Dialogues d’Évhémère/Édition Garnier/11

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher



ONZIÈME DIALOGUE.

Si les montagnes ont été formées par la mer.


Évhémère.

À huit cent quarante-quatre stades de l’Océan, près d’une Ville nommée Tours, on trouve, à dix pieds de profondeur sous terre, une étendue d’environ cent trente millions de toises cubiques d’une matière un peu marneuse, qui ressemble à du talc pulvérisé[1] ; les cultivateurs s’en servent pour fumer leurs champs. On trouve dans cette mine excavée, souvent imbibée de pluie et d’eau de source, plusieurs dépouilles d’animaux, soit reptiles, soit crustacés, soit testacés.

Un virtuose, potier de son métier[2] qui s’intitulait inventeur des figulines rustiques du roi des Gaules, prétendit que cette mine de mauvais talc mêlé d’une terre marneuse n’était qu’un amas de poissons et de coquilles, qui étaient là du temps du déluge de Deucalion. Quelques philosophes ont adopté ce système ; ils se sont seulement écartés de la doctrine du potier, en soutenant que ces coquilles devaient avoir été déposées dans ce souterrain plusieurs milliers de siècles avant notre déluge grec[3].

On leur a répondu : Si un déluge universel a porté dans cet endroit cent trente millions de toises cubiques de poissons, pourquoi n’en a-t-il pas porté la millième partie dans les autres terrains également éloignés de l’Océan ? Pourquoi ces mers, toutes couvertes de marsouins, n’ont-elles pas vomi, sur ces rivages seulement, une douzaine de marsouins ?

Il faut avouer que ces philosophes n’ont point éclairci cette difficulté ; mais ils sont demeurés fermes dans l’idée que la mer avait couvert les terres, non-seulement jusqu’à huit cent quarante stades au delà de son rivage, mais qu’elle s’est avancée bien plus loin. Les disputes n’ont point de bornes. Enfin le philosophe gaulois Telliamed[4] a soutenu que la mer avait été partout pendant cinq ou six cent mille siècles, et qu’elle avait produit toutes les montagnes.


Callicrate.

Vous me dites des choses bien extraordinaires ; tantôt vous me faites admirer vos barbares, tantôt vous me forcez à en rire. Je croirais plus aisément que les montagnes ont fait naître les mers que je ne penserais que les mers ont les montagnes pour filles.


Évhémère.

Si, selon Telliamed, les courants de l’Océan et les marées ont à la longue produit le Caucase et l’Immaüs en Asie, les Alpes et l’Apennin en Europe, ils ont aussi fait naître des hommes pour peupler ces montagnes et leurs vallées.


Callicrate.

Rien n’est plus juste ; mais ce Telliamed me paraît un peu blessé du cerveau.


Évhémère.

Cet homme, longtemps employé en Égypte par son roi pour la sûreté du commerce, a passé pour un savant très-instruit. Il n’ose pas dire qu’il a vu des hommes marins, mais il a parlé à des gens qui en ont vu : il juge que ces hommes marins, dont plusieurs voyageurs nous ont donné la description, sont devenus à la fin des hommes terrestres tels que nous sommes, lorsque la mer, se retirant des côtes pour aller élever ses montagnes, a laissé ces hommes dans la nécessité d’habiter sur la terre. Il croit de même ou il veut faire croire que nos lions, nos ours, nos loups, nos chiens, sont venus des chiens, des loups, des ours, des lions marins, et que toutes nos basses-cours ne sont peuplées que de poissons volants, qui à la longue sont devenus canards et poules.


Callicrate.

Et sur quoi a-t-il pu fonder ces extravagances ?


Évhémère.

Sur Homère, qui a parlé des tritons et des sirènes. Ces sirènes surtout, qui avaient une voix charmante, ont enseigné la musique aux hommes quand elles ont habité la terre, au lieu de demeurer dans l’eau. De plus, tout le monde sait qu’en Chaldée il y avait autrefois dans l’Euphrate un brochet nommé Oannès[5] qui venait prêcher le peuple deux fois par jour : c’est lui qui est le patron de ceux qui parlent en chaire. Le dauphin qui porta Arion est devenu le patron des postillons. Voilà sans doute assez d’autorités pour établir une nouvelle philosophie.

Mais le plus grand appui qu’elle ait eu est l’historien[6] de l’homme, du monde entier, et du cabinet d’un grand roi[7] : il a pris du moins sous sa protection les montagnes formées par les courants et par le flux des mers ; il a fortifié cette idée de Telliamed. On l’a comparé à un grand seigneur qui élève dans ses domaines un orphelin abandonné. Quelques physiciens se sont joints à lui ; et ce système est devenu assez problématique.


Callicrate.

Je voudrais bien savoir ce qu’ils disent pour prouver que le mont Caucase a été créé par le Pont-Euxin.


Évhémère.

Ils allèguent qu’on a trouvé un brochet pétrifié au milieu du pays des Cattes en Germanie, une ancre de vaisseau sur les grandes Alpes, et un vaisseau tout entier dans un précipice des environs. Il est vrai que l’histoire de ce vaisseau n’a été contée que par un de ces pauvres compilateurs qui veulent gagner quelque argent par leurs mensonges ; mais les gens à système n’ont pas manqué de dire que ce vaisseau, avec tous ses agrès, était dans cette fondrière plus de dix à douze cent mille siècles avant qu’on eût inventé la navigation, et que ce vaisseau fut bâti dans le temps que la mer se retirait de la cime des grandes Alpes pour aller faire le mont Caucase.


Callicrate.

Et c’est vous, Évhémère, qui me dites ces puérilités ?


Évhémère.

Je vous les rapporte pour vous faire voir que mes barbares se sont quelquefois livrés à leur imagination tout autant que vos Grecs.


Callicrate.

Jamais aucun philosophe grec n’a rien dit qui approche de ce que vous venez de me conter.


Évhémère.

Comment donc ! Oubliez-vous ce qu’a écrit depuis peu l’astronome Bérose, que j’ai tant vu à la cour d’Alexandre ?


Callicrate.

Quoi donc ? Qu’a-t-il écrit de si extraordinaire ?


Évhémère.

Il a prétendu, dans ses Antiquités du genre humain, que Saturne apparut à Xissutre[8] et lui dit : « Le 15 du mois d’Oesi, le genre humain sera détruit par le déluge. Enfermez bien tous vos écrits dans Sipara, la ville du soleil, afin que la mémoire des choses ne se perde pas (car quand il n’y aura plus personne sur la terre, les écrits seront très-nécessaires) ; bâtissez un vaisseau ; entrez-y avec vos parents et vos amis ; faites-y entrer des oiseaux et des quadrupèdes, mettez-y des provisions ; et quand on vous demandera où vous voulez aller avec votre vaisseau, répondez : Vers les dieux, pour les prier de favoriser le genre humain. »

Xissutre ne manqua pas de bâtir son vaisseau, qui était large de deux stades et long de cinq, c’est-à-dire que sa largeur était de deux cent cinquante pas géométriques, et sa longueur de six cent vingt-cinq. Ce vaisseau, qui devait aller sur la mer Noire, était mauvais voilier. Le déluge vint. Lorsque le déluge eut cessé, Xissutre lâcha quelques-uns de ses oiseaux, qui, ne trouvant point à manger, revinrent au vaisseau. Quelques jours après il lâcha encore ses oiseaux, qui revinrent avec de la boue aux pattes ; enfin ils ne revinrent plus. Xissutre en fit autant : il sortit de son vaisseau, qui était perché sur une montagne d’Arménie[9], et on ne le revit plus : les dieux l’enlevèrent.

Vous voyez que de tout temps on a voulu amuser ou effrayer les hommes, tantôt par des contes, tantôt par des raisonnements. Les Chaldéens ne sont pas les premiers qui aient menti pour se faire écouter ; les Grecs ne sont pas les derniers : la Gaule a mêlé les fictions aux vérités, comme les Grecs, et n’a pas été aussi agréable qu’eux dans ses fables ; on a menti en Germanie et dans l’île Cassitéride.

Le premier destructeur de la philosophie grecque en Gaule, le fameux Cardestes, avouait qu’il avait menti, et qu’il n’avait voulu que plaisanter en composant l’univers avec des dés et en créant la matière subtile, la globuleuse, la rameuse, la striée, la cannelée ; d’autres ont poussé la raillerie jusqu’à dire qu’incessamment l’univers pourrait bien être détruit par la matière subtile, dont selon eux le feu est produit.


Callicrate.

Ce n’est pas apparemment un homme de la famille du roi Xissutre qui nous prépare en riant cette catastrophe. Il faut que ce soit quelqu’un de ces philosophes qui ont fait sortir notre monde d’une comète embrasée : ils auront voulu lui donner la mort de la même façon dont ils lui ont donné la vie ; mais une telle plaisanterie me paraît trop forte. Je n’aime point qu’on rie de la destruction.


Évhémère.

Vous avez raison. Ce qu’il y a de pis, c’est que cette idée de nous faire tous périr par le feu n’est qu’un réchauffé de la fable de Phaéton. Il y a longtemps qu’on a dit que le genre humain avait été noyé une fois par une inondation, et qu’il avait une autre fois été détruit par un incendie.

On conte même que les premiers hommes érigèrent deux belles colonnes, l’une de pierres, et l’autre de briques, pour en avertir leurs descendants, et afin que, en cas de malheur, la colonne de briques résistât au feu, et que celle de pierres résistât à l’eau.

Nos philosophes barbares d’aujourd’hui, qui sont plus que philosophes, puisqu’ils sont prophètes, nous annoncent que les deux colonnes seront fort inutiles : car une comète ayant formé la terre, une autre comète la brisera en mille pièces, elle et ses deux beaux monuments de pierres et de briques. On a fait sur cette prédiction des livres où il y a beaucoup de calculs et beaucoup d’esprit ; on s’est même très-égayé sur cette catastrophe épouvantable[10]. Ces savants gaulois ont fait comme les dieux, qu’Homère nous a peints riant d’un rire inextinguible pour des choses qui n’étaient point du tout plaisantes.


Callicrate.

Il me semble qu’il n’appartient de rire qu’aux dieux d’Épicure : ils ne sont occupés que de leur bonne chère et de leurs plaisirs ; mais pour les dieux d’Homère, qui sont toujours en querelle dans le ciel et sur la terre, ils n’ont pas trop sujet de rire, vos philosophes gaulois encore moins. Ne m’avez-vous pas dit qu’ils sont presque toujours gourmandés par des druides ? Cela doit les rendre très-sérieux.


Évhémère.

Aussi plusieurs l’ont-ils été, et j’ose vous dire qu’ils se sont occupés sérieusement à rendre de très-grands services.


Callicrate.

C’est de quoi je voudrais être instruit. Je n’aime que la philosophie d’usage : je préfère l’architecte qui me bâtit une maison agréable et commode, au mathématicien qui carre une courbe à double courbure, dont je n’ai que faire.


Évhémère.

Non-seulement les barbares ont montré leur sagacité en carrant des courbes, et même en se trompant quelquefois dans leurs calculs ; mais ils ont inventé des arts nouveaux, dont bientôt les Grecs ne pourront plus se passer ; et je vais vous en rendre compte.


  1. Voyez, tome XXVII, page 150, ce que Voltaire a dit du falun.
  2. Bernard de Palissy ; voyez tome XXVII, pages 154 et 223.
  3. Voyez les notes de la Dissertation sur les changements arrivés dans notre globe, tome XXIII, page 219.
  4. De Maillet, dont l’ouvrage posthume est intitulé Telliamed, ou Entretiens d’un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer, mis en ordre sur les mémoires de M. de Maillet, par A. G. (A. Guer) ; Amsterdam, Lhonoré, 1748, deux volumes in-8° ; voyez tome XXI, page 186.
  5. Voyez tome XVIII, page 71.
  6. Buffon.
  7. Louis XVI, que Turgot et Malesherbes appelaient entre eux le bon jeune homme, venait de se montrer grand aux yeux du plus grand homme du siècle en rendant des édits pleins de sagesse contre les corvées, la servitude territoriale et personnelle, et surtout contre la torture. (Cl.) — Voyez la lettre du 30 mars 1776, de Voltaire à Frédéric ; et, tome XXIX, page 399, l’opuscule intitulé les Édits de S. M. Louis XVI.
  8. Cet alinéa et le suivant avaient déjà paru presque mot à mot, en 1770, dans l’article Ararat des Questions sur l’Encyclopédie, fondues depuis dans le Dictionnaire philosophique ; voyez tome XVII, page 347. Voltaire a déjà parlé de Xissutre, tome XI, page 28 ; XXVIII, 187 ; XXIX, 106.
  9. Genèse, viii, 4.
  10. M. de Lalande, de l’Académie des sciences, ayant fait un mémoire sur les comètes qui peuvent approcher de la terre, beaucoup de gens s’imaginèrent qu’il avait prédit l’arrivée d’une de ces comètes, et que la fin du monde était proche ; mais cela ne produisit que des calculs et des plaisanteries, et personne ne s’avisa de donner son bien à l’Église, comme dans le bon temps. (K.) — Voyez tome XXIX, page 47.