Zhé-hol. L’ambassadeur, se résignant, se mit en route pour la Mandchourie, traversant Tien-sing, Tong-chou-fou, Pékin. Arrivé à Zhé-hol, l’ambassadeur éleva des difficultés au sujet du keou-teou, prosternation dégradante aux yeux de tout Européen. Reçu eu audience, il soumit des demandes importantes à la signature des ministres ; mais ces vues furent jugées trop ambitieuses. L’ambassade reçut, le 5 octobre 1793, un ordre subit de départ, qui lui accordait quarante-huit heures au plus. Elle opéra son retour par Canton, Macao, Java, le Cap et Sainte-Hélène. Elle débarqua à Portsmouth le 26 septembre 1794. L’ouvrage de Staunton fut lu avec empressement ; il jouit en Angleterre d’un grand crédit.

L’auteur a mis à profit, outre ses propres notes, les papiers de l’ambassadeur et les journaux ou les observations des divers membres de l’ambassade. On peut lui reprocher une certaine emphase, un ton par trop officiel. Sa relation offre de nombreux renseignements sur l’empire et le peuple chinois, sur les mœurs, sur la cour de l’empereur, sur la configuration du sol, les côtes et les diverses mers, enfin sur les relations des Chinois avec les Européens. L’esprit critique n’a pas toujours présidé à la rédaction de l’ouvrage ; par exemple, l’auteur assigne un chiffre invraisemblable à la population de la Chine. Des cartes exactes et très-précises, ainsi que des gravures bien exécutées accompagnent l’ouvrage. Il a été traduit par Castéra (1804, 5 vol. in-8).

Voyage de découverte au nord de l’océan Pacifique, par Vancouver (1798, 3vol. in-4°, avec atlas).[modifier]

Compagnon de Cook dans son deuxième et son troisième voyage, le capitaine Vancouver reçut en 1791 le commandement de la Découverte, navire de 340 tonneaux, que devait seconder le brick Chatham, bâtiment de 135 tonneaux. Il était chargé de résoudre la question fort controversée : s’il existait une mer intérieure ou des canaux de communication entre l’Atlantique et le Pacifique, du 30e au 60e degré de latitude. Partant de Falmouth la 1er avril 1791, les deux navires relâchèrent à Ténériffe et au Cap de Bonne-Espérance, et arrivèrent le 26 septembre en vue de la côte sud de la Nouvelle-Hollande. Par 35° 3’S. et 116° 35’E. de Greenvich, Vancouver découvrit la terre de Chatham, et, après avoir longé la côte sur un parcours de plusieurs milles, il découvrit le port George. Le 2 novembre, l’expédition mouilla à Dusky-Bay, à la Nouvelle-Zélande. Séparés par un coup de vent, les deux navires se retrouvèrent à Taïti, après avoir reconnu les écueils Snares, l’île d’Opero et la petite île Chatham. Quittant Taïti le 24 janvier 1792, Vancouver fit route au nord ; il arrivait à Owyhee, le 1er mars, et à la Nouvelle-Albion le 16. De là, il alla explorer les côtes américaines depuis le cap Meridocino jusqu’au port de Conclusion, par 56° 14’N. et 225° 37’E. ; il sonda et examina tous ces parages. Le 12 septembre 1794, il mouillait à Nootka. Après une relâche à Valparaiso, il doublait le cap Horn, passait à Sainte-Hélène et rentrait en Angleterre le 13 septembre 1795. Vancouver a reconnu et relevé 32 degrés de la côte N.-O. de l’Amérique d’une manière si détaillée et si complète, qu’à cet égard il est au-dessus de tous les navigateurs, sans en excepter le célèbre Cook, son maître. Durant les trois années qu’il a passées sur cette côte extraordinaire pour sa forme et ses découpures, il a eu le temps le plus favorable. Non-seulement il a eu la hardiesse de conduire ses vaisseaux dans des détroits qui ne paraissaient accessibles qu’à de petits navires, mais, ce qui paraît à peine croyable, lorsqu’il ne pouvait plus avancer sur ses gros bâtiments, ses détachements ont fait sans accident, sur des embarcations ouvertes, une route de 8 à 9 lieues, et il a pénétré ainsi jusqu’à la dernière extrémité des innombrables canaux libres ou semés d’écueils qui vont aboutir à l’immense chaîne des montagnes par lesquelles les eaux de l’Océan sont arrêtées. Vancouver a tout découvert et tout déterminé en fait d’hydrographie. Il présente d’ailleurs le tableau des tribus sans nombre qu’il a rencontrées ; il décrit les établissements russes, les postes militaires, les missions fondées par les Espagnols sur la côte de la Californie. Ses cartes et son journal, monuments merveilleux de l’industrie humaine dans un si court espace de temps, ne laissent rien à désirer, ni sous le rapport de la navigation, ni sous ceux du commerce et de la politique, et ce travail embrasse 800 lieues en ligne droite de la côte N.-O. de l’Amérique, dont la majeure partie était absolument inconnue. Vancouver, en outre, a relevé et décrit une longue étendue de la côte S.-O. de la Nouvelle-Hollande, qu’aucun navigateur n’avait longée. Il a complété la reconnaissance des îles Sandwich et recueilli des détails très-intéressants sur les mœurs des habitants. La relation de Vancou-

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ver a été traduite en français en 1799 (3vol. in-4°) et en 1802 (6 vol. in-8°).

Voyages dans l’intérieur de l’Afrique, par Mungo-Park (1799 et 1815, 2 vol. in-4°).[modifier]

Cet explorateur du continent africain, voulait étendre les connaissances en géographie, étudier des mœurs inconnues, ouvrir enfin de nouveaux débouchés au commerce. Il s’était proposé pour but déterminé de se rendre des bords de la Gambie à ceux du Niger, de reconnaître la source de ce fleuve, de suivre son cours et d’indiquer son embouchure. On croyait alors que le Niger était le père du. Nil. Il s’agissait de traverser toute l’Afrique occidentale jusqu’en Abyssinie, pour suivre le Niger, et de retourner ensuite vers le nord, pour le côtoyer, alors qu’il avait pris le nom de Nil. Le 21 juin 1795, Mungo-Park arrive à l’embouchure de la Gambie ; il remonte le fleuve jusqu’à Pisania, le dernier comptoir anglais. Suivi de deux domestiques nègres, qui parlent différentes langues de ces contrées, et muni d’un bagage modeste, un sextant de poche, une boussole, un thermomètre, deux fusils de chasse, deux paires de pistolets, etc., il part de Pisania le 2 décembre. Prenant sa route à l’est, puis au nord, il reçoit des indigènes un accueil amical, mais intéressé, en sorte qu’il se voit bientôt dépouillé à moitié de ses effets. La guerre ayant éclaté dans le haut pays, le roi de Kaarta dissuade le voyageur d’aller à l’est par le Bambara, pour arriver au Niger. Il se dirige vers Ludamar, pays habité par les Maures, alliés du roi de Bambara. Ali, souverain du pays, lui permet de traverser son royaume. Mandé au camp d’Ali, le voyageur tombe dans le piège que lui a tendu ce chef d’une race perfide. Accablé de mauvais traitements, entièrement dépouillé, laissé sans domestiques, il s’échappe ; on l’arrête de nouveau, enfin on l’abandonne. Il s’éloigne dans l’est, emmenant son cheval, excédé de fatigue comme son maître. La soif les oppresse. Par bonheur, Park fait rencontre de quelques nègres fugitifs, qui acceptent, en payement des provisions vendues par eux, les boutons de cuivre détachés de l’habit du voyageur. Le 20 juillet 1796, Park découvre le Niger, aussi large que la Tamise à Westminster, coulant à l’est avec une majestueuse lenteur. Arrivé à Sego, capitale du Bambara, il reçoit ordre du roi de s’éloigner au plus vite. Ce chef méfiant le gratifie néanmoins d’un sac de cauris (25 francs). Un guide le conduit le long du Niger jusqu’à Sansanding. Il poursuit sa route à l’est, jusqu’à Silla, ville considérable et située à milles de l’embouchure de la Gambie. Malade, à demi nu, les pluies l’arrêtent. Il retourne du côté de l’ouest et retrouve son cheval qu’il avait abandonné. Apprenant que, le roi de Bambara, cédant aux conseils des Maures, a ordonné de l’arrêter, il fait un détour pour éviter Sego ; il revient vers le Niger, traverse un grand nombre de villages et de villes et quitte les bords du fleuve le 23 août, sur les frontières du pays mandingue. Dépouillé de tout, à plus de 500 milles de l’établissement européen le plus proche, Park continue sa route et rentre en possession de son cheval et de ses effets. Le 16 septembre, il atteint la ville de Kamalia, où un marchand d’esclaves lui donne l’hospitalité. La famille de ce traitant lui prodigue les soins les plus utiles, et il échappe à la mort. Le 19 avril 1797, il quitte Kamalia, avec son hôte et une nombreuse caravane d’esclaves, après avoir eu le temps de prendre beaucoup de renseignements sur l’intérieur du pays. Le 12 juin, il rentre au comptoir anglais ; le 17, il part à bord d’un navire américain qui va aux Antilles, et le 2 septembre il est de retour en Angleterre. Dans cette exploration, Park s’était avancé près de 500 lieues vers l’est ; il avait recueilli les notions les plus précieuses sur les sources jusque-là incertaines du Sénégal et de la Gambie, sur la source et le cours tant disputé du Niger, sur la situation et les rapports politiques des Maures et des nègres, le caractère, les mœurs, les coutumes de ces peuples, l’existence de nombre d’Etats divers, celle de villes grandes et populeuses. Park est un observateur judicieux et exact. Son récit intéresse autant qu’il instruit ; on prend part aux anxiétés et aux espérances du voyageur. La deuxième exploration de Park devait avoir un dénoûment moins heureux. Arrivé à Gorée le mars 1805, il part du littoral, ayant pour guide un Mandingue, prêtre et marchand, et accompagné d’une escorte d’Européens. Le avril, il retrouve le Niger, à Bammakou. Il s’arrête là, dans un triste état. Onze Européens seulement sont encore en vie ; les quatre chefs de l’expédition sont malades ; tous les ânes sont morts. Le 21, Park s’embarque sur le Niger, s’arrête à Marrabou et atteint Sansanding, au delà de Sego, le 27. L’officier et les trois derniers soldats survivants, dont un fou, font avec Park une grande barque des planches de deux vieilles pirogues. Park termine son journal le 16 novembre et le remet au marchand mandingue pour le résident du comptoir anglais. En descendant le cours du Niger, il passe dans une gorge resserrée, où des nègres lui ont tendu une embuscade. Ne pouvant échapper à la mort, il se précipite dans le fleuve. D’après une autre version, plus douteuse que la précédente, parce qu’elle a été donnée par

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les gens du pays (royaume de Haoutta), Park se serait mépris sur les intentions des indigènes, qui lui auraient indiqué par leurs cris et leurs gestes l’existence des écueils dont la passe est semée ; voulant se sauver à la nage, il se serait noyé. La relation de ce second voyage n’est que le canevas d’un récit. Les latitudes sont en partie erronées, Park ayant tracé inexactement sa route depuis Pisania. Erreur bizarre : il donne 31 jours au mois d’avril qui n’en a que trente. Les Voyages de cet explorateur du continent africain ont été traduits en français par Castéra.

Voyages en Egypte, en Grèce et en Turquie, par Sonnini (1799, 3 vol. in-8° ; 1801, 2 vol. in-8°, avec atlas).[modifier]

Avant d’exécuter ces voyages, Sonnini avait traversé toute la Guyane jusqu’au Pérou, et, de plus, il avait fait une expédition sur la côte occidentale d’Afrique. Attaché, sur sa demande, à l’expédition du fameux baron de Tott, il s’embarqua le 26 avril 1777 et trouva à Alexandrie des ordres particuliers de Louis XVI pour voyager en Egypte. Son intention était de traverser l’Afrique entière dans son milieu, depuis le golfe de la Sidra jusqu’au Cap de Bonne-Espérance ; mais le gouvernement n’approuva pas ce projet gigantesque. Dès lors, Sonnini se borna à parcourir l’Egypte.dans tous les sens, en l’étudiant de préférence sous le rapport des productions naturelles. Il visita d’abord les côtes ; l’atterrissage d’Alexandrie, ses monuments, ses ruines, ses citernes, ses catacombes ; le Delta, le jardin de l’Egypte ; Raschid (Rosette), entourée de délicieux vergers ; Aboukir. Puis il alla au Caire et il traça les portraits d’Ali-Bey et de Mourad-Bey, les intrépides adversaires du général Bonaparte. Il fit une excursion dans la Libye, aux lacs de natron. Les Arabes le dépouillèrent de tout, mais finirent par lui rendre son bien ; plus d’une fois, il ne dut son salut qu’à son titre de médecin. Ses courses l’amenèrent dans le Saïd. Il voulut voyager en Nubie, mais son interprète syrien complota sa mort avec le chef de la caravane. Obligé de renoncer au voyage d’Abyssinie et à celui de la mer Rouge, il se rabattit sur Denderah, dont il décrit les temples. Sonnini constate la fertilité du sol d’Egypte. Ce sol, qui produit le blé, le riz, le dattier, cette providence de l’Afrique, peut devenir la pépinière des fruits et des cultures des deux mondes. Sonnini reconnaît l’utilité de l’expédition d’Egypte, où la France aurait pu fonder une colonie d’un immense avenir. Il étudie les animaux, les végétaux, l’air, la terre et l’eau du pays. Il décrit les caractères, les habitations, les mœurs, les maladies de la population. Il nous apprend que le mariage est un acte purement civil, et que la prétendue circoncision des femmes se réduit à l’excision d’une excroissance naturelle, apanage du beau sexe en ce pays. La relation de Sonnini n’a pas l’aridité d’un itinéraire, et elle n’est pas la répétition des autres voyages. Des observations neuves, des développements intéressants, des considérations générales, une manière facile, souvent gracieuse, élégante, adaptée au sujet, en rendent la lecture attrayante et utile. Sonnini a moins bien traité l’histoire naturelle qu’Hasselquist, disciple de Linné. Mais il a bien vu les hommes, les choses, les mœurs ; il joint l’exactitude et la justesse des obserservations à l’exactitude et à la justesse d’expression. Sa relation est un digne et nécessaire supplément à l’ouvrage de Volney. Le deuxième voyage de Sonnini, qui, eut pour théâtre la Grèce et la Turquie, est une suite de courses dans les différentes îles de l’Archipel et dans quelques parties de l’Asie Mineure, de la Macédoine et de la Morée. L’ouvrage commence par un parallèle du Cophte et du Grec moderne, et le Cophte n’a pas l’avantage. Toujours observateur de la nature, Sonnini considère les choses sous leurs rapports scientifiques, et au besoin il les décrit d’une façon agréable. Son âme ardente se peint dans ses écrits. En décrivant les amours de la tourterelle à collier du Sénégal, qu’il retrouve dans l’île de Rhodes, il esquisse un petit tableau plein de fine observation et de tendre sympathie. Ce voyage se termina en octobre 1780. Il existe deux traductions anglaises de ses relations.

Voyages en Afrique, en Egypte et en Syrie, par Browne (1799, in-4° ; trad. franc., 1800, 2 vol. in-8°).[modifier]

Pendant que Mungo-Park parcourait l’ouest de l’Afrique, Bro\vne, marchant à l’est, s’acquérait des titres non moins sérieux. Débarqué à Alexandrie le 10 janvier 1792, il pénétra jusqu’à l’oasis de Syouah et reconnut les ruines du temple de Jupiter Ammon. Il s’avança vers le sud-ouest, mais dut rebrousser chemin. Après avoir visité Rosette et Damiette, puis les lacs de natron à l’ouest du Nil, il fit un séjour de quelques mois au Caire, afin d’y étudier la langue arabe et les usages orientaux. Le 10 septembre, il s’embarqua sur le Nil pour se rendre en Abyssinie ; mais la guerre que se faisaient les tribus sur les confins de l’Egypte l’arrêta à Assouan. Obligé de redescendre le Nil jusqu’à Kéné, il traversa le désert jusqu’à Cosséir, sur la mer Rouge, en reconnaissant sur sa route les carrières de pierre des anciens Egyptiens. De retour au Caire au mois de décembre, Browne fit une excusion au lac Mœris et aux pyramides, puis au mont Sinaï et à Suez. Le 2 avril 1793, se joignant à la

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caravane du Darfour, il s’embarqua sur le Nil et, à Siout, il prit des chameaux. Arrivé, le 23 juillet, à l’ouadi Masrouk, la première source qui se présente au voyageur dans le Darfour, il reçut du sultan une lettre qui lui prescrivait de se rendre à Cobbé, la capitale. Un homme qui avait accompagné Browne depuis le Caire l’avait secrètement desservi auprès du sultan. Le Darfour était encore un pays inconnu aux Européens. Inquiet de plus en plus et ne pouvant pressentir les dispositions d’esprit du prince africain, Browne entra à Cobbé le 7 août. Retenu comme prisonnier pendant trois ans, dépouillé en partit de ses effets, il n’obtint la permission de quitter le pays qu’en 1796. Pour se distraire dans la demi-captivité qu’il avait à subir, il avait acheté deux lions dans le but de les apprivoiser. Enfin, il reparut au Caire avec la connaissance exacte du Darfour et de plusieurs Etats voisins. Son retour en Angleterre s’opéra par la Palestine, la Syrie, le Liban, le Taurus, Kaisarieh, Angora, Constantinople, Vienne et Hambourg (1798). Browne avait pris l’habitude de penser en arabe et presque perdu l’usage de l’anglais ; aussi sa relation est-elle écrite sans talent littéraire ; la clarté et la concision sont les seules qualités de son style. Observateur judicieux et fidèle, l’auteur a recueilli, sur un pays à peine connu de nom, des matériaux précieux pour la géographie et l’ethnographie. Browne a fait encore d’autres voyages : de 1801 à 1804, il visita Trieste, Athènes, Smyrne, Constantinople, Antioche, Chypre, le Caire, la Maaèdoine, le mont Athos, l’Albanie, les îles Ioniennes, Venise, la Sicile, les îles Lipari ; en 1812 et 1813, il traversa l’Anatolie, l’Arménie jusqu’à Erzeroum et la Perse jusqu’à 40 lieues de Téhéran ; il fut assassiné par des brigands sur les rives du Kizil-Ozoun.

Voyages dans l’Amérique septentrionale, par Alex. Mackensie (Londres, 1801, in-4° ; vol. in-8°).[modifier]

Agent d’une compagnie qui faisait le trafic des pelleteries, Mackensie avait acquis la connaissance du pays et des habitants de l’extrémité septentrionale de l’Amérique ; pendant huit ans, il avait résidé au fort Chippewyan, situé par 58° 40’de latit. N. et par 110° 30’de longit. O. de Greenwich, sur le lac Athabasca et dans une contrée déserte à l’O. de la baie d’Hudson. Ayant fait adopter le plan d’un voyage de découverte vers les régions voisines de la mer Glaciale, il se mit en route le 3 juin 1789, accompagné de-quatre Canadiens, d’un Allemand, de trois Indiens et de quatre femmes. Toute la troupe, embarquée sur quatre pirogues, se dirigea vers le N.-O. ; elle descendit la rivière de l’Esclave, atteignit le lac du même nom, et rencontra vers l’extrémité occidentale une autre rivière qu’on suivit (29 juin). La descente de ce fleuve ne se fit pas sans périls ni obstacles à surmonter. Maekensie arriva à l’océan Glacial le 15 juillet ; il donna son nom à la rivière découverte par lui ; en avant de l’embouchure est une île, située par 69° de latit. et 135° de longit. Dès le lendemain, il remonta la même rivière, et il ne rentra au fort Chippewyan (le 12 septembre) qu’après cent deux jours d’absence, durant lesquels le mécontentement de sa petite troupe, ou fatiguée ou inquiète, doubla pour lui les difficultés de la route. Se proposant de se frayer un chemin vers l’O., dans la direction de l’océan Pacifique, Mackensie repartit le 10 octobre 1792 du fort Chippewyan, avec deux pirogues chargées de marchandises. Après avoir remonté l’Unjigah ou rivière de la Paix, il hiverna pendant six mois dans un poste situé vers le 56e degré de latit. S’étant rembarqué avec six Canadiens, le 9 mai 1793, il fit avec la plus grande peine et au péril de sa vie la traversée des montagnes Rocheuses ; on dut transporter la pirogue de forêt en forêt et de rocher en rocher. Suivant enfin le cours du Tacoutché-Tessé (rivière qui n’est pas la même que la Colombia, plus méridionale, comme l’a cru Mackensie), il s’arrêta, le 23 juillet, à la côte de l’océan Pacifique, près de la pointe Menzies, par 52° 21’de latit. et 128° 21’de longit. Cette fois encore le retour fut pénible. Mackensie rentra au fort Chippewyan en septembre 1793. Ses découvertes n’ont été utiles qu’à la géographie et au commerce ; l’histoire naturelle lui était étrangère en tant que science. Sa relation manque de méthode et de clarté. Mais il ne donne modestement son voyage que pour le journal de sa route, quelquefois interrompu par l’esquisse d’une scène de la nature ou des mœurs des sauvages. En déclarant, dans la narration de son premier voyage, qu’il n’avait pas pu trouver de passage au N.-O., Mackensie paraît persuadé que ce passage tant de fois cherché n’existe réellement pas. C’est pourquoi, dans son second voyage, il s’est attaché à chercher une communication commerciale entre les deux mers par les fleuves et par les lacs ; la possibilité de cette communication lui paraît aussi démontrée que les grands avantages qu’on en tirerait pour le commerce des pelleteries dans le Canada. Un tableau historique de ce commerce et de ses progrès sert d’introduction à son voyage. L’ouvrage de Mackensie a été traduit en français par Castéra (1802, 3 vol. in-8°).

===Voyage de Denon dans la basse et haute=== Egypte pendant les campagnes du général Bonaparte (1802, 2 vol. gr. in fol.).===

Dessinateur et graveur habile, Denon était déjà connu par un Voyage artistique en Sicile et à Malte (1788), quand il fut emmené par Bonaparte dans son expédition d’Egypte. Il fit avec Desaix la campagne du haut pays. Toujours en avant, son portefeuille en bandoulière, il distançait les premiers guides pour avoir le temps de dessiner quelques fragments, en attendant que la troupe le rejoignît. Pendant que l’on se battait, il prenait des vues et fixait le souvenir des événements dont il était témoin. Le nombre des dessins qu’il fit alors est immense. Revenu en France, il s’occupa du soin de les publier. La vive impression que l’expédition d’Egypte avait produite ; le caractère extraordinaire, aventureux qui lui était propre et qui était bien de nature à frapper les esprits ; l’étonnement que l’on éprouva à la vue de ces monuments, merveilles séculaires de la patrie des pharaons et des Ptolémées, firent avidement rechercher un ouvrage où l’on trouvait, à côté de la description et de la vue des monuments, une relation spirituelle et animée des événements. Cette importante publication sert en quelque sorte de préface à la magnifique Description publiée par l’Institut d’Egypte. Elle se compose d’un volume de texte et d’un volume de planches au nombre de 141), dessins précieux, esquissés sous le feu de l’ennemi et gravés par les plus habiles artistes. Le récit du voyageur, dont on reconnaît la bonne foi, présente l’Egypte et ses habitants sous des rapports presque inaperçus par les précédents voyageurs. Il commence par des vues graduelles du Delta, prises à vol d’oiseau ; puis il dessine et décrit la forme précise des paysages et des monuments ; ensuite il exerce son crayon et sa plume sur les habitante, qu’il croque sur le vif. Ainsi se succèdent des tableaux divers, le passé et le présent, l’histoire ancienne et l’histoire contemporaine, les mœurs domestiques, les pyramides, les environs du Caire, les maisons des Turcs, les bains, les jardins, les tombeaux, les temples les mieux conservés, les bas-reliefs représentant les arts, les instruments, les outils, les combats, les jeux, les usages des anciens Egyptiens, les scènes épisodiques de la guerre, entre autres la bataille des Pyramides, les portraits caractéristiques dessinés d’après nature. Denon a copié aussi des inscriptions cursives et un zodiaque égyptien ; il avait découvert, en outre, le premier manuscrit égyptien que l’Europe savante ait connu. Son ouvrage, plusieurs fois réimprimé, a été traduit en diverses langues.

Voyage dans les îles d’Afrique, par Bory de Saint-Vincent (1804, 3 vol. in-8°, et atlas in-4°).[modifier]

Bory de Saint-Vincent partit du Havre avec l’expédition du capitaine Baudin, en qualité de naturaliste en chef. Il débarqua à Ténéritfe. Arrivé à l’île de France, il se sépara de Baudin, que la moitié des officiers et des savants abandonnèrent. Il passa bientôt dans l’île de la Réunion, qu’il parcourut dans tous les sens ; il en dressa une belle carte topographique. En revenant en France, Bory relâcha dans diverses îles de l’Afrique, entre autres à Sainte-Hélène, dont il fit une excellente carte et d’où il rapporta un magnifique papillon, de grande taille, aux couleurs vives et variées, que Napoléon avait nommé prométhée. En intitulant son ouvrage Voyage dans les quatre principales îles des mers d’Afrique, Bory de Saint-Vincent n’a pas eu d’égard à leur étendue, puisque l’île de Madagascar, dont la description n’est pas entrée dans son plan, est plus considérable à elle seule que ne le sont ensemble les quatre îles de Ténériffe, de Maurice, de la Réunion et de Sainte-Hélène, qui sont l’objet de sa relation. C’est sous les rapports physiques, agricoles, commerciaux et politiques, qu’il a qualifié, sans doute, ces quatre îles comme les quatre principales des mers d’Afrique. Quelques critiques ont reproché à l’auteur de s’être presque uniquement occupé, quant aux îles de France et de la Réunion, de descriptions géologiques, d’observations météorologiques, de détails de botanique, et de n’avoir donné aucune notion sur les mœurs et sur les usages des habitants. En général, le style de Bory de Saint-Vincent est presque toujours coloré, mais déparé par des incorrections grammaticales. La botanique lui devra des espèces nouvelles, de nouveaux genres peut-être ; la zoologie, des descriptions plus exactes et plus variées ; la géologie, des observations curieuses et des théories quelquefois téméraires, parfois dignes d’attirer l’attention des savants.

Voyages de sir John Barrow (1806).[modifier]

Barrow avait fait.partie de l’ambassade de lord Macartney en Chine (1792-1794). Son Voyage en Chine, par les îles de Madère, de Tenériffe et du Cap-Vert, le Brésil et l’île de Java, contient des renseignements nouveaux et authentiques sur l’état naturel et civil de ces divers pays ; à la suite vient une relation officielle d’un voyage au pays des Bousouhanas, dans l’intérieur de l’Afrique australe. Il n’est pas l’auteur de cette relation. Barrow a principalement dirigé ses observations sur les anciennes navigations, les établissements coloniaux, le gouvernement, la cour, les lois, la police, l’armée, les finances, le ca-

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ractère, les mœurs, les usages, le culte, l’agriculture, le commerce, les routes et canaux, les sciences et les arts, les spectacles, la langue de la nation chinoise, l’histoire naturelle du pays et sa population présumée. Les Anglais considèrent cet ouvrage comme le plus précieux qu’ils possèdent sur la Chine. Barrow a fait deux excursions dans la colonie du Cap. Dans sa relation (Voyage dans la partie méridionale de l’Afrique, 1797-1798, 2 vol. in-4°), il examine quelle est l’importance du Cap pour les différentes puissances de l’Europe, considéré comme station militaire et navale, comme boulevard du commerce et de la domination des Anglais dans l’Inde, comme centre des établissements pour la pèche de la baleine dans les mers australes, comme acquisition territoriale et comme entrepôt commercial en temps de paix. L’ouvrage est accompagné d’une description statistique, rédigée sur les documents les plus authentiques, et de huit belles cartes, contenant celle de la côte d’Afrique depuis la baie de la Table jusqu’à la baie de Saldanha, des cartes des baies de Bletenberg, d’Algoa, de Mossel et de False-Bay ; le plan militaire de la péninsule du Cap et ceux de la baie de la Table et du Kuisna. Les connaissances très-étendues de l’auteur sur différentes branches de l’histoire naturelle lui ont permis de décrire avec autant d’exactitude que de discernement tous les objets tenant à l’histoire des trois règnes de la nature. Cet ouvrage a été traduit en français par Grand-Pré.

Voyage classique et topographique en Grèce, par Ed. Dodwell (Londres, 1809, 2 vol. in-4°).[modifier]

Ce voyage a été exécuté pendant les années 1801, 1805 et 1806. L’auteur décrit la plus grande partie de la Grèce continentale ; en dépeignant chaque lieu, il rapporte et combine les textes anciens avec l’état présent des villes et des monuments, avec les usages, actuels ; il discute les opinions de quelques-uns de ses prédécesseurs, et s’efforce de fixer les idées sur des points encore controversés ou obscurs. Partant de Trieste au mois d’avril 1801, le voyageur anglais longea la côte orientale du golfe Adriatique, recueillit d’intéressantes observations sur les îles dalmates, s’arrêta à Corfou, passa à Sainte-Maure (Leucade), fit une excursion sur les ruines de Nicopolis et visita les îles d’Ithaque, de Céphalonte et de Zacinthe, aux puits de bitume. Abordant sur la côte d’Etolie, à Missolonghi, il se proposa de passer en Morée ; mais la peste, signalée à Corinthe, l’obligea à changer de plan ; au lieu de visiter le Péloponèse, il se dirigea vers la Phocide et la Béotie. Partant de Patras, il longea la côte de l’Etolie et, de la Locride, et il s’achemina par terre de Galaxidi vers la Phocide. Puis, de Delphes ou Castri, il se rendit à Platée, et se dirigea de Thèbes vers Athènes. L’Attique et sa métropole le retinrent longtemps ; il visita tous les monuments, rechercha les ruines éparses, gravit toutes les montagnes de la contrée et entreprit le tour entier de l’Attique. Il recueillit de nombreuses observations qui intéressent surtout l’histoire de l’art. Après une excursion aux îles d’Egine et de Salamine, il se rendit aux Thermopyles, où il constata des changements physiques dans le cours des eaux. La vallée de Tempe fut le terme de son voyage dans le nord de la Grèce. Revenant sur ses pas, il traversa la Doride et la Phocide, et, prenant par l’est de la Béotie et de l’Attique, dans la direction d’Athènes, il traversa la plaine de Marathon. Le Péloponèse devint alors le but de ses courses d’antiquaire ; il suivit la route Sacrée et passa à Eleusis, à Mégare, à Corinthe, à Sicyone. A partir de Patras, il longea la côte occidentale du Péloponèse. Les ruines d’Elis se montrèrent à lui. La Messénie, l’Arcadie, la Laconie furent à leur tour le théâtre de son exploration. Après avoir vu les ruines de Sparte, il revint à Patras, où il s’embarqua pour Civitta-Vecchia. Cette relation instructive est trop étendue ; l’ouvrage proprement dit a moins de prix que son complément, ou que la collection des magnifiques dessins rapportés de son voyage par l’auteur ; ces grands dessins sont vraiment dignes des beaux monuments et des beaux sites qu’ils représentent.

Voyages en Amérique et en Asie (1809et 1843-1848), par Alex. de Humboldt.[modifier]

Les voyages offrent un puissant intérêt à la curiosité des gens d’étude, quand les contrées parcourues sont un vaste théâtre de découvertes, et aussi quand le voyageur est un de ces esprits d’élite aptes à tout comprendre et à tout expliquer. Humboldt, surnommé l’Aristote moderne, était une intelligence encyclopédique ; il n’y a pas une science que ses voyages n’aient enrichie, développée. Le premier de ces pèlerinages scientifiques a embrassé l’aire immense des régions équlnoxiales de l’Amérique. Pendant cinq ans, de 1799 à 1804, Humboldt et son compagnon, Am. Bonpland, ont parcouru la Colombie, les Cordillères, les bords de l’Orénoque et de l’Amazone, le Pérou, le Mexique et Cuba. On a dit avec raison qu’ils avaient découvert une seconde fois le Mexique. Ils avaient exploré la belle vallée de Téuériffe et avaient fait l’ascension du pic de l’île. Eu plein Océan, ils s’étaient occupés du Gulf-Stream, l’immense torrent d’eau chaude, artère de la mer, qui con-

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tourne le golfe du Mexique, d’où il va rayonner dans l’hémisphère nord, et de la grave question du refroidissement du globe. La splendide constellation appelée la Croix-du-Sud leur avait annoncé leur entrée dans la zone torride. Arrivés au port de Cumana, ils formèrent le projet de visiter tout le cours de l’Orénoque, une ligne mesurant de 700 à 800 lieues. Ils employèrent dix-huit mois à explorer les provinces de l’Etat de Venezuela. Gravissant les montagnes de Garipe, Humboldt s’aventura dans la caverne du Guacharo, à la fois Tartare et Styx des Indiens. Qu’on se figure une porte béante, surmontée d’arbres en panache ; la largeur de la voûte est de 80 pieds et sa hauteur de 72 ; une rivière de 30 pieds de largeur sort du souterrain, canal régulier, percé du sud au nord, entre une double muraille de stalactites, sur une longueur illimitée… Personne n’a pu arriver jusqu’à l’extrémité de cette, galerie. Un phénomène d’un autre ordre que les deux naturalistes auraient pu voir peu de temps auparavant, mais non décrire, c’est le tremblement de terre de Caracas, qui engloutit toute une ville ; dix mille personnes périrent en une minute. L’étendue de la commotion fut pour Humboldt un indice de la grande profondeur des volcans. Quittant le littoral pour les savanes et bravant les dangers et les privations, il s’engagea dans les montagnes de los Teques et dans les savanes de Galabozzo, pampas au nord et llanos au sud ; au centre de ces régions, une forêt six fois plus grande que la surface de la France. Des troupeaux innombrables se multiplient dans cette zone ; des rivières sans nombre la sillonnent, ayant pour affluents des cours d’eau plus considérables que le Danube et pour ruisseaux des tributaires aussi importants que la Seine. Avant cette expédition, le bassin de l’Orénoque était peu connu : les sources du grand fleuve se cachaient comme celles du Nil. D’autres analogies existent entre le Nil et l’Orénoque : les crues immenses de ce dernier donnent l’idée d’un déluge. Il y avait un fait à constater : la communication entre l’Amazone et le rio Negro, celle entre le rio Negro et le Cassiquiar, et celle entre le Cassiquiar et l’Orénoque. Une navigation de plus de 600 lieues de 25 au degré conduisit en soixante-quinze jours les explorateurs sur un réseau d’affluents, et ces embranchements d’une rivière à l’autre, courant en sens opposés, leur permirent de faire un véritable périple. Ces fleuves, aux panoramas sauvages et pittoresques, sont classés en eaux blanches et en eaux noires. Le périlleux passage des cataractes d’Aturès et de Maypurès fut une péripétie émouvante de cette traversée fluviale. Après uns fausse pointe sur Cuba, d’où il pensait se rendre aux Philippines par le Mexique, Humboldt alla dans le bas Pérou ; il observa au Callao le passage de Mercure sur le disque du soleil. Suivant le fleuve la Magdeleine, il passa de Carthagène au plateau de Bogota et, traversant la Cordillère, il atteignit Quito. Pendant cinq mois, il explora la haute vallée de Quito et la chaîne des volcans à cimes neigeuses qui l’encadrent. Faisant l’ascension du Chimborazo, Humboldt et Bonpland s’élevèrent à une hauteur de 18, 096 pieds au-dessus du niveau de la mer ; une crevasse énorme, un gouffre, les arrêta ; 200 pieds restaient encore à gravir. Un froid glacial et le manque d’air ne les empêchèrent pas de dresser leurs instruments de physique à cette extrême limite de la vie. Le Chimborazo était reconnu de beaucoup inférieur à l’Himalaya. Franchissant le défilé des Andes, ils descendirent par les forêts de quinquinas de Loxa dans la vallée de l’Amazone supérieur ; puis, franchissant le plateau de Caxamarca, ils passèrent sur le versant occidental des Cordillères du Pérou. A une hauteur de 9, 000 pieds, ils virent l’océan Pacifique se déroulant dans un horizon sans limites. Revenant au Callao, ils se rendirent à Mexico, par Guayaquil et Acapulco. Après avoir fait l’ascension du volcan de Toluca, ils se rendirent, à travers les forêts de chênes de Xalapa, à Vera-Cruz, où régnait la fièvre jaune. A la suite d’un nouveau séjour de dix mois à La Havane, les deux voyageurs s’embarquèrent pour Philadelphie. Jefferson leur réservait un cordial accueil à Washington. Le 3 août 1804, il débarquaient à Bordeaux, Bonpland rapportant une collection considérable de plantes américaines. Cette mémorable expédition est restée célèbre ; trente ou trente-cinq volumes, de grand et de petit format, en ont été le fruit, en tout une dizaine d’ouvrages, renfermant des études, des documents, des données de toute espèce sur la géographie et les sciences annexes, l’anthropologie, l’ethnologie, l’archéologie américaine, l’économie politique et sociale, sur l’histoire physique et morale du nouveau continent. Humboldt s’arrête à chaque pas, à chaque objet ; tout lui est un motif d’observation savante ou curieuse ; il interroge tous les êtres organiques ou inertes. Il élucide les sujets de son enquête au moyen de rapprochements avec ce qui existe en Europe, ou bien en montrant les contrastes, les oppositions. L’auteur passe des méditations de la science aux sentiments communs à tous les hommes. Que de préjugés il a renversés ! que de vues utiles ou ingénieuses il a jetées dans la circulation intellectuelle ! Humboldt démontre l’influence de la forme des conti-

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nents sur la marche du progrès. Un littoral coupé d’anfractuosités favorise l’essor de la civilisation. Les plantes émigrent et les hommes les suivent. L’agriculture américaine rempnte à une haute antiquité ; le règne végétal possède encore une fécondité merveilleuse. Des figures symboliques gravées sur les rochers et témoignant de l’existence d’une autre race d’hommes et d’une civilisation assez avancée ; les monuments mexicains qui ont une analogie surprenante avec les monuments égyptiens ; les idiomes américains, dont on retrouve les racines dans les vocabulaires asiatiques et qui présentent des rapports frappants avec les langues du Caucase, tous ces indices attestent l’antiquité de l’homme américain. Les Caraïbes, la plus ancienne nation que l’on découvre dans le nouveau monde, mais race condamnée à périr et réduite déjà à l’ombre d’elle-même, parlent un langage double, l’un à l’usage des hommes, l’autre réservé aux femmes. Ce dualisme de parole supposerait-il un autre enlèvement de Sabines, accompli par un peuple tout différent du peuple absorbé ? Humboldt déclare que les Indiens, chrétiens ou sauvages, n’ont aucune religion ; certains d’entre eux sont anthropophages ; habitués à manger des singes rôtis, ils passent à l’homme comestible par une transition naturelle. Il faut peu compter sur les moines espagnols pour régénérer l’Amérique centrale et méridionale. Humboldt marque aux jeunes républiques la voie qu’elles doivent suivre ; elles peuvent avoir foi en l’avenir, dès qu’elles voudront répudier les traditions anarchiques et se livrer au travail, à l’œuvre régulière des peuples civilisateurs. L’isthme de Panama peut être coupé par un canal ; on peut y ouvrir quatre ou cinq passages. Le premier, Humboldt a démontré que le relief de l’isthme favoriserait, au lieu de la contrarier, l’exécution d’une entreprise si avantageuse aux deux mondes.

Le Voyage de Humboldt, un des plus beaux monuments de la science et de la littérature moderne, a formé, dans un laps de vingt années, une série de sept ou huit ouvrages, écrits partie en français, partie en latin. Des savants distingués ont collaboré à cette encyclopédie américaine, ainsi divisée : 1° Voyages aux régions équinoxiales du nouveau continent (1809-1825, 3 vol. in-8°, avec atlas géographique, géologique et physique) ; c’est l’historique de l’expédition ; 2° Vue des Cordillères et monuments des peuples indigènes de l’Amérique (1810, gr. in-fol. ; 1816, vol. in-8°) ; c’est la description et le dessin des principaux monuments de la civilisation primitive du nouveau monde, et particulièrement du Mexique et du Pérou ; 3° Recueil d’observations de zoologie et d’anatomie comparées (1805-1832, 2 vol.) ; 4° Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne (1811, 2 vol. in-4° ou 5 vol. in-8°) ; cette partie, traitant des mines, de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, des finances et de la défense militaire de ce pays, est presque un ouvrage d’économie politique d’un bout a l’autre ; 5° Recueil d’observations astronomiques, d’opérations trigonométriques et de mesures barométriques (1805-1810, 2 vol. in-4°) ; cette partie est un répertoire inépuisable de positions et de déterminations ; 6° Physique générale et géologie (1807) ; 7° Essai sur la géographie des plantes (1805).

Les Tableaux de la nature, travail favori de Humboldt, traduit en français par M. Hœfer sur la troisième édition (1849, 2 vol. in-8°), forment la transition entre les ouvrages qui précèdent et celui dont il va être question. L’auteur, mettant à contribution les souvenirs et les images qu’il avait rapportés de ses courses en Amérique et en Asie, a écrit pour les profanes ; le savant s’est fait peintre.

En 1829, Humboldt partit pour l’Asie centrale, en compagnie d’Ehrenberg et de G. Rose ; l’empereur Nicolas s’était chargé des frais de l’expédition. On se proposait d’étudier le système des monts Himalaya. Ce plan ne pouvant être mis à exécution, on explora l’Asie centrale depuis les monts Ourals jusqu’aux postes militaires de la Chine, dans la Dzoungarie. A l’aller et au retour, l’expédition battit les steppes en divers sens. Les steppes de l’Asie, les déserts de l’Afrique et les pampas de l’Amérique donnent lieu à des rapprochements d’une saisissante vérité. Dans ce parcours de 4, 500 lieues, Humboldt recueillit des notions exactes sur la configuration du grand plateau asiatique et des régions avoisinantes. Sa relation redresse d’innombrables erreurs. Depuis Marco Polo, les géographes avaient admis un haut plateau dans l’Asie centrale ; Bailly y avait placé le berceau de son peuple primitif. Ce plateau n’a qu’une élévation modeste, et l’Asie occidentale s’affaisse jusqu’à une grande dépression. Humboldt a fait le jour sur la distribution géographique de cette partie du globe, systèmes de montagnes, climats, minéraux, lacs, cours d’eau, phénomènes et produits naturels. Il a trouvé de riches gisements de platine et d’or, des gisements de topazes, des mines de malachite, une mine de sel gemme, des mines d’argent sur la pente sud-ouest de la chaîne de l’Altaï, des carrières de jaspe vert. Des déterminations précises se joignent aux aperçus originaux dans l’ouvrage de l’illustre savant, Asie centrale (1843-1848, 3 vol.). ===Voyage de découvertes aux terres australes, par Péron (1811-1816, 2 vol. in-4° et atlas ; 2e édit., 1824-1825, 4 vol. in-8° et atlas).===

Quand l’expédition du capitaine Baudin fut résolue, Péron obtint d’être attaché à cette entreprise en qualité de médecin naturaliste et s’embarqua au Havre, sur le Géographe, le 19 octobre 1800. Un autre navire, le Naturaliste, faisait partie de l’expédition. Après être parvenue aux côtes occidentales de la Nouvelle-Hollande, l’expédition visita les terres de Leuwin, d’Endracht et de Witt. On atterrit à l’île de Timor le 18 avril 1801. Péron avait le talent de se faire comprendre par signes ; cette habileté mimique lui permettait de recueillir ou des renseignements ou des objets précieux. Attaqué par une épidémie de dyssenterie, l’équipage arriva au cap sud la de terre de Van Diémen le janvier 1802. Péron étudia les indigènes de cette île. Après avoir franchi le détroit de Banks le 29 mars, le navire commença l’exploration de la terre Napoléon (terre de Flinders), sur la côte sud-ouest de l’Australie. On reconnut ensuite une grande île (île Decrès, île aux Kanguroos). On tenta sans succès de se diriger sur la pointe sud de la Tasmanie. Après avoir abordé à Port-Jackson, l’expédition, franchissant le détroit de Bass, mouilla à l’île King. Péron, Lesueur, Leschenault, descendus sur le rivage, restèrent pendant douze jours abandonnés par le navire, chassé par la tempête. Une colonie de pêcheurs anglais les sauva. On visita ensuite le petit archipel des îles Hunter, les golfes de la terre Napoléon, la terre de Nuytz, la terre de Leuwin et la terre de Witt ; cette reconnaissance fut marquée par la découverte des îles Joséphine. Après s’être arrêtée à Timor tout le mois de mai 1804, puis, les cinq mois suivants, a l’île de France, l’expédition regagna le port de Lorient le mars 1804. Le navire rapportait un certain nombre d’animaux vivants qui n’avaient jamais été vus en Europe et une collection zoologique, préparée pur Péron et Lesueur, et comprenant plus de cent mille spécimens d’animaux d’espèces grandes et petites. Cette collection contenait plusieurs genres importants et plus de vingt-cinq mille espèces nouvelles. Cuvier, le rapporteur de la commission chargée d’examiner les résultats du voyage, déclara que Péron et Lesueur avaient signalé, à eux seuls, plus d’animaux que n’en avaient fait connaître tous les naturalistes voyageurs qui les avaient précédés. Le ministre Decrès désigna Péron pour publier la relation du voyage et la description des sujets de zoologie. L’ouvrage devait avoir quatre volumes ; les deux premiers, consacrés à l’historique de l’expédition, sont entièrement de Pérou. La relation de ce dernier a été reconnue exacte. Plus zoologiste que botaniste, Péron n’a pas toujours employé le style propre à la science, un style simple et concis.

Voyage dans l’intérieur du Brésil, par Mawe (Londres, 1812, in-4°).[modifier]

Mawe, qui était minéralogiste, se rendit à Montevideo avec l’expédition anglaise du général Beresford et fit ses préparatifs pour un voyage au Brésil. Un navire portugais, frété par lui en septembre 1807, le conduisit à l’île SainteCatherine, d’où il passa sur le littoral, qu’il suivit jusqu’à Santos ; il s’embarqua pour Zapitara et pour Rio-Janeiro. Muni de lettres de recommandation, il reçut du vice-roi du Brésil un accueil bienveillant. La vice-roi le pria d’inspecter des établissements publics et de diriger la ferme royale. Bientôt le prince régent de Portugal (Jean VI) se réfugia à Rio-Janeiro. Mawe obtint, par une faveur inouïe, l’autorisation de visiter les mines de diamants et d’entrer au préalable dans les bureaux des archives du gouvernement, où il devait examiner les cartes manuscrites et tous les documents officiels qui pouvaient le renseigner sur l’itinéraire à suivre. Il parcourut, de 1809 à 1810, la province de Mimis-Geraes, les districts de Tijuco et de Mandanga, où s’exploitent les mines de diamants. Son ouvrage fournit des renseignements utiles sur le territoire qu’il a exploré, sur les cantons les plus renommés pour leurs richesses minéralogiques, et ces détails intéressants sont présentés d’une manière agréable. Mawe est un observateur judicieux. L’or et les diamants du Brésil, la fécondité du sol, le luxe que ces trésors naturels procurent à quelques habitants ne dissimulent pas à ses yeux la misère trop réelle d’une population indolente, livrée à l’incurie et dominée par des préjugés nuisibles au progrès de la colonisation. La relation de Mawe, réimprimée plusieurs fois, a été traduite en portugais, en allemand, en russe, en suédois et en français (1816, in-8°).

Voyage au mont Caucase et eu Géorgie, par Klaproth (Halle, 1812-1814, 2 vol.).[modifier]

Klaproth avait fait, en 1805 et 1806, avec l’ambassadeur Golowkin, un voyage scientifique jusqu’à la frontière chinoise ; il avait parcouru 1, 800 lieues. Le résultat de cette exploration scientifique fut un ouvrage intitulé : Asia polyylutta. Sur Ja proposition du comte Potocky, l’Académie impériale de Saint-Pétersbourg chargea l’orientaliste allemand d’une mission au Caucase. Le voyageur devait fixer les données incertaines du gouvernement russe sur l’état physique et moral de ces contrées ; il devait principalement étudier

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L’histoire et les idiomes des peuplades qui les habitent. Klaproth partit de Saint-Pétersbourg au mois de septembre 1807 et se rendit par Moscou à Vieux-Tscherkask, principale ville des Cosaques du Don ; dans le voisinage, il visita.les Kalmouks, qui professent la religion Jamaïque. Arrivé à Georgiewsk, chef-lieu du gouvernement du Caucase, il commença ses recherches pénibles et périlleuses. Il entra à Tiflis, capitale de la Géorgie, en janvier 1808. Il ne parcourut point le Caucase oriental, mais il recueillit des renseignements sur cette région auprès des indigènes. Il prit aussi des informations sur les tribus au midi de la chaîne. Ses excursions se renfermèrent dans le centre, le nord et l’est du massif caucasiqne. Il marchait avec une escorte militaire considérable, laquelle, garantissant la sécurité du voyageur, dut par contre devenir une difficulté pour l’observateur. De retour à Saint-Pétersbourg en janvier 1809, Klaproth rencontra auprès du gouvernement russe des obstacles pour la publication de ses matériaux. C’est que les résultats étaient’peu propres à flatter l’orgueil et les idées de suprématie despotique de ce gouvernement ; ils prouvaient, au contraire, combien est précaire et fragile l’autorité que la Russie s’arroge sur les tribus du Caucase. La relation de Klaproth manque de méthode, de clarté et d’agrément ; on y trouve des répétitions inutiles et même des contradictions ; mais elle contient beaucoup de renseignements sur le Caucase et sur les diverses races qui l’habitent. Klaproth fait observer avec raison qu’on a donné à tort le nom de caucasiques aux peuples indo-européens, car le Caucase n’a jamais pu devenir une pépinière d’hommes, la configuration et la pauvreté du sol ne lui permettant pas de nourrir et de contenir une population considérable. Il est vrai que les pentes du Caucase recèlent des échantillons de toutes les races de l’Asie et de l’Europe ; mais ce. sont des débris de divers peuples, apportés par les courants et les contre-courants des émigrations. L’étude des différentes langues parlées dans ces vallées a été l’objet principal des recherches du voyageur ; comme il avait déjà parcouru le nord et l’est de l’Asie, il a pu établir des rapprochements philologiques. Mais la grarnmuire comparée, la science du langage n’était pas encore assez avancée, et les inductions tirées par Klaproth de diverses similitudes qui se rencontrent souvent dans les vocabulaires les plus éloignés l’un de l’autre étaient prématurées.

Voyages en Perse, en Arménie et dans l’Asie Mineure, par J. Morier (Londres, 1813 et 1818, in-4°).[modifier]

Morier a fait deux voyages en Perse. En 1808, il accompagna, avec le titre de secrétaire de légation, sir Hartford Jones, ambassadeur envoyé à la cour de Téhéran pour détacher le roi de Perse de son alliance avec le gouvernement français. Cette mission fut couronnée d’un succès complet. Les envoyés du roi d’Angleterre arrivèrent en Perse par Bombay, Bouschire, Chiraz, Ispahan et Téhéran ; Morier emmena l’ambassadeur persan Mirza-Abou’l-Hasan, et retourna en Angleterre par Constantinople. L’auteur esquisse l’histoire de la Perse depuis la mort de Thamas-Kouli-Khan jusqu’au règne de Feth-AlL-Schah. Il décrit divers monuments anciens de la dynastie des Sassanides, et il émet à ce sujet des vues et des conjectures justes. Il donne des observations variées sur les mœurs, la religion, l’agriculture, le gouvernement, etc. Le deuxième voyage a duré cinq années, de 1810 à 1816. Morier accompagna, en qualité de secrétaire d’ambassade, l’ambassadeur anglais Ouseley et l’ambassadeur persan, qui rentraient en Perse. A Madère, la légation persane refusa de descendre à terre. A Rio-Janeiro. les Orientaux furent plongés dans l’étonnement en voyant que le nouveau monde ne différait pas de l’ancien. Ils rentrèrent dans leur patrie par Ceylan, Cochin, Bombay et Bouschire. Morier fit un assez long séjour à Chiraz, visita les ruines de Persépolis, revit les principales villes de la Perse. A diverses reprises, il fit le voyage de Téhéran à Tauris et passa un été à Hamadan, l’ancienne Ecbatane, où l’on voit des inscriptions cunéiformes gravées sur les rochers. Après la conclusion du traité proposé à la cour de Téhéran, il partit pour l’Angleterre (6 octobre 1815). Sa seconde relation offre un plus grand intérêt que la première, à laquelle il renvoie, pour ne pas se répéter. Ses observations sont plus variées. Il décrit les principales villes ; il étudie les antiquités. En appréciant les mœurs et le caractère des Persans, dont le principal défaut est un esprit de flatterie excessif, il se tient en garde contre toute opinion systématique. La traduction française de sa relation (1818, 2 vol. in-8°) est remplie de contre-sens et faite avec une grande négligence.

Voyages en Abyssinie, par Salt (Londres, in-4°).[modifier]

Dessinateur habile, Sait avait des connaissances littéraires et scientifiques. Lord Valentia l’emmena en qualité de secrétaire quand il entreprit ses voyages d’exploration dans l’Inde. Le 3 juin 1802, il s’embarqua sur la Minerve, et le 20 juin 1803, il arriva à Calcutta. Les deux voyageurs firent une grande excursion dans l’intérieur de l’Inde. Salt écrivait, dessinait ce qui se présentait sur son passage, il levait le plan des

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baies et des côtes. S’étant embarqués pour la mer Rouge, le noble lord et son secrétaire longèrent les côtes désertes de l’Arabie et de l’Afrique ; puis, revenant à Bombay, ils firent des excursions aux pagodes et aux grottes de Salsette et d’Eléphanta. De retour à Moka en décembre. 1804, il allèrent à Massouah et à Arekko (Adulis). Salt entra en relation avec les chefs abyssins et fut envoyé, en qualité d’ambassadeur officieux, avec une suite et des présents, en Abyssinie. Il rouvrit ainsi, entre les chrétiens d’Europe et les chrétiens d’Ethiopie, les communications qui étaient interrompues depuis près de trois siècles. De retour à Massouah, il visita les principales stations de la mer Rouge et les. lieux les plus célèbres de la basse Egypte. Les deux voyageurs, passant par Alexandrie, Malte et Gibraltar, débarquèrent à Portsmouth (octobre 1806). Ce voyage avait duré cinq années.

En 1809, le gouvernement anglais chargea Salt d’une mission particulière, celle de négocier un traité d’alliance avec l’Abyssinie. Suivant en partie la route qu’il avait déjà parcourue, il s’appliqua à faire l’exploration hydrographique des côtes orientales de l’Afrique. Pénétrant dans la province de Tigré, il ne put aller au delà ; ses efforts pour établir des relations régulières furent paralysés par les guerres civiles et religieuses qui divisaient le pays. A Axum, il découvrit une inscription fameuse. Il retourna en Angleterre en janvier 1811.

Salt a écrit, outre la relation de ce dernier voyage, celle des voyages de lord Valentia ; de plus, il a dessiné les gravures et les cartes qui accompagnent les deux ouvrages. L’atlas renferme des tableaux magnifiques. La partie neuve et intéressante de ces ouvrages est celle qui concerne l’Abyssinie ; on y trouve des faits nouveaux, des vues utiles au commerce, de précieuses recherches géographiques et scientifiques, des observations sur l’histoire, la religion, les monuments, les productions, les mœurs, les usages et l’industrie des Abyssins. Les ouvrages de Salt ont été traduits en français (1814, 4 vol. in-8°).

Voyages aux terres australes, par Flinders et Bass (Londres, 18)4, 2 vol. in-4°, avec atlas).[modifier]

Flinders et son ami Bass, chirurgien de marine, avaient tenté l’exploration du George’s river et acquis la certitude d’un passage entre la terre de Van-Diémen et la Nouvelle-Hollande. Le gouverneur de Port-Jackson remit à Flinders le commandement d’une nouvelle corvette, à l’effet de vérifier l’existence du détroit supposé. Flinders et Bass découvrirent, en 1798, le détroit soupçonné, qui reçut le nom de Bass. Ils relevévent une partie des côtes de Van-Diémen et recueillirent les matériaux nécessaires pour dresser une carte du canal exploré. Flinders reconnut ensuite les côtes au nord de Port-Jackson jusqu’au 25e degré. Le gouvernement anglais ayant approuvé un plan qui avait pour objet la reconnaissance des côtes de la Nouvelle-Hollande, Flinders, l’auteur de ce projet, reçut le commandement de la corvette l’Investigateur. Il employa les années 1801, 1802 et 1803 à explorer les côtes méridionales et orientales de la Nouvelle-Hollande et, au nord, le détroit de Torrès et le golfe de Carpentarie. Il reconnut les îles Northumberland et Cumberland et releva la chaîne des rochers appelée Barrière-Reef. A la suite de plusieurs détours dans les parages qu’il avait déjà parcourus, il retourna au nord pour compléter ses études sur le détroit de Torrès ; mais son vaisseau, ainsi qu’une conserve, échoua sur les bancs de récifs qui s’étendent entre la Nouvelle-Calédonie et l’Australie (17 août 1803). Flinders alla chercher des secours à Port-Jackson, d’où il ramena deux corvettes au banc du naufrage. Passant le détroit de Torrès, il relâcha à Timor. Le mauvais état de son vaisseau ne lui permettant pas de continuer ses reconnaissances à l’occident de l’Australie, il fit voile pour l’île de France. Son passeport n’étant pas tout à fait en règle, le gouverneur français mit l’embargo sur le bâtiment anglais et retint prisonnier pendant six ans le capitaine, soupçonné d’espionnage. Flinders rentra en Angleterre vers la fin de 1810. La relation de ce voyage et l’atlas qui l’accompagne placent Flinders au rang des hydrographes les plus distingués. L’ouvrage, précédé d’un morceau historique sur les découvertes des côtes de la Nouvelle-Hollande faites antérieurement, abonde en détails nautiques ; il n’est, à vrai dire, qu’une longue analyse des cartes.

Voyages en Afrique et en Asie, par Ali-Bey (Badia) (1814, 3 vol. in-8°, avec atlas).[modifier]

Au commencement de ce siècle, un Espagnol du nom de Badia avait formé le projet de visiter l’Afrique et l’Asie ; il étudia la langue arabe, se fit circoncire, prit le nom musulman d’Ali-Bey et se donna pour un descendant des califes. Le favori Godoï, prince de la Paix, approuva son plan et pourvut sans doute aux dépenses du voyageur, qui mena grand train, vécut avec faste, de manière à éblouir les musulmans. Badia débarqua à Tanger au mois de juin 1803. Les passe-ports d’Ali-Bey-el-Abbassi furent trouvés réguliers ; son luxe, son nombreux domestique, ses largesses, ses pratiques musulmanes lui valurent une respectueuse considération. Il séjourna succes-

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sivement à Méquinez, à Fez, à Rabat, à Maroc, à Mogador. L’empereur Muleï-Soliman lui rendit visite, lui donna des preuves d’une fraternelle amitié et l’emmena même avec lui dans quelques voyages à l’intérieur. Ayant manifesté l’intention de faire le pèlerinage de La Mecque, il reçut de l’empereur des lettres de recommandation pour les beys de Tunis et de Tripoli. Mais, arrivé à Ousehda, sur le territoire algérien, Ali-Bey trouva la route interceptée par une prise d’armes de tribus. Peu de jours après, des cavaliers marocains le rejoignirent et le ramenèrent de force à Tanger, d’où il s’embarqua pour Tripoli et ensuite pour Alexandrie, après avoir touché aux côtes de Morée et de Chypre. Il eut à Alexandrie une entrevue avec Chateaubriand, qui fut joué par le faux musulman. Au Caire, Ali-Bey reçut un noble accueil, pour les mêmes raisons qu’à Maroc. En 1807, il se rendit à La Mecque par Suez et Djeddah ; il eut l’honneur de balayer la Caaba avec l’assistance du chérif. Cet acte de dévotion ne l’empêcha pas d’être dépouillé près de Médine par les Wahabites. De retour au Caire, il passa en Syrie, visitant Jaffa, Jérusalem, Saint-Jean-d’Acre, Nazareth, Cana, le lac de Tibériade, le Jourdain, les montagnes, Damas, Alep. Il se rendit à Constantinople par Anlioche, Tarsous, Konieh et Scutari, passa ensuite par Bucharest, et il arriva à Bayonne le 9 mai 1808. En 1818, Badia retourna en Syrie sous le nom d’Ali-Othman ; il était chargé par le gouvernement français d’établir de nouveaux rapports entre la France et l’Orient. Il mourut à Alep, empoisonné, dit-on.

La relation de Badia excita d’abord une certaine méfiance, qui ne tarda pas à se dissiper. Ses récits sont pleins d’intérêt. Esprit original et homme de ressources, Badia ne possédait qu’imparfaitement la langue arabe ; mais il avait des connaissances scientifiques très-étendues, du discernement, de la perspicaêité. Très-succinct sur les mœurs des Arabes, il s’abstient de détails et se borne à des remarques générales. Badia est le premier voyageur chrétien qui ait décrit La Mecque avec la Caaba, la mosquée d’Omar à Jérusalem, etc. La deuxième partie de son ouvrage, laquelle devait contenir ses travaux scientifiques, n’a point paru. Cette relation précieuse a été traduite en anglais et en allemand.

Voyages dans le Belouchistan et le Sinde, par H. Pottinger (Londres, 1816).[modifier]

Cette relation est divisée en deux parties : la première reproduit le journal de ce qui est arrivé au liautenant Pottinger et au capitaine Christie depuis leur départ de Bombay, le janvier 1810, jusqu’à leur retour, le 6 février 1811 ; la deuxième présente, sous un petit nombre de chapitres, tous les renseignements géographiques et historiques recueillis par l’auteur sur les pays compris sous le nom de Béloutchistan, soit pendant le cours du voyage, soit depuis le retour. Le lecteur est transporté dans des contrées fort peu connues et dont l’histoire présente d’immenses lacunes.

Vers la fin de l’année 1809, le gouverneur général de l’Inde envoya le général Malcolai en ambassade à la cour de Téhéran. Ses instructions prescrivaient de prendre tous les moyens possibles de s’assurer de la nature et des ressources de toutes les contrées par lesquelles une armée européenne pourrait tenter une invasion dans l’Indoustan. Tel était le projet que le gouvernement anglais attribuait, bien à tort, à Napoléon. Le lieutenant Pottinger et le capitaine Christie offrirent leur concours au général Malcolm, qui l’accepta. En route, ils se séparèrent pour se rejoindre à Téhéran. Ils étaient censés voyager comme agents d’un riche marchand de chevaux indou. Bien munis de traites et d’argent comptant et accompagnés de trois Indous, ils s’embarquèrent à Bombay. Le 16 janvier 1810, Fottinger aborda à l’embouchure de la rivière Pourallaï, où il crut reconnaître le port d’Alexandre, de Néarque. De là, il fit route pour Bêla, capitale de la province de Las, puis pour Kélat, capitale de la province de Saravan et résidence du souverain. Dans cette ville, qui est fortifiée, régnait une grande activité ; on y voyait un magnifique bazar. Le voyageur manqua d’y être reconnu, au grand péril de sa vie. Un homme qui avait voyagé lui demanda quel âge avait la très-honorable Compagnie ; il prenait la Compagnie des Indes pour une vieille douairière à marier, à moins que sa question ne cachât une ironie. Le 6 mars, Pottinger quitta Relut, traversa successivement Kirman, Schiruz et Ispahan, et arriva à Bagdad, d’où il s’embarqua pour Bombay, après avoir couru de nombreux dangers. Le capitaine Christie avait traversé depuis Nouskhaï une portion du Sistan, du royaume de Caboul et du Khoraçan, en se rendant à Hérat, puis à Yezd et à Ispahan. Il mourut avant la publication de l’ouvrage ; mais ses observations furent réunies à celles de son collègue. Les deux voyageurs, surtout Pottinger, avaient réuni une immense collection de faits et de remarques sur des contrées et des peuplades que les Européens n’avaient pas visitées avant eux ; leurs notes ont augmenté beaucoup les connaissances géographiques et ethnographiques sur le Béloutchistau et le Sinde, qui n’étaient guère connus que de nom. On leur doit des détails relatifs à la constitution physique, au climat, au sol, aux rivières, à la culture, aux produits naturels ou manufacturés, à la population, à l’alimentation, à la condition des femmes et des esclaves, à la religion, aux lois, aux mœurs et aux coutumes. Le Béloutchistan comprend une vaste étendue de pays, habitée par quatre nations principales. Les Béloutches ou Boloutches forment le grand noyau de la population. L’auteur les croit de race turcomane, tandis que d’antres leur assignent une origine arabe. Ce peuple est très-hospitalier ; des institutions communales pourvoient à son bien-être et à sa sûreté. Pottinger a remarqué que la langue des Kéloutches a une grande affinité avec l’idiome persan ; il déclare que la moitié des mots de leur vocabulaire est commune aux deux langues. Les trois autres nations occupant le pays sont : les Brahaoués, d’origine tartare ; les Déhvars, descendants des Guèbres, et les Indous, habitants originaires des provinces maritimes. La relation du lieutenant Fottinger est un livre instructif pour les esprits sérieux, surtout pour les géographes ; un ton de simplicité et de franchise semble attester la véracité de l’auteur. Cet ouvrage a été traduit en français en 1818.

Voyages en Angleterre, en Suisse et en Italie, par Simond (1816, 1822, 1827, 6 vol. in-8°).[modifier]

Il ne s’agit ici ni de voyages d’exploration scientifique, ni de voyages de circumnavigation. Simond était un Français à moitié Américain et parlant l’anglais mieux que sa langue maternelle ; ses livres ont été littéralement traduits de l’anglais à mesure qu’il les écrivait. Le premier ouvrage traite de l’Angleterre, que le voyageur parcourut pendant les années 1810 et 1811. Sous la République et sous l’Empire, les Français connaissaient les Anglais aussi mal que les Anglais connaissaient les Français ; un duel à outrance, prolongé pendant vingt ans, avait supprimé presque tous les bons rapports entre les deux peuples. Le Gallo-Américain Simond était on ne peut mieux préparé à faire une étude fructueuse sur la Grande-Bretagne ; une absence de toute haine, un dégagement de tout préjugé, un esprit positif et un sens pratique, le tout joint à une dose raisonnable de philosophie, l’habitude alors peu commune de considérer la puissance d’un Etat au point de vue économique, la ferme volonté d’envisager le pour et le contre, c’étaient là autant de garants d’impartialité et de sagacité. Simond s’attache moins aux descriptions topographiques qu’à l’état politique et social du pays, à la constitution anglaise, au gouvernement, à l’administration judiciaire, aux finances, à la dette nationale, au papier-monnaie, à la liberté de la presse, aux élections, à la corruption parlementaire, au commerce, aux manufactures, à l’état militaire. Il n’oublie ni les mœurs ni les usages des habitants. Il relève sans ménagement les abus et les vices ; toujours il raisonne avec franchise, et il juge avec esprit et finesse, sinon avec une sûreté infaillible. Ses observations sur la littérature et les beaux-arts sont la partie faible de son ouvrage. Il décrit, comme il voyage, à l’aventure.

Après l’Angleterre, Simond a visité la Suisse, pays qui a été l’objet de tant de descriptions. Sa manière, ni trop vive ni trop brillante, affecte une certaine précision. Les villes manufacturières l’ont arrêté de préférence, et la nature alpestre ne l’a pas enthousiasmé au point de lui faire négliger les précautions du touriste prudent, qui connaît le prix de la vie. Les notes historiques, quelquefois inexactes, qui terminent l’ouvrage se rapportent à l’histoire de la Suisse au commencement du siècle.

Le dernier ouvrage de Simond, relatif à l’Italie et à la Sicile, ne brille pas par le sentiment des beaux-arts ; on y trouve, comme dans les précédents, des observations judicieuses et des aperçus ingénieux. Tous ces livres ont eu deux éditions.

Voyage dans l’Asie Mineure, l’Arménie et le Kurdistan, par J.-M. Kinneir (Londres, 1818).[modifier]

Le capitaine Kinneir a traversé l’Asie Mineure en plusieurs sens. Sa relation est moins le récit d’une course aventureuse ou d’une pérégrination scientifique que le tracé d’un itinéraire. C’est précisément pour cette raison que son travail, riche en données géographiques, est un travail précieux. Le capitaine Kinneir entreprit son voyage dans un but assez singulier : le gouvernement anglais l’avait chargé, vers la fin de 1812, de visiter les pays à travers lesquels une armée européenne devait passer pour se rendre aux Indes ; il avait confié la même mission à d’autres officiers, qui devaient diriger leurs recherches sur une ligne différente. L’Angleterre avait pris au sérieux le projet d’expédition militaire dans l’Inde que le gouvernement français laissait discuter dans les journaux, complices ou dupes de sa politique. Il ne paraît pas cependant que Napoléon ait eu l’idée de mettre à exécution un plan si insensé. Apres avoir visite l’Asie Mineure et la Perse, le capitaine Kinneir se proposait de parcourir les pays au nord-est de cette contrée et les vastes plaines qui s’étendent au nord de l’Oxus jusqu’aux limites de l’empire russe. Il avait choisi la route la plus longue, mais alors la plus sûre, pour se rendre à Con-

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stantinople par la Russie. Cependant, les désastres de la campagne de Russie lui avaient ouvert un chemin plus direct. Dans l’été de 1813, il était à Constantinople. Muni d’un firman qui lui donnait le droit de prendre huit chevaux à chaque poste, il partit bientôt à la recherche d’une route stratégique. Malgré son firman, les pachas se montrèrent peu disposés à lui aplanir les difficultés du voyage et lui firent observer que le gouvernement anglais avait tout l’air de projeter la conquête de l’Asie Mineure pour son compte. Le service de la poste est confié à des Tartares, lesquels s’attribuent diverses prérogatives ; on rencontre souvent ces messagers ou postillons courant au galop, les yeux fermés : ils ont l’habitude de crever leurs chevaux par des courses furieuses et de s’emparer du cheval du premier voyageur qui passe. Les ruines d’Angora, de Nicomédie, de Nicée occupèrent peu l’attention du capitaine Kinneir ; l’état agricole du pays témoignait à ses yeux de la mauvaise administration des pachas ; les villages émigrent en masse d’une province à l’autre, selon qu’ils ressentent les effets d’une cupidité indépendante de tout contrôle. Outre les pachas, il y avait, sur les limites de leurs pachaliks, des chefs turcomans plus ou moins soumis à l’autorité de la Porte ; l’un d’eux, le puissant Chapwan-Oglou, s’était taillé un petit royaume dans les possessions du sultan, quand le voyageur arriva à Ouscat, résidence de ce chef, esprit supérieur, qui augmentait chaque jour le nombre de ses sujets par un bon gouvernement. En se rendant de Kaisarieh (Césarée) à Tarsous (Tarse), sur le Cydnus, en Cilicie, le capitaine Kinneir constata que l’élévation de la chaîne du Taurus dépassait de beaucoup l’altitude supposée ; cette chaîne, souvent supérieure à celle des Pyrénées, est presque égale à celle des Alpes. De Latakieh (Laodicée) il passa dans l’île de Chypre, et, revenant sur la côte de Cilicie, il visita Konieh, ville à l’aspect imposant.

Cette première excursion fut suivie d’une seconde tentative qui, ayant Constantinople pour point de départ (19 avril 1814), reçut une nouvelle direction. Arrivé à Trébizonde, le capitaine Kinneir se proposa, de retrouver la route des Dix mille. Dans l’Arménie, il côtoya la rive occidentale du lac de Van ; il y vit des châteaux forts et il y rencontra des Kurdes errants, armés et bardés comme les chevaliers du moyen âge. Ces Kurdes, peuple menteur et saris foi, brigand par tradition, du reste très-patriote, lui fournirent une escorte peu sûre qui le conduisit jusqu’à Mossoul, en Mésopotamie. Descendant le long de la rive gauche du Tigre jusqu’à Bassora, où l’on cultive quarante-quatre espèces de dattiers, il s’embarqua pour Bombay.

Les détails géographiques sont la partie la plus intéressante et la plus utile de ce Voyage ; une carte exacte, des déterminations de latitudes, une description très-détaillée du cours du Tigre depuis Mossoul jusqu’à Bagdad, la route des Dix mille en partie retrouvée, en partie devinée, cinq itinéraires différents à travers l’Asie Mineure, une multitude de faits nouveaux classent honorablement cette relation.

Voyages du capitaine Basil Hall (1818, 1824, 1830).[modifier]

En 1816, le gouvernement anglais envoya une ambassade en Chine ; la mission de lord Amherst aboutit à un échec politique, mais elle ne fut pas inutile à un autre point de vue. En effectuant son retour par la Corée et par les îles Lieou-kieou, l’expédition obtint pour la géographie des résultats imprévus. Commandant de l’un des navires mis à la disposition de l’ambassade, le capitaine B. Hall eut l’idée de noter les incidents de ce voyage. L’archipel Lieou-kieou (les Anglais écrivent Loo-choo) s’étend au sud du Japon et dans la direction de l’île Formose. Les marins anglais reconnurent avec surprise qu’une grande partie de l’espace qui figurait sur les cartes comme une partie de la Corée n’était qu’un immense archipel de petites îles à l’aspect verdoyant et dont le nombre était incalculable. Lieou-kieou est le point le plus important auquel l’expédition ait touché. Elle y admira l’étrange spectacle d’un peuple qui ignorait l’usage des armes à feu et celui-de la monnaie, d’un peuple vivant dans un état de félicité primitive qui ressemblait plutôt aux fictions des poëtes qu’aux réalités de la vie moderne.

En 1821 et 1822, le capitaine B. Hall fit une croisière sur les côtes du Pérou, du Chili et du Mexique. C’était l’époque glorieuse de l’histoire des colonies espagnoles, l’heure solennelle de leur affranchissement. Le capitaine B. Hall a connu les principaux auteurs des révolutions américaines, San-Martin, Bolivar et autres ; il a débarqué à Valparaiso, Callao, Lima, Guayaquil, Panama, San-Blas, Tépic. Aussi fait-il le portrait des chefs de la guerre de l’Indépendance et retrace-t-il les faits d’armes, les vicissitudes de la lutte. Il assigne les causes de la révolution, non à l’empire d’idées abstraites, de principes philosophiques, mais à l’action de certaines nécessités locales. Les colonies ont réclamé l’indépendance parce que l’Espagne leur refusait la liberté du commerce. Ensuite, les vice-rois ne songeaient qu’à faire fortune. Beaucoup d’autres raisons auraient pu être alléguées ; les griefs ne manquaient pas aux Espagnols eux-mê-

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mes contre leur monarque on leur monarchie. L’ouvrage du capitaine B. Hall est écrit avec facilité et esprit ; les traits de mœurs y abondent, et ils ne donnent point une bonne opinion du clergé hispano-américain.

Un troisième ouvrage, Voyage dans l’Amérique du Nord, fait en 1827 et 1828, contient d’excellentes descriptions et de fines remarques ; ses aperçus politiques, peu favorables aux institutions républicaines, donnèrent lieu à de viojentes polémiques.

Voyage dans le pays des Achantis, par Bowdich (Londres, 1819, 1 vol. iu-4°).[modifier]

Le gouvernement anglais avait résolu d’envoyer une ambassade auprès du roi des Achamis, pays dont on ne connaissait que très-imparfaitement la position et les limites. Bowdich, malgré sa jeunesse, reçut le commandement de cette entreprise périlleuse et difficile. Le gouverneur du fort de Cape-Coast et son conseil lui substituèrent un officier plus âgé et plus avancé en grade. Bowdich ne fut chargé que de la partie scientifique de l’expédition ; mais la mollesse et l’impéritie du chef nominal, James, mirent son second dans la nécessité de déployer plus de courage et d’initiative, si bien que toute la troupe reconnut ses ordres, qu’il fut considéré comme le plénipotentiaire principal, qu’il ramena son monde sain et sauf à travers mille périls et que sa conduite fut approuvée par les autorités de la colonie. L’expédition était partie de Cape-Coast le 22 avril 1817 et avait suivi la côte jusqu’à Annabamou. L’auteur donne d’étonnants détails sur la beauté du pays, sur la force et la richesse de la végétation. On arriva, après huit journées d’une marche excessivement pénible, à Commassie, capitale du roi des Achantis. On y entra au milieu d’un cortège sauvage, au bruit d’une musique effrayante et de danses frénétiques. L’ambassade ne voyait de toutes parts que palanquins recouverts de riches draperies, que parasols de soie énormes, une magnificence excessive ; l’or, les pierres précieuses, le satin brillaient partout, sur les vêtements et sur les armures. Le bourreau occupait la place d’honneur dans cette fête. Des Maures, richement habillés, étaient présents à la cour du roi, dont ils éveillèrent la méfiance. Des menaces terribles succédèrent aux paroles de bienvenue. Bowdich, se dévouant, sauva tout par une démarche hardie et décisive. Le roi africain reprit les négociations et admit Bowdich dans son intimité. Un traité d’amitié et de commerce, honorable et avantageux pour les Anglais, fut signé.

La relation de Bowdich a étendu les connaissances géographiques et rectifié des renseignements insuffisants. Cet ouvrage, écrit à la hâte et sans ordre, à bord d’un navire, plaît par le naturel et l’aisance d’un style parfois incorrect, mais souvent énergique et pittoresque.

Bowdich avait entrepris, en 1822, un second voyage en Afrique ; il venait d’arriver à l’embouchure de la Gambie, lorsqu’il succomba, en 1824, sous l’influence pernicieuse du climat. Dans la traversée de Lisbonne au fort Bathurst, il recueillit les matériaux d’un ouvrage intitulé : Aperçu des découvertes des Portugais entre Angola et Mozambique (Londres, 1824).

Voyage au Brésil, par le prince Maximilien de Neuwied (Francfort, 1819-1820, 2 vol. in-8° et atlas).[modifier]

Quoique prince, l’auteur de cette relation a voyagé en naturaliste et en observateur. En 1815, il se rendit à Rio-Janeiro en compagnie de Freiress et de Sellow, avec une suite de dix domestiques. Traversant de vastes déserts, il arriva à San-Salvador. Dans l’été, il pénétra jusqu’à Morro d’Arrara ; il y rencontra la tribu des Botocoudys, sur laquelle il a donné les premiers détails exacts. La guerre intestine s’étant élevée entre les peuplades sauvages, le voyageur modifia son itinéraire, et, se rendant à Villa-Viciosa, il visita successivement Caravalles, Santa-Cruz et Villa-Belmonte. Il découvrit des ruines considérables à Jouassema. A travers les immenses forêts qui s’étendent au nord du fleuve Belmonte, il dut se frayer un chemin à coups de hache pour pénétrer dans la province de Minas-Geraes. Le mauvais état de sa santé lui fit suspendre ses excursions. Il arriva à Nazareth en passant par Sertam et Bahia. Arrêté comme Anglais, il se vit dévaliser en partie ; mais il put se rembarquer le 10 mai 1817.

Son ouvrage, d’une exécution parfaite, abonde en renseignements précieux sur la côte orientale du Brésil, du 13e au 23e degré de latitude. Les animaux et les végétaux, l’homme indolent ou féroce, les mœurs, la géographie et l’histoire naturelle sont des sujets d’observation pour l’auteur. Après avoir exploré le Brésil, le prince de Neuwied parcourut, en 1833, l’extrême ouest de l’Amérique du Nord. Accompagné d’artistes habiles, il s’avança jusqu’aux montagnes Rocheuses, recueillant uu grand nombre d’objets et rapportant des vues de ces contrées. Il a publié, à la suite de cette excursion, un magnifique ouvrage de luxe, important pour l’ethnographie du pays (Coblentz, 1838-1843, 2 vol. in-4°, avec atlas).

Voyage de la Grèce, par Pouqueville (1820-1822, 5 vol. in-8°, avec fig,).[modifier]

Cet ouvrage renferme des parties bien traitées, des descriptions exactes et des aperçus statistiques utiles ; mais il s’en faut que tout y soit neuf

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et inédit, comme son auteur l’a prétendu. Les travaux des Spon, des Chandler, des Choiseul, etc., n’ont pas été inutiles à Pouqueville, et les contrées qu’il a explorées, d’autres les avaient parcourues et décrites avant lui.

Les cartes de ce voyage ont été dressées par le lieutenant-colonel Lapie ; elles prouvent, en les examinant à côté de celles qui ont été publiées avant 1820, que la Grèce avait reçu une espèce de restauration au moment où Pouqueville écrivit. L’ouvrage se divise en vingt et un livres. Il est précédé d’une assez longue et fort consciencieuse introduction, dans laquelle l’auteur explique son travail, analyse les ouvrages parus avant le sien et trace le plan de son livre. Une bonne table générale des matières termine le Voyage de la Grèce. La deuxième édition, qui date de comprend six volumes in-8°. Chateaubriand, dans la préface de son Itinéraire à Jérusalem, dit que « le meilleur guide pour la Morée serait certainement Pouqueville, s’il avait pu voir tous les lieux qu’il a décrits. Malheureusement, il était prisonnier à Tripolizza. » C’est là un éloge assez froid. Quoi qu’il en soit, le Voyage de la Grèce de Pouqueville obtint, dès son apparition, un immense succès. Il sembla tellement complet aux Grecs eux-mêmes, que, depuis leur insurrection, ils l’adoptèrent pour guide dans leurs marches militaires et dans leur administration publique. Aujourd’hui, cet ouvrage se trouve dans toutes les bibliothèques bien composées. On peut regarder l’Histoire de la régénération de la Grèce, du même auteur, comme un complément du Voyage de la Grèce.

Voyages de Belzoni en Egypte et en Nubie Londres, 1820, in-4°, avec atlas).[modifier]

Un Italien d’un esprit aventureux, Belzoni, fit de 1815 à 1818 une suite de voyages et d’excursions dans la haute Egypte (Nubie) et dans le désert à l’est et à l’ouest du Nil. Il opérait pour le compte du consul anglais Salt, qui lui-même avait pénétré dans l’Abyssinie. Belzoni avait des connaissances spéciales en hydraulique. Son savoir et sa vigueur musculaire lui furent d’un égal secours. Ses excursions l’amenèrent dans le Saïd, à la côte de la mer Rouge, dans le Fayoum, à l’oasis d’Ammon et à la petite oasis. Explorateur infatigable et animé d’un véritable enthousiasme, Belzoni exécuta des fouilles à Karnak et à Gournah ; sur l’emplacement de Thèbes, il déblaya des sphinx énormes ; il ouvrit la deuxième pyramide de Gizeh. Il pénétra dans le temple souterrain d’Ipsamboul, en Nubie, où il trouva un réseau d’escaliers, de galeries, de chambres, de tulles, aux murs revêtus de peintures et de reliefs ; un édifice enfoui sous le sol et creusé dans le roc ; il découvrit dans les cryptes de Bebanel-Malouk le tombeau de Psamméticus et un sarcophage du plus bel albâtre oriental, aux parois couvertes d’une centaine de figures soigneusement sculptées ; ce sarcophage a été envoyé au British Muséum ; entin il crut reconnaître l’emplacement de Bérénice, à proximité des mines d’émeraude de Zambara. Belzoni a contribué dans une large mesure à dévoiler les mystères de l’antique Egypte. Son ouvrage a été traduit en français par Depping. Ce voyageur partit eu 1823 pour Bénin ; son projet était de pénétrer jusqu’à Tombouctou ; mais la mort l’arrêta au commencement de son itinéraire.

Voyage en Arménie et en Perse (1821, in-8°), par Amédée Jaubert.[modifier]

Chargé en 1806 d’uue mission diplomatique, il partii pour la Perse muni d’instructions secrètes. Il traversa sans bruit l’Allemagne et les provinces danubiennes. A Constaritinople, Sélim III lui fit un accueil gracieux. De Trébizonde, il se rendit à Erzeroum. Jaubert avait franchi l’Araxe, lorsque des Kurdes l’attaquèrent et le livrèrent à Mahmoud, pacha de Bayazid, qui jeta le voyageur et ses compagnons dans une citerne infecte et leur fit subir les plus dures privations. Dans cette situation désespérée, Jaubert excita la pitié de la femme du gouverneur du château ; elle fit parvenir à la cour de Perse un billet révélateur. Sur ces entrefaites, le prisonnier fut sauvé d’une mort imminente par la peste, qui enleva le pacha et son fils. Le successeur de Mahmoud fut sommé tout à coup par le gouverneur de l’Arménie persane d’avoir à délivrer le captif ; ces menaces intimidèrent le pacha. Jaubert dut néanmoins obtenir un nouveau firman de la Porte. Un autre pacha, Joussouf, donna une escorte au voyageur, qui partit pour Van. Traversant les villes de Khoï, Tautis, Ardébil, Sultanieh, Baber, Gaswin, il arriva a Téhéran le juin 1806. Feth-Ali-Schah l’accueillit avec honneur, lui remit des présents magnifiques, l’admit dans son palais, et, comme l’envoyé de Napoléon connaissait le turc et le persan, il lui donna des manuscrits orientaux. Le schah fit partir avec Jaubert un ambassadeur persan, Mirza-Mahmoud-Riza-Khan. Jaubert, de retour à Trébizonde, suivit la voie de terre, depuis Sinope jusqu’à Constantinople, d’où il se rendit a Varsovie, auprès de Napoléon (mars 1807). Dans son ouvrage, écrit sur un ton aimable de simplicité et de vérité, il trace un tableau assez étendu de la Perse considérée sous tous les rapports : mœurs, religion, usages, état de la civilisation, situation militaire, population, commerce et richesse de l’empire persan. On y trouve des portraits de personnages historiques, des observations neuves, des discussions géographiques et une carte très-exacte des pays compris entre Constantinople et Téhéran. En 1818, le manufacturier Ternaux et le duc de Richelieu chargèrent Jaubert d’aller chercher en Orient un troupeau de chèvres du Thibet. Il arriva à Astrakhan par Odessa et Tiflis. Le général Yermoloff lui proposa de prendre sa route par Khiva, Taehkend et Kaschgar. Jaubert n’eut pas à traverser la Boukharie, contrée inhospitalière ; il trouva dans l’Oural un troupeau de race thibétaine. Il acheta treize cents chèvres et en ramena environ quatre cents à Marseille. La relation de ce dernier voyage fut publiée dans la Revue encyclopédique.

Voyages de Scoresby (Edimbourg, 1823, in-8°).[modifier]

Scoresby avait fait depuis 1791 trente campagnes dans les mers polaires comme capitaine baleinier ; accompagné de son fils dans ses derniers voyages, il avait eu des succès sans exemple ; il ne prit pas moins de cinq cent trente-trois baleines. Navigateur distingué, il est le marin qui s’est approché le plus du pôle, par 81° 12’ou 30’. Parry a pénétré plus loin, mais en traîneau. Aussi nul n’a mieux connu les régions, de glace et nul ne les a mieux décrites. Il a laissé deux ouvrages. Dans le premier (Description des régions arctiques, 2 vol.), on trouve des détails curieux sur l’histoire naturelle du Spilzberg et des îles adjacentes, des observations historiques et des scènes de la pêche des baleines, un tableau général des mers du Groenland et des recherches particulières sur les glaces polaires. Dans le second (Voyage au Nord), il donne le journal de cinq mois de navigation le long des côtes du Groenland, qu’il explora dans une étendue de 700 à 800 milles géographiques. Dans les instants de loisir que lui laissa l’objet principal de son voyage, la pêche de la baleine, il recueillit de nombreuses observations sur cette terre peu connue. Il s’occupa d’abord de tracer une carte du pays plus exacte que celles que l’on avait jusqu’à présent ; mais il n’a pu terminer cet utile travail ; quelques parties de la côte seulement furent mesurées par lui et sont indiquées sur la carte jointe à son ouvrage, qui a une grande valeur.

Voyage en Asie Mineure, par le colonel W.-M. Leake (Londres, 1824).[modifier]

Cet ouvrage a une forme presque didactique ; il se divise en six chapitres. Le premier est la relation du voyage de l’auteur, de Constantinople à Konièh ; le deuxième donne des éclaircissements sur la géographie ancienne de la partie centrale de l’Asie Mineure ; le troisième contient la suite du voyage de Konièh à l’île de Chypre ; le quatrième renferme des remarques sur la géographie comparative des pays qui avoisinent la route d’Adalia à Shughut ; le cinquième est un mémoire sur les villes anciennes de la côte méridionale de l’Asie Mineure ; le sixième est consacré à des remarques sur la géographie comparative des parties occidentales et septentrionales de l’Asie Mineure. L’ouvrage, complété par des notes, se termine par un parallèle entre les proportions relatives des principaux temples e l’Asie Mineure et quatre des plus célèbres temples de la Grèce européenne. L’auteur, en arrivant en Anatolie, avait constaté que, pour les routes, les cinq sixièmes de Asie Mineure en sont encore dépourvus. La côte occidentale, la partie la plus célèbre, était aussi la partie la plus explorée. C’est pourquoi le voyageur anglais a commencé ses recherches par le nord, en se dirigeant vers le centre. Il s’attache principalement aux questions d’antiquité et de géographie, qu’il traite avec beaucoup d’érudition et de sagacité. Il recueille des faits curieux sur la topographje, recherche l’emplacement des villes anciennes, discute sur leur identité, rectifie des données scientifiques, relève et déchiffre des inscriptions, explique les découvertes qu’il a faites, celle, par exemple, d’un grand nombre de rochers creusés en chambres sépulcrales (à seize heures au sud d’Eski-Sher) et celle d’un monument fort curieux à Doganlu. Il sauve l’aridité des discussions géographiques et des minuties archéologiques en y mêlant de temps en temps des aperçus neufs ou des indications intéressantes pour l’art ou l’architecture. Telles sont les observations sur l’introduction de l’architecture et du dialecte dorique dans la Carie.

Voyage dans le Brésil, par Martius et Spix (Munich, 1824-1832, 3 vol.).[modifier]

En 1817, les gouvernements de Bavière et d’Autriche confièrent à quelques savants l’exploration du Brésil. M. de Martius, chargé des travaux botaniques de l’expédition, s’occupa aussi d’ethnographie, de statistique, de géographie, etc. Au moment où MM. de Martius et Spix mettaient le pied sur le sol brésilien, un autre Allemand, naturaliste comme eux, le prince Max. de Neuwied, achevait l’exploration qu’il avait entreprise à ses frais. Pendant trois années, de 1817 à 1820, ils parcoururent une des plus belles et des plus vastes régions du globe. M. de Martius écrivit la relation de ce voyage, et pour rendre plus saisissantes ses descriptions, il eut recours au crayon. Il ne s’est pas borné à faire une relation de voyage ; il a rapporté de son exploration les matériaux de

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trois autres ouvrages, publiés dans un intervalle de quarante ans, et qui complètent l’historique de ses excursions : 1° Genera et species planturum (1823-1845, 3 vol. gr. in fol., avec atlas), œuvre classique sur les palmiers de l’Amérique australe ; 2° Flora Brasiliensis (1840-1857, 10 vol. in-fol.), l’un des plus beaux monuments de la botanique moderne, ouvrage magnifique, encore inachevé ; 3° Essai sur l’ethnographie et sur les langues américaines (1867, 2 vol. in-8°). Dans ce précieux travail sont concentrés les résultats ethnographiques du voyage ; on y trouve une moisson abondante de faits et d’études. L’auteur y considère le présent et l’avenir de la race américaine ; il y examine l’organisation des tribus aborigènes du Brésil ; il en décrit les hordes rangées par familles et selon leur habitat géographique ; enfin il donne un vocabulaire des langues brésiliennes et un spécimen de leurs dialectes. M. de Martius a plus d’un trait de ressemblance avec l’illustre Humboldt, à qui les Allemands le comparent, toute proportion gardée. Un talent supérieur, une science profonde, un style coloré font de ses descriptions des tableaux vivants.

Voyages de Laing, dans l’Afrique occidentale (Londres, 1825, in-8°).[modifier]

En 1822, sir Charles Maccarthy, gouverneur de Sierra-Leone, chargea Laing de reconnaître exactement la Gambie et les pays africains du voisinage. Quittant Sierra-Leone le 3 février 1822, Laing suivit la rive gauche de la Rokelle, put obtenir un guide qui le conduisit à la source de la Rokelle et établit avec le roi des Foullahs, de Foutta-Yallou à Tombouctou, capitale de ce pays, des relations qui s’étendirent de plus en plus par la suite. La guerre des Achantis, dans laquelle Maccarthy périt en 1824, le rappela à Sierra-Leone ; il rentra, dans la colonie anglaise le 26 octobre. Ce voyage procura aux Européens les premiers renseignements un peu exacts que l’on ait obtenus sur la contrée qui s’étend depuis Tombouctou jusqu’à la source du Niger. Laing avait visité quatre peuplades différentes : les Mandingues, établis au bord du Kissi, au N.-N.-E. de Sierra-Leone, lesquels sont musulmans, pasteurs et agriculteurs ; les Timannis, à l’est de Sierra-Leone et au sud des Mandingues, organisés sur une base presque démocratique, pauvres, ivrognes, débauchés, fripons et superstitieux, et dominés par une société secrète, le Pourrah, analogue à la Camorra napolitaine ; les Kourankis, peuple agriculteur, industrieux, actif, fabriquant des toiles excellentes, et les Soulimas, population idolâtre, robuste, belliqueuse et hospitalière. Laing tenta une nouvelle exploration en partant de Tripoli, en juillet 1826, avec une caravane qui se rendait à Tombouctou. De Ghadamès, où il s’arrêta deux mois, il arriva à El-Salah (Ayn-El-Salah), oasis du grand désert, dont il recule à l’occident la longitude. Au sortir de l’Ouady-Touac, il fut attaqué et blessé par des brigands. Les Maures de la caravane le rappelèrent à la vie, et le chef de la tribu des Kountas le conduisit en sept jours à Tombouctou. Il observa que le grand désert du Sahara’est divisé entre les tribus qui le parcourent, comme le serait un territoire cultivé. Dans une excursion qu’il entreprit avec une troupe de cavaliers tombouctains à Sansanding sur le Dialiba, il fut arrêté par une bande de Zouats, vagabonds pillards, dont le chef voulut le contraindre à embrasser l’islamisme ; Laing refusa et fut étranglé ou décapité. La relation de ce voyageur est écrite avec élégance et simplicité. Elle a été traduite en français par La Renaudière et Èyriès (1826, in-8°).

Voyage de Calcutta à Bombay par les provinces supérieures de l’Inde, par R. Heber Londres, 1827, 1 vol. in-4° ; 1828, 3 vol. in-8°).[modifier]

Evêque anglican de Calcutta, Heber voulut faire la visite pastorale de son diocèse, lequel embrassait tout l’Indoustan et l’île de Ceylan. Quittant l’opulente cité de Calcutta le 15 juin 1824, Heber remonta en canot le Hougly, bras du Gange, et arriva à la branche principale. A Patna, des porteurs ramenèrent à Bénarès, où il reprit la voie fluviale jusqu’à Allahabad. Là, suivant une caravane d’Anglais et d’Indous, et passant par Cânpour, il se rendit à Lucknow, capitale de l’Oude ; se séparant de son escorte, il s’avança jusqu’au pied de l’Himalaya, à 900 toises d’altitude au-dessus du niveau de la mer ; reprenant son voyage vers le sud, il repassa le Gange, puis la Djemnah ; à Delhi, où il s’arrêta, il reçut d’Akbar II des marques d’honneur. Sur toute la route jusqu’à Agra, et dans le pays des Radjepoutes, les petits princes se montrèrent empressés à lui donner une large hospitalité. S’embarquant à Surate, il arriva à Bombay le 19 avril 1825. Il visita les temples souterrains d’Eléphanta et de Kennery, ainsi que le sanctuaire souterrain de Carli, après avoir gravi les Ghattes de l’ouest. De retour à Bombay, il se dirigea vers Ceylan et parcourut une grande partie de cette île. Une seconde fois, le prélat partit de Calcutta le 30 janvier 1826. Débarquant à Madras, il visita les villes de Méliapour, Mahvalipouram, Sadras, Goudelour et Tanjinour, tenant des conférences et s’acquittant de ses fonctions épiscopales. Le 4 avril, on le trouva noyé dans son bain. La relation 4e son voyage s’arrête

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à son départ de Madras (15 mars 1826). Ce récit est complété par les lettres écrites à sa femme par Heber. Lettres et récit abondent en précieux détails, dont quelques-uns jettent beaucoup de lumière sur des événements même qui semblaient imprévus, comme la sanglante insurrection de 1856. Cet ouvrage intéresse comme témoignage historique, et comme tableau pittoresque de la nature et des mœurs de l’Indoustan. Sa relation a été traduite en français par Prieur de La Combe vol. in-8°).

Voyages de Parker King, Fitzroy et C. Darwin (1828, 1839).[modifier]

Australien de naissance, King fut chargé de relever toute la côte australienne ; sur l’ordre de l’amirauté britannique, il quitta Port-Jackson le 21 décembre et fit une campagne hydrographique de plus de quatre années ; son travail s’étendit sur toute la côte australienne, depuis l’extrémité occidentale de la terre de Nuytz jusqu’à la pointe N.-B. du continent. La relation de ce voyage (1828, 2 vol. in-8°), l’un des meilleurs livres et des plus exacts en matière d’art nautique, présente une description détaillée des côtes S.-O., N.-O. et N.-E. de l’Australie, et renferme, outre des détails géographiques, des renseignements ethnologiques pleins d’intérêt. Un appendice sur la botanique des terres australes est dû au naturaliste Cunninghain. La partie hydrographique, c’est-à-dire la carte des mers des deux, tiers du continent, a été publiée par l’amirauté britannique. En 1826, King et Fitzroy eurent ordre d’aller relever les côtes de l’Amérique méridionale, depuis l’embouchure de la Plata jusqu’aux îles Chiloë. Le sloop l’Adventure et la conserve le Beagle firent l’examen hydrographique de toute la Terre de Feu, du cap Horn et du détroit de Lemaire. King suspendit ses recherches pour des motifs personnels, mais Fitzroy les continua jusqu’en 1836. Cette exploration a illustré ses auteurs. Fitzroy écrivit la relation du voyage (1839, 4 vol. in-8°) ; la partie géologique, traitée par Darwin, a une grande valeur. Darwin, devenu célèbre par son livre sur l’Origine des espèces, avait suivi Fitzroy en qualité de naturaliste ; il rapporta de cette longue campagne les matériaux de plusieurs ouvrages.

===Voyages d’Alexandre Burnes eu Asie (Londres, 1834 et 1842, 3 vol.).

Humboldt a appelé Burnes « le premier des voyageurs qui ont parcouru l’intérieur du continent asiatique. » Officier d’etat-major distingué, Burnes avait pris part en 1825 à une expédition militaire dans le Catch ; il avait vu les bouches de l’Indus, et il voulut remonter le fleuve jusqu’à Khiva. En 1828, il proposa au gouvernement anglais un plan d’exploration qui devait faire reconnaître la frontière du nord-ouest de l’Inde, très-imparfaitement connue. En 1830, le roi d’Angleterre envoya au roi de Lahore un présent de chevaux et de voitures, présent choisi à dessein pour pouvoir procurer à son agent ou émissaire un prétexte plausible et un libre passage sur les rivières ; le gouverneur général de l’Inde remit la mission à Burnes, et celui-ci l’accepta dans un but scientifique. Il arriva par le Sind et par l’Indus à Lahore le 18 juillet il trouva à la cour du maharajah, Rundjit-Singh, le général Allard et Victor Jacquemont. En 1832, il entreprit son grand voyage de reconnaissance à travers l’Asie centrale, au milieu des pays barbares de Balkh, Koundouz et Boukhara, et il ne revint qu’en 1833, par la Perse. Dans cette longue course, Burnes visita la Bactriane, la Transoxiane, la Scythie et la Parthie, le Kharasm, le Khorassun et l’Iran. Il fit la plus grande partie de la route suivie par les Macédoniens, parcourut les royaumes de Porus et de Taxile, vogua sur l’Hydaspe, traversa le Caucase indien et résida dans la fameuse ville de Balkh. Il vit le théâtre des guerres d’Alexandre, des irruptions dévastatrices de Gengis-Khan et de Timour, des campagnes et des hauts faits chevaleresques de Baber. Dans son voyage vers les côtes, il parcourut la route par laquelle Alexandre avait poursuivi Darius, tandis qu’en s’avançant vers l’Inde il suivait la côte de Mekran, qu’avait longée son amiral Nearque. En 1835, le gouvernement anglais, travaillant à s’assurer le cours de l’Indus, choisit encore Burnes pour remplir auprès des émirs et des princes de l’Afghanistan une mission géographique et commerciale, et plus tard politique. En 1838, cette mission n’était pas encore terminée, que, par un revirement inexplicable, l’Angleterre résolut de renverser le khan de Kaboul, Dost-Mohammed, prince usurpateur du trône de l’Afghanistan. Burnes rejoignit aussitôt l’armée d’invasion, et finalement il fut massacré à Kaboul le 2 septembre 1842, dans l’insurrection qui coûta la vie à 4, 000 Anglais ; il avait prévu les fautes politiques et militaires dont ce grand désastre fut la conséquence. Burnes avait des connaissances variées, une science pratique, les vues profondes d’une politique élevée, et enfin un remarquable talent d’écrivain, qui ont placé au premier rang la relation de son grand voyage, œuvre traduite dans presque toutes les langues. La traduction française (1835, 3vol. in-8°) est d’Eyriès.

Voyage de Victor Jacquemont dans l’Inde (JOURNAL DU) (1834-1843, 6 vol. in-4°).[modifier]

Jacquemont a pris rang parmi les premiers voya-

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geurs de notre époque. Quelques excursions en Europe et en Amérique l’avaient préparé au rôle d’explorateur de l’Inde septentrionale. A vingt-sept ans, au mois d’août 1828, il quitte la France avec la mission d’aller étudier la constitution physique et les productions naturelles de l’Indoustan supérieur. Il voyage pour l’administration du jardin des Plantes. Muni de lettres de recommandation qu’on lui a remises à Londres, il s’embarque à Brest sur la Zélée, touche successivement à Sainte-Croix-de-Ténériffe, à Rio-de-Janeiro, au Cap de Bonne-Espérance, où il fait connaissance avec Dumont d’Urville, relâche à Bourbon, puis à Pondichéry, et arrive à Calcutta le 5 mai 1829. Les autorités anglaises font un accueil cordial au jeune naturaliste. Reconnaissant qu’une subvention de 6, 000 francs est insuffisante dans un pays où tout capitaine reçoit un traitement de 30, 000 francs par an, il demande au gouvernement français une allocation supplémentaire, qu’il attend sept mois durant. Ce séjour est mis à profit ; Jacquemont apprend l’indoustani et recueille tous les renseignements nécessaires à l’exécution de son plan ; puis, se mettant en marche, il visite les villes les plus célèbres de l’Inde, Sasseram, Mirzapour, Agra, Callinger, Paniput, Bénarès. Il entre le 3l décembre à Bénarès, la cité sainte. Traversant tout le désert de sable brûlant qui s’étend depuis Syra jusqu’à Delhi, il se rend aux mines de diamants de Panna, ensuite à Delhi (10 mars 1830), où il est présenté au Grand Mogol, le vieux schah Mohammed-Akhber-Rhazi ; le descendant de Tamerlan tient tout exprès une cour solennelle. A Delhi, Jacquemont reçoit la nouvelle de la révolution de juillet 1830. Reprenant sa marche vers l’Himalaya, il en gravit les différents gradins et pénètre aux sources de la Djemma. Armé du bambou et du marteau, il escalade ou descend chaque jour environ 1, 500 mètres, sans compter les distances. Il franchit ainsi une chaîne de montagnes ayant 5, 500 mètres d’élévation. Le 25 mai, il est entouré de sommets couverts de neiges perpétuelles ; il pénètre dans les âpres vallées à travers lesquelles le Setledj descend de la région rnontueuse qui confine au Thibet occidental ; il arrive jusqu’à Beker, première ville de la Tartarie chinoise. L’hostilité des officiers du Céleste Empire l’oblige à rebrousser chemin. De retour dans le Pendjab en octobre 1830, Jacquemont reçoit une lettre du général Ailard, commandant en chef des armées du célèbre Hundjit-Singh, souverain des Sikhs, indépendant des Anglais, alors à l’apogée de sa gloire et de sa puissance. Cette lettre invitait le voyageur à se rendre à Lahore et lui promettait aide et protection pour une excursion au nord du Setledj. Jacquemont, muni d’une lettre de recommandation de lord William Bentinck, gouverneur général des Indes, part pour Lahore ; son voyage et son séjour sont « une véritable féerie, un rêve des Mille et une nuits. » A chaque étape, de nombreux et utiles présents l’attendent. Il traversa dans toute leur longueur les Etats du monarque sikh, et il arrive le 8 mai 1831 auprès de lui à Cachemire. Le général Ailard l’installe dans un petit palais de plaisance et Rundjit-Singh lui donne diverses preuves d’affection. Après cinq mois de séjour dans sa poétique résidence, Jacquemont, brisé par l’excessive chaleur, va ranimer son énergie dans les montagnes froides qui séparent le Cachemire du Thibet. Riche d’observations de toute nature, il revient à Lahore le 19 septembre il refuse la vice-royauté du Cachemire, que Rundjit-Singh lui offre, sans doute pour l’éprouver. Apres cette fructueuse pérégrination à travers les parties les moins étudiées jusqu’alors de l’Inde supérieure et de la région de l’Himalaya, Jacquemont retourne à Delhi. Le 14 février 1832, il se remet en route pour Bombay, en traversant la Radjputna ; au mois de juin, à Poonah, il résiste à une attaque de choléra ; épuisé de fatigue, il arrive le 9 octobre à Bombay et il y meurt le 7 décembre 1832, au moment d’aller visiter la presqu’île, cisgangétique. Lord Bentinck lui fit faire des obsèques splendides, et le consul français expédia à Paris ses collections. Le voyage du jeune naturaliste a duré trois ans et demi. Ses dessins, fort nombreux, ont été tracés par lui-même ; ses croquis et ses papiers présentent des lacunes qu’une mort prématurée explique assez. Mais ces notes rapides représentent une masse immense de matériaux ; ce journal, écrit sans une seule rature, est un des livres les plus précieux qui aient été publiés sur l’Indoustan ; la géographie, l’ethnographie, la géologie, la botanique, la science morale et politique peuvent y puiser une foule de faits et d’observations.. Le Journal de V. Jacquemont, comme sa Correspondance, qui le complète, est un modèle de bon goût et de pureté de langage. Ces écrits révèlent un esprit original, sagace, frondeur, gai, sceptique, une âme aimante et bonne.

Voyage fait à la recherche d’un passage au nord-ouest (RELATION DU), par le capitaine sir John Ross.[modifier]

Après les malheureuses tentatives du capitaine Parry, sir John Ross, qui déjà, en 1818, avait fait un voyage au pôle nord, voulut en essayer un second dirigé vers le nord-ouest, mais ce ne fut qu’en qu’il put mettre à exécution ce projet, grâce à un négociant anglais, M. Shérif Booth, qui lui offrit de faire les frais de l’expédition. Aussitôt un bâtiment à vapeur fut commandé, tous les préparatifs nécessaires pour un tel voyage se firent activement, et bientôt, grâce au grand nombre d’hommes de bonne volonté qui se présentèrent, sir John Ross put s’embarquer avec un équipage choisi sur le navire la Victoire. Un autre bâtiment suivait, chargé de provisions de réserve, et la navigation commença sous d’heuveux auspices. Mais, après quelques jours, l’équipage du dernier bâtiment se révolta, et le capitaine Ross fut obligé de l’abandonner ; puis, peu après, la machine à vapeur de la Victoire se dérangea. Cependant, ceux qui s’étaient décidés à mener à fin l’expédition ne se découragèrent pas, et ils parvinrent jusqu’au milieu des glaces du pôle, plus loin encore que n’avait pénétré le capitaine Parry.Vers la fia de l’année 1829, le vaisseau fut disposé pour l’hivernage dans une baie où il se trouvait engagé au milieu des glaces. Toutes les précautions imaginables furent prises pour se garantir du froid, de l’ennui et des maladies qui pouvaient résulter de ce séjour. Le bâtiment était approvisionné en conséquence, et des travaux continuels, sans être excessifs, contribuèrent à entretenir la bonne santé de l’équipage, qui, dans l’espace de près de quatre années, ne perdit que trois hommes. Dans cette station où les glaces retinrent le vaisseau non-seulement tout l’hiver, mais encore l’été suivant, le capitaine. Ross eut plusieurs fois des rapports avec les Esquimaux, dont il a décrit les mœurs. Dans les nombreuses excusions que firent les voyageurs pendant la longue captivité de leur navire, ils se livrèrent à des chasses et à des pèches dignes d’exciter au plus haut point la curiosité et l’intérêt. Mais ce qui surtout mérite de fixer l’attention de tous les hommes éclairés, ce sont les recherches du commandant Ross pour déterminer la place du pôle nord et les observations importantes qu’il a faites sur l’aiguille aimantée, après être parvenu à trouver d’une manière assez exacte le point même du pôle qui, au grand désappointement de nos voyageurs, ne se trouve indiqué par aucun signe extérieur dans la nature, tandis que leur imagination se plaisait à le placer sur quelque fantastique montagne. Après avoir vainement attendu, pendant environ trente mois, que les glaces permissent au bâtiment de quitter la baie où il était retenu prisonnier, sir John Ross se décida enfin à abandonner tout à fait son vaisseau, au mois de mai 1832. Là commence une longue série de souffrances, de travaux, de privations de toute espèce pour ces courageux marins. Emportant avec eux, sur des traîneaux, toutes les provisions qu’ils peuvent prendre et des pirogues pour traverser les bras de mer, ils entreprennent de se faire jour à travers les obstacles de toute sorte amoncelés devant eux. Le récit de cette lutte des hommes contre les forces de la nature est si vrai, si noble, qu’on ne peut s’empêcher d’admirer ces êtres courageux. Ils errèrent ainsi plus d’un an, conservant à peine l’espérance de revoir la terre civilisée, et cependant sans que le désespoir s’emparât jamais d’eux. Ce fut seulement au mois d’août 1833 qu’ils aperçurent un bâtiment de pêche et parvinrent, non sans peine, à se faire reconnaître pour ce qu’ils étaient. Cette remarquable relation de voyage a été traduite par M. Defauconpret.

Voyage dans l’Amérique méridionale, par Alcide d’Orbigny (1835-1849, 9 vol. gr. in-4°, avec pl.).[modifier]

En 1826, le Muséum d’histoire naturelle de Paris chargea d’Orbigny d’une mission scientifique dans l’Amérique méridionale ; le voyageur avait vingt-quatre ans. Il traversa le Brésil et l’Uruguay, et pendant quatorze mois il explora le Parana et ses affluents. Ensuite il parcourut les pampas, dans tous les sens pour le compte de la coufédération Argentine, qui lui avait demandé un rapport sur la culture à introduire dans ces steppes herbeux ; la partie septentrionale de cette région était une terre à peine connue. Une fois entré dans la Patagonie, au froid climat, il fut obligé pour sa propre sûreté de prendre parti dans les luttes que se livraient les tribus ; il séjourna huit mois dans cette partie du continent. De Montevideo, il passa au Chili, d’où il se rendit en Bolivie ; il fit une exploration complète de ce dernier pays. Son long voyage, qui avait duré sept ans, se termina par le Pérou ; le Mexique, la Guyane et quelques parties du Sud-Amérique étaient restés en dehors de son itinéraire. D’Orbigny avait étendu ses observations sur une ligue de 775 lieues du nord au sud et sur une autre ligne de 900 lieues de l’ouest à l’est. Il était de retour en France en 1833. La Société de géographie de Paris lui décerna le grand prix ; l’Académie des sciences fit quatre rapports sur les travaux du voyageur naturaliste (zoologie, botanique, géographie, géologie), et, sur les conclusions favorables des rapporteurs, le gouvernement édita l’ouvrage d’Alcide d’Orbigny (1834-1847, 9 vol. in-4°, avec 500 planches coloriées). Cet ouvrage renferme un nombre considérable de cartes et de coupes géologiques ; on y reconnaît un savoir profond et varié ; le cadre en est presque encyclopédique. Il s’ouvre par une étude originale des races humaines du Sud-Amérique, des races non mélangées. Ce vaste travail se compose des parties suivan-

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tes : I. Homme américain, considéré sous les rapports physiologiques et moraux. Il forme trois races principales : 1° race ando-péruvienne des montagnes de la partie occidentale, divisée en trois rameaux : Péruviens, Araucaniens et Antisiens, et distribuée en neuf nations distinctes ; 2° race pampéenne des plaines du centre de l’Amérique depuis la Patagonie jusqu’à Moxos, divisée en trois rameaux : Pampéens, Chiquitéens et Moxéens, et distribuée en vingt-sept nations ; 3° race brasilio-guaranienne : Garibes ou Caraïbes, Guaranis, etc., habitant toute la partie orientale depuis les Antilles jusqu’à la Plata. On y ajoute les Aztèques (Mexicains) et les Huyscas, les Muzos du plateau de Bogota, ainsi que les Tuguerres de la province de Gauca. — II. Mammifères. — III. Oiseaux. — IV. Reptiles. — V. Poissons. — VI. Crustacés. — VII. Insectes. — VIII. Mollusques. — IX. Foraminifères. — X. Bryozoaires et zoophytes. — XI. Paléontologie : l’auteur y émet des vues nouvelles ; par exemple, le renouvellement successif des espèces à chaque époque géologique, par l’extinction des races existantes au moment de chaque nouvelle genèse. — XII. Géologie : cette partie est riche en faits intéressants. — XIII. Géographie. — XIV. Partie historique, relation du voyage. — XV. Botanique.

Voyages en Afrique de Clapperton, Oudney, Denham et Laurier (de 1822 à 1834).[modifier]

Ces noms sont inséparables ; les travaux de ces explorateurs se complètent, leurs recherches se tiennent, leurs voyages ne forment qu’un même voyage ; tous ces pionniers de la géographie africaine ont successivement péri sur le théâtre de leurs fatigues, après avoir épuisé le cercle des misères humaines. En 1822, le major Denham rejoignit à Tripoli le capitaine Clapperton et le docteur Oudney, et prit le commandement de l’expédition. Le bey leur fournit une escorte pour atteindre Mouzzouk, dans le Fezzan, où ils arrivèrent le 8 avril A peu de distance de Kouka, capitale du Bornou, ils rencontrèrent un prince ou marchand arabe, Bou-Khaloum, avec lequel ils firent leur entrée à Kouka, où ils furent reçus par un détachement d’honneur. Là, ils se séparent. Denham prend vers le sud et à l’est et côtoie le lac Tchad, qui, d’après lui, ne reçoit pas de grandes rivières à sa droite. Ses deux compagnons suivent dans l’ouest une vallée fertile et peuplée. Oudney y meurt ; mais Clapperton traverse bon nombre de villes et atteint Sakatou, la capitale, où il est accueilli par le sultan Bello, prince intelligent dont il reçoit beaucoup d’informations et qui manifeste un vif désir d’établir des rapports avec l’Angleterre. Quelques détails donneront une idée exacte de l’importance de cette expédition. Le lac Tchad est une espèce de Caspienne aux eaux douces, réservoir des rivières du Bornou, l’Ycou et le Chary, supposées l’une et l’autre avoir des communications avec le Niger ; le lac, situé dans le Bornou, a presque la forme d’un cœur ; il a plus de 220 milles de long ; sur ses rives croissent des graminées et des roseaux ; les éléphants, les hippopotames, les buffles y prospèrent. Denham a remonté la grande rivière Chary. Sur la frontière septentrionale du Bornou, séparé du Soudan par un désert sablonneux qui fut autrefois un immense lac salé, l’aspect du pays diffère de celui du pays de Bilma, le grand marché de sel du Soudan ; cette région nourrit des troupes d’antilopes, des poules de Guinée, des tourterelles de Barbarie. Le sultan Bello, chef de l’empire des Fellatas, possédait plusieurs grandes villes, Kanoli, Kasynah, Sakatou ; ce sultan disait à Clapperton que l’objet le plus merveilleux qu’il eût vu, c’était lui-même. Le cheik ou sultan du Bornou, ancien maître d’école, était le souverain d’un royaume de 2 millions d’âmes. Denham l’accompagna dans deux expéditions militaires, et il traversa ainsi, en payant de sa personne, des contrées fertiles et des populations belles et intelligentes. Le Bornou a des villes florissantes ; une industrie développée, un commerce immense lui font cette prospérité. Le cheik a une garde noire, armée comme les anciens chevaliers francs et maures. Après s’être retrouvés à Kouka, Denham revenant du lac Tchad, et Clapperton arrivant du Soudan, les deux explorateurs reparurent à Trîpoli le 26 janvier 1825. L’année suivante, chacun d’eux publiait une relation du voyage ; celle de Denham, élégante et facile, a été traduite en français. Les deux voyageurs avaient exploré une étendue de 700 nulles, de l’est à l’ouest, dans le centre de l’Afrique. En 1827, ils retournèrent aux mêmes périls. Un nouvel auxiliaire, Laing, parti de Tripoli et traversant le désert dans l’ouest du Fezzan, entre dans Tombouctou, où il périt traîtreusement. Denham, s’avançant de Free-Town à Fernando-Pô, où il rencontre Richard Lander, meurt de maladie, le 9 juin 1828. Clapperton, accompagné du capitaine Pearce, d’un chirurgien de marine, d’un dessinateur et d’un domestique de confiance, R. Lander, avait pris les devants. Après avoir débarqué au comptoir de Badagry ou Badagh, dans l’anse de Bénin, il s’était dirigé au nord-est pour aller à Kanoh. Passant par Katangha, capitale du grand pays de Yarbah, et par Bousa, sur le Niger, théâtre de la mort de Mungo-Park, il était arrivé à Kanoh et enfin à Sakatou, ville importante, située au confluent de plusieurs pe-

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tites rivières qui se jettent dans le Niger. Sou but, en rentrant à Sakatou, était de solliciter du sultan la permission de visiter Tombouctou et le Bornou. Mais tous les gens de l’expédition, sauf Clapperton et Lander, étaient morts en route. Clapperton lui-même fut emporté par la dyssenterie le 11 avril 1827, après avoir deviné que le Niger avait son embouchure, non dans un lac de l’est, mais dans le golfe de Guinée. Richard Lander, le serviteur intelligent de Clapperton, revint à travers mille dangers et publia la relation de ce voyage, d’après les papiers de son maître, mort dans ses bras. Cette relation, comme la première, a été traduite en français (1826-1829). Dans son second voyage, Clapperton a découvert la route la plus courte et la plus facile qui conduit dans les contrées populeuses de l’intérieur ; il est le premier qui ait complété l’itinéraire à travers le continent africain, depuis Tripoli jusqu’à Bénin. Cette ligne est appuyée sur des observations astronomiques. Le grand problème était résolu ; mais il restait encore à suivre et à vérifier les détails. L’honneur de découvrir et de déterminer finalement le cours du Niger était réservé à Richard Lander. Aidé de son frère, il repart en janvier 1830, sous les auspices du gouvernement anglais. Débarqué sur la côte de Guinée le 22 février, il arrive à Badagry le 22 mars. Reçu assez mal par le roi Adouly, il quitte des hôtes dangereux, qui font des sacrifices humains aux démons. Prenant à peu près la même direction que Clapperton, il s’avance jusqu’à Yaouri et, s’embarquant alors sur le Niger, il trouve à droite et à gauche divers Etats et, sur les rives du fleuve, des villes considérables, non dépourvues d’éléments d’industrie ; il débouche enfin, le 18 novembre, dans la mer, près du cap Formose, par la rivière Nun, qui n’est autre chose que la branche centrale du Niger. Il rentrait à Portsmouth le 9 juin 1831. L’éditeur Murray lui paya le manuscrit de sa relation (3 vol.) 1, 000 guinées. Richard Lander entreprit bientôt une seconde expédition pour le compte de quelques négociants de Liverpool, qui armèrent un bateau à vapeur, muni de canots, de manière à pouvoir remonter les divers affluents du Niger. Lander explora, en 1832 et 1833, le cours du Tschadda, du Brass et des autres branches ou tributaires du grand fleuve. Le navire s’étant ensablé, l’équipage monta sur un canot, qui fut attaqué par les indigènes. Un coup de feu atteignit Lander à la hanche ; l’intrépide jeune homme (il avait trente et un ans) mourut des suites de cette blessure, à Fernando-Pô, le 16 février 1834. Les deux officiers survivants de l’expédition, MM. Laird et Oldfield, publièrent la relation de ce voyage (1837, 2 vol.).

Voyage en Espagne, par Théophile Gautier (1843 et 1845).[modifier]

Ce récit parut d’abord sous le titre de Tra los montes, titre à moitié castillan, qui eût dû être remplacé par celui-ci : Tras las sierras (Par delà les monts). Mais l’étiquette du livre n’en fait pas la valeur. Le voyage de Th. Gautier remonte à l’année 1840. Les choses ont peu changé en Espagne, malgré les chemins de fer et nonobstant les émeutes militaires ; ce que le voyageur français a vu, d’autres pourront le voir encore. Tous reconnaîtront la sincérité de son récit et l’exactitude de ses descriptions. Bien qu’il place sa personnalité au centre du panorama changeant qui se déroule dans sa narration, l’auteur n’écrit pas pour raconter des aventures plus ou moins imaginaires. Il n’imite pas non plus ces explorateurs de sentiers battus qui ne font grâce au lecteur ni d’un incident de table d’hôte ni d’une mésaventure à la douane. Th. Gautier fait une promenade pittoresque, il voyage en artiste. Il entre en Espagne par le pont de la Bidassoa, et il en revient en s’embarquant à Valence. C’est à peine si, dans cet itinéraire, il pense une fois à l’Espagne politique, révolutionnaire. Tous ses regards, tous ses souvenirs sont pour l’Espagne de Calderon ou de Murillo. Ses illusions romantiques ne survivent pas toutes à cette étude sur place ; mais l’observation directe et attentive lui révèle des beautés réelles, et lui ménage des surprises qui valent bien les chimères de la poésie. Le voyageur devine en curieux et admire en amant. Il décrit en peintre, et parfois il ciselle en sculpteur. Tout devient tableau, et tout se présente en bas-relief ; rien n’est omis : les perspectives de montagnes, les paysages à demi africains, les vieilles cités andalouses et castillanes, les majestueuses cathédrales, les palais magnifiques, les promenades embaumées, les couvents sinistres, les cirques grandioses. Mais l’homme n’est pas sacrifié au marbre ou à la pierre. La jeune femme espagnole entortillée dans sa mantille noire ; le mendiant espagnol, qui fume sa cigarette avec la sérénité du juste ; le prêtre espagnol, à la silhouette terrifiante ou grotesque ; le bandit espagnol, poignard au flanc, escopette sur l’épaule, et le toréador, la plus belle et la plus énergique de toutes ces figures, traversent les scènes du récit. Le voyageur peint les combats de taureaux avec une verve, ua enthousiasme, une crudité de ton tellement saisissante, que la répugnance instinctive du lecteur se tait devant les horreurs de ce spectacle émouvant. L’Espagne du Nord le laisse en quelque sorte dans une indifférence relative ; l’admiration éclate, les transports, les ravissements redoublent quand

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il salue l’Andalousie, au ciel éclatant, des hauteurs de la sierra sauvage qu’il vient de gravir en côtoyant des précipices gigantesques. Cette Espagne africaine, si luxuriante et si embaumée, aux horizons chatoyants, se déroule comme un décor de fête à ses yeux émerveillés.Vues de près, Grenade et ses antiquités moresques, l’Alhambra et le Generalife, lui font retrouver en détail les illusions qu’il avait apportées dans son bagage littéraire. Un laurier-rose du Generalife, s’épanouissant comme un feu d’artifice végétal, inspire.au voyageur une page d’une précision plastique et d’un pittoresque merveilleux. Le talent descriptif convient de tout point à de tels aspects et à un tel pays. Jadis, pour les écrivains du siècle de Louis XIV, il suffisait d’un adjectif banal, d’un terme de convention (une beauté incomparable, un palais magnifique, etc.), quand ils voulaient caractériser un objet. Leurs successeurs de la fin du XVIIIe siècle, lesquels découvrirent la nature, ne firent plus de ces peintures indécises et ternes qui ressemblent à tout et à rien. Th. Gautier a fait faire un grand pas à la description physionomique des lieux, des cités, des monuments, des paysages, des costumes ; il a renouvelé cet art, en combinant les procédés de l’analyse avec la méthode synthétique ; il s’est créé un vocabulaire exact, particulier, expressif. Son Voyage en Espagne est plus qu’un récit amusant ; il vaut un tableau d’après nature. Il donnerait une image plus vive de la réalité et une idée plus haute de l’auteur, si Th. Gautier y avait intercalé les pièces de vers où il a fixé ses plus intimes impressions de poëte épris de toutes les belles choses. On a, il est vrai, la ressource de les lire dans ses Poésies complètes, où elles sont recueillies sous la rubrique : España.

Voyage de découvertes, par le lieutenant Charles Wilkes (5 vol. in-4°, avec atlas, Philadelphie, 1845).[modifier]

Ce voyage fut exécuté par ordre du gouvernement de Washington, pendant les années 1838, 1839, 1840, 1841 et 1842. Le gouvernement des Etats-Unisn avait pris jusnu’alors aucune part à ces grandes explorations maritimes qui profitent au commerce et à la science. L’expédition confiée au lieutenant Wilkes était en défaveur dans l’opinion publique ; plusieurs officiers avaient tour à tour refusé de s’en charger. Le lieutenant Wilkes réunissait les connaissances scientifiques et l’expérience du marin. Six navires, savoir : deux corvettes, un brick, un bâtiment de charge et deux petits bâtiments pilotes, furent attachés à l’expédition ; l’équipage, tant officiers que matelots, se composait de 627 hommes. Une commission civile, composée de deux dessinateurs, six naturalistes et un philologue, fut jointe à l’expédition. On munit la flottille de tous les instruments de précision nécessaires aux observations astronomiques et physiques : baromètres, hygromètres, thermomètres de toutes sortes, chronomètres, appareils magnétiques, pendule portatif. Le voyage avait pour objet : 1° d’explorer toutes les régions de l’océan Atlantique et du Pacitique qui se trouvent sur le parcours du commerce américain ; de recueillir tous les renseignements, toutes les données physiques, naturelles et politiques dont la connaissance pouvait servir à diriger ces entreprises avec plus d’avantages ; 3° de rechercher par voie scientifique de nouvelles terres pouvant fournir des points de relâche, ou des mers jusqu’alors ignorées offrant des champs d’exploitation encore vierges. Les instructions officielles traçaient un plan habile, où l’on reconnaît l’expérience pratique de l’Américain ; elles se résumaient en ceci : « Partant d’abord du port de Norfolk, situé vers 37° de latitude boréale, sur la côte orientale des Etats-Unis, descendre l’Atlantique du nord au sud jusqu’au cap Horn, en touchant aux principales stations des navires de commerce qui suivent cette route. Arrivée à cette extrémité australe du continent d’Amérique, l’expédition se partagera ; une partie restera à un mouillage sûr de la Terre de Feu et l’autre fera voile vers le sud, sur les traces de Cook et de Weddell, jusqu’aux latitudes australes les plus élevées qu’il sera possible d’atteindre. Au retour de cette croisière, l’expédition remontera la côte occidentale de l’Amérique jusqu’à Valparaiso, où toute la flotte devra rejoindre. De là, se diriger vers l’Australie, et se rendre au port de Sydney, en explorant toute l’étendue de la mer interposée. Sydney sera le point de départ d’une nouvelle croisière vers le sud, pour pénétrer dans les régions antarctiques, à l’ouest de la terre de Van-Diémen, jusqu’à la terre d’Enderby. Cette tentative terminée, remonter aux îles Sandwich ; puis, se porter sur la côte nord-ouest de l’Amérique jusqu’à la hauteur de la rivière Columbia, pour y explorer d’abord le littoral appartenant aux Etats-Unis, ensuite les côtes de la Californie, et principalement la baie de San-Francisco. Cette tâche remplie, se diriger vers la côte du Japon, en cherchant à reconnaître dans ces mers la route la plus courte et La plus sûre pour passer à la Chine et en revenir. Le retour aux Etats-Unis devra s’effectuer par les mers de l’Inde et le cap de Bonne-Espérance. » L’itinéraire suivi s’écarte peu de ce plan d’ensemble. Il suffira d’en faire connaître les points principaux, pour s’arrêter à un sujet de controverse que les résultats acquis par l’expédition ont fait naître entre les Etats- Unis d’une part, et la France et l’Angleterre d’autre part. Partant de Norfolk le 17 août le commandant Wilkes passe à Madère, aux îles du Cap-Vert, dévie sur Rio-Janeiro, visite l’embouchure du rio Negro, longe la côte orientale de la Patagonie et ancre à l’entrée orientale du détroit, de Magellan, sur la pointe nord-est de la Terre de Feu. Là, dans ce mouillage, il laisse ses plus gros bâtiments et en outre la commission scientifique. Le reste de la flottille se partage pour faire une double excursion dans la mer Australe : au nord-est, sur les traces de Weddell ; au sud-ouest, sur celles de Cook ; Wilkes et son second, Hudson, dirigent ces deux croisières. On éprouve toutes les difficultés et les résistances prévues : brouillards épais, banquises énormes, tempêtes effroyables. L’un reconnaît la grande terre dite de Palmer ou de Graham, située au sud de l’archipel appelé la Nouvelle-Shetland, et l’expédition rentre au mouillage de la Terre de Feu le 27 mars 1839. L’autre, courant des dangers pareils, mais rencontrant d’autres obstacles, n’obtient pas plus de succès ; il aperçoit plusieurs fois le phénomène de l’aurore australe ; au retour, il se dirige sur Valparaiso, le rendez-vous prévu de la flottille. Un petit bâtiment de Wilkes se sépare de lui, en tournant la cap Horn, et se perd corps et biens. Après avoir réparé ses avaries à Valparaiso, la flottille côtoie le Chili et le Pérou pendant les mois, de mai, juin et juillet ; elle emploie le reste de l’été à faire des explorations hydrographiques dans les archipels de la Polynésie méridionale. Le 28 novembre, tous les bâtiments sont réunis au port de Sydney. On fait de nouveaux préparatifs pour entreprendre une incursion dans la mer Australe. On apprend la prochaine arrivée de sir James Ross ; bien que les vaisseaux soient mal disposés et trop faibles, on se résout à tout risquer. La flottille part de Sydney le 29 décembre 1839, et la commission scientifique reste à terre. L’un des bâtiments de Wilkes rencontre le vaisseau de Dumont d’Urville, dont les signaux d’amitié, ne sont pas compris. Wilkes, pressé d’arriver le premier, marche à toutes voiles ; il suit le contour du cercle antarctique, du 16 janvier au 17 février 1840 ; il croit découvrir un continent austral, mais il ne met pied qu’une fois, par 66° 45’de latitude et de longitude orientale. Il rentre le 11 mars à Sydney, après avoir échappé comme par miracle à divers dangers. L’existence d’un continent austral n’est encore qu’une hypothèse ; sous ces hautes latitudes, les apparences sont trompeuses, et le lieutenant Wilkes a pris parfois l’illusion optique pour la réalité. Ses prétentions sont donc exagérées ; au reste, il a suivi le même itinéraire que Dumont d’Urville, lequel a découvert la terre Adélie quelques jours avant Wilkes. Toutefois, l’expédition américaine a accompli des travaux d’un mérite réel et suffisant. Elle a révélé des faits importants de physique générale et enregistré une foule de détails curieux ou utiles à connaître. L’itinéraire ultérieur de l’expédition est conforme à la marche tracée par le plan officiel.

Voyage au Darfour, par le cheik Mohammed Ibn-Omar-el-Tounsy (Paris, 1845-1850).[modifier]

En 1803, Mohammed, un Arabe natif de Tunis, rencontra par hasard en Egypte le marchand Ahmed-Badaouy, se rendit avec lui jusqu’à Sarf-el-Dadjadj et fit un assez long séjour dans le Darfour. En 1805, il visita le mont Marrah, habité par une population à peau très-noire, population indigène, brutale et superstitieuse, presque sauvage, entièrement étrangère à la langue et aux habitudes arabes. L’ouvrage de Mohammed-el-Tounsy est précède d’une introduction dans laquelle il présente son histoire et celle non moins romanesque de sa famille. Il commence par un aperçu historique des événements qui se sont accomplis dans le Darfour depuis l’avènement de l’aïeul du sultan régnant en 1805 ; il se termine par une description assez détaillée du pays, complétée par des notions sur les pays adjacents. Le cheik assigne au Darfour une étendue en longueur de cinquante journées de marche sur une largeur d’environ dix-huit. Le gouvernement du Darfour n’est qu’un despotisme sans limites ; les bouffons de la cour, danseurs, baladins et virtuoses, exercent aussi les fonctions d’exécuteurs publics. Le débordement des mœurs dépasse toute idée. Le cheik décrit les costumes des habitants et fait connaître les animaux et les végétaux de la contrée, entre autres le baobab, non moins utile que le dattier par ses usages multiples. Connaissant parfaitement la langue arabe, respecté partout comme chérif et uléma, le cheik a pu recueillir sur le Darfour et sur les pays voisins une foule de renseignements instructifs. Si les recherches scientifiques, si les observations astronomiques font défaut dans sa relation, en revanche on n’y trouve pas d’idées préconçues, et son ouvrage, comblant une lacune regrettable, doit être accueilli avec reconnaissance. Le docteur Perron, qui l’a traduit et publié dans le texte original, a vérifié le récit du cheik en interrogeant d’autres voyageurs arabes, qu’il a connus dans un séjour de quatorze années en Egypte.

Voyages de L. Leichhardt en Australie (Londres, 1847).[modifier]

Leichhardt, naturaliste, Prussien d’origine, doué d’une intelligence remarquable et d’un courage à toute épreuve, avait

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recueilli une riche collection d’histoire naturelle dans la Nouvelle-Galles du Sud, quand les autorités coloniales de l’Australie lui confièrent, en 1844, la conduite d’une expédition destinée à reconnaître par terre le pays compris entre Moreton-Bay et Port-Essington. L’expédition dura quinze mois ; elle coupa obliquement tout le nord-est de l’Australie, sur une longueur directe de plus de 3, 000 kilomètres, à travers des pays pour la plupart inexplorés. Leichhardt, encouragé par ce succès, projeta de traverser l’Australie tout entière dans sa plus grande longueur, de l’est à l’ouest, une distance de 4, 000 kilomètres au moins. Nul voyageur n’avait pu même approcher des parties centrales du continent australien, immenses étendues de désert sans eau. L’expédition partit de Brisbane, sur la baie Moreton, au commencement de 1848, munie d’instruments et de provisions pour deux années. Jamais on ne l’a revue. Les dernières nouvelles que la colonie ait reçues étaient datées du mois d’avril et écrites de la rivière Cagoon, à environ 300 milles à l’ouest de Brisbane. Un sombre mystère planait sur la destinée de l’intrépide Leichhardt. Des rumeurs recueillies parmi les tribus de l’Ouest faisaient supposer un massacre. Dix-sept ans après, la découverte d’initiales gravées sur un arbre fit élever des doutes à ce sujet. Une souscription.publique et les subsides de diverses sociétés permirent d’organiser une expédition, qui dirigea ses recherches dans le bassin du golfe de Carpentarie. Les deux chefs, Mac-Intyre et Stewman, étant morts l’un après l’autre, Barnett prit le commandement de l’entreprise. Que Leichhardt et sa troupe aient succombé par suite des fatigues et, du manque d’aliments, de la disette d’eau principalement, ce point ne saurait être mis en doute. L’infortuné explorateur du continent australien avait reçu des Sociétés de géographie de Paris et de Londres deux médailles d’or, au moment où il entreprenait sa seconde expédition.

Voyage en Abyssinie, par Th. Lefebvre (1847-1850, 5 vol. in-8°, avec atlas).[modifier]

L’auteur a eu un avantage considérable sur la plupart des voyageurs qui ont visité l’Abyssinie : il n’a pénétré dans ce pays qu’après eu avoir appris parfaitement la langue. Sa mission était officielle ; elle a duré cinq années. M. Lefebvre partit en 1838, accompagné de deux naturalistes’et d’un jeune négociant. La relation de son voyage s’ouvre par un travail à part, par un large tableau des institutions de l’Abyssinie. Dans cet exposé, l’auteur examine d’abord l’Etat avec son pouvoir religieux et son pouvoir politique ; puis la famille avec ses droits et ses coutumes ; enfin, l’individu et les différentes races de la contrée, leurs mœurs, leur caractère, leurs traditions, leur poésie. Les habitants des hautes terres sont chrétiens, mais quelque peu juifs (un auteur allemand place en Abyssinie le berceau du peuple Israélite) ; sur le littoral de la mer Rouge, les Abyssins sont musulmans ; les Crallas, occupant les frontières méridionales, pratiquent un fétichisme particulier. Les chrétiens suivent les rites de l’Eglise cophte schématique d’Alexandrie ; leur patriarche ou abonna est toujours un étranger ; à côté de ce chef spirituel, il y a un autre dignitaire, Vetchigni, prêtre non. marié, qui le contre-balance ; il a la haute main sur les corporations religieuses et sur la magistrature. Le gouvernement est à la fois féodal et absolu ; mais le lieu fédéral est rompu ; il y a.trois grands districts, l’Amarah, le Tigré et le Choa. Il n’y a plus que des chefs de parti, ras, en présence d’un chef qui vise à la suprématie. Tout le territoire est divisé en fiefs militaires. La première dignité militaire est celle de ras ; la première dignité civile est celle de grand juge. Dans le code, à la fois spirituel et temporel, on, reconnaît un amalgame de prescriptions mosaïques, chrétiennes et musulmanes, et des Institutes de Justinien. La famille est fortement organisée : elle constitue un Etat dans l’Etat ; le père a droit de vie et de mort sur les enfants. On distingue plusieurs races ou tribus, bien séparées par leur origine et par leur physionomie ; elles offrent souvent des types purs, corrects, remarquables par l’élégance du profil et par la rectitude des lignes du visage. D’une nature insouciante et gaie, l’Abyssin est résigné dans les revers, laborieux au besoin, facile à émouvoir quand on excite sa vanité, en général fort ignorant et très-superstitieux. Il n’a aucune notion mathématique ; chez lui, les arts et les sciences sont dans l’enfance. La poésie est représentée par des trouvères, en même temps acteurs et jongleurs. Après cet exposé vient le récit du voyage, où les traits de mœurs ne font pas défaut. M. Lefebvre ne fait que traverser l’Egypte, et il est frappé des grandes choses accomplies par Méhemet-Ali ; il admire la calme et solennelle beauté des rives du Nil, le long desquelles s’étale la plus triste misère humaine. Il remonte le Nil jusqu’à Kéné, entrepôt important des céréales de la haute Egypte. De là, il se rend à Cosséir, port commercial en voie de prospérité, bien qu’il soit entouré d’un sol sablonneux, privé d’eau potable et affligé d’une chaleur suffocante. Une goëlette conduit le voyageur à Djeddah, cité de 10, 000 âmes, le port de La Mecque. La population de cette ville augmente, quand les navires anglais amènent les

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pèlerins, à qui les capitaines rendent souvent le retour impossible par une surélévation excessive du prix de passage. A quelques lieues de Messoah, petite ville occupée par des races différentes, il franchit les frontières de l’Abyssinie ; le spectacle est grandiose : un rideau de hautes montagnes encadre des gorges profondes et les pentes escarpées du Tarenta. Magnifique nature, mais population misérable. Pour se mettre en appétit, ces gens-là mangent 1 ou 2 livres de chair crue et palpitante. Le voyageur arrive auprès du puissant Oubié, qui s’est rendu maître à peu près absolu de tout le Tigré, soit par ruse, soit par violence. Ce chef fait à M. Lefebvre une réception solennelle, et lui propose de se charger d’une lettre pour le roi des Français ; M. Lefebvre lui demande de conclure un traité, stipulant la cession à la France de la baie d’Ainphilah ; Oubié n’est pas le possesseur de cette baie, mais il s’engage a la conquérir. Muni de la lettre d’Oubié, le voyageur repart pour la France, en compagnie de quelques Abyssins. Par malheur, cette négociation tombe au milieu des complications politiques de 1840. Louis-Philippe rend présents pour présents, et M. Lefebvre reconduit les Abyssins, frappés d’une admiration naïve. De retour au Tigré, il assiste à la lutte dramatique d’Oubié contre ses compétiteurs. Parcourant les principaux districts de l’Abyssinie, il s’aventure dans la vallée de Ficho, qu’enrichit un vaste lac de sel ; cela change souvent de plan et de forme ; il s’enfonce, se soulève ou bien se déplace. Le sel représente le numéraire. M. Lefebvre s’avance dans le royaume de Choa et assiste, malgré lui, à une bataille sanglante. Au retour, après avoir perdu presque tous ses compagnons de route, victimes du climat abyssin, il voit le docteur Petit enlevé dans les flots du Nil par un crocodile. M. Lefebvre a rapporté les collections d’histoire naturelle, les dessins, les observations de physique et de géographie de ses collaborateurs, et il les publie dans son ouvrage. Le troisième volume renferme les notions recueillies sur l’histoire, la géographie, l’ethnographie, la langue et l’archéologie de l’Abyssinie ; les tomes IV et V, réservés à la partie botanique, sont de M. Richard, de l’Institut. Le deuxième volume a pour appendice un document fort étendu sur le commerce de la mer Rouge et sur l’avenir de ce golfe-canal. Depuis la défaite et la mort tragique du négous Théodoros, l’état politique de l’Abyssinie doit être redevenu le même qu’en 1840. Le consciencieux ouvrage de M. Lefebvre (qui est retourné en Abyssinie en 1354) conserve donc tout son intérêt rétrospectif ; les savants et les curieux peuvent y trouver la solution de maintes questions restées obscures ou indécises jusqu’au jour de sa publication.

Voyage d’exploration sur l’Euphrate et le Tigre, par le colonel F. R. Chesney (Londres, 1850-1868, 3 vol. in-8°).[modifier]

En visitant l’Orient, le capitaine Chesney (depuis général) conçut l’audacieux projet de résoudre, au moyen de la vapeur, le problème d’une communication directe avec les établissements de l’Inde, soit par l’Euphrate, soit par la mer Rouge. Il fallait d’abord comparer les deux voies, estimer le parcours des deux itinéraires. En premier lieu, il parcourut la mer Rouge, et il trouva qu’un steamer pouvait effectuer en vingt et un jours la traversée de Suez à Bombay. Traversant ensuite les déserts de l’Arabie et de la Palestine, il atteignit l’Euphrate à Aua, et, faisant construire un radeau, il descendit l’Euphrate sur une étendue de 800 milles, jusqu’au golfe Persique (janvier 1831). Il revint en Europe par la Perse, l’Asie Mineure, le haut cours de l’Euphrate et le pays compris entre les rives de ce fleuve et les ports de la Méditerranée. Non seulement il avait dressé la carte de l’Euphrate, mais encore il s’était occupé d’une exploration détaillée des rivières de la Susiane. Il vérifia dans cette étude préliminaire un fait rapporté par les anciens auteurs et affirmé par quelques voyageurs modernes, la rapidité du courant du Tigre plus grande que celle de l’Euphrate. Le gouvernement anglais ouvrit au colonel Chesney un crédit de 500, 000 francs pour une expérience définitive (1834). Deux bateaux à vapeur, des ingénieurs, des ouvriers, un détachement d’artilleurs d’élite furent mis au service de l’expédition. Le but était le même que celui de la première entreprise de Chesney. Arrivée en Egypte au commencement de l’année l’expédition éprouva des retards suscités par le mauvais vouloir d’Ibrahim-Pacha. Elle ne put commencer qu’en mars 1836 ses opérations. Le ministère anglais, connaissant tout le prix du temps, envoya à Chesney de sages instructions, auxquelles on se conforma. Elles contribuèrent autant que l’habileté du chef de l’expédition au succès de l’entreprise. Les bateaux remontèrent l’Oronte depuis son embouchure et furent transportés par terre jusqu’à la ville de Bîr, sur l’Euphrate, fleuve qu’ils descendirent jusqu’à son embouchure. L’expédition termina son œuvre par des excursions à travers l’Arabie, de la Méditerranée jusqu’à l’océan Indien. Cette expérience fut complète, décisive ; la route commerciale entre l’Inde et l’Angleterre était ouverte. En 1856, le colouel Chesney fut encore chargé par lord Palmerston d’etuuier le tracé d’un chemin de fer qui re-

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lierait l’ancien port de Séleucie à l’Euphrate. Diverses causes s’opposeront longtemps peut-être à l’exécution de ce projet. Ingénieur habile et actif, le colonel Chesney s’est montré déplorable historien. Son ouvrage a été longuement élaboré ; bien que l’expédition n’eût pas un but scientifique, il expose des résultats très-importants pour la science, des faits présentés avec ordre et méthode, de nombreux détails sur l’histoire et sur la géographie de l’Orient. Mais on ne demandait pas à l’auteur un tableau historique des pays qu’il a traversés ; il devait donner d’abord la relation de son voyage, le compte rendu de ses travaux ; au lieu de cela, il n’a publié qu’un discours préliminaire, une introduction d’une étendue démesurée.

Voyage sur la côte et dans l’intérieur de l’Afrique occidentale, par H. Hecquard (1853, in-8°).[modifier]

Lieutenant de spahis, M. Hecquard commandait le fort de Bakel, sur le haut Sénégal, en 1846. C’est là qu’il ressentit un vif désir de pénétrer dans la haute région qui s’étend à l’est du Sénégal. M. Bouët-Willaumez, gouverneur de la colonie, donna à son projet un plein assentiment. Ce voyage promettait d’être utile à la science et aux intérêts commerciaux. Le but de M. Hecquard était d’étudier la configuration des terres élevées où le Sénégal, la Gambie et le Dhiohba ont leurs sources, de voir la région de montagnes que les indigènes désignent sous l’appellation générique de Kong, de déterminer ce que c’est que ces montagnes (aucun voyageur ne les a vues) et d’en reconnaître exactement la hauteur, la direction et la fonction physique. Le lieutenant devait s’efforcer de gagner le bassin supérieur du Dhioliba pour arriver à Ségo, et même descendre de Ségo à Tombouctou. Ce programme d’exploration n’a pu être rempli jusqu’au bout. M. Hecquard ue put même atteindre le Dhioliba. En 1850 et 1851, il parcourut un cercle sur la Gambie, la Casamance et le haut bassin du Sénégal ; il recueillit d’excellentes notions, vit des territoires nouveaux et rapporta les éléments d’une des meilleures relations de la région sénégambienne. Le voyageur fut deux fois dévalisé ; il ne reçut un accueil bienveillant que dans le royaume de Fouta-Dialon, qui jouit, d’une organisation sociale régulière. Les tribus nègres du littoral africain sont les plus dépravées, parce qu’elles ont ajouté à leurs vices propres les vices européens. A mesure que l’on s’enfonce dans le pays, ou trouve des éléments d’harmonie et de régularité de plus en plus nombreux. Les tribus qui professent l’islamisme sont plus civilisées que les peuplades encore attachées au fétichisme. Dans le centre de l’Afrique, l’islamisme, ailleurs en décadence, est eu plein progrès.

Voyage dans le nord de la Bolivie, par le docteur H.-A, Weddell (Paris, 1853).[modifier]

Le docteur Weddell avait déjà fait une première excursion eu Bolivie, à la recherche des arbres qui produisent le quinquina. Il avait rapporté un peu de sable contenant des paillettes d’or. En 1851, l’administration du Jardin des plantes lui confia une mission scientifique ; elle le chargea spécialement d’étudier le rio Tipuani, torrent d’une longueur de trente lieues, qui descend des Cordillères à l’Amazone. Arrivé à Chagres, il traversa l’isthme de Panama, visita Guayaquil, puis gagna un plateau désert entre Lima et Tacha. A 4, 500 mètres d’altitude, le voyageur assista à un tremblement de terre. Après avoir traversé La Paz et les Cordillères, il suivit le cours du Tipuani, torrent aux bords escarpés, jusqu’aux plages aurifères. Ces sables sont riches ; l’exploitation, assez mal entendue, en est fructueuse. A la saison des pluies, M. Weddell retourna à La Paz, en faisant le voyage par eau, au lieu de tenter une seconde traversée des montagnes. La relation de M. Weddell a une valeur multiple. Naturaliste, il fait connaître la Bolivie, son terrain, la nomenclature de ses végétaux et de ses animaux. Il considère sous tous leurs aspects les plantes, les animaux, les minéraux. Sa qualité de savant ne lui a pas fait perdre de vue les mœurs et les usages. Il nous apprend que les Boliviens sont passionnés pour les combats de coqs et qu’ils mangent en bouillie une argile onctueuse qui remplace le chocolat. Il signale un impôt de capitatiou qui pèse sur les Indiens comme une cause permanente de révolte, etc.

Voyages de X. Hommaire de Hell (1844-1847 et 1854-1860).[modifier]

Géologue, Hommaire de Hell a exploré au point de vue scientifique le bassin de la mer Noire et une partie du bassin de la mer Caspienne. Ses voyages, comme ses relations, sont au nombre de deux. Le premier se place entre les années 1835 et 1842 ; le second a eu lieu de 1846 à 1848. Son but était de reconnaître la constitution géologique de la Crimée et celle des steppes de la Nouvelle-Russie, afin de résoudre la question, déjà débattue, de la rupture du Bosphore et de l’ancienne communication de la mer Noire et de la mer Caspienne ; en d’autres termes, il se proposait d’étudier sous leurs différents aspects les vastes contrées qui s’étendent entre le Danube et la mer Caspienne jusqu’au pied du versant septentrional du Caucase. Explorant d’abord les environs de Constantinople, il y constata, l’existence de plusieurs mines de charbon, aujourd’hui exploitées. Se rendant ensuite à Odessa, il passa cinq années dans la Russie méridionale, qu’il sillonna en tous sens, suivant le cours des fleuves et des rivières, visitant toutes les côtes septentrionales de la mer Noire, de la mer d’Azow et de la mer Caspienne, étudiant le régime des eaux et mesurant le relief du sol, on bien parcourant, pour le compte du gouvernement russe, la province d’Iékatérinoslaw, la Bessarabie et le pays des Cosaques. Sur les bords du Dnieper, auprès des cataractes, il découvrit une mine de fer. La dépression de la mer Caspienne fut l’objet d’un grand nombre d’observations. Ces recherches et ces études marchaient parallèlement avec d’autres enquêtes, soit ethnologiques, soit économiques, En 1846, le gouvernement français l’ayant chargé d’explorer les pays avoisinant la mer Noire et la mer Caspienne au triple point de vue de la géologie, de la géographie et de l’histoire, Hommaire de Hell commença par étudier les rivages méridionaux, de la mer Noire. Outre le nivellement du Bosphore et la direction des courants, il se proposa la solution d’un problème déjà abordé dans l’antiquité : un canal de communication entre le golfe de Nicomédie et la mer Noire est-il praticable ? Hommaire de Hell se prononce en faveur de cette hypothèse. Dans l’Arménie et sur le territoire persan, il eut à s’occuper d’un canal de dérivation à construire ; il navigua sur l’Euphrate, et il passa par les véritables portes Caspiennes ; il découvrit, près de Laskirt, d’immenses ruines. Ce voyage, arrêté par la mort de l’infatigable explorateur (août 1848), n’a pu produire tous les fruits qu’on pouvait en espérer. Les deux relations de ces voyages ont été écrites en partie par Mme Hommaire de Hell, qui avait accompagné son mari dans sa première mission. La première, intitulée Voyage dans les steppes de la mer Caspienne, le Caucase, la Crimée et la Russie méridionale (1844-1847, vol. in-8°, avec atlas), est plus pittoresque que scientifique dans les deux premiers volumes, consacrés à la description des lieux et aux usages des peuples ; il y est question toutefois de la constitution du pays, de l’administration, de l’industrie, du commerce, etc. Le troisième volume, exclusivement scientifique, traite de la topographie, du climat, des produits végétaux, de la géographie physique et historique, de l’hydrographie et de la géologie des contrées que baignent les mers Noire et Caspienne. La deuxième relation, intitulée Voyage en Turquie et en Perse (1854-1860, 4 vol. in-8°, plus un album de pl.), comprend trois volumes pour la partie historique et un volume pour la partie scientifique ; les dessins de l’atlas, sites, costumes, monuments, sont dus à M. J. Laurens, peintre qui avait accompagné Hommaire de Hell dans son dernier voyage. Les pages descriptives écrites par Mme Hommaire de Hell, pages d’un style élégant et agréable, ont formé un volume à part, réimprimé en 1860 et 1869.

Voyage de Mac Clure aux mers arctiques (Londres, 1856, in-8°).[modifier]

Ce voyage a pris date dans l’histoire des navigations célèbres ; c’est le capitaine Mac dure qui a découvert le passage nord-ouest, et le premier il a pénétré de l’océan Pacifique dans l’océan Atlantique en contournant l’extrémité septentrionale du continent américain. Mac Clure avait fait un premier voyage en 1836 sous les latitudes polaires, avec Gr. Back, et il avait accompagné, en 1848, James Ross, allant à la recherche de l’expédition de Franklin, jusqu’au détroit de Barrow. En 1850, l’amirauté anglaise organisa une nouvelle expédition destinée à rallier l’équipage de Franklin, en se dirigeant par le détroit de Behring vers l’île Melville. Deux navires, l’Entreprise, capitaine Collinson, et l’Investigator, capitaine Mac Clure, partirent de Plymouth le 20 janvier 1850, munis de provisions pour trois années. Séparé de son collègue par un coup de vent dans le’détroit de Magellan, Mac Clure le devança. Doublant la pointe Barrow, le cap Bathurst, le cap Parry, il s’engagea avec résolution le long du continent américain, à l’est, dans un chenal où des barques seules avaient passé avant lui. Les Esquimaux eurent des rapports fréquents avec son navire. A 50 milles au delà du cap Parry, il découvrit l’île Behring, puis une autre terre séparée de la première par un détroit. Il lui donna le nom de terre du Prince-Albert, et au détroit celui de détroit du Prince-de-Galles ; mais les marins et les géographes lui ont substitué le nom de Mac-Clure ou de l’Investigator. Le navire avait purcouru un espace de 900 à 1, 000 milles, complètement inconnu. Cerné par les glaces dès le 30 septembre 1850, Mac Clure resta dans cette position pendant trois années. L’été suivant, il fit des excursions et des chasses sur les terres nouvellement découvertes. Dans une reconnaissance dirigée par terre jusqu’au détroit de Bank, il constata l’existence du passage nord-ouest ; le détroit de Mac-Clure communiquait avec les eaux de l’archipel. Quant à la découverte des débris de l’expédition de J. Franklin, elle était réservée au capitaine Mac Clintock, en 1859. L’Investigator fit de vaines tentatives pour déboucher au nord du détroit. Sa navigation autour de l’île de Behring fut périlleuse ; on dut s’ouvrir un chemin a travers les glaces, au moyen de la mine. Arrivé dans le détroit

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de Bank, Mac Clure hiverna à la baie de Merci. En 1852, il se rendit en traîneau sur l’île Melville, dans l’espoir d’y trouver un dépôt de provisions. Cette attente fut déçue ; l’avenir s’annonçait sous de fâcheux auspices. Au printemps suivant (1853), le lieutenant Prim et le capitaine Kellet, venus à Winter-Harbour, sur l’île Melville, rencontrèrent les gens de l’Investigator. Mac Clure leur confia ses malades et ses infirmes et revint à sa station pour y attendre la rupture des glaces. Le 3 juin 1853, il dut abandonner l’Investigator ; il hiverna à bord des vaisseaux du capitaine Kellet, stationnés à l’île Melville. Ces navires durent être abandonnés à leur tour. Les équipages se rendirent sur la glace à bord du Nord-Star, qui les ramena en Angleterre (octobre 1854). En pénétrant du détroit de l’Investigator dans celui de Barrow, c’est-à-dire dans l’océan Atlantique, Mac Clure avait découvert le passage nord-ouest. Une récompense nationale de 5, 000 livres sterling lui fut accordée. Dans cette expédition, les navigateurs anglais constatèrent un fait géologique d’un grand intérêt : l’archipel arctique offre aux regards de hautes collines de bois fossiles entassés, les uns décomposés, les autres stratifiés, les autres minéralisés. Ces montagnes ligneuses déroulent en quelque sorte un chapitre de l’histoire des formations géologiques. Les ossements abondent dans les terrains arctiques.

Voyages et recherches en Chaldée et en Susiane, par W.-K. Lofius (Londres, 1857).[modifier]

Les frontières qui séparent la Turquie de la Perse étaient restées dans un état incertain ; les discussions soulevées à ce sujet menaçaient de dégénérer en hostilités ; la Russie et l’Angleterre interposèrent leur médiation ; une commission mixte de quatre plénipotentiaires fut chargée d’établir la ligne de démarcation, et ses travaux se prolongèrent de 1849 à 1852. M. Loftus fut attaché comme géologue à la mission du représentant anglais, le colonel Williams, le défenseur de Kars. Après avoir traversé la mer Noire et le mont Taurus, il rejoignit la commission anglaise à Mossoul, le 5 avril 1849, et arriva à Bagdad, lieu de rendez-vous convenu, le 5 mai. En attendant la présence du commissaire turc, il fit une excursion vers les ruines de Babylone. Traversant le désert, large de 50 milles, qui s’étend depuis Bagdad jusqu’aux ruines de Babylone, il reconnut les vestiges de nombreux canaux. Ensuite il détermina remplacement de Babylone, indiqué par d’immenses massifs de briques. De là, il alla explorer avec soin la partie occidentale de la Chaldée, région riche en souvenirs importants. Il visita la ruine imposante de Birs-Nemrod, vaste et haute agglomération de briques dont le faîte est vitrifié, ce qui s’explique aisément ou parce qu’elle servait de phare, ou parce qu’elle servait d’autel dans les grandes cérémonies ; dans les deux cas, on y devait brûler du naphte, une huile minérale. Eu explorant le grand lac de Bahr-Nedjef, M. Loftus reconnut dans les marais qui l’entourent les canaux naturels de l’Euphrate occidental ; puis il visita Koufah, Nedjef, Kerbela. Ces deux dernières villes sont les nécropoles de la Perse actuelle. On y transporte des cadavres de toutes parts ; c’est un spectacle repoussant. Nedjef possède une magnifique mosquée, dont l’accès est interdit par le fanatisme des habitants. De retour à Bagdad, M. Loftus s’enfonça dans l’intérieur de la Babylonie, terre alors inconnue. Il y trouva encore de nombreuses traces d’anciens canaux. Ce sol est aujourd’hui tour à tour inondé ou desséché ; les débordements du Tigre et de l’Euphrate le stérilisent après l’avoir fécondé. L’homme a perdu, par sa faute, une de ses plus belles conquêtes sur la nature. Le voyageur anglais a exploré plus tard une seconde fois ces mêmes contrées. Il révèle le nom et la situation de plusieurs villes importantes de l’ancienne Babylonie. En général, il ne subsiste que d’immenses massifs de briques. Il ne reste qu’un temple assez bien conservé. M. Loftus croit que Nifar représente Babel. Il a trouvé d’autres ruines à Hamman, à Mugeyer, à Warka, où il a exécuté des fouilles en 1854. Ce lieu était la nécropole de Ninive, de Babylone, etc. Après avoir recueilli des inscriptions cunéiformes, des tablettes, des médailles, des fragments de sculpture, M. Loftus quitta les bords de l’Euphrate, traversa le désert jusqu’à Basrah (Bassora) et se dirigea vers les principales villes de la Susiane. Cette exploration complète celles de MM. Botta, Flandin, Layard, Place, Oppert, qui ont fait des découvertes si importantes en Mésopotamie.

Voyages et recherches d’un missionnaire dans l’Afrique méridionale, par David Livingstone (Londres, 1857 et 1865).[modifier]

Missionnaire protestant, le docteur Liviugstone s’était proposé un triple but : propager l’Evangile, conquérir de nouvelles données à la science et enfin nouer avec des peuples inconnus des relations avantageuses pour sa patrie. Son premier voyage, effectué de à 1856, avait pour but déterminé l’exploration de la vaste région de l’Afrique australe marquée inconnue sur les cartes, et qui s’étend entre l’équateur et le Capricorne. S’étant installé pendant six mois dans le pays des Bakouains et initié au langage, aux

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lois, aux mœurs de ces tribus, il partit vers le nord, en compagnie de MM. Murray et Oswell, le 1er juin 1849. Il avait pour objectif le lac Ngami, supposé au delà du grand désert de Kolohari. Les Bakouains sont un peuple pasteur, doux, intelligent et reconnaissant des services qu’on leur rend. Le voyageur ne procédait pas comme un sectaire prédicant. Il marchait en conciliateur, en apôtre de l’humanité et de la civilisation ; il alliait le commerce et l’apostolat. Après avoir traversé le pays des Boërs indépendants, peuplade habituée au pillage, et le désert de Kolohari, région qui n’est nullement stérile, il arriva, en suivant les bords de la Zouga, au lac Ngami. Ce lac est à cent vingt lieues de Kolobeng ; il a de 65 à 100 milles géographiques de circonférence. La nouvelle de cette découverte devait produire une grande sensation dans le monde savant. Le lac Ngami, situé par le 8e degré de latitude sud, a depuis été exploré par le Suédois Anderson, qui, dans un récit plein de verve, en a fait connaître les immenses ressources. Retournant vers le sud, Livingstone y prit un repos de quelques mois. Il se remit en route vers le nord avec des guides ; il arriva chez les Makololos. Le chef de cette tribu, jadis vaincu par une autre, s’était établi sur les bords du Zambèze ; vainqueur de quelques peuplades voisines, il était devenu maître d’un immense territoire et suzerain d’un grand nombre de tribus. Le voyageur anglais découvrit en juin 1851 une partie du grand fleuve central, le Zambèze, tout à fait ignorée des géographes. Ce fleuve navigable et qui se jette dans le canal de Mozambique traverse le centre africain dans sa partie méridionale, du nord-ouest à l’est, et paraît être appelé, comme le Niger au nord, à servir de canal pour introduire la civilisation moderne dans ce continent mystérieux. Le pays des Makololos, où Livingstone trouva un excellent accueil, est une terre fertile, bien arrosée, coupée de rivières navigables, de montagnes peu élevées, de vallées luxuriantes, de forêts séculaires, riche en mines abondantes et en nombreux troupeaux. L’industrie des indigènes est relativement assez avancée. Comprenant qu’il importait de trouver une voie sûre pour les commerçants et les missionnaires et d’établir un centre d’opérations pour détruire la vie sauvage et la traite des nègres, il se décida à tenter une exploration à travers tout l’intérieur du continent entre l’est, l’ouest et le midi. De retour au Cap en avril 1852, Livingstone embarqua sur un navire anglais sa femme et ses enfants. Il partit pour la quatrième fois le 8 juin, dans l’intention d’atteindre Saint-Paul-de-Loanda, sur la côte occidentale de l’Océan. Franchissant la rivière Orange, il arriva à Kuruman, longea le désert de Kolohari et arriva chez les Bakouains le 31 décembre 1852. Livingstone parle rarement et brièvement de ses souffrances et des périls qu’il courut. Renversé par un lion, il échappa à la mort, et il se vengea.de son ennemi en traitant de lâche ce grand carnassier. Il trouva en usage chez une peuplade les phratries de Sparte. Il arriva à Linyariti chez les Makololos. Ce peuple est composé de deux races, les vainqueurs et les vaincus ; il connaît l’agriculture et l’industrie, et il a le goût du commerce. Parvenu à Katonga, il reconnut un pays plat, rendu des plus fertiles par les travaux des termites. Le Zambèze est là un fleuve d’une rare beauté, arrosant de nombreux villages dont la population est industrieuse. Mais plus loin, les mouches tset-sés, mortelles pour les bœufs, les vaches, les chevaux et les chiens, font rebrousser chemin au voyageur. Il redescendit le fleuve, prépara une expédition vers la côte occideniale, prit une escorte de vingt-sept compagnons, remonta de nouveau le Zambèze à travers une vaste et fertile contrée qui peut nourrir des millions d’hommes, et atteignit le confluent de la Liba et du Zambèze. Il arriva, le 19 janvier 1854, à Kabomuo ou Shinshé, chez les Baloudas, où il fut bien reçu et où il trouva de singuliers indices de mahométisme et de christianisme. Plus il s’avançait vers le nord, plus il avait à se plaindre de la rapacité des naturels. Les nègres ont pris aux forbans européens les vices que les nègres de l’intérieur ne connaissent pas encore. Enfin Livingstone atteignit les frontières de la colonie portugaise de l’Afrique occidentale ; il reconnut la fertilité merveilleuse de la vallée du Congo et, d’autre part, le triste état commercial et industriel de cette vaste possession. A Saint-Paul-de-Loanda, ses Zambéziens prennent les monuments publics et les maisons pour des montagnes à plusieurs caves. Cet itinéraire a permis à l’explorateur de constater que les communications n’étaient point praticables au milieu des marais et des forêts de cette route. Livingstone quitta la station portugaise avec ses Makololos le 1er janvier 1855, pour se frayer un chemin vers l’est. Il évita autant qu’il put la route pratiquée par les marchands négriers. Le 7 mai, il traversa le Moamba, reconnut le lac Dilolo, rentra le 27 juillet à Libonta et, à la fin d’août, à Linyanti. Après avoir ouvert le centre africain par le sud et par l’ouest, il voulut l’ouvrir par l’est. Il résolut de suivre et de longer la rive gauche du Zambèze jusqu’à son embouchure. Le 3 novembre, esoorté du chef des Makololos et muni de précieuses ressources, il quitta Linyanti et sui-

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vit le Zambèze jusqu’aux cascades gigantesques de Mosiontounya, cascades qui sont, sans contredit, l’une des plus grandes merveilles de la nature. Le 20 novembre, suivi de cent quatorze hommes, il se dirigea vers le nord pour gagner le Lékoué, qui coule, à travers un pays admirable, dans la direction du centre de l’Afrique. Il s’engagea dans une contrée rocailleuse, autrefois riche et peuplée, puis dans un district inhabité, et traversa le Kalomo, grande rivière qui ne tarit jamais. Il se trouva parvenu au point culminant des hautes terres, à 1, 525 mètres, sur un plateau central où il n’y a ni fontaines ni marécages, et qui est la partie la plus salubre du continent. Le 4 décembre, après avoir traversé la Mazouna, il arriva sur les limites des Batokas indépendants. Il continua heureusement son voyage et trouva bon accueil clans le beau pays qu’il explorait ; bientôt il revit le Zambèze. La contrée, des plus fertiles et des plus salubres, produit le coco, la cire, l’indigo, le coton, le quina, l’or, la canne à sucre. Il arriva enfin à la première station portugaise orientale, à Téké, où il recueillit les renseignements laissés par le capitaine Parker et le lieutenant Hoskins sur le Zambèze inférieur. Le 26 mai 1856, il entra à Quilimané, sur la côte orientale, après avoir traversé le continent africain dans toute sa longueur, au sud. Livingstone a reconnu les bords du Zambèze, de son embouchure à sa source ; ce fleuve remplit toutes les conditions nécessaires aux besoins du commerce. Depuis lors, l’intrépide voyageur a dirige de nouvelles recherches dans l’intérieur de l’Afrique. Il a entrepris, en 1858, de remonter le Zambèze sur une petite chaloupe à vapeur, et, plus tard, il a tenté d’aller au Zambèze au lac Tanganyika, par la rivière Chiré et le lac Nyanza. Les deux relations publiées par Livingstone sont des livres écrits d’un ton simple et modeste, bien que l’auteur ait été justement appelé le Colomb de l’Afrique. Ces deux récits pleins d’intérêt ont été traduits en français par Mme H. Loreau et 1866, 2 vol. gr. in-8°).

Voyages dans l’Afrique équatoriale. par Paul du Chaillu (1861 et 1867, 2 vol. in-8°).[modifier]

M. du Chaillu, Américain d’origine française, a passé huit années sur la côte occidentale de l’Afrique équatoriale ; en 1864, il a entrepris un nouveau voyage à l’Ogobaï, fleuve situé au sud du Gabon. Il a écrit deux relations, dont la première suscita de nombreuses controverses dans la presse anglaise. On ne peut, guère raconter la série d’aventures par lesquelles le voyageur a passé, ni résumer ses impressions, ou ses observations. Le but de M. du Chaillu n’était pas de faire la reconnaissance géographique des rives du Gabon. Battre les forêts, telle était sa plus grande ambition, au moins dans son premier voyage de 1856 à 1859. S’avançant sur un terrain nouveau au point de vue géographique, dépourvu d’instruments, il pénétra dans un pays où nul Européen ne s’était aventuré avant lui. Il explora la partie de l’Afrique équatoriale que baigne l’Atlantique, à deux ou trois journées au sud du Gabon, et où se développe le delta de l’Ogobaï. Il flt à pied, et sans être accompagné d’aucun autre blanc, environ 2, 700 lieues. Il tua, empailla et rapporta plus de 2, 000 oiseaux, dont plus de 60 espèces uouvelles, et il abattit plus de quadrupèdes, dont il empailla et rapporta 200, avec plus de 80 squelettes. Parmi ces quadrupèdes, il n’y en avait pas moins de 20 espèces jusqu’alors inconnues à la science. Le théâtre de cette première excursion est le large estuaire qui commence au golfe de Bénin. Une nature sauvage et très-pittoresque, une faune nouvelle et une population inconnue, tels étaient les éléments d’étude qui s’offraient au voyageur. L’histoire naturelle et l’ethnographie devaient s’enrichir des résultats de ses recherches. M. du Chaillu a observé et interrogé ; il possède à un degré remarquable des qualités naturelles d’observateur et de peintre. Ses ouvrages donnent une idée générale très-fidèle de la nature du pays et de ses grands traits physiques. Ces aperçus d’ensemble sur l’aspect et la configuration de la contrée, ces tableaux de mœurs et ces remarques anthropologiques dénotent une sagacité instinctive et révèlent une touche descriptive qui serait peut-être déplacée dans un livre exclusivement scientifique. Les épaisses forêts parcourues par M. du Chaillu renferment peu d’hommes. Les seuls animaux, vraiment domestiques qu’on y rencontre sont les chèvres et les poules. Les singes sont nombreux, ainsi que les reptiles et les grandes araignées ; le monde des insectes pullule. Le gorille est le roi de ces régions boisées. Il est inutile de donner ici une description de ce singe colossal, d’une force herculéenne. M. du Chaillu lui a maintenu le nom de gorille, donné à ce quadrumane par l’amiral carthaginois Hannon ; car c’est au delta de l’Ogobaï que le périple de cet ancien navigateur s’est arrêté. Depuis Hannon, les bouches de ce fleuve étaient restées inexplorées, et c’est ainsi que M. du Chaillu a ouvert une voie nouvelle à la géographie et à l’histoire naturelle. Malgré les dépouilles de gorilles qu’il avait rapportées en Europe, sa première relation avait suscité des critiques passionnées, qui mettaient plus souvent en cause la personne du voyageur que son ouvrage, Quel- ques négligences dans la disposition des matériaux et quelques inexactitudes dans ses évaluations topographiques ne pouvaient cependant diminuer le mérite d’un livre rempli d’intérêt et écrit avec simplicité. Ce mérite fut reconnu par les hommes les plus compétents, entre autres par le savant géographe Petermann, dont le jugement fait autorité. La première tentative de M. du Chaillu était à poursuivre. Profitant des critiques aussi bien que des éloges, il voulut revoir la contrée sauvage qu’il avait visitée dans ses courses aventureuses, pour en mieux étudier la configuration et rectifier la première carte du pays. Après avoir consacré plusieurs mois en Angleterre à se familiariser avec l’usage des instruments et avec la pratique des observations astronomiques et physiques, il repartit pour le pays d’Ashango, se proposant de pénétrer au cœur même du continent, en remontant le cours inconnu de l’Ogobaï, et peut-être d’arriver à la côte occidentale du Tanganyika, lac vu en 1858 par Burton et Speke. Le plan est resté non accompli. M. du Chaillu n’a pas touché à l’Ogobaï, mais seulement à deux de ses tributaires méridionaux. La ligne suivie est presque la même que l’itinéraire du premier voyage. Néanmoins, M. du Chaillu a poussé notablement dans l’intérieur, et son voyage ne sera pas inutile au progrès de la géographie africaine. Un incident mit malheureusement fin à son exploration. Un des hommes de l’escorte tua par maladresse un indigène ; ce meurtre souleva une hostilité générale ; dans la retraite, ou plutôt dans la déroute de son monde, le voyageur perdit ses appareils photographiques et ses instruments. Sa dernière relation, intéressante et instructive à l’égal de la première, est écrite avec plus de circonspection. Les deux ouvrages ont été magnifiquement édités à Londres et à Paris.

Voyage dans l’Afrique ou Récits d’explorations faites en 1861 et 1862, par Thomas Baines (1863).[modifier]

L’objet principal du voyage raconté dans ce livre était l’ouverture d’une route commerciale de l’océan Atlantique à la mer des Indes, traversant l’Afrique à partir de la baie de Valfich. Ce but n’a pas été atteint, car M. Baines, s’étant embarqué dans la. ville du Cap et ayant mis pied à terre dans la baie de Valfich, puis commencé ses explorations, fut obligé de s’arrêter aux chutes Victoria, où tout semblait conspirer contre lui et ses compagnons de voyage. Une partie avaient péri par les effets de la peste, de la famine et des assassinats. M. Baines fut donc obligé de revenir sur ses pas au moment même où il espérait pouvoir, après quelques semaines, continuer sa route jusqu’à la mer des Indes en descendant lecours du Zambèze. Ce voyage n’offre donc pas les importantes conséquences de ceux de plusieurs de nos contemporains, tels que Grant et surtout le docteur Livingstone, qui, de 1840 à 1864, a parcouru le pays en tous les sens. Néanmoins, le récit ne laisse pas que d’en être fort intéressant, parce qu’il présente de curieux détails sur les lieux et les hommes que le narrateur a visités et étudiés avec une minutieuse attention. Les détails ethnographiques que donne M. Baines au sujet des Damaras, des Hottentots, des Macobas et de plusieurs autres peuplades offrent une lecture agréable et instructive. Notons que les observations de M. Baines ne concordent pas toujours avec celles des précédents explorateurs ; ainsi, tandis que le docteur Livingstone fait grand cas des Betjouanas, qu’il considère comme une des peuplades les plus intelligentes de l’Afrique et des moins éloignées de notre civilisation européenne, M. Baines les présente comme des gens avides de meurtres et de brigandages et dépourvus même des sentiments de famille. Laissant à d’autres le soin de se prononcer entre les relations des deux voyageurs, nous allons emprunter à M. Baines de piquants détails sur les mœurs des fumeurs africains. « Un matin, dit-il, j’avais donné aux Boschimahs un rouleau de tabac européen, ce qui, pour la première fois, me procura le spectacle d’une de leurs parties régulières de fumeurs. L’un d’eux en coupa d’abord une quantité suffisante pour remplir le fourneau, qui est inséré, au moyen d’un tuyau droit ayant 0m, 12 ou 0m, 15 de longueur, dans le côté d’une corne recourbée ; alors l’extrémité la plus longue est mise dans la bouche, et on en tire ou plutôt on en avale un volume de fumée presque suffocant ; le surplus s’échappe en un nuage qui n’est guère comparable qu’a celui qui sort d’une cheminée. Alors la pipe est passée à un autre, tandis que le premier fumeur prend une gorgée de l’eau que contient une coquille d’œuf d’autruche. Cette eau, ceux qui peuvent le mieux supporter l’influence enivrante de la fumée la rejettent sur les épaules de leurs camarades moins aguerris, qui gisent par terre pris d’un rire nerveux et roulant des yeux jusqu’à ce que la pupille disparaisse sous la paupière. » Chez les Pingos, l’art de fumer est pratiqué d’une façon un peu plus systématique. La pipe est la même que chez les Boschimans. Les fumeurs s’asseyent en rond. Le premier, après avoir aspiré la fumée délectable, passe la pipe à son voisin, prend une gorgée d’eau, sans l’avaler, et, au moyeu d’un tube, rejette à la fois l’eau et la fumée dans un trou du terrain où se

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trouve le cercle. Il paraît qu’on regarde comme une politesse chez eux de décharger sa gorgée dans le même endroit que le fumeur précédent.

Le Voyage de M. Baines renferme aussi des anecdotes amusantes et de fort intéressantes descriptions, par exemple celle des chutes Victoria. Cette description est d’un style beaucoup plus travaillé que le reste et prouve que l’auteur possède les qualités principales de l’écrivain unies au coup d’œil observateur de l’artiste. Le tableau de l’Ile du Jardin, formée au milieu des chutes Victoria, ressemble à un passage de Chateaubriand ou de Lamartine.

Voyage de Vambery dans l’Asie centrale[modifier]

(Londres, 1864-1867). Hongrois expatrié, Vambéry avait étudié les langues orientales à Constantinople et à Téhéran. C’est dans son exil studieux qu’il conçut le projet de se rendre à Boukhara par la Perse, dans le but de rechercher parmi les tribus turcomanes les matériaux d’une histoire de la langue hongroise, et de fixer la place qui lui appartient au milieu des idiomes congénères. Prenant le nom de Reschid-Effendi et le costume d’un derviche, Vambéry partit de Téhéran en 1863 et traversa le désert turcoman. Il visita Khiva, sur l’Oxus, puis la ville de Boukhara. Dans son entrevue avec l’émir, Vambéry ne dérouta ses soupçons qu’en prodiguant dans son discours des citations du Coran. Il vit ensuite Samarkande, où il éprouva un désenchantement complet. Vambéry opéra son retour par Hérat, le Khoraçan et Téhéran (janvier 1864). Il ramena avec lui, jusqu’à Constantinople et à Pesth, un de ses compagnons de voyage, un vrai derviche, en lui faisant croire qu’il le conduisait à La Mecque. Observateur sérieux, le voyageur hongrois ne s’est attaché qu’aux investigations philologiques et aux traits de mœurs ; il rend compte de ses impressions personnelles, et certes les aventures ne lui ont pas manqué. Il fait connaître les derviches et les hadjis, les Turcomans, le désert turcoman, la tente et ses habitants, le khan de Khiva, la vie intime des tribus, la ville de Boukhara, le commerce des esclaves, la culture et les productions, la littérature de l’Asie centrale. C’est dans un ouvrage complémentaire : Etudes spéciales sur les langues et l’ethnographie de l’Asie centrale (Londres, 1807), qu’il expose l’état grammatical et lexicographique du turc oriental et qu’il esquisse la grammaire turco-orientale, en insistant sur les points dans lesquels elle diffère des règles ou des formes du turc ottoman. La relation de Vambéry, publiée simultanément en Hongrie, en Allemagne et en Angleterre, a été traduite en français par M. Forgues (1865).

Voyages en Abyssinie et dans le Kordofan, par de Heuglin, Munzinger, Beurmann et les dames Tinné[modifier]

(Gotha, 1864-1865 ; Iéna, 1867-1868). A la nouvelle de la fin malheureuse du voyageur Vogel, assassiné dans l’Ouâday, un comité national organisa une souscription populaire, qui produisit 60, 000 francs ; une expédition fut chargée de continuer la mission de Vogel et de rechercher les papiers du voyageur africain. Cette expédition devait faire entre le lac Tchad et le Nil ce que Barth avait fait entre le Tchad et Tombouctou. Un corps de savants fut attaché à cette mission par le comité de Gotha, qui choisit pour chef M. de Heuglin, ancien consul d’Autriche à Khartoum et auteur d’un Voyage dans le nord de l’Abyssinie et sur les côtes de la mer Rouge (Gotha, 1857). L’expédition s’embarqua à Trieste en février 1861, puis, passant par Djedda, elle se porta à Kéren, en Abyssinie, à cent cinquante lieues à l’est de Khartoum. Là, elle s’adjoignit un jeune savant suisse, W. Munzinger. M. de Heuglin eut l’idée d’aller vers le fleuve Blanc, par la vallée du Sobat ; ce nouveau plan dérangeait les combinaisons arrêtées. Informé de ce projet, le comité de Gotha retira à M. de Heuglin la conduite de l’expédition et la transféra à Munzinger ; en même temps, il agréa les offres d’un naturaliste voyageur, Mauritz de Beurmann, qui devait opérer par la Cyrénaïque. En 1862, l’expédition se composait donc de trois branches distinctes : 1° le corps principal, commandé par Munzinger, qui devait pénétrer directement dans l’Ouâday par Khartoum, le Kordofan et.le Darfour ; 2° le corps auxiliaire, sous les ordres de Beurmann, qui devait aller de Benghazi à Mourzouk ; 3° le corps dissident, conduit par Heuglin, qui se proposait de traverser les hautes terres du sud et d’arriver au fleuve Blanc, par un de ses affluents. Cette expédition, bien pourvue et composée d’hommes distingués, fut brusquement interrompue à l’approche des grandes découvertes. Munzinger, suivant une chaîne d’oasis de l’est à l’ouest, depuis Khartoum, parvint dans le Darfour ; mais le sultan de ce pays lui ayant refusé, sous un prétexte diplomatique, l’autorisation de passer outre, il retourna en Europe, non sans avoir recueilli des renseignements sur le sort de Vogel. Beurmann arriva à Mourzouk, puis au Bournou ; il voulait suivre le même itinéraire que Vogel, mais, comme lui, il fut assassiné. Heuglin arriva à Gondar ; voyant le chemin fermé par le négous Théodoros, il se rabattit sur Khartoum. Là, l’expédition fut dissoute. En somme, cette expédition n’est pas restée

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stérile ; la riche et vaste correspondance des savants voyageurs renferme des faits nouveaux, sur le delta du Nil, quelques parties de l’isthme de Suez, la mer Rouge, la Nubie supérieure, le nord de l’Abyssinie et le Kordofan, le pays de Barkah, le Bezzan et les oasis intermédiaires ; la haute Nubie surtout a été l’objet d’observations scientifiques. En janvier 1863, M. de Heuglin et le docteur Steuduer se joignirent aux dames Tinné, Anglaises qui voyageaient en Egypte et en Nubie avec un attirail princier. Ces dames disposaient d’une véritable flottille, destinée à remonter le haut fleuve Blanc et ses affluents, et de deux cents porteurs, pour s’avancer dans les terres. Cette expédition partit de Khartoum, arriva à la jonction du Bahr-el-Ghazal avec le fleuve Blanc, et ne fut arrêtée que par des roches au-dessus de Gondo-Koro. Le docteur Steudner et deux dames Tinné succombèrent. Mlle Tinné et M. de Heuglin, atteints eux-mêmes de fièvres pernicieuses, rentrèrent à Khartoum. Dans le Nil supérieur, ils avaient vu des arbres de la plus grande beauté. Des observations physiques, et des déterminations topographiques devaient compléter ou rectifier les données déjà acquises. Les lettres et les notes de M. de Heuglin ont été écrites sur place, depuis le mois d’août 1863 jusqu’au mois de décembre 1864. De ses observations il résulte que le Nil a pour principale source les grosses averses qui inondent le haut pays ; son lit reçoit en réalité les eaux de cent tributaires.

Voyage dans l’Arabie centrale et orientale, par W.-Gr. Palgrave[modifier]

(Londres, 1865, 2 vol. in-8°). Parti de Gaza le 27 mai 1862, après avoir longtemps séjourné à Damas, et se donnant comme médecin, M. Palgrave pénétra par le sud et le sud-est de la péninsule jusqu’au Nedjed ; puis il se dirigea à l’est et atteignit Mascate, sur le golfe Persique. Opérant son retour à Damas par l’Euphrate et par Bagdad, il se rendit à Beyrouth, et il rentra en Europe en juillet 1863. En s’engageant dans l’intérieur du pays, le voyageur anglais s’était imposé la mission de rectifier des idées fausses et des notions incomplètes, de déterminer la position des montagnes, le cours des rivières, les gradations du climat, le caractère géologique des roches, la nature physique et animée de la péninsule. Mais son principal but était l’étude de l’homme même ; il voulait acquérir et révéler la complète et fidèle connaissance de la vie arabe, du pur esprit arabe et des véritables mœurs de la nation. Fait imprévu ! les parties centrales de l’Arabie sont les plus remarquables. Le voyageur a vu et bien étudié deux régions principales, le Nedjed, pays des Ouâhabites, et le royaume d’Oman, qui occupe l’angle sud-est de la péninsule, à l’entrée du golfe Persique. Entre ces deux contrées, il a observé autant de rapports que de contrastes. Voici comment il faut désormais se représenter l’Arabie : la région centrale, partie habitable et salubre par excellence, jouit d’un climat relativement tempéré et est coupée de riches vallées, où l’on trouve des villes défendues par des remparts et où l’on élevé la belle race des chevaux arabes ; ce plateau central est entouré d’un cercle de déserts sablonneux ou pierreux ; ce cercle est bordé d’une ligne de montagnes qui sert de ceinture au littoral. Les deux tiers de l’Arabie sont des terres cultivées ou cultivables. Aucune rivière digne de ce nom ne l’arrose ; on y trouve très-peu d’eaux courantes, mais l’eau des rivières souterraines déborde souvent des puits creusés en grand nombre au-dessus de leur lit. Cependant un immense fleuve temporaire coule vers l’Euphrate : c’est le Ouâdi-Romnma, dans la vallée de Zoulfa, le même que le Phison de la Bible. On ne rencontre le vrai désert que dans le sud de l’Arabie. La population se divise en deux classes : les Bédouins ou nomades et les Arabes sédentaires des villes. On représentait jusqu’ici les Bédouins comme une race chevaleresque ; la poésie leur empruntait des types de roman ; mais le voyageur n’a vu en eux qu’une branche dégénérée de la race arabe. Deux couleurs nationales, le blanc et le rouge, symbolisent les haines profondes qui se perpétuent entre les Arabes du Nord, au beau type juif, hommes pleins d’intelligence et de courtoisie, et les Arabes du Sud, -d’une peau plus foncée, dont la physionomie se rapproche du type copte. L’idiome parlé dans le Nord est le pur arabe des livres ; celui du Sud offre à l’analyse un rapport d’origine avec celui de l’Ethiopie. Possédant la langue arabe, le voyageur a pénétré chez les Wahabites du Nedjed. Les Wahabites sont les protestants de l’islam. Deux familles exercent le pouvoir religieux et civil. Le plus grand péché à leurs yeux est l’usage du tabac. Leur doctrine, en somme, se réduit a un panthéisme absolu. M. Palgrave voit dans le Coran le fléau de la nation arabe, sceptique au fond et non dégagée encore de superstitions religieuses aniérieures à l’établissement de l’islam. Doué des qualités d’un grand voyageur, il a fait vraiment connaître l’intérieur de l’Arabie par des informations précises et étendues. Sa relation, très-importante pour la géographie et pour l’ethnographie, a été traduite en français par E. Jouvaux (1866, 2 vol. in-8°).

Voyages dans l’Asie orientale, par le doc-[modifier]

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teur Ad. Bastian (Leipzig, 1866-1869, 6 vol. in-8°).===

Le docteur Bastian avait fait un voyage autour du monde, de 1851 à 1858, quand il s’arrêta aux parages orientaux, du golfe du Bengale. De 1860 à 1863, il visita le Pégu, le Barmâ, Siam, le Cambodge et la Coehinchine. Il revint à Pékin, par le grand archipel et le Japon, et de Pékin il reprit le chemin de l’Europe par la Mongolie, la Sibérie méridionale et le Caucase. C’est l’Indo-Chine qui fait le principal objet de ses études. L’auteur a mal distribué les matériaux de son livre ; il fait marcher de front le récit de ses courses et le tableau historique des diverses nations de l’Indo-Chine, d’après leurs propres chroniques. Le voyageur arriva à la nouvelle capitale du royaume Birman en remontant l’Iraouaddy, et il revint à Malmaïn, sur le golfe de Martaban, en traversant les territoires vassaux qui confinent à la Birmanie orientale et aux provinces siamoises, et en descendant depuis Toungou le cours de la Salouen, et finalement il arriva a l’entrée du royaume de Siam, dont il visita les principales villes. Dans le Cambodge, il vit les magnifiques ruines d’Angkor, et il a donné une description étendue de ses monuments, d’un caractère essentiellement bouddhique. Le docteur Bastian a recueilli une abondante moisson de documents dans l’intérieur de l’Indo-Chine, de nombreuses informations sur la population du pays et sur les tribus indépendantes des montagnes, des notions instructives sur le culte, les croyances et les superstitions populaires, sur la constitution sociale, les mœurs et les usages, les arts et les sciences, enfin vingt-cinq alphabets, tant anciens que modernes. Presque tous ces.systèmes d’écriture, originaires de l’Inde, ont-été adaptés aux diverses langues monosyllabiques. L’auteur se laisse aller parfois dans ses études ethnographiques à des rapprochements inattendus qui touchent au paradoxe. En rapportant les légendes des peuples de l’Indo-Chine. il s’abstient de les soumettre au creuset de la critique, de les comparer et de les discuter ; il ne cite même pas les sources. On voit que son unique pensée a été l’investigation historique, archéologique et linguistique. lia négligé de faire des observations physiques et des déterminations astronomiques. Les données topographiques font également défaut dans son ouvrage. Quoi qu’il en soit, son travail a, quant au fond, une valeur réelle.

Voyage autour du monde, titre de diverses relations.[modifier]

V. MONDE.

Voyage en Orient, titre de diverses relations.[modifier]

V. ORIENT.

Voyage en Perse, titre de diverses relations.[modifier]

V. PERSE.

Voyage en Italie, titre de diverses relations.[modifier]

V. ITALIE.

Voyages de Marco Polo.[modifier]

V. POLO (livre de Marco).

Voyages d’Hearne à l’océan Septentrional.[modifier]

V. OCÉAN.

Voyage en Perse, par Brydges.[modifier]

V. PERSE.

Voyage en Sibérie, par M. Castren.[modifier]

V. SIBÉRIE.

Voyage au Pérou, par le docteur de Tschudi.[modifier]

V. PÉROU.

Voyages à Pékin, Manille, etc., par de Guignes.[modifier]

V. PÉKIN.

Voyage en Perse et autres lieux de l’Orient, de Chardin.[modifier]

V. PERSE.

Voyages en Orient et dans l’archipel Indien, par Fontanier.[modifier]

V. ORIENT.

Voyage en Laponie, par Regnard.[modifier]

V. LAPONIE.

Voyage en Norvège et en Laponie, par L. de Buch.[modifier]

V. NORVÈGE.

Voyage à l’embouchure de la mer Noire, par Andréossy.[modifier]

V. NOIRE.

Voyages aux montagnes Rocheuses, du Colonel Frémont.[modifier]

V. MONTAGNES ROCHEUSES.

Voyage de B. Bergmann chez les Kalmouks.[modifier]

V. ce dernier mot.

Voyage d’exploration au Jourdain et à la mer Morte, par Lynch.[modifier]

V. JOURDAIN.

Voyage en Turquie, dans la Perse et aux Indes, par Taveruier.[modifier]

V. TURQUIE.

Voyage à Tombouctou, par R. Caillié.[modifier]

V. TOMBOUCTOU.

Voyages à Thèbes et à Méroé, par Cailliaud.[modifier]

V. THÈSES.

Voyage dans la Tartarie, le Thibet et la Chine, par le Père Huc.[modifier]

V. TARTARIE.

Voyage en Tartarie, par du Plan-Carpin.[modifier]

V. TARTARIE.

Voyage de Clavijo en Tartarie.[modifier]

V. TARTARIE.

Voyages en Syrie, en Arabie et en Nubie, par Burckhardt.[modifier]

V. SYRIE. ===Voyage à la recherche de La Pérouse, par d’Entrecasteaux.===

V. LA PÉROUSE.

Voyages aux îles de la mer du Sud, à la recherche de La Pérouse, par le capitaine Dillon.[modifier]

V. LA PÉROUSE.

Voyage du Levant, par Tournefort.[modifier]

V. LEVANT.

Voyage de Levaillant dans l’intérieur de l’Afrique.[modifier]

V. LE VAILLANT.

Voyages dans diverses provinces de l’empire de Russie, par Pallas.[modifier]

V. RUSSIE.

Voyage à Madagascar, par le docteur A. Vinson.[modifier]

V. MADAGASCAR.

Voyages aux ruines de Ninive, de Layard.[modifier]

V. NlNIVE.

Voyage géographique et astronomique dans les parties septentrionales de lu Russie, par Billings.[modifier]

V. RUSSIE.

Voyage autour de la mer Morte et dans les terres bibliques, par M. de Sauley.[modifier]

V. MORTE (mer).

Voyage d’Orenbourg a Boukhara, par G. de Meyendorff.[modifier]

V. ORENBOURG.

Voyage de Pékin à travers la Mongolie, par Timkoffsky.[modifier]

V. PÉKIN.

Voyage en Sardaigne, par La Marmora.[modifier]

V. SARDAIGNE.

Voyage aux Pyrénées, par Taine.[modifier]

V. PYRÉNÉES.

Voyage amusant (LE) (El Viaje entretenido), ouvrage espagnol d’Agostino de Rojas in-4°).[modifier]

Ce livre est le Roman comique de l’Espagne ; et qui l’aurait pu écrire mieux que ce Rojas qui passa sa vie sur les grands chemins, jouant des farces, dupant son public et son auberge, toujours réduit aux abois et toujours fertile en expédients ? Ses amis l’appelaient le chevalier du Miracle, à cause de son industrie merveilleuse. Page, étudiant, puis soldat, prisonnier en France, où il servit le roi sur les galères, à la Rochelle, de retour en Espagne, il se fit historien, écrivain public, puis notaire. C’est cette vie pleine d’aventures dont il a retracé les épisodes marquants dans son Voyage, et encore sans doute n’a-t-il raconté que ce qu’il a bien voulu. Comme Villon, dans les moments extrêmes, il jouait volontiers du croc et de la pince, et il dut avoir quelques démêlés avec la sainte-hermandad. Il s’en cache à peine, et le Via je entretenido relate comme de bonnes farces de véritables filouteries. L’ouvrage est tout entier écrit de verve, et Ja lecture en est fort amusante.

Quatre bons amis, voués à la même existence aventureuse, parcourent l’Andalousie, jouant la comédie de ville en ville ; ce sont Rios, Ramirez, Solano et Rojas. En chemin, les amis dissertent, racontent des aventures, récitent des vers. Il n’y a pas plus de roman que cela ; tout l’intérêt est dans ce dialogue et dans ces courtes narrations que Rojas coupe le plus souvent en récitant quelque îoa. Ce sont sans doute des morceaux composés précédemment par lui, mimés dans les villages entre quatre chandelles et qu’il a enchâssés de la sorte dans son livre. Ces compositions ont pour la plupart une grande originalité ; quelques-unes sont bizarres et ressemblent à de vraies parades ; il y a une dissertation grotesque sur la lettre R, et sept loas sur les sept jours de la semaine, qui ont dû faire pâmer d’’aise le public de ce tempslà. Parfois, les narrations prennent la proportion d’un roman ou d’une nouvelle ; telle est l’histoire du capitaine Leonardo, prise, quittée et reprise par les interlocuteurs pendant trois livres successivement ; mais Rojas n’ennuie jamais. On trouve de tout dans ce singulier ouvrage, des renseignements curieux sur les villes que traverse la bande joyeuse, sur les églises, les pèlerinages, les mœurs locales de Séville, Carmona, Tolède, Jaën, Burgos, etc. ; ils en connaissent les moindres ruelles et toutes les auberges borfnes. Mais la partie la plus originale traite a la vie des comédiens de ce temps et des aventures particulières des quatre pauvres diables. On se figure difficilement qu’au temps de Lope de Vega les comédiens de province fussent si misérables. Rojas, dans la page la plus amusante du livre, décrit les diverses espèces de troupes en voyage. Il en distingue huit : le bululû, le naque, la gangarilla, le cambaleo, la f/arnacha, etc. Le bululù est un acteur tout seul ; il va à pied et passe son chemin ; s’il rencontre un village, il parle au curé, lui dit qu’il sait une comédie ou quelque loa, qu’on n’a qu’à réunir le barbier et le sacristain. Tout le monde prend place, il monte sur une malle et récite en disant : La dame entre et dit ceci et ceci. Le curé fait le tour de la grange son chapeau à la maiu ; on réunit quatre ou cinq quartos, un morceau de pain, et avec cela bon-voyage 1 Le naque est composé de deux comédiens voyageant ensemble ; ils savent un intermède, quelque peu d’atilos, récitent des octaves et deux, ou trois loas ; ils prennent un ochavo par place, possèdent une barbe en peau de mouton et jouent du tambour. Ils vivent fort heureux, dorment habillés, cheminent tout nus, mangent s’ils ont faim, se couchent dans la puille

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et souffrent moins de la vermine en hiver qu’en été. La gangarilla est une troupe plus considérable ; ils sont trois ou quatre hommes avec un jeune gars pour jouer les amoureuses ; ils représentent l’auto de la Brebis égarée, ont barbes et perruques, empruntent des robes et négligent parfois de les rendre, prennent un quarto d’entrée, demandent du pain, du fromage, des sardines, mangent cela en guise de rôti, boivent du vin, dorment par terre, cheminent menu, jouent dans les fermes et marchent en croisant les bras, d’autant mieux qu’ils.n’ont pas de manteaux. Le cambaleo se compose d’une femme qui chante et de cinq hommes qui braillent ; ils jouent les autos, traînent une malle d’effets que pourrait porter une araignée, « demandent dans les fermes un morceau de pain, une grappe de raisin, et dans les villes six maravédis. Ils restent au même endroit cinq ou six jours, louent un lit pour la femme… A midi, ils mangent la.soupe grasse, chacun sixécuelles toutes chaudes, s’asseyent à table et parfois sur le lit. La femme fait les parts, mesure le vin et chacun s’essuie où il peut, car ils n’ont entre eux tous qu’une serviette, et la nappe est si courte qu’il « ’en faut de dix doigts que la table soit couverte. Dans une garnaclia, ils sont cinq ou six hommes, une femme pour les premières amoureuses et un jeune garçon pour les secondes ; ils ont une malle’avec deux jupes, une robe, trois couvertures-, barbes, perruques, etc. Ils restent huit jours, dorment quatre dans un lit, mangent la soupe et le bœuf ou le mouton, ont le vin par setier, la viande par once, le pain par livre et là faim par quintaux. La bojiganga, la farandula et la compania, troupes de huit à quinze personnages, complètent cette curieuse série. Les représentations des troupes pauvres, du nuque et de la gangarilla, étaient entièrement primitives. Ro-, jas raconte qu’il arrive un jour, lui troisième, dans un village et déclare qu’il va jouer Caïn etAbel ; au moment ou Gain va tuer son frère, il s’aperçoit.qu’il manque du cour teau nécessaire et il l’égorgé avec une barbe e » n peau de mouton ; le peuple siffle, tempête, et l’aubergiste vient réclamer des draps que Rojas lui a volés ; la troupe décampe au plus vite. Une autre fois, ils jouaient la Résurrection de Lazare ; l’imprésario faisait le Christ ; mais il eut beau crier : Lazare, ^lèvetoi 1 personne ne bougeait. Lazare, qui s’était ennuyé au fond de sa boîte, était allé faire un tour. L’auteur cria au miracle et déclara que Lazare était monté directement au ciel ; le public s’efforça d’y croire.

Scarron connaissait sans doute El Viaje entretenido, car il étudia beaucoup la littérature espagnole ; mais son lioman comique n’en est pas une imitation ; suivant l’expression fort juste de M. de Puibusque, c’est un Eendant à l’œuvré de Rojas, rien de plus, et mérite des deux est égal.

Voyage de Chapelle et Bachaumont (1656, in-8°).[modifier]

Cette bluette, moitié vers et-moitié prose, fut très-célèbre au xvne et au xyme siècle. La fausseté du genre et les imitations nombreuses qui en ont été faites en ont un peu défloré pour nous la fraîcheur et la grâce. C’est la relation aimable d’un voyage fait dans le Midi par ces deux « bons compagnons, » Chapelle et Bachaumont, dont le premier restera illustre dans l’histoire littéraire, moins par son talent que par son esprit et surtout par ses amitiés et ses fréquentations. Il avait déjà trente ans quand fut publié son Voyage (1656). Il a devancé ainsi de dix ans les premières Satires de Boileau et de trois ans les Précieuses ridicules de Molière. L’anecdote des précieuses de Montpellier, qui est un des endroits les plus agréables de son Voyage, indique déjà la révolution littéraire qui sera entreprise plus violemment par ses deux amis. Déjà, sous une plaisanterie affable et douce, il commence à. se railler des futures victimes de Boileau. Cette date de 1656 a donc son importance et donne à l’œuvre de Chapelle une petite signification historique. Il ne faut point oublier qu’elle fut écrite en pleine littérature des Scarroa, des Pellisson, des Chapelain, des Ménage, etc., et il faut lui savoir gré de n’être pas plus de son temps par le faux goût et par l’emphase. Si on pouvait supprimer les vers qui trop souvent redisent en rimes lâchées et diffuses les choses que la prose exprime avec beaucoup plus de finesse et de charme naturel, l’œuvre aurait moins vieilli et nous semblerait plus gracieuse, n’étant plus déparée par ce mélange tout à fait désagréable de la prose et des vers. Ce n’est point que parfois un couplet ne se détache avec assez de verve et une prestesse agréable. Parfois même, sans atteindre jamais à la grande poésie, quelques vers sont Heureusement attendris, pour ainsi dire, d’une sorte de sentimentalité douce ; comme, par exemple, cette description d’un bosquet dans le parc du comte d’Aubijoux, laquelle commence par ces deux vers :

Sous ces berceaux, qu’Amour exprès

Fit pour toucher une inhumaine,

Sainte-Beuve, qui a consacré, dans ses Causeries du lundi, un article au Voyage de Chapelle et Bachaumont (t. XI, p. 32), blâme comme de fort mauvais goût et comme trèsdésagréable l’aventure de d’Assoucy, qui y est racontée ; et, de fait, elle détonne singulièrement dans cet ensemble charïmiut et léger. Enfin, pour porter un jugement d’ensemble, ce Voyage, très-amusant en somme, est une œuvre toute naturelle et toute gracieuse de deux aimables épicuriens qui, sans autre souci que de bien boire et bien manger, se plaisent à rire doucement, plutôt à sourire, après boire. Voltaire, qui, dans son Voyage à Berlin, adressé à sa nièce, Mme Denis, a imité allègrement la bluette des deux amis, en parle ainsi : « N’allez pas imaginer que je veux égaler Chapelle, qui s’est t’ait, je ne sais comment, tant de réputation pour avoir été de Paris à Montpellier et en terre papale et en avoir rendu compte à un gourmand. » Le même, parlant encore du récit de ce voyage, dit que du « plus charmant badinage il fut la. plus charmante leçon. » Or, Voltaire se connaissait en esprit et en badinage. Nous avons dit, en commençant, que Chapelle eut de nombreux imitateurs, ce qui suffit à prouver le succès et la vogue de son Voyage. En effet, à Voltaire déjà mentionné, il faut ajouter La Fontaine, qui a adressé à sa femme une relation d’un Voyage de Paris en Limousin (1662) ; Hamilton ; Regnard, dans son Voyage en Normandie ; Le Franc de Pompignan, dans son Voyage en Languedoc et en Provence (1740) ; Desmnhis, dans son Voyage à Saint-Germain ; Boufflers, dans ses Lettres sur la Suisse (1762), et Parny, dans son Voyage en Bourgogne (1777), etcl, etc. Le Voyage de Chapelle et Bachaumont a eu d’assez nombreuses éditions ; il a été publié en à Wrecht ; à La Haye en 1732, chez Gosse ; à Amsterdam en 1751, chez Zach. Chastelain ; à Genève, en 1751 (in-12). L’édition de 1821, chez Le Bègue (Paris in-12), fait partie de la Bibliothèque d’une maison de campagne. Il a été encore réédité par Delangle frères (Paris, 1823, in-16), dans la Collection des’petits classiques français.

Voyage du pèlerin (LE), par Bunyan (1688).[modifier]

Après la Bible, le livre le plus répandu en Angleterre est le Voyage du pèlerin, par le chaudronnier Bunyan. « C’est, dit M. Taine, que le fond du protestantisme est la doctrine du salut opéré par la grâce, et que, pour rendre cette doctrine sensible, nul artiste n’a égalé Bunyan. » Durant une captivité de douze ans, Bunyan composa ce livre, n’ayant pour toute lecture que la Bible et le Livre des martyrs. Le Voyage-du pèlerin est un manuel de dévotion à l’usage des simples, en même temps qu’une épopée allégorique de la grâce. C’est un homme du peuple qui parle au peuple et qui veut rendre sensible à tous la" terrible doctrine de la damnation et du salut. Voici l’analyse succincte de cet ouvrage. Du haut du ciel, une voix a crié vengeance contre la cité de la Destruction, où vit un pécheur nommé Chrétien. Effrayé, il se lève parmi les railleries de ses voisins et part pour n’être point dévoré par le feu qui consumera les criminels. Un homme secourable, Evangéliste, lui montre le droit chemin. Un homme perfide, Sagesse-Mondaine, essaye de l’en détourner. Son camarade, Maniable, qui l’avait d’abord suivi, s’embourbe dans les marais du Découragement et le quitte. Pour lui, il avance bravement à travers l’eau trouble et la boue glissante et parvient à la porte étroite, ou un sage interprète l’instruit par des spectacles sensibles et lui indique la voie de la cité céleste. Il passe devant une croix, et le lourd fardeau des péchés qu’il porte sur ses épaules se détache et tombe. Il grimpe péniblement la colline escarpée de la Difficulté et parvient dans un superbe château, où Vigilant, le gardien, le remet aux mains des sages filles, Piété et Prudence, qui l’avertissent, et l’arment contre les monstres de l’enfer. Il trouve la route barrée par un de ces démons, Apollyon, qui lui ordonne d’abjurer l’obéissance du roi céleste. Apres un long combat, il le tue.’Cependant la route se rétrécit, les ombres tombent plus épaisses, des flammes sulfureuses montent le long du chemin:c’est la vallée de l’Ombre de la Mort. Il la franchit et arrive dans la ville de la Vanité, foire immense de trafics, de dissimulations et de comédies, où il passe les yeux baissés satfs vouloir prendre part aux fêtes ni aux mensonges. Les gens du lieu le chargent de coups, le jettent en prison, le condamnent comme traître et révolté, brûlent son compagnon Fidèle. Echappé de leurs mains, il tombe dans celles du géant Désespoir, qui le meurtrit, le laisse sans pain dans un cachot infect et, lui présentant des poignards et des cordes, l’exhorte à se délivrer de tant de malheurs. Il parvient enfin sur les montagnes Heureuses, d’où il aperçoit la divine cité. Pour y entrer, il ne reste à franchir qu’un courant profond où l’on perd pied, où l’eau trouble la vue et qu’o.n appelle la rivière de la Mort. « L’allégorie, le plus artificiel des genres, dit encore M. Tuine, est naturelle à Bunyan. Il l’emploie partout par nécessité, non par choix. Comme les enfants, les paysans et tous les esprits incultes, il change les raisonnements en paraboles, il ne saisit les vérités qu’habillées d’images ; les termes abstraits lui échappent, il veut palper des formes et’contempler des couleurs. C’est que les sèches vérités générales sont une sorte d’algèbre, acquise par notre esprit, fort tard et après beaucoup de peine, contre notre inclination primitive, qui est de considérer des événements détaillés et des objets sensibles, l’homme n’étant capable de con-

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templer les formules pures qu’après s’être transformé par dix ans de lectures et de réflexions. » Ce curieux ouvrage a été traduit en français sous le titre de Voyage du chrétien et de la chrétienne (Neuchâtel, 1716, in-8°) et sous celui de Pèlerinage d’un nouveau chrétien (Paris, 1772, in-18), souvent réédité.

Voyages de Gulliver, roman satirique anglais, par Jonathan Swift.[modifier]

Ce livre immortel parut sous le voile de l’anonyme au mois de novembre 1726. Le témoignage des contemporains prouvera quelle immense impression il produisit immédiatement. « II y a environ dix jours, écrivait Gay à Swift, qui était alors en Irlande, le 17 novembre 1726, fut publié ici un livre sur les voyages d’un certain Gulliver, qui depuis fait l’entretien de toute la ville; toute l’édition fut vendue en une semaine, et rien n’est plus divertissant que d’entendre les opinions différentes de tout le monde sur ce livre, que tout le monde cependant s’accorde à goûter au dernier point. On dit généralement que vous en êtes l’auteur, mais le libraire déclare qu’il ne sait pas de quelle main il l’a reçu. Du haut en bas de la société, tout le monde le lit, du cabinet des ministres jusqu’à la chambre des nourrices. Vous voyez qu’on ne vous fait pas injure en vous l’attribuant. S’il est de vous, vous avez désobligé deux ou trois de vos meilleurs amis an ne leur donnant pas le moindre soupçon. Peut-être que, pendant tout ce temps, je vous parle d’un livre que vous n’avez jamais vu et qui n’a pas encore touché l’Irlande. S’il en est ainsi, je crois que ce que j’en ai dit suffit pour vous donner l’envie de le lire et que vous me prierez de vous l’envoyer. » « Gulliver ira aussi loin que John Bunyan, » lui écrivait Arbuthnot. Pope félicitait Swift sans détour : Je prédis, écrivait-il, que ce livre fera désormais l’admiration de tous les hommes. »

L’ouvrage se divise en quatre parties : dans la première, le héros du livre est jeté sur la rive d’un pays inconnu ; c’est Lilliput, où les hommes de la plus haute taille atteignent 5 ou 6 pouces anglais. Gulliver rend un service signalé au roi de ce pays en lui livrant la flotte de son ennemi, le-roi de Bléfuscu, qu’il ramène à la remorque au moyen d’un paquet de ficelles ; mais, accusé de haute trahison, pour avoir éteint d’une façon irrévérencieuse un incendie dans les appartements de la reine, il est obligé de s’enfuir à Blét’uscu, d’où un hasard heureux le ramène dans sa patrie. La seconde partie est consacrée au voyage à Brogdingnag. Au lieu de pygmées, ce sont des géants que l’aventurier Jrulliver rencontre dans cette nouvelle contrée, aussi sages, aussi bien gouvernés que les Lilliputiens sont fous et mal dirigés. Puis viennent, dans la troisième partie, les voyages à l’île volante de Laputa, aux Balnibarbes, à Luggnag, à Gloubbdoubdrie et au Japon. Enfin, la quatrième et dernière partie est consacrée au voyage dans le pays des Houyhnhums, où les chevaux sont les rois du pays et ont pour esclaves une espèce d’hommes appelés Yahous.

D’après cet exposé succinct, on peut voir que le plan de cette ingénieuse satire varie dans ses différentes parties. Le voyage à Lilliput est une allusion à la cour et à la politique de l’Angleterre : Walpole est peint dans le caractère du premier ministre Flimnap ; les factions des tories et des whigs sont désignées par celles des talons hauts et des talons plats ; les petits boutiens et les gros boutiens sont les papistes et les protestants, lie prince de Galles, qui traitait également bien les whigs et les tories, rit de bon cœur, dit-on, de la condescendance de l’héritier présomptif, qui portait un talon hàui et un talon plat. Bléfuseu est la France, où l’ingratitude de la cour lilliputienne force Gulliver à venir chercher un asile, pour ne Sas souffrir les tourments que l’on a décidé e lui infliger ; allusion à l’ingratitude de la cour d’Angleterre envers Ormond et Bolingbroke, qui furent obligés de se réfugier en France. Les personnes qui sont initiées à l’histoire secrète du règne de George Ier saisiront facilement les nombreuses allusions dont fourmille cet ouvrage. Dans le voyage à Brogdingnag, la satire est d’une application plus générale, et il est difficile d y rien, trouver qui se rapporte aux événements politiques et aux ministres du temps ; c’est ua jugement des actions et des sentiments des hommes porté par des êtres d’une force immense et en même temps d’un caractère froid et réfléchi, doués d’un esprit éminemment philosophique. Le roi de ce pays est la personnification d’un monarque patriote, indifférent à ce qui est curieux, froid pour ce qui est simplement beau et ne prenant intérêt qu’à ce qui concerne l’utilité générale et le bien de son peuple. Dans le voyage à Laputa, on trouve des allusions aux systèmes philosophiques les plus accrédités au x.vme siècle ; mais Swift dirige surtout son impitoyable raillerie contre l’abus de la philosophie et celui de la science elle-même. Le voyage chez, les Houyhnhums est une diatribe amère contre la nature humaine, inspirée par l’indignation qu’éprouvait l’auteur à la vue des malheurs de l’Irlande. Vivant, malgré lui, dans ce pays où il ne voyait que des tyrans égoïstes et des esclaves opprimés ; ardent partisan de la liberté et de l’indépen- dance qu’il voyait chaque jour foulées aux pieds, 1 énergie de sa nature lui fit prendre en horreur et déshonorer dans ce dernier et virulent pamphlet une race capable de commettre et de souffrir de telles iniquités.

Les Voyages de Gulliver eurent un succès prodigieux. Jamais, peut-être, ouvrage n’eut autant d’attrait pour toutes les classes de la société. Les lecteurs du grand monde y trouvnient une satire personnelle et politique ; le vulgaire, des incidents bas, et grossiers ; les amis du romanesque, du merveilleux ; les jeunes gens, de l’esprit ; les hommes gravés, des leçons de morale et de politique ; la vieillesse négligée et l’ambition déçue, des maximes de misanthropie sombre et amère. « Les Voyages de Gulliver, dit M. Hardinge Champion, ont le rare mérite de plaire aux enfants et de faire réfléchir les hommes graves ; les deux premières parties sont les plus intéressantes ; îa troisième offre moins de suite dans le plan que les précédentes ; c’est dans ces divers tableaux, remarquables par leur hardiesse et leur originalité, que Swift exhale à son aise toute sa bile de misanthrope et qu’il flagelle à tour de bras les passions mesquines de la nature humaine ; rien.de plus commode pour cela que son cadre, où tantôt il représente l’homme en miniature, tantôt sous des formes colossales ; de là, pour lui, l’occasion de leçons philosophiques, empreintes presque toutes de cette misanthropie qui caractérise souvent les grands génies, esprits chagrins pour la plupart. » On peut reprocher à Gulliver la trivialité et le cynisme de quelques-uns de ses tableaux, un langage quelquefois obscène, dans lequel il semble se complaire ; la quatrième partie a surtout ce caractère. Swift a souvent inspiré Voltaire. L’auteur des Romans philosophiques, en effet, a beaucoup de la verve mordante de l’auteur anglais, de son dédain des bienséances et surtout de sa maligne gaieté ; seulement, Voltaire attaque plutôt l’organisation du monde, de la société ; Swift, plus particulièrement l’homme, dont il cherche à abaisser l’orgueil. « C’est à l’homme, en etfet ; qu’en veut Gulliver, a dit Prévost-Paradol, et à tout ce que l’on voit de plus excellent en lui-même et dans le inonde où il domine. La politique, rabaissée dans le voyage de Lilliput aux débats d’une fourmilière, disparaît devant la ciilme sagesse des habitants de Brogdingnag et de ce roi philosophe qui, prenant dans sa main et caressant doucement le panégyriste éloquent des institutions et des mœurs de l’Angleterre, lui dit sans émotion que, d’après ses propres peintures, la plupart de ses compatriotes sont la plus pernicieuse vermine à qui la nature ait jamais permis de ramper sur la surface de’la terre., Laputa est le ihéâtre décourageant et ridicule de nos sciences, de nos inventions, de nos efforts pour rendre le séjour de la terre plus supportable et abaisse les plus nobles occupations de l’esprit humain. Mais l’île des Houyhnhums est l’abîme où l’humanité s’engloutit tout entière ; les arts, les lois, les mœurs, la religion, la raison même, tout succombe, la beauté s’avilit, l’amour fait horreur, et, après cette universelle dégradation de tout ce qui peut occuper, charmer, élever l’homme sur la terre, on n’est plus surpris de voir le voyageur qui est rejeté parmi le genre humain, au sortir d’une telle épreuve, se voiler la face et refuser de voir les hommes. L’art profond de Swift pour’prendre et soutenir un personnage apparaît ici consommé et arrivé à sa dernière perfection. Le monde où il nous conduit est hors du nôtre, mais c’est un monde animé où nous nous sentons mouvoir et respirer. C’est une. autre vie que la nôtre, mais c’est encore la vie. En un mot, la raison nous défend seule contre des récits auxquels l’imagination se rend sans effort-1, et, selon lelangage des philosophes, c’est à priori que nous refusons d’y croire. Nos misères mêmes, qui sont le fond de ce livre, y sont moins exagérées que séparées de tout ce qui, dans le monde, les atténue au point de les faire parfois oublier. Ce que Lucrèce appelle les Postcenia vitae,. voila le théâtre où Swift nous conduit et’nous enferme, et la vue prolongée de cette moitié de la réalité nous remplit d’horreur et de pitié sur nous-mêmes. C’est en ce sens qu’une des filles d’honneur, si maltraitée par Swift, se plaignant de cet avilissement de la femme et de l’amour, a pu dire « qu’il était impie de déprécier ainsi les œuvres du Créateur. »

M. Taine a porté sur l’ouvrage de Swift un jugement.remarquable que nous avons donné à la biographie de ce dernier. Considéré comme une œuvre d’imagination pure. Gulliver a tant de charmes, et on le lit si souvent qu’une bibliothèque passerait pour incomplète si on ne l’y trouvait pas. Cependant, ce livre a dû perdre de son intérêt avec le temps ; il convenait une foule d’allusions et même de portraits aussi piquants pour les nationaux qu’insipides pour les étrangers et insignifiants pour la postérité. Walter Scott en a donné la clef ; mais _les originaux n’existant plus, les copies s’estompent et s’effacent en tant que crayons historiques ou anecdotiques. Ce fut Vohaire qui, le premier, vanta en France les Voyages de Gulliver. L’abbé Desfontaines en donna une traduction pitoyable (1727) ; il publia une continuation de Gulliver, qui est l’œuvre du traducteur, non de l’auteur. Depuis lors,

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l’ouvrage de Swift a été fréquemment traduit en français. En dernière analyse, rappelons au lecteur amoureux d’un jugement sommaire que Voltaire a surnommé Jonar than Swift le Rabelais de l’Angleterre.

Ce voyage d’un homme qui est successivement géant dans un royaume de nains et nain dans un pays de géants oifrait des situations d’une application trop naturelle pour ne pas enrichir la langue d’antithèses pittoresques, Urées du cœur même du sujet. Les littérateurs font des allusions fréquentes au chef-d’œuvre de Swift et aux diverses aventures dont Gulliver est le héros. La visite aux Lilliputiens est surtout souvent rappelée.

« Le petit garçon était fort pour son âge, mais laid, disgracieux et farouche à l’excès. Depuis un an qu’on l’avait séparé de sa nourrice, il n’avait vu que’deux êtres humains, son père et sa grand’mère, et il vivait entre ces deux colosses comme Gulliver dans l’île des géants. »

EDMOND ABOUT.

« Cent ans après la mort de saint Charles Borromée, on lui éleva une statue colossale, haute de 96 pieds. On raconte, entre autres choses merveilleuses à propos de cette statue, je ne sais quel dîner de douze couverts qui avait été donné dans la tête du saint archevêque : les cuisiniers étaient dans le livre et l’office dans le bras droit. Cela ressemblait beaucoup à l’histoire de Gulliver dans le pays des géants. »

AL. DUMAS.

« Gulliver ! tu fais rire les enfants et pencher tristement le front du vieillard. Ton conte bleu est une sombre histoire, vraie alors et vraie encore aujourd’hui. L’homme de génie n’est plus l’antique Prométhée enchaîné sur son roc et dévoré par des vautours ; nous avons changé cela : il est surpris et emmaillotté pendant son sommeil par des hommes de 6 pouces. »

LANFREY.

« Cette histoire de la détention de Napoléon à Sainte-Hélène, par "Walter Scott, n’est autre chose que les aventures de Gulliver, livre qui. m’a fait bien rire quand j’étais jeune garçon, et où l’on peut, lire, si comiquement comme quoi les petits Lilliputiens ne savent que faire de leur grand prisonnier^ comme ils grimpent par milliers sur son corps et l’attachent bien ferme avec une foule de cdrdes grosses comme des cheveux, quels immenses apprêts ils font pour lui bâtir tout exprès une grande maison, et comme ils se plaignent de l’énorme quantité de vivres qu’il leur faut lui fournir chaque jour ; comme ils ne cessent de le noircir dans le conseil de l’Etat, et de déplorer qu’il coûte tant au pays ; comme ils seraient bien aises de le tuer, mais comme ils le craindraient encore après sa mort, parce que son cadavre pourrait produire la peste ; comment enfin ils se décident pour la générosité lapins glorieuse, et lui laissent son titre, se contentant de lui vouloir crever les yeux. »

H. HEINE.

Voyage sentimental (LE), par Laurence Sterne (1763, in-12).[modifier]

Ce voyage ^fantaisiste, aussi célèbre en France.qu’en Angleterre, fut publié l’année même de la mort de l’auteur qui revenait d’un voyage entrepris par lui sur le continent (en France et en Italie) pour le rétablissement de sa santé. Il est impossible de donner l’analyse d’une œuvre dans laquelle l’auteur semble avoir pris à tâche de ne suivre aucun ordre et de n’adopter aucun plan ; c’est un recueil d’anecdotes, de réflexions, de portraits, de citations ; le tout est étincelant de verve comique ; arabesques gracieuses et capricieuses, entremêlées de détails parfois libres et de touchante sentimentalité ; Sterne y met tout en-œuvre pour exciter le rire ou les larmes:lacunes, interruptions, réticences, tout lui est bon. Bien que moins important que Tristram Shandy (v. ce mot), le Voyage sentimental donne, mieux qu’aucun autre ouvrage, la mesure du talent de Sterne. « Aimez-vous Sterne, dit M. Girault de Saint-Fargeau dans l’appréciation de cette œuvre, Sterne, simple et bon, courant le monde, livrant avec délices sa pensée à un vague abandon, étudiant les petits faits de l’âme, et, au milieu de scènes si attachantes, se mettant lui-même en scène, avec une ravissante bonhomie, parce que lui, Sterne ou Yorick, a éprouvé et senti ce que chacun de nous, à sa place, aurait pu éprouver ou sentir ? Vous souvient-il combien il y a de délicatesse et d’émotion d’un cœur honnête dans l’échange de sa tabatière, à lui Sterne, avec la tabatière de corne du bon vieux moine ? Qu’il y a de crainte et d’abandon pudique à la fois dans son entrevue avec la fraîche et gentille soubrette en petit bonnet, en simple tablier ! Que de larmes dans Je récit de la mort du chien de l’aveugle 1 Que de mélancolie dans les pensées qu’éveillé le chant plaintif du sansonnet qui veut la liberté ! Puis que de laisser-

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aller dans cette rencontra du fifre français, si bon, si franc, si jovial ! Et quelle exquise’sensibilité dansées entretiens avec la pauvre Marie, cette pauvre folle, si émouvante, si ma’heureuse, qui, assise avec sa chèvre sur le bord de la route de Moulins, jouait sur son chalumeau sa plaintive chanson du soir 1 Aimez-vous Sterne ? Sterne donnant, comme il le dit lui-même, carte blanche h son imagination, à sa sensibilité, à son génie ; Sterne qui, monté sur son dada, le laisse prendre la course, aller l’amble, caracoler, trotter on marcher d’un pas triste et languissant ? Si vous l’aimez ainsi, prenez le Voyage sentimental, o II s’est pourtant trouvé un sévère détracteur.de ce charmant esprit ; c’est Thackeray, l’une des gloires de la littérature moderne. On a peine à s’expliquer cette sévérité d’un auteur si bienveillant, d’nutre part, pour Congrève, Steele, Prior, Smollett, Goldsmith et aulres humoristes, a Avec Sterne, dit Thackeray dans ses humoristes anglais. on ne sait jamais où s’arrête la vérité, où commence la nV.tion. Je me rappelle un acteur français qui, après nous avoir réjouis par des chansons du genre grivois, se riiit tout à coup a nous « chanter une mélancolique ballade. Il mit tant d’âme et d’expression dans son chant qu’il toucha toute l’assistance, et luimême semblait ému au point que sa voix, tremblait et que ses veux s’emplissaient de larmes. Je s’uppose que Sterne possédait cette sensibilité factice du chanteur français et qu’il acquit à force d’étude et de persévérance le don des larmes. J’avoue que je ne saurais éprouver une grande sympathie pour cette fontaine intermittente; il me fatigue avec cet éternel appel aux larmes et au rire. Il me semble que je le vois me regardant pour juger de l’effet qu’il a produit sur moi et qu’il va me dire:« Admirez ma sensibilité ! Résisterez-vous à ce trait ? etc. » L’humour de François Rabelais, dont il veut procéder, point de ces façons d’agir….. Sterne est un grand acteur, ce n’est point un humoriste. Il écrit de sang-froid, il se grime, il se déguise et entre » bravement en scène. Je n’en veux d’autre preuve que son fameux Vnyage sentimental. On y voit l’intention manifeste de viser à l’effet pour obtenir les applaudissements de la galerie. Il arrive à l’hôtel Dessein, il a besoin d’une voiture pour aller à Paris. Que fait-il ? Il prépare ses accessoires, comme disent les acteurs. Il trouve dans la cour de l’hôtel une petite berline du genre de celles qu’on appelle « désobligeantes ; » voilà le texte d’une disgression pour nous raconter ses maux et nous forcer à y compatir. Un mot lui a suffi, et Paillasse, monté sur la désobligeante, s’en sert comme d’un tremplin pour divertir l’honorable compagnie. Est-ce là de la vraie sensibilité qu’essayer de nous tirer des larmes à propos d’une vieille voiture ? Sterne me rappelle le vertueux prédicateur, Joseph Surface, passant pour un saint aux yeux de ses dupes crédules. Et l’échange de tabatière avec le franciscain, et les sous qu’il jette aux mendiants de Montreuil, et le fameux âne mort sur lequel il répand un torrent de larmes à inonder son mouchoir de poche, et son oraison funèbre ! Va, mon ami, je ne donnerais pas un penny de ton âne et du reste. D’autant plus que ton âne est une réminiscence de celui que tu nous avais servi trois ans auparavant (1765) dans le septième et le huitième livre de TrUtram Shandy. » Arrêtons-nous, cette diatribe n’a pas moins d’une douzaine de pages et nous avouons, pour notre part, ne pas nous associer à l’indignation de Thackeray. A part un peu d’affectation et le ton quelcjue peu déclamatoire de certaines tirades, s’il est un livre, dont l’auteur profond sans y penser, et gai sans chercher à l’être, intéresse en nous initiant à tous les caprices d’une imaginatipn vagabonde, cac ; he une douce mélancolie sous l’apparence d’un récit exact et minutieux de ses sensations, et se joue à la fois du lecteur et de lui-même, c’est sans contredit le Voyage sentimental, véritable chef-d’œuvre et l’éternel désespoir des imitateurs. Sauf le critique anglais que nous venons de citer, il n’y a qu’une voix sur le mérite incontestable de cet ouvrage.

On ignore généralement que ce Lafleur, le domestique, le compagnon et l’ami du voyageur sentimental, n’est point un personnage fictif, « mais un être parfaitement réel et qui accompagna Sterne dans ses excursions sur le continent. Ce brave homme était Bourguignon. Dévoré, dès son enfance, de la passion des voyages, il s’enfuit du toit paternel, à l’âge de dix ans, pour courir le inonde et les aventures. Il mena cette existence vagabonde jusqu’au jour où un sergent racoleur l’enrôla sur le pont Neuf. Il battit six ans la caisse daiis lestroupes françaises, déserta à la faveur d’un habit de paysan et arriva à Moutreuil-sur-Mer, où il fut présenté, couvert » de haillons, à Sterne, qui l’agréa immédiatement. Lafleur a donné de précieux détails sur Sterne pendant ce voyage. « Il y avait, dit-il, des moments où mon maître paraissait plongé dans une profonde mélancolie ; alors il avait si rarement besoin de mes services que je me hasardais à entrer sans être appelé et à lui suggérer ce que je croyais le plus propre à le distraire; il souriait et je voyais que je le rendais heureux pour un instant. D’autres fois, on eût dit que ce n’était plus le même homme, le ciel de la France opérait sur lui et il s’écriait:« Vive la joie ! » Ce fut dans un de ces

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moments qu’il fit connaissance avec la petite grisette du magasin de gants qui vint le voir, chez lui à plusieurs ^reprises. L’âne mort n’est point une invention ; le pauvre, homme en pleurs était aussi simple et aussi intéressant que mon maître le dit. La pauvre Marie n’est pas une fiction, hélas I lorsque nous la rencontrâmes, elle se roulait à terre comme une enïant et se couvrait la tète de poussière ; elle était charmante néanmoins. Mon maître l’aborda avec bonté et la prit dans ses bras ; elle revint à elle, lui raconta ses malheurs et versa des larmes. Marie se dégagea doucement alors et lui chanta un cantique. Mon pauvre maître se couvrit le visage de ses mains et la conduisit jusqu’à sa chaumière. Il y trouva la vieille femme et lui parla sérieusement… Je leur portais tous les jours des aliments de l’hôtel, et lorsque mon maître quitta-Moulins, il laissa de l’argent à la mère. J’ignore combien; ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il donnait toujours plus qu’il ne pouvait. » Ces curieux rensei, gnements sont, puisés dans l’ouvrage de Davy, intitulé Macédoine (Oylio). On y apprend aus’si de Davy que la marquise L…… à qui Sterne fut redevable de son passe-port, est la marquise de Lambert. Terminons par le jugement porté sur le Voyage sentimental par M. Em. Montégut : « Avec le Voyage sentimental, nous avons affaire à un véritable chef-d’œuvre. C’est dans son genre la perfection même. Le livre n’a pas la portée de Tristram Sliandy peut-être, quoique sous son apparente futilité il cache une réelle profondeur ; mais la composition et la forme en sont autrement irréprochables, et la donnée première, quoique moins forte que celle de son aîné, est plus originale en ce sens qu’elle sort plus directement de la nature de l’auteur. Le Voyage sentimental, c’est du plus pur Sterne, filtré, clarifié, réduit à l’état d’essence. Le Tristram Shandy a une tradition, il se rattache en partie à toute une vieille littérature oubliée… mais le Voyage sentimental se rapporte directement à Sterne et n’appartient qu’a lui seul. L’idée de ce livre est une de ces trouvailles heureuses qui classent immédiatement un auteur parmi les hommes originaux. « Non, s’est dit Sterne, je ne voyagerai pas comme ces singuliers touristes qui, avant de s’embarquer, semblent déposer leur cœur dans leur maison, arrêter jusqu’à leur retour la circulation de leur sang, pour qui le voyage équivaut à une suspension des fonctions de la vie, et que les pays étrangers voient transformés en automates contemplatifs. Non, pendant que le bateau, la diligence ou la chaise de poste m’emporteront, mon pouls continuera de battre, mon cœur malade de soupirer et de désirer, mon âme de rêver. » Vous savez s’il a gentiment tenu sa résolution, vous tous qui avez lu le Voyage sentimental. Il n’y a dans toute la littérature de voyages qu’un antre livre qui soit sorti d’une idée aussi originale ; j’ai nommé les lieisebilder de Henri Heine. »

Voyage d’Humphrey Clinker, roman, par Smollett (1771).[modifier]

La donnée de ce roman est la même que celle de la comédie de Ben Jonson, intitulée : Every man in his humour. Le livre est moins un roman que le récit ou même le jonrual d’un voyage entremêlé d’incidents et d’épisodes romanesques, et raconté sous la forme épistolaire. L’auteur y rend compte des impressions et des aventures d’une famille galloise, durant une tournée à Londres, aux eaux de Bath et de liarrigate, dans le nord de l’Ecosse, et dans plusieurs lieux remarquables. Chacun des voyageurs, suivant son tour d’esprit et son humeur, juge différemment des mêmes objets. A la tête de cette file d’originaux marche un vieux gentilhomme, Martin Bramble, personnage grognon, mais généreux, sorte de bourru bienfaisant qui passe son temps à être malade. Une extrême sensibilité nerveuse ajoute encore à son irritabilité naturelle. Dans toutes les occurrences de la vie, il n’aperçoit jamais que le côté incommode et déplaisant. Tout devient pour lui une source de vexations ; il s’indigne des moindres contrariétés, et ses emportements sont quelquefois fort comiques. La délicatesse et la bienfaisance rachètent les défauts de ce personnage, qui a gardé un fond d’humeur caustique. Le caractère de Tabitha Bramble forme un parfait contraste avec celui de son frère. C’est une vieille fille, bigote, égoïste, revéche, en quête d’un mari ; ses prétentions ridicules, ses puériles agaceries à tous les célibataires et son infatigable industrie pour se procurer un époux font de ce type exagéré une caricature. Melford, jeune homme fraîchement sorti de l’université d’Oxford, a la vivacité, l’éiourderie et l’ardeur de la jeunesse. Sa sœur Lydie, jeune personne d’un cœur sensible et d’un tour d’esprit un peu romanesque, plaît par sa c’andeur et sa naïveté. Leur satisfaction d’eux-mêmes et des autres, leur indulgence pour le monde et l’optimisme si naturel à leur âge, sont en opposition complète avec l’humeur sombre et, chagrine de Bramble. Aussi, le journal de leur voyage diffère tout à fait du sien, et leurs descriptions des lieux qu’ils parcourent sont aussi riantes et gracieuses que celles de leur oncle sont mélancoliques et lugubres. Humphrey Clinker, qui donne son nom à l’ouvrage on ne sait pourquoi, paraît assez tard sur la scène et joue un rôle fort secondaire. C’est un valet méthodiste, un sectaire enthousiaste, simple et crédule à l’excès, mais actif, intelligent et attaché à ses maîtres. Son dévouement devient même une source de bévues. Il advient a la fin qu’il se trouve être fils naturel de Matthieu Bramble. Cette galerie d’originaux se complète par la figure de la femme de chambre, personne naïve et vaniteuse, qui estropie vaillamment l’orthographe, à l’exemple de sa maîtresse.

Cet ouvrage est le plus agréable des romans de Smollett. Les saillies d’un esprit observateur, qui tempère sa causticité par un sentiment d’indulgence, abondent dans le récit. Cependant l’auteur n’a pas montré la même fertilité d’invention ni la même verve de gaieté que dans les productions de sa jeunesse. Pour égayer et varier son sujet, il a eu recours à des rencontres de voleurs, à des incendies, à des scènes nocturnes, à des reconnaissances inattendues, etc. Il se permet fréquemment des digressions politiques et des allusions satiriques, et, suivant son habitude, il emploie des images rebutantes. Un des plus grands charmes du livre consiste dans la description de certains sites et localités de l’Angleterre. Les détails curieux qu’il donne sur la vie et les usages des montagnards écossais et sur les mœurs patriarcales des clans ont indiqué à Walter Scott l’existence de la riche mine qu’il a explorée. La gaieté humoristique de Smollett n’est pas toujours de bon goût, ses saillies ressemblent parfois a des grimaces. Toutefois, dans ce roman, le style est plus pur et plus soutenu que dans ses autres ouvrages.

Voyage autour de ma chambre, par le comte Xavier du Maistre (1795, in-8°).[modifier]

C’est à un duel que nous sommes redevables de ce spirituel opuscule ; l’auteur lui-même nous l’apprend : « J’ai mené d’abord, dit-il un jour à un célèbre critique qui l’interrogeait sur sa vocation littéraire, la vie rie garnison consciencieusement, c’est-à-dire sans songer à éorire et assez rarement à lire, et il est probable que, sans le duel dont j’ai parlé au troisième chapitre de mon Voyage autour de ma chambre, vous n’auriez jamais entendu parler de moi. » II avait vingt-sept ans lorsqu’il composa cet ouvrage. Quelques allusions cependant semblent lui assigner une date postérieure ; c’est qu’il le garda quelques années dans son tiroir et y ajouta un chapitre de temps en temps. Dans une visite qu’il fit à son frère à Lausanne en 1795, il lui pprta le manuscrit : « Mon frère, dit-il, était mon parrain et mon protecteur ; il me loua de la nouvelle occupation que je m’étais donnée et garda le brouillon, qu’il mit en ordre après mon départ. J’en reçus bientôt un exemplaire imprimé et j’eus la surprise qu’éprouverait un père en revoyant arlulte un enfant —laissé en nourrice. J’en fus très-satisfait et je commençai aussitôt {’Expédition nocturne, opuscule destiné à faire suite au Voyage autour de ma chambre. Mon frère, à qui je fis part de mon dessein, m’en détourna ; il m’écrivit que je détruirais tout le prix que pouvait avoir cette bluette en la continuant ; il rne parla d’un proverbe espagnol qui dit que toutes les secondes parties sont mauvaises, » et me conseilla de chercher quelque autre sujet. »

En relisant cet agréable Voyage, on apprend à en connaître l’auteur mieux que s’il se confessait à nous directement ; c’est une manière de confession, d’ailleurs sous un air de demi-raillerie. Xavier de Maistre, sous prétexte de voyager chez lui et de’nous servir de cicérone dans cette excursion à domicile, nous t’ait réellement voyager dans l’empire des rêveries et des chimères et, tout en nous exposant les divers sentiments qu’excitent en lui les différents objets de sa chambre, se joue, dans un ingénieux badinage, du public et de lui-même. Ses impressions de voyage ne s’analysent pas ; elles perdraient tout leur charme ; nous ne pouvons qu’indiquer les points de vue les plus jolis et en détacher quelques tableaux. Une douce humeur y domine, rhais moins marquée que dans Sterne, ijue plusieurs chapitres rappellent, toutefois : le dix-neuvième, où l’auteur laisse échapper une larme de repentir pour avoir brusqué son tidéle serviteur Joanaetti, et le vingt-huitième, où tombe une autre larme pour avoir durement reçu le pauvre Jacques, un compatriote malheureux. On surprend les lectures et les goûts du jeune officier dans quelques pastels légers, dans sa passion de peindre et de disserter sur la peinture. Mais on sent, malgré ses raisonnements, que cet art était surtout pour lui un moyen de fixer des traits chéris, un site heureux, toute réminiscence de l’umour et de lapatrie. « La douce malice du voyage, dit Sainte-Beuve, se répand et se suit dans toutes les distractions de u l’autre, » comme il appelle « la bête » (le corps), par opposition à l’âme. » L’observation du moraliste, sans air d’étonnement et de découverte, s’y produit en une foule de traits que la naïveté du tour ne fait qu’aiguiser. « J’ai reconnu clairement que l’âme peut se faire obéir par la bête et que, par un fâcheux retour, celle-ci oblige très-souvent l’âme d’agir contre son gré. Dans les règles, l’une a le pouvoir législatif et l’autre le pouvoir exécutif, mais ces deux pouvoirs se contrarient souvent. Messieurs et Mesdames, soyez fiers de votre intelligence tant qu’il vous plaira ; mais défiez-vousbeaucoup de « l’autre, » surtout quand vous êtes ensemble. J’avnis couché mes pincettes sur la braise pour faire griller

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mon pain, et, quelque temps après, tandis que mon âme voyageait, voilà qu’une souche enflammée roule sur le fo.yer ; ma pauvre bête porta les mains aux pincettes et je me brûlai les doigts. »

Chez Xavier de Maistre, le moraliste est d’autant plus agréable qu’il semble vous prendre en jouant, au monient où l’on s’y attend le moins. Qu’on se rappelle ce portrait de Mme Hauteastel (ch. xv), qui, comme tous les portraits et peut-être biejj, comme tous les modèles, sourit à la fois à chacun de ceux qui regardent et a l’air de nu sourire qu’à un seul : pauvre amant, qui se croit uniquement regardé 1 Et cette rose sèche (ch. xxxv), cherchée, cueillie, autrefois si fraîche, d ; nis la serre un jour de carnaval, avec tant d’émotion offerte à Mme Hauteastel, à l’heure du bal, et qu’elle ne regarde même pas ! Car il est tard, la toilette s’achève ; elle en est aux dernières épingles. « Je tins un second miroir derrière elle pour lui faire mieux juger sa parure, et, sa physionomie se répétant d’un miroir à l’autre, je vis alors une perspective de coquettes, dont aucune ne faisait attention à moi. Enfin, l’avouerai-je ? nous faisions, ma rosé et moi, une fort triste figure. Au moment où la parure commence, l’amant n’est plus qu’un mari, et le bal seul devient l’amant. »

« Les divorces, querelles et raccommodements de l’âme et de « l’autre » fournissent, dit Sainte-Beuve, à l’aimable humoriste une quantité de réflexions philosophiques aussi fines et aussi profondes que le fauteuil psychologique en a jamais pu inspirer dans tout son méthodique appareil aux analyseurs de profession. L’élévation et la sensibilité s’y jo’gnent bientôt et y mêlent un sérieux —attendri. » Qu’on relise le touchant chapitre xxi, sur la mort d’un ami et la certitude de l’immortalité de l’âme. « Depuis longtemps, dit l’auteur, le chapitre que je viens d’écrire se présentait sous ma plume et je l’avais toujours rejeté. Je m’étais promis de ne laisser voir dans ce livre que la face riante de mon âme ; mais ce projet m’a échappé comme tant d’autres. » Chez Xavier de Maistre, en effet, la mélancolie n’est pas en dehors ; elle ne fait que se trahir par moments, mais sa bonhomie cache sa sensibilité et un fonds sérieux et mélancolique. D’ailleurs, ses qualités sont voilées, et à demi dérobées car cette bonhomie modeste ; à peine s’il se livre par quelques mots : « La mort d’un homme sensible qui expire au milieu de ses amis désolés et celle d’un papillon que l’air froid fait périr clans le calice d’une fleur sont deux époques semblables dans le cours de la nature. L’homme n’est qu’un fantôme, une-ombre, une vapeur qui se dissipe dans les airs. — Un lit nous voit naître et nous voit mourir ; c’est le théâtre variable où le genre humain joue tour à tour des drames intéressants, des farces risibles et des tragédies épouvantables. C’eut un berceau garni de rieurs. C’est le trône de l’amour. C’est un sépulcre ! »

Le Voyage autour de ma chambre renferme toutes les notes, depuis la plus aiguë jusqu’à la plus grave. Le style clair, simple, facile, élégant semble couler de source, malgré une certaine dose de malice qui en relève le goût. Cette fantaisie spirituelle à la manière de Sterne, dit M. N.David, repose du génie, trop souvent inaccessible à la moyenne des intelligences. » C’est, en efl’et, comme les Nouvelles genevoises de Topffer, une des plus charmantes récréations que nous connaissions. Xavier de Maistre se trouve un conteur gracieux, délicat et touchant, sans y avoir visé. Il écrit par hasard ; il communique son manuscrit à son frère, lui laisse le soin d’en faire ce qu’il jugera à propos, se soumet d’avance et les yeux fermés à sa décision, à ses censures, et se trouve un beau matin avoir acquis à côté de ce frère une humble gloire tout à fait distincte, qui rejaillit à son tour sur celle même de son frère et semble en atténuer par un coin l’éclatante rigueur en lui communiquant quel que chose de son charme. Le rôle de cadet d’un grand écrivain est toujours embarrassant ; Xavier de Maistre ne s’en est pas préoccupé ; il a tiouvé sa pince par le naïf, le sensible et le charmant.

Nous ne dirons qu’un mot de l’Expédition nocturne autour de ma chambre, suite du Voyage. L’auteur n’est pas inférieur à luimême dans cette nouvelle excursion ; il s’amuse avec la même grâce qu’autrefois de ses propres idées ; il séduit, il entraîne par l’aimable facilité de son esprit, les mouvements affectueux, l’inspiration naturelle et douce ; mais, sans donner tout a fait raison au frère aîné qui voulait dissuader Xavier de Maistre de publier cette suite, nous dirons qu’elle est moins naturelle que le Voyaye, que parfois l’esprit cherche un peu trop à (s’y montrer.

Voyage d’Anténor eu Grèce et en Asie, par Lantier (1798).[modifier]

Le fameux comte de Saint Germain prétendait vivre depuis deux mille ans ; de cette existence imagi-, naire, Lantier lit un cadre pour décrire les mœurs des différents pays que cet aventurier disait avoir parcourus. La conformité du titre rappelait Anachàrsis, et c’est à la réputation, si justement acquise, de l’ouvrage de Barthélémy, cy&’Antënor dut une partie de sa faveur, comme aussi son discrédit auprès de quelques journalistes rebelles à l’engouement du public. Un cadre heureux, une étude profonde des mœurs et des usages des

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anciens, des détails curieux et peu connus, des portraits pleins de vérité, et surtout un style pur et brillant, avaient assuré le succès d Anacharsis ; dans Anténor, il est plus facile d’indiquer les beautés qui n’existent pas que d’énumérer les fautes que l’on rencontre. Rien n’a la couleur convenable ; les personnages n’ont de grec que le nom ; ils se ressentent du milieu social dans lequel vivait l’auteur : ces héros, au caractère moderne, font les actions et tiennent les discours des Français du xvine siècle ; les mœurs’et les coutumes des différents peuples n’offrent aucune différence ; les choses sérieuses sont livrées au ridicule ; la gaieté manque de naturel et de légèieté ; les tableaux les plus finis sont des ébauches superlicielles. C’est de l’érudition d’amateur, qui voit le monde grec d’une loge de l’Opéra-Comique. Les anachronismes abondent dans ce roman d’imagination : on y trouve pêle-mêle des personnages réels qui ont vécu à plus d’un siècle d’intervalle les uns des autres. En somme, Anténor, avec son esprit, ses connaissances, sa philosophie et son impiété, et Phanor, avec ses aventures scandaleuses et ses plaisanteries, ne conviennent guère qu’aux lecteurs attardés qui font cas des Lettres sur la mythologie par Demoustier et des Lettres sur la physique par Aimé Martin. On a fort justement appelé Anténor l’Anacharsis des boudoirs. Cet ouvrage eut un succès prodigieux ; il s’en est fait plus de vingt éditions, et il a été traduit dans toutes les langues de l’Europe. Ce succès incompréhensible devait tenir à quelque chose : un intérêt dramatique et de plus un style facile, aux grâces aujourd’hui fanées, captivèrent sans doute les gens du monde, les femmes, les lecteurs enfin qui cherchaient une fiction là où les critiques ne voulaient voir qu’une imitation impuissante d’Aiiackarsis, ouvrage à son tour dépassé par les beaux travaux de la L-ritique moderne.

Voyage de vingt-quatre heures (LE), par M. Kératry (Paris, 1860, in-12).[modifier]

La manière de cet ouvrage rappelle celle du Voyage sentimental de Sterne. Il est du nombre des écrits qu’on ne peut pas analyser, parce que son mérite consiste dans les détails. On y trouve des faits qui éveillent des souvenirs agréables, des traits de morale placés à propos ; quelques autres qui, trop souvent, font oublier le sujet, si sujet il y a. Le Voyage de vingt-quatre heures est moins le récit d’un voyage qu’un résumé d’observations sur une infinité d’objets qu’il eût été difficile de mettre en action. C’est pour cela, sans doute, que l’auteur a divisé son livre en une foule de petits chapitres, dans lesquels il s’abandonne à son imagination. Ce n’est pas une histoire, mais un recueil de scènes, de dialogues, de tableaux plaisants ou touchants, entremêlés de maximes de morale et assaisonnés de beaucoup d’esprit. L’auteur, au milieu de scènes simples et attachantes, se met lui-même en scène avec une bonhomie qui nous charme d’autant plus que chacun de nous à sa place aurait pu éprouver les mêmes sensations. Profond sans y penser, philosophe sans chercher a l’être, il nous intéresse en nous initiant à tous les caprices d’une imagination vagabonde, et cache une douce morale sous l’apparence du récit exact et minutieux de ses sensations. Le style de M. Kératry est ordinairement pur et assez simple.

Voyage de Grèce (LE), poëme, par Pierre Lebrun (1828, in-8°).[modifier]

Jusqu’alors les poètes qui avaient chanté la Grèce ou pleuré sur elle ne s’étaient inspirés que des souvenirs de l’antiquité et de quelques pages de Chateaubriand et de Byron. Peintres de sujets qu’ils n’avaient pas vus, ils ne trouvaient ni couleurs ni originalité ; ils redisaient des noms glorieux, ils s’épuisaient sur des émotions déjà vieilles, et si, bien rarement, de beaux vers leur échappaient, c’était en quelque sorte par hasard. P. Lebrun résolut de s’inspirer sur les lieux mêmes et de voir les choses qu’il voulait peindre. Jamais il n’avait été encore et jamais depuis il n’a été mieux et plus naturellement inspiré.

Le poëme est divisé en neuf chants : le Thémistocle (nom du navire sur lequel l’auteur s’était embarqué à Marseille), le Péloponèse, l’Attigue, Constantinople, [’Insurrection, l’Insurrection en Morée, les Montagnes, le Départ de la flotte, le Bazar de Smijrne. Ce sont autant de tableaux où le poète se place lui-même en scène, à peu près comme lord Byron dans Ckilde-Harold ; mais il n’y a là aucune idée d’imitation, aucune analogie de sentiments ; c’est uns forme toute naturelle et toute simple, toute nouvelle aussi. Lebrun a voyagé en Grèce, et il se montre voyageant. Les lieux, les hommes, les événements qu’il a eus sous les yeux, il les retrace avec toutes les émotions qu’ils lui ont données.

Voyage de Jeau Putyo à Borne (LE), poëme en patois du canton de Bayeux. (Pluquet, Rouen, 1834).[modifier]

Ce poëme met.en scène la légende suivante. Le chapitre de Bayeux était obligé, de temps immémorial, d’envoyer tous les ans un chanoine à Rome pour y chanter l’épître de la messe de minuit. Quand vint le tour de maître Jean Putye, chanoine de la prébende de Cambremer, il parut si peu s’occuper de l’obligation qu’il avait à remplir, que, la veille même de Noël, il était encore

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à Bayeux. Tout le chapitre était dans l’angoisse, de peur d’une grosse amende, mais Jean Patye assurait formellement. » ses confrères qu’il serait à Rome en temps utile. En effet, il ouvrit son grimoire, et quelques paroles lui suffiront pour faire venir le diable, diable effroyable,

Qui moult estoit crueux (cruel) et fors,

Et fel (félon) et plus irous (en colère)

Que chiens dervés (enragés), ne leus warous (loups-garous)).

Jean Patye, sans se laisser intimider, lui donna ses ordres. « II faut, lui dit-il, que tu me portes cette nuit à Rome et que tu m’y portes en pensée de femme (en aussi peu de temps qu’une femme en accorde pour l’accomplissement d’un de ses désirs). Attendsmoi sous les orgues, et, au premier coup de neuf heures, je suis sur ton dos. » A l’heure dite, le chanoine grimpe sur sa monture,..et, en un clin d’œil, il plane dans les airs : le voilà au-dessus de la mer. Le tentateur essaye alors un tour de son métier ; il conseille au chanoine de se signer. On comprend qu’au premier signe de croix le churme était rompu ; le diable disparaissait et maître Jean Patye se trouvait précipité dans les flots. Le chanoine lit la sourde oreille. Le diable se mit alors en frais rie poésie et lui adressa, mais en vain, ces vers :

Signa le, signa, temere me langis et angis :

Roma tibi subito motibus ibit amor,

c’est-à-dire, en ne tenant pas compte des solccismes : « Signe-toi, signa-toi ; tu me touches et tu me tourmentes témérairement ; ton désir d’aller à Rome sera vite satisfait. » Ce qu’il y a de vraiment diabolique dans ce distique, c’est que les deux vers qui le composent peuvent se lire à rebours, sans changer de signification ; difficulté inouïe que s’était créée à plaisir l’auteur inconnu de ce conte. Bref, le malin chanoine arrive à Rome, laisse le diable sous le portail de Saint-Jean-deLatran, chante l’épUre de la inesse de minuit et réclame ensuite le titre qui constatait la sujétion imposée à son chapitre pour en vérifier l’authenticité. Mais a peine a-t-il entre les mains l’acte précieux, qu’il le brûle à un cierge, au nez des prélats romains stupéfaits, enfourche à la hâte son infernale mouture et revient à Bayeux. Il avait été quatre heures en route. Le clergé de Bayeux fut, au fond, enchamé du tour ; mais, pour la forme, Jean Patye dut faire amende honorable, pieds nus et corde au cou ; après quoi, Augustin de Trivulee, évêque de Bayeux, lui fit grâce et daigna même le nommer doyen de son chapitre. Ceci se passait en 1537. Les poëtes de Bayeux ont raconté dans leurs œuvres ce fait à jamais mémorable, et on le raconte encore, entre paysan ; dans les.veillées d’hiver.

Etienne Tabourot, dans ses Bigarrures, attribue la même aventure à suint Antide et rapporte également le fameux distique.

Voyage où il vous plaira, par Alfred de Musset et P.-J. Stahl (1836).[modifier]

Ce petit ouvrage, qui n’a jamais eu la prétention d’être un livre, bien que la pensée qui l’a enfanté fût bonne et d’une excellente philosophie pratique, a eu tellement d’éditions et est si connu de notre génération, que nous voulons le lui remettre en mémoire plutôt que le lui expliquer. Les auteurs ne nous disent pas pourquoi ils partent, où ils vont, « parce que, lorsqu’on voyage, c’est surtout pour courir après l’imprévu et faire, en tout bien tout honneur, les yeux doux au hasard, u Aussi nous laissent-ils le petit bonheur des surprises, le bénéfice des rencontres. Ils nous invitent à les accompagner sans nous permettre autre chose que « la joie du départ et celle du retour, ce double gain de tout voyage, deux joies dont l’une vaut l’autre sans doute, et, entre ces deux joies si légitimes, les bonnes fortunes intermédiaires qui ne peuvent manquer à des voyageurs de bonne volonté. » Ce n’est pas tout ; ils ne veulent pas nous déranger : « Partir et rester, rester et partir, voilà le problème qu’ils entreprennent de résoudre. » Et, pour dernière gracieuseté, ils nous offrent de voyager où il nous plaira.

Pour ce faire, il nous suffira de suivre Franz, comme Franz suit Jacques. Qui Jacques ? qui Franz ? demanderez-vous. Deux intrépides voyageurs, qui ont parcouru le ’ monde en tous les sens. Mais, « à force de changer, comme il arrive à tout voyageur, son cheval borgne contre un cheval aveugle, son or contre de l’argent, et de courir deux lièvres à la fois sans jamais en attraper aucun, ils ont écorné tant soit peu leur patrimoine, » Franz est sur le point de se marier avec Marie, une charmante jeûna fille, et il est si décidé à ne plus se remettre en route qu’il brûle toute sa collection des voyages célèbres en rentrant chez lui. Au milieu de son premier sommeil, il entend, frapper ; c’est Jacques, tout botté, tout éperouné, qui vient le chercher. Et Marie ? Marie, il l’adore, mais, une force invincible l’entraîne à la suite de Jacques. Ils partent, et nous avec eux, chevauchant par monts’et par vaux, recueillant des légehiles et des impressions personnelles, tantôt dans l’eau, pour repêcher un amoureux qui veut noyer ses chagrins dans l’onde amère, tantôt dans le feu qui s’avise de brûler notre hôtel sans uoua avoir prévenus de sauver nos bagages. Nous n’entraînerons pas le lecteur derrière nous pour nous suivre pied à pied dans notre escapade ; qu’il lise le Voyage où il vous plaira, il en connaîtra tous les incidents tragiques ou comiques ; nous ne voulons pas lui déflorer la légende des fleurs ni celle du vaisseau l’Espérance, nous le ferons seulement assister à la catastrophe finale. Le vaisseau qui doit rapatrier Franz et Jacques et nous, leur compagnon de route, fait naufrage ; nous poussons un cri de désespoir, la mort nous saisit déjà lorsque… nous nous réveillons dans la chambre de Franz, auquel le tailleur apporte son habit de noce. Notre voyage n’était qu’un rêve, mais un rêve qui nous a assez émotionnés pour que nous n’en oubliions jamais la morale, quipeut se formuler ainsi : pierre qui roule n’amasse pas mousse, restez chez vous et vous serez plus heureux que de courir le monde.

Dire combien d’esprit ont dépensé les auteurs dans ce récit fantastique, quel cachet d’originalité est imprimé sur tout l’ouvrage, quel humour met en relief les plus petits détails, serait chose impossible. Le nom des auteurs, Alfred de Musset et P.-J. Stahl, peut en faire seul concevoir l’idée. C’est un-récit du genre du Voyage sentimental, sans cependant avoir le moindre rapport avec l’œuvre de Sterne, ou plutôt-c’est un livre sui yeneris, sans ancêtre et sans postérité. Une citation suffira pour en faire connaître l’esprit à ceux qui auraient le malheur de ne pas le connaître : La vie, nous raconte un malheureux que nous rencontrons, n’est point un chemin sans issue ; on peut donc en sortir, mourons donc ! Je résolus de m’entourer dans ce dernier acte de tant de précautions, que rien de ce que la prudence d’un simple mortel pouvait prévoir ne vînt le troubler. Je pris donc à la fois une corde, un pistolet et du poison, et je me rendis, en outre, sur le bord de l’eau pour y chercher un lieu propre à exécuter mon dessein. J.e m’arrêtai bientôt devant un arbre dont une des branches, s’avançant presque au milieu "du fleuve, qu’elle couvrait en partie de son ver’t feuillage, favorisait singulièrement mes projets, et, ayant fixé à cette branche la corde que j’avais apportée, je bus le poison dont je m’étais muni, je me passai autour du cou la corde qui se balançait au-dessus de l’eau, et, quand je sentis qu’elle commençait à me serrer:« Amour 1 m’écriai-je, contemple ton ouvrage ! » Puis, levant le bras, j’appuyai sur mon front le canon de mon pistolet, que j’avais eu Je soin de charger de deux balles. Je pressai alors la détente et le coup partit. O destins toujours ennemis ! je n’étais pas mortl-La charge du pistolet, que je tenais d’une main inexpérimentée, passant à quelques lignes de ma tête, était allée couper en sifflant la corde qui rne tenait suspendu au-dessus de l’abîme, et je me sentis tomber. « Qu’importe, me dis-je, on peut se noyer dans une rivière, et d’ailleurs, a défaut du reste, ne puis-je compter sur le poison que mon sein renferme ? » Je perdis alors toute connaissance, et pour le coup je me croyais mort, et bien mort, quand je me retrouvai sur la rive, où le courant m’avait rejeté. Je m’aperçus, en outre, que l’eau que j’avais avalée en grande quantité m’avait débarrassé du poison, ma dernière ressource contre la vie ! » Méry eût envié cette charmante gasconnade !

Voyages en zigzag, par Topffer

(Paris, gr. in-8°). Ce volume est le fruit des nombreuses excursions en Suisse de l’autour. Pendant plusieurs années, en effet, Topffer guida ses élèves à travers les divers cantons de sa pittoresque patrie, leur ménageant ainsi les plus agréables et les plus instructives vacances. Rentré, l’hiver, à Genève, il rassemblait ses notes, écrivait les récits de ses excursions, et quelquefois les illustrait. Les Voyages en zigzay, composés avec un soin tout particulier, remplis de cet humour que Topffer a su répandre dans tous ses ouvrages, écrits avec un naturel exquis et dans ce style original qui lui était habituel, ont obtenu un succès complet et mérité. Topffer y montre de l’esprit, et surtout du cœur, un sentiment profond de l’excellence des charmes de la nature. Non moins remarquable dessinateur qu’écrivain distingué, il achève avec le crayon les descriptions entreprises avec la plume, et son livre possède ainsi tous les attraits qui captivent les lecteurs de tous les âges. On reconnaît dans les Voyages en zigzag l’auteur des Nouvelles genevoises (v. ce mol), regardé à bon droit comme un des étrangers qui ont le mieux écrit en français.

'Voyage au Parnasse (LE), par Cervantes.

V. PARNASSE.

Voyage au Parnasse, par César Caporali.

V. PARNASSE.

Voyage dans la lune, par Cyrano de Bergerac.

V. LUNE.

Voyage du jeune Anacharsis eu Grèce, par l’abbé Barthélémy.

V. ANACHARSIS.

Voyage de Polyclète, par le baron de Theis.

V. POLYCLÈTE.

Voyage d’un Slave autour de la chambre, par M. Tanski.

V. SLAVE.

Voyage autour de mon jardin, par A. Karr.

V. JARDIN.


Voyage Interrompu (LE), comédie en trois actes et en prose, de Picard ;

représentée à Paris en 1798. Deux artistes gagnent à la loterie une somme de 24, 000 francs ; ils partent pour faire le tour du monde et s’arrêtent à, Montargis, car des fenêtres de son auberge Dpi’lis aperçoit l’adorable Sophie Dercour, en devient amoureux et prie son ami Florimont de favoriser sa passion. Celui-ci s’ingénie à trouver le moyen de mettre Dorlis en rapport avec l’objet de son amour. Aidé de son valet, il se déguise en musicien italien, ainsi que ce dernier, et feint d’insulter la jeune fille et sa mère, pour que Dorlis prenne leur défense. Ces dames, reconnaissantes du service que leur a rendu le jeune étranger, l’invitent à les visiter ; voilà le loup dans la bergerie, c’est tout ce que voulait Fiorimont. Est-il besoin d’ajouter que Dorlis et Sophie se marient, grâce à Florimont qui s’est chargé d’évincer La Mortillière, grotesque prétendant, après l’avoir mystifié de la façon la plus plaisante ? « Cette pièce est plus bouffonne que comique, a dit Picard lui-même ; il y a des scènes qui tiennent de la farce ; mais plût au ciel qu’on pût encore, faire des farces comme celles de Molière ! « Picard avait raison, et, de plus, il avait réussi à faire rire par le comique des situations et le plaisant des caractères ; c’est ce qui explique la vague de cette comédie lors de son apparition.

Voyage à Dieppe (LE), comédie en trois actes, en prose, par MM. Wafflard et Fulgence ;[modifier]

représentée à l’Odéon le 1er mars Le Voyage à Dieppe est d’une gaieté devenue proverbiale, et avec raison, car on entasserait difrïcilement, dans trois actes, plus de traits piquants, de saillies ingénieuses, de folles plaisanteries, de verve et, de véritable enjouement. Trois jeunes gens, Monbray, d’Hérigny et Lambert, un jour dé jeudi gras, se sont échappés d’une partie gastronomique pour venir un instant respirer le frais à la porte du restaurant où ils ont laissé leurs convives. Le plus étourdi des trois, Monbray, pour achever dignement la journée, fait le pari qu’il mystifiera pendant vingt-quatre heures le premier bourgeois qui se présentera. Le pari est accepté, et l’occasion ne se fait pas attendre. M. d’Herbelin, un bon bourgeois de la rue de Buffon, sort de chez lui, et, tout rempli de ses projets de voyage, il fait confidence aux éohos du bonheur qu’il se promet et de celui qu’il a ménagé à M » e et à Mlle d’Herbelin. Ils doivent partir tous dans la journée pour Dieppe; mais ce n’est pas tout. M. d’Herbelin a appris qu’un négociant, M. de SaintVallery, qu’il ne conuaît pas de vue, mais avec" lequel il a eu des relations d’affaires, partira le même jour pour la même destination, dans une tierline à lui appartenant. C’est sur ces confidences indiscrètes que Monbray fonde l’espoir de gagner son pari. Il se présente à M. d’Herbelin sous le nom de M. de Saint-Vallery et offre à sa famille trois places dans s’a voiture. Il est agréable de voyager en poste ; M. d’Herbelin accepte avec reconnaissance l’offre qui lui est faite. Un carrosse de remise arrive ; un domestique déguisé en postillon, et qui a reçu le mot d’ordre, est chargé de conduire les voyageurs. On s’eriibarque ; la nuit est obscure ; mais le voyage n’est qu’une affaire de douze ou quinze heures, et cela est bien vite passé.. On court toute la nuit, et enfin, à la pointe du jour, on arrive… à la rue Chariot, en face du Café Turc, dans la maison d’Hérigny, qui, depuis longtemps, a des vues sur Ml’e d’Herbelin, et qui compte bien profiter’de la circonstance pour avancer ses affaires et déterminer les parents en sa faveur. Fatigué de la route, M. d’Herbelin se met au lit. Mais à peine a-t-il reposé quelques heures, que l’impatience de voir la mer l’arrache aux douceurs du sommeil. Comme l’air de Dieppe est bien plus vif que celui de Paris 1 Comme il ouvre l’appétit 1 M. d’Herbelin ne peut consentira l’aire sa promenade sur la jetée sans avoir mangé de ces bonnes huîtres parquées, si supérieures à celles qu’on trouve dans les restaurants de Paris. Le déjeuner ne se fait point attendre, et les huîtres de l’écaillère du coin ne sont point épargnées. Dès que la première faim est apaisée, M. d’Herbelin s’échappe seul pour avoir les prémices du spectacle de la mer ; un instant après, il rentre furieux, il a reconnu la rue Chariot, le Café Turc et le boulevard du Temple ! Heureusement, un ami commun, homme sage et raisonnable, se charge d’apaiser le courroux de M. d’Herbelin, et MUe d’Herbelin épouse d’Hérigny, qui est trop heureux, à ce prix, de payer à Monbray le montant de la gageure. Le Voyage à Dieppe n’est pas une comédie, c’est une farce, une scène de carnaval du plus franc comique, dont le succès n’a pu être épuisé, lors de son apparition, par des centaines de représentations.

Voyage de M. Perrichon (LE), comédie en quatre actes, en prose, par MM. Labiche et Edouard Martin ;[modifier]

représentée au Gymnase le octobre 1860. M. Perrichon est un proche parent de Prudhomme. Marié à une honnête bourgeoise qui l’a rendu père d’une charmante fille, et récemment retiré du commerce de la carrosserie avec une quarantaine de mille livres de rente, il s’avise un beau matin de proposer à sa femme et à sa fille un voyage en Suisse, pays qu’il appelle la pittoresque

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Helvétie ; car, pour avoir été carrossier, il n’en a pas moins, à un très-haut degré, le sentiment poétique. La proposition est acceptée ; on boucle les malles, on monte eu voiture et on arrive à la gare du chemin de fer de Lyon. Ici se place une scène d’excellente comédie. Il faut voir Perrichon son sac de voyage dans une main, ses cannes et parapluies dans l’autre, une sacoche en sautoir et courant, se démenant, interrogeant, rebondissant du bureau des places au guichet des bagages, haletant, soufflant, ahuri. C’est que ce n’est point une petite affaire, quand on n’en a pas l’habitude, qu’un départ pour « de lointains pays ! » Néanmoins, le brave carrossier arrive à remplir toutes les petites formalités nécessaires, eten attendant l’heure du départ, il remet à sa fille un album sur lequel elle devra inscrire d’un côté les dépenses de route, de l’autre les impressions de voyage de la famille. Pour commencer, il lui dicte ces nobles paroles:« Adieu, France, reine des nations 1 » Mais il n’a pas le temps d’en dire plus ; la cloche sonne, le sifflet retentit, il faut partir. A leur suite se glissent deux jeunes gens, Armand et Daniel, que les beaux yeux de Mlle Perrichon ont séduits et qui se sont entendus pour entrer dans le compartiment que choisirait la famille. Tous deux sont également épris de la jeune tille ; mais ils se sont engagés mutuellement à se céder la place dès qu’il serait avéré que l’un est préféré à l’autre. Nous retrouvons donc les cinq voyageurs en Suisse, et là les auteurs nous font assister à des péripéties trèsvariées et du meilleur comique. En outre, à partir de ce moment, l’idée sur laquelle repose la pièce se dégage, fine et spirituelle autant que juste et sagace. Elle est d’ailleurs empruntée à la sagesse des nations, qui dit qu’à obliger un vilain on ne recueille que chagrin. » En effet, Armand a eu le —malheur de rendre un service signalé à Perrichon ; il lui a sauvé la vie au moment où il allait être lancé dans un précipice par un cheval qu’il avait eu l’imprudence de monter, et Perrichon, honteux de son impéritie, ne peut pardonner à son sauveur. Armand, qui a été le témoin et le réparateur de sa maladresse, devient sa bête noire, son cauchemar, tandis que Daniel est son Benjamin, celui qu’il serait heureux d’avoir pour gendre. Or, la raison de cette préférence esc fort simple ^Daniel s’est arrangé de manière à se faire sauver la vie par Perrichon ; il est donc son obligé, et s’il a usé de ce stratagème,’c’est qu’il sait fort bien que les petits esprits supportent difficilement le fardeau de la reconnaissance, tandis qu’ils sont fiers de pouvoir à tout instant rappeler un service qu’ils ont eu occasion de rendre, pourvu toutefois que cela ne leur ait rien coûté. Les affaires d’Armand vont donc fort mal, et il serait obligé de se retirer devant Daniel si une heureuse circonstance ne venait enfin ouvrir les yeux au bonhomme Perrichon, en lui apprenant qu’il a été le jouet d’une ruse de la part de Daniel. Entre l’humiliation d’avoir été sauvé et celle d’avoir été berné, le carrossier choisit la moindre, et il accepte Armand pour gendre. Inutile de dire que nous avons dû passer sous silence une foule de détails très-intéressants et habilement liés à l’action. Contentons-nous de constater le succès de fou rire qu’a mérité et obtenu cette comédie, dans laquelle l’humour et la verve ne tarissent pas et sont joints aux plus fines observations.

Voyages de l’amour (LES), ballet en quatre actes, avec un prologue, paroles de Labruère, musique de Boismortier ;[modifier]

représenté par l’Académie royale de musique le 3 mai Cet ouvrage fut monté avec un grand luxe et interprété par des artistes célèbres. Le rôle de l’Amour était rempli par Jélyotte, celui de Daphné par Mlle Pelissier ; les autres étaient répartis entre Chassé, Dun, Cuvillier, Tribou et Mlles Lemaire, Fel, Antier. MHe Salle parut dans la dernière entrée.

Voyage à Reims (LE) ou l’Auberge du Lis d’or (Viaggio a Reims (il) ossia l’alvergo del Giglio d’oro), opéra italien en un acte, livret de Balocchij musique de Rossini ;[modifier]

représenté à Paris sur le Théâtre-Italien le 19 juin 1825. Rossini, alors engagé avec le ministère de la maison du roi, composa cet opéra de circonstance à l’occasion du sacre de Charles X. La disposition des esprits était favorable et la musique charmante ; aussi, II Viaygîo a Reims fut. très-applaudi. L’élue des chanteurs contribuait à la beauté de l’exécution ; c’étaient Mme3 Pasta, Cinti, Schiassetti, Mombelli, Amigo, Docti, Rossi, MM. Levasseur, Zucchelli, Pellegrini, Graziani, Auletta, Donzelli, Bordogni et Scudo. Les richesses de cet ouvrage auraient peut-être été perdues pour la postérité si elles n’avaient passé de la scène italienne à l’Académie royale de musique. Trois ans plus tard, en 1828, la musique de II Viaggio a Reims reparaissait dans le Comte Ory, escortée de nouvelles et remarquables compositions.

Voyage autour de ma chambre (LE), Opéra-comique en un acte, paroles de Duvert et Lausanne, musique d’Albert Grisar ;[modifier]

représenté à l’Opéra-Comique le 12 août 1859. Cette pièce, dont le sujet n’a aucun rapport avec la délicieuse fantaisie littéraire de Xavier de Maistre, convient mieux au genre du Palais-Royal qu’à celui de l’Opéra-Oomique. La musique est toujours élégante et ha-

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bilement écrite. Joué par Couderc, Berthelier, Lemaire, Troy, Mlles Henrion. et Prost.

Voyage de MM. Dunanan père et fils (LE), opéra-bouffon en deux actes et quatre tableaux,[modifier]

paroles de MM. Siraudin et Jules Moineaux, musique de M. Jacques Offenbach; représenté aux Bouffes-Parisiens le 22 mars 1862. La barcarolle:A Venesia la bella, a laissé quelques souvenirs.

Voyage en Chine, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. Labiche et Delacour, musique de M. Bazin ;[modifier]

représenté à l’Opéra-Comique le 9 décembre 1865. Le libretto est amusant et spirituel, comme toute pièce de Labiche. Nous allons le résumer en quelques mots. M. Pompery a deux filles, dont l’une, pendant un voyage à Naples, a été fiancée par sa tante à un officier de marine. Or, Pompery, qui est Breton et entêté, refuse absolument de donner la main de sa fille à l’officier, Henri de Kernoisan, qui, en sa qualité de Breton, est aussi entêté que lui. S’étant rencontrés sur une grande route sans se connaître, ni l’un ni l’autre n’a voulu se déranger d’une ligne, de sorte que leurs voitures se sont violemment heurtées. A la suite de cet incident, Pompery refuse plus que jamais de prendre pour gendre de Kernoisan, qui, mis à la porte à Bellevue, s’empresse de suivre la famille Pompery à Cherbourg. Là, Pompery provoque eu duel Kernoisan et feint de recevoir une blessure; mais ce dernier évente la fraude et prend la résolution d’enlever Mlle Pompery. En ce moment, il reçoit l’ordre de s’embarquer dans deux heures pour la Chine. Au troisième acte, on est en mer. Pompery a voulu faire visiter à sa famille un navire, dont le capitaine, ami de Kernoisan, a consenti à céder pendant quelques heures le commandement à ce dernier. Tout à coup, Pompery voit apparaître Kernoisan, qui lui dit : « Prenez-moi pour gendre ou je vous emmène en Chine. — Jamais, » répond Pompery, qui essaye de faire révolter l’équipage. Sur un mot du capitaine, les matelots feignent de se révolter. Kernoisan apparaît, comprime la prétendue révolte et ordonne de pendre sur-le-champ l’instigateur de la révolte et ses complices. Amené la corde au cou, Pompery s’empresse de consentir à donner sa fille à l’entêté capitaine, et le navire, qui n’avait point quitté les côtes de Cherbourg, rentre au port. Pour cette pièce très-amusante et qui eui un vif succès, M. Bazin a composé une musique correcte, qui ne brille ni par l’invention ni par la hardiesse, mais qui renferme d’agréables morceaux et d’heureuses mélodies. Nous citerons notamment le joli duo des aveux, le morceau : Cinq cailloux, trois cailloux, un bon duo bouffe : Je suis Breton, un finale bien travaillé et bien écrit, au second acte ; enfin, au troisième acte, le chœur des matelots et l’air avec écho, chanté sur le tillac. La pièce fut très-bien jouée par Couderc, Montaubry, Sainte-Foy, Prilleux et Mlle Cico. Elle a été reprise en. janvier 1876 à l’Opéra-Comique, où elle n’a pas été moins bien accueillie qu’à son apparition.

Voyage dans la lune (LE), opéra-féerie en quatre actes et vingt-trois tableaux, paroles de MM. Leterrier Vanloo et Mortier, musique de M. Offenbach ;[modifier]

jouée au théâtre de la Gaîté le 27 octobre 1875. Le roi Vlan, las du pouvoir, veut abdiquer en faveur de son fils, le prince Caprice, jeune homme de dix-sept ans ; mais celui-ci, dejà blasé sur tout, n’a nulle hâte de prendre la couronne. Il rêve de faire pour se désennuyer quelque entreprise extraordinaire, et l’idée lui vient de partir pour la lune. Vainement on essaye de le détourner d’un projet dont la réalisation est chimérique. Il s’obstine. On réunit à l’observatoire les plus grands astronomes du pays. A la suite d’une longue et orageuse discussion, les savants arrivent à cette conclusion, qu’il n’est pas impossible que le voyage soit possible, mais qu’il est possible qu’il soit impossible. Sur cette belle réponse, tous les astronomes sont destitués, et, en désespoir de cause, le prince Caprice s’adresse à son précepteur, Microscope, mécanicien habile, à qui il ordonne sous les peines les plus sévères de lui fournir dans dix jours un véhicule pour aller dans notre satellite. Microscope se met à fondre un canon immense, dans la culasse duquel on introduit un obus, disposé intérieurement en forme de chambre. Au jour dit, le prince Caprice s’y installe, suivi par son père, le roi Vlan, qui n’a pas voulu le quitter, et par Microscope, qui reçoit l’ordre de les accompagner. Le coup part, et l’obus, lancé vers la lune, tombe sur le satellite en effondrant le palais de Cosmos, empereur de l’empire lunaire, au moment même où une commission de savants y démontrait que la terre ne pouvait être habitée. Le roi Vlan et l’empereur Cosmos sont bientôt au mieux, et les habitants terrestres étudient les mœurs du pays, qui diffèrent essentiellement des nôtres. Là, les médecins sont enfermés dans une tour, de peur qu’ils ne propagent les maladies qu’ils sont chargés de guérir ; l’empereur vit dans un palais de verre, pour que le peuple puisse surveiller à toute heure ses actions, ce qui rend le métier très-gênant ; le ministre des finances est condamné au bannissement pour avoir enrichi, aux dépens de sa fortune, les caisses publiques ; les lunariens reçoivent en naissant toutes les décorations du pays. Chaque fois qu’ils font une action d’éclat, on leur en enlève une, de sorte que l’homme le plus honoré est celui qui n’a plus une seule décoration, etc. Pendant que le roi Vlan et Microscope étudient les mœurs du pays, le prince Caprice fait la cour à la belle princesse Fantasia, fille de Cosmos ; mais celle-ci reste insensible. L’amour est inconnu dans la lune, par la raison qu’il n’y a point de pommiers et que, par conséquent, aucune femme n’a pu mordre au fruit défendu. Le prince Caprice, qui a précisément une pomme dans sa poche, la croque pour se consoler ; les pépins tombent à terre, et, comme la lune est d’une fertilité prodigieuse, on voit des pommiers naître, grandir et se charger de fruits. Les femmes en mangent, et aussitôt tout change de face. Fantasia lance de tendres regards au prince Caprice, l’impératrice poursuit de déclarations passionnées Microscope. C’est une véritable révolution qui vient de s’accomplir. Pour les punir, il est décidé qu’on descendra au fond d’un volcan éteint les trois étrangers qui ont causé tous ces désordres ; mais le volcan entre en éruption et rejette les prisonniers. Tout finit par un embrassement général ; Caprice épouse Fantasia, qui consent à l’accompagner sur la terre. Cette pièce a beaucoup réussi. On y trouve de l’esprit, de l’invention et de la gaieté. Aux bonnes grosses malices de la vieille féerie, à ses procédés enfantins, les auteurs ont essayé de substituer les inventions subtiles d’un esprit raffiné et ont voulu faire de la satire de mœurs. M. Offenbach y a joint une musique agréable, mais véritablement exubérante. Quelques décors sont fort beaux, notamment ceux qui représentent le canon de 20 lieues de longueur, les villes fantastiques de la lune, l’éruption volcanique et le lever de la terre. Le ballet de la neige est une vraie trouvaille et du meilleur goût. La pièce a été fort bien jouée par Mlle Bouifar (le prince Caprice), Christian le roi Vlan) et Mlle Marcus (Fantasia).