Essai sur les mœurs/Chapitre 84

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Voltaire
Éd. Garnier - Tome 12
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CHAPITRE LXXXIV.

Tailles et monnaies.

Le tiers état ne servit, en 1345, aux états tenus par Philippe de Valois, qu’à donner son consentement au premier impôt des aides et des gabelles ; mais il est certain que si les états avaient été assemblés plus souvent en France, ils eussent acquis plus d’autorité : car immédiatement après le gouvernement de ce même Philippe de Valois, devenu odieux par la fausse monnaie, et décrédité par ses malheurs, les états de 1355 dont nous avons déjà parlé[1] nommèrent eux-mêmes des commissaires des trois ordres pour recueillir l’argent qu’on accordait au roi. Ceux qui donnent ce qu’ils veulent, et comme ils veulent, partagent l’autorité souveraine : voilà pourquoi les rois n’ont convoqué de ces assemblées que quand ils n’ont pu s’en dispenser. Ainsi le peu d’habitude que la nation a eue d’examiner ses besoins, ses ressources et ses forces, a toujours laissé les états généraux destitués de cet esprit de suite, et de cette connaissance de leurs affaires qu’ont les compagnies réglées. Convoqués de loin en loin, ils se demandaient les lois et les usages au lieu d’en faire : ils étaient étonnés et incertains. Les parlements d’Angleterre se sont donné plus de prérogatives ; ils se sont établis et maintenus dans le droit d’être un corps nécessaire représentant la nation. C’est là qu’on connaît surtout la différence des deux peuples. Tous deux partis des mêmes principes, leur gouvernement est devenu entièrement différent ; il était alors tout semblable. Les états d’Aragon, ceux de Hongrie, les diètes d’Allemagne, avaient encore de plus grands priviléges.

Les états généraux de France, ou plutôt la partie de la France qui combattait pour son roi Charles VII contre l’usurpateur Henri V, accorda[2] généreusement à son maître une taille générale en 1426, dans le fort de la guerre, dans la disette, dans le temps même où l’on craignait de laisser les terres sans culture. (Ce sont les propres mots prononcés dans la harangue du tiers état.) Cet impôt depuis ce temps fut perpétuel. Les rois auparavant vivaient de leurs domaines ; mais il ne restait presque plus de domaines à Charles VII, et, sans les braves guerriers qui se sacrifièrent pour lui et pour la patrie, sans le connétable de Richemont qui le maîtrisait, mais qui le servait à ses dépens, il était perdu.

Bientôt après, les cultivateurs qui avaient payé auparavant des tailles à leurs seigneurs dont ils avaient été serfs payèrent ce tribut au roi seul dont ils furent sujets. Ce n’est pas que les rois n’eussent aussi levé des tailles, même avant saint Louis, dans les terres du patrimoine royal. On connaît la taille de pain et vin, payée d’abord en nature, et ensuite en argent. Ce mot de taille venait de l’usage des collecteurs de marquer sur une petite taille de bois ce que les contribuables avaient donné : rien n’était plus rare que d’écrire chez le commun peuple. Les coutumes mêmes des villes n’étaient point écrites ; et ce fut ce même Charles VII qui ordonna qu’on les rédigeât, en 1454, lorsqu’il eut remis dans le royaume la police et la tranquillité dont il avait été privé depuis si longtemps, et lorsqu’une si longue suite d’infortunes eut fait naître une nouvelle forme de gouvernement.

Je considère donc ici en général le sort des hommes plutôt que les révolutions du trône. C’est au genre humain qu’il eût fallu faire attention dans l’histoire : c’est là que chaque écrivain eût dit dire homo sum ; mais la plupart des historiens ont décrit des batailles.

Ce qui troublait encore en Europe l’ordre public, la tranquillité, la fortune des familles, c’était l’affaiblissement des monnaies. Chaque seigneur en faisait frapper, et altérait le titre et le poids, se faisant à lui-même un préjudice durable pour un bien passager. Les rois avaient été obligés, par la nécessité des temps, de donner ce funeste exemple. J’ai déjà remarqué[3] que l’or d’une partie de l’Europe, et surtout de la France, avait été englouti en Asie et en Afrique par les infortunes des croisades. Il fallut donc, dans les besoins toujours renaissants, augmenter la valeur numéraire des monnaies. La livre, dans le temps du roi Charles V, après qu’il eut conquis son royaume, valait entre 8 et 9 de nos livres numéraires ; sous Charlemagne elle avait été réellement le poids d’une livre de douze onces. La livre de Charles V ne fut donc en effet qu’environ deux treizièmes de l’ancienne livre : donc une famille qui aurait eu pour vivre une ancienne redevance, une inféodation, un droit payable en argent, était devenue six fois et demie plus pauvre.

Qu’on juge, par un exemple plus frappant encore, du peu d’argent qui roulait dans un royaume tel que la France. Ce même Charles V déclara que les fils de France auraient un apanage de douze mille livres de rente. Ces douze mille livres n’en valent aujourd’hui qu’environ cent mille. Quelle petite ressource pour le fils d’un roi ! Les espèces n’étaient pas moins rares en Allemagne, en Espagne, en Angleterre.

Le roi Édouard III fut le premier qui fit frapper des espèces d’or. Qu’on songe que les Romains n’en eurent que six cent cinquante ans après la fondation de Rome.

Henri V n’avait que cinquante-six mille livres sterling, environ douze cent vingt mille livres de notre monnaie d’aujourd’hui, pour tout revenu. C’est avec ce faible secours qu’il voulut conquérir la France. Aussi après la victoire d’Azincourt il était obligé d’aller emprunter de l’argent dans Londres, et de mettre tout en gage pour recommencer la guerre. Et enfin les conquêtes se faisaient avec le fer plus qu’avec l’or.

On ne connaissait alors en Suède que la monnaie de fer et de cuivre. Il n’y avait d’argent en Danemark que celui qui avait passé dans ce pays par le commerce de Lubeck en très-petite quantité.

Dans cette disette générale d’argent qu’on éprouvait en France après les croisades, le roi Philippe le Bel avait non-seulement haussé le prix fictif et idéal des espèces ; il en fit fabriquer de bas aloi, il y fit mêler trop d’alliage : en un mot, c’était de la fausse monnaie, et les séditions qu’excita cette manœuvre ne rendirent pas la nation plus heureuse. Philippe de Valois avait encore été plus loin que Philippe le Bel : il faisait jurer sur les évangiles aux officiers des monnaies de garder le secret. Il leur enjoint, dans son ordonnance, de tromper les marchands, « de façon, dit-il, qu’ils ne s’aperçoivent pas qu’il y ait mutation de poids ». Mais comment pouvait-il se flatter que cette infidélité ne serait point découverte ? et quel temps que celui où l’on était forcé d’avoir recours à de tels artifices ! Quel temps où presque tous les seigneurs de fiefs depuis saint Louis faisaient ce qu’on reproche à Philippe le Bel et à Philippe de Valois ! Ces seigneurs vendirent en France au souverain leur droit de battre monnaie : ils l’ont tous conservé en Allemagne, et il en a résulté quelquefois de grands abus, mais non de si universels ni de si funestes.

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  1. Chapitre lxxvi.
  2. Cette phrase est ici conforme à l’édition de 1756. (B.)
  3. Chapitre lviii.