De Saint-Blaise - Voyage dans les États scandinaves, 1856/01

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Première livraison
Le Tour du mondeVolume 3 (p. 161-176).
Première livraison


VOYAGES DANS LES ÉTATS SCANDINAVES,

TEXTE ET DESSINS DE M. DE SAINT-BLAISE[1].
1856. TEXTE ET DESSINS INÉDITS.




NORVÉGE.


Copenhague. — Le Sund. — La baie de Christiania. — Horten. — Oscarsborg. — Christiania. — Kragerö. Arendal. — Christiansand. — Fede. — Fleckefjord. — Eide. — Stavanger. — Hardangerfjord. — Utne. — Ullensvang. — Bergen.

Mon habitude est, en voyage, de laisser à l’imprévu une large part dans mes destinées de touriste. C’est en profitant des circonstances favorables, en les saisissant pour ainsi dire aux cheveux, que je parviens, presque toujours, à donner raison à cette épithète : « voyage d’agrément, » si rarement vraie pour le touriste méthodique !

Parti de France avec l’intention d’aller explorer l’Islande, je m’arrêtai quelques jours à Copenhague, où, par hasard, à un dîner chez mon banquier, je fis la connaissance d’un Anglais, sir Arthur B., voyageur comme moi, mais qui se dirigeait du côté de la Norvége, avec le projet d’en longer les côtes et de pénétrer jusqu’au fond de ces pittoresques fjords, ou bras de mer étroits qui découpent profondément les premières terrasses des Alpes scandinaves.

Sir Arthur me montra par la croisée ouverte un élégant petit yacht à vapeur qui se balançait gracieusement dans le port. « Voilà mon navire, me dit-il, j’ai là trois gais compagnons de voyage, un photographe et de braves matelots qui m’attendent pour lever l’ancre ; nous partons demain avant l’aurore. » Mon voisin me parla avec tant d’enthousiasme des qualités de son yacht et de la vie de son bord, que j’eus comme un serrement de cœur en songeant à la course solitaire que j’allais entreprendre. L’île d’Islande et ses volcans se présentèrent tout à coup à mon imagination sous un aspect profondément mélancolique.

Devinant sans doute ce qui se passait en moi, mon interlocuteur reprit, sans autre préambule : « Monsieur, si le cœur vous en dit, soyez des nôtres ; nous avons encore un hamac de libre, et je vous garantis un cordial accueil à bord. Vous y partagerez notre confort et vous y apporterez en échange votre gaieté, vos crayons et votre connaissance de la langue du pays, trois qualités d’un prix inestimable en voyage. »

Cette proposition, si spontanée et empreinte de tant de bonhomie, ne laissa que bien peu d’objections possibles à ma discrétion naturelle, et je fus bientôt décidé. Mes préparatifs ne furent pas longs non plus. Fermer mes malles, emporter mes albums, ce fut l’affaire d’une demi-heure, et je me trouvais le soir même à bord du Run, ou sir Arthur et ses compagnons m’attendaient en prenant du thé sur le pont. La nuit, si l’on peut appeler ainsi le crépuscule qui, dans la belle saison, remplace dans le Nord la lumière du soleil, était calme, et l’atmosphère remplie d’une douce chaleur. Tout dormait dans le port ; près de nous se dressaient, comme des géants, quelques vaisseaux de guerre démâtés qui servent de casernes aux matelots. Nos paroles résonnaient seules dans le silence de la nuit, et une certaine gravité se mêla malgré nous à notre conversation d’abord vive et enjouée.

« Il serait peut-être bon, me dit sir Arthur, de vous donner une idée du caractère de vos futurs compagnons de voyage, dussiez-vous par là perdre quelques illusions. Sachez donc que vous voilà associé à quatre touristes fort ordinaires. Nous ne sommes pas plus littérateurs que naturalistes ou artistes ; à peine un peu amateurs de pêche ou de chasse. Las du bruit des cités, nous voyageons dans l’unique but de respirer en liberté l’air pur d’une nature fraîche et vigoureuse. Nous voulons admirer les œuvres du Créateur sans en disséquer les beautés ou en fouiller les mystères. Jouir sans préoccupation, telle est notre devise.

« Bien observée, elle rend toute discussion désagréable impossible, et maintient une entente parfaite, un bon appétit et un sommeil paisible. »

Sur ce, notre chef jeta son cigare à la mer et nous souhaita le bonsoir. Ses compagnons suivirent son exemple. Pour moi, je voulus voir l’ancre sortir des flots et j’attendis le départ en méditant les paroles de sir Arthur, dont je trouvais la morale assez de mon goût ; elles me promettaient un voyage agréable et facile.

Le Sund, dont je voyais les rives se dessiner à droite et à gauche, forme la frontière naturelle de la Suède et du Danemark ; des navires de toute grandeur et de tout pavillon sillonnent ses eaux bordées des deux côtés de collines couvertes de hêtres et de riches pâturages. Près d’Helsingborg, les deux rives se resserrent de si près que les canons suédois à longue portée pourraient échanger leurs projectiles avec ceux de la forteresse danoise de Kroneborg, dont le château à tours en spirales se découpe majestueusement sur le ciel.

Nous franchîmes, par un bon vent, les mers ordinairement fort houleuses du Kattegat et du Skaggerack, et le lendemain nous pénétrâmes dans le golfe de Christiania. Le Run, légèrement poussé par un zéphyr propice, semblait ralentir quelquefois sa marche pour nous donner le temps de respirer à loisir l’air embaumé qui nous arrivait par rafales des côtes boisées du comté de Laurvig, et tempérait l’ardeur du soleil.

Nous descendîmes à Horten, établissement de marine fondé presque en même temps que l’indépendance norvégienne. Tout y porte l’empreinte de la jeunesse et du progrès. Ici, sur de vertes collines, des rangées de petites maisons de bois peintes en jaune, rouge ou vert, qui paraissent avoir été tirées la veille d’une boîte de joujoux de Nuremberg ; là, des corvettes en construction, des canonnières sur le chantier ; partout le retentissement cadencé de la hache accompagné du chant des travailleurs ; tout est neuf, tout respire la propreté et l’activité.

Nous passons la petite ville de Droback, et nous nous trouvons sous les canons de la jolie forteresse d’Oscarsborg, sentinelle avancée qui garde l’entrée du port de Christiania contre une invasion ennemie. Bâtie en demi-lune et dominée par une tour crénelée, Oscarsborg est armée de soixante-treize canons. Ses trois batteries à fleur d’eau enfilent le passage dont la largeur n’est que de seize-cents pieds. Les constructions sont en granit et d’un fort beau travail. Nous nous rendîmes auprès du commandant pour lui demander l’autorisation de visiter en détail sa coquette forteresse, et nous le trouvâmes entouré de ses onze enfants en deuil de leur mère ; l’aspect de toute cette famille, confiée à la seule garde d’un vétéran et isolée sur un rocher entouré de murailles, me serra le cœur. Sa fille aînée, jeune personne de seize ans, nous servit avec grâce un verre de bière, et le brave commandant voulut lui-même nous faire les honneurs de son fort. Un officier d’artillerie se joignit à nous et nous proposa, en visitant les batteries à fleur d’eau, de nous rafraîchir par un bain de mer, ce qui fut accepté à l’unanimité. Il nous donna l’exemple en se dépouillant en un clin d’œil de ses vêtements ; c’était un gaillard bâti en Hercule et possédant des mollets d’un calibre effrayant. Il joignait à cet avantage une autre spécialité : celle de ne point porter de linge du tout ; les jours de gala, il se permet le faux col. Après notre inspection militaire, qui ne dura pas moins d’une heure, notre guide athlétique voulut à toute force nous faire partager un punch qu’il offrait ce jour-là à ses amis et connaissances pour célébrer l’anniversaire de son arrivée en ce monde. Nous trouvâmes une partie de la société déjà réunie dans son jardin. C’était la fleur des pois de Droback au grand complet. On nous mit à chacun à la bouche une longue pipe d’écume brute, d’une forme extrêmement primitive, et chacun voulut nous souhaiter la bienvenue le verre à la main. L’usage veut qu’on vide son verre avec chaque nouveau buveur ; or, le punch de notre artilleur était de force à faire flageoler des mollets aussi robustes que les siens, et les rasades se renouvelaient si souvent que nous nous hâtâmes de quitter notre hôte pendant que nous pouvions encore le faire avec dignité.

La famille du commandant d’Oscarsborg (Christiana). — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Outre ces fortifications, la capitale de la Norvége a pour défenses naturelles tout un archipel de petits îlots ou rochers qui nous présentaient aux derniers rayons du soleil les contours les plus fantastiques. Notre petit Run, conduit par un pilote de la contrée, se faufilait comme un serpent entre tous ces écueils, tantôt hérissés de pointes comme le Spitzberg, tantôt gracieux de lignes comme l’île de Capri. Ces îles se succédant sans cesse forment comme une série de coulisses de granit et cachent Christiania jusqu’au dernier moment. Tout à coup on se trouve dans le port, et le coup d’œil est vraiment saisissant.

Située en amphithéâtre et baignant ses pieds dans la mer, la ville est dominée par de hautes montagnes qui se dressent derrière elle. On est frappé de l’aspect calme et doux du paysage ; les lignes en sont arrondies, les couleurs vives et d’une fraîcheur extrême. Jusqu’au sommet des montagnes les plus élevées, l’œil ne découvre que des bois, des champs et des prairies, parsemés d’innombrables chalets. Pas un rocher qui vienne répondre à l’idée d’âpreté et de vie sauvage qu’éveille le seul nom de Norvége. Toute la partie méridionale du pays présente, en général, ce caractère agreste particulier au Jura et aux montagnes du midi de l’Allemagne ; ce n’est qu’à partir du Sognefjord que la nature alpestre commence.

Loin de nous plaindre de notre désillusion, ce fut avec bonheur que nous débarquâmes sur ce sol champêtre pour en parcourir à loisir les riants coteaux. Un paysagiste de la grande école en trouverait sans doute les tons bien crus, les lignes trop peu accusées ; des prairies couleur terre de Sienne brûlée, des arbres asphalte feraient peut-être mieux dans un tableau, mais pour des marins grillés par le soleil sur une frêle embarcation, plus la rive ou ils débarquent est verte, plus il y a de fleurs dans les prairies et de fruits sur les arbres, plus le paysage leur paraît séduisant.

Hors sa situation remarquable et ses riants environs, Christiania n’offre que peu d’intérêt au voyageur. L’architecture de la ville n’a aucun cachet particulier. Il semble que l’art impuissant à lutter avec la nature ait voulu s’effacer modestement. Le seul monument public intéressant est le château royal, qui, malgré son air de caserne et son style bâtard, a pourtant, grâce à ses grandes proportions et à sa position sur une colline qui domine toute la ville, un aspect très-imposant. Des fenêtres de l’appartement royal, la vue est splendide. L’université est d’un style sévère qui convient assez bien à un sanctuaire de la science. On y fait des études sérieuses, et plusieurs de ses professeurs jouissent d’une réputation européenne ; l’astronome Hanstein est une vraie célébrité ; vieillard doux et modeste comme toutes les natures contemplatives, il avoue, à la fin d’une carrière entièrement vouée à l’étude des astres, qu’il sait bien peu de choses. Sveigaard, les deux Munck, l’un historien, l’autre poëte, ont aussi jeté sur l’université de Christiania l’éclat de leurs œuvres fort estimées dans le Nord. Les rues de la capitale sont en été presque désertes.

Les gros marchands de bois et les employés qui forment l’aristocratie du pays depuis que la noblesse y est abolie, quittent à la belle saison leurs humbles palais d’hiver pour s’établir dans leurs maisons de campagne autour de la ville. On donne ici aux villas le nom général de Loccke, qui signifie bonheur ; le propriétaire y ajoute son nom pour distinguer son bonheur de celui de son voisin. Chaque habitant bien posé a ainsi son bonheur, soit sur le versant de la montagne d’Aker avec pignon, soit au bord du golfe. Ici, le bonheur splendide de M. Thorvald dans le genre suisse ; là, le bonheur italien de M. Thomas ; plus loin le bonheur de la belle Mme de L…, bonheur plus modeste, caché sous la charmille. De l’autre côté du détroit, Oscarshall, le bonheur royal, petit château moyen âge à tourelles, perché sur un rocher à pic ; c’est une fantaisie artistique du bon roi Oscar, qui affectionnait singulièrement ce bonheur de sa propre création, et qui s’était plu à en faire un petit musée où sont représentées toutes les célébrités norvégiennes. C’est sur les panneaux du salon d’Oscarshall que Tidemand, le Greuze du Nord, a peint l’histoire d’un paysan norvégien depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Cette série de touchants épisodes vous initie d’une manière charmante aux mœurs de cette contrée primitive. Les paysagistes, Dahl, Frick et Gude ont retracé sur de grandes toiles les sites les plus pittoresques de leur beau pays.

On trouve en Norvége peu de différence dans les mœurs et usages des diverses classes de la société. À proprement parler, c’est le paysan qui joue le rôle principal dans les affaires du pays ; la Diète, démocratique par excellence, impose assez brutalement sa volonté, mais en somme elle vote généreusement les fonds nécessaires aux progrès matériels du pays. Le Norvégien est d’un caractère rude, ombrageux, mais solide. Son hospitalité est proverbiale. Une chose frappante est le peu de sociabilité qui existe entre les deux sexes. On se marie de bonne heure, ordinairement avant vingt-cinq ans ; l’épouse est tout à son cercle intérieur ; son rôle de jolie femme, qui, en France, ne commence qu’à cette époque, cesse ici à peu près avec le mariage. Le mari jouit seul de son trésor, et s’en trouve bien. Dans les réunions où je fus admis pendant mon voyage, les deux sexes se séparaient immédiatement après le dîner ; les hommes allumaient leur cigare et s’en allaient en chaloupe, les dames restaient au salon. À dix heures du soir on se réunissait de nouveau pour souper, et chacun s’en retournait chez soi satisfait. À part quelques bals, qui ressemblent à ceux de tous les pays, je n’ai guère vu les jolies Norvégiennes que la fourchette à la main. Il résulte de cette vie séparée un sans gêne trivial entre les hommes et un manque de soin dans la mise des femmes, qui contrastent avec leur grâce naturelle.

Notre bonne étoile nous avait conduits à Christiania pendant le séjour du vice-roi dans cette capitale. Ce prince, qui depuis, a succédé à son père le roi Oscar ier, sous le nom de Charles XV, se proposait d’aller en personne visiter toutes les provinces de sa vaste vice-royauté. C’est un grand bel homme, aux formes souples et robustes, au caractère loyal et ouvert, à l’esprit aventureux. Quand un souverain est ainsi doué par la Providence, il y a tout avantage pour lui à se montrer à ses peuples, surtout dans le Nord où la force physique est en grande considération. Je vis ce monarque pour la première fois au jardin de l’université. Là se trouvait réunie toute la jeunesse de la ville pour célébrer l’arrivée des étudiants qui revenaient des universités d’Upsala et de Copenhague où ils avaient été fraterniser avec leurs voisins suédois et danois. Le vice-roi vint à la fête à cheval et au grand galop, et fut reçu par des hourras enthousiastes. Ayant appris que sous peu de jours il devait s’embarquer sur un léger bâtiment à vapeur pour visiter les côtes de la Norvége, nous résolûmes de le suivre pour ainsi dire à la remorque afin de profiter à notre point de vue des ovations qu’on lui préparait sur son passage. C’était un excellent et presque unique moyen, dans un pays où elle est si disséminée, de voir la population réunie en masse, et d’en étudier les types et les costumes divers.

Portrait du prince royal de Suède (aujourd’hui Charles XV) en costume de voyage. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Nos préparatifs de voyage furent bientôt faits, et le 14 juillet 1856 au soir, une heure après le départ du prince, nous nous mîmes gaiement en route pour une course qui promettait autant de sites pittoresques que de scènes variées.

Le lendemain de notre départ, on nous réveilla pour nous faire remarquer le détroit resserré de Langaarsund que nous traversions. Il est assez triste d’aspect ; nous nous trouvions au milieu d’un archipel de rochers nus d’un ton gris monotone ; çà et là pourtant, entre deux crevasses profondes, une petite oasis de verdure apparaissait comme pour rappeler au voyageur que cette contrée n’est pas absolument abandonnée par la Providence. Aussi ces petits ravins fortunés, où la végétation est d’une richesse et d’une force remarquables, ne manquent-ils pas d’habitants ; de jolis chalets de bois prouvent l’aisance de leurs propriétaires. Si la nature est avare de verdure, elle est d’autant plus généreuse au fond des eaux, ou les habitants puisent les éléments principaux de leur existence. À l’île de Kragerö où se trouve une petite bourgade de pêcheurs, notre cuisinier se munit d’une cargaison de homards et d’huîtres excellentes. Cette localité est dominée par un rocher énorme qui semble avoir été fendu en deux par la foudre.

Jusqu’ici nous avons navigué dans un archipel d’îlots ; au delà de Kragerö, nous entrons dans une mer plus vaste, et le roulis du navire fait subir ses effets ordinaires aux diaphragmes délicats. Sir Arthur devient extrêmement sentimental, et le photographe d’une humeur aussi noire que sa chambre obscure.

Heureusement nous arrivons près d’Arendal où le prince est attendu pour dîner ; les côtes, en se rapprochant, prennent un aspect plus gai ; des coups de canon de bienvenue achèvent de nous rendre à nous mêmes, et nous saluons dans le port et sur le rivage la multitude accourue au-devant du Victor, bâtiment du royal visiteur. Arendal, surnommée la Venise du Nord, est une charmante cité ; ses maisons, s’étendant d’abord sur le rivage, ont cherché place ensuite sur des rochers en partie décorés de verdure et d’arbres fruitiers ; les rues longent des canaux couverts de navires et de barques. Ses habitants, au nombre de quatre mille, avaient voulu fêter dignement leur prince par un dîner dont les matériaux venaient directement de Bergen. Quant à l’animation de la fête, jugez-en par le détail suivant : Le président du festin, vieillard à cheveux blancs, proposait des toasts ; après chaque santé, les convives poussaient trois hourras, puis battaient douze fois des mains en cadence avec un ensemble remarquable, après quoi on poussait trois nouveaux hourras, et on rebattait douze fois des mains, et ainsi de suite à six reprises successives.

Ainsi que toutes les villes de la côte, Arendal vit de son commerce de bois et de poissons. Nous la quittâmes pour mouiller le même soir à Christiansand, résidence du gouvernement de la province et de l’évêque du district ; on y compte dix mille habitants. Une frégate hollandaise à vapeur, le Mirapi, portant à son bord le jeune prince d’Orange, stationnait dans le port ; l’équipage, composé en grande partie de nègres, perchait sur les haubans et brillait aux derniers rayons du soleil comme une bande de choucas sur un toit de zinc.

Le lendemain matin, dès l’aurore, je me rendis à terre accompagné de notre petit photographe, M. Thomson, artiste dont l’intelligence et la machine demandent également à être dirigées. Nous nous rendîmes à l’église de la ville ombragée par un pin quatre fois séculaire, que la ville de Christiansand a placé dans ses armoiries actuelles. Aussi a-t-on pour ce vétéran un respect tout particulier. Désirant reproduire ce phénomène d’histoire naturelle par la photographie, j’entrai, suivi de M. Thomson, dans une maison en face pour y trouver un emplacement convenable.

L’auteur et son photographe à une fenêtre de Christiansand.
La dame de la maison.

Nous fûmes reçus sur l’escalier par une jeune et fraîche bourgeoise en simple jupon et camisole blanche, qui nous indiqua gracieusement une croisée convenable dans sa chambre à coucher. En revenant une heure après pour surveiller le travail de l’artiste, je retrouvai mon aimable bourgeoise vêtue d’une robe de soie gorge de pigeon, coiffée d’un énorme bonnet à fleurs rouges, et bien moins jolie assurément que dans son premier costume.

Elle voulut, bon gré mal gré, m’offrir une tasse de chocolat et la compagnie d’un mari fort commun qui acheva de m’ôter toute illusion.

Le port de Christiansand est fortifié de tours d’ancienne date ; on y construit des navires ; des établissements de marine sont situés à l’embouchure du fleuve Torrisdalselfven, où se trouvent quarante chaloupes canonnières.

Le lazaret, perché sur de tristes rochers à pic et réservé au traitement de maladies contagieuses, est d’un aspect aussi sinistre que sa destination.

Port et lazaret de Christiansand. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

La ville donnait au prince, dans une maison de campagne des environs, un banquet de deux cents couverts suivi d’un bal. Je saisis l’occasion pour être présenté à l’illustre voyageur, lequel voulut bien me complimenter sur l’allure élégante du Run, qu’il avait vu sans mauvais œil naviguer dans les eaux du Vidar. La salle de bal réunissait tout un essaim de jolies femmes. Ayant pris part à la danse pour faire leur connaissance, je voudrais pouvoir ici dignement célébrer Mlle L…, jolie brune aux dents blanches comme des perles enchâssées dans du corail, fleur du Midi égarée dans les neiges du Nord ; les sœurs N…, minces et souples comme des roseaux, aux blonds cheveux soyeux ; enfin la belle veuve M…, encore en grand deuil de son mari, et dont les longs yeux baissés sur son sein, ne se relevaient que pour laisser tomber sur son valseur des éclairs aussi vifs que rapidement comprimés. C’est à moi que reste l’honneur d’avoir découvert cette sensitive cachée modestement derrière d’autres fleurs, et de l’avoir mise en évidence dans un léger galop.

Désirant suivre à distance une excursion que devait faire le prince dans l’intérieur, nous quittâmes pour quelques jours le Run, qui dut aller nous attendre à Stavanger, où nous nous rendions par terre. Munis de petites valises, nous montâmes chacun dans notre carriole et suivîmes la piste royale, prenant effrontément pour nous une partie des hourras dont la population saluait au passage notre chef de file, qui avait adopté le costume national.

Le véhicule de poste est une sorte de coquille huchée sur deux grandes roues et ne donnant place qu’à un seul voyageur. La malle est fixée sur une petite planchette et sert de siége au postillon, à moins qu’il ne préfère se tenir debout. Le cheval norvégien, petit et carré d’encolure, ne connaît guère d’autre allure que le grand trot, qu’il conserve quelle que soit la pente de la côte qu’il monte ou qu’il descend. L’hiver, cet équipage est remplacé par un traîneau. Les relais varient de longueur, entre douze et vingt-quatre kilomètres. On trouve au relais un gîte propre, un accueil cordial, du bon lait sans eau et du jambon coriace. Votre postillon vous tutoie et partage volontiers avec vous votre gourde d’eau-de-vie ou la sienne.

Carrioles et cavalcades à la suite du vice-roi. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

L’égalité sociale est ici une vérité ; l’employé de l’État est même plutôt envisagé en serviteur qu’on soudoie qu’en maître auquel on obéit ; le vrai maître, je l’ai dit, c’est le propriétaire du sol ; mais chacun voudrait gouverner. M. de L…, un des rares et très-rares nobles du pays, nous affirmait qu’il n’était jamais parvenu à former un bon domestique norvégien, et s’était vu forcé à recruter ses serviteurs en Danemark et en Allemagne.

Notre caravane formait une suite d’une quinzaine de carrioles ; un groupe d’une trentaine de paysans à cheval se pressait autour du véhicule princier pour lui faire escorte. Quelquefois, quand la route se resserrait, les cavaliers étaient, malgré tous leurs efforts pour conserver leur place honorable, jetés dans les fossés, ce qui donnait lieu à des scènes plus ou moins divertissantes.

La contrée que nous traversions est des plus montagneuses ; au fond du vallon d’Holmen s’étend un bras de mer d’une lieue de large. C’est ici, nous dit-on, que les blés mûrissent le plus vite en Norvége. Pour dîner, nous nous arrêtâmes à la petite ville de Mandal, placée au sein d’un paysage extrêmement pittoresque et qui garde ce caractère jusqu’au presbytère de Lygdal, où nous passâmes la nuit. Nous y trouvâmes un bon gîte et un souper servi par une très-jolie servante en costume national ; son corsage rouge et ses blonds cheveux, entremêlés de rubans de même couleur, rehaussaient son teint délicat.

Le lendemain matin, une vallée très-large mais assez mal cultivée s’ouvrait devant nous, arrosée par la rivière de Lygndalself ; à Figde, où ce cours d’eau s’élargit et se perd dans un horizon de montagnes bleues, nous quittâmes la vallée de Lygdal pour entrer en plein pays de montagnes ; puis gravissant, descendant et remontant une suite de côtes interminables, nous vînmes traverser en bas l’étroit et profond fiord de Fède, bordé de montagnes à pic dont les parois paraissent infranchissables. Au sortir du bac, nous trouvâmes un marchand hospitalier, M. Hansen, qui, radieux d’avoir nouvellement reçu son souverain, voulut aussi nous offrir des rafraîchissements sous son toit. Le bonhomme, tout en buvant son porto, versait des larmes de joie dans son verre ; le prince lui avait serré deux fois la main et l’avait tutoyé. Il nous montra, sur son sofa, la place encore chaude où le grand personnage avait daigné s’asseoir. « Ce meuble, disait-il avec la gravité de la dame de Tilitudlem, ce meuble appartient dorénavant à l’histoire ! » Ceci me rappelle que, dans une circonstance analogue, où le roi Charles-Jean, le grand-père du monarque actuel, avait passé la nuit chez un de ses écuyers, la maîtresse du logis chercha longtemps son époux après le départ du royal visiteur ; elle le trouva enfin couché dans les draps encore chauds du lit où avait reposé le roi, et s’y saturant par tous les pores des émanations royales ; elle eut grand-peine à décider le courtisan modèle à se lever.

Nous arrivâmes vers midi à Fleckefjord, où nous descendîmes chez un particulier, l’hôtel de la ville étant encombré par les habitants des communes environnantes accourus pour prendre part au banquet offert à leur souverain. Par surcroît de zèle, toutes les dames de la ville s’étaient affublées de tabliers de cuisine, et elles servirent elles-mêmes le dîner royal ; MM. les étudiants, leurs fils, changeaient les assiettes. Après le repas, nous vîmes le cortége de la fête parcourir les rues de la ville ; un aide de camp donnait le bras à un gros prêtre, un autre avait préféré l’offrir à une jolie dame. me fit remarquer cette dernière qui se distinguait entre ses compagnes par ses allures dégagées : c’était une jeune fille de Bergen que sa famille avait envoyée à Fleckefjord dans l’espoir qu’elle s’y guérirait d’une passion insurmontable pour la scène. L’aspect théâtral de cette petite ville, ordinairement si paisible, les drapeaux, la musique et les guirlandes de fleurs, les uniformes brillants de la cour, avaient tout à coup ranimé les instincts artistiques de la jeune fille, et, l’œil en feu, elle suivait le cortége en poussant des cris de joie et en s’appuyant sur son grand officier.

La route conduisant de Fleckefjord à la petite ville de Ekersund, où nous allons passer la nuit, longe d’abord les rives du lac de Lundesvand, d’un aspect charmant et bordé de montagnes rappelant les Alpes ; après avoir contourné l’extrémité du lac, on pénètre dans une jolie vallée boisée où, de loin en loin, le bruit d’une cascade rompt le silence du paysage. Parfois, comme dans le voisinage d’Eide, la route passe au pied d’une chute magnifique ; mais, à partir de là, elle s’engage dans un pays de plus en plus triste et plus stérile qui conserve ce caractère jusqu’à Stavanger ; affreuse contrée où on croit errer à travers une mer pétrifiée, une vraie mer de blocs de rochers dépourvus de toute végétation, qui s’étendent, comme des vagues, bien au delà de l’horizon. Aussi est-ce avec un sentiment agréable que tout d’un coup, au brusque détour du chemin, nous saluons l’océan bleu, calme et grandiose, étendu sous nos pieds ; nous côtoyons le reste de la journée son rivage de sable. On croit que ce pays, maintenant si triste et si inculte, était autrefois cultivé, riche et à coup sûr boisé, car ses tourbières renferment d’énormes troncs d’arbres qui témoignent de l’antique végétation de ces plaines aujourd’hui dénudées. Dévastée par le roi Harald Haardfager, en l’an 1700, cette contrée n’a jamais pu reprendre son ancienne fertilité. Ses vigoureux habitants récoltent à peine quelques misérables poignées d’herbe pour nourrir leurs bestiaux. Leurs femmes, d’une propreté parfaite et douées de beaucoup de distinction dans les manières, portent une espèce de képi blanc sans visière à fond rouge.

En approchant de Stavanger, on rencontre de plus en plus de culture, mais on ne voit encore ni forêts ni arbres.

La garde urbaine de cette ville, précédée d’un respectable et gros banquier, faisant l’office de tambour, reçut le Prince au palais de l’Évêché. Les vingt mille âmes de cette ville ont pour principale occupation la pêche au hareng ; leurs maisons sont construites à cet effet, une face donnant sur la mer, destinée au commerce, l’autre sur la rue pour la vie de famille ; on dirait d’une ville hollandaise. La cathédrale, fort ancienne, d’un style mi-gothique et mi-byzantin, a son chœur éclairé par une riche rosace de vieux vitraux de couleur ; la chaire et les bancs en chêne sculpté, d’un beau travail, sont déguisés par une couche épaisse et blanche de peinture à l’huile. Le clergé de la ville attendait gravement à la porte de l’église la visite royale ; arrivés les premiers, nous causâmes une fausse alarme au saint cortége, mais le doyen, voulant conserver toute son érudition pour le prince seul, garda, jusqu’à sa venue, un majestueux silence.

Gardes nationaux à Stavanger. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Les rues de Stavanger sont étroites et tortueuses ; nous pûmes en embrasser l’ensemble du haut d’une grande tour surmontée d’une lanterne où se tient le garde de nuit chargé de veiller sur la ville endormie et de signaler les incendies. Le Diable boîteux, de Le Sage, serait ici admirablement placé pour faire ses études sur les mystères de Stavanger. Le soir, la ville était illuminée a giorno et toutes les croisées étaient ornées de guirlandes de fleurs. Sous une fenêtre de rez-de-chaussée, des officiers du prince contemplaient deux jolies demoiselles immobiles comme des statues, et naïvement ébahies.

Femmes de Stavanger.

Nous avions retrouvé, non sans plaisir, notre yacht et nos hamacs à Stavanger ; aussi, après avoir un instant contemplé le brillant spectacle que nous offrait le port éclairé par la ville illuminée, après avoir prêté l’oreille aux bruits de musique militaire, aux hourras et aux chants populaires se perdant dans le lointain, nous levâmes l’ancre la nuit même aux clartés de la lune jetant ses pâles reflets sur le revers du Run.

Bourgeois de Stavanger, descendant des anciens rois de la mer.

Nous nous réveillâmes le jour suivant dans le Hardangerfjord, qui passe non sans raisons pour l’un des sites les plus pittoresques de la Norvége ; malheureusement, le temps était à la pluie, et les glaciers de Folge-Fonden, hauts de cinq mille trois cents pieds, ne montraient que leur cime arrondie et neigeuse au-dessus des nuages ; plus tard. je les revis dans toute leur splendeur. La baronnie de Rosendal, un des trois majorats isolés en Norvége nous arrêta ensuite un instant. Le rivage était couvert de paysannes en costume parfaitement uniforme : toque d’une forme singulière, cravate d’homme de coton rouge, veste noire, jupe noire et gilet écarlate : on aurait dit un régiment formé en bataille.

Costumes du Hardanger. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Le jardin du château donne une idée de la douceur de climat du Hardangerfjord : les noix et les abricots y mûrissent en plein vent. Le temps avait aussi repris un air de fête, et nous laissa pleinement jouir de la beauté du paysage qui se déroulait devant nous à chaque nouvel angle du golfe, que l’on prendrait pour un lac suisse. De ses montagnes escarpées jaillissent de nombreuses et murmurantes cascades avec des chaumières pittoresquement groupées sur les flancs des collines ; partout un air de bonheur. C’était un dimanche. Des bateaux chargés de paysans en costume de fête circulaient sur les ondes bleues du golfe et donnaient de la vie à ce charmant tableau. Vers midi, nous mîmes pied à terre à Ulne, petit hameau perché sur une verte montagne du Soerfjorden, dont l’aspect champêtre nous attirait malgré nous. Nous y vîmes la manière dont on prend le saumon au filet : on choisit une petite baie resserrée, dominée par un rivage à pic et dont on peut facilement fermer l’entrée avec la largeur du filet ; le pêcheur, perché sur la rive, interroge du regard la profondeur de l’eau ; dès qu’il voit le saumon pénétrer dans la baie, sans perdre un moment, il relève rapidement le filet couché au fond de la mer, et coupe ainsi la retraite au poisson, qui est ensuite harponné.

Notre halte suivante fut devant l’église d’Ullensvang dont le pasteur traitait le vice-roi ; une population de trois à quatre mille personnes, de tout sexe et de tout âge, se pressait sur cette place autour de son jeune monarque. Dans une si grande foule, bien des types, bien des costumes appelaient le crayon ; je fis quelques croquis. Loin d’être gênées par mon travail, les jeunes filles se disputaient la faveur de poser pour moi, et j’avais une vingtaine de jolies curieuses penchées sur mes épaules et exprimant bruyamment le plaisir qu’elles trouvaient à me voir travailler.

Des vieillards, par leur justaucorps écarlate orné de gros boutons d’argent, rappellent le costume du siècle de Louis XIV. Sur la pelouse, devant le presbytère, un violon faisait danser la jeunesse villageoise à laquelle s’était joint tout un essaim de demoiselles en robes blanches. Les filles de MM. les pasteurs circulaient parmi cette jeunesse dispersée dans la verdure, au milieu d’un cadre de montagnes ; c’était une véritable idylle. Le prince, charmé de l’accueil cordial qu’il avait reçu à Ullensvang, voulut à son tour procurer à ses hôtes un plaisir inattendu. Il proposa en conséquence à MM. les pasteurs et à leurs familles, ainsi qu’aux paysans les plus influents, de finir la soirée par une promenade sur son navire. Jamais bateau à vapeur n’avait pénétré jusqu’ici dans le fjord ; bien des assistants ne connaissaient cette invention moderne que par ouï-dire ; aussi la joie fut-elle vie et générale ; les dames prirent à la hâte un châle, et se précipitèrent vers le rivage. Bientôt les invités silencieux sentirent le navire qui les portait s’avancer majestueusement comme de lui-même dans la profondeur du fjord au son de la musique militaire. La soirée étant un peu fraîche pour les blanches épaules de ces dames, une invitation à la danse fut acceptée avec empressement. Les papas et mamans, qui ne dansaient pas, furent affublés de capotes militaires, les plateaux de punch circulèrent activement, et bientôt le plaisir fut général. La musique, résonnant au milieu des rochers où elle se mêlait au murmure des cascades, produisait une harmonie singulière ; jamais mise en scène d’opéra n’eut de décors aussi pittoresques. Le prince, qui avait encore dans sa cabine des fleurs de Christiania, offrit galamment des bouquets de son jardin aux danseuses, en échange des fleurs d’Ullensvang. Enfin, après une navigation de deux ou trois heures, la nuit étant arrivée, et la lune seule éclairant la scène, la soirée fut terminée par un feu d’artifice, vrai coup de surprise pour chacun ; jamais ces bonnes gens n’avaient assisté à pareille fête, et quand, entre les pétards et chandelles romaines, les feux de Bengale vinrent jeter sur la société leurs lueurs fantasmagoriques, toutes les physionomies exprimèrent le même ravissement. Cette délicieuse soirée restera, j’en suis sûr, gravée dans le souvenir des assistants et fera époque dans les annales de la paroisse d’Ullensvang.

Bal à bord devant l’Ullensvang. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Le Run et le Vidar reprirent avec l’aurore leur course vagabonde, et le lendemain à onze heures du soir nous faisions notre entrée dans le port de Bergen et débarquions aux Tyske Bodurne, quartier de la ville fort original ; les maisons à pignons pointus sont hautes, fort étroites et toutes peintes en blanc ; elles donnent de loin à cette cité l’aspect d’un camp. Notre consul nous avait préparé un logement chez un riche marchand de poissons secs où nous trouvâmes d’excellents lits, délice auquel nous n’étions plus accoutumés depuis longtemps. Quand, le matin venu, nous descendîmes chez notre hôte, vieux garçon dont le ménage était tenu par une gouvernante, il débuta par nous montrer une table couverte de volailles froides, de bouteilles et de cigares de Havane, en nous priant d’user du tout selon notre bon vouloir. La ménagère nous fit ensuite parcourir la maison de la cave au grenier, ainsi que les richesses du magasin consistant en une immense montagne de morues sèches dont le parfum pénétrait toute l’habitation. En mettant la tête hors de la fenêtre au faîte du pignon de la maison, je pus me faire une idée du coup d’œil pittoresque qu’offre la ville de Bergen, cité hollandaise entourée de montagnes suisses et peuplée de quarante mille habitants, tous plus ou moins pêcheurs, tous marchands de morues ou de harengs. Au pied de la maison était amarrée une barque de pêche au long cours, dont la forme et les proportions rappellent l’époque des Vikings qui jadis ravageaient les côtes de l’Europe méridionale.

Le marché aux poissons de Bergen. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Vers l’automne, lorsque les pêcheurs de morues rentrent de leur expédition annuelle dans les régions du nord avec leurs barques chargées, les marchands qui veulent faire de bonnes affaires avec eux sont forcés de les loger et dorloter pendant tout leur séjour à Bergen ; ces marins font alors bombance et se dédommagent de toutes les privations essuyées. Comme ils reviennent annuellement à la même époque, chaque marchand veut surpasser son voisin en prévenances pour attirer chez lui vendeurs et marchands.

Bergen, par sa position pittoresque, l’originalité de ses constructions et les mœurs de ses habitants, a une couleur locale très-prononcée ; un seul monument y fait tache, un hôpital pour la lèpre. Cette maladie horrible est assez fréquente dans la contrée ; elle est incurable et héréditaire dans certaines familles, bien qu’elle saute souvent une ou deux générations. La loi a cherché, et toujours en vain, à interdire les mariages avec ou entre lépreux.

La riche cité de Bergen avait disposé, pour fêter son prince, d’une somme de cent vingt mille francs ; vingt-huit plats gigantesques figuraient au dîner officiel, représentant les produits de toutes les parties du monde. Un spectacle suivait le gala, spectacle remarquable en ce sens que tous les acteurs étaient Norvégiens, détail dont les habitants n’étaient pas vains à demi, car c’était la première fois que cela s’était vu ; la carrière dramatique ayant jusqu’ici été regardée comme incompatible avec le caractère rude et sans souplesse des Norvégiens, était réservée uniquement aux Danois. L’essai me parut confirmer la justesse de la tradition, et je crois que les Norvégiens décidément ne figureront jamais, à leur avantage, sur d’autres planches que sur celles de leurs chantiers ou de leurs navires.

À Bergen, beaucoup de familles portent des noms germaniques ; le sang n’a pas gagné au mélange, et les bourgeoises ne sont point aussi jolies que les femmes du peuple. Par contre, on trouve ici plus de vivacité que clairs les autres ports norvégiens. C’est surtout au marché aux poissons qu’on peut en juger. Le spectacle qui s’y renouvelle deux fois la semaine est des plus divertissants. Les vendeurs se tiennent dans leurs bateaux, amarrés au bord d’un quai assez élevé, et offrent leur marchandise aux dames et aux cuisinières. La distance qui sépare les interlocuteurs nécessite une certaine élévation de voix, qui va sans cesse crescendo è rinforzando ; plus un pêcheur crie fort, plus ses voisins cherchent à le surpasser ; les acheteurs, de leur côté, crient pour se faire entendre ; de là un vacarme épouvantable au milieu duquel on ne peut distinguer une seule parole. Tout le monde se démène et gesticule avec une vivacité toute méridionale ; on se croirait sur le quai de Sainte-Lucie à Naples, ou dans la Bourse de Paris. Mais le costume des pêcheurs rappelle celui des lazaronis napolitains bien plus que la tenue d’un coulissier.

Mon hôte me proposa une promenade à sa maison de campagne, ou nous transporta un petit char de famille ; la route passe au pied des montagnes d’Ulrika et de Blaaman à travers un pays fort agréable ; en moins d’une heure nous étions arrivés dans un joli cottage dominant la plaine des manœuvres, ou la garnison défilait devant le vice-roi ; par delà s’étendait un panorama des plus pittoresques formé par la ville, son port, ses navires et le vieil Océan.

En rentrant nous fûmes assaillis par une pluie torrentielle, qui ne parut point gêner la société. « Ceci, me dit mon hôte, est le quotidien de Bergen ; sur les trois cent soixante-cinq jours de l’année, il y en à trois cent soixante de pluvieux ; et il serait fort malheureux qu’il n’en fût pas ainsi ; la couche de terre que nous a donnée la nature est si peu profonde que, si nous sommes par malheur quatre-vingts heures de suite sans une averse comme celle qui vous incommode dans ce moment-ci, tout sèche et dépérit dans nos jardins. »

Le port de Bergen ne gèle jamais, et ses communications par eau ne sont jamais interrompues, grâce au courant dit du golfe (gulf stream) qui amène sur les côtes de Norvège les eaux tièdes de la mer des Antilles. Par contre, les routes de terre sont, en hiver, impraticables. Pour traverser les montagnes, le voyageur doit alors être ferré à glace aux genoux, aux pieds et aux mains ; dans les passages les plus difficiles, le guide lui passe une corde autour des reins, et le devance en lui montrant le chemin.

Quelquefois cependant on peut faire la route à cheval ; cet animal acquiert dans les montagnes norvégiennes une agilité et une audace incroyables ; il franchit presque en dormant des ponts étroits et sans rampe jetés sur les abîmes ; quelques passages sont si escarpés que, pour en faciliter la descente aux chevaux, on a imaginé de leur préparer des échelles.

Échelle aux chevaux. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

À trois milles de Bergen, dans la montagne, on trouve des troupeaux de rennes sauvages ; des sportsmen d’Albion y viennent chaque année pour se donner le plaisir de cette chasse.


Le Sognefjord. — Les cimes du Jostedalsbrae. — Souvenirs du poëme de Tegner. — L’église de Vangnaes. — Framnaes. — Les pierres druidiques de Nornaes. — La lépreuse. — Les habitants de Kaupanger. — Passage du Sognefjeld.
Montagnes et fjord de Framnaes. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Le 25 juillet, un jour après avoir quitté la ville de Bergen, nous entrions dans le Sognefjord, golfe qui pénètre à quarante-huit lieues dans l’intérieur de la péninsule scandinave, en baignant des rives moins riantes que celles du Hardanger, mais tout aussi pittoresques ; les montagnes sont moins boisées et plus sévères d’aspect, les pays cultivés plus rares, les habitants moins heureux ; les costumes sont à l’unisson ; tout y porte un cachet plus pauvre et plus mélancolique. Chaque détour du golfe couvre un horizon nouveau, quoique toujours assez resserré et terminé par les parois de montagnes escarpées qui se mirent dans la mer, tandis qu’au-dessus de toutes se dressent les cimes du Jostedalsbrae couvertes d’une neige éternelle. Cette âpre et rude région doit à la poésie un lustre impérissable ; elle a été chantée par Tegner, le barde moderne de la Suède. Nous sommes dans la patrie de Frithiof et d’Ingeborg, dont la légende a inspiré au poëte ses plus beaux vers. L’histoire de ces blonds fiancés rappelle à son début celle de Paul et Virginie. C’est sur ces pics sauvages que Frithiof allait dénicher les aiglons qu’il offrait à Ingeborg ; c’est à travers ces torrents furieux qu’il la portait dans ses bras ; c’est enfin dans ces forêts qu’il allait combattre l’ours qui décimait le troupeau de sa bien-aimée. C’est ici à Framaes que se balançait Elida, la nacelle qui transportait Frithiof de l’autre côté du golfe où le père d’Ingeborg avait son manoir, près du temple de Balder où l’on enferma la jeune fille pour la séparer de son amant. Ces poétiques souvenirs nous suivent jusque devant l’église de Vangsnaes, modeste petite chapelle en bois grisâtre et vermoulu, à laquelle le grave murmure de Quindefoss tient lieu d’orgue et de plain-chant. Son intérieur est décoré de figures d’animaux et d’arabesques fort anciens et remarquables au point de vue archéologique. Son demi-jour mystérieux, son humilité touchante et ses minimes proportions ont certainement un caractère plus chrétien que mainte cathédrale de marbre. Plusieurs grands tumuli antiques contenant les restes de héros scandinaves aujourd’hui oubliés de l’insouciante postérité, s’élèvent près du temple chrétien. Les habitants du Sognefjord ont peu de communications avec le reste du monde et leurs mœurs ont conservé une simplicité primitive. Ainsi, celles de leurs jeunes filles, dont la réputation est excellente, jouissent du privilége d’aller tête nue. D’autres portent une coiffure blanche qui n’est cependant pas la même que celle des femmes mariées. Le même soir nous descendîmes à Nornaes, pauvre village de pêcheurs perdu dans une anse du fjord et dominé par une colline sur laquelle se dressent majestueusement trois immenses pierres druidiques. L’un d’elles n’a pas moins de onze mètres de hauteur sur un mètre de largeur et environ onze décimètres d’épaisseur. Lorsque le vent souffle avec violence, la pierre se balance comme un sapin. On se demande par quel moyen on a pu la fixer au sol. Il était neuf heures du soir et la lune, projetant sa lueur blanchâtre sur ces mystérieux monuments, les faisait paraître encore plus imposants. Tous rangés en silence autour d’eux, nous évoquions les souvenirs historiques et les traditions maintenant inconnues qu’ils pouvaient avoir pour mission de retracer, quand tout à coup nous vîmes sortir de derrière une des pierres géantes la forme svelte d’une jeune fille vêtue de blanc. Notre première impression, je l’avoue, fut celle qu’on doit éprouver à la vue d’une apparition fantastique. Cette ombre vaporeuse semblait arriver à propos pour compléter l’effet du tableau. Immobile au milieu des trois pierres, elle nous regardait en silence ; en m’approchant de cette nymphe druidique, je vis avec horreur, aux rayons de la lune, un visage à moitié rongé par une plaie hideuse, et une chétive créature de seize à dix-huit ans vêtue dune simple chemise ; d’un accent nasal elle me demandait l’aumône. Notre guide s’approcha d’elle en lui ordonnant tristement de rentrer au logis. « C’est ma fille, nous dit-il ; elle à la maladie (la lèpre), et je viens d’obtenir pour elle une place à l’hospice Saint-Georges. »

Église de Vangsnaes.

Il était impossible de retomber plus lourdement et plus bas de la sphère idéale où nous avait entraînés l’aspect grandiose des monuments de l’âge de pierre.

Comme nous regagnions le bord, nous vîmes tous les habitants du pauvre hameau de Nornaes autour de notre bâtiment qu”ils contemplaient, de leurs petits bateaux, avec étonnement et admiration ; nous leur jetâmes des biscuits et des cigares. « Est-ce bon à manger ? » nous demandaient-ils en flairant ces derniers. Leur ignorance et leur étonnement à la vue des objets les plus simples étaient saisissants ; leur longue chevelure en désordre et leurs haillons leur donnaient un aspect sauvage, parfaitement en harmonie avec les rochers perpendiculaires qui surplombaient sur notre petit yacht. Deux coups de nos petits canons donnèrent le signal de la retraite à tous ces braves gens, et nous nous retirâmes chacun dans notre hamac.

À notre réveil, le jour suivant, nous étions à Kaupanger, dans le Hystrefjord, dont les bords sont boisés et riants ; ils sont semés de plusieurs riches habitations ; en descendant sur la rive nous trouvons des habitants plus aisés et plus propres que la veille ; leurs manières sont affectueuses ; ainsi ils n’abordent l’étranger qu’en lui disant : « Dieu vous bénisse ! » ou : « Soyez le bienvenu ! » Avant de vous serrer la main, ils ne manquent jamais de déposer un respectueux baiser sur le revers de la leur. On nous offrit de la bière de Kaupanger, liqueur si forte qu’elle ne se boit que dans de petits verres à pied. En pénétrant plus avant dans le Dystrefjord, environné de montagnes de formes hardies, nous passâmes au pied du Feigumfoss, dont la poussière d’eau, ballottée par le moindre souffle de vent, vint tomber par nuées sur le pont de notre yacht.

Cette chute, fort importante par sa masse et sa hauteur, se divise eu deux cascades qui ont ensemble deux cent vingt-cinq mètres d’élévation. Au printemps, quand la neige fond, les deux cascades n’en font qu’une, et toute la masse d’eau se précipite d’un seul jet dans la mer.

Arrivés à l’extrémité du Dystrefjord, il nous fallut reprendre nos costumes de montagne, grandes bottes montantes et paletots d’hiver, et débarquer nos cantines. Nous devions traverser des glaciers à la suite du prince voyageur. Notre plus grande difficulté fut de trouver des chevaux à la station d’Eide, les meilleurs étant partis quelques heures auparavant pour transporter nos devanciers. Les habitants d’Eide portent un costume assez simple ; femmes et hommes sont vêtus d’une jaquette bleue ornée de boutons de métal ; les premières ont une ample coiffure de toile blanche, les hommes ont le bonnet rouge phrygien. Chacun de nous muni d’un guide portant ses provisions ; chacun hissé sur un petit coursier montagnard, nous commençâmes gaiement une course qui devait durer plusieurs jours à travers les hauteurs inhabitées de Sognefjeld. Ce trajet est parfois fort dangereux ; parfois même les ouragans le rendent impossible, et on nous l’avait vivement déconseillé ; mais puisque le prince osait tenter l’aventure, pouvions-nous hésiter ?

Torrent et corniches. — Dessin de M. de Saint-Blaise.

Dès le début de l’ascension nous vîmes surgir de loin les pics énormes du Skjodlen, puis nous nous enfonçâmes bientôt dans la vallée sauvage de Forthun. Ici, tantôt le chemin suit la crête d’une montagne escarpée au-dessous de laquelle est un abîme, et le moindre écart du cheval vous serait funeste ; tantôt il faut descendre des rochers nus et glissants ; quelquefois nous traversons des torrents enflés par la pluie et dont le courant impétueux semble infranchissable ; mais nos braves montures sont habituées à tous ces obstacles, et on peut leur confier hardiment sa vie.

De Saint-Blaise.

(La fin à la prochaine livraison.)



  1. Voy. dans notre deuxième volume (second semestre de 1860), page 65, le voyage de M. Paul Riant au Telemark et à l’évêché de Bergen, et les cartes de ces deux provinces.