Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie/Tome I/Chapitre VII

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Arnaud Michel d’Abbadie
Hachette, 1868 (pp. 245-326).
Chapitre VII

CHAPITRE VII

CAMPAGNE CONTRE LES ILORMAS[1],
DITS GALLAS, DU KOUTAÏE ET DU LIBEN


Cependant, le bruit que le Prince allait réunir son armée pour faire une campagne chez les Gallas prenait de la consistance, et un jour j’entendis une rumeur et de grands cris sur la place. On m’apprit qu’un timbalier venait de proclamer le ban de guerre, ordonnant à tous ceux qui devaient le service militaire de se rendre auprès du Dedjazmatch. Après le repas du soir, il me dit que les événements qui se passaient en Bégamdir l’empêcheraient peut-être de quitter le Gojam, mais qu’il voulait au moins intimider les Gallas, en réunissant ses troupes. Il ajouta qu’en tous cas je l’accompagnerais, et il ordonna à son Azzage ou Biarque en chef, de pourvoir à ce qui me serait nécessaire durant la campagne. Quatre jours après, nous quittâmes Dambatcha, suivis de huit à neuf cents lances et trois cents fusiliers seulement, et nous campâmes à quelques milles de la ville.

Je passai la nuit à observer les aspects, si nouveaux pour moi, de la vie militaire éthiopienne.

L’armement du cavalier consiste en un bouclier, un sabre et une ou deux javelines. Son bouclier ou rondache, fait en peau de buffle, est rond, comme le clypeus romain, et garni d’un umbon ou partie proéminente au centre ; son diamètre est entre 60 et 70 centimètres. Les sabres sont de deux sortes : les uns ressemblent à nos demi-espadons de la cavalerie légère, en usage du temps du Directoire ; les autres sont à deux tranchants, d’une longueur qui varie entre 80 et 140 centimètres, et recourbés au point de ressembler à une monstrueuse faucille à deux tranchants, rappelant beaucoup le harpé des gladiateurs thraces. La poignée de ces armes est en corne, sans garde ni branches d’aucune sorte ; les fourreaux, en peau crue, sont recouverts en maroquin rouge, sans bélière ; le fourreau du harpé est garni d’une bouterolle en forme de boule. Quant aux dards et javelines, leur longueur varie entre 1 mètre 60 et 2 mètres 20 ; le fer, depuis la douille jusqu’à la pointe, a une longueur qui varie de 30 à 80 centimètres. Ces armes présentent une grande variété de formes ; on y retrouve l’espafut longue, large, à deux tranchants, la framée, la demi-pique, la guisarme, la tragule, l’esclavine, le carrel et la zagaye. L’extrémité inférieure de la hampe est garnie d’une spirale en fer qui sert de contre-poids et de frette.

Toutes ces armes sont d’une acération très-imparfaite ; aussi, les demi-espadons d’Europe, fabriqués d’une certaine façon, sont-ils très-recherchés et atteignent-ils quelquefois le prix du plus beau cheval.

Le corps de la selle est formé de deux petites planchettes ou semelles, recouvertes de peau de bœuf verte et rasée. Ces planchettes, espacées parallèlement à l’épine dorsale du cheval, sont reliées entre elles par un arçon droit à courbet et un troussequin faits d’un bois très-léger recouvert d’une espèce de parchemin, et hauts de quatre à six pouces. Les étriers sont en fer très-léger aussi, et, comme l’étrier antique, ne permettent que d’y passer l’orteil. Une peau de mouton garnie de sa laine sert de coussinet et empêche les planchettes de blesser le dos du cheval. Un tapis de selle en drap rouge ou en basane, fendu au troussequin et à l’arçon, remplace les quartiers et tombe de chaque côté du cheval en deux longues pointes. Une croupière, une sangle et une poitrinière assujétissent cette selle, aussi légère que nos selles de course. La tête du cheval est garnie d’un licol en cuir dont la longe est passée à l’arçon, et d’une têtière sans sous-gorge. Une lanière étroite, partant du fronteau à la muserolle, soutient quatre ou six petites rondelles en laiton poli, qui ballottent sur le chanfrein et miroitent à tous les mouvements du cheval. Le mors, semblable à celui des chevaux arabes, a un anneau pour gourmette ; les rênes sont comme celles dont se servaient nos chevaliers du moyen-âge. Chaque cavalier porte suspendue sous son tapis de selle une bougette contenant un tranchet, quelques fines lanières et une alène pour raccommoder au besoin son harnais. Les simples cavaliers suspendent aussi à l’arçon un faucillon servant à couper l’herbe. Tous montent à cheval en fauconnier, c’est-à-dire du pied droit et du côté nommé hors-montoir. Cette habitude provient de ce que, portant le bouclier au bras gauche, ils ne pourraient commodément saisir la crinière en se présentant par le côté gauche du cheval et de ce qu’aussi les Éthiopiens portent le sabre au côté droit. Le cavalier est muni d’un fouet dont le manche, d’un pied de long, est en peau d’hippopotame, et la mèche en cuir de bœuf : il excite aussi son cheval du talon, mais ne porte jamais d’éperons. La plupart des chevaux ont un collier de petites chaînettes et une sonnaille qui ne les quitte jamais. La taille des chevaux ne dépasse guère celle de nos chevaux de dragons ; leur ossature est un peu plus forte que celle des chevaux du Nedj, au type desquels se rapporte évidemment l’ensemble de leurs formes et même de leurs allures. Comme eux, ils sont doux, familiers, entrent en fougue à la moindre provocation, et reprennent subitement leur calme au gré du cavalier. Les éleveurs éthiopiens, bien moins stricts que les Arabes dans le choix des producteurs, ont laissé dégénérer leur race chevaline. Le cheval éthiopien est rustique, sobre, mais il mange trop d’herbe et pas assez d’orge ; il ne porte aucune ferrure, a le pied très-sûr et fait un bon cheval pour le combat, quoiqu’il n’ait plus ce fonds qui fait encore de ses ancêtres asiatiques les premiers chevaux de guerre du monde.

Le soldat à pied ou rondelier est armé du sabre ou du harpé, d’une ou deux javelines, et d’un bouclier dont le diamètre excède un peu celui du bouclier du cavalier, et rappelle quelquefois, par ses dimensions, la harasse des fantassins du moyen-âge. De même que le cavalier et le fusilier, il porte le sabre au côté droit ; cette singularité est motivée par l’inconvénient qu’il y aurait à se découvrir, en dégainant du côté gauche. Les Éthiopiens portent le sabre assujetti aux flancs par un ceinturon qui maintient l’arme à un angle à peu près droit avec le corps ; cette disposition fort commode pour permettre le dégaînement d’une seule main, exposerait le cavalier qui dégaînerait de son flanc gauche à blesser le col de sa monture.

Les fusiliers sont armés du sabre ou du harpé et d’une carabine à mèche. Ils bouclent à la ceinture une cartouchière d’où pendent des mèches prêtes et un petit pulvérin en corne ; ils portent très-rarement un bouclier ; plusieurs sont munis d’un mince bâton garni à une extrémité d’une pointe en fer, et dont trois ou quatre branches, rognées à environ un pouce de la tige, leur servent à appuyer le canon de leur carabine, lorsqu’ils visent un objet éloigné ; les bons tireurs ne font usage de cet appui ou fourchette qu’à la chasse, ou lorsqu’au combat ils tirent d’une position couverte. Quelques-uns combattent à cheval, mais il en est très-peu qui soient à la fois assez bons cavaliers et tireurs pour tirailler de la selle ; ils mettent pied à terre, tirent et remontent aussitôt. Chaque fusilier fabrique lui-même sa poudre, qui est assez bonne ; mais comme ils n’ont pas de plomb, ils se servent de balles en fer forgé, d’une rotondité toujours imparfaite ; ces projectiles rendent d’ailleurs les rayures inutiles, le tir incertain, et détériorent l’âme de leur arme. Leurs carabines longues, lourdes et mal équilibrées, sont en général de vieilles armes de fabrique indienne, persane, turque ou kurde. La mise en bois, est faite dans le pays ; des attaches en cuir remplacent les capucines.

À l’exception des soldats les plus pauvres, l’homme de guerre est constamment suivi d’un servant d’armes, qui lui porte son bouclier et sa javeline, souvent un petit hanap ou corne à boire, et un enkassé ou fort bâton garni à une extrémité d’une douille en fer terminée par une forte pointe, et à l’autre d’une frette qui permet de frapper dessus pour l’enfoncer en terre sans le faire éclater. Cette espèce de pieu porte à sa partie supérieure trois ou quatre crampons ; fiché en terre, il sert à suspendre les armes, à une halte ou sous la tente. Ceux qui conduisent les bêtes de somme, les bûcherons, les coupeurs d’herbe, et tous les valets d’armée sont munis de cet instrument, qui, au camp, sert à suspendre les armes ou les harnais, et qui sert d’avant-pieu pour construire les huttes, dresser les tentes, creuser les rigoles, planter les piquets d’attache des chevaux, découvrir les silos cachés dans la campagne ou creuser la fosse pour les morts. Il se trouve dans toutes les maisons et semble être identique à celui que Moïse recommandait aux Hébreux, pour creuser la terre et y déposer tout ce qui pouvait nuire à la salubrité de leur campement. Les soldats éthiopiens l’emploient au même usage ; les chefs s’en servent pour y accrocher un porte-missel et une bougie, lorsqu’ils se lèvent de nuit pour accomplir leurs dévotions.

De nombreuses décorations honorifiques entretiennent la vanité des Éthiopiens ; les principales sont une espèce de brassard en argent ou en vermeil, la demi-couronne, certaines parties de la peau du lion et diverses pèlerines de guerre. Le brassard, haut d’environ 20 centimètres, orné quelquefois de fort belles applications en filigrane doré, se porte au poignet droit ; à l’origine, il fallait avoir tué dix hommes pour l’obtenir. La demi-couronne, garnie de trois tourelles, est faite aussi en argent ou en vermeil ; elle s’attache sur le front, au moyen d’une espèce de lemnisque écarlate ; elle ne se donnait qu’aux cavaliers les plus intrépides ; l’homme qui la portait encourait la peine du fouet, si, même lors d’une défaite, il tournait le dos à l’ennemi. Quiconque s’était rendu remarquable pour avoir pénétré plusieurs fois le premier dans des lignes ennemies, recevait du chef d’armée une bande de la crinière d’un lion, qu’il avait le droit de fixer à l’umbon de son bouclier. Celui qui s’était distingué en couvrant une retraite, recevait une queue de lion qu’il portait également à son bouclier ; et celui qui avait tué un lion avait droit d’y accrocher également la peau d’une des pattes de devant armée de ses griffes.

Les chefs d’armée donnent aux combattants qui se distinguent des pèlerines de guerre faites en peau de lion, en peau de panthère noire, en velours bleu ou écarlate ou en drap de même couleur ; pour les hommes d’un rang élevé, ces pèlerines sont souvent chargées d’ornements en argent et en vermeil. Celui qui s’est distingué plusieurs fois en combattant avec le sabre, recevait un fourreau de sabre, garni de nombreuses bélières et d’une bouterolle en vermeil ; celui qui, dans un combat, a reçu un certain nombre de javelines sur son bouclier, a seul le droit d’y faire appliquer des ornements en cuivre ou en vermeil, comme aussi de porter suspendu, par un cordonnet en soie, au ceinturon de son sabre, un petit étui en argent orné de breloques. Cet étui remplace celui en peau renfermant une pincette terminée en lame de couteau, dont tous les Éthiopiens se servent pour extraire les épines de leurs pieds. Celui qui a tué un éléphant a le droit d’orner la douille de sa javeline d’une spirale de fil de laiton.

Telle était la valeur primitive attachée à ces décorations ; mais la plupart se trouvent démonétisées par suite de la prodigalité avec laquelle des chefs d’armée, peu certains de leur pouvoir, les ont distribuées à leurs soldats. Le brassard, le fourreau de sabre garni en argent, la demi-couronne, la queue et surtout la patte du lion sont celles auxquelles on attribuait encore, il y a quelques années, le plus de valeur.

Les huttes de nos gens, pressées côte à côte sur un seul rang, formaient une enceinte circulaire d’environ 100 mètres de diamètre, n’ayant qu’une ouverture, large d’une quinzaine de pas, en face de l’entrée de la tente du Prince, dressée au centre. Devant l’entrée des huttes, toutes tournées vers la tente, étaient les feux ; les chevaux de selle, les sommiers, les mules et les ânes attachés à des piquets, formaient comme un deuxième cercle intérieur. À dix pas derrière la tente du Prince, se trouvait celle de la Waïzoro, et plus loin derrière, trois tentes en bure pour la sellerie, la cuisine et les amphores d’hydromel ; les divers services du Prince étaient encore loin, me dit-on, d’être au complet. Devant la sellerie, autour d’un énorme feu, ses quatre chevaux et ses trois mules mangeaient leur herbe, sous la surveillance de palefreniers et d’un piquet de fusiliers ; une autre troupe de fusiliers et des pages se chauffaient, ou dormaient autour d’un grand feu, devant sa tente ; celle de la Waïzoro était enveloppée d’une obscurité discrète, qui laissait à peine distinguer les eunuques de garde. Les hennissements des chevaux et des mules, le tapage qu’ils faisaient en s’entrebattant, et les cris et la rumeur qui s’élevaient du camp, cessèrent vers le milieu de la nuit, mais le bourdonnement des conversations dura jusqu’au point du jour. Les femmes, et il y en avait beaucoup, entretinrent cette vie nocturne par leurs travaux et leur caquetage ; à la lueur des feux, elles s’occupaient de l’émondage des grains, de leur mouture ou de celle des condiments qui servent de base à leur cuisine, ou bien elles préparaient ces provisions faciles à conserver et offrant une ressource durable sous un petit volume. Bon nombre de soldats oubliaient le sommeil pour suivre avidement des yeux ces préparatifs appétissants, d’autres pour se donner le plaisir d’escarmoucher et de s’escrimer de la langue avec les travailleuses. Celles-ci, comme on le devine, n’étaient point en reste, et plusieurs fois pendant la nuit, quelque vif dialogue, quelques bouts-rimés lancés à propos soulevaient des huées ou des éclats de rire qui faisaient grommeler les dormeurs. Si la présence des femmes dans un campement entraîne de nombreux inconvénients, elle a du moins l’avantage de préserver souvent des attaques de nuit, car les femmes remplissent presque toujours le rôle des oies du Capitole. Ce sont elles qui portent les ustensiles servant à faire le pain et la cuisine, et qui assurent le plus économiquement la nourriture ; elles supportent admirablement les fatigues et les privations, ne cessent de travailler avec un entrain merveilleux, entretiennent la gaîté et soutiennent le moral des troupes. Les conversations se ralentirent un peu avant le jour. La nuit m’avait paru courte, tant la nouvelle vie qui s’ouvrait pour moi m’accueillait avec ce charme souriant des choses qui commencent. Bêtes et gens semblaient heureux de reprendre cette intimité que fait naître une aventure commune. À l’aurore, les hennissements des chevaux donnèrent le signal des apprêts du départ ; la tente du Prince s’ouvrit, et, aux premiers rayons du soleil, nous laissions derrière nous, sur l’herbe foulée, les huttes vides et béantes de notre premier campement.

Même aux yeux d’un étranger comme moi, tout dénotait dans le pays une animation inaccoutumée. Les Gojamites aiment la guerre, et malgré la réserve du Dedjazmatch, soldats et paysans se réjouissaient à l’idée d’une campagne contre les Gallas, leurs ennemis naturels. Nous ne faisions que des étapes très-courtes, afin de permettre aux contingents de nous rejoindre. Une bande d’environ deux cents fusiliers, la crosse en l’air, marchaient en tête ; puis venaient le parasol, le gonfanon et les quarante-quatre timbales ; une trentaine de fusiliers d’élite ; les chevaux du Prince conduits à la main ; une vingtaine de porte-glaives et autant de soldats à pied, de ceux qu’on nomme compains ou commensaux du maître, et enfin le Dedjazmatch à mule, et, à deux ou trois pas derrière lui, une rangée d’une soixantaine de cavaliers montés à mule également. À leur suite se pressaient confusément leurs servants d’armes, leurs chevaux de combat, des fusiliers ou des soldats montés sur des bidets ; le reste de nos gens, hommes, femmes, pages, sommiers, chiens, bagages, valets, mêlés et confondus, suivaient à la débandade. Nous avancions prestement à travers champs, les piétons au pas gymnastique, les cavaliers causant et riant entre eux, et les timbales battant la marche. De temps en temps, un trouvère, dominant de ses vocalises perçantes le son des timbales, chantait un distique en l’honneur du Dedjazmatch ou de quelque cavalier célèbre par sa bravoure. Le Dedjazmatch, impassible et droit sur sa mule à l’amble rapide, semblait entraîner tout ce monde qu’il dominait. Les toges blanches et flottantes, la variété pittoresque de leurs draperies, le teint bronze florentin et les tresses des chevelures noires des fantassins, ballantes au gré de leur course, chevaux de combat, selles éclatantes, housses écarlates, boucliers, javelines, les scintillations de l’argent, du cuivre, du vermeil et du fer, les mèches fumantes des carabines, timbales et trouvères chantant, le bruissement des poitrines haletantes, le roulement sourd que rendait la terre sous les pieds des chevaux, toute cette étrange cohorte allant, réveillait par son ensemble et ses détails le souvenir des plus antiques images historiques. Les habitants des villages se portaient en troupes sur notre route pour accueillir le Dedjazmatch de leurs cris de joie ; des groupes de jeunes filles le recevaient en chantant des villanelles ; les prêtres accouraient s’incliner sur son passage et bénir ses entreprises ; pour ces derniers, le Prince, par déférence, suspendait un moment sa marche. Nous étions en automne : pas le moindre nuage au ciel ; une chaleur douce et des brises agréables. Les moissons avaient été d’une abondance exceptionnelle ; les paysans paraissaient satisfaits. D’innombrables troupeaux jonchaient paisiblement les vastes prairies qu’animaient des volées d’ibis et des escouades de grues ; les bergers demi-nus, leur long bâton et leur flûte à la main, souriaient avec sécurité en nous voyant ; jusqu’à des compagnies de gazelles et d’antilopes qui s’enfuyaient un peu, puis s’arrêtaient pour regarder passer ; et pour que rien ne manquât à la marche triomphale du Dedjazmatch au milieu de cette explosion spontanée de l’affection de ses compatriotes, comme cet admoniteur qui marchait à côté du triomphateur à Rome, pour lui rappeler qu’il n’était qu’un homme, quelque paysan, posté de loin en loin, faisait entendre le cri perçant, à la fois suppliant et impérieux, usité par ceux qui réclament justice.

Le Prince s’arrêtait, et, s’il y avait lieu, donnait au plaignant un soldat chargé de faire redresser le grief ; puis il reprenait son chemin aux cris de joie et aux bénédictions verbeuses de son vassal consolé.

Des troupes de cavaliers ou de fantassins se joignaient à nous le long de la route, et notre camp grossissait d’étape en étape. Beaucoup de petits chefs nous attendaient sur le chemin avec leurs soldats, afin que le Prince pût juger par ses yeux du nombre de vassaux qu’ils lui amenaient. Les seigneurs de marque rejoignaient, suivis seulement d’une faible escorte, et leurs troupes s’évertuaient à former un campement, le plus grand possible ; on rapportait au Dedjazmatch que depuis l’arrivée de tel ou tel, l’armée s’étendait à perte de vue. Parfois, la nuit, les hyènes faisaient tout à coup silence ; le sol résonnait sourdement, et l’on entendait dans le lointain un chœur militaire qui grandissait en se rapprochant : c’était encore quelque bande qui venait rejoindre. Le brillant Ymer-Sahalou nous arriva un matin à la tête d’environ huit cents cavaliers ; nous venions de nous mettre en route ; il devançait ses hommes de pied et ses bagages. Le lendemain, pendant la marche également, nous vîmes une troupe d’environ douze cents lances venir rapidement vers nous ; elle s’ouvrit des deux côtés de notre chemin, et le Blata-Filfilo, à la tête d’une quarantaine de cavaliers aux boucliers étincelants, s’avança au galop. Il montait sans jactance un magnifique et fougueux cheval noir ; une pèlerine de guerre remplaçait sa toge, et, en signe d’allégeance, il portait au bras son bouclier rutilant de vermeil. À vingt pas du Prince, il mit prestement pied à terre et s’inclina, ses hommes restant derrière et en selle. Par déférence pour le rang et l’âge de ce vassal, le Dedjazmatch arrêta sa mule et dit selon l’usage :

— Par Notre Dame ! que mon frère se remette en selle.

Vingt voix firent écho, et un suivant jeta une toge sur les épaules du Blata Filfilo, qui enfourcha sa mule et chemina à côté du Prince.

Parfois, nous restions quelques jours au même endroit. Toute apparence de mystère cessa enfin : un ban invita les volontaires, tant étrangers que sujets, soldats ou paysans, à venir concourir à une expédition contre les Gallas, et des auxiliaires, la plupart paysans du Gojam, affluèrent, malgré la saison avancée qui faisait appréhender que la crue prochaine de l’Abbaïe ne rendît notre retour périlleux. De leur côté, les Gallas, instruits de nos projets, se préparaient à la résistance. Afin de leur donner le change sur le point où nous traverserions l’Abbaïe, l’armée exécuta plusieurs mouvements contraires, tantôt dans la direction du Gouderou, tantôt dans celle du Liben ; ensuite, revenant sur nos pas, nous campâmes en face du Horro, puis dans le centre du Gojam. Là, le bruit se répandit que notre campagne contre les Gallas n’était que simulée ; que par suite d’une mésintelligence entre le Dedjadj Guoscho et le Ras Ali, nous allions être obligés de défendre nos frontières du côté du Bégamdir. Quelques districts gallas ajoutèrent foi à cette nouvelle ; d’autres demandèrent des sauf-conduits, et députèrent auprès du Dedjazmatch, pour lui offrir leur soumission, lui promettre des tributs et se le concilier par des présents consistant en chevaux, bétail, grains d’or, toges grossières, et quantité de miel et de beurre. Le Prince recevait de toutes mains et faisait même visage à tous ces envoyés, qu’il congédiait avec de vagues assurances. Un jour que nous avions reçu une cinquantaine de chevaux et beaucoup de denrées, je lui fis observer qu’à ce compte, nous n’aurions bientôt plus d’ennemis contre qui faire campagne.

— Malgré leur air rustique, me dit-il, ces Gallas sont plus fins que tu ne crois : ils n’aspirent qu’à nous déposséder même du Gojam ; mais heureusement des rivalités souvent sanglantes les occupent chez eux. Afin de découvrir mes projets, plusieurs de ces envoyés me proposent de m’aider à ravager les districts voisins des leurs, et une fois chez eux, tous se ligueront contre nous.

Le Dedjadj Guoscho était le seul prince chrétien, qui, depuis la chute de l’Empire, ait su prendre quelque ascendant sur les Gallas établis au Sud de l’Abbaïe. C’est, comme on l’a vu déjà, à l’époque de la décadence de l’Empire, que le peuple Galla ou plutôt Ilmorma signale pour la première fois son existence, en pénétrant par les frontières Est et Sud de l’Éthiopie chrétienne. Sa marche est bientôt arrêtée au Nord et Nord-Est, par les obstacles que présentent le Béchelo et l’Abbaïe à l’extrémité de la presqu’île du Gojam ; contournant ce dernier obstacle, il envahit tout le grand Damote, vaste province de l’Empire située au Sud et Sud-Est de l’Abbaïe et comprenant jusqu’à l’Innarya. Mais en s’établissant sur ces riches territoires, ces conquérants se sont fractionnés en petites républiques patriarcales. Leur élan général de conquête s’est ainsi perdu, et leur énergie s’est consumée depuis lors en guerres intestines, dans les intervalles desquelles, comme par un retour aux idées de conquête de leurs pères, ils n’ont cessé de traverser l’Abbaïe en petites troupes, pour tuer, incendier, piller et fuir avec leur butin. Les communes des frontières chrétiennes ont répondu à ces incursions par des incursions analogues, mais le plus souvent elles ont eu le dessous, parce qu’elles ne jouissaient pas d’autant d’initiative politique que les communes Gallas, et que d’ailleurs elles se trouvaient dans l’obligation d’envoyer leurs hommes auprès de leurs seigneurs engagés dans les guerres civiles qui désolaient l’Empire. Cet état de choses amena une dépopulation rapide en Damote et en Gojam. Les Polémarques de ces provinces marchèrent quelquefois contre les Gallas à la tête de leurs armées, mais les résultats furent d’accroître plutôt que d’amoindrir l’ascendant de leurs ennemis. Pour remédier à ces maux, les derniers Empereurs attirèrent, par des concessions territoriales et des franchises commerciales, un nombre considérable de colons gallas ; des districts entiers furent ainsi repeuplés, entre autres, celui du Metcha qui était, dit-on, presque désert. Tous ces colons embrassèrent le christianisme, et s’identifièrent tellement aux intérêts de leur patrie adoptive, qu’ils reprirent avec acharnement, contre les Gallas la guerre de frontières. Quelques-uns entretinrent néanmoins, de loin en loin, des relations avec leurs anciens compatriotes, ou prirent leurs filles en mariage. Parmi les familles qui conservèrent ainsi leurs traditions originelles, on comptait celle de Zaoudé, originaire des Gallas Amourous et établie dans le Damote.

Ce Zaoudé, qui avait acquis une grande réputation de bravoure dans les guerres de frontières, se rebella contre le Dedjazmatch du Damote, à l’occasion de quelque déni de justice. Il attira autour de lui, par ses largesses, les déserteurs, les insoumis, les mécontents de toute espèce, et ayant battu les troupes envoyées contre lui par le Dedjazmatch, il finit par le vaincre lui-même en bataille rangée. Le Ras Gouksa, originaire, comme on sait, des Gallas de l’Idjou, s’efforçait alors de restaurer à son profit l’omnipotence impériale ; et quoique le Dedjazmatch du Damote fût son vassal, il trouva opportun de reconnaître Zaoudé, mais avec le dessein de le déposséder à la première bonne occasion. Le Dedjadj Zaoudé épousa la Waïzoro Dinnkénech, princesse de la famille impériale, et de ce mariage était né Guoscho. Gouksa ne tarda pas à disposer du Damote en faveur d’un de ses lieutenants, et à l’envoyer, à la tête d’une armée, prendre possession de son investiture. Zaoudé battit ce nouvel adversaire, et, après quelques années durant lesquelles il vainquit plusieurs prétendants envoyés contre lui de la même façon, il s’allia avec le Ras Walde Sillacé, Polémarque du Tegraïe, et prit rendez-vous avec lui en Bégamdir, pour livrer bataille au Ras Gouksa. Zaoudé s’avança selon les conventions ; mais au dernier moment, il apprit que son allié, déjà en marche, retournait sur ses pas, et il se trouva seul, en face d’une armée quatre ou cinq fois plus nombreuse que la sienne. Ses troupes furent encore réduites par la défection de quelques importants vassaux, qui, effrayés de son audace, passèrent à l’ennemi, la veille de la bataille. On le pressa de battre en retraite pendant qu’il en était encore temps.

— Je mourrai, répondit-il, plutôt que de fuir un ennemi sans l’avoir combattu.

Il combattit, en effet, et tomba aux mains de son vainqueur. Afin de soustraire à l’ennemi de sa maison son fils encore enfant, il lui fit dire de se réfugier auprès de ses parents en Amourou. Chaque année, un messager lui apportait une baguette à la mesure de la taille de l’enfant, et il marquait une hoche correspondante sur le mur de sa prison. La huitième année de sa captivité, ayant reçu une huitième baguette, il la fit mesurer sur quelques soldats qui le gardaient, et en trouvant un dont elle égalait la taille :

— Que fait ton père ? lui dit-il.

— Il travaille aux champs.

— Oh ! moi, père d’Ipsa[2] ! Ce fils de paysan est déjà sous le harnais militaire, et mon fils, à moi, vit inutile dans le pays d’autrui ! Va, dit-il au messager, dis à Guoscho qu’il ceigne ses reins, qu’il repasse en terre chrétienne, et qu’avec l’aide de Dieu et du sang que je lui ai donné, il est de taille à conduire des combats et à faire parler de lui. Dis-lui que ma chaîne me pèse.

À cet ordre, Guoscho repassa l’Abbaïe et se déclara rebelle en Damote. Sa jeunesse, sa beauté, son courage, la renommée de son père, redouté du paysan, mais adoré du soldat, et surtout les respects traditionnels que l’on conservait pour la race impériale, à laquelle il appartenait par sa mère, les pieux souvenirs laissés par cette princesse qui venait de mourir à Jérusalem, où elle était allée en pèlerinage peu après la dernière défaite de son mari, toutes ces causes contribuèrent à fortifier son parti. Après plusieurs rencontres partielles, il défit complètement le Dedjazmatch du Damote. Mais le brave Zaoudé ne put se réjouir longtemps de la perspective de sa délivrance : il mourut de maladie, la neuvième année de sa captivité.

Pendant que le Dedjadj Guoscho était en Amourou, les Gallas avaient voulu le tuer, afin d’empêcher, disaient-ils, que le fils d’une chrétienne ne tournât plus tard contre eux sa connaissance de leurs mœurs, de leur langue et de leur état politique. Dès qu’il fut au pouvoir, il reconnut avec libéralité les soins de ses protecteurs, qui, grâce à à son appui, devinrent les premiers de leur petite république. Mais, comme les Gallas l’avaient prévu, il ravagea leur pays à plusieurs reprises, depuis l’Amourou jusqu’en Touloma, et les contraignit à cesser leurs incursions contre les frontières chrétiennes. Néanmoins, pendant mon séjour à Gondar, lorsqu’il avait été bruit d’une rupture entre lui et le Ras Ali, les Gallas avaient attaqué sur plusieurs points les frontières du Gojam et du Damote, et c’était pour les punir que nous nous mettions en campagne. Le Dedjadj Guoscho n’était pas fâché d’ailleurs d’avoir ce prétexte de guerre. Ses victoires sur les Gallas flattaient son amour-propre plus que toutes les autres ; elles enrichissaient son pays, et, dans le secret de sa pensée, il caressait l’espoir de forcer un jour ce peuple païen à adopter le christianisme.

Un matin, le Prince m’engagea à choisir un cheval parmi ceux qu’il recevait journellement en tribut, et qu’avant de distribuer à ses troupes, il faisait essayer devant sa tente.

— En Gojam, me dit-il, à l’exception des ecclésiastiques, tout homme de bonne condition a son cheval de combat, et il ne convient pas que tu en sois dépourvu.

Je vis quelques beaux chevaux, mais, par un reste de discrétion européenne, je ne laissai pas paraître qu’ils me fissent envie ; j’eusse désiré bien davantage savoir les manier comme les cavaliers qui les montaient, mais la libéralité du Prince ne pouvait aller jusque-là. Un jour, pendant que le Prince faisait sa sieste et qu’Ymer Sahalou causait avec moi, à la porte de ma tente, en attendant le réveil de son maître, il s’éleva un grand tumulte, et nous vîmes arriver sur la place un beau cheval gris-pommelé. Effrayé par l’aspect du camp, il avançait par saccades, les crins au vent, la tête haute, les naseaux distendus, et entraînait avec lui deux robustes palefreniers plutôt qu’il n’était conduit par eux. J’oubliai un moment Ymer pour admirer ce fougueux animal sans selle, sans couverture, sans rien qui masquât la beauté de ses formes.

Après le repas du soir, devant le petit cercle admis à la veillée, le Prince tourna la conversation de façon à dire qu’il fallait que les chevaux de mon pays fussent bien supérieurs, puisque je n’en avais pas encore vu un seul à mon goût en Gojam ; et à peine rentré dans ma tente, un huissier vint de sa part me rendre ce message :

— Pourquoi te cacher de moi Mikaël ? Manqué-je de franchise avec toi ? Quand tu comprendras assez l’amarigna pour recevoir mes pensées sans intermédiaire importun, tu verras jusqu’à quel point tu as ma confiance. Que t’ai-je donc fait pour que tu restes ainsi toujours sur tes gardes ?

Je ne sus répondre que des banalités. L’huissier revint bientôt me dire :

— Voici la parole de Monseigneur :

— Tu es le plus entêté de nous deux ; c’est donc moi qui céderai. Tu as vu ici plus d’un beau cheval, mais, par fierté sans doute, tu as feint l’indifférence. Aujourd’hui même, tu as admiré le meilleur de mon écurie et tu m’as refusé toute la soirée le plaisir de me le demander. Je te l’envoie, et rappelle-toi qu’ainsi que ce cheval, je voudrais fixer tes prédilections sur moi.

Le cheval dont il s’agissait piétinait déjà devant ma tente. Un écuyer me remit un harnais complet couvert d’ornements en vermeil ; ce harnais, fait pour le Prince, était le seul de ce genre dans notre armée. Je sortis pour admirer mon nouveau compagnon. À la lueur des feux, il me sembla qu’il me regardait avec dédain et colère, et ce ne fut pas sans appréhension que je songeai au moment où il me faudrait le monter.

Mes connaissances vinrent dès le matin me féliciter. J’appréciais, il est vrai, la générosité et la courtoisie du Prince ; mais je n’en comprenais pas encore la portée, non plus que celle de l’empressement de ses gens, dont les manières prirent une nuance de familiarité plus affectueuse. Dans ce pays féodal, les hommes sont unis par une infinité de liens qui seraient sans valeur en Europe ; ils vivent dans une dépendance et une solidarité réciproques qu’ils avouent hautement, dont ils se font gloire, et qui influent sur toutes leurs actions. À leurs yeux, l’homme affranchi de toute sujétion est en dehors du pacte social ; c’est le cas de l’étranger. En acceptant la mule du Dedjazmatch, j’avais déjà contracté, selon les mœurs du pays, comme un premier engagement moral envers lui. Mais en recevant un cheval de combat, je devenais aux yeux de ses gens l’homme de leur maître ; j’étais astreint à le suivre, à participer pendant quelque temps du moins à sa mauvaise ou à sa bonne fortune. Quelque bienveillance qu’ils m’eussent témoignée jusque-là, j’avais été pour eux comme un être à part, sans rapport social avec eux ; j’allais désormais participer à leurs devoirs, à leurs droits ; je cessais d’être pour eux l’étranger, dans le sens antique et hostile de ce mot, et je devenais leur confrère, leur compagnon.

La Waïzoro Sahalou, qui nous avait accompagnés jusque-là, partit pour Dima, ville d’asile, où elle devait attendre notre retour ; car nous allions décidément envahir le Liben.

Quittant le plateau du Gojam, nous descendîmes pendant plusieurs heures les pentes précipitées qui mènent à l’Abbaïe, où nous campâmes. En face de nous, et dès les galets du fleuve, s’élançaient brusquement, à pic en plusieurs endroits, les contreforts du plateau du Liben ; derrière nous se dressaient de la même façon ceux du Gojam. Notre armée semblait comme perdue au fond de cet immense ravin capable d’avoir servi à l’écoulement des eaux d’un déluge. Les berges gigantesques sont arides, brûlées, poudreuses, dépourvues de sources, clairsemées de broussailles et d’arbres épineux dont l’avare feuillage ne donne qu’une dentelle d’ombre. Cette gorge serait étouffante de chaleur, si quelques brises ne s’y engouffraient parfois ; car lorsque le soleil y plonge, il devient presque impossible de rester debout sur les galets, tant ils brûlent la plante des pieds.

Le gué reconnu, toute la journée du lendemain fut employée au passage de l’armée ; plusieurs hommes furent enlevés par les crocodiles, fort nombreux dans le fleuve.

Comme on sait, l’Abbaïe, dès sa sortie du lac Tsana, enceint le Gojam et le Damote et en fait comme une presqu’île au milieu des terres. Son lit, encaissé presque partout profondément, reçoit toutes les eaux pluviales et tous les cours d’eau. Presque nulle part, le long de ses rives, il ne féconde des moissons ; les riverains ne connaissent de lui que des maladies endémiques et des désastres. De même que le Takkazé, il semble recueillir ses trésors, et, comme un larron, cachant son cours dans des profondeurs, il va les déverser sur les terres de la Nubie et de l’Égypte. Du reste, à l’exception de quelques petites rivières qui coulent à pleins bords, tous les cours d’eau de l’Éthiopie sont des torrents, et leurs bords, dans les kouallas ou basses terres, sont infestés de fièvres durant plusieurs mois de l’année. Une répartition divine, sans doute, a voulu que les deux plus grands fleuves de la fertile Éthiopie ne pussent servir qu’à entraîner ses terres et le surplus de sa fécondité, pour aller les distribuer à d’autres contrées dont ils sont la providence, et auxquelles ils apportent une abondance proverbiale depuis l’origine des siècles.

Avant la pointe du jour, Ymer-Sahalou, notre chef d’avant-garde, partit avec 2,000 hommes environ pour éclairer notre marche. Au soleil levant, l’armée le suivit, et, après avoir gravi pendant plus de quatre heures des sentiers tortueux et difficiles, le Prince, entouré d’un grand nombre de chefs, atteignit un dernier ressaut spacieux et richement cultivé, qui soutenait l’assise supérieure ou deuga du Liben. Là nous attendait Ymer-Sahalou, avec plusieurs milliers d’hommes, qui, dans l’espoir du pillage, s’étaient mis en marche de nuit. Les troupes affluèrent rapidement. Le Prince les réunit par masses, et, se plaçant derrière avec les timbaliers et quelques-uns de ses principaux seigneurs, il désigna une petite arrière-garde pour la protection des bagages encore engagés dans la montée. Les timbaliers battirent la marche, et l’armée, trompettes sonnantes, s’ébranla au pas gymnastique ; prairies, cultures, jeunes arbres, broussailles, clôtures, tout fut foulé, brisé, nivelé sous nos pas. Le Dedjazmatch et ses seigneurs s’accordèrent à évaluer à plus de 30,000 les fantassins rondeliers, les fusiliers à 1,900, et les cavaliers à près de 5,000. Mais les Éthiopiens sont peu exacts dans leurs évaluations, lorsque le nombre de leurs troupes dépasse une dizaine de mille hommes. Ils tiennent un compte plus rigoureux des fusiliers, parce que le nombre en est toujours restreint, et que les armes à feu constituent, outre la force, la principale richesse mobilière des Polémarques. Il m’était fort difficile de contrôler leur évaluation. Les masses irrégulières que nous avions sous les yeux se déformaient d’un moment à l’autre ; on ne pouvait distinguer des files, et il n’y avait ni drapeau, ni guidon, ni fanion qui indiquât une unité numérique à prendre pour base. Cependant, vu l’étendue du terrain que nous occupions, et prenant pour mesure approximative l’espace occupé par cent hommes, j’estimai à 27,000 le nombre de nos combattants ; ce qui, considérant les habitudes des armées indigènes, impliquait que l’armée entière comptait au moins 40,000 âmes.

Après une marche d’environ trois quarts d’heure, nous fîmes halte près d’un magnifique warka. Lorsque les trompettes de notre arrière-garde nous annoncèrent son approche, les timbaliers battirent au pillage, et à cette batterie impatiemment attendue, les soldats s’élancèrent en poussant de grandes clameurs. Les masses se rompirent, se disséminèrent par bandes et disparurent derrière les plis du terrain ; nous entendions encore leurs cris, que nos yeux ne les voyaient déjà plus. Le silence et la solitude où nous restâmes étaient saisissants ; notre armée s’était dissipée comme par enchantement, laissant derrière elle le squelette d’un camp, les femmes, les plus jeunes pages, les hommes sans armes voués aux bas services, quelques chefs et le Dedjazmatch, qui se retira sous sa tente plantée à l’ombre du warka.

Le warka, le plus bel arbre de l’Éthiopie, ne vient pas en pays deuga, et prospère surtout dans les plus bas kouallas, où il atteint des dimensions colossales. Partout où il se montre, il semble attirer les troupes de voyageurs et les caravanes, qu’il couvre d’une ombre épaisse et spacieuse.

Bientôt des colonnes de fumée s’élevant au loin, nous annoncèrent que l’œuvre de destruction commençait.

Je fis remarquer au Dedjazmatch que, dégarnis comme nous l’étions, trois cents cavaliers gallas, bien embusqués, pourraient nous enlever aisément, et que, bien que nombreux, nos soldats seraient impuissants à regagner le Gojam ; j’ajoutai qu’en Europe, une imprudence pareille nous perdrait infailliblement. Le Prince sourit de mes craintes et m’expliqua la façon dont il conduisait la guerre.

Les Gallas établis au sud de l’Abbaïe ne savent faire que la guerre d’escarmouches, leur morcellement en petites communautés hostiles les ayant accoutumés à des engagements, où souvent le nombre des combattants n’excède pas deux ou trois cents, et, dans aucun cas, ne dépasse cinq à six mille. Ils ignorent l’usage des armes à feu. Leur bouclier, rond comme celui des Gojamites, est plus convexe, un peu plus étroit et de meilleure qualité. Ils portent à la ceinture un coutelas légèrement courbe, à deux tranchants, dont la longueur varie entre 50 et 60 centimètres ; leur arme principale est une tragule ou javelot, à fer large, d’une longueur qui varie entre 2 mètres et 2 mètres 30. Ils excellent à lancer cette arme, que quelques-uns de leurs cavaliers envoient jusqu’à 90 mètres de distance, dans les combats de cavalerie, une distance de 40 à 50 mètres étant considérée parmi eux comme une portée ordinaire. L’armement supérieur des Gojamites, et surtout la vue de leurs bandes, relativement si nombreuses, les portent toujours à fuir. Mais lorsque les envahisseurs se dispersent pour le pillage, et surtout lorsqu’ils commencent à rentrer avec leur butin, ils font un retour offensif, et les harcellent jusqu’au camp, profitant, pour les accabler parfois, de leur ignorance du terrain. La sécurité des Gojamites dépend de la fermeté et de l’intelligence du chef chargé de diriger l’arrière-garde, dont l’importance varie selon la configuration du pays et la réputation belliqueuse des habitants. Il est très-rare que ces Gallas attaquent un camp un peu considérable de jour, quelque dégarni de soldats qu’il puisse être. Le Dedjazmatch jugeait d’ailleurs que nous étions encore trop près de l’Abbaïe pour avoir à craindre une surprise de cette nature.

L’invasion dont j’étais le témoin réveillait naturellement en moi le souvenir de ces hordes de barbares lancées jadis à la destruction des plus riches contrées de l’Europe, et me donnait une idée saisissante et sinistre de ces immenses tragédies, qui, heureusement, ne se voient plus chez nous, où chaque famille se sentait isolée en face d’une armée, dont elle surexcitait la férocité par sa faiblesse même.

Bientôt quelques cavaliers arrivèrent à toute bride, en débitant leurs thèmes de guerre ; ils rapportaient d’horribles dépouilles humaines appendues à leurs boucliers ou au frontal de leurs chevaux. Fantassins et cavaliers se succédèrent, chargés de butin, et poussant devant eux des prisonniers : des femmes, des enfants et même des vieillards. Ces tristes spectacles me portèrent à faire une remarque un peu sévère, qui, quoique faite en mauvais amarigna, fut comprise et répétée. Au repas du soir, pour la première fois, le Prince ne causa pas avec moi ; le lendemain, il me fit appeler avant le déjeuner et me dit :

— Revenons un peu sur tes paroles d’hier. La guerre que nous faisons te paraît peu digne de ce nom ? Il faut pourtant bien réprimer les cruautés que ces païens commettent sur nos frontières, où ils éventrent même nos femmes enceintes. Je les menace, ils n’en tiennent pas compte ; je viens les combattre, ils n’acceptent pas la bataille ; nous détruisons alors leur pays, et comme ils sont braves, l’espoir de se venger les ramène à notre portée. Quant aux cruautés de nos soldats, surtout celles de nos paysans auxiliaires, je les déplore ; mais d’une part, ce sont des représailles ; de l’autre, tu dois savoir que des soldats qui agissent isolément sont ordinairement plus inhumains que lorsqu’ils combattent par troupes. Si les panthères pouvaient aller par bandes, elles deviendraient moins cruelles. Les Gallas ont quelques belles qualités sans doute, mais ils ne les mettent en exercice qu’entre eux ; dans leurs relations avec nous, ils deviennent mauvais, et nous ne pouvons les atteindre qu’en agissant comme eux. Pèse un peu toutes ces circonstances, et avec le temps, ton opinion se modifiera, j’en suis sûr.

Un soir, rentrant fort tard, par une obscurité profonde, je trébuchai contre un homme couché auprès des restes du feu allumé, suivant l’usage, devant ma tente. Les hommes de garde endormis furent sur pied à l’instant ; on apporta une torche, et nous vîmes un Galla, presque nu, qui s’était glissé parmi les dormeurs. Outre deux blessures, le malheureux avait subi l’éviration. Je lui fis donner une boisson composée de miel et de graine de lin, et on l’étendit sur un lit d’herbes sèches, à côté d’un bon feu. Le lendemain, il me fit par interprète le récit suivant :

— Je suis maître de maison ; j’ai épousé une fille de bon lieu, et j’ai deux enfants. Ayant conduit mon bétail dans un district voisin, je revenais pour prendre ma famille, lorsque je fus surpris et mutilé par vos soldats. Ma femme avec mes enfants a été entraînée par vos hommes, mon frère blessé et emmené également, et nos maisons sont incendiées. Me trouvant seul au milieu de ruines, exposé aux oiseaux de proie qu’alléchaient mes blessures, je me suis traîné du côté où ma famille avait disparu. Les hyènes sont venues avec la nuit, et je me suis réfugié dans votre camp. C’est le Maître du ciel bleu qui m’a conduit, puisque je n’ai plus ni soif, ni froid, et que j’ai un lit entre mon corps et la terre. Tu dois être un homme puissant, car ta tente est voisine de celle de Zaoudé Guoscho ; achève donc ce que tu as commencé, fais-moi rendre ma femme, mes fils et mon frère ; que je les voie en mourant.

Le Prince voulut bien consentir à ma demande. Des prisonnières nous firent découvrir la femme du Galla, qui, après avoir longtemps parcouru le camp avec un huissier du Prince, revint accompagnée de son beau-frère et de deux enfants, un gentil garçon d’une dizaine d’années, et un autre de deux ou trois ans, qu’elle portait à chevauchons sur sa hanche. Toute la vie du blessé sembla remonter dans son regard. J’annonçai à ces infortunés que devant nous mettre en marche le jour suivant, j’allais, afin de les soustraire aux violences de nos traînards, les faire escorter jusqu’à une certaine distance d’où ils pourraient rejoindre leurs compatriotes. Le blessé demanda alors instamment à devenir mon fils adoptif, et mes gens m’engagèrent tant à satisfaire à ce vœu d’un moribond, que je m’y rendis.

L’adoption, usage emprunté aux Éthiopiens par la plupart des peuples qui les environnent, se pratique de la façon suivante : celui ou celle qui adopte présente le sein aux lèvres de l’adopté, qui s’engage par serment à se conduire comme un fils. Dans quelques endroits, selon les circonstances, l’adoptant présente le sein et le pouce, ou, comme chez les Gallas, le pouce seulement. Cette parenté conventionnelle, reconnue du reste par les us et coutumes, entraîne parfois, comme toutes choses, des conséquences abusives, mais elle produit souvent aussi les effets les plus salutaires.

En partant, le blessé me dit :

— Tu m’as trouvé déchu, car je ne suis plus rien ; mais je vaux quelque chose par mes parents ; on compte parmi eux de véritables fils d’hommes, dont le bon vouloir est recherché. Tu m’as recueilli et tu as fait rentrer en moi mon âme, en me disant : « Voilà ta femme, tes enfants, ton frère ; je te les donne. » Tu es, dit-on, d’un pays bien éloigné du Gojam, et tu marches devant toi à travers le monde ; peut-être viendras-tu un jour chez nous. Si je vis, je te donnerai un cheval, des bêtes grasses, du miel parfumé ; mes parents et tous mes voisins t’accueilleront comme un des nôtres, car tous dans nos pays apprendront ta conduite envers moi. Si je suis revêtu de la toge qui ne s’use pas (la terre), mes fils reconnaîtront ma dette. Quoi qu’il arrive, que le bien que tu nous fais retombe sur toi comme une pluie !

La femme, qui était jolie, ajouta :

— Sois protégé de Dieu, pour m’avoir rendu mes enfants, mon mari, mon pays et mon protecteur naturel, dit-elle naïvement en désignant son beau-frère.

J’appris à cette occasion que, comme chez les Hébreux, la loi du Lévirat était en pleine vigueur parmi les Gallas, et que la femme du blessé était désormais considérée comme veuve.

Pendant trois semaines, nous parcourûmes par petites étapes les woïna-deugas du Liben. L’armée allait au pillage : tantôt c’étaient tous les soldats, tantôt ceux du camp de droite, ou du camp de gauche, ou du camp de derrière seulement ; et quand nous avions épuisé les ressources dans un rayon de quelques milles, nous portions nos tentes plus loin. Peu après le départ de l’avant-garde, les batteries des timbales annonçaient que le Dedjazmatch se mettait en marche ; à ce signal, l’armée s’ébranlait en tumulte et évacuait rapidement le camp ; cavaliers, fantassins, fusiliers, femmes, pages, bêtes de charge, porteurs de civières, fourmillaient sans ordre le long de la route ; l’arrière-garde poussait les traînards. Un passage difficile se présentait-il, on mettait des heures entières à le franchir, au milieu d’accidents et de rixes de toutes natures ; ces jours là, l’arrière-garde n’arrivait au camp qu’à la tombée de la nuit. À tel ou tel de ces passages, cinq cents Gallas, bien conduits, eussent pu amener notre déroute complète. La confiance était telle que, malgré la défense du Prince, de petites bandes s’engageaient imprudemment dans le pays sur les flancs de l’armée en marche, et que des maraudeurs se détachaient vers quelque point supposé inexploré ; les Gallas les enlevaient quelquefois, comme aussi quelques traînards. De pareils actes d’indiscipline nous firent éprouver trois ou quatre fois des pertes sensibles ; néanmoins, la moyenne ne dépassait guère une vingtaine d’hommes par jour ; l’ennemi en perdait un nombre bien plus grand.

Nous montâmes sur le deuga du Liben, et nous campâmes dans des plaines boisées où les Gallas nous inquiétèrent beaucoup. De jour, ils attaquaient de tous côtés nos soldats au pillage, et, la nuit, malgré les grands abattis d’arbres dont nous entourions notre camp, ils nous assaillaient de projectiles sur plusieurs points de notre périmètre et tuaient ainsi des hommes endormis, des femmes, des pages, des chevaux ou des mules. Un soir, ces attaques plus multiples et plus vives nous tinrent en éveil ; il pouvait être onze heures, la lune était pleine et nos hommes escarmouchaient en dehors de nos défenses ; mais la lune se voilant subitement, ils rentrèrent de peur d’être enlevés, car le haut Liben est réputé pour le nombre et l’adresse de ses cavaliers. Un Galla s’approcha de nos défenses, et, d’une voix sonore, demanda à être écouté :

— Ô fils de Zaoudé ! ô Guoscho ! tu comprends notre langue, dit-il. Pourquoi viens-tu dans le pays des paisibles Gallas ? Pourquoi aiguiser sur nous tes sabres et tes javelines ? pourquoi faire tonner tes carabines ? Le père du ciel lui-même ne fait pas autant de bruit que toi. Si nos compatriotes des frontières t’ont offensé, pourquoi te venger sur nous ? Pourquoi quitter tes demeures en pierre, bien assises, pour promener jusqu’ici tes maisons de toile, incendier, dévaster notre pays, entraîner nos femmes, affamer nos bestiaux et pousser nos hommes au désespoir ? Souviens-toi du sang de Zaoudé. Si tu ne crains pas que nous détruisions ton pays, crains Dieu ; n’as-tu rien à lui demander ? Comme tu écouteras ma prière, il écoutera les tiennes. Rends-moi mon père fait prisonnier aujourd’hui ; il ne peut payer rançon, il est vieux, il n’a que ses fils pour tout bien, et nous ne possédons que nos femmes, nos enfants, nos boucliers et quelques bestiaux à peine suffisants pour nous nourrir, tandis que tes soldats à toi égorgent tout un troupeau pour choisir une bouchée de viande à leur goût, laissant le reste aux vautours et aux hyènes. Ô fils de Zaoudé ! renvoie-nous un vieillard qui n’a de valeur que pour ses enfants !

C’était beau de voir, au milieu de la nuit, nos soldats debout, en armes, éclairés par les flammes dansantes du bivac, suivant attentivement la voix vibrante de cet étrange harangueur. On lui cria d’attendre. Avant qu’il eût achevé, un vieillard d’apparence chétive se présenta en disant :

— Ô Guoscho ! c’est moi qui suis le père.

Le Prince le questionnait, lorsque soudain la lune reparaissant, le harangueur poussa un hurlement de guerre qu’il termina par un ricanement, et nous entendîmes le bruissement des branches qu’il froissait dans sa fuite. À distance, il nous cria :

— Traîtres Gojamites ! vos carabines attendaient la lune, n’est-ce pas ? Gardez le vieillard : faites-en ce que vous voudrez ; mais il ne vous servira pas d’appeau. Venez donc un peu ici, javeline à javeline.

Le Prince fit sortir une troupe avec un homme criant dans la langue des Gallas :

— Assurance ! voici le prisonnier.

Celui-ci criait également, mais en vain. Ils furent assaillis par des projectiles, et, malheureusement, trois ou quatre des nôtres rentrèrent blessés. Le pauvre vieillard tremblait en reparaissant devant le Prince, qui lui dit :

— Nous valons mieux que vous autres ; va-t’en, si tu veux.

Le vieillard se prosterna ; puis, s’arrêtant un instant à l’issue du camp pour s’annoncer à ses compatriotes, il disparut dans les fourrés. L’ennemi nous cria :

— À la bonne heure ! Maintenant reprenons la grande affaire.

Et quelques javelots vinrent de loin se ficher entre nos huttes, mais ce fut la fin des hostilités pour cette nuit-là.

La richesse du deuga du Liben, comme celle de presque tous les deugas éthiopiens, consistait en bétail, en chevaux et en objets de valeur faciles à soustraire à nos recherches. Ayant envoyé leurs femmes et leurs troupeaux dans les kouallas à l’Ouest, les habitants, cavaliers habiles et belliqueux, avaient pris tout d’abord l’ascendant sur les nôtres, dont les chevaux du reste manquaient de nourriture suffisante. Nos fantassins rondeliers, même nos fusiliers n’osaient guère escarmoucher en plaine, de peur d’être enlevés par l’ennemi ; enfin, nos nuits étaient si peu tranquilles, qu’on résolut de retourner vers l’Abbaïe, en parcourant les woïna-deugas et les kouallas, où nous devions trouver en abondance des grains dont nous manquions, des troupeaux, et où notre nombreuse infanterie pourrait reprendre tous ses avantages.

L’aspect du pays que nous avions parcouru depuis l’Abbaïe était fort beau. Les Gallas, pasteurs à l’origine, se préoccupent encore avec prédilection du soin de leurs troupeaux ; c’est en les poussant devant eux qu’ils ont marché à la conquête des terres qu’ils possèdent, et où ils se sont établis d’une façon conforme à leur occupation favorite. Au lieu d’être réunies en villages ou en hameaux, leurs maisons sont éparpillées au milieu de leurs champs et de leurs prairies, et ressemblent même à leurs anciennes tentes rondes qu’ils auraient recouvertes en chaume. À moins d’invasion exceptionnelle comme la nôtre, ils n’ont jamais à souffrir du passage des armées et des dévastations qui en sont la suite. Aucun ennemi ne venant ébrancher ou abattre les arbres qu’ils aiment tant à planter auprès de leurs habitations, la verdure et l’ombre réjouissent partout les yeux et donnent au paysage une richesse et une variété qui en font comme un jardin sans bornes. Le climat sain, égal et tempéré, la fertilité du sol, la beauté des habitants, la sécurité dans laquelle leurs demeures semblent assises, font rêver de s’arrêter en si beau pays. Souvent, durant nos marches, on voyait un soldat fatigué quitter son rang, s’affaisser jusqu’à terre en glissant le long de la hampe de sa javeline et dire, en contemplant le site :

— Hein, vous autres ! quel dommage que cette terre ne soit pas chrétienne ! comme on y attendrait bien la fin de ses jours !

Nous apprîmes par des prisonniers que les Gallas du deuga, supposant que nous prolongerions notre séjour chez eux, avaient convoqué leurs compatriotes des districts éloignés, pour nous attaquer le lendemain avec des forces considérables, consistant surtout en cavalerie. Le Dedjazmatch transporta immédiatement son camp sur un premier versant de la descente de woïna-deuga, où le terrain étroit, courant entre un immense ravin, presque à pic, d’une longueur d’environ cinq milles, et la berge du deuga, haute d’environ huit cents mètres, nous mettaient à l’abri de la cavalerie ennemie. Le soir, il prévint par ban l’armée de se tenir prête à se remettre en marche au petit jour.

Dès que notre arrière-garde évacuait nos campements, les Gallas, qui nous épiaient toujours, y entraient par petits groupes. J’éprouvai le désir d’en profiter pour les voir de plus près. Comme d’habitude, le Prince, en sortant à mule de sa tente, me donna le bonjour et m’invita du geste à le suivre. Mais je le laissai partir. L’armée s’écoula, et pour me soustraire aux perquisitions que l’arrière-garde faisait dans le camp avant de le quitter, je me retirai derrière un grand rocher avec quatre de mes hommes : l’un conduisait mon cheval, plus embarrassant qu’utile ; l’autre portait ma carabine ; le troisième, mon bouclier et ma javeline ; mon drogman, un peu à contre-cœur, faisait le quatrième. Aux timbales, aux trompettes, aux flûtes, aux cris, à tout le vacarme de l’évacuation, succéda un lourd silence, interrompu seulement par les oiseaux encore mal rassurés, qui, d’intervalle en intervalle, s’encourageaient timidement à reprendre leurs chants du matin. Quoique nous ne pussions rien découvrir, un instinct, qui depuis m’a souvent servi dans des circonstances analogues, m’avertissait que le terrain devenait de plus en plus hostile. Soudain, nous entendîmes le cri galla : Hallelle ! hallelle ! signifiant : Frappe ! tue ! et nous vîmes trois hommes fuyant entre les huttes et serrés de près par douze ou quatorze Gallas. Au même instant sortirent d’une embuscade des cavaliers qu’à leurs housses rouges nous reconnûmes pour des nôtres. À leur vue, les Gallas se détournèrent pour gagner le grand ravin. Nous essayâmes les uns et les autres de leur couper la retraite, mais ils avaient trop d’avance. Arrivé un des premiers sur le bord, je pus les voir dévaler en bondissant, comme des chamois sur les blocs éboulés qui hérissaient la berge ; ils s’arrêtèrent à une portée de fusil et nous crièrent des injures.

Nos gens de l’embuscade nous rejoignirent. C’était un chalaka ou chef de millier nommé Beutto qui, avec une vingtaine de cavaliers, avait voulu, courir aventure ; il me sauta au cou en riant aux éclats et me reprocha de ne lui avoir pas communiqué mon dessein.

Des trois hommes poursuivis par les Gallas, l’un mortellement blessé au mollet, et un autre le ventre ouvert, gisaient à terre ; le troisième avait eu le bonheur d’échapper à plusieurs javelines qu’on lui avait lancées, et qui, fichées dans le sol de distance en distance, jalonnaient la ligne en zig-zag qu’il avait suivie dans sa fuite. Un quatrième, que nous n’avions point vu, était sans vie et affreusement mutilé à côté d’un feu sur lequel fumaient des grillades. Les deux blessés nous suppliaient de ne point les abandonner ; mais notre position s’aggravait d’instant en instant. Les Gallas surgissaient déjà en nombre sur les crêtes du deuga dominant la droite de notre route vers l’armée ; ils pouvaient nous compter ; notre arrière-garde devait être loin, et pour la rejoindre, nous avions à suivre un terrain buissonneux, favorable aux surprises. Le soldat blessé au mollet cessa brusquement ses supplications, roidit ses membres et expira. L’autre criait :

— Ô fils d’hommes, au nom de la Vierge, ne me laissez pas ici ; en moi vous rachèterez vos âmes ; saint Georges veillera sur vous jusqu’au camp !

Un d’entre nous fit observer que ce serait une belle prouesse que d’empêcher l’ennemi de mutiler le mort et d’achever le blessé ; et vite, de sa ceinture, on lui fit un bandage pour contenir ses entrailles, puis on l’attacha en selle ; le corps de son compagnon fut mis en travers sur un autre cheval. Mais cela nous avait fait perdre quelques minutes.

Nous partîmes, en appuyant notre gauche le long du ravin. Ma carabine et celle d’un de nos compagnons, nommé Abba-Boulla, étant les seules armes à feu de notre troupe ; on nous mit en tête, comptant sur l’effet que produirait la vue de ces armes. Beutto, avec sept ou huit cavaliers, ferma la marche.

Bientôt parurent des Gallas se glissant derrière les broussailles sur notre droite, pour nous intercepter le passage ; nous les gagnâmes de vitesse, et ils disparurent sous bois. Nous profitâmes d’un bas-fond pour coucher furtivement dans le lit d’un torrent, et sous des détritus d’arbres, le cadavre de notre compagnon. Nos prudents ennemis, que nous décélaient parfois les accidents du terrain ou le bruit des cailloux roulant sous leurs pas, nous suivaient toujours, mais nous leur échappions. Abba-Boulla, du haut de son grand cheval blanc, ne cessait de braquer vers les points suspects sa carabine qu’il agitait comme un télégraphe. Notre chance, si heureuse jusque-là, nous donna l’espoir de rejoindre les nôtres. Chemin faisant, le blessé nous expliqua sa mésaventure. Le désir de tuer un Galla l’avait porté à s’embusquer dans le camp avec trois de ses camarades ; mais la vue d’un bœuf égorgé, dont la belle viande était presque intacte, les ayant mis en appétit, ils s’oublièrent au point d’en faire des grillades qu’ils mangeaient autour du feu, lorsqu’un javelot, en venant se ficher dans la poitrine de l’un d’eux, fit détaler les trois autres.

Ayant enfin tourné le ravin, nous arrivâmes à un endroit où l’arrière-garde venait d’avoir affaire avec des Gallas embusqués dans des grottes. Un jeune soldat gojamite, couché parmi sept ou huit morts, se souleva sur son bouclier, nous regarda silencieusement d’abord, puis nous dit :

— Ô frères, soyez les bienvenus. Relevez-moi.

Son calme, et la mâle élégance de sa pose me rappelèrent ces gladiateurs des arènes romaines, qui s’étudiaient à mourir de façon à mêler les applaudissements du cirque aux angoisses de leur agonie. À l’assaut d’une des grottes, une grosse pierre poussée par les Gallas lui avait brisé la jambe et l’avait envoyé rouler jusqu’au lieu où il était. Un des nôtres le mit sur son cheval.

Cependant une troupe d’une vingtaine de Gallas se démasqua résolument et marcha sur nous. Le terrain étant trop mauvais pour les chevaux, nous les laissâmes avec les blessés au pied d’un rocher, et nous prîmes l’offensive avec une décision qui décontenança l’ennemi. La déroute commence par les yeux, a dit Tacite. Les Gallas furent culbutés, ils eurent deux hommes tués et plusieurs blessés. Le brave Beutto nous cria de ménager le terrain, et nous empêcha de céder à l’attraction de l’ennemi, dont la tactique était de nous éloigner de nos montures. Plus loin, une charge imprévue, exécutée par Beutto et quelques cavaliers, coûta encore à l’ennemi deux hommes et un cheval. Nous approchions de notre camp. Bientôt des femmes, occupées à ramasser du bois, jetèrent l’alarme, et nos maladroits ennemis, en voyant des cavaliers et des fantassins accourir à notre secours, disparurent une dernière fois.

À peine rentré dans ma tente, le Dedjazmatch m’envoya souhaiter la bienvenue ; il m’avait fait chercher partout pour le déjeuner ; ma part était réservée, et il voulut que je la prisse devant lui.

— Si tu m’eusses consulté, seigneur maraudeur, me dit-il, je t’eusse donné une compagnie de fusiliers, et tu eusses pu joncher d’ennemis ta promenade.

Apprenant que le Chalaka Beutto était avec moi, il le fit mander. Celui-ci, pour excuser son acte d’indiscipline, insista sur la coïncidence fortuite qui l’avait heureusement mis à même de me ramener au camp. Le Prince se fit rendre un compte détaillé de notre matinée. Les familiers forcèrent l’entrée ; on fit venir de l’hydromel, les trouvères accoururent, et l’on se mit gaîment à boire jusqu’au repas du soir.

J’avais obéi un peu étourdiment au désir de voir par moi-même ce qu’on me racontait des Gallas guerroyant en enfants perdus. Notre campagne tirait à sa fin, les occasions allaient manquer, et j’avais cru pouvoir sortir un instant de la sécurité qui m’enveloppait auprès du Prince, pour y rentrer sitôt ma curiosité satisfaite. Mais aucun passage étroit n’ayant entravé sa route, l’armée, ce jour-là, avait fait son étape bien plus promptement que d’habitude, ce qui nous avait empêchés de rejoindre l’arrière-garde, quoique pendant plus de quatre heures nous eussions accéléré le pas. Les mœurs militaires indigènes tolèrent des escapades de ce genre ; mais si, d’une part, elles dénotent un esprit d’aventure qui ne déplait pas aux Éthiopiens, de l’autre, elles leur paraissent peu compatibles avec un rang de quelque importance ; aussi le Chalaka Beutto, un des familiers du Prince, regardé comme destiné à un avenir brillant, crut-il devoir s’en justifier comme d’une dernière folie de jeunesse. Ce qui d’ailleurs nous excusait le mieux était notre heureuse chance d’avoir recueilli deux blessés abandonnés par l’arrière-garde.

Quelques années après, l’armée traversait une rivière dont le gué était dangereux, et j’étais en aval avec une troupe de nageurs pour venir en aide aux hommes que le courant entraînait. Parmi ceux qu’on retira de l’eau, il s’en trouva un ayant sur l’abdomen une large cicatrice, et mes gens lui ayant demandé à quelle affaire il avait reçu cette blessure :

— En Liben, dit-il ; votre maître était encore parmi mes sauveurs, et je désire le remercier cette fois.

En deux mots, il raconta aux assistants à quel heureux hasard il devait d’avoir échappé aux Gallas ; puis il vint me saluer et s’en alla.

L’armée marcha encore deux jours, de façon à faire croire à l’ennemi que nous allions repasser l’Abbaïe ; mais, faisant volte-face, nous remontâmes sur un woïna-deuga, dans l’espoir que les habitants, nous ayant vus descendre vers l’Abbaïe, auraient ramené leurs troupeaux, qu’à notre première approche ils avaient mis en sûreté dans un quartier éloigné. Notre stratagème ne nous réussit qu’imparfaitement.

Non loin de là, se trouvait un monument monolithe, célèbre par la vénération dont il était l’objet chez les Gallas. Les traditions gojamites l’attribuaient au conquérant Ahmed Gragne. Selon les unes, Gragne poursuivant les débris de l’armée impériale jusqu’en Liben, pays alors chrétien, qui faisait partie du Grand Damote, après avoir fait incendier les églises, dressa ce menhir ou pierre fichée, pour indiquer le kibleh ou direction de la Mecque ; selon d’autres, il la planta comme borne d’une de ses courses victorieuses ; selon d’autres enfin, c’était une pierre tumulaire marquant le lieu où un de ses favoris était tombé en combattant. Ces traditions s’étaient converties chez les Gallas en superstitions grossières qui les portaient à vénérer cette pierre, à lui faire, à certaines époques de l’année, des onctions de beurre, de graisse et de parfums, et à y accomplir des tauroboles et même, dit-on, des sacrifices humains. Le Dedjazmatch crut de son devoir de chrétien de détruire ce monument d’idolâtrie ; sa vanité se trouvait d’ailleurs flattée de l’idée d’effacer les traces du conquérant musulman. Laissant l’armée au camp sous le commandement du chef d’avant-garde, il partit à la pointe du jour, avec huit à neuf cents cavaliers d’élite, et après environ trois heures de marche, nous atteignîmes le monolithe.

Ce monolithe, haut de près de deux mètres, était dressé au sommet d’une petite butte. L’aspect des terrains environnants donnait à supposer qu’il avait dû être apporté de loin. Sa forme un peu en pointe était celle d’une pierre druidique ; des amulettes, des onctions de beurre, des péritoines d’animaux et des parfums couvraient sa partie supérieure ; des fils votifs de différentes couleurs entouraient sa base, où l’on voyait l’usure produite par les armes que les Gallas y aiguisaient afin de les rendre victorieuses.

— Qui m’aime fasse comme moi ! dit le Prince, en jetant quelques broutilles contre l’idole. Et grâce à l’empressement de chacun, elle disparut sous un énorme bûcher. Bientôt l’intensité des flammes força notre cercle à s’élargir. Nous espérions que la pierre éclaterait ; mais lorsque le combustible se fut affaissé en cendres, elle reparut dans son intégrité. On dispersa le feu. Plusieurs hommes chargèrent à bras un tronc d’arbre, et, balançant leurs efforts, donnèrent à plusieurs reprises de ce bélier improvisé ; mais elle resta encore inébranlée. Les superstitions des assistants s’éveillaient, lorsqu’un homme vigoureux, en ruant une lourde pierre, fit enfin sauter un éclat du sommet. On poussa des hourras.

— Très-bien ! dit le Prince, mais cela ne suffit pas ; dussé-je venir camper ici, il faut que je la détruise.

Au moyen de forts enkassés, espèce d’épieux, on la déchaussa à grand’peine, sa partie enfouie étant la plus longue et la plus grosse ; on la fit basculer sur un lit de bois sec, on l’entoura encore de combustible, et après qu’elle eut été maintenue longtemps encore dans un immense brasier, elle finit par se fendiller de toutes parts. On la brisa ; et, jaloux de compléter l’œuvre de destruction, on combla sa large alvéole et l’on dispersa au loin les fragments de ce monument d’idolâtrie.

Mais les préoccupations du Prince et des chefs étaient déjà tournées d’un autre côté ; on apercevait à l’horizon des bandes noires glissant dans la direction de notre camp. Pendant les quelques heures que nous venions de passer au même endroit, les Gallas, qui, le matin, n’avaient fait qu’apparaître à distance par petits pelotons, rassemblaient leur cavalerie pour intercepter notre retour.

Excepté sur quelques points, le terrain à parcourir était plat ; nos neuf cents cavaliers ne redoutaient pour eux-mêmes aucune rencontre, mais nos gens à pied allaient entraver leurs évolutions. Lorsque le Dedjazmatch ne prenait pour escorte que de la cavalerie, il arrivait ordinairement que, malgré ses ordres, des fantassins, dans l’espoir d’avoir à se signaler sous ses yeux, suivaient à leurs risques et périls les mouvements rapides de l’escorte ; de plus, pour ménager leurs chevaux de combat, beaucoup de cavaliers les faisaient conduire à la main par leurs palefreniers ou leurs servants d’armes à pied ; ce qui fit qu’en cette circonstance, étant partis le matin, imparfaitement renseignés, et croyant n’avoir à faire qu’une petite course avant le déjeuner, nous nous trouvions à plusieurs lieues de notre camp, avec plus de quatre cents fantassins à protéger en plaine contre la cavalerie ennemie.

On s’était bien aperçu du danger qui grandissait autour de nous, mais en véritable soldat chacun avait dissimulé cette préoccupation : les chefs se plaisantaient sur leur gaucherie à manier l’enkassé ou à faire du bois ; les soldats se livraient à mille espiègleries. On avait ri et joué comme des enfants. Notre besogne terminée, le silence se fit subitement. Le Prince excepté, chacun quitta sa toge, s’alestit, s’assura de ses armes, du harnais de son cheval, et nous partîmes : deux cents cavaliers environ en avant-garde, les piétons, nos trente fusiliers et les hommes à mule au centre ; le Prince à l’arrière-garde ; chaque corps étant à environ cent mètres l’un de l’autre. Nos fantassins prirent le pas gymnastique, et bientôt les cavaliers ennemis, qu’on estima à plus de deux mille, nous enveloppèrent en fer à cheval. Je fus frappé de l’entente avec laquelle nos gens, sans ordres donnés, répondirent à cette manœuvre. Nos trois corps serrèrent les distances ; éclaireurs, flanqueurs, escarmoucheurs, relais, se détachèrent simultanément et prirent l’offensive sur tous les points. Les Gallas essayèrent d’arrêter l’avant-garde, et la décision qu’ils mirent à la charger nous donna lieu un instant d’appréhender que la mêlée ne s’engageât. Mais des contre-attaques habilement faites par nos flanqueurs maintinrent le combat d’escarmouches ; et sans dévier de notre route, nous continuâmes à avancer rapidement, combattant toujours de façon à refuser le combat sur place. Le Prince, sachant combien les Gallas redoutent les armes à feu, mais s’enhardissent après une décharge inefficace, défendit aux fusiliers de tirer sans son ordre. Il est à croire que la présence de ces fusiliers préserva notre centre, car les ennemis l’ayant chargé en force une fois dans l’intention de nous couper, s’en détournèrent à portée de traits et ne s’attaquèrent plus qu’à l’avant ou à l’arrière-garde. Le terrain devenait-il mauvais, ils nous précédaient à droite et à gauche et nous attendaient plus loin. Nous fîmes ainsi retraite, au milieu d’attaques, de contre-attaques, de feintes, de ruses et de surprises réciproques, chaque accident de terrain donnant lieu à des manœuvres d’une physionomie nouvelle. Après des tentatives infructueuses contre l’avant-garde, l’ennemi essaya d’entamer l’arrière-garde, en la chargeant obliquement des deux côtés à la fois. Jusque là, le Dedjazmatch était resté à mule ; il monta à cheval, quitta sa toge, et, le front haut, bouclier et javeline en mains avec une trentaine de cavaliers, il se porta en première ligne sur les points les plus menacés. Son calme, ses allures fières et résolues suffisaient à faire reconnaître en lui le chef princier de tous ces combats qui tourbillonnaient dans la plaine ; ses grands yeux étaient fixes, sa lèvre frissonnante souriait de ce sourire particulier à l’homme énergique qui s’anime tout en méprisant le péril. Deux ou trois fois, passant à côté de nos fantassins, il leur cria :

— Bon pas et courage ! nous ne vous laisserons pas ici.

Nos escarmoucheurs se multipliaient pour refuser à l’ennemi toute prise sérieuse. Parfois, une troupe compacte de trente à quarante Gallas s’élançait pour couper un peloton de six à huit cavaliers ; un parti des nôtres s’élançait au secours ; l’ennemi se dérobait en demi-cercle, fuyait penché sur ses chevaux et se couvrant de ses boucliers ; un autre parti ennemi contre-attaquait ; les nôtres voltaient, fuyaient vers nous, étaient secourus, et, lorsque des jouteurs de l’un ou de l’autre parti échappaient à grand’peine, de toutes parts on applaudissait par des hourras. Il était beau de voir, autour de cette petite troupe de fantassins, les cavaliers Gallas et Gojamites fourmillant dans la plaine, s’épier, s’interpeller, se charger, se fuir, s’entremêler et se disjoindre au galop furieux de leurs chevaux ; et les courbes gracieuses que les javelines décrivaient dans l’air, et le bruit sourd des boucliers qu’elles déchiraient ; les thèmes de guerre, les cris, les injures, les hourras, et la fougue intelligente des chevaux, qui, les crins au vent, les naseaux bas, passaient et repassaient, en faisant résonner le sol. Par moments, on eût dit de gais carrousels en l’honneur du Prince. Une expérience savante présidait à tous ces mouvements, si désordonnés en apparence.

Nous arrivâmes enfin près d’un bois qui devait nous mettre à couvert pendant plus d’un kilomètre. Un grand nombre d’ennemis prirent les devants pour nous en disputer l’entrée. Nos fantassins s’avancèrent résolument avec la cavalerie aux ailes ; nos fusiliers firent leur première décharge, et, quoiqu’elle fût peu efficace, les Gallas se dérobèrent à droite et à gauche, et à l’orée du bois, nous fîmes une halte dont nos chevaux et surtout nos piétons avaient grand besoin. Peu après, nous traversions une novale hérissée de souches fraîchement coupées qui forçaient nos chevaux à changer de pied à tous moments. Une pesée inégale sur les étriers fit tourner ma selle ; je roulai à terre ; mon cheval s’échappa du côté de l’ennemi, évita d’abord la chasse que lui donnèrent Gallas et Gojamites et fut repris par un des nôtres. Un groupe de cavaliers était venu m’entourer dès l’instant de ma chute, d’autant plus intempestive, que le désir de me protéger pouvait amener le combat sur place. Peu après cet incident, nous arrivâmes en vue de notre camp établi sur des collines. Les Gallas, nous ayant harcelés encore un peu, s’arrêtèrent et nous donnèrent l’adieu, en poussant des cris, mêlés d’injures et d’éloges. La nuit tombait lorsque nous rentrâmes. Les chefs étaient tout glorieux d’avoir détruit du même coup une idole païenne et un monument de la conquête musulmane, et de ramener tous nos piétons, après avoir déjoué en plaine les efforts de plus de 2,000 cavaliers ennemis. Chacun était d’autant plus satisfait, que si les Gallas eussent réussi à engager le combat sur place, pas un de nous probablement n’eût rejoint l’armée.

Il semblera peut-être, vu notre infériorité numérique et les conditions défavorables dans lesquelles nous eûmes à opérer, que c’est grâce au manque de décision de nos adversaires que nous avons pu exécuter notre retraite. Il n’en est rien cependant. En Éthiopie, dans presque toute l’Afrique, en Arabie et dans la plupart des contrées d’Asie, prévaut le principe instinctif, que toute impulsion violente s’usant d’elle-même, il faut attendre, pour la combattre, que sa force initiale soit affaiblie. C’est ce même principe appliqué à la conduite des affaires, qui donne aux diplomates de ces pays une supériorité mise trop souvent au service de mauvaises causes. Quoique les Éthiopiens, en grande majorité, n’emploient que l’arme blanche, il est rare qu’ils répondent à une attaque de façon à s’entrechoquer du premier coup. Le combat débute, en général, par un échange plus ou moins répété d’attaques, de retraites et de retours offensifs ; et ces préliminaires amènent le combat de pied ferme ou la mêlée, selon les conditions de terrain ou les causes morales qui jaillissent du conflit même. Il peut arriver que ces évolutions préliminaires ayant causé des pertes sensibles, les partis se séparent sans en venir à une mêlée ; comme encore la victoire peut dès ce moment se décider si l’un des deux décèle, par un flottement ou d’autres signes, la perte de son assurance. En ce cas, il ne tardera pas à être rompu et morcelé, à moins que ses champions d’élite ne lui redonnent l’ascendant par quelque initiative énergique. Ces moments de crise sont ceux qui fournissent le plus à la verve des trouvères, et c’est à en profiter que vise l’ambition des plus intrépides. Quoiqu’il n’y ait pas de commandements, attaques et retraites se font avec ensemble, au pas de course et sur une ou plusieurs lignes de profondeur ; elles sont inspirées par le désir de prendre ou de refuser tel ou tel avantage de terrain, de position, par celui de couvrir un blessé, de relever un cadavre ou par d’autres motifs analogues. Le combat singulier débute de la même façon, seulement, comme les adversaires n’ont à se préoccuper que de leur propre personne, leurs évolutions se succèdent plus rapidement et donnent lieu à une escrime, où l’agilité, l’adresse et surtout la puissance des poumons ont souvent plus de part que le courage. Deux troupes de fantassins rondeliers s’avancent l’une vers l’autre. À partir de quinze à dix-huit mètres, moyenne du jet efficace de la javeline pour les fantassins, elles commencent à darder quelques traits ; les plus hardis, tenant la javeline par le talon, s’abordent, s’attaquent à coup d’estoc, et quelquefois avant même qu’un seul homme tombe, une des troupes bat en retraite devant l’ennemi, qui la poursuit de près, saisissant les occasions de frapper ; puis soudain elle fait volte-face et prend l’offensive ; et les rôles s’échangent ainsi successivement, jusqu’à ce que la mêlée s’engage, soit par l’effet de l’entraînement de ceux qui poursuivent, soit, ce qui est plus fréquent, parce que ceux qui cèdent le terrain, espérant désordonner leurs adversaires, font volte-face subitement et de façon à la rendre inévitable. Les fantassins Gojamites sont bien plus habiles que les Gallas à combattre en troupes de cette façon ; et à cause de la vivacité plus grande de leur caractère et de leurs mouvements, les natifs des kouallas sont en général supérieurs à ceux des deugas. C’est, comme on le voit, la tactique du combat des Horaces et des Curiaces ; aussi, personne en Éthiopie ne songerait-il à louer ou à blâmer la fuite de l’Horace vainqueur.

La cavalerie emploie la même tactique, mais d’une façon plus accentuée, les évolutions ayant lieu à fond de train et sur un champ plus étendu. Les mêlées sont bien moins fréquentes, quoique les corps à corps soient plus communs, deux partis pouvant s’entremêler et se disjoindre presque aussitôt. Quand les cavaliers en viennent aux mains, avant d’être à portée de javeline, c’est-à-dire à environ trente mètres, moyenne du jet pour les cavaliers, les uns tournent bride et cèdent le terrain, en accélérant l’allure, à mesure que les autres approchent. Ils fuient, le regard en arrière, comme les fantassins, et le bouclier sur la croupe du cheval, prêts à couvrir leur monture ou leur personne ; les bons cavaliers protégent ainsi jusqu’aux jarrets du cheval ; puis à l’instant opportun, ils reprennent l’offensive comme dans le combat à pied. Le moment difficile, principalement pour le cavalier, est celui où il faut volter, soit pour fuir, soit pour prendre l’offensive ; dans ce mouvement, outre qu’il découvre sa personne, il présente la plus grande surface de son cheval. Si l’un des partis est mieux monté, ou si ses chevaux sont plus frais, il peut, en donnant la chasse, rompre et diviser la troupe ennemie. On voit de quelle importance est le cheval dans ce genre de combat, et l’on comprend pourquoi les cavaliers éthiopiens ont maintenu l’antique usage, rapporté dans la Bible, d’exécuter leurs marches à mule ou à bidet, afin de conserver au cheval de combat toute sa vivacité et sa souplesse. Aussi, tel qui n’a qu’un cheval ira à pied des journées entières en le conduisant à la main.

En conséquence de son armement et de sa manière de combattre, le fantassin rondelier a peu de chance de réussir contre un cavalier, partout où le terrain laisse au cheval la liberté de ses mouvements ; et un corps de plusieurs milliers de fantassins, dépourvu de fusiliers, se laissera presque toujours entamer sérieusement par quelques centaines de cavaliers. Néanmoins, la cavalerie donne rarement à fond contre l’infanterie ; elle sert à disperser un corps de fantassins déjà en désordre, à éclairer les marches, à engager le combat ; dans les batailles rangées, on en forme la réserve, on la place aux ailes pour tourner l’ennemi ou le prendre d’écharpe, mais on évite de l’opposer à une infanterie compacte. De même que l’infanterie, lorsque deux corps de cavalerie dépassent quelques centaines d’hommes, ils engagent rarement une action générale ; ils prennent position et combattent par détachements ; et d’habitude, lorsque deux armées de quinze à trente mille hommes chacune se sont campées en face l’une de l’autre, leur cavalerie, appuyée par des lignes d’escarmoucheurs à pied, tant rondeliers que fusiliers, combat des heures entières et même durant plusieurs jours, pendant que le gros des deux armées reste en bataille. Les chefs ignorant l’art de manœuvrer les masses, c’est en dernier ressort ordinairement qu’ils commettent la victoire aux éventualités qui résultent du choc de multitudes ; ils essaient de la remporter ou de la préparer au moins par des combats dont la direction leur échappe moins, mais qui amènent quelquefois malgré eux l’action générale.

Les fusiliers ne combattent guère qu’en tirailleurs, soutenus et protégés en pays de montagnes par des rondeliers, auxquels, en plaine, on adjoint de la cavalerie. Cette nécessité provient de l’imperfection de leur fourniment, de la lenteur qu’ils mettent à recharger leur arme, et de ce que n’ayant pas de bouclier, ils seraient sans protection contre les javelines. Ils se déploient en tirailleurs derrière une ligne de rondeliers et de cavaliers, dont la tactique consiste à aller attaquer l’ennemi et à le ramener de façon à le mettre à leur portée. Lorsque sur le lieu du combat, il se trouve un bouquet d’arbres ou un accident de terrain favorable, les fusiliers s’y postent, et la visée des combattants étant soit de les débusquer, soit de les soutenir, ces points forment le centre de combats souvent longs et acharnés.

Les populations chrétiennes de la Haute-Éthiopie, c’est-à-dire celles comprises entre la mer Rouge et l’Abbaïe à l’Est et à l’Ouest, le Lasta et l’Idjou au Sud, le Wohéni et le Wolkaïte au Nord, sont redoutées de tous les peuples voisins, les Turcs exceptés. Elles doivent cet ascendant avant tout peut-être à ce qui reste de leur organisation féodale : les terres allodiales dites de bouclier, de javeline ou de cheval, étant encore en assez grand nombre, les tenanciers de ces modestes investitures entretiennent encore le sentiment de dignité martiale, qu’engendre l’habitude de se garder soi-même, tant la liberté et la responsabilité donnent de la valeur à l’homme et développent les ressources d’un ordre social même bien imparfait. De plus, la configuration accidentée de leur pays, dont les deugas, woïna-deugas et kouallas offrent tant de ressources comme positions de défense, accoutume les populations à en tirer un certain parti élémentaire et entretient cet esprit militaire, qui enseigne jusqu’au dernier paysan à se suffire, à compter sur lui-même, et le rend apte à passer sans effort de la vie agricole à celle des camps. Cet état de choses permet de réunir promptement des armées et de leur faire tenir la campagne pendant plusieurs mois. C’est ainsi que ces populations ont pu arrêter jusqu’à présent l’invasion des Gallas, qui, par suite de leur organisation politique et de leurs mœurs plus républicaines et patriarcales que féodales, ne peuvent que difficilement opérer une concentration de forces de quelque durée.

Quoiqu’ayant conduit des armées de plus de 200,000 hommes, les Atsés et leurs Polémarques semblent n’avoir jamais eu une science militaire plus avancée qu’aujourd’hui. La stratégie, la fortification, la castramétation sont, comme la tactique, à l’état d’enfance. Les armées, dont la marche est ralentie par les femmes et les gens de service qu’elles traînent à leur suite, ne peuvent guère espérer surprendre par des mouvements imprévus, à cause de la connaissance que tous ont du pays, et de la diffusion rapide des nouvelles. Les travaux de fortification consistent à achever grossièrement de rendre défensibles les monts-forts, que, grâce à l’habitude géologique du pays, on trouve dans la plupart des provinces. Les chefs de corps déterminent l’assiette d’un camp d’après des considérations plutôt politiques que militaires, et ils ne songent jamais à le fortifier de retranchements. Ils ont bien entendu parler de travaux analogues, mais ils n’en font aucun cas pour eux-mêmes. Quant à la tactique, les bandes étant organisées sur des bases plutôt civiles que militaires, et ne contenant aucune de ces unités divisionnaires qui forment comme des articulations nécessaires aux manœuvres, leurs mouvements sont réduits à peu près aux évolutions que nous avons citées plus haut. Le Polémarque est ordinairement instruit par ses espions de l’ordre de bataille projeté par l’ennemi ; de concert avec ses principaux officiers, il arrête le sien en conséquence, et ordinairement les soldats suppléent aux lacunes par des décisions qu’ils se communiquent au moyen de passe-paroles. La disposition la plus commune consiste à mettre en première ligne les fusiliers et les escarmoucheurs rondeliers entremêlés de pelotons de cavalerie ; ces troupes engagées, on fait avancer, successivement ou à la fois, des masses d’infanterie de plusieurs rangs de profondeur et disposées en trois corps de bataille, pendant que la cavalerie essaie de tourner l’ennemi. En général, le Polémarque se tient au centre, derrière ses timbaliers qui battent la charge, et contre lesquels se dirige le principal effort de l’ennemi ; derrière le centre, on place ordinairement des troupes de réserve, prêtes à renforcer les lignes qui fléchissent. Quelquefois le Polémarque laisse ses timbales au centre, pour y figurer sa présence, et il prend la conduite de cette réserve dont la direction décide souvent de la victoire. Quelques Polémarques, désireux d’accomplir des prouesses personnelles, donnent la conduite des différents corps à leurs principaux officiers, et, accompagnés seulement de leurs comités ou commensaux intimes, vont combattre à une des ailes. Mais, durant la bataille, bien qu’il leur soit impossible, quelque poste qu’ils occupent, d’opposer aux urgences accidentelles une manœuvre improvisée de quelque importance, chefs et soldats désapprouvent une ardeur, qui, tout en témoignant de l’intrépidité de leur chef, met en péril sa sûreté.

La bataille une fois bien engagée, les différents corps échappent complètement à la direction des chefs, qui ne combattent plus que pour leur compte personnel. Sans confiance dans la cohésion de leurs rangs, les bandes se désordonnent promptement, et leurs mouvements ne dépendent plus que de ces vertiges qui sillonnent les amas d’hommes. Aussi les paniques éclatent-elles fréquemment au milieu de ces collisions chaotiques, d’où la victoire surgit presque toujours d’une façon imprévue.

Deux bandes s’acharneront quelquefois l’une contre l’autre dans une mêlée persistante, mais en général les batailles sont d’autant moins longues et sanglantes que les combattants sont plus nombreux. Quant aux combats entre petites troupes, ils sont quelquefois fort opiniâtres. Pendant notre séjour à Goudara, deux bandes de rondeliers, l’une de 163 hommes et l’autre de 206, en vinrent aux mains en Metcha sur une question de préséance insignifiante. La plus nombreuse fut battue : il n’en survécut que 38 hommes dont plusieurs blessés ; des vainqueurs, il n’en resta que 76, dont plus de la moitié étaient aussi blessés. Le centenier qui commandait ces derniers fut tué ; l’autre centenier survécut à ses blessures. Les paysans accourus en armes avaient tenté d’arrêter le combat ; d’un commun accord, les combattants, quoique inférieurs en nombre, leur avaient couru sus, les avaient dispersés, puis ils avaient recommencé à s’entre-détruire. Le lendemain, en relevant les morts, on en trouva qui étreignaient encore leur dernier adversaire. Les vainqueurs attribuèrent leur victoire et l’acharnement du combat aux prouesses et surtout à la verve d’un des leurs, trouvère en réputation. Jamais ses inspirations n’avaient été aussi entraînantes, aussi heureuses ; il y mourut ; mais jusqu’au dernier soupir, il ne cessa d’électriser les deux troupes. Ses camarades étaient à jeun depuis la veille, et quelques-uns se plaignaient d’avoir soif. Voici une des dernières strophes qu’il leur chanta :

« Ô frères, vous avez faim et soif ! ô véritables fils de ma mère,
N’êtes-vous pas des oiseaux de proie ? Allons, voilà les viandes ennemies !
Et moi, je serai votre écuyer tranchant ! en avant !
Et, si l’hydromel vous manque, je vous donnerai mon sang à boire ! »

À la suite de combats importants, il est très-difficile d’arriver à une appréciation exacte du chiffre des pertes ; les indigènes se contentent des termes peu et beaucoup.

Une armée, une fois sérieusement aux prises, a très-rarement su se dégager et opérer sa retraite ; toute l’infanterie reste prisonnière ; la cavalerie se retire par petits détachements et quelquefois par masses. Les troupes vaincues ne sont pas plutôt morcelées et prisonnières, que les vainqueurs se précipitent au pillage du camp ; leur cavalerie ramasse les piétons en fuite et engage avec les fuyards à cheval des combats qui font parfois plus de victimes que la bataille même. Quelque bande de rondeliers, profitant de la confusion, s’éloignera du champ de bataille, mais ordinairement elle tombe aux mains des paysans, qui ont l’habitude de garder les passages sur les derrières des armées prêtes à en venir aux mains ; néanmoins il échappe toujours des groupes de cavaliers, d’une défaite même complète. Lorsqu’on connaît les localités, on peut, avec de la résolution et un peu de chance, décourager les poursuivants et se dégager des paysans, qui se montrent presque toujours impitoyables. Il arrive aussi que les prisonniers mal gardés se retournent contre leurs capteurs et ressaisissent la victoire. Enfin, il est aisé de se figurer à combien de péripéties donnent lieu deux armées de 30 à 40,000 hommes chacune, se débattant dans un même hasard. Il est bon d’ajouter que sur le champ de bataille, à ces moments de crise, durant lesquels malheureusement les soldats de tout pays peuvent se livrer impunément à des actes de cruauté gratuite, ces actes sont peu communs parmi les soldats éthiopiens, et les traits de générosité fort nombreux. Il est consolant de voir que ceux-là même dont la profession est de tuer l’homme, s’exposent très-fréquemment pour lui sauver la vie. Ils le font avec simplicité, et ils ont ordinairement cette pudeur virile, qui leur fait dédaigner, de la part de ceux qu’ils ont sauvés, ces démonstrations verbeuses dont le moindre inconvénient est d’user la reconnaissance. Un mot, un serrement de main, un geste même leur suffit. D’ailleurs le sauvé d’aujourd’hui peut devenir le sauveur du lendemain.

Les Éthiopiens attaquent un camp la nuit et de préférence au point du jour ; mais ces surprises pourraient être exécutées bien plus fréquemment, vu la négligence avec laquelle les camps sont gardés. Quant aux attaques contre une armée en marche, qui offriraient des chances à peu près certaines de réussite, elles n’ont lieu que très-rarement.

Le siége des monts-forts mérite à peine ce nom ; on leur donne rarement l’assaut, et comme les indigènes n’ont ni canon, ni machine de guerre, ils se bornent à des blocus. Ces forteresses sont prises par trahison ou par coups de mains ; elles sont défendues principalement par des fusiliers et des blocs de pierre qu’une poussée suffit à faire rouler sur les sentiers escarpés qui y conduisent.

Les fusiliers, malgré la mauvaise qualité de leurs armes et le manque de discipline, constituent la principale force des armées. Les Égyptiens et les Turcs interdisent l’introduction des armes à feu par le Sennaar et Moussawa ; la contrebande y supplée par Moussawa, mais d’une façon languissante, et les chefs du Tegraïe tâchent d’en profiter, à l’exclusion des autres provinces, ce qui fait qu’à l’inverse des chevaux, les armes à feu sont plus rares à mesure qu’on avance à l’Ouest du Takkazé. À l’époque où je me trouvais dans le pays, les deux armées les plus nombreuses étaient celle du Ras Ali et celle du Dedjadj Oubié. Ce dernier tenait tout le pays situé entre Gondar et la mer Rouge ; on estimait à seize mille les fusils de son armée, et l’on croyait qu’il en avait environ douze mille en dépôt, tant dans ses monts-forts du Samen, que dans quelques villes d’asile. Malgré son industrie, il n’avait pas pu réunir, assurait-on, plus de onze mille cavaliers ; on évaluait ses rondeliers à plus de quarante mille. L’armée du Ras Ali, quoique plus nombreuse, comptait à peine quatre mille fusiliers ; mais on estimait à trente-cinq mille le nombre de ses cavaliers[3], et ses rondeliers à plus de quatre-vingt mille.

On comprend que la moins nombreuse de ces deux armées avait dépassé le chiffre au delà duquel un accroissement numérique, loin d’être un accroissement de force, devenait au contraire une cause de faiblesse, par suite de l’inhabileté des Polémarques éthiopiens à faire manœuvrer des corps de troupes considérables. Aussi, avant d’en venir à une rupture et à une grande bataille, ces deux rivaux se sont-ils combattus indirectement par de savantes combinaisons politiques, qui amenèrent plusieurs fois leurs vassaux ou leurs alliés à se mesurer avec des forces ne dépassant pas quinze mille hommes. Du reste les armées nombreuses nuisent bien plus à l’Éthiopie par les dévastations qu’occasionnent leurs marches et par les déplacements d’autorité qu’entraîne la victoire, qu’elles ne se nuisent réciproquement par des faits de guerre proprement dits.

Dans un pays où l’on se sert principalement de l’arme blanche, et où les chevaux sont nombreux, la cavalerie prend naturellement toute son importance et donne pour ainsi dire le ton aux combats, même à ceux d’infanterie. Aussi, pour les indigènes, même pour ceux du Tegraïe, où les chevaux sont rares et les armes à feu communes, l’homme qui combat à cheval représente le type de l’homme de guerre. Quoiqu’ils redoutent les fusiliers, leur esprit se refuse à leur attribuer une efficacité d’action aussi grande qu’aux cavaliers, dont les moindres faits militaires ont d’ailleurs, à leurs yeux, un caractère de bravoure et de noblesse qu’ils sont loin d’attribuer aux faits accomplis au moyen d’armes à feu. On peut s’expliquer ainsi pourquoi, malgré l’introduction de ces armes, les fantassins ont continué de conformer leur tactique à celle du cavalier, et de pratiquer ces fuites et ces retours offensifs, très-appropriés à l’emploi des armes blanches, mais qui, au premier aspect, semblent ne donner lieu qu’à des simulacres de combats.

Comme on l’a vu, la tactique du cavalier est celle des Scythes, des Parthes et des Numides ; il dresse son cheval, comme ceux d’Énée loués par Homère, à suivre et à éviter l’ennemi, et s’il doit être hardi à l’attaque, il doit, comme le héros troyen, avoir aussi la science de la fuite.

Les combats, entre cavaliers surtout, sont faits pour étonner un Européen. Que deux corps de cavalerie, de 2 ou 3,000 hommes chacun, se trouvent en présence, et ne soient point contraints par quelque circonstance à une action générale immédiate, 20 à 25 cavaliers s’élanceront à toute bride contre tout un escadron qui les alléchera en leur cédant du terrain. Mais, par un retour offensif, une centaine de cavaliers peut-être se détachent, relancent ces assaillants et cherchent à les envelopper avant qu’ils soient secourus. Si le terrain s’y prête, il s’établit ainsi, comme au jeu de barre, un va-et-vient de charges sur plusieurs points à la fois. Ces combats partiels seront soudainement interrompus par une charge formidable de 12 à 1,800 chevaux, balayant tout devant elle, dans le but de sonder le terrain, de modifier l’assiette des forces de l’ennemi, ou simplement de l’impressionner, ou peut-être pour dégager un peloton de 10 à 15 cavaliers, qui, dans cet emmêlement de charges et contre-charges, allait être enlevé. Au milieu de ces échanges d’attaques, de ruses, et de retours faits au grand galop, escadrons, escouades, lignes, pelotons, se rompent, se mêlent, se disjoignent et se reforment, donnant tour à tour au combat, comme dans un kaléidoscope, des physionomies toujours nouvelles. On verra un cavalier, séparé de ses compagnons, serpenter au milieu de ses adversaires, le sabre à la main, sous une grêle de javelines, et leur échapper quelquefois, après leur avoir distribué des blessures, aux applaudissements des deux partis. Deux troupes considérables s’essaieront réciproquement par dix, quinze ou vingt charges partielles, avant d’exécuter une charge en masse ; puis elles recommenceront à s’attaquer par petits détachements, et elles se sépareront après quelques heures, n’ayant peut-être que 60 ou 100 hommes hors de combat par le seul effet des javelines. Si les attaques et les contre-attaques ont été vivement menées, la journée passera pour avoir été chaude. Les Gallas, dans leurs guerres entre eux, se séparent après une perte bien moindre quelquefois, et le combat n’en a pas moins des résultats politiques importants ; les chrétiens, cherchant davantage à s’aborder le sabre à la main, s’entretuent bien plus. Les Gallas musulmans du Wollo passent pour les plus habiles à cette tactique ; ils reprochent aux cavaliers chrétiens de s’entretuer, sans discernement ni science, de se colleter en rustres avec la cavalerie, de s’aheurter contre l’infanterie, de l’enfoncer parfois, il est vrai, mais comme le feraient des goujats, par la seule et bestiale impulsion de leurs montures, sacrifiant ainsi leurs meilleurs chevaux et leurs plus braves cavaliers ; et pour confirmer leur appréciation, ils rappellent les désastres sanglants qu’avec leur manière éclectique de combattre, ils ont fait éprouver aux armées des Ras du Bégamdir en particulier, ces succès ne leur ayant coûté que des pertes insignifiantes.

Cette prédilection pour une façon de combattre qui fait de la fuite un moyen essentiel, prévaut chez presque tous les peuples orientaux. Ils admirent sans doute l’homme énergique qui se pose résolument en obstacle contre un péril pour l’arrêter ou périr, mais ils admirent bien davantage celui qui, surmontant l’ivresse qu’occasionne le péril, sait ruser avec lui, c’est-à-dire disposer avec jugement et économie de ses moyens d’action. L’Éthiopien prend pour type du premier genre de courage le taureau ou le bélier, que leur énergie inintelligente et aveugle porte à exposer du premier coup, en se heurtant front contre front, le centre physiologique de leur vie ; il symbolise le second par le lion, bien plus intelligent, dit-il, qui, lui, circonvient cauteleusement ses victimes, fuyasse, se flâtre et se tapit, avant de se dresser en hérissant sa crinière et d’user de sa force, sans rivale cependant ; l’homme perd sa valeur, ajoute-t-il, s’il s’abandonne à l’ivresse, que ce soit celle du combat ou celle de l’hydromel.

Cette manière des Éthiopiens d’envisager la guerre est malheureusement loin d’en avoir épuré les lois et banni les brutalités, comme le prouve la coutume barbare de l’éviration ; cependant, il ne faut point conclure de cette déplorable coutume à la férocité de ceux qui l’ont adoptée. Les Éthiopiens chrétiens font la guerre avec assez d’humanité, surtout si on les compare à leurs voisins musulmans, les Gallas du Wollo, les Adals, les Taltals et les Chaawis, et même aux Gallas païens et aux Changallas ou nègres, qui passent pour être moins cruels que ceux-ci.

Les Éthiopiens sont braves. Il serait peu prudent de dire à quel degré ils le sont ; car si tant de races et de nations s’attribuent chacune en particulier la faculté de savoir le mieux affronter la mort, il en est heureusement peu qui n’aient quelques titres à cette supériorité, comme, heureusement aussi, il n’en est aucune qui puisse avec justice en revendiquer le monopole, tant de nations ayant été les plus braves, selon les temps, les lieux ou les mobiles !

Il semble qu’on doive ranger parmi les actes qui décèlent le plus la personnalité de l’homme, celui de défendre sa vie ou d’attaquer celle de son semblable. Bien des déguisements et des conventions tombent alors, et la discipline la plus prévoyante et la plus sévère est impuissante souvent à empêcher le combattant de déceler sa véritable nature. Quoiqu’en Europe l’art militaire, la discipline et les armes soient partout les mêmes, les diverses races européennes révèlent néanmoins par leur façon de combattre et de faire la guerre, leurs caractères, leurs aptitudes et jusqu’à leurs mœurs nationales.

On peut dire des Éthiopiens qu’ils combattent en hommes libres, surtout si on les compare aux soldats d’autres nations, dont la forte organisation militaire exige en premier lieu, comme dans les ordres monastiques, le dépouillement de la volonté propre. Si l’on veut juger les Éthiopiens d’après leurs allures à la guerre, on dira qu’ils sont rusés, pillards, formalistes, fanfarons, vains, insouciants et ardents à la fois, aventureux, susceptibles d’attachement et de dévouement, d’une sensibilité féminine, et stoïques souvent jusqu’à l’héroïsme, enthousiastes et tenaces malgré leur légèreté, peu vindicatifs, d’une obéissance facile, portés à la gaîté malgré leur fonds de mélancolie, accessibles à toutes les séductions de la forme et aimant à revêtir toutes choses de poésie, et surtout comme à enguirlander du sentiment religieux, qu’ils mêlent à tout, jusqu’aux scènes les plus meurtrières. Lorsque je leur expliquais notre manière de combattre, ils en comprenaient les terribles effets, mais nous renvoyant le reproche que leur adressaient leurs voisins les Gallas, au sujet de leur propre tactique, ils traitaient la nôtre de brutale, et ils trouvaient répréhensible que des peuples chrétiens si policés fissent tant de victimes dans leurs guerres.

— Vos fusils, disaient-ils, sont des inventions maudites, qui doivent servir souvent parmi vous les desseins de Satan, lequel s’attache de préférence à pervertir la volonté des forts.

L’idée généreuse de bannir la guerre d’entre les hommes paraît être une utopie. En tous cas, jusqu’à ce qu’elle se réalise, il est bon de regarder la guerre comme la fonction la plus importante de l’homme, après celle de se procurer la subsistance ; et à ce compte, le point de vue sous lequel les Éthiopiens la considèrent et l’organisent, les effets qu’elle exerce sur eux et ceux qu’ils lui attribuent méritent peut-être d’être rapportés.

On a dit en Europe que déclarer la guerre à une nation équivaut à la condamner à mort. Ce principe est celui des Musulmans, et l’on sait les rigueurs que leur inspire la victoire. Les Éthiopiens, moins barbares en théorie, disent que la guerre est presque toujours une expiation amenée par les péchés des hommes ; qu’en tout cas, notre vue étant ordinairement trop circonscrite pour saisir l’ensemble des relations qui la produisent, il convient de borner l’effusion du sang au droit du talion. Ils n’admettent pas que le perfectionnement et la multiplicité des engins destructeurs, en rendant les guerres plus meurtrières, les rendent plus courtes, plus décisives et moins fréquentes. « La guerre, disent-ils, ne peut guère être déclarée ni conduite sans passion, et sous cette influence, l’homme s’arrête d’autant plus difficilement qu’il dispose de moyens d’action plus efficaces. Il est dangereux, disent-ils, d’accroître sa puissance, au point où il cesse de redouter celle de ses semblables ; le sang enivre, et plus on en verse, plus on est entraîné à en verser. »

Leur organisation militaire, résultat de leur constitution féodale, fait que chaque combattant a une valeur à la fois civile et militaire. Ils prétendent qu’affaiblir ou effacer le caractère civil de l’homme de guerre est un acte immoral, qui tend à faire de lui un monstre tuant et détruisant pour le seul fait de tuer et de détruire ; que la qualité de soldat ne peut être justifiée que par celle de citoyen convaincu de l’équité de la guerre qu’il fait ; aussi, accordent-ils la préséance sur les engagés volontaires, à ceux qui font campagne pour acquitter un service militaire attaché à leur propriété foncière. Ils disent que les premiers sont des malfaiteurs ; que leurs faits de guerre sont autant de crimes aussi injustifiables que ceux des autres sont dignes d’éloges. Ils disent que le dédoublement des fonctions de citoyen et de soldat est dégradant ; que l’homme perd de sa valeur et de sa dignité en confiant à autrui le soin de le défendre, et que celui qui accepte ce soin devient un être anti-social et un instrument tout fait pour la tyrannie.

Tant que dura l’Empire, tout possesseur de terres, même ecclésiastiques, était tenu de suivre l’Empereur à la guerre ; ceux dont les fonctions impliquaient l’interdiction de répandre le sang de leurs mains, devaient s’en abstenir, mais leur présence était regardée par leurs concitoyens comme une sorte de justification de la guerre. Aujourd’hui, on voit encore dans les armées des hommes qui de leur vie n’ont brandi le sabre ou la javeline, soit à cause de leurs fonctions, soit à cause de leur nature pacifique ; la plupart repousseraient comme un déni de leurs droits l’interdiction de faire campagne. Un jour, quelques indigènes, après avoir écouté attentivement le récit des merveilles accomplies par nos armes sous Napoléon Ier, me dirent qu’on se bat partout et que partout on s’entre-détruit ; et ils se félicitaient de ce que leur nation n’ayant pas fait de la guerre, comme les nations européennes, un métier et une science, cela ne donnait point lieu chez eux à cette distinction, qui existe chez nous, entre les initiés au métier des armes et les profanes. Chaque citoyen étant soldat reste investi du soin de sa propre défense, comme de celui de concourir à la défense de ses frères, et cette double investiture, unissant intimement la vie civile et la vie militaire, épargne au soldat comme au citoyen l’humiliation de son insuffisance, et renforce par l’idée d’une valeur double, l’idée morale que les Éthiopiens se font de cette double face de la vie de l’homme. Ils ajoutaient que malheureusement ils pratiquaient l’éviration sur le champ de bataille ; mais que nous autres, en Europe, nous pratiquions une éviration morale plus désastreuse encore, en dégradant le citoyen dont nous faisons un soldat irresponsable, et en dégradant le soldat auquel nous enlevons sa qualité de citoyen. Ils avaient de la peine à comprendre qu’il pût exister simultanément chez nous un code de lois militaire et un code de lois civil.

— Dieu a donné même aux animaux, disaient-ils, les organes nécessaires pour se procurer leur subsistance, comme aussi pour la défendre ; ces deux actes sont aussi légitimes et naturels l’un que l’autre. Pourquoi couper aux uns dents et griffes et les laisser pousser aux autres ? C’est dangereux pour un pays. Votre mode de lever les armées peut avoir du bon ; mais nos compatriotes ne l’accepteraient pas. Du reste, il faut croire que le monde entier marche à sa perte, car nous sommes en train de vous imiter avec nos bandes de wottoadders, gens sans feu ni lieu, qui ont abandonné leurs foyers et déserté leur passé pour vivre de hasards et de rapines.

Comme on l’a vu, en effet, le morcellement de l’Éthiopie en principautés rivales a donné naissance à une nombreuse classe d’hommes, qui, faisant métier de la guerre, abandonnent leurs terres, vont chercher fortune au service des Polémarques, et mettent une espèce d’amour-propre à guerroyer dans les diverses parties de l’Éthiopie. Quelques-uns reviennent prendre du service chez le gouverneur de leur province natale, et ils parviennent quelquefois à faire dégrever d’impôts leurs terres patrimoniales. La plupart meurent loin de chez eux ; quelques-uns finissent par entrer en religion ; d’autres se marient au loin et se fixent dans le pays de leur femme ; mais le plus grand nombre périt par les fatigues ou dans les combats. Quelques-uns arrivent à une haute fortune. La plupart des Polémarques appartiennent à cette classe, de laquelle sort Théodore, le prétendu empereur actuel, malgré ses prétentions à une origine princière. Les cultivateurs perdent dans les camps leurs habitudes de travail et d’honnêteté, et comme les femmes sont admises à suivre les armées, celles des villes et des campagnes vont aussi dans les camps chercher fortune, aventures, et perdent leurs plus précieux attributs.

Les armées actuelles, composées d’hommes servant les uns pour acquitter le service imposé à leurs terres, les autres comme volontaires et pour une solde, ont donné lieu aux chefs éthiopiens d’apprécier l’influence que chacun de ces mobiles exerce sur le caractère du militaire. D’après eux, les volontaires sont les plus turbulents, les plus gais ; ils résistent moins aux privations et se démoralisent plus facilement ; ils font moins de cas de la vie des vaincus, mais sont moins implacables que les autres soldats ; ils sont les meilleurs escarmoucheurs, mais ils désertent plus volontiers ; on les entraîne plus facilement au combat, mais ils y persistent moins et passent sans transition de l’obéissance à la licence. Leur courage a plus d’éclat, mais moins de fond. Néanmoins, comme la plupart des guerres en Éthiopie sont injustes, les chefs préfèrent ces engagés, parce qu’ils se prêtent avec plus d’entrain à toutes leurs entreprises.

Comme on vient de le voir, les manœuvres sur le champ de bataille sont tout à fait élémentaires ; elles sont produites par la coordination spontanée des volontés individuelles, et cette espèce d’opinion publique, expression électrique du jugement des combattants, s’est développée d’une façon surprenante. Les Éthiopiens prétendent que ce développement est des plus utiles ; qu’il habitue les citoyens à coordonner promptement leurs volontés et à intimider ainsi toutes les tyrannies ; ils ajoutent que sous toutes les faces la vie est un combat, et qu’il faut habituer chacun à être constamment sur le qui-vive ; aussi, disent-ils que le citoyen n’est complet, que lorsqu’il a fait quelques campagnes. À voir la facilité avec laquelle chefs et soldats obéissent aux impulsions collectives, on serait porté à croire que les hommes, si jaloux de leur liberté, le deviennent davantage en face de pouvoirs nettement définis, tant ils mettent de zèle à obéir aux pouvoirs impersonnels, tels que les mœurs ou l’opinion publique, et même les caprices de la mode.

Peu avant mon arrivée dans le pays, le Dedjadj Conefo, ayant fait, dans sa campagne contre les Égyptiens, quelques prisonniers parmi les troupes d’infanterie régulière, les interrogea relativement aux évolutions qu’ils venaient de faire sur le champ de bataille, et, frappé de l’ineptie de leurs réponses, il déclara leur intelligence bien inférieure à celle de ses propres soldats.

— C’est sans doute pour suppléer à leur manque d’esprit et de courage, ajouta-t-il, qu’on fait évoluer ces mécréants comme nous l’avons vu. Ils font la guerre comme un troupeau d’esclaves. À une force collective, réglée comme la leur, je préfère le désordre et l’individualité hardie de mes hommes ; ceux-ci, battus sur le champ de bataille, peuvent se relever dans la vie civile ; ceux-là, même vainqueurs, sont faits pour croupir dans la servitude.

Comme le soldat peut aspirer au plus haut grade, il existe dans les armées un grand esprit d’égalité, en même temps que le sentiment de la hiérarchie. Cette égalité se répercute dans la vie civile et se manifeste sans insolence d’une part comme sans bassesse de l’autre. Il n’est point de pays, quelque civilisé qu’il soit, où, à un moment donné, l’homme de guerre ne tienne la première place. En Éthiopie, les préséances sont toujours pour lui ; cette estime est naturelle, sans doute, dans une société établie principalement sur des bases militaires, mais elle prend sa source aussi dans l’esprit d’indépendance qui préside à la guerre, et l’on se demande si ce n’est pas un des mérites de la discipline européenne d’enlever quelque chose de son charme à l’action de s’entre-détruire, de toutes la moins conseillable assurément, quoique la plus universellement admirée.

L’Éthiopien est svelte, souple, adroit, endurci aux fatigues, excellent piéton, quand il n’est pas bon cavalier, de peu de besoins, d’une sobriété merveilleuse et naturellement porté à la vie militaire par ses qualités comme par ses défauts. Il fuit d’instinct toutes les entraves, et autant il redoute la compression inexorable des grands entassements de combattants, autant il se déploie et joue allégrement sa vie dans les combats moins en disproportion avec son individualité.

Le combat qu’il préfère à tous, parce qu’il est plus libre d’y développer sa personnalité, est celui où l’insuffisance du terrain ou d’autres circonstances portent les chefs à n’engager qu’une partie de leurs forces. Il aime à voir les escarmoucheurs des deux armées s’épier et s’aborder en vociférant leurs thèmes de guerre. Il jette joyeusement sa toge pour revêtir quelque ornement de combat, quelque oripeau d’apparat, et se mêler aux lignes largement espacées qui s’entre-suivent et se relèvent à l’attaque. Il aime à comprendre la raison des évolutions des deux partis, à pouvoir juger des coups, à savoir sous quelle main les victimes tombent, à choisir parmi les ennemis pour venger leur mort, à conformer ses mouvements aux instincts qui illuminent ses compagnons, et à sentir le sol frémissant sous des charges de cavalerie qui viennent, comme par raffales, changer subitement la configuration du combat. Il aime à entendre, au milieu des pétillements de la fusillade, les hourras, les cris, les défis, les injures, les encouragements, les allocutions, la voix perçante des trouvères, et les sons cadencés des flûtes alternant avec les mâles et lugubres gémissements des trompettes, à savoir enfin que sur les collines, derrière leurs timbaliers battant la charge sur place, les deux chefs rivaux et les deux armées le suivent des yeux, et qu’il peut d’un moment à l’autre retourner vers son seigneur, et, jetant devant lui quelque trophée, lui dire en finissant son thème de guerre :

— Tiens, voilà ce que je sais faire !

Cette longue digression à propos de la retraite que nos 900 cavaliers effectuèrent malgré un ennemi plus du double en nombre, permettra de considérer sous leur vrai jour ce fait de guerre et ceux que nous aurons occasion de rapporter dans la suite. L’ennemi nous tua neuf chevaux ; il en perdit environ autant ; nous eûmes une vingtaine de blessés, mais on estima que les cavaliers gallas avaient moins souffert. Chacun des nôtres avait fait son devoir ; quelques cavaliers s’étaient signalés d’une façon particulière. Comme on le pense, je n’eus pas les honneurs de cette journée ; mon apprentissage de la guerre commençait à peine. Je m’étais appliqué, depuis Gondar, à relever exactement à la boussole toutes mes routes et les points saillants qui les bordaient, à régler fréquemment mon chronomètre au moyen de hauteurs correspondantes du soleil, à prendre des distances lunaires, et à faire journellement vingt et une observations météorologiques. Mais peu avant notre excursion au monolithe, notre armée étant en marche, l’approche de l’ennemi me contraignit à monter précipitamment à cheval, et en franchissant le lit rocheux d’un torrent, ma boussole de relèvement s’échappa de ma ceinture et roula sur les pierres. Au camp, je m’aperçus que le pivot de l’aiguille s’était faussé. Dès lors, mettant de côté boussole, chronomètre, sextant et écritures, je suivis sans remords mon inclination pour la vie militaire.

Cependant l’hiver débutait ; nous étions au mois de juin. Durant les matinées, le tonnerre grondait fréquemment ; le ciel était devenu morne, et les ondées, de plus en plus abondantes, rendaient pénible la vie de camp ; aussi l’armée se montrait-elle impatiente de prendre ses quartiers d’hiver. Nous campâmes en Kouttaïe ; les chefs de ce pays avaient reçu, dès l’ouverture de la campagne, l’aman du Prince, et les habitants vinrent nous vendre des chevaux, des ânes, du grain, des toges, du beurre, du miel et des poules.

Conformément à ce que le Prince m’avait dit à Dambatcha, je lui demandai à hiverner chez ces Gallas. Il ne voulut pas en entendre parler ; tout ce que je pus obtenir fut de profiter des quelques jours que nous avions à rester dans le pays, pour m’installer chez un notable du district que nous occupions.

Le peu de temps que je passai à un foyer galla accrut mes sympathies pour ce peuple libre, simple et attrayant, ainsi que mon désir de le visiter plus à loisir. L’armée, inquiète relativement à la crue de l’Abbaïe, accueillit mon retour avec de grandes démonstrations de joie. La plupart des soldats me tenaient pour un conjurateur d’une puissance d’autant plus exceptionnelle que je venais de loin, et ma curiosité de visiter les Gallas n’ayant pas paru expliquer suffisamment mon absence du camp, ils avaient conclu que j’étais allé jeter dans le fleuve quelque charme théurgique.

Après m’avoir plaisanté toute la soirée sur le rôle qu’on m’attribuait, le Prince me dit :

— En tout cas, te voilà adopté par mes soldats ; tu es devenu pour eux nécessaire à leurs succès, comme tu l’es à notre maison.

L’armée salua de hourras le ban réglant l’ordre de marche pour le lendemain. Le Dedjazmatch prit en personne le commandement de l’arrière-garde, composée de six à sept cents hommes. À moitié chemin de l’Abbaïe, voulant donner à de nombreux traînards le temps de rejoindre, il mit pied à terre sous un warka, et pendant que nous causions gaîment, un Galla, monté sur un beau cheval blanc, vint à portée de voix, de l’autre côté d’un profond ravin. Il nous donna le bonjour et dit :

— Ô Guoscho, Guoscho ! tu vas hiverner chez toi, après avoir fait bien des veuves et des orphelins, foulé nos prairies, égorgé nos troupeaux, dont tu n’as profité que pour semer ta route de charognes ; mais le Père du ciel bleu jugera entre toi et nous. En tout cas, nous ne nous reverrons peut-être pas de longtemps. Cet hiver pourrait bien te donner de la besogne ailleurs. Tu dois connaître nos aruspices ; ils y voient clair et ils pronostiquent des bouleversements prochains pour ton pays. Maintenant, si tu as un brave de confiance, envoie-le-moi ; je lui dirai deux mots pour toi.

Mais voyant deux cavaliers contourner le ravin pour le joindre :

— Ouais ! dit-il, nous ne donnons pas nos secrets à quatre oreilles à la fois.

Et il partit au galop, nous laissant rire à notre aise.

Pendant qu’on nous amusait de la sorte, une troupe de Gallas pénétra notre ligne de marche, tua quelques traînards, en emmena une trentaine prisonniers, et disparut avant que nous pussions porter secours. En arrivant sur le lieu de l’action, j’appris qu’un de mes hommes, soldat musulman, avait été blessé en protégeant vaillamment quelques femmes.

Sur le bord d’une mare où elles avaient cru peut-être se réfugier, gisaient d’un air reposé trois victimes : un homme à barbe et à cheveux blancs, un soldat de 18 à 20 ans, et, à ses côtés, une toute jeune fille, dont la jolie figure n’avait encore rien perdu de son charme. L’ennemi l’avait complètement dépouillée, mais par un pudique hasard, l’eau trouble la recouvrait jusqu’à la ceinture. Malgré leur habitude de voir des morts, nos soldats s’arrêtèrent pour contempler ceux-ci et reprirent leur chemin, en courbant la tête, après les avoir recouverts de ramilles vertes. Cette piété pour les restes de l’homme, ce sentiment de respect envers la mort sont universels chez les chrétiens de l’Éthiopie. Quand des soldats trouvent un cadavre sur leur route, chacun dépose dessus des feuillages verts, et à leur défaut, une poignée d’herbe, de feuilles sèches, une pierre ou un peu de poussière. J’ai vu fréquemment le corps d’un inconnu, celui même d’un ennemi, disparaître ainsi sous ce linceul improvisé, sans que la troupe, accomplissant ce pieux devoir, eût presque interrompu sa marche. Cette coutume rappelle la coutume analogue en vigueur chez les anciens Grecs, qui vouaient à l’opprobre celui qui, trouvant sur le rivage de la mer le corps d’un naufragé, manquait à lui faire des funérailles. Sans cesse exposés aux retours du sort, à passer brusquement de la plus haute fortune au dénuement absolu, à la mutilation ou à la mort, les Éthiopiens, comme tous les hommes placés sous le coup d’une destinée toujours incertaine, paraissent plus accessibles au sentiment d’une véritable pitié que ceux qui se croient garantis contre les vicissitudes.

En arrivant au fond de l’immense gorge où coule l’Abbaïe, bien qu’au commencement de l’hiver, et malgré l’effet des premières pluies, nous trouvâmes la chaleur suffocante. Ymer-Sahalou avait ordre d’empêcher le passage des troupes jusqu’à ce qu’il eût rendu compte au Dedjazmatch de l’état du gué. Mais le Prince ne fut pas plus tôt sur le bord de l’Abbaïe, qu’une panique effroyable éclata.

Il faut avoir vu des amas de créatures ainsi prises de démence subite, pour se faire une idée du chaos qui en résulte. L’armée, entassée entre le fleuve et la berge, s’étendait au loin en aval et en amont, et se perdait dans les méandres. À une clameur gigantesque où tout sembla s’abîmer, succédèrent les cris perçants des femmes ; des hommes abandonnant leurs armes ou leur charge, se jetaient tout habillés dans le fleuve ; d’autres s’efforçaient de sauver ceux que le courant entraînait ; aux abords du gué, on se harpait, on se pressait, on se battait à coups du bouclier ; ici des amis se donnaient des conseils en se criant aux oreilles ou en se gourmandant, comme s’ils allaient s’entre-dévorer ; d’autres luttaient violemment pour se débarrasser de l’étreinte de femmes accrochées à eux pour mourir ensemble, criaient-elles ; quelques-uns s’imaginant prendre un animal par la bride, l’empoignaient résolument par la queue, s’obstinant à vouloir le faire avancer à reculons ; d’autres s’asseyaient et parlaient à la terre ; et au milieu de toutes ces agitations frénétiques, de chevaux cabrés, de mules et de bestiaux effarés, d’hommes, de femmes et d’enfants criant, s’entrechoquant, gesticulant, s’injuriant et tournoyant sans raison ; on en voyait qui, le col tendu, les yeux hagards, circulaient à pas comptés, sans plus voir ni entendre, comme sous l’empire de quelque horrible cauchemar[4]. Les chefs s’égosillaient pour tâcher d’apaiser cette multitude, tandis que plus de 2,000 soldats de la garde essayaient à grands coups de talon de javeline de la faire rentrer dans son bon sens. Seul impassible, l’Abbaïe roulait ses flots fangeux. Après avoir régné six à huit minutes peut-être, cet enfer cessa presque aussi subitement qu’il s’était produit, et, par une réaction naturelle, une gaîté bruyante lui succéda.

Plusieurs circonstances avaient prédisposé à cette panique. En causant, quelques jours auparavant, avec le Prince sur les moyens de réduire les pays Gallas, je lui dis qu’à sa place, des Européens construiraient un pont sur l’Abbaïe ou laisseraient en pays ennemi, durant l’hiver surtout, des troupes dans un camp retranché.

Ce dernier moyen lui ayant paru d’une efficacité certaine, pour réduire des populations qui mettaient toute leur confiance dans l’obstacle que l’Abbaïe oppose, durant plus de la moitié de l’année, aux communications de quelque importance avec le Gojam, il en parla à quelques chefs. Ceux-ci, craignant d’être chargés d’une pareille mission, objectèrent qu’on ne trouverait pas dans toute l’armée mille hommes qui voulussent accepter d’hiverner au milieu de païens, avec la perspective d’être privés, en cas de mort, d’une sépulture en terre chrétienne. Le Dedjazmatch renonça à regret à son dessein, mais il s’était déjà ébruité, et beaucoup des nôtres, redoutant le caractère entreprenant de leur chef, s’imaginèrent que le retard extraordinaire qu’il apportait à rentrer en Gojam, provenait de son désir secret de trouver l’Abbaïe infranchissable. Il en résulta que quand les timbaliers du Prince débouchèrent sur le franc-bord, l’armée qu’Ymer avait empêchée à grand’peine de commencer le passage, s’était attendue à leur voir prendre le gué ; mais le Prince ayant dit qu’il traverserait le dernier, les timbaliers remontèrent un peu la berge, pour se mettre à l’ombre, et l’idée que le passage était remis s’était emparée comme un éclair de la multitude.

En atteignant la rive du Gojam, les fusiliers de l’avant-garde déchargèrent leurs armes ; on en fit autant de notre côté, et la fusillade roula comme au début d’une bataille. Nous étions à l’époque où les fièvres, très-souvent mortelles, sévissent sur les bords de l’Abbaïe, comme dans beaucoup d’autres kouallas ; et le commun des Éthiopiens prétend que les djinns, ministres ordinaires de cette maladie, s’enfuient au bruit des décharges et surtout à l’odeur du soufre, qui leur est antipathique. Cet axiome démonologique leur explique suffisamment le fait, admis du reste par beaucoup d’Européens, de l’assainissement par suite de la perturbation atmosphérique qui succède à des décharges d’artillerie. Beaucoup de soldats se traçaient une croix sur le front avec de la poudre délayée, afin d’éloigner sûrement les esprits malfaisants, tant par la vertu du soufre que par celle du symbole du christianisme. Un large courant d’hommes s’établit le long du gué ; vers le milieu du fleuve, ils avaient de l’eau jusqu’au menton ; et afin de n’être pas soulevés par le courant, plusieurs chargeaient leurs épaules d’un compagnon, d’une femme ou de bagages. Pour obvier à l’insuffisance du gué, les plus impatients se réunissaient par bandes de trois à quatre cents, et serrés les uns contre les autres, ils traversaient le fleuve un peu en amont, escortés par des files de nageurs. Le passage, commencé un peu avant midi, dura jusqu’à la nuit. À mesure que le jour baissait, les crocodiles multiplièrent leurs attaques ; timides ordinairement quand les eaux sont claires, ils s’enhardissent lorsqu’elles sont limoneuses, et s’approchent alors de leurs victimes sans être vus. Cette fois, ils attaquèrent même des hommes qui puisaient de l’eau sur les bords.

Chacun de ces accidents était signalé par de grandes clameurs. Le Dedjazmatch passa l’un des derniers, monté sur son cheval de combat et entouré de nageurs battant l’eau avec des bâtons, tandis que l’armée poussait de grands cris pour éloigner les crocodiles et les ondins. L’obscurité venue, on voyait encore quelques nageurs traversant le fleuve, une torche allumée ou un tison à la main : autre moyen usuel d’effrayer les crocodiles et les esprits. Nous perdîmes une quarantaine d’hommes entraînés par le courant et seize enlevés par les crocodiles ; nous recueillîmes cinq hommes qui n’étaient que mordus. Nous perdîmes aussi quelques bagages, des bêtes de somme, des mules et même quelques chevaux de combat. Bientôt, le mouvement et le vacarme cessèrent ; les feux à perte de vue indiquaient seuls la présence de nos multitudes endormies, aux grondements des eaux du fleuve. Le niveau de l’Abbaïe s’éleva, vers la fin de la nuit, comme pour justifier l’inquiétude générale relativement à l’imminence de cette crue complémentaire ; les sous-bermes et les cours d’eau qui se jettent dans l’Abbaïe se forment ou grossissent souvent avec une instantanéité telle, qu’ils surprennent jusqu’à des panthères, des lions ou d’autres animaux sauvages, et les roulent jusqu’au fleuve. Quelques heures plus tard, il eût fallu peut-être se résigner à hiverner en pays Galla, où, vu la saison et la difficulté de se procurer des subsistances, la plus grande partie de notre armée aurait probablement péri par les intempéries, les privations ou le fer de l’ennemi.

Le lendemain, dès l’avant-jour, l’armée se déroula en serpentant sur les longues et raides montées qui mènent au plateau du Gojam. Le premier hameau que nous atteignîmes était groupé autour d’une église dédiée à saint Michel. Pour la saluer, les cavaliers, un pied à l’étrier, de l’autre touchaient la terre en passant ; d’autres stationnaient aux abords, le temps de faire une prière ; hommes et femmes remerciaient Dieu à haute voix de les avoir ramenés en terre chrétienne ; les femmes surtout lui parlaient avec une familiarité affectueuse, parfois touchante. Il est probable que toutes ces démonstrations n’étaient point aussi épurées qu’il l’eût fallu, qu’il s’y mêlait dans bien des poitrines des pensées d’un ordre plus mondain que céleste : le réveil d’affections égoïstes, l’espoir de s’abriter au foyer contre les pluies de l’hiver, d’intéresser la veillée par les récits de l’expédition accomplie ; mais il faut croire aussi que pour plusieurs l’idée de la bonté providentielle se dégageait de toute préoccupation terrestre.

Comme il arrive à la fin d’une expédition, lorsque le stimulant de l’imprévu et du danger a disparu, l’entrain s’était affaissé ; bêtes et gens, tous s’abandonnaient à la fatigue. Notre marche et notre campement eurent lieu pêle-mêle, les mille soins de la vie des camps étaient négligés ; malgré une pluie pénétrante, beaucoup de soldats, plutôt que de se construire une hutte, se pelotonnaient à plusieurs sous quelque abri portatif ou se recoquillaient sous leur bouclier. Des chefs ne purent retrouver leurs tentes, d’autres leurs provisions ou leurs gens de service ; on pataugeait dans la boue, on se cherchait, on s’entre-appelait de tous côtés. La tente du Prince fut assiégée de messagers, accourus de toutes parts pour l’informer des événements survenus durant notre absence. On m’apprit que le sommier portant ma tente s’était abattu et avait dévalé toute une montée.

— Sais-tu dormir quand tu n’as pas dîné ? me dit le Prince. Je doute que nous trouvions à manger ce soir, car tout le service du gobelet est encore en route, et les drôles s’abriteront sans doute dans quelque village. Cette pluie va durer toute la nuit ; tu resteras avec moi ; nous causerons pour chasser la faim et le froid.

Il faisait nuit, lorsque les gens d’un gouverneur des environs, resté pour garder le pays, arrivèrent chargés de provisions de bouche pour le Prince. Leur maître, retenu chez lui par une ophtalmie, demandait que j’allasse lui donner quelque remède.

— Va, va, me dit le Prince, je voudrais pour ce soir n’être pas Dedjazmatch, et avoir tes recettes, afin de me reposer, moi aussi, chaudement et bien repu.

Après environ une demi-heure de marche, je mis pied à terre devant une grande et confortable maison. On s’empressa autour de moi ; le gouverneur fit sortir son cheval favori de sa stalle, pour y mettre le mien, et me jeta sur les épaules une de ses toges, la mienne étant trempée de pluie ; on approcha un large brasier bien ardent, puis une table bien servie. Mon hôte se crut largement payé de son hospitalité par un collyre, qui heureusement fut efficace ; moi, je me considérai son débiteur, et nous mîmes à profit dans la suite, plus d’une occasion de nous obliger.

Je rejoignis le Prince le lendemain, avant le boute-selle. Il venait d’être prévenu officieusement de la mort de son allié le Dedjadj Conefo, Polémarque du Dambya et de l’Agaw-Médir. Le conseil, réuni sur-le-champ, était d’avis d’hiverner à Goudara, bourgade située sur les confins du Damote et de l’Agaw ; car, de là, nous serions à même de surveiller les chefs remuants de cette dernière province, et d’influer sur les événements en Dambya.

Dès la montée de l’Abbaïe, les contingents de volontaires et d’auxiliaires étaient partis pour chez eux ; un ban fut publié pour désassembler l’armée, et, chef d’avant-garde, seigneurs censiers, haubergiers, bénéficiers, hobereaux, francs tenanciers et vassaux à tous les degrés se dispersèrent rapidement. Les chefs de bandes se rendirent avec leurs soldats dans les quartiers désignés pour leur subsistance d’hiver, et le Prince, ne gardant auprès de lui que quelques familiers et trois ou quatre mille hommes, tant fusiliers que cavaliers et rondeliers, s’achemina vers Goudara. La pluie commençait vers le milieu du jour, nos étapes étaient très-courtes. Nous nous arrangions de façon à arriver de bonne heure à des villages bien pourvus, où nous logions chez l’habitant ; et quoique la présence du Prince ne contînt qu’imparfaitement les exactions des soldats, les paysans les subissaient ordinairement en témoignant cette satisfaction étrange que dénotent certaines femmes lorsqu’elles sont battues par le mari qu’elles aiment. Notre cortége se grossissait de plaignants, de notables, de riches trafiquants munis de présents, d’hommes âgés ou infirmes, soldats en retraite, de vieilles femmes titrées, de clercs, de rimeurs et chanteurs ambulants, enfin de ces happe-lopins et parasites de toute sorte qui grouinent autour des Éthiopiens puissants ; tous accouraient pour complimenter le Prince sur son retour. Dans le Damote, malgré les pluies, le clergé des paroisses voisines de notre route se portait sur notre passage pour bénir le Dedjazmatch et lui chanter des hymnes en guez ; des troupes de paysans se présentaient la poitrine et les épaules découvertes ; des chœurs de jeunes filles, coryphées en tête, chantaient des villanelles en battant des mains et en se balançant en cadence ; derrière elles, les matrones poussaient le cri de joie plaintif particulier au pays ; et, comme pour narguer les cantilènes de ces filles des champs, nos chanteuses et improvisatrices en titre, effrontées commères qui venaient de faire campagne avec nous, glapissaient leurs plus bruyantes vocalises. À quelques milles de Goudara, le Misil-Énié ou lieutenant Sakoum Guébré Kidane, laissé à la garde du Damote, vint au devant de nous, à la tête d’une troupe de sept à huit cents hommes, précédée par des joueurs de flûte.

Le Prince mit pied à terre au fond d’un pavillon oblong, ressemblant à une vaste grange et consacré aux grandes réunions. Les huissiers du lieutenant s’emparèrent des portes, et pendant qu’ils faisaient entrer les convives selon leur importance, les timbaliers se rangeaient sur la place ; les écuyers tranchants gourmandaient et encourageaient tour à tour les bûcherons qui abattaient une dizaine de bœufs ; les hâteurs de rôt attisaient de grands feux et disposaient la braise pour les grillades, et les comptables de la viande surveillaient le dépècement, écartaient à coups de verge pages, soldats et chiens faméliques. On se poussait aux portes, sur la place ; partout on s’ébattait, on riait, on criait, on était content, et au-dessus, comme un dais tournoyant, planaient d’innombrables oiseaux de proie, faucons, buses, éperviers ou émouchets, qui sifflaient de joie aux apprêts saignants de cette bombance. Lorsque quelques centaines de convives furent entassés autour des tables surchargées de pains et flanquées de distance en distance de distributeurs debout, et que les divers serviteurs bachiques, dégustateurs, transvaseurs, échansons et comptables, avec leurs blanchets, vidercomes, carafons, hanaps, cratères, gamelles, calebasses et tout l’attirail hétérogène de la boisson, se trouvèrent à leur poste, auprès des jarres d’hydromel, grandes à pouvoir noyer trois ou quatre hommes, les timbaliers firent entendre la batterie d’usage ; une soixantaine de cuisinières défilant, majordome en tête, vinrent déposer sur les tables des mets fumants, et alors commença un festin qui se prolongea bien avant dans la nuit, et qui formait comme la clôture de cette campagne contre les Gallas.




  1. Ce mot, dont la composition ressemble à celle du mot hidalgo, veut dire fils d’homme. Ilmorma fait Oromo au pluriel ; mais pour simplifier l’introduction dans notre langue de ce terme de relation, je formerai le pluriel d’Ilmorma en ajoutant un s au singulier, ce qui du reste ne serait pas inintelligible pour les indigènes.
  2. Ipsa était le nom du cheval de guerre de Zaoudé et signifie lumière en langue ilmorma ou galla.

    Tout cavalier éthiopien, soit de race chrétienne, soit de race ilmorma, adopte un nom pour son premier cheval de combat, et ce nom, qui passe à tous les chevaux de combat qu’il aura par la suite, sert à le désigner lui-même. Chez les Tegraïens et chez les Gallas surtout, il est messéant d’appeler un homme par son nom patronymique ; on l’appelle en le désignant comme le père de son fils aîné ou de son cheval de combat. Ainsi quelqu’un voulant parler de Zaoudé ou l’interpeller, l’aurait fait en l’appelant père de Guoscho, ou bien père d’Ipsa. Dans son bardit ou thème de guerre, chaque guerrier se désignera lui-même d’après cet usage, ou si son père a eu quelque notoriété militaire, il se désignera encore au moyen du nom qu’on pourrait appeler chevaleresque de son père, comme dans cette exclamation de Dedjadj Guoscho : « Oh ! moi, fils du père d’Ipsa ! »

    Comme on l’a vu au sujet de l’autorité des Atsés, les Éthiopiens ne séparent pas l’idée d’autorité de l’idée de paternité. Ils traitent de père l’homme qui a une autorité sur eux, et ils se disent ses fils. De plus, le mot père exprime pour eux l’idée de propriété, et, pour s’informer à qui appartient tel champ ou telle toge, ils demanderont quel est père de ce champ ou de cette toge. Père d’Ipsa veut donc dire maître, propriétaire d’Ipsa. C’est une conception digne de remarque, que celle d’un peuple qui réunit ainsi, sous un seul vocable, les trois idées fondamentales de toute société : l’autorité, la paternité et la propriété.

  3. Ces chiffres ne représentent que des appréciations ; on sait déjà que les indigènes ne tiennent pas un compte exact du nombre de leurs troupes, lorsqu’elles dépassent certaines proportions. Je n’ai point vu ces deux armées réunies, mais j’ai parcouru les terrains occupés par leurs campements ; j’ai pris les évaluations, admises par tous, du nombre de troupes que chacun des grands vassaux conduisait ordinairement au secours de son suzerain ; enfin j’ai pris celles des chefs les plus à même de juger de la vérité, et je me suis arrêté à des chiffres bien inférieurs à tous ceux qui m’étaient ainsi fournis. J’ai tenu compte également de cette circonstance que tel grand vassal qui pourra, dans sa province, mettre en ligne 14 ou 20,000 hommes, par exemple, ne marchera quelquefois au secours de son suzerain qu’avec 8 ou 12,000 hommes, si la guerre est impopulaire, si la campagne s’annonce comme devant être longue ou funeste, ou si le vassal lui-même est incertain dans son obéissance. Depuis que le D. Oubié avait dépossédé la famille Sabagadis et que toutes les provinces de Tegraïe lui étaient soumises, il était à peu près assuré de pouvoir réunir en douze ou quatorze jours une armée au moins aussi nombreuse que celle que nous lui avons attribuée. Il n’en était pas de même du Ras Ali, que ses États moins compacts, et ses grands vassaux plus belliqueux et plus indépendants exposaient à des refus fréquents ou même à des actes de rébellion ouverte. De plus, le Gojam dont il réclamait la suzeraineté ne se trouve point compris dans l’évaluation de son armée, qui, d’après les renseignements toujours vagues, n’aurait guère dû être inférieure à 140,000 hommes, si ses vassaux et arrière-vassaux fussent accourus à son ban.
  4. Ceux qui se sont trouvés dans ces paniques sont d’accord pour dire que les femmes, tout en faisant le plus de bruit, ramassent ordinairement leurs ustensiles, leurs enfants et se serrent contre les hommes, mais n’en suivent pas moins les détails du drame, avec une clairvoyance bien supérieure à celle dénotée par les hommes. Ceux-ci semblent perdre l’instinct de la propriété et la faculté d’observation, et sont surtout enclins à fuir ou à s’entre-battre. On remarque aussi que les ânes entrent en gaîté et sont bien moins accessibles à l’effroi que les chevaux, les mules, les bœufs, les chiens ou les moutons.