En Turquie/02

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En Turquie
Revue des Deux Mondes3e période, tome 115 (p. 146-169).

L’ILE DE CHIO.


DERNIÈRE PARTIE [1]


I

Les Grecs de Chio, afin de mieux affirmer leur ancienne possession du sol, ont organisé, près de leur gymnase d’enseignement secondaire, un petit musée d’antiquités. Les souscriptions nécessaires à cet établissement n’ont pas été difficiles à réunir. Il a suffi qu’Ambrosios, évêque, rappelât à ses ouailles le but libéral et patriotique de cette fondation [2]. Ce musée, si l’on excepte les inscriptions trouvées en 1878 par M. Haussoullier [3], ne contient pas beaucoup de monumens importans. A première vue, l’antiquité semble absente de Chio. Point de colonnes éparses, de fragmens d’architecture, de débris de marbres. Les temples anciens ont été si bien détruits et si soigneusement rasés, qu’il n’en reste pas pierre sur pierre. D’abord, on songe malgré soi au moyen âge byzantin. La vieille forteresse, bâtie sans doute par les Génois sous l’empereur Michel Paléologue, domine tout, avec ses gros murs, ses tours rondes, ses remparts effrités et dorés. Les lourds canons de bronze ont disparu de l’embrasure des créneaux, et la sérénissime république ne met plus, dans les chemins de ronde, ses routiers, la pertuisane au col. N’importe, ce vieux donjon raconte une histoire dramatique ; il faut écouter ce qu’il dit, et noter les visions qu’il évoque.

Justement, la communauté grecque a installé, près de son église, de son musée et de son gymnase, une grande et belle bibliothèque, qui a hérité de presque tous les livres et manuscrits du savant Adamantios Koraïs, docteur de la faculté de Montpellier, illustre philologue et pédagogue, dont les Chiotes sont très fiers. Grâce à l’obligeance du proèdre Zolôtas, de l’éphore Hornstein et de l’épimélète Alimonakis, j’ai pu profiter de tous ces trésors. Pendant les chaudes journées de la saison claire, j’ai passé là de longues heures en tête à tête avec les vieux chroniqueurs, Anne Comnène, Nicéphore Gregoras, Nicétas Choniate, George Pachymère, Michel Ducas, sans compter les excellens voyageurs Belon, Stockhove, Tournefort, Paul Lucas, Galland, Olivier, et l’admirable Mémoire de Fustel de Coulanges.

A mesure que je lisais, toute l’histoire locale, si profondément mêlée aux grands événemens de l’Orient et de l’Occident, se levait, du fond du passé, en images nettes et colorées. J’apercevais la décrépitude de Byzance à la fin du XIe siècle, sous des empereurs indolens et frivoles, la race affaiblie et épuisée, ayant perdu jusqu’à ses qualités les plus vivaces : l’esprit commercial et le don de trafiquer ; les Italiens s’emparant peu à peu de tout le négoce ; les îles sans défense, abandonnées, proie facile pour les aventuriers audacieux. Je songeais à l’arrivée des Génois en 1346, et à ce débarquement, qui fut une conquête par actions, une entreprise commanditée par un syndicat de capitalistes, à peu près comme celles que nous tentons aujourd’hui vers le lac Tchad et l’Adamaoua. Les galères de Simon Vignoso avaient été frétées grâce aux avances de trente-deux particuliers qui, après le succès de la campagne, exigèrent leur remboursement. La république leur montra ses coffres vides, et leur demanda un délai de vingt années. Ce sursis écoulé, le doge ne se trouva pas plus riche, et dut, pour payer ses dettes, abandonner l’île à ses créanciers. Ainsi l’île de Chio devint non pas une colonie de Gènes, mais une sorte de capital, un terrain d’exploitation, une propriété de rapport. Peu à peu, les Justiniani parvinrent à posséder la créance entière, et à constituer à eux seuls la compagnie privilégiée, la mahone, investie du droit exclusif de fixer et de percevoir l’impôt. La suzeraineté nominale de la république ne se manifestait que par l’envoi périodique d’un podestat. Ce magistrat ne tarda pas à être choisi dans le sein même de la mahone, et une famille de marchands enrichis devint insensiblement, par le fait, sinon par le titre, une dynastie de princes souverains.

Le caractère essentiellement mercantile de cette domination n’était pas fait pour rendre populaire la famille des Justiniani. Leur origine étrangère suffisait déjà à rendre leur présence odieuse. Des sujets qui, à la rigueur, consentent à payer l’impôt quand ils le voient contribuer, sous leurs yeux, à l’intérêt général, se soumettent avec répugnance à une taxe qui est le revenu pur et simple d’un seigneur et maître. Dans ce cas, la sujétion est trop voisine du servage ; la soumission politique ressemble trop à une série de prestations arbitraires. Enfin, les Justiniani étaient catholiques, vassaux du pape, prêts, en toute occasion, à soutenir les intérêts de l’Église latine ; nouvelle raison pour mériter la haine persévérante et active de leurs administrés.

On peut définir en quelques mots l’histoire de Chio pendant toute la durée du moyen âge : c’est une lutte entre le culte latin et le culte grec. Les premières rencontres des Latins et des Grecs ne furent point cordiales. Lorsque l’empereur Alexis eut appelé à son secours les chevaliers d’Occident, il fut effrayé de ce qu’il avait fait. « Dès la première entrevue, dit Fustel de Coulanges, les deux races se jugèrent : chacune détesta les défauts et encore plus les qualités de l’autre. La haine fut égale entre elles ; seulement elle fut mêlée pour l’un de mépris, et pour l’autre de crainte. C’est à partir de ce jour que s’est établie, chez les Latins, cette opinion que le Grec n’est que mensonge et fourberie ; de ce jour aussi le Grec a regardé le Latin comme son brutal ennemi. La religion, qui devait apaiser les haines, les a envenimées. »

Le sultan Abd-ul-Hamid n’oblige pas les raïas à faire la prière musulmane en se tournant vers La Mecque. Les Génois, au contraire, se sont amusés, par piété, à humilier l’amour patriotique des Grecs pour leur religion nationale. L’île fut peuplée de prêtres et de capucins. Quatre fois par an, aux fêtes de Pâques, des saints Apôtres, de Noël et de la Circoncision, le podestat, avec un goût tout italien pour la mise en scène, ordonnait que les maisons fussent fleuries d’orangers et de myrtes et décorées de tapis. Les pappas grecs, rangés en ordre par des huissiers armés de baguettes, s’assemblaient sur la grande place, devant le palais. Un crieur public montait sur un tréteau, et les Génois, du haut de leurs terrasses pavoisées, assistaient à une petite comédie solennelle dont voici le scénario :

Le crieur. — Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de la Sainte-Trinité (roulement de tambours) et de la très glorieuse Vierge Marie (roulement de tambours) et du saint martyr Jean-Baptiste (sonnerie de clairons), prions pour la longue vie, la gloire et l’honneur de notre très saint père le Pape.
Les pappas. — Longues années !
Le crieur. — Prions pour notre invincible empereur !
Les pappas. — Longues années !
Le crieur. — Prions pour la sérénissime république de Gênes !
Les pappas. — Longues années !
Le crieur. — Prions pour la très illustre et la très noble famille des Justiniani. Que Dieu la protège et la conserve !
Les pappas et le peuple. — Nous prions. Evviva ! Evviva !

On juge aisément quelles semences de haine ces manifestations commandées devaient faire germer dans les cœurs. Souvent cette rancune éclata en complots avortés, en insurrections, vite étouffées, dont l’histoire ne se souvient même pas. Une fois, il s’en fallut de peu qu’une conspiration, longuement préparée et tenue dans le plus grand secret, n’aboutît au meurtre des tyrans. La veille du jour fixé pour l’exécution, une jeune Grecque, qui aimait un Justiniani, révéla tout… Et ce fut, pendant plus d’une semaine, une longue suite d’épouvantables supplices. Quelles déchirantes tragédies, quels romans d’amour et de larmes ont dû, pendant ces siècles obscurs, ensanglanter ce coin reculé de l’Archipel !

On croit d’ordinaire que les Turcs ont été partout mal reçus, lorsqu’ils s’installèrent en conquérans dans la masure délabrée de l’empire byzantin. C’est une erreur. Les Vénitiens et les Génois avaient tout fait, dans leurs possessions d’outre-mer, pour inspirer à leurs sujets le désir d’un autre envahisseur, quel qu’il fût. Ce sont les chrétiens d’Occident, il faut le dire avec franchise, qui ont préparé la naissance de la domination ottomane. On a la sensation presque physique de cette vérité, lorsqu’on s’arrête à loisir dans les villes et dans les villages du Levant, lorsqu’on cause avec les petites gens et que l’on saisit, dans leurs paroles, l’hérédité des ressentimens anciens. Fustel de Coulanges a fait cette remarque très profonde : « Les habitans de Chio n’ont jamais aimé le Turc ; mais, comme ils détestaient davantage les Latins, le Turc prit pour de l’affection ce qui n’était qu’une nuance dans la haine. » Et l’illustre historien explique à merveille, avec sa lucidité pénétrante, ce point de psychologie historique : « Entre deux religions, la distance est trop grande pour que les animosités soient bien vives. Mais deux sectes si rapprochées se touchent par trop de points ; la comparaison est trop facile, la discussion trop inévitable, les prétentions trop ardentes, pour qu’une implacable haine ne remplisse pas les cœurs. »

Les Latins ont accusé les Grecs d’avoir provoqué, par de sournoises intrigues, l’expédition de 1566, dans laquelle Piali-Pacha, par ordre du sultan Soliman, prit possession de l’île. Ce fut une joie, dans toutes les églises et dans tous les couvens orthodoxes, lorsqu’on apprit que le dernier des Justiniani avait été emmené en esclavage et relégué à Caffa [4]. Les Grecs de Chio ne négligèrent aucune occasion de dénoncer la population franque à l’animosité du sultan. Ce fut une véritable campagne de délations, menée par l’évêque orthodoxe Ignace Neochoris et par un prêtre grec, si dévoué aux Turcs, qu’on l’appelait dans l’île le « pappas Moustapha. » La papauté, inquiète, crut que, pour vaincre des Grecs, il fallait à tout le moins des jésuites. Les pères de la Compagnie de Jésus envoyèrent des missionnaires à Chio. Une diplomatie insinuante et souple négocia une espèce de réconciliation. Des archimandrites se confessèrent aux curés. On put croire à un accord possible entre l’église romaine et le schisme de Photius. Un jour, l’évêque latin officia au monastère de Néa-Moni, et les moines lui servirent la messe. Les comptes rendus des Missions des îles, pour les années 1619, 1635, 1636, 1637, insistent à plaisir sur cette trêve. La catholicité dut à ce persévérant travail de propagande quelques années de répit et comme une renaissance de sa suprématie dans le Levant. A Chio seulement, elle fonda ou occupa, pendant cette période, plus de quatre-vingts églises.

Cette apparence de concorde n’était, pour les Grecs, qu’un jeu et qu’un rôle. Ils ménageaient à leurs rivaux un tour de leur façon et se montrèrent supérieurs aux Jésuites par leur habileté à se débarrasser de leurs ennemis. Ils trouvèrent le moyen, dans la même occasion, de payer leurs dettes. Voici comment : la communauté grecque de Chio devait quelque argent à plusieurs fonctionnaires de la Porte. Elle fit croire à ces puissans seigneurs qu’elle les paierait sur l’heure, si les revenus de l’Église latine lui étaient livrés. Il fut alors décidé par le divan : que la juridiction de l’évêque latin passerait aux mains de l’évêque grec ; — qu’aucune consécration d’église, aucune ordination de prêtres, aucun mariage n’auraient lieu qu’avec l’autorisation de l’évêque grec ; — que les églises des Latins seraient, comme nous disons aujourd’hui, « désaffectées ; » — que l’évêque latin rendrait compte à l’évêque grec des revenus et des dépenses de son administration, et qu’après les restitutions exigées, il sortirait de l’île.

Ce n’est pas tout. Il arriva, en 1694, que l’amiral vénitien Antonio Zeno parut dans les eaux de Chio avec une escadre, et débarqua ses matelots qui prirent la ville sans peine. Les familles italiennes de l’île, les Grimaldi, les Fornetti et ce qui restait des Justiniani, écrivirent une lettre de félicitations à l’amiral de la sérénissime république. Cette lettre tomba, on ne sait comment, entre les mains des Grecs, qui la firent voir aux Turcs. Le sultan Ahmed fut saisi d’une colère terrible. Il avait alors à son service un renégat écumeur de mers dont on ne sait pas le véritable nom et qui était connu, dans tout le Levant, sous le sobriquet de Mezzomorto. Il lâcha ce corsaire sur les Vénitiens et sur les Latins de Chio. Antonio Zeno rencontra les Turcs à la hauteur des Spaldamores, se battit quelque temps et dut quitter la partie. C’est par une série d’aventures, ainsi préparées par la subtilité des Grecs, que l’île de Chio cessa d’appartenir à la domination spirituelle de l’Église romaine. Si le culte catholique ne disparut pas totalement de l’île, c’est que l’ambassadeur de France intervint en faveur des Latins poursuivis et fugitifs, et que le consul français fit aménager pour eux, dans sa maison, une petite chapelle. Dès l’année 1704, l’exercice public de leur religion était interdit. Beaucoup de fidèles, persécutés tout à la fois par les Grecs et par les Turcs, s’étaient sauvés dans les îles voisines. « On me fit voir, dit Paul Lucas, plus de trente églises latines, que les Grecs avaient détruites ou usurpées, ou même fait convertir en mosquées. Les plus considérables étaient la cathédrale, l’église et le collège des révérends pères jésuites, celle des révérends pères capucins et des Socolans. De ces cinq églises, la cathédrale et celle des dominicains ont été converties en mosquées ; les autres, dont ils ne se sont point emparés, ont été abattues ; et leurs ruines seules, où il ne reste que les quatre murailles, font connaître la beauté dont elles étaient et tirent presque les larmes des yeux. Par toutes ces violences, les Grecs avaient en vue d’éteindre chez eux le rit latin ; mais ils n’ont point réussi dans leurs entreprises ; et, selon toutes les apparences, ils n’y réussiront pas ; les nouveaux catholiques romains sont plus fermes que jamais ; et on les voit tous dans la résolution de mourir plutôt que d’abandonner leur religion. Leurs enfans reprochent tous les jours à leurs adversaires que le rit grec est le rit des esclaves et des gens de rien, au lieu que le rit latin est le rit des princes et des plus grands rois. » Ainsi, c’est grâce à la conquête turque que Chio est redevenue grecque. Il ne faut pas s’étonner si le voyageur européen qui s’aventure parmi les maisons de bois de Tatavla, faubourg grec de Constantinople, est appelé, par les mégères du quartier, skylofranco (chien de Franc), et si les ouvriers italiens du Laurium disent en parlant des Hellènes qui travaillent avec eux dans la mine : Questi grecacchi, che racaglia [5] !

De toutes les contrées de l’ancien empire byzantin, l’île de Chio, qui devait, en 1822, être ravagée par le plus horrible massacre, est peut-être celle qui, pendant plusieurs siècles, s’est le mieux accommodée du régime turc. Le Chiote est paisible, patient, un peu poltron même et peu patriote, s’il faut en croire les Palikares irrédentistes du Magne, de l’Attique, de Samos. Il n’a guère qu’une passion : celle de s’enrichir. C’est la seule besogne où il apporte de la hardiesse et de l’audace. Il est malaisément homme de guerre ; il devient très vite un excellent homme d’affaires. Quand il s’agit d’amasser de l’argent, les plus dures fatigues et les plus lointains voyages ne l’effraient pas. J’ai connu un garçon de vingt-cinq ans qui avait suivi au Soudan l’armée anglaise, achetant aux Arabes des troupeaux qu’il revendait en détail aux officiers du général Wolseley. Il y a des gens de Chio dans tous les comptoirs où l’on trafique et où l’on gagne. L’île envoie des colonies de commerçans à Alexandrie, Odessa, Marseille, Trieste, Manchester, Bombay, Calcutta. Ces colons ont une préférence marquée pour l’Angleterre et pour les possessions anglaises. De fait, leur flegme pratique et raisonnable ressemble assez au calme britannique. Ils ont, comme les Anglais, l’aptitude au calcul, le don des combinaisons commerciales, l’amour d’un certain confortable pratique, la capacité de s’associer et de s’organiser en groupes sociaux, selon des règles et des coutumes, qui ressemblent assez, malgré la présence d’un maître étranger, à une sorte de self-government.

Cet exil volontaire et ces lointaines absences n’affaiblissent point leur amour du sol natal, et leur désir d’y garder, à défaut d’un bon gîte, une bonne renommée. Il y a, dans ce patriotisme tenace, à la fois un réel attachement au sol et une grande envie d’étaler, aux yeux des compatriotes qui sont restés chez eux, le prestige des richesses acquises. Lorsqu’ils ne peuvent revenir autour du clocher, ils envoient de loin des sommes d’argent pour l’entretien des écoles, la construction des églises, la fondation des établissemens de bienfaisance. Grâce à ces contributions spontanées, la caisse de la communauté grecque de Chio a pu bâtir et conserver, en pays conquis, à deux pas de la caserne des nizams, malgré tous les fléaux et tous les meurtres, une espèce de ville libre, rattachée à la Porte ottomane par l’obligation de payer certaines taxes, mais gardant ses institutions, ses coutumes, ses métiers, véritable îlot de richesse, de culture intellectuelle et d’industrie, dans le délabrement et la torpeur de l’empire turc. Soixante ans avant la révolution grecque, il y avait déjà dans l’île un hôpital qui pouvait contenir deux cents malades, un lazaret, une école publique où l’on enseignait le grec ancien et la langue française, une bibliothèque, une imprimerie. Les soies, les taffetas et les velours de Chio faisaient concurrence aux produits d’Alep, de Damas, de Brousse, même de Lyon [6]. Choiseul-Gouffier disait : « Scio est la ville du Levant la mieux bâtie. Les maisons, construites par les Génois et les Vénitiens, ont une élégance et des agrémens qu’on est étonné de rencontrer dans l’archipel… L’aspect de son port est très agréable. » Un autre voyageur moins connu, le citoyen Olivier, qui fut envoyé en mission scientifique dans le Levant par le conseil exécutif provisoire de 1792, et qui ne rapporta guère de son voyage que l’horreur de la tyrannie et de la superstition, décrit ainsi l’état politique de l’île : « Le législateur qui voudra observer l’influence des institutions et des lois sur les mœurs, le caractère et l’industrie de l’homme, doit principalement tourner ses regards vers un peuple qui, vivant sous le même ciel, sur le même sol, professant la même religion, diffère cependant de lui-même au point qu’il paraît méconnaissable. Après avoir franchi un petit bras de mer, je me suis cru transporté dans une autre région, sous un autre climat ; j’avais vu le Grec courbé sous le joug du plus affreux despotisme : il était fourbe, grossier, timide, ignorant, superstitieux et pauvre ; il jouit ici d’une ombre de liberté ; il est probe, civil, hardi, industrieux, spirituel, instruit et riche. Je ne retrouve plus ici ce mélange de fierté et de bassesse, qui caractérise les Grecs de Constantinople et d’une grande partie du Levant ; cette timidité, cette poltronnerie, qui occasionnent une crainte perpétuelle, cette bigoterie qui n’empêche aucun crime. Ce qui distingue les habitans de Scio des autres Grecs, c’est un penchant décidé vers le commerce, un goût vif pour les arts, un désir d’entreprendre ; c’est un esprit enjoué, plaisant, épigrammatique ; c’est quelquefois une sorte de gaîté folle et burlesque, qui a donné lieu au proverbe suivant : Il est aussi rare de trouver un cheval vert qu’un Sciote sage. Quelque vrai que soit le sens outré de ce proverbe à l’égard de quelques habitans de Scio, il en est un plus grand nombre qui savent allier la prudence la plus circonspecte à l’enjouement le plus vif et le plus aimable. Nulle autre ville, dans le Levant, ne présente une si grande masse d’instruction ; nulle autre ne renferme autant d’hommes exempts de préjugés, pleins de bon sens et de raison, doués d’une tête mieux organisée [7]. »

Le bon sans-culotte Olivier, dans la fougue de son enthousiasme, s’est fait peut-être quelques illusions sur l’esprit d’indépendance qui, à l’entendre, animait les habitans de Chio. En réalité, c’est à force de souplesse politique et de flatterie envers les puissans, que les Chiotes assurèrent le maintien de leurs franchises. Ils avaient, presque toujours, aux abords de la Sublime-Porte, un protecteur puissant, quelqu’un des leurs, arrivé par l’adresse et l’intrigue, et capable de leur servir de ministre plénipotentiaire auprès du divan. Tel fut, au XVIIe siècle, Panayotis Nicosis, drogman de l’ambassadeur d’Autriche, espion du sultan auprès du même ambassadeur, et plus tard secrétaire intime du grand-vizir Ahmed Kupruli ; tel fut encore le médecin Alexandre Mavrocordato, natif de Chio, homme fort savant qui, au dire de ses biographes, parlait le slave, l’italien, le français, le turc, le persan et l’arabe ; c’était plus qu’il n’en fallait pour réussir auprès des Osmanlis, gens soigneux de leur santé et peu polyglottes ; en Turquie, les médecins et les interprètes sont en passe d’arriver à tout, parce qu’on les emploie à toutes sortes de petites commissions. Alexandre Mavrocordato devint un homme si indispensable, qu’on le surnomma le Confident des secrets, ὁ ἐξ ἀποῤῥήτων (ho ex aporrhêtôn). D’intermédiaire officieux, il devint ambassadeur et plénipotentiaire ottoman au congrès de Carlowitz. Les méchantes langues prétendent que, dans cette célèbre réunion de diplomates, il servit de son mieux les intérêts autrichiens. En tout cas, dévoué, comme tous ses compatriotes, aux progrès de sa religion et de sa race, il profita de son crédit pour assurer aux Grecs la possession du Saint-Sépulcre, et pour établir, partout où il le pouvait, des écoles helléniques.

Soutenue et préservée par ces influences très efficaces, la cité de Chio, administrée par ses démogérontes, fut pendant très longtemps, malgré la présence des Turcs, plus heureuse et plus prospère qu’elle ne l’avait été au temps de l’empire byzantin. Aujourd’hui, un péril incessant et de perpétuelles inquiétudes ont obligé les Turcs à resserrer les liens, autrefois très lâches, de leur régie administrative. Le moutessarif et les trois moudirs de l’île sont un peu plus tracassiers qu’autrefois. Bien que l’idaré (ce que nous appellerions le conseil de préfecture) se compose de l’archevêque, du mufti, de deux membres musulmans et de deux membres chrétiens, en réalité l’Islam, par la police du bin-bachi et le tribunal du cadi, tient en main toutes les affaires de l’île. Les attributions des démogérontes sont à peu près réduites à la perception des impôts. Mais, en 1850, malgré le sinistre souvenir du récent massacre, Fustel de Coulanges pouvait dire encore : « Il faut qu’à l’exemple des Chiotes eux-mêmes, nous considérions les Turcs comme n’existant pas dans l’île. Chio est un État grec, ayant un gouvernement, des lois, des finances, une politique. »


II

Il était nécessaire d’évoquer ce long passé confus, pour comprendre l’installation précaire et comme provisoire des conquérans, dans les masures en ruines d’où sont partis les podestats de Gênes et de Venise, et pour bien sentir la détresse du quartier musulman, petit troupeau de maisons basses, blotties contre le konak, la caserne, la mosquée et la citadelle, comme si elles reculaient peu à peu devant l’invasion pacifique de l’aristocratie grecque.

Je désirais visiter la citadelle génoise, le Castro, comme on dit là-bas. On sait que, depuis la débâcle de l’empire romain, tous ceux qui ont construit, en Orient, des ponts, des églises ou des châteaux, ont fait, avec les marbres anciens, des soubassemens, des seuils, des claveaux ou des parapets. Je ne pouvais manquer de trouver des inscriptions dans les casemates de la sérénissime république. Mais il est très malaisé de pénétrer dans les forteresses de l’empire ottoman. Les autorités civiles et militaires croient volontiers que l’épigraphiste qui inspecte obstinément les vieux murs dissimule un ingénieur chargé de surprendre le secret de la puissance ottomane, et de révéler aux Occidentaux, gens arriérés, l’art des fortifications. Le commandeur Spadaro me fut encore d’un grand secours dans cette importante affaire. Nous allâmes ensemble rendre une nouvelle visite au moutessarif, pour engager ces délicates négociations. Kiémal-Bey, après nous avoir offert du café et des cigarettes, nous dit, avec force salamalecs, que cela ne le regardait point, et qu’il fallait s’adresser au pacha qui commandait la place.

Nous sommes allés voir ce dignitaire. Nedjib-Pacha est liva, ce qui équivaut, à peu près, à notre grade de général de brigade. Il a sous ses ordres environ quatre cents hommes, qui se répartissent en un bataillon d’infanterie et en une batterie d’artillerie. J’avoue n’avoir pas vu de canons, hors quelques obusiers en bronze patines de vert, qui gisent dans des terrains vagues. On me dit cependant qu’une petite batterie de montagne, composée de six canons et cachée dans une tourelle, est chargée de défendre Chio. En attendant, elle répond aux saluts des navires de guerre, et fait un tapage d’enfer, le jour de la fête du Baïram.

Le liva habite une maison de pauvre apparence, tout contre la caserne. Point de factionnaire. Un nizam, dont la tunique bleue est fort râpée, sommeille devant l’entrée, à l’ombre d’une vigne dont les larges feuilles éventent son visage brun. Il se lève à notre approche, va prévenir son maître, et nous introduit dans une chambre, blanchie à la chaux. Son excellence fait le geste de ramasser de la poussière en notre honneur, ordonne à son fidèle nizam de nous apporter du café et des cigarettes, et nous sourit aimablement. Mais son excellence est absorbée par une besogne où semblent se concentrer toutes ses facultés : armé d’une loupe, Nedjib considère attentivement une orange. Et nous buvons notre café, lentement, à petites gorgées, très silencieux, tandis qu’au dehors le soleil embrase le chemin blanc, et que des oiseaux dorment, la tête sous l’aile, parmi les feuilles de pampre, au-dessus du bon nizam qui a repris, lui aussi, son somme interrompu.

Enfin, le pacha, tendant vers nous son grand nez qui s’allonge sous le front fuyant et le fez rejeté en arrière, nous adresse quelques mots d’un air éteint. Nedjib parle mal le français et ne le comprend que si l’on prononce les mots très lentement ; par-dessus le marché, il est un peu sourd, ce qui complique singulièrement les difficultés de la conversation. Nous comprenons, toutefois, que le # général est fort inquiet : il y a une maladie sur les oranges. Comment faire ? Est-ce que le célèbre Pasteur n’inventera pas quelque nouveau remède pour détruire ce fléau ? Nous rassurons de notre mieux son excellence, et nous tâchons, par des transitions savamment graduées, de passer de la maladie des oranges à l’objet de notre visite. Le liva écoute, d’un air défiant, les explications du commandeur Spadaro, essaie de me décourager en m’assurant que je ne trouverai rien, et finalement propose de me guider en personne dans mes recherches archéologiques.

La caserne est construite en terre battue, consolidée par des pans de bois et par quelques assises de pierres de taille. Deux factionnaires portant l’uniforme bleu de l’infanterie, quelques officiers de grade incertain, sont debout sur le perron de l’entrée. L’approche de notre cortège et la vue du général mettent tout le monde sur pied. Quand nous passons devant les guérites, une voix formidable retentit : Hast our ! Les sentinelles présentent les armes. Les hommes du poste se lèvent et saluent. Le clairon sonne…

A ce moment, Nedjib-pacha m’a paru tout autre ; son visage a pris une expression que je ne lui avais point vue tandis qu’il regardait, à travers sa loupe, la peau picotée de son orange malade. Il s’est redressé dans sa tunique noire, sobrement ornée, aux manches, de trois galons d’or, et soudain, il m’a paru très grand… Une vision rapide de la vieille Turquie, nation militaire que la paix use et épuise, a illuminé brusquement cette pauvre caserne mal tenue. Confusément, j’ai revu, comme en un songe, vite effacé, les splendeurs de Soliman le Magnifique, la gloire éclipsée de la Horde, l’héroïsme de cette résistance désespérée, dans un camp retranché qui se rétrécit de plus en plus, et j’ai pensé qu’avant la solution de la question d’Orient, il y aura encore de nouveaux Plewna.

Nous traversons des corridors, des chambrées où les sacs gisent à terre, et où les râteliers de fusils dénotent un astiquage insuffisant, des salles obscures où des paperasses, sans doute les archives du régiment, dansent sur le sol, entraînées en gais tourbillons par le vent qui vient des fenêtres ouvertes et du toit démoli. Puis, nous nous asseyons, avec le général et son état-major, dans un petit corps de garde, où est pendu, parmi les toiles d’araignée, un fort beau sabre à poignée d’argent. Deux vigoureux gaillards m’apportent un énorme pavé, une pierre avec des lettres (iasli-tach), qui sert de siège dans le mess des officiers. Hélas ! c’est simplement l’épitaphe latine d’une haute et puissante dame, épouse vertueuse d’un Justiniani. Heureusement, dans le mur extérieur de la caserne, une inscription grecque assez ancienne montre ses lettres pointues et régulières. Vite, Kharalambos, muni de son éponge et de sa brosse, en prend l’estampage au milieu d’un cercle de curiosités et de commentaires ; et cette bonne fortune me sauve du ridicule d’avoir dérangé pour rien un général et tout un bataillon.

Le Castro a été si solidement bâti, qu’il a résisté aux nombreux tremblemens de terre qui ont secoué et dévasté l’île. Les grosses tours rondes, dentelées de créneaux, compliquées de bastions et surchargées d’échauguettes, sont encore debout. Au-dessus de l’arc des hautes portes, dans la lourde maçonnerie, on aperçoit l’écusson martelé des Justiniani ou les armes de la république de Venise. Le podestat, la mahone, les nobles habitaient dans cette enceinte de hautes murailles, autour de l’hôpital et de la cathédrale Saint-Dominique. Les Turcs ont voulu s’y installer aussi, et y sont restés quelque temps. Mais les tremblemens de terre ont jeté bas leurs maisons, leurs mosquées, leurs bains, dont on voit encore les salles béantes et les voûtes défoncées, toute leur cité caduque et éphémère, œuvre fragile d’un peuple nomade qui ne reconstruit jamais ce qui tombe, et qui laisse derrière lui des gîtes abandonnés, comme au temps où il plantait ses tentes de peaux de chèvres dans la steppe natale. Ces pans de mur resteront ainsi, penchés et croulans parmi les éboulis de pierres ; l’herbe poussera dans l’amoncellement des ruines, jusqu’au jour où la ferme volonté d’un nouveau conquérant viendra remplacer la résignation de l’Islam.

En se promenant sur le dallage des larges remparts, parmi les bombardes enclouées et les boulets épars qui dorment au soleil dans des lits de fleurs, on songe au passé mort, et l’on évoque le moyen âge occidental. On aperçoit, dans les chemins de ronde, des reflets de piques, des profils d’arquebusiers casqués et corsetés de fer. Mais l’éclatant décor où la vieille forteresse achève de mourir rappelle si peu les verdures humides, les ciels brouillés et les horizons flottans où les châteaux d’Occident dressent leur masse grise ! L’embrasure de chaque créneau encadre un paysage de vives et nettes couleurs. Vers l’Anatolie, les côtes prochaines sont roses au bout de la mer bleue. Dans la rade claire, les caïques enluminés se reflètent dans l’eau, en images bariolées, qui tremblent. Du)côté du couchant, la ville éparpille, parmi des jardins d’orangers, ses maisons blanches aux toits rouges et aux balcons verts. Le ciel ardent arrondit au-dessus de ces splendeurs et de ces misères sa coupole de flamme ; et, dans cette clarté qui précise les contours et avive les couleurs, les décombres sont encore plus tristes ; ce délabrement fait mal à voir dans cette fête de lumière ; il y a, entre ce désastre et la sérénité joyeuse du soleil, une opposition navrante. L’éternité de la mer chuchotante, des collines, de la lumière, n’a pas souci de nos peines, de nos labeurs, des rapides aventures qui nous réjouissent ou nous affligent, de la mort des hommes et de la fin des choses. L’ironie des êtres immuables se moque de nos transformations historiques, de nos changemens de rôle et de costume, de nos victoires et conquêtes, comme de nos abaissemens et de nos esclavages. La métropole grecque, les mosquées turques, la chapelle catholique, la citadelle génoise, ont une valeur égale devant le ciel immobile, qui fait flamboyer, sur les haines, les luttes et les ravages que ces ruines racontent, des gerbes de rayons et des pluies de flèches d’or.

Lorsqu’on sort du chef-lieu de Chio, on chemine pendant assez longtemps par des ruelles étroites et tortueuses, bordées de murs très hauts. Les Chiotes, gens pratiques, n’aiment pas à perdre inutilement du terrain. Ils prennent le plus d’espace possible pour leurs jardins et pour leurs cours. Il y a beaucoup de villas dans les verdures du Campos. Les unes sont habitées toute l’année ; les autres servent de résidences d’été à de riches marchands d’Alexandrie, d’Odessa et de Smyrne. Toutes sont bien tenues. Les propriétaires ont remédié à la sécheresse qui leur fait souvent beaucoup de mal, en recueillant dans de vastes citernes l’eau des pluies, des sources et des torrens ; une machine appelée noria, roue munie d’une série de seaux en chapelet, qui s’emplissent au fond du réservoir, et viennent se vider à l’extérieur, leur permet de fertiliser leurs terres par un système d’irrigation très simple et très ingénieux. Mais les Chiotes sont moins fiers de leurs choux et de leurs laitues, que de leur mastic.

Le « pays du mastic, » mastikho-khôra, s’étend au sud de la région alpestre de Chio. Je l’ai parcouru en tous sens, à cheval, soit seul, soit en compagnie de James Aristarchi. Autrefois, on était obligé de grimper fort péniblement, à dos de mulet, le long des côtes raides, par des sentiers ravinés, véritables ruisseaux de pierres. Maintenant on peut chevaucher sur les chaussées récemment commencées ; il est vrai qu’elles aboutissent parfois à des précipices taillés à pic et obligent le voyageur trop confiant à retourner sur ses pas. Charmante mésaventure, dont on se réjouit intérieurement, parce qu’elle autorise la flânerie et permet aux yeux de se reposer sur les parties douces et caressantes du décor. Au premier aspect, ce paysage semble trop sec, trop brûlé de soleil. La poussière du chemin, les pierres des murs, les flancs argentés et nus des montagnes donnent soif. Les collines sont pelées comme des dos d’ânes, semées, par place, de maigres buissons qui se cramponnent aux roches calcaires. On a banni du pays du mastic toutes les futaies qui pourraient attirer à elles la sève de la terre. A peine, ça et là, quelques caroubiers et quelques cyprès. Tout a été abandonné au petit lentisque nain qui tord ses branches parmi les cailloux, et qui est la richesse et la gloire de l’île. Le cavalier, plus haut que les arbres, chemine à ciel ouvert, sans ombre. Mais cette aridité donne au pays un charme particulier, une coloration chaude, légèrement atténuée par des verdures pâles. Un peu avant d’arriver au village d’Aghios-Georgios, près d’une tour génoise dont la masse soutient un aqueduc ancien, la vue est très étendue et très belle. Au loin, le Campos étale, comme une oasis, ses bouquets d’orangers, d’amandiers, de citronniers et d’oliviers. Le triangle du mont Korakari est gris perle, moucheté de petites plaques vertes, par les broussailles clairsemées, marbré d’ombres mobiles par les nuages qui passent. Vers l’Orient, la mer luit, incandescente, étamée d’éclairs qui éblouissent, et plissée de remous qui chatoient. Les caps sombres s’allongent sur l’azur. L’île de Psara ébauche sa silhouette bleuâtre à l’horizon. Des baies et des anses, où dorment des barques amarrées, creusent leurs lignes courbes dans les terres, au pied des falaises. Au large, des caïques lointains ouvrent leurs voiles, qui s’étendent comme de grandes ailes blanches et semblent frissonner d’aise au souffle des brises qui attiédissent l’ardeur du jour.

Les soirs sont très doux dans cette sauvage contrée. Le soleil disparaît derrière les collines, mais, au-dessus des eaux violettes, le ciel d’or est semblable à un immense vitrail, tandis que la première étoile s’allume dans des pâleurs nacrées, comme une paillette d’argent.

On rencontre, dans les chemins qui courent entre les lentisques, des paysans en tarbouch écarlate et en culottes à la zouave ; ils poussent devant eux, avec un petit bâton pointu qui sert à piquer les croupes rétives, de grands mulets chargés de foin et de paille. De robustes filles passent, assises sur des baudets, parmi des paniers et des cruches. Parfois, on croise un solide gaillard, tenant en main la bride d’une jolie mule qui porte, sur un cacolet rouge constellé de clous d’or, un flottement de voiles multicolores, protégés par une large ombrelle : c’est une femme riche, une madama, qui va visiter ses terres. On échange un joyeux bonjour avec les passans : Hora Kali…. Katevodio, formules naïves, qui écartent de la route les mauvais présages et les aventures fâcheuses. Un Grec devant qui vous ne prononceriez pas cet exorcisme serait triste pour toute la journée, et s’attendrait, pour le moins, à recevoir sur la tête, comme le poète Eschyle, une écaille de tortue.

On traverse souvent, avant d’arriver dans le riche « pays du mastic, » des décombres abandonnés. Les frêles cases, de construction récente, se sont écroulées comme des châteaux de cartes, pendant le tremblement de terre de 1881. Au contraire, les bâtisses contemporaines des Justiniani sont encore solides, à peine lézardées par les terribles secousses. Les villages du pays du mastic sont tous bâtis sur le même plan, et je n’en sais pas dont l’aspect soit plus imprévu. Les chefs de la mahone avaient eu l’idée d’emprisonner leurs sujets, ou plutôt les serfs qui travaillaient pour les enrichir, dans de véritables bastilles, dont les quatre portes étaient fermées, le soir, par des barrières de fer. Partout, à Aghios-Georgios, à Élata, à Mesta, à Olympi, à Pyrghi, cet appareil défensif est le même. Les habitans sont cernés dans un carré de maisons contiguës, qui tournent le dos à la campagne, et dont le mur extérieur, percé de quelques fenêtres étroites et closes, a l’air d’un rempart aveugle et farouche. Les autres logis sont rassemblés à l’intérieur, comme un troupeau serré ; rien ne déborde au-delà des limites marquées d’avance ; point de ces hameaux égarés, dispersés au hasard, avant-coureurs ou arrière-garde de nos villes et de nos bourgs. L’accueil de ces villages étranges donne une impression inoubliable, lorsqu’on arrive, parmi les champs de sésame, de coton et d’anis, devant la haute muraille, grise et fermée. Forteresse ? prison ? couvent ? On ne sait au juste comment définir l’aspect de ces enclos où des hommes et des femmes sont parqués comme un bétail. Les cases, avec leurs petites portes cintrées et basses, ressemblent à des cellules, et les ruelles enchevêtrées sont d’étroits corridors. J’ai passé de longues heures dans ces bizarres décors, qui semblent sortir, à peine touchés par les siècles, du moyen âge italien. Je m’arrêtais dans les ruelles montantes d’Aghios-Georgios, causant avec des vieillards qui aspiraient, à longues bouffées, la fumée des narghilés ; un babil d’enfans sonnait en notes claires et en exclamations aiguës ; des petites filles passaient, poussant, à grands coups de triques, des vaches rousses et débonnaires ; je voyais, au bout de la double rangée des maisons plates, un donjon qui semblait chanceler, et une colline jaune, jonchée de rochers gris. Quand nous avions pris notre frugal repas devant la porte d’un cafedgi, à l’ombre d’une vigne ou d’un figuier, Kharalambos entrait parfois, pour faire sa prière, dans des églises peintes et fleuries, où flottait une odeur de cire, et où souriait, parmi les verts et les rouges de l’iconostase, le visage mince et penché de la Panaghia.

A Tholo-Potami, un couple de braves villageois, Nicétas et sa femme Calliope, m’ont donné, pour de l’argent, leur meilleure chambre. Les murs et le plafond sont badigeonnés de fresques barbares. Un coffre vert, une abondante collection de paniers aux formes diverses, des chaises où moisissent des Évangiles et des Bibles, sont épars dans la vaste salle. C’est dans cet ameublement que je reçois le principal personnage du lieu, l’instituteur, natif de Silivri en Roumélie, ancien drogman et homme à tout faire sur les paquebots du commerce, débordant d’impressions et de souvenirs, qu’il a recueillis à Saigon, Singapour, Java, Ceylan.

A Elata, mon hôte Loukis est un pauvre vieux, d’intelligence courte et de parole lente, un peu résigné et morne dans ses larges braies noires, sous son haut bonnet rouge, que l’usure a pâli et tourné au rose. Il n’est jamais sorti de l’île et parle de la Grèce comme d’un pays lointain, presque irréel… Il en parle d’ailleurs sans passion et sans tendresse. Si Chio recouvre jamais sa liberté, ce n’est pas à Loukis qu’elle le devra. Quand l’animal humain est attaché depuis longtemps, il s’accoutume à sa niche et ne tire même plus sur sa chaîne. Loukis a une peur horrible des autorités turques. Le pauvre homme n’est pas tranquille : le moudir de Nénita lui a fait dire par un zaptié de venir au konak. Il se méfie. J’ai toutes les peines du monde à calmer ses inquiétudes, assis près de lui, devant un plat de pilaf et d’œufs durs. Et Kharalambos fait trembler Loukis, sa femme, ses en fans, plus un vieux médecin de Céphalonie qui s’est joint à nous on ne sait pourquoi, en disant brusquement, sans préambule, de sa voix féroce et saccadée :

— Eh bien ? Ces Tares, quand est-ce que vous les jetez à l’eau ?

A Olympi, je suis entré dans une maison où un jeune homme venait de mourir. Les démogérontes, les notables, un grand nombre d’amis s’étaient réunis chez les parens pour leur dire des paroles douces. Cette coutume, à laquelle on ne manque jamais chez les Grecs, s’appelle la parigoria, la consolation. Dans une petite cour carrée, auprès d’une vieille femme qui pleurait, les visiteurs étaient attablés, et causaient à voix basse, en mangeant, dans des plats de terre brune, des poissons noyés d’huile.

Dans tout le « pays du mastic, » il n’est pas de village plus beau que Pyrghi. Avec sa grosse tour carrée, crénelée en queues d’aronde, ses maisons grises, rugueuses, rébarbatives comme les palais florentins, son livadi, où l’on s’assemble le dimanche et qui rappelle l’étroite place du Palazzo-Vecchio, ses ruelles qui découpent, entre les toits, une mince bande d’azur clair, ses portes barrées de chaînes et fermées de grilles comme celles des communes italiennes, ses voûtes d’arcades interrompues qui laissent des flaques de lumière dorée tomber et s’étaler sur le pavé, Pyrghi est un morceau d’histoire vivante, presque intact, laissé en Orient par la mahone génoise.

J’y suis arrivé le jour de la fête, au moment où les gens du pays se rendent à la panégyrie. Les hommes sont amusans, presque comiques, avec leurs longues jupes de toile blanche qui tombent jusqu’aux pieds, leurs vestes noires trop courtes, les calottes blanches, trop petites, qui tiennent par miracle sur leurs crinières. Mais on regarde à peine cet accoutrement des Grecs de Pyrghi, car leurs femmes, qui se sont parées coquettement, à loisir, ont un costume d’une originalité fort nouvelle. Les jeunes filles, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, sont coiffées d’une barrette blanche, plate, allongée, effilée à droite et à gauche en deux pointes, fleurie de minces broderies, posée crânement en bataille sur leur chevelure courte, qu’elles coupent un peu au-dessus des sourcils, et qui retombe sur les oreilles, en riches boucles. Sur une longue chemise de toile blanche, dont les plis lourds descendent jusqu’aux pieds nus, elles portent une tunique blanche aux manches larges, plissée à la taille par une écharpe nouée, qui retombe par devant en lanières de pourpre. Une pièce d’étoffe voyante, ordinairement orange ou écarlate, agrafée aux épaules, dissimule la poitrine sous des plis de péplum antique, et découpe un corsage carré sur la blancheur de l’ajustement. Ce costume drape plutôt qu’il n’habille ; il laisse deviner les formes riches et amples que l’on soupçonne, accuse à peine la cambrure des reins et la robuste rondeur des hanches, dignes d’être modelées, par le ciseau de Polyclète, dans le marbre pur. Quand les jeunes filles sont en âge d’être mariées, elles entourent leur barrette d’une bande de soie blanche ou jaune, dont les franges pendent à gauche jusqu’à l’épaule, et dont l’agencement rappelle tout à la fois le « chapel » des dames du temps passé, et le mezzaro des femmes corses. Leurs visages sont charmans. Presque toutes ont le teint bruni : quelques blondes semblent dépaysées dans ce milieu oriental. Sur la place étroite, au pied de la grande tour, dorée par le ciel ardent, elles allaient par groupes, se donnant la main, ou bien s’asseyaient immobiles, sur des bancs de pierre, le long des murs, comme des saintes de mosaïque. Des garçons essayaient de les amuser, en chantant de lentes cantilènes. Elles écoutaient, tranquilles, d’un air sage et recueilli, silencieuses, mais très contentes, et lentement apprivoisées par ces hommages naïfs et discrets.

Je n’oublierai pas Marou Ianniri, la plus grande et la plus belle de toutes. Son écharpe de soie écarlate était incendiée de ramages d’or ; sa chevelure flottante, très noire, encadrait son visage brun, cuivré d’une coloration chaude, ses grands yeux noirs, étincelans et épanouis. Tantôt rieuse et tantôt grave, elle avait une fierté superbe de statue, et un charme effarouché de tzigane. Devant les jeunes gens, qu’arrêtait une admiration craintive, parmi les femmes vêtues de couleurs claires, elle passait, toute scintillante de bijoux enfantins et d’amulettes de métal, parée et souriante comme une reine barbare…

Autrefois, le jour de la panégyrie, les garçons et les filles dansaient sur la place. Depuis le tremblement de terre, le village ayant été miraculeusement épargné, les gens de Pyrghi ont résolu de renoncer, par dévotion, à ces réjouissances profanes. Dans l’année qui suivit la catastrophe, le village, ou plutôt la tribu de Pyrghi ressemblait à un monastère. Défense de boire du raki et de chanter. Le loukoum et l’eau pure étaient les seuls plaisirs permis. Depuis, on s’est relâché quelque peu de cette dure abstinence. Mais une véritable loi somptuaire, consentie par la communauté, et exécutée par les démogérontes, a modéré la parure des femmes, et proscrit pour jamais la danse sur les pavés du livadi.

James-Bey voulut user de son influence pour qu’on fît en notre faveur une exception. Il exposa timidement sa requête au conseil des anciens, et ces vieillards moroses furent d’abord scandalisés. Enfin, après bien des conciliabules, on nous accorda une danse d’une demi-heure, en dehors du village : il eût été sacrilège d’autoriser, à l’intérieur de Pyrghi, les anciens divertissemens.

Hors des murs, près de la vieille porte, les garçons s’étaient déjà rassemblés, tout joyeux, au milieu d’un va-et-vient d’enfans curieux, éveillés et criards. Un tambourin gronde ; une cornemuse chevrote. Sur la crête des murs, sur la terrasse des maisons, les femmes sont debout et regardent. Quel délicieux tableau, si lumineux et si complexe, si lointain avec ses souvenirs du moyen âge, et ses brusques échappées vers des visions d’Afrique arabe ! Est-ce une assemblée de châtelaines aux remparts ? Est-ce, aux murs de quelque cité sarrasine, la venue des femmes, qui attendent le retour des goums ? Elles ont des poses naturelles d’idoles vivantes, et c’est plaisir de voir ces gestes vifs de causerie juvénile, ces yeux gais, ces jolies têtes encadrées de boucles brunes, sous les franges de soie, qui chatoient à tous les mouvemens. La splendeur du couchant auréole cet épanouissement de jeunesse et de beauté, met une poussière d’or et de safran dans la transparence des mousselines, fait flamboyer les plastrons cramoisis et les broderies écarlates, précise la silhouette un peu diabolique des petites barrettes pointues, avive l’éclat des bijoux piqués dans la noirceur des cheveux. Ouvrés et gemmés par le soleil, les pauvres joyaux de cuivre, de fer battu et de verroterie étincellent en peintes d’émeraudes, en colliers de perles, en chaînes de diamans.

Quel dommage qu’un sot trouble-fête soit venu déranger fort inopinément cette féerie ! Déjà les mains s’entrelaçaient pour la danse, lorsqu’un certain Dimitraki, dont le fanatisme était surchauffé par de nombreuses outres de vin résiné, s’emporta violemment, montra d’un geste de prophète notre appareil photographique, déjà mis en batterie, et dit qu’il était honteux d’offrir en pâture, à de vils étrangers, les plus belles filles du pays. Nous remontrâmes à Dimitraki, d’un air un peu froissé, que nous ne venions point, comme les anciens conquérans, réclamer un tribut de vierges, que nos mœurs étaient innocentes et nos intentions pures. Dimitraki cria encore plus fort. Un vacarme confus s’ensuivit, et la foule se partagea en deux camps, les uns approuvant cet ennuyeux personnage, les autres le blâmant. J’ai cru que les coups de poing allaient tomber dru comme grêle, mais les gens de Chio ne sont pas belliqueux. Ils s’en tiennent d’ordinaire à des mines terribles, à un tumulte de cris aigus, à un tapage assourdissant de gros mots, d’épithètes retentissantes et d’invectives homériques. Dans le Magne, en pareil cas, les Palikares se regardent de côté, d’un air mauvais, et les couteaux sortent de leurs gaines.

Pendant toute la soirée, on causa longuement de cette aventure chez mon hôte, père de la belle Marou Ianniri. La famille était réunie dans une petite cour, couverte, comme la bergerie du vieil Eumée, par un treillis de branches et de feuilles sèches. La fraîcheur de la nuit entrait par une fenêtre qui découpait un carré d’azur profond où brillaient les étoiles. On entendait, au loin, des gens attardés qui chantaient, en frappant les mains, d’une voix traînante, des psalmodies anciennes. Une lampe accrochée au mur faisait flotter sur les visages des clartés tremblantes, noyées d’ombre. Le vieux était assis à terre, les jambes croisées, fatigué et ensommeillé. La vieille était près de lui, toute cassée et ridée. Marou était assise sur un banc de pierre et son sourire laissait briller dans l’ombre ses dents blanches. Près d’elle, sa sœur aînée, dont le mari était absent, tenait sur ses genoux un bel enfant aux boucles blondes et aux yeux câlins. J’écoutais à peine le murmure cadencé, un peu dolent, du patois local. Je regardais la réussite de ces plantes heureuses, que la pensée ne fatigue pas, qui poussent en pleine terre et en plein soleil, loin des contraintes et des entraves inventées par notre civilisation.

Je quittai Pyrghi avec regret. J’aimais peut-être encore mieux ce village dans sa simplicité de tous les jours, que dans sa parure de tête. Je ne me lassais pas de regarder ces ruelles ensoleillées, compliquées d’arceaux, d’appentis, de toits en surplomb, de maçonneries dures, où couraient des plantes grimpantes, toutes vermeilles de fleurs. Au seuil des maisons, les vieilles, les mains croisées sur un bâton, se chauffaient au soleil. Le soir, les jeunes filles allaient puiser de l’eau à une fontaine, hors du village, dans un chemin fleuri d’asphodèles ; elles portaient sur leurs épaules avec une grâce antique des vases de grès ; et c’était une procession de formes blanches dans le crépuscule embaumé.

Je partis un beau matin, réveillé dès l’aurore par des abois de chiens, des fanfares de coqs, l’enclume d’un forgeron qui sonnait à coups rythmés et rapides, et les appels aigus d’une voisine qui hélait son fils : « Eh ! Nestor… Eh ! Nestor… »

Sitôt qu’on a dépassé la porte de Pyrghi, on est au cœur des plantations de mastic. C’était justement la saison de la récolte. Le temps était gai, charmant : un bon vent tempérait de fraîches bouffées l’ardeur de l’été. On sentait la présence bienfaisante de la mer, cachée par les montagnes prochaines. Les petites feuilles lustrées des lentisques luisaient sur les branches tordues, un peu au-dessus du sol. La résine, lentement distillée, perlait en larmes transparentes aux blessures du tronc, et tombait, goutte à goutte, sur des toiles étendues ou sur de minces couches de cendre. Les filles de Pyrghi recueillaient soigneusement, en prenant garde de la souiller de terre, la précieuse manne, semblable à une rosée d’ambre pâle. J’aperçus parmi ces travailleuses matinales Marou lanniri. De loin, à travers le chemin où flottait un arôme subtil de lavande sèche, elle me lança, de sa voix claire, dans son langage enfantin, des paroles d’adieu…

Hélas ! pourquoi faut-il que sur les délices de cette île longtemps heureuse flotte encore un affreux cauchemar de violence et de sang ? Le massacre de 1822 a laissé à Chio des traces visibles et des souvenirs vivans. Au couvent de Saint-Minas, un vieux moine m’a montré le plus effrayant reliquaire qu’il soit possible de voir. La chapelle de ce couvent a été brûlée ; on n’y peut plus dire la messe ; mais on a voulu que cet asile fût consacré à ceux qui furent tués injustement, et qui attendent encore la vengeance qu’on leur a promise. Les ossemens des massacrés, pieusement ramassés dans les champs d’alentour, ont été amoncelés dans la nef et sur l’autel. Ce sont là des témoins qui attestent, mieux que tous les récits, l’atrocité du carnage. J’ai tenu dans mes mains une des têtes éparses dans cet ossuaire : le crâne était tailladé de cinq coups de sabre ; quatre de ces blessures avaient entamé l’os ; la cinquième seule avait donné la mort.

Le célèbre tableau d’Eugène Delacroix représente un cavalier du désert, qui traîne à la queue de son cheval une vierge échevelée et nue, dont les beaux bras sont tordus d’épouvante. Le romantisme a fait trop d’honneur aux bourreaux de l’île de Chio. Ils ne furent pas si poétiques. Ils n’eurent point cette grandeur farouche ni cette magnificence dans la férocité. Le massacre de Chio n’a pas été une horreur sublime, mais un crime vulgaire et mesquin, une collection d’assassinats sans risques, froidement commis. Ce u coup n fut longuement prémédité. Le sultan Mahmoud avait l’habitude de répondre à tous les succès des Grecs insurgés, en ordonnant des massacres, des viols et des rapts, dans des pays sans défense où il n’y avait que des femmes, des enfans ou des marchands inoffensifs. Après le premier exploit de Kanaris, vite on avait brûlé la ville commerçante et tranquille de Cydonie. L’amiral turc fut vaincu à Samos : c’est pourquoi on coupa des têtes à Chypre pendant trente jours. La ville de Tripolitza, en Morée, ayant été prise par les Palikares, les habitans de Cassandra, en Macédoine, furent livrés à des bandes d’Arnautes. Le sultan voulait de nouvelles représailles pour terrifier les raïas et faire réfléchir les nations de l’Europe. Il n’eut garde de fixer son choix sur l’île de Crète, où ses nizams auraient été reçus à coups de fusil. Chio était une proie facile et ne s’attendait à rien, ayant toujours vécu en bonne intelligence avec la Porte, ayant même refusé de prendre part à l’insurrection de l’Hellade et des îles. Les Chiotes avaient toujours été les plus doux, les plus dociles, les plus timides de tous les raïas. Les sociétés secrètes qui se proposaient de réveiller le peuple grec n’avaient pas même daigné les initiera leurs projets de résurrection nationale. Le 8 mai 1821, l’intrépide Tombasis, avec quinze bricks d’Hydra et dix goélettes de Psara, s’était présenté devant l’île, et, ses avances patriotiques ayant été mal accueillies, il s’était retiré. Les habitans de Chio, pour donner de nouvelles garanties de leur soumission, avaient remis aux Turcs beaucoup d’argent, de nombreux otages et toutes leurs armes : on leur avait enlevé jusqu’aux petits couteaux qui leur servaient à couper leur pain.

C’est à ce moment, le jour de Pâques de l’année 1822, que le capitan-pacha vint mouiller dans la rade, avec sept vaisseaux et huit frégates. Comme beaucoup de gens, affolés par la vue de cette flotte, s’étaient sauvés dans la montagne, on les fit descendre, en leur promettant l’aman, et en envoyant vers eux quelques consuls qui furent assez naïfs pour se prêter, de bonne foi, à cette ignoble supercherie. L’amiral turc amenait avec lui ses exécuteurs : des bachi-bozouks de Roumélie, des zeybecks et des iourouks d’Asie-Mineure, tout ce que l’empire contenait de plus féroce et de plus lâche. Les aventuriers étaient venus en grand nombre, ardens à la curée, attirés par ce pays riche en récoltes, en monnaies d’or et en femmes. Au jour fixé pour le guet-apens, toute cette meute fut empilée dans des barques, avec des pistolets et des couteaux, et le carnage commença. Des régimens entiers assiégèrent courageusement des villages de trois cents âmes. Pour beaucoup, cette tuerie fut une bonne affaire, un gigantesque bakchich. On égorgeait, on brûlait tout le jour ; le soir, on comptait les paras sur lesquels on avait fait main basse ; on supputait le prix des esclaves, des moutons, des chèvres, entassés pêle-mêle dans les églises profanées. Les enfans et les femmes échappaient à la mort : leur jeunesse et leur beauté les sauvaient du massacre pour les livrer sur place à un assaut de violences, ou pour les réserver à la honte du harem. On les emmena en longs troupeaux ; on les exposa et on les vendit dans les bazars de Smyrne, de Constantinople et de Brousse. Tout ce qui résistait était tué sans merci. A Mesta, une jeune fille criait et se débattait contre un Arnaute : le forcené empoigna la chevelure dénouée, renversa le col, et trancha, d’un coup de sabre, la tête charmante. Celui qui m’a raconté cette scène l’a vue de ses propres yeux.

En effet, longtemps après cette boucherie, quelques-uns de ceux qui avaient été vendus comme esclaves sont revenus dans l’île dépeuplée. Presque toutes les femmes ont été perdues pour jamais, malgré les efforts que leurs parens ont faits pour les retrouver. Mais plusieurs enfans ont été rachetés, et ils achèvent, dans le village natal, une vie attristée par de trop cruels souvenirs. J’ai connu deux ou trois de ces pauvres gens ; j’ai vu leurs yeux, quand je leur parlais de l’année terrible, se voiler de stupeur, et, malgré leur hésitation à conter de pareilles misères, j’ai pu recueillir leur témoignage. L’un avait douze ans lorsqu’arriva l’inoubliable désastre. Un bey l’emmena sur une barque, à Kara-Bournou, en Anatolie, et le donna comme esclave à sa femme. On ne le garda pas dans cette maison parce qu’il pleurait sans cesse, ayant peur d’un grand nègre qui servait avec lui. Il fut conduit à Smyrne et mis en vente. Il se rappela que les acheteurs lui regardaient les mains, les bras, et qu’il pleurait. Un nouveau maître l’emmena à Kiutahia. De là, d’étape en étape, il vint jusqu’à Alep, où la femme du consul anglais l’acheta et lui rendit la liberté.

Un autre, qui habite Élata, avait à peu près quinze ans en 1822. Les Turcs vinrent une première fois, sous prétexte de pourchasser des gens de Khora, qu’ils avaient l’autorisation de tuer. Un homme nouvellement marié, dont la jeune femme était enceinte, fut tiré de la maison où il se cachait, amené dans la rue, les mains liées derrière le dos. On le fit mettre à genoux, sous les yeux de sa femme, et on lui coupa la tête. Un paysan fugitif fut emmené hors du village ; un iourouk le poussait, lui frappant la nuque avec un couteau qui coupait mal. Le meurtrier, renonçant à se servir du tranchant ébréché, voulut trouer le cou avec la pointe. Pour faire entrer la lame, il frappait sur le manche avec une pierre. Comme l’homme ne mourait pas, il lui tira un coup de pistolet à bout portant. Le témoin put se sauver et se réfugier à Andros.

Je ne multiplierai pas ces dépositions. Le procès est instruit, et le jugement de l’histoire est définitivement fixé sur ce forfait. Au reste, le châtiment ne s’est pas fait attendre. La fin du capitan-pacha fut terrible et grotesque. La razzia terminée, il avait invité à son bord les réis-effendi, commandans des navires placés sous ses ordres. On avait fait de grands préparatifs pour célébrer la dernière nuit de la lune de Ramazan. Les vergues étaient illuminées. Sur les grands plats de fer battu, les monceaux de pilaf attendaient les convives. Les hauts dignitaires de la marine ottomane avaient compté sans un pauvre marin de Psara, très humble et très illettré, qui n’était pas convié à ces ripailles, mais qui rôdait dans l’Archipel, en quête d’héroïques aventures. Pour faire éclater cet énorme vaisseau en une débandade de planches éparses, pour faire sauter, dans un immense incendie, toute cette mascarade de pachas ivres, il a suffi d’une chose presque invisible et insaisissable : le brûlot, j’allais dire la torpille de Kanaris. Le bon brûlotier avait été prévenu que la cale du vaisseau-amiral recelait un grand nombre d’esclaves chrétiennes : il n’hésita pas…

Et maintenant, la mer est redevenue souriante ; la terre a continué de fleurir ; le cœur souffrant des hommes s’est repris à l’espoir ; mais, dans la transparence des eaux, dans les profondeurs du sol rajeuni, dans l’accueil confiant des visages, on retrouve toujours, en brusques visions de débris, de deuils et de ruines, l’horreur des douleurs récentes et l’amertume des ressentimens inapaisés.


GASTON DESCHAMPS.

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1892.
  2. Ἐπὶ τῷ φιλομούσῳ ϰαὶ φιλοπάτριδι σϰοπῷ τούτῳ ϰαὶ ἐφ’ οἶς ἀνωτέρω διελάϐομεν ὅροις, παραϰαλοῦμεν ὑμᾶς, ἀξιότιμοι συμπολῖται; ν’ ἀναλάϐητε τὴν φροντίδα τῆς ϰαταγραφῆς συνδρομητῶν… ϰ. τ. λ..
  3. Voyez le Bulletin de correspondance hellénique, t. III, p. 10, 105, 322 ; t. VI, p. 151, 165. — Un jeune savant autrichien, M. Studniczka, a fait une courte exploration de Chio et en a rendu compte longuement dans les Mélanges de l’école allemande d’Athènes, t. XIII, p. 160. — Les travaux les plus récens sur les antiquités de Chio sont énumérés et très clairement résumés dans les Chroniques d’Orient de M. Salomon Reinach. Paris, 1891 ; Firmin-Didot.
  4. Il fut mis en liberté grâce à l’intervention de l’ambassadeur de France, comme en témoigne le document suivant, qu’on nous saura gré de reproduire : « Nous, Guillaume de Granterie, sieur de Montceaux et de Granchamp, conseiller du Roy, gentilhomme de sa chambre et ambassadeur pour Sa Majesté près le Grand-Seigneur, certifions à tous qu’il appartiendra, comme N. Joseph Justinian a esté et est un des grands seigneurs de l’isle de Chio, qui, en l’an 1566, au mois d’avril, fut prise par Pially-Pacha, pour lors capitaine général de l’armée de l’Empereur des Turcs, et que les principaux seigneurs en furent chassés et privés de revenus et profits, qui leur appartenoient sur le domaine de ladite isle, dont plusieurs furent menez à Constantinople, et là détenus prisonniers plusieurs mois et puis exilés en Caffa, bourg de Tartarie ; desquels estoit ledit N. Joseph, qui a esté détenu deux ans avec sa femme et sa famille sans espoir d’aide ny secours, comme la longueur de leur délivrance le témoigne, mais par l’aide de Dieu tout-puissant, et grâce de son Saint-Esprit ; nostre roy très chrestien nous a commandé par ses lettres que nous demandassions de sa part audit Grand-Seigneur la liberté desdits seigneurs de Chio, lequel, en considération de Sa Majesté très chrétienne, me l’a accordée ; et sont depuis retournés icy à Constantinople ceux qui sont demeurez en vie, d’où, non sans grand’peine, sous la faveur de nostre Roy très chrestien, les uns sont retournés à Chio, et les autres à Gennes, païs natal de leurs ancestres, desquels est ledit Joseph, à la prière duquel nous avons fait la présente attestation, faicte sous nostre scel et signée de nostre propre main.
    « Donné à Péra, le deuxiesme jour du mois de juillet 1570.
    « Signé : DE GRANTERIE, ambassadeur de France en Levant, et SILLE, et à costé COURTAY, secrétaire de Monseigneur l’ambassadeur. »
  5. Les rapports des provéditeurs vénitiens sont curieux à consulter sur ce point. On y retrouve sans cesse des formules moins violentes, mais aussi sévères que celles que l’on vient de citer. D’autre part, les sentimens des Grecs envers les nations occidentales n’étaient guère plus cordiaux. Dans un document de 1234, émané du patriarcat, l’expédition des Croisés est désignée par les mots ἐπιδρομῇ τῶν ἀθεων Λατίνων. On se servait de la même expression pour les Turcs : πρὸ τῆς τῶν ἀθέων Ἀγαρηνῶν ἐπιδρομῆς. — Edmond About a été, sans s’en douter peut-être, l’héritier de cette tradition de défiance mutuelle entre l’Orient et l’Occident.
  6. Chio n’est pas la seule communauté qui ait donné cet exemple. Il y aurait une très intéressante monographie à faire de la ville d’Ambélakia, en Thessalie, qui a trouvé, elle aussi, le moyen de vivre et de prospérer en pleine barbarie, jusqu’au jour où les industries occidentales ont tué son commerce.
  7. G.-A. Olivier, Voyage dans l’empire ottoman, l’Egypte et la Perse, fait par ordre du gouvernement, pendant les six premières années de la république, t. II, p. 103. Paris, an IX.