Chronique de la quinzaine - 14 mai 1863

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Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire - 14 mai 1863
Revue des Deux Mondes2e période, tome 45 (pp. 465-477).
Chronique de la quinzaine, histoire politique et littéraire - 14 mai 1863
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE

14 mai 1863.

La campagne des élections commence. Nous assistons aux premières escarmouches — dirons-nous de la lutte électorale ? — Le mot est bien gros et ne rendrait point exactement notre pensée, car nos lecteurs savent que nous n’apportons aucune illusion au spectacle auquel nous allons assister : on ne peut donner le nom de lutte à un débat où les moyens d’action sont distribués d’une façon si inégale entre les parties. Cependant il s’agirait bien d’une lutte véritable, s’il fallait s’en rapporter à la circulaire de M. le ministre de l’intérieur.

Nous ne sommes point des critiques passionnés et partiaux. Nous ne ferons donc pas difficulté d’avouer que, si l’on se place au point de vue fondamental de M. de Persigny, cette circulaire, on pourrait presque dire cette proclamation ministérielle, doit paraître remarquable par sa netteté et sa franchise. Il faut savoir gré au ministre de l’intérieur d’avoir exposé tout de suite et avec une vigueur sincère le programme de sa politique électorale ; mais, c’est peut-être un malheur pour nous, aucun effort d’esprit ne peut réussir à nous faire partager le point de vue fondamental de M. de Persigny. Nous avons eu des occasions si fréquentes de nous expliquer sur les principes soutenus dans la circulaire, que nous pouvons nous dispenser de les discuter dans cette circonstance. il nous suffira de prendre acte de la portée de quelques-unes des propositions énoncées dans ce document. M. de Persigny ne croit pas que le moment soit encore venu, pour une opposition constitutionnelle et légale, de prendre sa place dans le jeu des institutions de l’empire. Il nous rappelle encore d’une façon bien peu flatteuse pour notre amour-propre national notre infériorité à cet égard vis-à-vis de l’Angleterre. Il nous dit que chez nous il y a encore des partis qui ne sont que des factions, que ces partis, formés des débris des gouvernemens déchus, bien qu’affaiblis chaque jour par le temps, qui seul peut les faire disparaître, ne cherchent à pénétrer au cœur de nos institutions que pour en vicier le principe, et n’invoquent la liberté que pour la tourner contre l’état. Le ministre proclame que le suffrage est libre, bien que les grandes libertés qui devraient logiquement être l’accompagnement et la garantie de la liberté du suffrage nous soient encore refusées sous prétexte qu’elles pourraient être tournées contre l’état, et, de peur que la bonne foi des populations ne puisse être trompée par des habiletés de langage ou des professions de foi équivoques, il veut que « les préfets désignent hautement, comme dans les élections précédentes, les candidats qui inspirent le plus de confiance au gouvernement. » Le ministre établit une distinction significative, quant aux membres sortans du corps législatif, entre ceux que le gouvernement recommande de nouveau au choix des électeurs et ceux auxquels il retire son appui. S’il a cru devoir refuser ce témoignage à ces derniers, « ce n’est pas pour de simples dissidences d’opinion, car il s’est fait une loi de respecter profondément l’indépendance des députés ; mais il ne peut appuyer devant les électeurs que des hommes dévoués sans réserve et sans arrière-pensée à la dynastie impériale et à nos institutions. » Enfin les élections du 31 mai doivent être une nouvelle acclamation. « Les populations du 10 et du 20 décembre ne laisseront pas affaiblir dans leurs mains l’œuvre dont elles sont fières. Électrisées par leur patriotisme, elles se porteront en masse au scrutin, et voudront donner une nouvelle et éclatante adhésion à l’empire glorieux qu’elles ont fondé.

Si cette circulaire ne nous touchait pas directement, si elle émanait d’un gouvernement étranger parlant à une autre nation que la France, si nous avions à l’étudier avec un entier dégagement d’esprit, sans avoir à opposer nos principes à ses principes, nos aspirations à ses idées, si nous n’y cherchions que des indices sur la politique d’un grand gouvernement et d’un grand pays qui ne seraient point les nôtres, nous avouons que les tendances exprimées dans ce document feraient naître dans notre esprit la perplexité et la surprise. Notre premier sujet d’étonnement serait la modestie de l’homme d’état qui aurait publié ce manifeste. Ce ministre, dirions-nous, énumère sans doute avec juste raison les grands actes de son gouvernement, ses titres à la reconnaissance de son pays, les élémens de sa puissance morale et de sa force matérielle : comment ne s’aperçoit-il pas que l’existence d’une opposition constitutionnelle et légale est le signe le plus certain de la force et de la solidité d’un gouvernement ? Il allègue les factions ; mais comment les factions peuvent-elles subsister devant l’unanimité d’un peuple libre et confiant ? S’il y a des factions, le plus court et le plus efficace moyen de les réduire au sentiment et à l’évidence publique de leur faiblesse et de leur néant n’est-il point de les mettre en demeure et au défi de se produire par les voies légales en face de l’écrasante unanimité de la nation ? N’est-ce point au contraire les aider à prolonger leur existence que de paraître les redouter, et de les laisser s’échapper dans un vague insaisissable où elles emportent le prestige de la liberté, dont on attache soi-même la destinée à leur propre fortune ? C’est à l’extinction des débris des anciens gouvernemens qui forment les partis que le ministre paraît ajourner l’épanouissement de la liberté de son pays ; mais qu’entend-on par là ? et quand cet ajournement prendra-t-il fin ? Convient-il d’assigner aux plus nobles aspirations d’un peuple une échéance aussi indéterminée ? Instruits par l’histoire à voir le signe de la force sûre d’elle-même dans la politique de conciliation, non dans l’esprit d’exclusion, nous serions fort en peine de découvrir le profit que pourrait trouver le ministre d’un puissant gouvernement à ne voir dans une opposition électorale « qu’une coalition d’hostilités, de rancunes et de dépits contre les grandes choses de l’empire. » Y a-t-il donc un bien grand intérêt à s’exposer à rencontrer demain dans une coalition aussi durement qualifiée l’homme illustre que l’empereur lui-même appelait naguère l’historien national ? Notre surprise s’accroîtrait encore devant le passage de la circulaire qui expose la raison pour laquelle l’appui du gouvernement est retiré à quelques anciens députés, et qui semble accuser ces députés de n’être pas dévoués sans réserve et sans arrière-pensée à la dynastie impériale et à nos institutions. Quelle inculpation ! et à quoi sert-elle lorsque ceux qui en sont l’objet la contredisent avec énergie, lorsque par exemple, comme un de ces députés disgraciés, M. de Chambrun, ils demandent la liberté avec et par l’empereur ? Que gagne-t-on, après tout, à resserrer ainsi le cercle de ses amis par une pensée ombrageuse, au lieu de l’élargir au contraire par une libérale tolérance ? Enfin nous ne comprendrions pas de quelle utilité il serait de revenir, à propos d’une élection générale des députés, aux origines du gouvernement : une élection de députés n’est point un plébiscite. Depuis cette date, l’empire a fait de grandes choses au dehors, il a obtenu aussi dans l’ordre économique et matériel des résultats importans. En se laissant ramener par une préoccupation instinctive au point de départ du gouvernement, ne rappelle-t-on pas, sans y prendre garde, au pays qu’en matière de politique intérieure et de libertés publiques il est resté à peu près à la même place, et que, malgré le 24 novembre, il a bien peu marché encore depuis le 20 décembre ?

Voilà les inductions que nous tirerions flegmatiquement de la circulaire de M. de Persigny, si, écrite par un ministre étranger, nous y cherchions des lumières pour apprécier la situation d’un pays qui ne fût point le nôtre. Quant au débat que nous pourrions ouvrir de citoyen à ministre sur cet important manifeste, quant aux objections personnelles et françaises que nous pourrions opposer aux doctrines de M. de Persigny, nous savons trop ce qui est dû à un ministre militant, qui est dans son coup de feu, pour les produire en ce moment. Cette tâche d’ailleurs sera bien mieux remplie par les candidats qui vont adresser au peuple leurs circulaires électorales.

Déjà un grand nombre de circulaires de candidats dans lesquels le manifeste de M. de Persigny nous oblige à voir des candidats de l’opposition, puisqu’ils se présentent sans l’appui du gouvernement, ont été publiées Ces documens sont intéressans à étudier ; on peut y voir des signes certains, de l’opinion publique. Quoiqu’ils émanent de personnes dont il fait peu de cas, le gouvernement devra y prendre garde, s’il pense qu’il ait besoin de se tenir au courant des tendances de l’opinion qui se réveille. Ce qui frappe d’abord dans ces circulaires, ce qui prévient en leur faveur, c’est le ton de modération qu’elles respirent. Il n’y a sous ce rapport aucune différence entre celles qui contiennent des protestations de dévouement à l’empire et à l’empereur et celles qui émanent des hommes que M. de Persigny considère comme les débris des anciens gouvernemens : partout le respect de la légalité est le même. Un autre caractère non moins saisissant de ces écrits, c’est qu’ils s’accordent avec une remarquable unanimité à réclamer du gouvernement les mêmes redressemens et les mêmes concessions. C’est une vraie fête pour nous, sous un régime où l’écrivain n’a pas d’ordinaire la douceur d’entendre le retentissement de ses paroles dans le public, où il est condamné depuis bien des années à se considérer comme la voix de celui qui crie dans le désert, de recueillir ces fraîches notes du renouveau de la liberté, éclatant un peu partout avec une harmonie imprévue. C’est après un long et muet hiver le premier gazouillement des oiseaux égayés. Il est donc vrai que, sur toute la surface de la France, il est des esprits qui se nourrissent des mêmes pensées, des cœurs qui battent à notre unisson, des hommes influens et considérés qui forment les mêmes vœux. Il a été impossible à tous ces candidats de se donner le mot ; cependant ce sont les mêmes griefs qu’ils expriment, les mêmes revendications qu’ils forment. Il n’est pas probable que la plupart réussissent à obtenir le mandat de leurs concitoyens : le gouvernement en sait la raison, car mieux que personne il peut se rendre compte des effets de son action administrative ; mais il doit apprécier l’incontestable importance de ces manifestations spontanées de l’opinion libre. Ses succès administratifs ne sauraient rien lui apprendre ; déjà les circulaires de l’opposition peuvent lui fournir d’utiles renseignemens sur les vœux du pays, vœux qui ne feront que grandir, et qui deviendraient avec le temps d’impérieuses et irrésistibles volontés, si l’on avait l’air de les négliger.

Or voici ce que partout l’on demande : .en premier lieu, la liberté électorale. « Le suffrage universel, dit très bien un des candidats les plus modérés, M. Lefèvre-Pontalis, qui a résigné ses fonctions au conseil d’état pour se présenter à la circonscription de Pontoise, le suffrage universel, qui doit être la participation éclairée des citoyens au choix de leurs mandataires, vous paraît-il n’être plus dirigé que par l’administration au lieu d’être dirigé par les électeurs ? Vous êtes dès lors intéressés à demander le droit de réunion électorale qui vous assurerait l’avantage de pouvoir apprécier et connaître vos candidats. » En second lieu vient la liberté de la presse : de toutes parts on demande que le gouvernement renonce au droit d’avertissement et de suppression qui met les journaux à sa discrétion. C’est aussi la liberté individuelle : les députés auxquels l’administration a retiré son patronage, comme MM. de Flavigny, de Pierre et d’autres, n’ont pas de meilleur titre à invoquer que d’avoir voté contre la loi de sûreté générale. C’est encore la liberté municipale : on s’étonne que les premiers magistrats des communes ne soient pas élus par leurs concitoyens avant d’être investis de leurs fonctions. La situation financière préoccupe tout le monde : on dénonce avec vigueur l’accroissement de la dette publique, grossie en dix ans de 2 milliards 1/2 en capital, de 97 millions en rentes inscrites, sans parler de la dette flottante, et l’accroissement des dépenses publiques, portées dans la même période de 1,500 millions à 2 milliards 200 millions. On se plaint de la lourdeur des impôts. M. de Persigny parle avec raison dans son manifeste de la progression des revenus publics, qui a été de 300 millions en dix années ; cette progression, quelque satisfaisante qu’elle soit, n’a rien d’extraordinaire : il résulte de tableaux tracés récemment avec beaucoup d’exactitude par un membre de l’ancien corps législatif, M. d’Andelarre ; qu’en moyenne la progression du revenu était annuellement de 20 millions sous le gouvernement de juillet et qu’elle est aujourd’hui de 31 millions ; la différence n’est pas énorme, si l’on songe au progrès de la population et à la multiplication des voies de communication dont l’achèvement a si prodigieusement favorisé la seconde période. En tout cas, l’augmentation de 300 millions signalée par M. de Persigny n’a point profité au contribuable, puisqu’au lieu de le dégrever on a été obligé, il y a un an, d’établir 74 millions d’impôts nouveaux. La situation financière, vivement accusée dans toutes les circulaires, notamment dans celles de MM. Casimir Perier, de Chambrun, Lefèvre-Pontalis, etc., est surtout très bien exposée dans la circulaire de M. Victor Bonnet. L’examen de nos finances conduit tous les candidats que le Moniteur ne nous permet plus d’appeler par préférence indépendans aux mêmes conclusions relativement à la politique générale. Ils s’élèvent tous contre l’exagération des dépenses militaires ; ils condamnent tous le ruineux excès des expéditions lointaines ; au nom du peuple, au nom de l’agriculture et du travail, au nom surtout de cette portion de la nation dont M. de Persigny invoque le concours et qu’il appelle les masses, ils réclament une politique pacifique, et démontrent combien le maintien de la paix importe au développement de nos libertés intérieures et à l’éducation politique du pays. Tels sont en résumé les articles uniformes de ce qu’on pourrait appeler les cahiers de l’opposition actuelle. On y peut voir l’ensemble de ce qui manque à notre pays depuis dix ans : une politique intérieure émanant directement du pays, inspirée par l’intérêt vigilant qu’il doit prendre à ses propres affaires, politique d’ordre, de progrès, de liberté soutenue Avec indépendance et fermeté par l’initiative spontanée des citoyens éclairés et dévoués. Il y a là tous les élémens d’une grande opinion libérale, dans laquelle peuvent s’unir et se concilier toutes les convictions généreuses. Le but poursuivi par cette opinion libérale est celui-là même que l’empereur a montré au pays, comme le rappelle M. Lefèvre-Pontalis avec une fermeté qui mérite d’être applaudie. « Ne laissez pas la députation devenir une sinécure ou une place de faveur. En nous promettant le couronnement de son édifice par la liberté, l’empereur nous a invités, pour l’obtenir, à savoir compter sur nous-mêmes. Ne restez pas en arrière du souverain, et n’oubliez pas que, pour quiconque se connaît en constructions, un édifice qui, une fois bâti, ne serait pas couronné finirait tôt ou tard par menacer ruine. » Nous n’hésiterions pas à demander à M. de Persigny lui-même s’il reconnaît là le langage des factions, et non la voix du patriotisme et du bon sens.

Il nous serait impossible d’encourager ici nominativement tous ceux qui en ce moment sont occupés à relever bravement le drapeau de la liberté, qui s’efforcent de communiquer à notre chère France la chaleur d’une généreuse émotion, qui veulent intéresser son orgueil à penser un peu à elle et à se diriger elle-même, qui travaillent à lui inspirer le noble égoïsme des réformes intérieures. Chez ces hommes, de quelque part qu’ils viennent, nous voyons non des débris du passé, mais les précurseurs d’un grand avenir. Nous ne pouvons les nommer tous ici : il en est cependant qui nous touchent de trop près pour que nous puissions les passer sous silence. M. de Rémusat se présente dans le département de la Haute-Garonne, et ses chances de succès paraissent grandes. M. de Rémusat est le vivant emblème du libéralisme le plus élevé, le plus conciliant et le plus ferme. Son élection serait un succès non-seulement en France, mais en Europe pour tous les libéraux qui accompagnent de leurs sympathies un esprit si ouvert et si clairvoyant uni à un caractère si aimable. Le département de la Haute-Garonne se fera grand honneur, s’il donne ou, pour mieux dire, s’il rend à la France un tel représentant. M. Jules de Lasteyrie, qui perpétue dans son département la popularité de son illustre grand-père, le général Lafayette, vient de poser sa candidature dans Seine-et-Marne. Sa circulaire est une de celles où sont exprimées avec le plus viril bon sens les revendications légitimes de l’opinion libérale. M. le duc Decazes se présente à Libourne sous le patronage des idées qui s’associent naturellement à son nom. Une des candidatures qui nous paraissent devoir exciter le plus d’intérêt est celle de M. Casimir Perier à Grenoble. M. Perier conduit sa candidature avec une application et une vigueur qui sont malheureusement trop rares parmi nous, et qui font souvenir de l’énergie civique de son illustre père. La circulaire de M. Perier est ferme, pratique, franche, et doit parler au cœur des Dauphinois. Elle est datée de Vizille. C’est un beau privilège que de pouvoir associer ainsi aux actes de sa vie publique un nom auquel est resté attaché un des plus nobles souvenirs de la révolution française. M. Perier use dignement de ce privilège. « Le nom seul de Vizille, dit-il, est pour moi comme une devise de famille que je ne puis trahir. Il me semble que j’entends encore la voix des hommes énergiques que réunissait ici la courageuse hospitalité de mon grand-père… Les droits que l’assemblée de Vizille revendiquait en 1788, et que 1789 allait consacrer, ont été tour à tour perdus et reconquis, reconnus et contestés. Ils sont inscrits au préambule de la constitution de 1852, et si l’application en est demeurée depuis lors restreinte ou suspendue, les promesses solennelles et réitérées de l’empereur semblent présager l’heure prochaine où les actes viendront confirmer le langage. Vous avez applaudi le langage, vous hâterez l’accomplissement des promesses, si, vous servant avec calme, mais avec résolution, des voies légales pour manifester vos vœux, vous vous montrez à la fois impatiens et dignes d’un meilleur avenir. »

Mais les élections les plus importantes seront celles de Paris, et parmi les préliminaires de ces élections, le plus considérable est l’acceptation par M. Thiers de la candidature de la deuxième circonscription.

Il eût semblé au premier abord que le département où il serait le plus facile à l’opposition de combiner ses candidatures et d’organiser ses moyens d’action devait être le département de la Seine. On a vu cependant, par les hésitations et les fausses manœuvres qui se sont produites à propos des candidatures, que les difficultés d’élections ne sont pas moindres ici qu’ailleurs. Ces difficultés proviennent de l’absence des libertés qui sont nécessaires à l’organisation naturelle du suffrage universel. Le droit de réunion, qui, dans une agglomération aussi énorme que celle de la population parisienne, pourrait seul rapprocher les électeurs des candidats, fait défaut. Les comités électoraux, qui seraient une représentation préalable et approximative des électeurs pour la discussion et le choix des candidatures, ces comités, avec leur hiérarchie de sous-comités et de comités centraux, ne peuvent point se former naturellement en présence de l’interprétation que l’on donne à la loi sur les associations. Il ne reste qu’un seul moyen de rapprochement et de publicité, les journaux. Encore ce moyen est-il vicié par la constitution légale actuelle de la presse : le gouvernement s’étant réservé la faculté de donner ou de refuser l’autorisation de créer des journaux, les journaux existans possèdent des monopoles véritables ; cette prépondérance excessive qu’ils tiennent de ces monopoles vient s’ajouter au privilège qu’ils doivent à l’absence des autres libertés organiques du système électif, et qui met dans ces libertés l’unique moyen qui nous reste de puissance et d’action électorale. De là la tendance inévitable chez les propriétaires ou directeurs des journaux à vouloir exercer dans les élections non pas seulement l’influence à laquelle ils auraient toujours droit dans une situation naturelle, mais l’influence exagérée que leur livre la situation exceptionnelle où ils se trouvent. Dans de telles conditions, les fautes dont nous venons d’être témoins naissant de la nature des choses, nous ne sommes pas disposés à les reprocher trop sévèrement à ceux qui les ont commises à propos de la confection des listes de candidatures. Des comités qui n’avaient et ne pouvaient avoir de mandats légitimes ont affiché des prétentions contradictoires et n’ont pu se mettre d’accord. Les journaux libéraux n’ont pas voulu se soumettre aux prétentions de comités qui n’avaient point une compétence démontrée. Cette confusion ne pouvait que rendre hésitantes les candidatures considérables qui devaient donner aux élections une signification neuve. Pour couper court à ces tiraillemens, pour aller au plus pressé et produire une solution pratique, les candidats de la démocratie libérale sortant du corps législatif, et dont les titres ne pouvaient plus être mis en contestation, d’accord avec trois journaux libéraux sur cinq, ont dressé une liste sommaire, et ont cru devoir désigner eux-mêmes les candidats de l’opposition. La publication de cette liste a mis en lumière de nouveaux inconvéniens ; elle n’a point paru émaner d’une autorité suffisante ; elle a semblé usurper sur la liberté des électeurs en circonscrivant arbitrairement au profit de ses élus le nombre des candidatures d’opposition ; elle a été peut-être trop hâtive. Enfin la principale cause de la défaveur qu’elle a excitée sur-le-champ a été la place que s’y sont donnée deux rédacteurs en chef de journaux. C’eût été peut-être un acte de bon goût de la part de ces écrivains, en un moment où, dans un intérêt libéral, ils allaient faire un coup d’autorité, de ne point user de leur pouvoir à leur profit, et d’effacer au contraire leurs prétentions personnelles. Quoi qu’il en soit, la liste des trois journaux a soulevé de vives protestations au sein des électeurs et de la part des journaux qui ont voulu réserver leur liberté. Les trois députés sortans, MM. Jules Favre, Picard et Emile Ollivier, si remarquables par leur talent de parole, qui ont porté seuls pendant six années la charge de l’opposition, et envers lesquels il n’est pas un démocrate libéral qui n’ait contracté une dette de reconnaissance, ne peuvent rencontrer parmi nous aucun adversaire. M. Darimon, rédacteur d’un des trois journaux dictateurs, souffre un peu de la protection que ce journal est censé lui donner, et nous apprenons qu’un spirituel et actif rédacteur des Débats, M. Weiss, se présente en concurrence avec lui dans la septième circonscription. On n’élève aucune objection contre MM. Jules Simon et Pelletan, connus par leur talent et par leurs études de philosophie politique et d’économie sociale, mais M. Havin, directeur du Siècle, rencontre un sérieux compétiteur dans M. Ferdinand de Lasteyrie. M. Guéroult, de l’Opinion Nationale, rencontrera dans la sixième circonscription un rival redoutable dans M. Prevost-Paradol. Nous ne regretterions point, pour notre compte, de voir entrer à la chambre un écrivain tel que M. Guéroult, dont nous ne partageons point toutes les idées, mais qui occupe devant le public une position notable ; cependant, en suivant nos affinités d’opinions, en nous laissant aller à l’attrait d’un bien rare talent, nous nous prenons à souhaiter le succès de M. Prevost-Paradol. M. Vavin, qui comptait se présenter dans la sixième circonscription, et qui avait réuni 9,000 voix aux dernières élections, vient de se désister en faveur de M. Prevost-Paradol. S’il y a dans cette circonscription beaucoup d’hommes jeunes et lettrés sensibles à ces enthousiasmes délicats du cœur et de l’esprit qui sont une grâce de la jeunesse, M. Prevost-Paradol sera leur candidat favori ; si les électeurs de la sixième sont des Athéniens, il sera nommé. Reste M. Edouard Laboulaye. Il est assurément regrettable que des intelligences telles que celle de M. Laboulaye ne soient point appelées par la nation dans la vie publique. Plus d’une candidature eût dû être offerte à M. Laboulaye. Pourquoi faut-il que l’opinion libérale soit réduite à lui demander un acte d’abnégation ? pourquoi faut-il qu’on soit exposé à lui fermer le corps législatif en lui demandant de céder la candidature libérale de la seconde circonscription de Paris à M. Thiers ?

M. Thiers, en acceptant la candidature, fait un acte, pour employer une expression de son ancien langage politique, et un acte d’une grande portée. Cet acte, il l’a accompli dans les conditions qui étaient les seules, comme nous l’avions compris dès l’origine, qui pussent convenir à la dignité de sa situation. Un homme tel que lui, dans l’état où nous sommes, ne pouvait pas aller au-devant des électeurs et se jeter à la tête du pays ; c’était aux électeurs de venir le chercher eux-mêmes dans sa noble retraite, et de solliciter sa rentrée dans la vie politique au nom de l’intérêt et de l’honneur publics. Nous comprenons que, malgré les élans du patriotisme et du talent, M. Thiers ait hésité d’abord à accepter la place qui lui était offerte dans la liste dressée par les députés sortans et par trois journaux de Paris. L’appel public n’était point assez sensible pour lui dans cette combinaison, il n’était pas suffisant pour faire violence à d’honorables scrupules ; mais la publication de la liste a produit une impression qui a dû avertir M. Thiers des dispositions réelles de l’opinion libérale à son égard. Tout le monde s’attendait à y trouver son nom : il est littéralement vrai de dire que ce nom y brillait par son absence. Le désappointement a été général ; il a fallu qu’il fût bien fort pour faire sortir des habitudes d’inertie passive où le public est tombé parmi nous des électeurs notables de la deuxième circonscription de Paris. Une réunion d’industriels et de commerçans s’est formée dans une des maisons les plus honorées du commerce parisien. Plus de cinquante personnes s’y sont trouvées ; on y a décidé qu’une démarche serait faite auprès de M. Thiers pour lui proposer la candidature. M. Thiers s’est rendu à cette manifestation, qui ne faisait que traduire un sentiment général. Les électeurs qui ont, en cette circonstance, pris l’initiative ont été également les interprètes de l’opinion libérale dans la lettre de remercîment qu’ils ont adressée à M. Thiers après avoir été informés de son acceptation. « S’il est un sentiment général, disent ces représentans du commerce parisien, qui se manifesta de toutes parts, c’est le désir de voir rentrer dans la vie publique des hommes éminens que nous comptons au nombre, de nos illustrations nationales. Ce que le pays leur demande, c’est la formation d’un grand parti libéral sur le terrain constitutionnel ; c’est le contrôle sérieux et efficace exercé par le corps législatif sur nos finances ; c’est le développement de nos libertés. Aucun nom ne répond mieux que le vôtre à ce programme, et nous vous sommes reconnaissans d’avoir consenti à interrompre, pour rendre un tel service au pays, les travaux qui font, depuis douze ans, l’honneur de votre retraite. » Que pourrions-nous ajouter à ces simples et dignes paroles ? Il serait difficile de mieux définir le sens de la candidature de M. Thiers. C’est déjà un fait moral d’une grande importance qu’un tel mandat en de tels termes ait été offert à l’un des plus illustres de nos hommes d’état contemporains. La participation de M. Thiers aux élections suffit seule pour donner au mouvement électoral de 1863 son caractère. Nous sommes convaincus que cette candidature, ainsi définie par les électeurs parisiens, créera une solidarité féconde entre les tentatives que l’opposition va faire dans les divers collèges électoraux. Partout la fermeté des espérances et l’énergie des efforts en seront accrues. Certes nous ne nous promettons point le grand succès matériel, celui du nombre, mais nous aspirons au succès moral, à celui dont décide la qualité de quelques hommes. Paris s’honore en choisissant un de nos premiers citoyens comme le symbole d’une manifestation morale qui doit ramener la France dans la voie du progrès libéral ; l’honneur de Paris exige que ce nom illustre sorte triomphant de l’urne électorale. Quant à M. Thiers, nous ne l’ignorons point, en rentrant dans la vie publique, il accepte d’avance bien des fatigues et bien des travaux rebutans. Les vicissitudes de notre temps le font revenir aux premiers efforts de sa brillante jeunesse. Après une carrière si remplie, après d’actifs services rendus au pays, après avoir acquis une gloire sans exemple d’historien populaire qui rejaillit sur notre littérature et sur la France, il vient, dans sa vigoureuse maturité, recommencer résolument les pénibles et laborieuses campagnes de la liberté qui ont illustré les débuts de sa vie ; mais nous sommes sûrs que M. Thiers ne se plaindra point des difficultés de sa tâche. Si les électeurs l’envoient à la chambre, il retrouvera dans la vie politique la sève et la verdeur d’une seconde jeunesse. D’ailleurs il est de ceux qui savent que la seule récompense digne d’envie que les peuples puissent donner aux grands citoyens, c’est jusqu’à la fin de leur imposer de nouvelles tâches et de leur demander de nouveaux services.

Quelles que soient les difficultés que le libéralisme ait à surmonter en France, elles paraîtront peu de chose, si on les compare à celles qui n’ont pas réussi à user l’énergie de certains peuples dont notre temps a vu les efforts infatigables. Parmi ces résistances indomptables qu’anime une passion nationale, l’histoire donnera une place exceptionnelle à celle que la Pologne oppose sous nos yeux à la Russie. Il est difficile de se rendre compte de la situation et des péripéties de la guerre étrange qui se poursuit en Pologne. Une chose est certaine, c’est que, malgré les forces régulières dont elles peut disposer et malgré les cruautés d’une répression sans merci, la Russie n’obtient en Pologne aucun résultat décisif. La résistance des Polonais durera-t-elle assez pour que la diplomatie ait le temps de terminer ses lentes évolutions et de la rejoindre ? Il faut le souhaiter pour l’honneur de la diplomatie elle-même, et il n’est pas interdit de l’espérer. Ce serait une grande honte pour la diplomatie européenne, si, après avoir donné des témoignages non équivoques de sympathie à la nation polonaise, elle était tout à coup interrompue dans ses représentations à la Russie et dans le travail de ses combinaisons par la défaite de l’insurrection polonaise et le rétablissement de la domination impitoyable de la Russie sur la Pologne. Quoi qu’il en soit, la première phase diplomatique de la question polonaise est terminée. Le cabinet de Saint-Pétersbourg a répondu aux premières et assez vagues ouvertures des puissances. La cour de Russie ne refuse point de s’entretenir avec les cabinets européens de la question polonaise, et demeure disposée à écouter leurs observations. Les notes du prince Gortchakof qui ont été publiées sont d’une rédaction habile. La modération en est incontestable ; mais nous en trouvons l’argumentation peu forte. Le prince Gortchakof ne veut expliquer les troubles de la Pologne que par les conspirations de la révolution, et encore de la révolution cosmopolite. Il faut qu’un homme de l’esprit du prince Gortchakof soit aux abois pour recourir dans une question de fait aussi flagrante que celle-là à la fantasmagorie de la révolution. Il faut laisser ce ridicule épouvantail à l’usage des radoteurs et des codini, et craindre d’avoir recours à un expédient aussi puéril quand on a quelque talent et quelque amour-propre politique. D’ailleurs il faut prendre garde à qui l’on s’adresse quand on pérore contre la révolution et se bien rappeler que ce mot a plus d’un sens. Pour les deux principaux gouvernemens auxquels s’adressait le prince Gortchakof, ce mot a surtout une signification de patriotisme et de gloire. La France et l’Angleterre doivent à leurs révolutions les principes politiques et les institutions qui leur inspirent le plus d’attachement et d’orgueil. Ces deux pays n’ont pu faire prévaloir dans leurs institutions politiques ou sociales les principes de la justice qu’au moyen de la révolution. On est donc mal venu à nous parler, à nous Anglais ou Français, de la révolution comme d’une sorte de génie du mal qui mérite toutes les injures et toutes les sévérités. Héritiers de révolutions justes et glorieuses, nous sommes cependant les premiers à reconnaître que la révolution est condamnable quand elle couvre simplement l’emploi de la violence contre le droit, contre la loi, contre la justice ; mais à ce compte ce sont souvent les gouvernemens qui n’ont à la bouche que des anathèmes contre l’esprit révolutionnaire qui commettent les actes révolutionnaires les plus révoltans et les plus dignes de réprobation. La Russie a été précisément révolutionnaire de cette façon dans ses rapports avec la Pologne. Chacun des partages de la Pologne a été un acte révolutionnaire au premier chef dans le pire sens de ce mot, et a mérité d’être dénoncé et flétri à ce titre par tout ce qu’il y a eu en Europe de plus décidément conservateur, depuis Burke jusqu’à M. de Montalembert. L’empereur Nicolas a gouverné la Pologne révolutionnairement, c’est-à-dire au mépris des engagemens, des contrats et des lois ; Enfin l’acte même qui a donné le signal des troubles auxquels nous assistons, l’enlèvement opéré nuitamment de deux mille jeunes gens incorporés à l’armée russe, est une mesure révolutionnaire de la pire espèce, une mesure qui violait les lois positives de la Pologne et de la Russie, et qui outrageait les sentimens de justice dont est animée la civilisation européenne. Que le prince Gortchakof soit donc sobre d’invectives à l’endroit de la révolution. Il serait difficile qu’un esprit aussi délié ne vît point aussi clairement que nous ce qui fait, aux yeux de l’Europe, la position radicalement fausse de la Russie vis-à-vis de la Pologne. La Russie a conquis la Pologne à plusieurs reprises, mais jamais elle n’a pu digérer et s’assimiler sa conquête. C’est cette irrémédiable impuissance qui éclate aujourd’hui devant le monde. « Tout le fruit d’une victoire, écrivait Guicciardini, consiste dans le bon usage qu’on en sait faire, » et il ajoutait avec l’énergie d’expression familière aux mâles esprits du XVIe siècle : « C’est une plus grande infamie de ne pas savoir bien user de sa victoire que de n’avoir pas su vaincre, e il non far questo è tanto maggiore infamia che il non vincere. » La Russie n’a jamais su bien user de ses victoires sur la Pologne : c’est pourquoi elle ne la possède pas plus aujourd’hui qu’il y a cent ans ; c’est pourquoi, à l’heure qu’il est, elle a moralement perdu dans la conscience de l’Europe la domination de la Pologne.

Le problème de la destinée de la Pologne approche visiblement d’une crise qui doit inquiéter là diplomatie. La Russie se dessaisira-t-elle réellement de ses prétentions absolues, et remettra-t-elle sincèrement au concert européen le soin d’imaginer une solution de la question polonaise ? Mais d’abord il s’agit de constituer ce concert. Les actes de la diplomatie se déroulent parfois avec la régularité de la tragédie classique. Nous avons fini l’exposition du drame, il faut maintenant que l’action s’engage. Ce second acte s’appelle en diplomatie la réunion d’une conférence : ce ne sera peut-être pas une petite affaire que de réunir une conférence, et cela demandera du temps ; mais la conférence, c’est une formalité ; il faudrait avoir préparé d’avance le plan qu’on en veut faire sortir ; il faudrait avoir combiné des alliances pour assurer au besoin l’exécution de ce plan : tâche difficile. Quant à nous, convaincus qu’il serait funeste et particulièrement messéant à la France d’abandonner la question polonaise sans avoir rien fait que compromettre un malheureux peuple par de stériles manifestations de sympathie en l’exposant aux cruautés d’une répression impitoyable, nous faisons des vœux pour que la France, l’Angleterre et l’Autriche, oubliant de mutuelles défiances, contractent entre elles un solide accord, et rétablissent la Pologne dans une situation naturelle et durable.

D’heureuses nouvelles nous arrivent enfin du Mexique. Puebla est pris et a fourni à nos troupes une nouvelle journée de gloire. L’opiniâtreté de la garnison mexicaine a fait de la prise de Puebla une victoire digne de notre armée. Nous espérons que la destruction de l’armée d’Ortega va nous ouvrir la route de Mexico et avancer la fin d’une expédition qui avait donné à la France de pénibles inquiétudes ; mais la France est accoutumée à recevoir de la bravoure de ses troupes la solution des difficultés que sa politique s’est suscitées. Le général Pioupiou n’est pas seulement un grand vainqueur, il lui arrive souvent d’être un grand homme d’état,


E. FORCADE.