Chronique de la quinzaine - 31 août 1867

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Retour à la liste
Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire - 31 août 1867
Revue des Deux Mondes2e période, tome 71 (pp. 234-248).
Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire - 31 août 1867

Chronique n° 849
31 août 1867


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août 1867.

Nous avons en quinze jours assisté à deux spectacles intéressans, l’entrevue de Salzbourg et le voyage de l’empereur dans le nord de la France. On sait quel est l’état moral du public français vis-à-vis des nouveaux problèmes politiques postés en Europe depuis un an ; c’est une ignorance inquiète, une fatigue des esprits tendus à la divination de déplaisantes, énigmes, une inertie défiante qui impose un ralentissement fâcheux aux affaires de commerce et d’industrie. Que veut l’empereur ? que fait-il ? que prépare-t-il ? voilà l’interrogation qui remplit le for intérieur du suffrage universel. La curiosité sur ce point n’est pas moins aiguë au dehors : les étrangers, eux aussi, tournent vers l’empereur des regards anxieux ; ils apprennent par une expérience positive que, lorsque la politique extérieure de la France n’est point le résultat et l’expression de délibérations nationales pratiquées au grand jour, lorsque cette politique est l’œuvre mystérieuse d’une autorité personnelle qui reste maîtresse absolue de ses conceptions et de ses résolutions, toute l’Europe éprouve le contre-coup de l’institution qui régit la France. Pressentir les desseins et l’action future de la politique française, c’est le grand intérêt du moment parmi nous et en Europe. Deux circonstances semblaient devoir répandre des lumières sur ce point obscur, c’était la grande démarche de Salzbourg et le voyage de Flandre fournissant à l’empereur l’occasion de quelque déclaration publique retentissante.

La rencontre des souverains a été antérieure au voyage dans les départemens du nord. Cependant les résultats de Salzbourg demeurent encore enveloppés de mystère, tandis, que l’impression produite par les harangues d’Arras, de Lille et d’Amiens est dans sa première fraîcheur et fournit une matière réelle aux réflexions du public. Un certain ton de mélancolie régnait dans les deux premiers discours : on y a vivement relevé les allusions aux revers passagers essuyés récemment par notre politique, aux « points noirs » qui assombriraient l’horizon. Des trois manifestations de la pensée impériale, c’est la dernière, celle d’Amiens, qui est la plus importante et la plus remarquable. L’empereur y a reconnu avec une égale franchise les difficultés que sa politique a rencontrées. Il n’a point marchandé la qualification « d’insuccès » à notre entreprise sur le Mexique ; il n’a pas hésité à joindre à la série de mécomptes commencée par notre politique au-delà de l’Océan « les événemens qui se sont accomplis en Allemagne. » Il n’a point dissimulé, et c’est de sa part fort aimable, car la réalisation de sa promesse dépend exclusivement de lui, « l’espoir de voir des institutions plus libérales s’introduire paisiblement dans les mœurs publiques. » Il a montré que la « stagnation momentanée des transactions commerciales » n’échappait point à sa sollicitude. Sous l’impression des échecs récens, il a réveillé, non sans bonne grâce, le souvenir des accidens passés et a signalé dans le séjour de six ans qu’il fit autrefois à Ham la preuve que « le malheur est une bonne école pour apprendre à supporter le fardeau de la puissance et à éviter les écueils de la fortune. » Enfin il a prononcé ce mot magique de paix, dont on avait constaté l’absence avec effroi dans les deux premières harangues, il a constaté que le pays « compte sur le maintien de la paix. » Le voyage de Flandre nous laisse donc sous l’aveu que l’expédition du Mexique et les événemens d’Allemagne ont été des insuccès, mais que nous pouvons, profitant de l’école du malheur, compter sur la paix et espérer dans la liberté.

Les discours impériaux sont des monologues, et il manque aux idées sommaires qu’ils expriment d’être ventilées par la contradiction. Il y a eu d’ailleurs dans leurs assertions, depuis quelque temps, des variations trop fortes pour qu’on se soumette à y reconnaître les conditions de la certitude et de l’infaillibilité. Qui comparerait le discours d’Auxerre de l’année dernière aux harangues de cette année verrait un curieux contraste ! Il faut donc rapprocher les déclarations impériales des faits auxquels elles se rapportent. L’intérêt qu’elles présentent est surtout de faire connaître les dispositions avec lesquelles la pensée impériale aborde les situations qui sont devant nous.

L’entrevue de Salzbourg, quelle que soit l’interprétation qu’on en donnera dans les documens ostensibles de la politique officielle, est le fait actuel le plus caractéristique de la situation européenne. On pourra assigner pour principale cause à cette démarche la nécessité d’une courtoisie douloureuse, l’échange des condoléances inspirées par la fin tragique de l’empereur Maximilien. Au-dessus de l’effusion des sentimens personnels planent en ce moment les conformités d’intérêt politique qui peuvent unir la France et l’Autriche. Malgré tout ce qui a été dit sur la marche historique des grandes agglomérations nationales et sur la liberté des alliances qui nous est ouverte, il est clair que les conditions du droit public ont été gravement altérées par les derniers événemens, et il est visible qu’il n’y aura plus de sécurité sur le continent européen tant qu’un nouveau droit public ne sera point fixé. Quand on considère les résultats des événemens d’Allemagne, il faut bien se demander si le traité de Prague n’a pas les caractères d’une trêve, ou s’il possède les conditions d’une paix définitive qui fixe d’une façon satisfaisante et durable les rapports réciproques de la Prusse avec l’Allemagne, de la Prusse avec la France et l’Autriche. Le traité de Prague est manifestement une œuvre inachevée et qui poursuit son développement. Il n’est pas vieux d’une année, et l’on peut voir déjà combien il a dépassé ses limites au profit de la politique prussienne. La politique française croyait avoir tracé ces limites par les bases de médiation de Nikolsbourg. La digue diplomatique a été débordée, elle a éclaté de toute parti les situations respectives sont devenues très différentes de ce qu’elles étaient le lendemain du traité de Prague. Le cabinet des Tuileries acquiesçait à Nikolsbourg à la division de l’Allemagne en trois groupes politiques et militaires ; c’est ainsi que dans la circulaire de M. de La Valette on faisait valoir, il y a un an, au prétendu avantage de la France les effets de la dissolution de l’ancienne confédération germanique ; c’est ainsi que M. Rouher, il y a six mois, rappelait le même argument en l’illustrant de l’apologue des trois tronçons. La Prusse a eu bientôt franchi les barrières qu’on croyait lui avoir opposées. Elle a fait par ses traités prompts et secrets l’union militaire avec les états du sud. Les esprits vagues et irréfléchis n’ont vu dans ce travail de la Prusse sur les états du sud que les effets d’une ambition générale et connue. Au point de vue politique, au point de vue militaire, la solidarité de guerre établie entre la Prusse et l’Allemagne méridionale apportait aux choses un changement énorme au détriment de la France. L’intérêt politique et militaire d’un grand pays comme le nôtre est un objet précis, positif, pratique, qu’on ne peut laisser déjouer avec insouciance par des sophismes mis en avant au nom de l’ambition égoïste et impatiente d’une puissance étrangère. L’établissement militaire de l’Allemagne sur la rive gauloise du Rhin a pour nous, Français, un caractère très différent, suivant que ses forteresses sont, comme dans l’ancien système, aux mains d’une confédération organisée pour la défensive et privée de puissance d’agression, ou appartiennent, comme cela devait être avec l’Allemagne à trois tronçons, à de petits états impuissans à nous attaquer, ou bien sont livrées par une alliance militaire permanente de leurs faibles possesseurs à une puissance qui concentre en elle des forces de guerre de premier ordre. C’est évidemment cette série de forteresses situées sur la rive gauche du Rhin qui irritait l’empereur, quand il dénonçait dans les discours d’Auxerre les traités de 1815, et pourtant elles ne pouvaient point alors être de grand usage contre nous à la confédération germanique. Elles nous humilieraient et nous menaceraient, bien davantage au contraire, si, étant en querelle avec la Prusse, celle-ci, par ses traités avec la Hesse, Bade et la Bavière, en pouvait avoir la possession immédiate. La sécurité permanente de la France est ici en jeu. On voit par cet exemple saisissant comment, par son travail intérieur en Allemagne, la Prusse pourrait étendre et envenimer contre nous les effets du traité de Prague, si nous n’en exigions point l’exécution stricte. La question des forteresses de la rive gauche du Rhin est identique à ce qu’a été pour nous la question du Luxembourg.

Si les empiétemens de la Prusse au-delà du traité de Prague sont pour nous une chose grave et que nous ne pourrions pas tolérer sans déchéance, le péril des tendances prussiennes est bien plus menaçant encore pour l’Autriche. L’indépendance apparente des états du sud est le seul support possible de la portion allemande de l’empire autrichien. Que les états du sud se laissent absorber peu à peu par la Prusse, et l’Autriche allemande reste en l’air et n’a plus qu’à se dissoudre dans le foyer commun de l’unité germanique. Mais la malheureuse Autriche n’est pas seulement ruinée par le travail prussien en Allemagne ; elle a un autre ennemi tenace et corrosif dans le gouvernement russe, dans le panslavisme, dans l’agitation entretenue parmi les populations chrétiennes de la Turquie d’Europe par l’esprit moscovite. L’Autriche est donc menacée et attaquée de deux côtés à la fois. Une chose augmente l’intérêt dramatique de cette situation violente de l’Autriche, c’est l’alliance maintenant séculaire, alliance étroite, intime, rendue indissoluble par la complicité dans l’oppression de la Pologne, qui unit les gouvernemens de Prusse et de Russie. S’il n’y avait pas de France en Europe, comment pourrait faire l’Autriche pour échapper à l’étreinte des deux colosses ? Si l’Autriche finissait par se dissoudre, quel repos, quelle sécurité, quel honneur, resteraient-ils à la France en face de ces deux puissances maîtresses du nord et de l’orient ? La circonstance est pressante ; au milieu des surprises rapides dont notre époque est troublée, elle pourrait devenir terrible. Puisque de pareilles perspectives sortent des faits toutes seules, comment les sollicitudes les plus intenses du patriotisme ne seraient-elles point émues ? Comment ceux qui ont charge de la conduite des événemens en France et en Autriche s’oublieraient-ils dans des amusemens frivoles et une sceptique insouciance ? Les cabinets de Vienne et de Paris vont expédier des circulaires à leurs agens diplomatiques pour leur donner la consigne sur le langage à tenir et l’attitude à prendre à propos de l’entrevue de Salzbourg. Nous ignorons les insinuations qu’on pourra se permettre dans ces documens. Nous sommes certains qu’on n’aura garde de montrer les choses sous l’aspect dramatique qu’elles ont à nos yeux ; mais nous ne croirions point être téméraires en avançant qu’il est impossible que les interlocuteurs impériaux n’aient point sondé dans ses profondeurs la réalité devant laquelle les événemens les ont placés.

Il ne serait ni facile ni opportun d’aborder avec des plans artificiels et systématiquement arrangés les situations où apparaissent les causes d’un antagonisme aussi vaste. L’essentiel est d’entrer dans l’action avec des résolutions bien arrêtées sur la limite de tolérance qu’on accordera à l’adversaire, de porter aux affaires une application énergique et persévérante, de se préparer à être fort quand l’occasion viendra. La tâche de la France et de l’Autriche, si elles marchent ensemble, sera naturellement d’abord la défensive, ce qui permet de garder dans les transactions ou dans les polémiques de diplomatie l’attitude et le langage pacifiques. Nous sommes convaincus pour notre compte que, tandis que les choses resteront dans la région des discussions, ce serait pour la France un avantagé moral décisif de posséder la liberté, non celle de tolérance et d’espérance, mais la liberté avec ses garanties, par laquelle l’âme des grandes nations vit, se manifeste et se prépare aux grandes actions. On jugera du patriotisme de notre gouvernement par son action envers les libertés publiques, par le concours qu’il prêtera pour élever la préparation morale du pays au niveau des intérêts patriotiques mis en jeu. Il faut éviter de se tromper à la frivolité des surfaces ; il faut bien que l’on sache dans le gouvernement et en Europe que chez les meilleurs citoyens de France la fibre patriotique est vivement, douloureusement remuée. Les plus libéraux, les plus pacifiques, les plus sincèrement dévoués au progrès populaire, commencent à sentir et à prêcher avec une mâle conviction les devoirs du patriotisme le plus rigoureux, le plus positif, le plus exclusif. Ceux qui en ce moment taquinent la France et la bravent la prennent pour un peuple cosmopolite, excellant à exercer l’hospitalité d’une exposition universelle. On aura bientôt fait de nous rapprendre les exigences et les passions du juste égoïsme national. Il a paru depuis quelque temps des publications remarquables, symptôme d’un mouvement d’idées qui grandit, se fortifie et s’exalte. L’académie couronnait, il y a peu de temps encore, le livre de M. Théophile Lavallée sur nos frontières naturelles ; nous citions, il y a quinze jours, un vigoureux écrit de M. de Jouvencel, où, sous ce titre, le droit des Gaules, et par des raisons qui ne peuvent être contredites en France, l’auteur revendiquait la restitution ou l’achèvement de la vieille et permanente géographie politique de notre patrie. Un livre plus important est celui de M. Marc Dufraisse : l’Histoire du droit de paix et de guerre de 1789 à 1815. L’énergie du sentiment patriotique de notre ère révolutionnaire est toute vivante dans ce volume. Le cri du patriotisme blessé y prend parfois un accent trop désespéré ; mais quels enseignemens irréfutables que ceux que M. Dufraisse tire des débats de nos immortelles assemblées révolutionnaires comparés aux événemens de la carrière de Napoléon ! Avec le droit de guerre ou de paix réservé aux représentans du peuple, on ne se borne point à sauver l’indépendance nationale ; par des traités opportuns et habilement modérés, on accroît le territoire de la France, et on obtient légitimement la frontière du Rhin. Avec le despotisme d’un seul et encore d’un génie, on a les guerres d’ambition, d’usurpation, de conquête, de caprice ; on rompt arbitrairement dans les temps prospères les paix glorieuses, on repousse dans les revers les paix honorables et sensées, et on finit par abandonner deux fois la France à la flétrissure de l’invasion étrangère. La leçon est d’hier ; elle fut accablante. Sous la lumière des circonstances où nous sommes, elle reprend une autorité saisissante. Il ne devrait point être permis dans la civilisation moderne qu’une nation fût entraînée à une guerre par la volonté d’un seul, que sa participation à la résolution de guerre ou de paix ne lui fût pas demandée d’avance, alors que la question restait entière et que la politique possédait encore intacte sa liberté d’action. L’empereur n’aurait point à regretter les revers qu’il a aujourd’hui le loyal bon goût de ne point dissimuler, si la France avait pu, avant que les choses fussent engagées, être consultée sur l’entreprise du Mexique et la transformation de l’Allemagne. On aurait écarté la pensée de fonder un empire au Mexique, on se fût bien gardé de prêter à la Prusse l’alliance de l’Italie, doublée de notre neutralité attentive. Qu’on suppose que, par un accord général et simultané, le droit de guerre et de paix fût abandonné par les souverains dans tous les états européens, et qu’on se demande si après une abdication si humaine il resterait des chances de guerre.

Quoique les circonstances et des coïncidences manifestes d’intérêt rapprochent aujourd’hui la France de l’Autriche, nous faisons des vœux sincères pour que les événemens ne produisent point la nécessité d’une alliance active des deux puissances. L’alliance autrichienne n’est point un fait nouveau dans notre histoire et ne nous a jamais porté bonheur. Nous ne parlons point de celle que Napoléon improvisa avec sa brusquerie ordinaire, et qu’il poussa jusqu’à l’union des familles. Le présent rappellerait plutôt les analogies du XVIIIe siècle, — après l’étourderie sénile de Fleury, mystifié par Frédéric II, la résolution étroite et inflexible de Louis XV d’être et de rester l’allié de la cour de Vienne. Ce fut une idée fixe de ce monarque dans la seconde moitié de son règne. Louis XV eut une autre idée fixe qui pourrait reprendre encore de la puissance dans notre époque, si l’Autriche avait un tempérament énergique, et si nous avions à soutenir une lutte contre la Prusse unie à la Russie. Louis XV eut la préoccupation constante des périls de la Pologne ; ce fut la question de son règne à laquelle il s’intéressa le plus. Tout le monde sait aujourd’hui qu’elle fut pendant vingt-cinq ans l’objet constant de sa diplomatie secrète ; mais l’alliance de la cour de Vienne ne lui fut d’aucun secours pour le salut de la Pologne. La participation de l’Autriche au partage fut au contraire le commencement de la série des fautes qui ont affaibli la maison de Habsbourg. Aujourd’hui comme au XVIIIe siècle, une alliance de simple coquetterie entre Paris et Vienne serait énervante et décevante. Il faut se souvenir de nos fautes du XVIIIe siècle afin de ne point les recommencer. Les inquiétudes entretenues par l’état politique général de l’Europe détournent l’attention des intérêts de la politique intérieure. C’est là pourtant qu’il faudrait revenir afin de restaurer chez nous la vie publique. Toujours occupé de saisir les imaginations par des mesures générales, même en matière d’intérêts matériels, le gouvernement vient de mettre à l’ordre du jour un projet d’achèvement des chemins vicinaux. Certes la multiplication des voies de communication est un intérêt constant et de premier ordre. Les moyens financiers d’exécution sont la grande affaire. L’empereur a fait du plan financier conçu pour achever en peu d’années nos chemins vicinaux l’objet d’une lettre adressée au ministre de l’intérieur. Ce plan, pour un grand nombre de communes et de départemens, n’avancera pas beaucoup les choses. Au demeurant, sauf une petite allocation de l’état échelonnée sur quelques années, les dépenses retomberont sur les communes et les départemens. Toutes les communes, tous les départemens, ne sont cependant point dans des situations identiques sous le rapport des ressources. Les régions où la construction des chemins vicinaux est en retard sont justement celles où les ressources manquent. Pour couvrir la dépense, il faudra élever le maximum des centimes additionnels que les départemens et les communes sont autorisés à s’imposer. On a imaginé une nouvelle sorte d’institution de crédit pour avancer aux localités les sommes dont elles auront besoin et qu’elles amortiront en trente années avec le produit des centimes nouvellement ajoutés à leurs contributions. L’état eût pu, ce nous semble, organiser ce concours de crédit sous une forme moins onéreuse. La caisse des chemins vicinaux doit émettre des obligations trentenaires garanties par lui. Les obligations trentenaires sont le moins favorable des moyens de crédit dont il puisse disposer. D’ailleurs, dans la situation actuelle des choses, la caisse des dépôts et consignations fait déjà les prêts aux communes. On ne voit pas qu’à côté de cette caisse, dont les ressources considérables sont alimentées en partie par les fonds des communes, il fût nécessaire d’élever une institution nouvelle. Peut-être, dans un moment de stagnation des affaires et de diminution des profits du travail, n’était-il pas bien opportun d’envelopper dans une mesure générale des départemens et des communes à qui ne sourira nullement une dépense accompagnée d’une augmentation d’impôts.

La question financière devient en Autriche l’affaire urgente. Il y a d’abord à faire entre les deux parties des états autrichiens, la Hongrie et les provinces qui en sont séparées par la Leitha, le partage des charges de l’empire. Des députations représentant les deux aggrégations délibèrent pour fixer entre elles la proportion des charges. Les Hongrois, à qui on demande plus de trente pour cent de la somme totale, n’en veulent donner que vingt-cinq pour cent. Peut-être les représentans des provinces sont-ils un peu jaloux des Hongrois, et veulent-ils faire payer à la Hongrie quelque chose pour les privilèges dont elle jouit. Cette petite querelle de ménage ne retardera pas longtemps, nous l’espérons, la conclusion d’arrangemens financiers entre les deux parties de la monarchie autrichienne. Le budget général de M. de Becke viendra ensuite. On prétend que le budget autrichien se soldera par un déficit de cent millions de florins. Une pareille pénurie suffirait seule pour conseiller la prudence à l’Autriche, dans la direction de sa politique. Le repos de la paix et l’usage des nouvelles libertés publiques répareront sans doute les effets de cette détresse financière. La Hongrie, qui est satisfaite politiquement, a l’air de vouloir s’appliquer de bon cœur au progrès économique. Des sociétés s’y fondent avec facilité pour l’établissement d’utiles institutions de banque et la construction de voies ferrées. La récolte des céréales y a été magnifique cette année et donne lieu à des exportations considérables et lucratives. Les Hongrois sont enchantés au surplus de l’application consciencieuse et de la loyauté avec lesquelles leur roi remplit ses devoirs constitutionnels. On dit que le roi de Hongrie montre une remarquable aptitude pour le travail et témoigne dans le conseil d’une déférence pleine de sincérité aux avis de ses ministres. Il y a du côté de la Hongrie comme une lueur souriante dont le reflet effleure la figure de François-Joseph depuis qu’il s’est abrité sous la couronne de saint Etienne aux applaudissemens d’un peuple réconcilié.

La politique en Italie est traînante comme partout. Garibaldi rôde toujours vers la frontière de l’état romain ; mais on ne lui fait aucun signe de Rome même. On dirait que les Romains se résignent à leur sort et ne veulent point recevoir l’affranchissement du dehors. La légion d’Antibes, la lettre du maréchal Niel, le problème de savoir si le gouvernement italien à fait à Paris des représentations sur cette lettre et quelle réponse aurait été donnée par la France aux remontrances italiennes, tout cela n’excite plus guère la curiosité. M. Rattazzi paraît s’adonner tout entier à l’opération fondée sur les biens ecclésiastiques. L’émission des obligations qui seront la représentation et le titre d’échange du domaine clérical va être bientôt commencée. La Banque de Florence, en se procurant une somme d’or modérée, pourra étendre la circulation de ses billets et seconder la souscription des obligations ecclésiastiques. Il s’ensuivra probablement une dépréciation du change, et on passera ainsi quelques mois. L’expédient ne serait point fâcheux, s’il devait servir de transition à la réalisation d’un système régulier et équilibré. Le malheur, c’est qu’au bout il n’y a ni système ni principes. Quand le produit de la première émission des bons ecclésiastiques aura été dépensé, on se trouvera, après avoir usé une importante ressource, dans le même état qu’aujourd’hui, avec un écart énorme entre la recette régulière et la dépense forcée. Un ministre plus prévoyant que M. Rattazzi et plus soigneux d’assurer l’ordre et l’exactitude dans l’administration des finances italiens n’eût point appliqué la ressource extraordinaire sans établir la certitude d’un accroissement du revenu des impôts. On estime qu’il faudra et qu’on pourrait déjà par des taxes nouvelles, rudes sans doute, mais supportables obtenir une augmentation de 100 millions pour le revenu de l’Italie. Le budget ordinaire étant ainsi renforcé, on eût comblé avec le produit des biens du clergé les déficits antérieurs sans appréhension de déficits futurs. Aujourd’hui au contraire, en se servant de la réalisation des propriétés ecclésiastiques pour faire face aux besoins journaliers, en omettant de préparer l’augmentation du revenu ordinaire, on marche les yeux ouverts à une impuissance radicale. Pour consentir à faire ainsi en matière de finances de la politique au jour le jour, M. Rattazzi doit être doué d’un bien rare et insouciant optimisme. Les circonstances où l’Italie est aujourd’hui placée demanderaient plus d’application chez ceux qui la gouvernent et récompenseraient d’ailleurs cette application par des facilités qui n’avaient été encore à la disposition d’aucun cabinet italien. Le devoir de l’application est pressant pour les gouvernans italiens, car leur pays a des dettes considérables et urgentes. La facilité de régler la situation financière est plus grande qu’autrefois, car il n’y a plus d’inconnu dans les frais d’établissement de l’unité nationale ; le chiffre du déficit est arrêté, il n’y a plus qu’à le couvrir par des réalisations de ressources et à en prévenir le retour par la diminution possible des dépenses et un accroissement certain de revenu. M. Rattazzi aurait dû faire servir la majorité qui s’est formée autour de lui à la solution immédiate et non à l’ajournement par temporisation du problème financier de l’Italie.

Les maladies qui dominent dans ce qu’on pourrait appeler l’hôpital de la politique européenne sont les maux de langueur, les plaies paresseuses et inguérissables. Sur plusieurs points, le mal et la douleur se trahissent par des agitations partielles, par de lents soubresauts ; mais la maladie n’est pas assez énergique pour s’épuiser dans une crise ardente ou pour emporter le patient. L’Espagne ne révèle-t-elle pas son malaise de cette façon par de petites insurrections locales sans portée avouée et sans nom, et par les rigueurs de son gouvernement impuissantes à fonder l’ordre régulier ? Les agitations des populations chrétiennes de la Turquie d’Europe, ostensiblement fomentées d’ailleurs par des propagandes ambitieuses, sont un cas pathologique du même genre. Elles sont la conséquence d’une lésion dont le malade ne peut se guérir, et qui ne peut tuer le malade. L’heureux effet d’une entente active de l’Autriche et de la France s’accommodant au bon sens et à la rectitude de la politique anglaise serait peut-être de calmer par des moyens sains et honnêtes la fermentation du détritus des races orientales. Il faudrait qu’il fût établi par les manifestations positives des grandes puissances qui prendraient une bonne fois la tutelle des races chrétiennes orientales et obtiendraient pour elles de légitimes satisfactions que nous ne souffririons point leur docilité aux excitations des propagandes russes. On devrait en effet se garder des déviations de patriotisme dont quelques braves gens nous donnent le spectacle au sujet de la question d’Orient. Il est d’un intérêt palpable pour la France que l’Orient ne soit point livré à l’influence russe et à des luttes sanglantes. Ceux qui chez nous encouragent l’anarchie des soulèvemens chrétiens contre la Turquie nuisent, sans qu’ils aient l’air de s’en douter, à un intérêt français de premier ordre et jouent la partie de nos ennemis. Les chrétiens orientaux ne méritent pas les sympathies enthousiastes que quelques-uns leur témoignent, et il y a peut-être un fanatisme qui ne devrait point être de notre siècle dans la politique déclamatoire qui ne craint pas de demander ou l’extermination ou l’expulsion en masse de plusieurs millions de Turcs établis en Europe. Aux efforts de dissolution qui s’acharnent sur l’Orient, la France, l’Autriche, l’Angleterre, devraient opposer une politique concertée et forte.

Pour faire en politique un voyage de santé, il faut aller en Amérique. Les formes de gouvernement et les luttes de partis produisent aux États-Unis des accidens bien faits pour scandaliser les têtes sages et disciplinées de notre hémisphère. Un président qui travaille à contrecarrer le parti qui l’avait porté au pouvoir, un chef de pouvoir exécutif en lutte avec les assemblées délibérantes, les attaquant sans cesse et constamment réduit par elles à l’impuissance, ces façons bourrues et violentes dans les rapports de l’exécutif et du pouvoir représentatif, si étranges qu’elles puissent paraître aux Européens, ont un air de force saine et sont l’intéressante parade d’un peuple plein de sève. La lutte que le président Johnson et le congrès avec sa majorité radicale soutiennent l’un contre l’autre a des péripéties qui éclatent même dans l’intervalle des sessions. On se souvient que le congrès a renversé les projets de reconstruction que Johnson avait conçus en faveur des états du sud qui avaient tenté la rupture de l’union par la guerre civile. Ces projets, trop favorables aux états du sud, n’assuraient point une suffisante garantie à la cause de l’Union américaine. Furieux de la résistance du congrès, Johnson employa contre les actes du sénat et de la chambre toutes les prérogatives du pouvoir exécutif. Il opposa son veto à toutes les mesures touchant à la reconstruction du sud adoptées par le congrès ; mais aux États-Unis le chef du pouvoir n’a qu’un veto suspensif qui tombe devant une certaine proportion des voix de la majorité dans les chambres. Les veto du chef de l’exécutif échouèrent presque tous contre l’inflexible ténacité de la majorité radicale du congrès. La supériorité du pouvoir législatif sur le pouvoir exécutif fut établie d’une façon irréfragable. Depuis les vacances du congrès, Johnson a cherché ailleurs ses moyens de vengeance contre les radicaux. Il a exclu de leurs emplois plusieurs fonctionnaires élevés, militaires ou civils. Il a demandé d’abord sa démission à M. Stanton, le ministre de la guerre de M. Lincoln. M. Stanton répondit par un refus, et il fut destitué après une délibération du cabinet. Le congrès s’était bien douté des représailles que Johnson voudrait exercer sur les grands fonctionnaires d’origine radicale et il avait promulgué une loi qui interdisait au président de destituer les ministres nommés par lui. M. Stanton eût été couvert par cette loi, s’il eût été appelé au ministère par M. Johnson ; mais sa nomination avait été faite par Lincoln, et par conséquent le bénéfice de la nouvelle loi, grâce à cette distinction subtile, ne lui était point applicable. Johnson ne s’est point contenté de la destitution du ministre de la guerre, il prive de leurs commandemens plusieurs généraux influens placés à la tête des circonscriptions militaires du sud et qui exécutaient la reconstruction avec l’énergie des idées radicales du congrès. C’est ainsi qu’il a déplacé le général Sickles et qu’il a retiré le commandement du district du New-Orléans au plus brillant peut-être des généraux des États-Unis, au général Sheridan, ce chef de cavalerie dont les militaires européens étudient les innovations efficaces dans l’emploi de cette arme, le vainqueur de la bataille des Cinq-Fourches et des combats des derniers jours livrés autour de Petersburgh et de Richmond. M. Johnson a remplacé M. Stanton par le général Grant, lequel étant au service comme général en chef de l’armée américaine, a allégué, pour motiver l’acceptation du ministère, l’obéissance hiérarchique qu’il doit au président comme commandant suprême des forces du pays. La soumission de Grant à l’ordre présidentiel qui l’investit du ministère de la guerre est loin cependant d’avoir été absolue ; il a résisté d’abord au déplacement de Sheridan, porté au commandement du Missouri, et a exigé que toutes les mesures prises par son compagnon d’armes à la Nouvelle-Orléans fussent maintenues. Voilà les obstacles que rencontre aux États-Unis le chef du pouvoir exécutif dans l’exercice de son autorité. Ces obstacles ont été posés par des lois comme des garanties contre les erreurs et les fautes du pouvoir exécutif. On peut en juger dès à présent l’efficacité ; on l’appréciera peut-être mieux lorsque le congrès, rentrant en session, pourra s’occuper des incartades du président Johnson.


E. FORCADE.


L’INSURRECTION ESPAGNOLE.

Une insurrection en Espagne, ce n’est malheureusement ni un fait nouveau ni une circonstance bien extraordinaire. Depuis quarante ans, à part quelques périodes privilégiées, relativement paisibles et régulières, qui auraient pu certes durer si les passions ne l’emportaient toujours au-delà des Pyrénées sur les intérêts du pays, à part ces périodes passagères, qu’est-ce donc que la vie de l’Espagne, si ce n’est une série d’insurrections, un champ de bataille où toutes les ambitions, tous les ressentimens, se disputent un pouvoir précaire et graduellement abaissé ? Tantôt ce sont les progressistes, tantôt ce sont les modérés qui se jettent dans l’arène. Chaque parti triomphe par les armes et est abattu par les armes. Chaque parti passe tour à tour par cette déplorable alternative : vainqueur, il prétend à la domination exclusive ; vaincu, il est exilé, il émigre en France ou en Portugal et va préparer une revanche qui jusqu’ici n’a jamais manqué. La conséquence à la longue, c’est cette situation extrême et violente qu’on voit aujourd’hui, où le gouvernement, sous un nom constitutionnel, n’est plus qu’une dictature sommaire, ou les oppositions, ne se contentant plus désormais de révolutions ministérielles, poursuivent ostensiblement la ruine des institutions fondamentales, de cette royauté qui a été un jour le symbole de la résurrection libérale de l’Espagne, et qui avec des directions plus sages aurait pu pour longtemps rester hors de toute atteinte. Voilà le fruit, le triste fruit de ces luttes qui s’aggravent en se renouvelant sans cesse, et où il ne reste plus que la force des ambitions irritées, de toutes les passions personnelles qui semblent se donner rendez-vous dans un dernier combat. C’est là le caractère de cette insurrection qui vient encore d’éclater. Elle n’est point certes plus extraordinaire que toutes les autres, et de toutes celles qui ont eu lieu elle a été assurément la moins imprévue. Depuis six mois, tout le monde l’annonçait chaque matin. Des programmes étaient presque publiquement débattus. Ceux qui devaient la diriger ou y prendre part, on les connaissait ; les points d’attaque qu’elle devait choisir étaient faciles à prévoir. Elle a fini par éclater, et il y a quinze jours qu’elle se prolonge confusément, obscurément, au milieu de ce feu croisé de nouvelles contradictoires qui devient la partie comique de tous les événemens politiques et particulièrement de toute échauffourée espagnole. Le télégraphe aidant, on finit par n’y plus rien voir et n’y plus rien comprendre. Où en est-elle aujourd’hui, cette insurrection, et qui pourrait bien le dire ? — Elle est dispersée et refoulée sur la frontière française, annonce chaque jour le télégraphe officiel. — Elle va de triomphe en triomphe, elle prend des villes, et d’un instant à l’autre elle embrasera l’Espagne, répond le télégraphe révolutionnaire. Depuis quinze jours, ce dialogue peu nouveau et en vérité peu intéressant déroute et distrait la curiosité des nouvellistes dans l’intervalle des entrevues d’Allemagne et des voyages impériaux. Ce qui est certain, c’est que cette insurrection était évidemment un coup décisif tenté par les oppositions radicales non plus seulement contre le ministère Narvaez, mais contre la reine elle-même, contre la monarchie. Ce qui n’est pas moins certain, c’est que jusqu’ici, malgré tout, elle n’est point en progrès. Elle ne semble point avoir dépassé les provinces du nord ; elle est restée concentrée en Catalogne et en Aragon avec quelques ramifications du côté de Valence. Elle n’a point emporté de villes comme on l’a dit, et n’a vu tomber en son pouvoir ni Saragosse ni Barcelone. Son plus grand exploit se réduit à une rencontre où a péri un général expédié de Madrid par le gouvernement. Jusqu’ici, pour rester dans le vrai, on peut dire que l’insurrection n’a provoqué ni défections sérieuses dans l’armée ni soulèvement dans le pays. Cette fois encore, c’est le général Prim qui est à la tête du mouvement ; mais où est le général Prim au milieu de tout cela ? Voilà sur quoi le télégraphe ne se prononce pas. Est-il à Bruxelles ou en Angleterre ? Est-il dans quelque vallée pyrénéenne, guettant un premier succès, ou caché à Barcelone ?

Prim passe à l’état de mythe, il devient en vérité un personnage légendaire qui est partout et qui n’est nulle part. Depuis deux ans, il se démène, il conspire et ne s’en cache guère ; depuis sa célèbre retraite vers le Portugal, lors de sa première prise d’armes au mois de janvier 1866, il prépare l’insurrection, s’adressant tantôt à l’armée, tantôt au peuple. Puis, au moment venu, on ne sait plus où il est, il ne paraît pas plus en Catalogne qu’il ne parut l’an dernier dans le mouvement du 22 juin à Madrid. Le général Prim n’est point tenu évidemment de donner avis de sa présence à ceux qu’il va combattre ni même au public. Ce n’est pas moins une chose curieuse qu’une insurrection commençant et se prolongeant pendant quinze jours sans qu’on entende parler de celui qui la dirige et en a donné le signal ! Quant aux autres chefs qui courent la Catalogne et l’Aragon avec leurs bandes, ce sont pour la plupart des hommes assez obscurs, quelques-uns anciens généraux ou anciens colonels, comme Contreras, Moriones, Lagunero. Le plus saillant, à ce qu’il semble, est ce pauvre général Pierrad, que le télégraphe promène sur tant de points à la fois, officier fort brave, mais aussi sourd que brave, condition singulière pour un chef d’insurgés, et que des mécontentemens aigris ont jeté dans ces bagarres. C’était déjà lui qui, au mois de juin 1866, dirigeait le mouvement dans la courte et sanglante lutte qui eut lieu à Madrid. Que va-t-il arriver maintenant de cette échauffourée nouvelle ? La vérité est que cette insurrection a une triste gravité, moins peut-être par ce qu’elle peut faire aujourd’hui que par la situation qu’elle révèle. Cette situation, pour tout dire, n’est rien moins que rassurante, et ce qu’il y a de plus terrible, c’est que le gouvernement lui-même est engagé dans une voie où il ne peut que provoquer des luttes à outrance. Depuis treize mois qu’il est au pouvoir, le ministère du général Narvaez semble n’avoir eu qu’une pensée, la compression, qu’il colore vainement du prétexte d’une nécessité patriotique, la nécessité d’arrêter le torrent révolutionnaire, de raffermir l’ordre, de ramener la sécurité, de réorganiser les finances. Tout cela est fort juste sans doute, mais ne s’obtient guère par de tels moyens. Combien faudra-t-il encore d’expériences pour montrer que la dictature promet ce qu’elle ne peut tenir, qu’elle ne fait que provoquer des révolutions nouvelles en les légitimant ? Par le fait, le ministère du général Narvaez n’a point du tout rétabli l’ordre, ni ramené la sécurité, ni réorganisé les finances, qui ne sont pas en meilleur état que par le passé. Arrivant au pouvoir il y a un an, au lendemain d’une insurrection sanglante réprimée par d’autres, il aurait pu assurément, sans manquer de vigilance et d’énergie, travailler à un certain apaisement des esprits, réduire ses adversaires à l’impuissance par l’autorité d’une politique conciliante et forte. Il n’a malheureusement rien fait de semblable. Il a épuisé tous les procédés de la compression, il s’est laissé aller un jour à emprisonner, à exiler le président du sénat, le président du congrès ; il a réduit la presse au mutisme, il a fait des lois comme il a voulu, et après six mois d’état de siège il a cru sauver les apparences en rassemblant un congrès par lequel il a fait tout approuver. Il a pensé être en sûreté parce qu’il faisait le silence autour de lui, parce qu’il domptait toutes les résistances et ne souffrait aucune contradiction même dans les plus étroites limites de la loi. Il n’a réussi qu’à envenimer la lutte, à se créer à lui-même une situation impossible entre les absolutistes purs, aux yeux desquels il n’a pas fait encore assez, et des adversaires d’un autre genre qui ne sont pas tous certainement des révolutionnaires, des ennemis de la dynastie. En un mot, il a poussé les choses à bout de telle sorte qu’il lui est difficile de revenir en arrière.

C’est là ce qui a fait la force de l’insurrection ; ce qui fait sa faiblesse, c’est elle-même, c’est la manière dont elle s’est engagée, c’est son chef, c’est son programme. C’était, il faut en convenir, une étrange façon de préparer une insurrection, que de l’annoncer presque à jour fixe. Le gouvernement espagnol savait ce qui le menaçait ; il savait à peu près par où il allait être attaqué, et il s’est trouvé, au moment voulu, comme capitaine général à Barcelone, un homme qui a le mérite d’une volonté forte à l’appui de dangereuses convictions absolutistes, c’est le général Pezuela, comte de Cheste, qui, pour lui, ne cédera pas facilement, on peut y compter. Quant au chef de l’insurrection, quant au général Prim, il aurait certes toutes les qualités nécessaires, s’il suffisait de la bonne volonté de devenir un personnage. Le général Prim peut se croire spécialement appelé à être président du conseil ou même président de république au besoin ; il peut se piquer d’émulation et avoir l’ambition d’arriver, lui aussi, à tout, parce que Espartero, Narvaez, O’Donnell, ont été à la tête du gouvernement. Malheureusement pour lui, avec son passé fort mêlé, il inspire peu de confiance, et aux yeux de bien des Espagnols, le drapeau d’une révolution semble singulièrement placé dans ses mains. Ce ne sont pas à coup sûr les généraux de l’union libérale qui l’appuieront. Le parti démocratique lui-même ne peut voir dans ce pétulant ambitieux qu’un futur dictateur de plus. Les habiles parmi les progressistes ne s’allient à lui que parce qu’ils espèrent le dominer. Tout cela ne fait pas une situation bien triomphante. Et le programme même de l’insurrection, quel est-il ? On ne le sait au juste, quoiqu’on le devine aisément. C’est évidemment le résultat d’un compromis entre des nuances diverses du parti progressiste et du parti démocratique s’unissant dans l’action sans avouer leur dernière pensée. Le but immédiat est clair, c’est le renversement de la reine Isabelle ; mais après ! où veut-on aller ? Est-ce à la république, est-ce à la monarchie sous une dynastie nouvelle ; est-ce à une régence, est-ce à l’unité ibérique ? Voilà l’obscurité. Il en est résulté ce quelque chose d’hybride qui n’est ni un mouvement militaire, ni un mouvement populaire, ni une insurrection républicaine, ni un soulèvement pour une royauté nouvelle. J’ajoute que l’insurrection actuelle ne saurait avoir quelques chances que si elle s’emparait de quelque ville importante dont elle pourrait faire un centre d’action, car pour les campagnes de la Catalogne, il ne faut pas s’y tromper, elles se soulèveraient plutôt à la voix d’un chef carliste. Cabrera aurait plus de chances que Prim.

Voilà donc où en sont les choses après quinze jours de confusion et d’obscurité. Si l’insurrection espagnole n’est pas aussi complètement vaincue qu’on le dit à Madrid, elle n’est point évidemment en progrès ; mais admettons même qu’elle soit définitivement abattue, que résulte-t-il de cette victoire du gouvernement de la reine ? Le ministère en a-t-il plus de force ? la confiance va-t-elle rentrer subitement dans les esprits au-delà des Pyrénées ? C’est là malheureusement le vice de cette situation, qu’une victoire ne tranche aucune difficulté et laisse l’avenir de demain tout aussi obscur. Le ministère lui-même sera peut-être plus exposé le lendemain que la veille, car il est pressé par toutes les influences absolutistes qui l’enveloppent, et le successeur du général Narvaez est peut-être déjà trouvé dans le général Pezuela, à qui reviendra la plus grande part dans cette victoire. Réaction, insurrection, ce sont les deux écueils entre lesquels se débat l’Espagne, faute de trouver des hommes qui comprennent qu’une politique vraiment, sincèrement libérale, est la meilleure et même encore la plus sûre contre des dangers qui renaîtront demain, si on parvient à les dominer aujourd’hui. ch. de mazade.