Dans un monde inconnu/Chapitre II

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André Gaillard
Établissement Herman Wolf, 1916 (pp. 32-57).
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Chapitre II

CHAPITRE II.

L’EMPIRE DU SOLEIL




Jour pour jour, Don Manuel se trouva au rendez-vous.

Après avoir serré la main du jeune homme il s’informa si les armes et munitions se trouvaient là. Oui, dit Lucien, voici leur facture. Le cacique donna des ordres à ses serviteurs pour qu’ils en prissent livraison.

— N’aurai-je pas besoin de m’approvisionner de quelque chose ? demanda Lucien.

— Inutile, dit Don Manuel, vous trouverez mieux à destination. Le même jour, dans l’après-midi, la caravane se mettait en route. Elle se composait de Don Manuel, Lucien, quatre indiens, tous montés sur des mules puis de vingt lamas comme bêtes de charge.

Elle prit la route de la Bolivie, c’est à dire vers le sud-ouest mais en contournant le lac. Le soir on campa à la lisière de la forêt. Don Manuel et Lucien dormirent dans des hamacs, quant aux indiens, à tour de rôle, ils montèrent la garde autour des feux allumés pour éloigner du campement les moustiques et les bêtes féroces.

La nuit se passa sans incident. À l’aube, après les ablutions et un repas sommaire, ils se mirent en route.

Ils continuèrent le sentier muletier pendant six heures mais vers midi Lucien remarqua qu’au lieu de suivre le grand chemin la caravane prenait un tout petit sentier qui se rétrécissait de plus en plus pour devenir absolument imperceptible.

On se trouvait alors au pied d’une montagne abrupte. Sans hésitation les hommes et les bêtes commencèrent à gravir celle-ci. Tout à coup au pied d’un buisson ils s’arrêtèrent. Les indiens et les bêtes disparurent dans le feuillage ; Lucien et Don Manuel restèrent en arrière. Quand toute la caravane eut disparu aux regards des deux hommes, ceux-ci avancèrent à leur tour.

Lucien comprit alors par où ils étaient passés. Le buisson cachait l’entrée d’un boyau assez large. Au loin on apercevait les torches allumées des serviteurs.

On marcha ainsi pendant une heure, puis on commença à apercevoir un point clair qui devenait plus visible à mesure qu’on avançait : c’était la sortie du souterrain. Une fois dehors on campa de nouveau.

Les indiens tirèrent les ustensiles de cuisine de la caisse où ils étaient remisés. Ensuite ils firent du feu et commencèrent à rôtir dans la flamme un demi-mouton dont ils avaient fait emplette au départ.

Dès qu’il fut prêt ils grillèrent du maïs dans les braises. Quand tout fut à point et assaisonné, Don Manuel fit les parts de chacun et on se mit à manger. Ensuite il passa à Lucien une gourde contenant de la chicha aigre (boisson fermentée faite avec du maïs).

Sans y appliquer ses lèvres on pouvait boire à volonté à ce récipient. Lucien aimait assez cette boisson en ayant déjà goûtée auparavant.

Il but donc à la régalade comme les autres. Don Manuel tira un cigare de son étui et en offrit un autre à Lucien. Ce ne sont pas des havanes, dit-il, mais ils ne sont pas mauvais à fumer. Ils sont faits par nos indiens avec du tabac brésilien. Peu après, la caravane se remettait en marche jusqu’à la tombée du jour. Dès que l’obscurité survint on arrêta. On se trouvait de nouveau à la lisière d’une forêt mais Lucien remarqua que celle-là devait être autrement considérable que les précédentes. On pouvait affirmer que peu d’hommes civilisés l’avaient foulée car nul sentier n’existait. Don Manuel prit dans sa valise une pastille ronde qu’il alluma : une flamme verte s’éleva. Quelques secondes après, les mêmes lumières jaillissaient de tous les coins de la forêt. Le cacique alluma simultanément deux pastilles. La réponse fut identique. Cinq minutes après on entendait la feuillée craquer sous les pas de gens qui approchaient puis des ombres apparurent. Don Manuel alluma de nouveau, mais cette fois ce fut une lumière bleue qui éclaira la caravane pendant 2 à 3 minutes.

Les ombres s’étaient approchées. Lucien put compter une vingtaine d’hommes revêtus de leurs ponchos, d’où ne surgissaient que la tête et les bras qui soutenaient une carabine.

Le cacique dit quelques mots incompréhensibles pour Lucien et les hommes prirent les bêtes par la bride et les entraînèrent dans la forêt.

Peu après ils allumaient des torches résineuses qui éclairaient leur route.

On marcha encore pendant deux heures ainsi puis on arriva à une clairière spacieuse.

Là on fit halte pour la nuit. On mangea le restant du mouton puis le cacique et Lucien dans des hamacs et les hommes par terre, enveloppés dans leurs ponchos, s’endormirent autour des feux allumés.

Lucien ne dormit guère car il réfléchissait aux événements. À l’heure actuelle il était absolument à la merci de ces hommes. Il n’était plus maître de sa destinée mais devenait un instrument au pouvoir de Don Manuel ou d’un autre plus puissant que lui. Qu’adviendrait-il après ? Serait-ce son malheur ou son bonheur ? Il n’en savait rien.

La nuit se passa ainsi. Le jour vint finalement ; on fit un léger repas : des biscuits de mer avec une tasse de maté (thé de l’Amérique du Sud).

À midi nous serons à destination dit Don Manuel à Lucien. C’est bien, répondit le jeune homme.

De nouveau on s’enfonça dans la forêt tropicale. Il fallait vraiment une connaissance approfondie des lieux pour s’y retrouver. L’escorte y évoluait comme si elle marchait sur une large chaussée.

À vrai dire il ne restait plus guère d’hommes des premiers qui avaient abordé la caravane.

Les trois quarts avaient rejoint leur poste d’observation. Petit à petit ils s’égrenaient en route et lorsque midi approcha il n’en restait plus qu’un seul.

Nous devons approcher du but pensa Lucien.

Effectivement, quelques minutes après, la route devint plus large : un vrai sentier se présenta devant eux.

Les bêtes accélérèrent l’allure, elles sentaient aussi qu’elles arrivaient à destination. Tout à coup on déboucha de la forêt.

Lucien faillit jeter un cri d’admiration : devant lui s’offrait un spectacle Modèle:Co. Aussi loin que le regard pouvait apercevoir ce n’étaient que des maisons sans étage uniformément blanches.

Au centre, un vaste quadrilatère d’arbres abritait deux grands bâtiments style byzantin.

Tout autour de la ville, comme des boulevards extérieurs, on avait planté des camphriers à feuillage blanchâtre.

— Voila la ville de Cuzco, capitale des Incas et de l’empire du Soleil dit Don Manuel à Lucien.

— Mais, dit Lucien, Cuzco existe encore au Pérou. Oui, dit le cacique mais depuis la conquête elle a cessé d’être la capitale des Incas.

— Elle est transportée ici. Voici du reste, dans le carré arboré, le temple du soleil et le palais de l’Inca.

Ils sont la reproduction intégrale des anciens dont les ruines sont encore visibles à Pachacamac.

— Et un inca habite là ? demanda Lucien. Oui, dit Don Manuel, c’est l’héritier direct d’Atahualpa et le descendant de Tupac Amaru, tué par les Espagnols lors de la dernière insurrection indienne.

Vous allez le voir bientôt car c’est lui qui vous a fait venir. Je ne suis que son humble mandataire.

Dix minutes après on atteignait le palais de l’inca. On avait traversé la ville sans que personne ne remarquât Lucien. Habillé comme il était il ne pouvait se différencier des autres que par le teint, mais comme son chapeau de paille lui tombait sur les yeux, l’ombre produite par le soleil lui bronzait la figure.

Deux sentinelles avec leur arc à la main, des flèches empoisonnées dans leur carquois, gardaient l’entrée du palais. Don Manuel descendit de sa mule et Lucien l'imita. À ce moment un indien s’avança de l’intérieur et dit quelques mots aux sentinelles.

Ensuite il vint vers Don Manuel et s’inclina profondément. Puis prenant Lucien par la main il le fit pénétrer à l’intérieur. Le cacique le suivit.

Ils traversèrent ainsi plusieurs pièces n’ayant comme ameublement que des nattes de paille par terre.

Des salles d’attente, sans doute, pensa Lucien.

On atteignit ainsi une antichambre où se tenaient plusieurs archers : un de ceux-ci se détacha vers le groupe des arrivants. Le guide de Lucien lui parla et celui-ci disparut vers l’intérieur. Peu d’instants après, la porte s’ouvrait à deux battants : une salle toute recouverte de panoplies et de trophées indiens apparut. Dans le fond un trône, tout en or. Sur celui-ci se tenait assis un homme d’une quarantaine d’années habillé à l’ancienne mode indienne. Une tiare d’or et de pierreries resplendissantes lui ceignait le front.

Tous se prosternèrent. Lucien allait les imiter mais l’inca fit un geste de la main et lui dit en espagnol : « Inutile, mon ami, je ne prétends pas vous imposer cette humiliation à vous qui n’êtes de notre race ni de notre religion. » Puis se levant de son trône il s’avança vers Lucien et lui tendit la main. Ensuite il le conduisit, le tenant par le bras, vers son trône où un escabeau se trouvait placé. « Asseyez-vous et causons, dit-il. Don Manuel m’a parlé favorablement de vous et vous m’êtes très sympathique. »

— Dans mon jeune temps j’adorais les collégiens du lycée d’Arequipa où j’ai fait mes études.

— Vous serez donc pour moi un ami, pas un subalterne. Comme vous devez avoir faim, nous allons passer à la salle à manger. Sur un signe de lui une autre porte s’ouvrit. Une vraie salle de restaurant apparut avec ses tables, ses nappes, ses verres mais avec cette particularité que les assiettes, les fourchettes, les cuillères étaient en or.

Les couteaux aussi mais avec lame d’acier.

L’inca s’assit et fit placer Lucien à sa droite. Ensuite il sonna sur un petit gond placé devant lui. Une femme, plutôt une enfant d’une quinzaine d’années apparut. Sers-nous, dit l’inca en espagnol.

— Voyez-vous, mon ami, dit-il à Lucien, vous avez ici des gens qui pourront vous comprendre.

La jeune fille revint avec une soupière contenant un liquide blanchâtre. Vous avez déjà mangé du choupe, je suppose ? interrogea-t-il. Non, dit Lucien mais on dit que c’est délicieux.

— Versez-lui en une assiette, Linda dit l’inca à la jeune fille. Celle-ci s’exécuta. Lucien regarda alors seulement l’enfant. Il parut étonné de son examen. Le monarque s’en aperçut.

— Vous êtes étonné de trouver ici un type de race aussi dissemblable au nôtre, n’est-ce pas ? Oui dit Lucien.

— Je vais satisfaire votre curiosité dit l’inca. Linda, qui signifie jolie en espagnol, est ma fille naturelle. Lorsque j’étais jeune homme je m’épris d’une aventurière, jolie danseuse andalouse que les hasards de l’existence avaient amenée à Puno, au retour de la Bolivie. Elle était malheureuse, j’étais riche. J’en fis ma maîtresse. C’est le fruit de mes amours que vous voyez là. La mère est morte en donnant le jour à l’enfant, sans savoir qui j’étais. Mais elle voulut que sa fille fut chrétienne. J’obéis à ses désirs. C’est le seul être blanc avec vous qui ait jamais franchi le seuil de mon empire. À mesure qu’il parlait Lucien se prenait d’une grande sympathie pour la jeune fille.

Puis il la regarda attentivement. Vraiment elle méritait son nom. Jamais il n’avait vu un type de beauté aussi accompli, un ovale aussi pur, de si grands yeux noirs aux cils aussi longs. C’était tout ce qu’un Murillo aurait pu rêver pour ses tableaux comme parfaite beauté.

On y reconnaissait la mère, l’Andalousie, le pays aux jolies femmes et aux petits pieds.

Son potage au lait et aux écrevisses avalé, il dépeça son poisson.

— Connaissez-vous les pejerey ? demanda l’inca à Lucien.

— Oui dit celui-ci.

— Est-ce que ce poisson en est ?

— Parfaitement.

— Il provient de mon vivier. J’ai pu me procurer des alévins qui sont bien venus en eau douce.

Vous voyez qu’ici il ne me manque rien, Le mets suivant se composa de couyes au poivre de Cayennes (aji). Voilà un plat que peut-être vous ne connaissez pas dit l’Inca. Vous n’employez cet animal dans les laboratoires, sous le nom de cobayes, que pour des expériences.

— Peut être parce qu’il ressemble trop au rat répondit Lucien, mais en tout cas il est excellent,

Le pain était remplacé par la cancha (maïs grillé) et le vin par la chicha aigre ou douce à volonté.

Le dessert comprenait quelques pâtisseries à la farine de maïs faites par Linda, dont raffolait le monarque.

Puis vint le café, agrémenté d’un verre de Rhum. Ensuite des cigares faits dans l’empire mais avec des feuilles de tabac brésilien.

Quand ils furent seuls l’inca dit : Vous ignorez sans doute pourquoi je vous ai fait venir ? Eh bien, je vais vous le dire. Je ne dois pas avoir de secrets pour vous puisque vous-êtes, à moins de circonstances fortuites, destiné à vivre pour toujours avec moi.

Connaissez-vous notre histoire, c’est à dire celle d’avant la conquête du Pérou ?

— Imparfaitement répondit Lucien.

— Je vais vous la raconter. Nos origines remontent aux plus anciens temps de la création du monde.

Nous sommes des descendants de phéniciens ou égyptiens je ne sais au juste, ce dont je suis quasi-certain c’est qu’à un moment donné ceux-ci remontèrent jusqu’au Japon. De là par l’océan Glacial et le détroit de Behring parvinrent en Amérique. Les uns se fixèrent au Canada et aux États-Unis et formèrent les Peaux-Rouges.

Au Mexique ce furent des Aztèques. Petit à petit ils descendirent plus bas pour arriver jusqu’aux régions équatoriales. Au Pérou une scission se produisit. Une partie devint le quechua l’autre l’aïmara.

La preuve de ce que je vous dis se trouve surtout au Mexique, tout y dénote notre origine, l’architecture, nos mœurs, notre religion.

Quand Christophe Colomb débarqua à Saint Domingue, il crut du reste se trouver aux Indes.

Après la découverte du Nouveau Monde une foule d’aventuriers se rua à la curée. Herman Cortez pilla et tua Mœtezuma au Mexique, le conquistador Francisco Pizarro en fit de même de mon ancêtre Atahualpa.

On peut dire que celui-ci avait fait la même chose à son frère Huascar mais c’était en guerre loyale.

Les deux fils de Manco Capac n’étaient pas issus de la même mère.

— Bref après la mort d’Atahualpa, par traîtrise et foulant aux pieds les engagements les plus solennels, les indiens résolurent de fuir, les uns vers le Nord, d’autres vers le Sud. Notez bien que c’était la même race, mais au contact de la civilisation ils dégénérèrent et perdirent tout caractère guerrier. Ils devinrent les indiens mansos, c’est-à-dire doux, dociles. Les autres devinrent les indios bravos, c’est-à-dire les féroces, les indomptés : c’est nous, les aïmara et d’autres tribus jusqu’aux Araucans. Partout chez eux vous trouverez notre esprit guerrier. Je suis le chef de tous. Mon autorité s’étend depuis Panama jusqu’à la Patagonie en obliquant ensuite depuis le Grand Chaco jusqu’aux confins de la Colombie et du Venezuela. Je commande à des millions de guerriers. Un signe de moi déchainerait la guerre la plus meurtrière des temps modernes. Bref, nous reculâmes au delà des Andes vers la forêt vierge. Mes parents se fixèrent dans le bassin de l’Amazone sillonné de fleuves, nous opposions des barrières naturelles aux envahisseurs.

D’autres passèrent de l’autre côté du grand fleuve. Jusqu’en 1821 nous vécûmes tant soit peu tranquilles. L’Espagne régnait en maître. Vint la période d’émancipation des républiques sud-américaines.

Il fallut fixer les frontières des divers états. Jusqu’il y a une dizaine d’années une grande partie du territoire resta sans délimitation. Depuis lors le Brésil, le Pérou et la Bolivie ont nommé des commissions pour fixer les limites du territoire contesté. Elles ne sont pas d’accord mais sont près de l’être. Eh bien, moi Atahualpa II, je ne veux pas qu’on dispose ainsi de mes domaines ! Je veux rester libre, maître de mes destinées ! Je n’inquiète personne, moi ! On ignore même l’existence de mon vaste empire ! Qu’on me laisse tranquille, c’est tout ce que je demande.

Mais, hélas, je crains bien que je devrai lutter ! Ceux qui, après avoir fait verser à Atahualpa une rançon d’or, l’assassinèrent, sont toujours là ! Eux ou leurs descendants. C’est toujours la même horde hypocrite qui, au nom de la civilisation, empiète sur les faibles qu’ils soient noirs, rouges ou jaunes, c’est-à-dire africains, sud-américains ou chinois.

Vous connaissez donc mes desseins, ajouta-t-il ensuite. Eh bien, je vais vous indiquer ma puissance. Je peux mobiliser, c’est-à-dire mettre sur pied de guerre deux millions de guerriers armés de flèches empoisonnées.

Tout homme touché est un homme mort.

Ce ne sont pas les munitions qui manqueront à ceux-là, car pour tirer il faut viser et neuf fois sur dix ils toucheront leur but. Je dispose en outre d’un trésor de guerre de 100.000 kilos d’or soit au bas mot 250 millions de francs. Si je vous ai fait venir c’est parce que je veux avoir près de moi un technicien au courant des nouvelles inventions. La télégraphie sans fil m’intéresse car c’est la seule employée dans ces vastes régions de forêts impénétrables. Par elle je serai au courant des intentions de mes ennemis sans qu’ils sachent mon existence.

Le bateau à moteur électrique est destiné à communiquer rapidement avec mes sujets.

— Mais avez-vous une communication directe avec l’Océan ? demanda Lucien.

— Oui, nous l’avons. Avec l’Amazone et avec l’Atlantique.

— Comment ! s’exclama Lucien, vous avez dit avec l’Atlantique ?

— Évidemment, dit l’inca, par le fleuve Paraguay, le Maldonado, le rio de la Plata et encore bien d’autres. Tous ces fleuves sont navigables pour nos indiens. Quant à l’Amazone nous y communiquons par un fleuve qui passe à deux lieues d’ici et qui se déverse dans le Javari. Mais nous pouvons y communiquer aussi par le Madré de Dios, le Madeira, le Tocantines et bien d’autres non connus des géographes.

— Comment ferez-vous pour amener le bateau et l’Antenne qui se trouvent à Iquitos ? demanda Lucien.

— Vous le verrez bien, puisque vous accompagnerez Don Manuel. Mais auparavant vous allez me jurer sur votre Dieu que jamais vous ne parlerez à âme qui vive de l’existence de cet empire.

— Je vous le jure, dit Lucien en étendant la main.

— C’est bien, dit l’inca. Mais sachez que si vous faites un faux serment vous payeriez de votre vie ce parjure.

— Vous pouvez être tranquille dit Lucien. Je vous serai dévoué pour la vie.

— Moi, de mon côté je ferai de vous mon bras droit. Si vous êtes ambitieux vous deviendrez un puissant de la terre. Laissez-moi vous présenter ma famille à présent. Et se levant il conduisit Lucien vers une porte qu’il poussa.

Plusieurs salles vides furent traversées puis ils se trouvèrent dans une cour. Au fond un grillage et une sentinelle. À la vue du monarque celle-ci se prosterna et ensuite ouvrit la grille.

Deux bambins accoururent au devant de l’inca. Mon fils Manco Capac et ma fille Huscavina dit-il à Lucien. Les enfants prirent chacun une main du père puis continuèrent leur route avec lui.

Poussant une porte, les deux hommes se trouvèrent dans une salle presque vide. Pour tout ornement il y avait des nattes sur le sol. Plusieurs femmes étaient assises par terre. Voici, dit-il, mon épouse Mayac et ses sœurs. Lucien s’inclina devant l’impératrice qui lui tendit la main. Il déposa un baiser sur le bout des doigts. Soyez le bienvenu, dit Mayac, dans l’empire du Soleil. Cela vous étonne qu’elle parle l’espagnol ? dit l’inca. Elle a été à l’école des sœurs à Puno. Après quelques mots d’amabilité les deux hommes quittèrent les dames.

— Maintenant je vais vous conduire à votre appartement. Traversant de nouveau la cour ils se dirigèrent vers l’angle opposé.

Une sentinelle montait la garde à la porte. Après les habituels signes de respect il s’effaça devant les deux hommes. Là tout était moderne : un lit anglais, un lavabo avec son nécessaire de toilette. Un bureau, des fauteuils, un water-closet masqué par un rideau, une baignoire à chauffe-bain au bois, en un mot, tout le confort moderne.

— Cette chambre avait été aménagée pour moi mais je ne m’en suis jamais servi dit Atahualpa II. Voici même le célèbre tableau « La Mort de Atahualpa » que j’ai fait racheter dans une vente à l’hôtel Drouot à Paris. Comme je crois que vous êtes fumeur, je vais faire venir quelques caisses de cigares à votre intention.

Maintenant je vais vous laisser. Quand le souper sera prêt je vous ferai appeler. Après avoir serré la main de Lucien il s’en alla. Une fois seul, celui-ci se mit à rêver à sa situation.

Jusqu’à présent tout allait selon ses désirs et il se trouvait très heureux. Pas tout à fait cependant : il y avait une ombre au tableau : l’image de Linda, cette adorable jeune fille.

S’il se prenait à l’aimer et si elle ne répondait pas à sa flamme ?

Il serait alors l’être le plus malheureux de la terre. Par contre s’il parvenait à se faire aimer et que l’inca désapprouvât leur amour qu’adviendrait-il ?

Tout en rêvant ainsi, arriva l’heure du souper. Un indien vint lui faire comprendre par signes de le suivre.

Peu après il était dans la salle à manger ; le repas se composait de riz entier, bouilli au bain-marie, de poitrail de mouton braisé et de quelques pâtisseries, de la chicha et du maté à volonté.

Après le repas il se retira dans sa chambre.

La nuit était venue entretemps. Soudain dans la solitude il perçut des sons bizarres qui provenaient du quartier des femmes. Une musique lugubre produite par le souffle d’un être humain dans des instruments en terre, coupa le silence de la nuit.

Puis des chants de femmes, des plaintes plutôt, accompagnèrent la musique ; Lucien se rappela soudain ce que c’était : « Les yarabies », chansons des anciens indiens où l’âme exhale sa douleur au souvenir du passé, de sa grandeur, puis de sa décadence. Elles se lèguent de père en fils comme une tradition. À ce moment la voix de Linda s’élevait cristalline, dans la quiétude de la nuit. Elle aime donc ce peuple ? se demanda Lucien. Moi aussi je l’aime et tant que je vivrai je me dévouerai pour sa cause ! Peu après les chants cessaient. Éteignant sa bougie il entra dans son lit.

Le lendemain matin ce fut Don Manuel qui vint le voir.

— Nous partons après-demain pour Iquitos lui dit celui-ci.

— Comme vous voudrez, répondit Lucien.

Les deux jours se passèrent sans incident. Il avait pu causer seul avec Linda et remarquer qu’il ne lui était pas indifférent. Quand il lui annonça son départ pour Iquitos elle dit vivement : « Vous reviendrez tout de même ? »

— Oui, dit Lucien, dans quelques mois.

— Oh, alors je suis contente ! Je prierai Dieu que vous reveniez vite.

— Quel Dieu ? demanda Lucien, le vôtre ou celui de votre père ?

— Mais le mien, naturellement puisque je suis chrétienne comme vous. Eux, ils adorent le soleil mais ne lui attribuent pas une personification humaine comme nous le faisons de Jésus-Christ.

— Et qui vous a appris cela ? demanda Lucien.

— L’épouse de I’inca qui fut élevée par les sœurs. Elle aime les chrétiens mais il lui est défendu de changer de religion car elle représente, avec l’inca, la puissance spirituelle du Soleil comme les papes.

— Et vous aimez ce pays ? demanda Lucien.

— Naturellement, répondit Linda, puisque je n’en ai jamais connu d’autres.

— Est-ce que vous désireriez en connaître ?

— Avec vous bien, dit Linda.

— N’avez-vous pas de jeunes gens qui vous font la cour ?

— Impossible, personne ne pénètre au Palais et encore moins chez les femmes. Puis je ne peux contracter d’union avec aucun, à moins d’abjurer ma religion. Mais avec vous je peux m’unir.

— Mais pour vous unir il faut aimer un être ; m’aimez-vous ?

— Je ne sais pas ce que c’est qu’aimer, mais si vous deviez partir sans revenir j’en mourrai.

— C’est Dieu qui vous envoie vers moi, j’en suis sûre

— Et moi aussi je t’aime ma Linda, dit Lucien, mais ton père que dira-t-il de cela ? Je n’en sais rien dit Linda, mais quelle importance cela peut-il y avoir ? Ici toutes les femmes sont libres de s’unir avec qui leur plait.

À mon retour d’Iquitos je causerai avec ton père dit Lucien. En attendant me permets-tu de t’embrasser ?

— Pourquoi pas ? dit Linda en présentant son front où Lucien déposa un long baiser. Et moi, est-ce que je ne peux pas t’embrasser ? demanda Linda à son tour ; Lucien lui ouvrit les bras, Linda s’y jeta et déposa un baiser sur chaque joue de Lucien, Ensuite elle s’en alla.

Quelle candeur ! pensa le monteur, mais ce serait un crime de ma part d’abuser de son innocence !

Le lendemain matin il partait avec Don Manuel, par eau, dans une confortable pirogue à double fond pour y passer les nuits. Vingt rameurs se relayaient à tour de rôle. La nuit ils campaient sur la rive sauf deux qui veillaient sur le sommeil des maîtres.

— Est-ce que les fauves ne les assaillent pas ? demanda Lucien.

— Don Manuel se mit à rire. Ah oui, les jaguars, les pumas ? De la légende, mon ami. À peine ils vous voient, ils se sauvent à toutes jambes.

Le vrai péril est dans l’eau. Les caïmans auraient vite fait de vous dévorer. Quand nous reviendrons vous pourrez constater par vous-même dans les forêts près de Cuzco que les fauves n’attaquent jamais.

— Et les serpents ? demanda Lucien.

— Je ne crains que la vipère dit le cacique. Sa morsure est presque toujours mortelle. Si le cas arrivait avec vous il faudrait arrêter aussitôt la circulation du sang en liant fortement le membre. Ensuite faire jaillir le sang empoisonné et cautériser la plaie avec du nitrate d’argent. Don Manuel tira un cigare et en offrit un à Lucien.

— Dans combien de jours serons-nous à Iquitos ? demanda le monteur.

— Dans un mois environ, répondit le cacique.

— C’est donc si loin que cela ?

— On voit bien que vous êtes un européen, dit Don Manuel en riant. Habitués aux chemins de fer, aux bateaux rapides, vous ne vous rendez pas compte du temps qu’il faut pour aller à pied ou à la rame. Ensuite nous nous reposons la nuit. Croyez bien que si nous y sommes dans un mois nous aurons bien marché. Le reste du voyage se passa ainsi en conversations. Trente cinq jours après le départ de Cuzco, la troupe atteignit le port d’Iquitos.

Don Manuel et Lucien allèrent chez le correspondant de Petitjean qui leur livra le bateau et le chargement.

Aussitôt les hommes de la pirogue en prirent possession et attachèrent leur bateau à l’arrière.

Il fut convenu qu’on partirait le lendemain après avoir fait les provisions de bouche pour le retour.

Comme l’aménagement intérieur ne comportait que six cabines, les indiens coucheraient sur le pont avec le matériel du sans fil et le bazout.

Don Manuel alla faire ses emplettes et Lucien resta à bord avec les autres.

Le lendemain, à l’aube, le canot électrique quittait le port conduit par Lucien. La même journée il pénétrait dans le Javari. Il remonta celui-ci pendant quatre jours sans difficulté, mais le cinquième il trouva sa route barrée par des troncs d’arbres et des rochers de chaque côté de la rive. Il en fit part à Don Manuel.

— Nous ne pourrons jamais passer lui dit-il.

— Vous croyez ? dit le cacique qui parla ensuite à ses hommes. Peu-après la pirogue se dirigeait vers la rive. Comme le bateau était arrêté, Lucien se trouvait sur le pont. Dès que les indiens du bateau accostèrent, une multitude d’autres surgirent des fourrés, armés de leur arc. Probablement un mot de passe fut prononcé car ils commencèrent à pousser des exclamations joyeuses. Quelques minutes après, Lucien voyait les rochers s’écarter vers la rive et laisser un passage de six mètres au moins.

— Vous pouvez passer maintenant, dit le cacique. Comme vous voyez nous sommes maîtres de laisser passer qui nous voulons. Ces rochers sont reliés par un cable d’acier à une installation à terre. Quelques tours de manivelle et ils bougent. Après le passage du bateau, Lucien se retourna ; les rochers étaient de nouveau à leur place.

Avant de pénétrer dans le fleuve sans nom, qui conduisait à Cuzco, le même manège se produisit ; chaque fois les indiens du bord en étaient quittes pour aller et venir.

Dix jours après le départ d’Iquitos ils étaient à destination.

L’inca, son épouse, ses sœurs, Linda attendaient à l’arrivée. Tous montèrent à bord, Lucien leur fit faire quelques tours à pleine vitesse ce qui les émerveilla.

Ensuite ils repartirent vers le palais royal assis dans les chaises à porteurs qui les avaient amenés. Lucien et Don Manuel rentrèrent à pied.

Le lendemain commença le déchargement. Huit jours après tout était rendu au sommet d’une montagne de 400 mètres de haut qui dominait Cuzco. Lucien avait pu trouver une vingtaine de forgerons pour l’aider à boulonner la carcasse. Puis il fit faire des échafaudages qui serviraient à monter les pièces. Il eut la chance de trouver un outillage complet de montage au Palais. Après que les fondations de ciment furent faites et que le niveau fut exactement parallèle, commença le montage de l’antenne.

Il dura trois mois. Ensuite Lucien fit adapter par l’intérieur de la carcasse un treuil au sommet de l’antenne, qui permettrait à l’opérateur de monter assis dans un baquet. Deux hommes, en bas, tourneraient la manivelle. Dès que tout fut terminé il demanda à l’inca s’il voulait l’inaugurer. Avec plaisir, dit le monarque. Le lendemain matin il se trouvait au pied de la tour. Prenant place dans le baquet il se fit hisser. Dès qu’il fut au dessus, Lucien monta à son tour. Ensemble ils entrèrent dans le réduit aux appareils. Juste à ce moment le bruit habituel produit par l’impression des ondes se fit entendre.

— Voyons dit Atahualpa II ce que l’on dit. Lucien s’approcha puis commença à déchiffrer :

Rio de Janeiro… À Son Excellence le Président de la République du Pérou, le Président de la République des États-Unis du Brésil. Suis heureux annoncer signature protocole de délimitation territoire contesté par plénipotentiaires. Salut et prospérité. Fonseca.

— C’est très intéressant celà, dit l’inca.

— Attendons un peu dit Lucien, peut-être que d’autres dépêches vont suivre.

Effectivement cinq minutes après, une autre dépêche était captée. Elle était libellée ainsi :

À son Excellence le Ministre des Relations Extérieures du Pérou. Accord relatif au territoire contesté vient d’être signé. Brésil obtient jusqu’au Javari mais eaux fleuve restent péruviennes avec juridiction deux rives. Jusqu’à deux kilomètres rivage territoire Acre devient péruvien avec promesse d’interdiction absolue d’armes par Manaos. Bolivie obtient depuis rives Titicaca jusqu’au Madre de Dios avec juridiction deux rives jusque dix kilomètres rivage. Obtenons comme compensation abolition droits sur caoutchouc péruvien à l’embarquement Para. Cisneros.

— Me voilà fixé, dit l’inca. Comme je comprends c’est le Pérou qui est le dindon de la farce. On lui donne un territoire en pleine effervescence qui vient de proclamer son indépendance et dont les produits ne peuvent sortir que par le Brésil. L’abolition des droits d’exportation est un mirage car tout le caoutchouc du Pérou passe par les mains et les ports des Brésiliens.

La Bolivie obtient plus qu’elle ne demandait mais c’est tout aussi illusoire car elle n’a pas d’issue vers la mer. Mais tout cela à mon détriment. Eh bien ! nous verrons bien si cela se passera ainsi. Descendons. Peu après les deux hommes se trouvaient au Palais.

— Mon ami, dit l’inca, puis-je compter absolument sur vous ?

— Vous le pouvez dit Lucien.

Le salut de mon empire dépend de vous à cette heure. Si vous me servez fidèlement vous aurez de moi tout ce que vous voudrez.

— Si je vous faisais une demande qui ne vous agréerait pas, vous formaliseriez-vous ? demanda Lucien.

— J’accepterai ou refuserai, selon le cas, mais je ne me formaliserai pas. De quoi s’agit-il ?

— De votre fille Linda. Je l’aime et ne lui suis pas indifférent.

— Vous voudriez vous unir à elle ? demanda le monarque.

— Oui si vous consentez, je vous serai dévoué jusqu’à la mort.

— J’accepte, dit l’inca. Je vous la donne et y ajoute un apanage de deux cents kilos d’or par an soit environ 500.000 francs annuels.

— Merci, grand monarque, s’écria Lucien en lui embrassant les deux mains avec effusion.

— Quand vous serez mon gendre, aimerez-vous plus l’empire du Soleil ? demanda Atahualpa II.

— Je l’ai toujours aimé, dit Lucien mais à présent il devient ma patrie d’adoption. Je vous jure que moi vivant, jamais l’envahisseur ne foulera ses domaines !

— Fut-ce même par l’air je le vaincrai, je vous le promets.

— Qu’entendez-vous par l’air ? demanda l’inca.

— Je veux dire qu’il existe maintenant des aéroplanes et des dirigeables qui lancent des bombes et détruisent des bâtiments et des êtres humains.

C’est là le seul point vulnérable de l’empire car par terre il est imbattable. Mais il y aussi des canons spéciaux pour combattre la flotte aérienne.

— Que me conseillez-vous ? demanda Atahualpa II. Parlez franchement.

— Il faut tout d’abord de l’argent, beaucoup d’argent. Je vous conseille de transporter votre trésor de guerre aux États-Unis ou en Europe. Avec le canot électrique nous pouvons arriver à transporter les cent tonnes qu’il représente. Ensuite nous sommerons les pays voisins d’avoir à reconnaître l’empire du Soleil.

S’ils n’acceptent pas leur déclarer la guerre.

— C’est mon avis aussi dit Atahualpa II. Mais pour amener les canons spéciaux contre les aéroplanes comment ferons-nous ?

— Nous affréterons des voiliers qui les laisseront dans un endroit de la côte convenu d’avance. Puis j’engagerai un peu partout des mercenaires. Il se trouve toujours par le monde des gens épris d’aventures guerrières qui s’enrôleront à notre secours. Ce seront les instructeurs de vos guerriers.

— Votre plan n’est pas mauvais, dit l’inca. Je vais convoquer le Conseil des Anciens pour qu’ils me donnent leur avis là-dessus.

Maintenant parlons de vous et de Linda. Comment comptez-vous vous unir ? Est-ce un mariage religieux que vous désirez, ou bien fort de mon pouvoir sur tous les sujets de mon empire voulez-vous que je vous unisse ?

— Ce sera Linda qui décidera, répondit Lucien.

Le monarque la fit appeler.

— Linda, demanda le père, dès qu’elle arriva, aimes-tu Lucien ?

— Oui, père, répondit celle-ci.

— Et tu consens à être son épouse ?

— Oui, père.

— Comment veux-tu être unie à lui ? Par un prêtre de ta religion, ou par moi ?

— Je consens à être unie par vous, quitte à faire régulariser cela par un religieux si jamais il en vient un ici.

— En ce cas-là, dit Atahualpa II, à partir de cet instant tu es l’épouse de Lucien Rondia ici présent. Les deux nouveaux époux se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

— À mon tour je vais vous embrasser, car vous êtes à présent mes deux enfants, dit l’inca. Et ouvrant ses bras il les embrassa à tour de rôle.

— Vous habiterez provisoirement l’appartement de Lucien et mangerez à ma table. Ensuite vous habiterez une autre partie du Palais que je ferai aménager à votre intention. Maintenant vous pouvez vous retirer car j’ai des affaires importantes à traiter.

Les deux jeunes gens se rendirent l’un chez lui et l’autre annoncer à l’Impératrice et à ses sœurs son union avec Lucien. Le soir, après le souper, elles vinrent chez le monteur lui amener son épouse selon le rite indien. L’inca les accompagnait.

— Lucien, lui dit-il, le Conseil des Anciens est tout à fait de ton avis. Et maintenant je viens prendre congé de toi et de ma fille. Adieu Linda, Adieu Lucien.

Sur ces mots tous s’éclipsèrent laissant seuls les nouveaux époux. Lucien prit Linda par la taille et la fit asseoir sur un sofa à côté de lui.

— Ainsi, dit-il, tu es bien à moi, ma Linda adorée ?

— Oui, mon héros, répondit celle-ci. Je suis heureuse de pouvoir désormais ne vivre que pour toi. Dieu a voulu écouter ma prière. Quand le soir vient sur la ville endormie, que les yarabies lancent vers le tout Puissant leurs tristes mélopées, j’y ajoutais en moi-même une ardente prière pour qu’il m’envoyât le compagnon rêvé.

Il m’a écouté car tu es venu !

— Ainsi tu crois que c’est Dieu qui m’a envoyé vers toi ? demanda Lucien

— Oui, répondit Linda. Je vois, ton image encadrée d’une auréole comme devait avoir le Christ sur terre. Tu es l’apôtre choisi par lui pour aider à l’émancipation de la race indienne, de la terre de mes ancêtres !

— Laisse celà pour aujourd’hui, ma jolie, répondit Lucien. L’avenir se présente sombre, menaçant pour l’empire du Soleil mais, moi vivant il vaincra, j’en suis certain.

Linda prit la tête de Lucien et déposa un long baiser sur son front.

— Oui, tu vaincras, dit-elle, car tu es immortel ! Mais je serai à tes côté partout où il y aura du danger. À ce moment retentirent les accents féminins venant du Palais des femmes. Linda ne put résister à la tentation. À son tour elle commença à chanter. Lucien lui, rêvait. Par quels desseins secrets de la Providence était-il arrivé ici dans ce pays inconnu pour être le sauveur d’une race, trouver en même temps l’amour, la fortune et la gloire ?

Serait-ce donc vrai, comme Linda l’affirmait, qu’il était l’envoyé de Dieu, nouveau Messie en ces pays lointains ? La musique cessa. Lucien à son tour prit son violon et commença à jouer une sonate à Beethoven.

— Oh, comme c’est beau dit Linda. Je n’ai jamais entendu une musique pareille. Les anges au Ciel doivent sûrement jouer de cet instrument.

— Non, dit Lucien, beaucoup d’hommes et même des femmes en jouent dans mon pays.

— Tu me l’apprendras, dis mon bien-aimé ?

— Avec plaisir, ma jolie. Lucien joua encore quelques airs. La nuit se passa ainsi jusqu’à ce que finalement les deux jeunes époux sentirent le sommeil les gagner. Linda souffla la bougie puis se dévêtit. Lucien en fit de même. Peu après, ils dormaient.

Quinze jours après son mariage Lucien, Linda et Don Manuel partaient dans le canot électrique pour Iquitos avec le trésor de guerre. Vingt guerriers des plus fidèles les accompagnaient. Ils avaient ordre tout d’abord de mettre le trésor en sûreté. Ensuite de lancer par le sans fil d’Iquitos, la déclaration d’Atahualpa II au monde civilisé quant à l’existence de son empire et ses désirs. Dès leur arrivée ils choisirent une maison se prêtant à leurs desseins. Là, dans la cave ils enfouirent une partie de l’or, n’en conservant qu’une quantité équivalente à 25 millions de francs pour les premiers frais. Puis Lucien et Don Manuel allèrent au bureau du télégraphe et examinèrent les lieux.

— Ce soir, dit Lucien, nous pénétrerons de force ici et baillonnerons le télégraphiste. Puis vous ferez le simulacre d’un vol. Pendant ce temps moi j’opérerai.

Tout se passa comme Lucien l’avait prévu et à 10 heures du soir, il lançait les dépêches suivantes :

Au monde civilisé. Moi, Atahualpa II, inca de l’empire du Soleil, descendant direct de Atahualpa, dernier inca du Pérou, fais savoir que mon empire comprend les territoires suivants : Toutes les contrées comprises entre la Cordillère des Andes et leurs ramifications au Brésil connues sous le nom de Sierra. Au nord sa frontière comprend tout le territoire en deçà du Maragnon et de l’Amazone. Au sud ses limites sont l’Océan Atlantique et le Pacifique jusqu’au détroit de Magellan. La Patagonie et l’Araucanie m’appartiennent y compris Puntas Arenas. Je donne un délai d’un an aux pays occupants pour les évacuer et me reconnaître comme souverain de ceux-ci.

Ensuite il lança les autres dépêches.

« Gobierno, Lima. Suite à ma dépêche fais savoir que consens en cas de reconnaissance immédiate à reculer mes frontières jusqu’au Jurua au Nord et Titicaca au Sud. En cas conflit avec A. B. C. devrez garantir neutralité bienveillante avec passage matériel guerre par Molledo. Cas désireriez attaquer Chili revendiquant provinces perdues en 1880 mets deux cents mille guerriers à votre disposition et cent millions comme prêt immédiat. Alahualpa II. Réponse par sans fil à Puno où ferai prendre dans quelques jours ».

La suivante était libellée ainsi :

Gobierno, La Paz. Suite dépêche précédente si consentez passage territoire bolivien pour attaquer Chili consens reculer frontières jusqu’au Madre de Dios. Cas voudriez attaquer Chili aiderai avec cinq cents mille guerriers pour obtention port Antofagasta sur Pacifique ou autre que choisiriez. Aide financière inconditionnelle. Réponse par sans fil à Puno où ferai prendre dans quelques jours ! Alahualpa II ».

La quatrième dépêche lancée fut :

Gobierno, Asuncion. (Paraguay) Si reconnaissez de suite et consentez passage matériel guerre par le Maldonado ferai prêt cinquante millions.

Cas désireriez attaquer Brésil revendiquant Matto Grosso mets trois cents mille guerriers à disposition. Réponse par sans fil à Puno où ferai prendre sous peu. Atahualpa II.

Ces opérations avaient pris un certain temps. Dès qu’il acheva Lucien se tourna vers Don Manuel et lui demanda d’amener l’employé du télégraphe.

— Monsieur, dit-il, vous êtes marié ?

— Non, dit l’employé, je suis célibataire. Je proviens de Lima où j’ai quelques parents éloignés.

— Vous-êtes donc libre de vos destinées ? demanda Lucien.

— Absolument répondit l’employé.

— Êtes-vous patriote ? Aimez-vous votre pays ?

— Comme de juste, fut la réponse, sinon je ne remplirais pas le poste que j’occupe.

— Eh bien, monsieur ce que nous venons de faire, est dans un but patriotique. C’est l’avenir d’une race qui est en jeu.

Voulez-vous être des nôtres ? Que devrai-je faire pour celà ? demanda l’employé. Nous mettre au courant de toutes les dépêches importantes qui passeront par votre fil.

Vous-êtes libre d’ébruiter l’attentat ou de vous taire s’il y a possibilité. Voici toujours 5000 francs (200 livres sterling) pour le cas où l’on vous inquiéterait.

En cas de danger lancez votre appel par sans fil nous viendrons à votre secours. De toutes façons si vous devriez fuir, une pirogue avec un soleil peint à l’avant attendra dans le port d’Iquitos jour et nuit et vous mettra en sûreté.

— J’accepte dit l’employé. Vous aurez la copie des dépêches qui passeront par ici. Vous pourrez les faire prendre quand vous voudrez.

Les hommes s’éloignèrent du bureau du télégraphe.

Le lendemain matin Don Manuel parvint à vendre sur place aux principaux négociants pour dix millions de francs de pépites d’or. Elles furent payées en traites sur l’Europe et les États-Unis pour les neuf dixièmes. Le restant en espèces.

— Il nous faudrait aller à Manaos vendre le reste, dit le cacique à Lucien. Prenons assez pour faire quarante millions encore dit ce dernier. Le lendemain matin ils quittèrent Iquitos accompagnés de Linda. En deux jours ils atteignirent Manaos car ils descendaient l’Amazone. Ils parvinrent à réaliser leurs quarante millions d’or ; au prix cédé le bénéfice était appréciable. Comme à Iquitos, ils furent réglés, un dixième en espèces, le reste en traites à vue sur les principales banques d’Europe et des États-Unis. À leur retour à Iquitos ils firent prendre la copie des dépêches passées par le sans fil. Il y en avait plusieurs. De leur contenu il s’en déduisait que l’A. B. C. c’est-à-dire l’Argentine, le Brésil et le Chili s’étaient mis d’accord pour opposer une résistance à outrance aux revendications d’Atahualpa II. Mais les trois pays dédaignaient d’y faire une réponse directe et attendraient son attaque avant d’y riposter. Du Pérou, de la Bolivie et du Paraguay on demandait une réunion de plénipotentiaires à Puno pour causer.

— Retournons à Cuzco, dit Lucien, nous discuterons cela là-bas avec l’inca. Après avoir laissé quinze hommes armés pour la garde du trésor ils se mirent en route pour Cuzco. Dès leur arrivée ils informèrent l’inca du résultat de leurs démarches.

— La guerre est inévitable, dit Lucien. Voyons maintenant comment nous allons nous y prendre pour vaincre.

Commençons par les pays amis. Il est probable que le Pérou, la Bolivie et le Paraguay marcheront pour nous. Les avantages que nous en tirerons sont : deux issues directes à la mer. Celle de l’Atlantique pour l’Europe et celle du Pacifique pour les États-Unis et le Japon. En outre ces pays obligeront le Chili à distraire 75 pour cent de son armée pour se défendre contre eux. Ce dernier pays aura donc besoin de l’aide de l’Argentine. Il faut à tout prix empêcher leur jonction. Commençons par faire détruire la ligne de chemin de fer qui les relie à travers les Andes ainsi que tous les ouvrages d’art. Soulevons la Patagonie et l’Araucanie. Empêchons tout secours par mer en plaçant des mines dans le détroit de Magellan. Il leur restera la voie du canal de Panama mais outre que les États-Unis peuvent interdire le passage de celui-ci aux navires de guerre étrangers, nous avons le Pérou qui possède une flotte de sous-marins respectable.

L’Argentine et le Chili peuvent être tenus en respect avec le quart de nos effectifs. Le Brésil peut lancer sur nous, peut-être un demi-million d’hommes, mais le Paraguay l’obligera à immobiliser au moins 125.000 de ceux-ci. Sa flotte ne lui servira de rien puisqu’à part l’Amazone aucun fleuve n’est accessible à des tonnages si grands.

Il n’aura que la ressource de l’air. Le pays de Santos Dumont est redoutable sous ce rapport mais le Pérou qui fut la patrie des aviateurs, Chavez le vainqueur des Alpes et Bielovucie, n’est pas à dédaigner non plus.

Nous devons donc nous garantir des attaques de l’air par le placement de canons spéciaux en haut des montagnes et dans les endroits dangereux.

À mon avis Don Manuel devrait partir pour le Japon. Là il pourra recruter des instructeurs pour nos indiens et des cadres d’officiers pour les commander.

Je propose de lui donner 25 millions pour l’achat de matériel, les frais de recrutement et autres. La meilleure voie pour lui sera l’Amazone jusqu’au Para. De là jusqu’à la Nouvelle Orléans, San Francisco et Yokohama.

Moi, je partirai vers l’Europe faire les achats de matériel nécessaire. Je prendrai les autres 25 millions. Le reste du trésor pourra être distribué entre le Pérou, la Bolivie et le Paraguay. Comme ils ont l’étalon d’or ils frapperont eux-mêmes la monnaie sans vendre à perte les pépites d’or. Passons maintenant à la guerre économique. Le Brésil en dehors du café, tire ses ressources des droits d’exportation sur le caoutchouc provenant des échanges avec les indiens. Ses récoltes de café, ses stocks de celui-ci sont gagés depuis longtemps quand il voulut stabiliser les cours en réglant l’exportation. Je propose donc d’interdire à tous nos sujets de vendre quoi que ce soit aux négociants et d’exporter tout par le Pérou, bien entendu si ce pays nous est favorable sinon par le Paraguay ou par le Sud.

De même pour l’Argentine. Tous les pâturages doivent être dévastés, les troupeaux dispersés, les récoltes du Chili détruites en soulevant en masse les travailleurs presque tous indiens.

En outre et pour nous créer de nouvelles ressources, je propose d’interdire que l’or charrié par les rivières soit vendu. Il faut le centraliser ici et constituer un nouveau trésor de guerre. Étant donné que nous pouvons lutter des années et que nos ennemis sont des pays neufs, sans richesse personnelle, nous les vaincrons à la longue.

— Je vais de nouveau convoquer le Conseil des Anciens, dit l’inca, je lui soumettrai tes propositions, mon fils. Je te dirai sa réponse aussitôt.

Les assistants sortirent. Atahualpa II resta seul. Peu après il faisait mander les membres du Conseil auxquels il soumit les propositions de Lucien. Elles furent acceptées d’enthousiasme.

Le lendemain matin Lucien et Linda accompagnés de Don Manuel partaient pour Puno. Ils y trouvèrent les délégués Péruviens, Boliviens et du Paraguay, en l’espèce le plénipotentiaire de ce pays à La Paz.

Après plusieurs entrevues un protocole fut signé qui donnait pleine satisfaction aux contractants. Les trois pays consentaient à faire cause commune avec l’inca. Dès que tous se quittèrent Don Manuel et sa suite retournèrent à Cuzco. Quelques jours après ils en repartaient pour Iquitos où ils s’embarquaient l’un pour le Para et le Japon, les deux autres pour l’Europe. Ils firent route commune vers le Brésil, puis le cacique changea de bateau. Les jeunes époux continuèrent leur route vers Lisbonne. Quant au trésor de guerre il retourna à Cuzco avec le télégraphiste du sans fil qui avait fini par se décider à y aller.

Aussitôt arrivés à Lisbonne, Lucien alla encaisser les chèques qu’il avait sur cette place. Ensuite il alla à Paris et à Londres toucher le restant. Quand tout fut liquidé il déposa le montant dans une banque de Bruxelles puis se rendit à Liège et un beau matin il se présenta chez son ami Jules à Wandre. Les Renkin habitaient toujours la même maison mais deux bébés étaient nés depuis le départ de Lucien. Leur joie fut immense en voyant Lucien.

— Comme tu es changé ! dit Jules, tu es devenu un autre homme, à ton avantage bien entendu.

Julie ne pouvait détacher ses yeux de Linda.

— Et vous avez trouvé cette jolie fille dans les pays sauvages ? demanda-t-elle.

— Oui, répondit Lucien, c’est la fille d’un des plus puissants monarques de la terre.

— Et que comptes-tu faire à présent ? demanda Jules.

— Mon ami, dit Lucien, je suis chargé d’une haute mission. Quand j’aurai fini je retournerai de nouveau dans mon pays d’adoption, peut-être pour toujours. Les jeunes époux restèrent toute la journée chez Jules puis le soir ils emmenèrent leurs amis à l’hôtel où ils étaient descendus. En les quittant Lucien leur dit : Liège sera mon quartier-général pendant plusieurs mois, sauf quand je devrai me déplacer pour quelques jours.

Peu de temps après il avait passé ses commandes un peu partout. 50.000 Mauser, dix millions de cartouches, mille mitrailleuses Wordenfeldt, chez Cockerill, avec les munitions. Il y en avait pour une vingtaine de millions. Ensuite il alla en Norvège où il parvint à acheter un vapeur pour un million de francs.

Par des annonces et agences il était parvenu à recruter un peu partout 400 aventuriers, anciens officiers la plupart, qui ne demandaient pas mieux que de sortir de la médiocrité où ils végétaient.

Dès que tout fut prêt il fit adresser le matériel à Ostende où le vapeur se trouvait. Comme les fabriques tout en sachant que c’était pour un pays d’outremer, savaient aussi que le matériel devait passer clandestinement, l’emballage fut fait de façon qu’on ignorât le contenu.

Il fut donc embarqué sans difficulté. Dès qu’il fut chargé le vapeur avec sa cargaison fila vers le Cap Horn ; Lucien comptait débarquer là, dans une anse déserte et remonter ensuite par terre ou le laisser sur place pour commencer les opérations en envahissant aussitôt le territoire qui sépare l’Argentine du Chili.

Il savait que de presque tous les indiens de l’empire du Soleil c’étaient les Araucans les plus intrépides.

Il s’aboucha avec le chef de la tribu et par l’entremise de Linda, il parvint à lui expliquer ce qu’il voulait. Celui-ci lui assura qu’endéans une quinzaine de jours il aurait pu concentrer cinquante mille guerriers qui commenceraient aussitôt l’instruction.

Laissant-là 200 mitrailleuses avec leurs munitions correspondantes ainsi que 40.000 fusils, il se dirigea vers Cuzco par voie de terre. Il avait laissé au préalable quatre millions de francs, suffisant pour une année de solde et frais des instructeurs. Il avait en outre fait monter une installation de télégraphie sans fil avec antenne de 200 mètres comme à Cuzco.

En cours de voyage il avait composé un code pour correspondre. Sous un aspect commercial il pouvait donner ou recevoir des nouvelles des opérations futures sans les dévoiler à autrui. Deux mois après il parvint à Cuzco avec vingt instructeurs des plus capables qu’il avait emmenés avec lui. L’inca lui annonça que Don Manuel de son côté avait engagé au Japon 200 officiers et 800 sous-officiers qui arriveraient sous peu à Mollendo avec 500 canons à tir rapide et leurs munitions correspondantes. En outre il avait remis au gouvernement péruvien les 100 millions promis, ainsi que les 50 à la Bolivie et les autres 50 au Paraguay.

Ces pays en avaient profité pour passer des commandes, aux États-Unis, de canons spéciaux, de canons à tir rapide, des fusils, mitrailleuses et munitions. La moitié de ces commandes était destinée à rester dans le pays, l’autre à la disposition de Atahualpa II. Pendant son absence l’inca était parvenu à réunir en outre 250 millions d’or en pépites pour cinquante millions de caoutchouc qui allait partir pour les États-Unis par Mollendo et San Francisco.

Lucien demanda au télégraphiste s’il avait pu capter des nouvelles intéressantes. Celui-ci lui dit que tout ce qu’il savait c’est que l’A. B. C. se préparait à entrer en campagne, après la saison des pluies ; c’est-à-dire dans trois mois. Le plan consistait comme l’avait prévu Lucien à faire la jonction des armées Chilienne et Argentine et de remonter vers le nord.

Le Brésil devait avancer parallèlement par le Matto Grosso pour opérer sa jonction et isoler le Paraguay.

— Avez-vous pu savoir les effectifs qu’ils mettraient en campagne ? demanda Lucien.

— Le Chili mettra 200.000 hommes à la disposition de l’Argentine dont 25.000 de cavalerie, 250 canons et 500 mitrailleuses. Puis il mettra 300.000 contre la Bolivie et le Pérou. L’Argentine enverra 300.000 hommes dont 50.000 de cavalerie, 250 canons et 1000 mitrailleuses vers le Chili. Puis 100.000 hommes et 500 mitrailleuses, sans canons, contre les Araucans. Pas de cavalerie sauf 20.000 bêtes de somme pour les charges et ravitaillement.

Le Brésil mettra 200.000 hommes contre le Paraguay et 800.000 contre l’empire du Soleil qui devront avancer parallèlement du nord au sud à partir de Manaos.

Pas de canons, rien que des mitrailleuses. Deux cents bateaux, torpilleurs et autres assureront le ravitaillement par eau.

— N’ont-ils pas parlé d’aéroplanes et dirigeables ? demanda Lucien.

— Oui, dit le télégraphiste, le Brésil mettra deux dirigeables : le Santos Dumont et le Rio de Janeiro. Puis cent avions. L’Argentine et le Chili pas de dirigeables mais 50 avions chacun.

— Bien, merci, dit Lucien en s’éloignant. Arrivé chez l’inca il commença à développer son plan de campagne.

— Je voudrai donner ordre aux Araucans d’avancer aussitôt et d’occuper les passes de la Cordillère, de s’y retrancher et d’empêcher la jonction chilienne et argentine. 50.000 hommes suffisent, car ces pays sont très accidentés.

Ensuite, au moment où ils seront engagés avec les Araucans, d’envahir le Chili avec les 500.000 hommes promis à la Bolivie et 100 à 150.000 que le Pérou et la Bolivie pourraient nous donner. Cette armée devrait avoir des canons et à cet effet j’y mettrai 230 des 500 bouches à feu qu’on va recevoir du Japon. Faites câbler aux États-Unis d’envoyer 500.000 fusils.

— Mais ils sont en route dit l’inca, ils arriveront d’un moment à l’autre.

— Tant mieux, dit Lucien. Faites alors commencer l’enrôlement de vos indiens dans les armées du Pérou et de la Bolivie. Nous avons trois mois de temps et il est probable que le Chili et l’Argentine n’ont pas non plus leurs hommes tous instruits.

Passez encore une commande d’un million de fusils et 2000 mitrailleuses dit Lucien. Ces armes serviront à l’armée du centre, celle qui fera face aux 800.000 Brésiliens. Les instructeurs d’ici pourront commencer à les familiariser avec les armes modernes.

Il n’y a rien qui presse car il s’écoulera bien six mois et plus avant que le moindre homme parvienne à vos frontières. L’armée que nous devons battre tout d’abord est celle des Argentins qui avancera vers le Chili. Nous disposons de 250 bouches à feu comme elle, de 800 mitrailleuses contre 1000 qu’elle alignera mais par contre elle devra en distraire une partie pour attaquer nos Araucans retranchés dans les Andes.

Il nous faudra 400.000 hommes lesquels ajoutés aux 100.000 du Paraguay formeront une armée de 500.000 qui égalisera les 300.000 Argentins et les 200.000 Brésiliens du Matto-Grosso. Avez-vous des armes pour ceux-là ?

— Oui, dit l’inca, le Paraguay a commandé 500.000 fusils, 250 canons et 500 mitrailleuses avec les 50 millions prêtés.

Ils seront là d’un moment à l’autre. Peut-être sont-ils déjà arrivés.

— Eh bien, dit Lucien, à votre place je ferai continuer le voyage de 250 canons avec leurs munitions et les Japonais jusqu’au Paraguay par eau. Puis je ferai avancer les recrues par terre. Dans un mois ils seront arrivés et deux mois d’instruction suffiront pour les mettre en état de commencer la campagne. Le seul point noir est représenté par les cadres. En supposant que les mille Japonais deviennent tous officiers nous aurons un officier pour 500 hommes. Mais les cadres de sous-officiers et caporaux où les trouver ? Je vais réfléchir à cela. Peu après, il relevait la tête. À Buenos Ayres, Montevideo et même au Brésil il y a une foule d’étrangers de toutes les nationalités qui tous plus ou moins ont servi dans leur pays. Par l’annonce d’une bonne prime d’engagement nous en trouverons des milliers. Peu après le sans fil qui, depuis quelques mois fonctionnait comme poste émetteur, lançait dans toutes les directions l’appel à des cadres pour l’armée de l’empire du Soleil. Une prime de 5000 francs par tête était versée. Les engagements devaient se faire à toutes les légations et consulats du Pérou à l’étranger. Peu de jours après parvenaient les résultats. Aux États-Unis il y avait eu 20.000 engagements, pour le Mexique et l’Amérique Centrale 2000, Venezuela, Colombie et Équateur 5000, à l’Uruguay 2000. Quant au Brésil et à l’Argentine on ne put savoir le résultat car les gouvernements interdirent de publier la nouvelle.

L inca demanda au Pérou de bien vouloir câbler par fil à ses représentants l’acceptation des engagements. En même temps il faisait un envoi d’or équivalent à cent millions pour les enrôlés qui devaient recevoir la moitié de la prime en embarquant, le reste à destination.

Tous devaient être rendus à destination endéans les six semaines. Ceux qui pouvaient partir par l’Atlantique devaient débarquer à Montevideo ou Ascencion. Les autres à Mollendo. Un mois après, Ascencion présentait un aspect bizarre. Partout ce n’étaient que des camps d’instruction et des logements pour soldats. On y parlait toutes sortes de langues. Mais pour les commandements le japonais ou le aïmara était de rigueur. Quelques semaines encore devaient s’écouler avant l’année fixée par Atahualpa II. Les premiers chocs ne s’étaient pas encore produits. Aucun acte d’hostilité n’avait été accompli. Mais ce que les Argentins et Chiliens ignoraient c’est que tous les ouvrages d’art du chemin de fer des Andes étaient minés puis reliés à des piles électriques qui au moment voulu feraient leur œuvre de destruction. Que tous les sentiers de la montagne étaient surveillés. Que dans les huttes des indiens se cachaient des mitrailleuses et des armes. Tout cela avait été accompli sans bruit avec cette ruse qui caractérise les indiens.

Ils étaient là 50.000 hommes dont une partie armés de flèches empoisonnées, aux aguets, prêts à défendre coûte que coûte le passage de l’ennemi.

Ils étaient un contre dix mais ils étaient de taille à vaincre. Certes quel effet pouvait produire l’artillerie contre ces parois étroites de granit dont chaque anfractuosité cachait des fusils et des mitrailleuses ?

Quant aux 100.000 hommes qui avanceraient vers la Patagonie, Lucien n’avait même pas voulu s’en occuper ; ils étaient perdus d’avance.

Outre qu’il pouvait à tout moment leur couper les communications avec ses Araucans placés dans les Andes, il savait qu’ils trouveraient des centaines de mille indiens prêts à les combattre. Sa tactique était double. Il voulait livrer bataille rangée dans les plaines du Grand Chaco aux Argentins et au Matto Grosso aux Brésiliens, mais il voulait d’un autre côté faire une guerre de gueirilles et d’embûches en Patagonie et dans le bassin de l’Amazone. Son plan consistait en ceci : Faire battre le Chili par l’armée envahissante du Pérou et de la Bolivie grossie de ses guerriers, empêcher la jonction de l’armée du Chili qui voulait franchir les Andes. Il savait que ses Araucans tiendraient plusieurs mois. L’armée qui les combattrait devrait donc finalement se replier au secours de l’autre armée aux prises avec un ennemi double en nombre. Alors lancer ses Araucans vers l’armée de 100.000 Argentins pour les massacrer par derrière.

Pendant ce temps avec ses 500.000 hommes il pouvait battre les 300.000 Argentins. Se jetant ensuite sur les 200.000 Brésiliens du Matto Grosso il pénétrait au Brésil et menaçait l’armée du centre.

Ou bien celle-ci avançait quand même et lui à ses trousses, ou elle reculait pour faire face à son invasion.

Même en lui faisant face elle était inférieure en nombre car avant qu’elle n’arrivât, par terre et à pied, à recevoir des renforts de l’armée du nord opérant vers Manaos, il pouvait recevoir des renforts plus considérables. Tel était le plan grandiose de Lucien. Il l’avait soumis aux officiers japonais qui l’avaient trouvé conforme à leur tactique.

Un seul point noir à l’horizon : Que feraient les avions ? Pour s’en garantir il avait avec lui plusieurs batteries de canons spéciaux. Puis le Pérou lui avait envoyé 50 avions avec leurs pilotes respectifs car ce pays en avait besoin d’autant, pour l’armée opérant chez les Chiliens.

La Bolivie en avait 25 aussi mais elle les gardait pour son armée. À la hâte il en avait commandé 100 de plus en Europe qui lui arriveraient dans un mois.

Pendant ce temps les candidats s’entraînaient. Les jours se passaient. L’échéance fatale approchait.

Le heurt formidable allait bientôt se produire : une guerre comme jamais le monde n’en avait vue de pareille ; vraie boucherie car il n’y avait même pas de service sanitaire, sauf quelques médecins et sœurs de charité qui avaient demandé à suivre les opérations et qui avaient à la hâte recueilli des fonds pour former une ambulance. Trois jours avant l’échéance, arriva une dépêche du Président de la République des États-Unis ainsi conçue :

Monsieur Lucien Rondia, Ascension.

En voire qualité de gendre de l’inca Atahualpa II ne pourriez-vous obtenir de celui-ci une prolongation du délai fixé par lui pour la reconnaissance de son empire et de ses droits ? Avant d’en appeler aux armes ne voudrait-il pas qu’une commission fût nommée qui, sous mes auspices, tâcherait d’aplanir le conflit surgi ? Nul plus que moi n’apprécie les êtres de sa race et serai très heureux de pouvoir le lui démontrer. Dans le cas où ma demande de médiation n’était pas agréée je tiens à vous dire qu’il me serait impossible de vous accepter comme belligérant pour la fourniture d’armes et de matériel de guerre.

Mes principes humanitaires m’interdisent de prêter un appui même indirect à cette lutte fratricide et sans merci qui va s’engager.

Pour votre gouverne je fais la même proposition à l’A. B. C. Veuillez m’accuser réception de la présente.

Lucien sourit en lisant ce télégramme. Le voila bien le caractère yankee. Les affaires d’abord. Il a attendu que toutes les fournitures fussent faites pour m’offrir sa médiation ! Je vais lui télégraphier.

Monsieur le Président de la République des États-Unis
Maison Blanche. Washington.

Je reçois votre télégramme et m’empresse de le transmettre à l’inca Atahualpa II. J’attendrai sa réponse avant de commencer les hostilités.

Voudriez-vous avoir l’obligeance de me donner connaissance de la réponse de l’A. B. C. ? Peut-être par elle pourrait-on arriver à un accord pacifique que je souhaite de tout cœur croyez-le bien.

Ensuite il transmit intégralement le texte du Président de la République des États-Unis en y ajoutant ces seuls mots : « Vous êtes le maître, décidez ».

Le lendemain arriva la réponse d’Atahualpa II. « Accepte médiation. Consens à attendre un mois les propositions de l’A. B. C. ».

Il transmit le télégramme à Washington. Puis il attendit patiemment. Les semaines s’écoulaient sans nouvelles. L’A. B. C. consentirait-il à négocier ? Tout à coup parvint la nouvelle que les Chiliens avaient voulu forcer le passage des Andes en grand nombre et commencer les hostilités. Lucien donna ordre de faire exploser les mines et de détruire la voie ferrée des Andes.

Le lendemain, il reçut la nouvelle de l’exécution de ses ordres. L’immense armée s’ébranla vers le Grand Chaco à la rencontre des Argentins.

Qu’allait-il advenir ?