Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1855

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Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 12 (p. 1373-1390).

Chronique n° 568
14 décembre 1855


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1855.

Rien n’est plus singulier véritablement que lu situation énigmatique où se trouve placée depuis quelques jours l’Europe, partagée entre l’incertitude d’opérations militaires suspendues par la saison et l’obscurité de négociations dont nul ne met en doute l’existence, sans qu’on puisse en préciser ni les termes, ni le sens, ni la portée. Faut-il croire à la paix ? faut-il croire à l’inévitable continuation de la guerre ? Cette trêve de l’hiver, qui n’est interrompue que par quelques engagemens de peu d’importance, se transformera-t-elle en une pacification régulière et définitive ? Ne serait-elle au contraire qu’une de ces haltes où se forgent des armes nouvelles et se nouent de plus vastes complications ? Les vœux et les espérances du continent se tournent évidemment vers la paix ; les esprits sensés la désirent digne et sérieuse ; les spéculateurs la font et la défont chaque jour dans toutes les bourses de l’Europe pour leur satisfaction ou leurs intérêts du moment ; les nouvellistes en publient déjà les préliminaires. Les difficultés cependant ne restent pas moins entières, et si elles ne sont point certainement insolubles, elles sont de nature à tempérer les illusions en laissant apparaître les obstacles que peut avoir à vaincre toute tentative sérieuse de conciliation. Ces difficultés naissent de ce qu’on pourrait appeler la force des choses, de la grandeur des sacrifices accomplis, de l’insuccès même de tant d’efforts de rapprochement restés jusqu’ici infructueux, aussi bien que de la complexité et de la puissance des intérêts engagés dans le conflit actuel. Après tout, aujourd’hui comme en tous les instans, sous quelque forme diplomatique que le problème se pose, il s’agit d’une paix qu’on n’a point sans doute le dessein de rendre gratuitement humiliante pour la Russie, mais qui devra consacrer les garanties à l’abri desquelles l’Occident a acquis le droit de placer sa sécurité et son repos. L’honneur militaire de la Russie reste intact, c’est sa politique qui est en cause. Or cette politique, l’empereur Alexandre est-il dès ce moment résolu à l’abdiquer, et dans quelle mesure le fera-t-il ? Se laissera-t-il au contraire entraîner à tenter encore la fortune d’une campagne, avant d’en venir à des concessions peut-être tardives ? Voila toute la question.

Quoi qu’il en soit, on ne peut douter qu’il n’y ait en ce moment un travail réel en faveur du rétablissement de la paix, travail où chacun a peut-être sa part, et qui a visiblement son principal foyer en Allemagne. On a pu voir, il y a quelques mois déjà, dans le voyage de M. de Beust et de M. von der Pfordten à Paris, comme un symptôme d’une certaine modification dans la politique et les tendances des états secondaires de la confédération germanique. Ces tendances nouvelles n’allaient point, on le conçoit, jusqu’à prendre une altitude fort imposante vis-à-vis de la Russie ; elles dénotaient du moins la bonne volonté de ne point s’éloigner de l’Occident, et de peser plutôt à Pétersbourg du poids de conseils tout pacifiques. Aussi a-t-on pu en conclure qu’une démarche sans aucun caractère collectif avait été faite dans ce sens. La Prusse elle-même a dû avoir son tour également. Le cabinet de Berlin ne pouvait avoir la pensée de s’interposer comme médiateur dans une querelle d’où il s’est retiré après avoir publiquement proclamé le droit de la France et de l’Angleterre, mais il pouvait plaider de nouveau pour la conciliation auprès du tsar. L’a-t-il fait par des communications directes ou par l’intermédiaire de son représentant militaire à Pétersbourg, M. de Munster ? Peu importe, le symptôme reste toujours, et ce symptôme est le désir de la paix, manifesté une fois de plus. C’est à l’Autriche Sans doute que revient la plus grande part de ce mouvement, d’où sont nés tous les bruits d’une pacification prochaine. Liée par un traité dont elle n’a point cessé d’accepter la solidarité morale, si elle en a décliné la solidarité effective, l’Autriche se trouve toujours rattachée aux puissances occidentales ; elle a un terrain commun avec celles-ci, et sur ce terrain même elle a pu être conduite à rechercher quelque combinaison nouvelle plus heureuse que les précédentes. Sans qu’il apparaisse encore rien de distinct, sans qu’il y ait surtout de propositions véritables émanées de la Russie ou offertes à son acceptation, on peut, ce nous semble, démêler divers faits dans ce travail, plutôt pressenti que connu : d’abord c’est le sérieux et véhément désir de la paix qui règne au-delà du Rhin, c’est en outre un double effort de l’Autriche pour rattacher les autres états allemands à sa politique, en même temps qu’elle recherche, de concert avec la France et l’Angleterre, les bases d’un accommodement possible, ou du moins d’une tentative de ce genre.

Depuis que cette crise est ouverte, la Russie a l’œil rivé sur l’Allemagne, soit pour se couvrir de son inaction, soit pour la retenir et l’endormir encore aux heures décisives. Il n’est donc point impossible que les vœux manifestés en Allemagne et l’effort de l’Autriche n’aient produit quelque impression à Saint-Pétersbourg. Déjà même, dit-on, au travail qui s’opère au-delà du Rhin dans un sens occidental, la Russie oppose de son côté un travail diplomatique tendant à persuader aux états allemands qu’elle veut la paix, qu’elle est prête à souscrire à des conditions très acceptables pour tous. Qu’on nous permette seulement une double observation. Si l’Allemagne souhaite une prompte pacification non-seulement comme un bienfait général pour l’Europe, mais encore pour s’épargner à elle-même le péril de profondes scissions intérieures, pense-t-elle prendre le moyen le plus efficace de faire tomber les armes des mains de la Russie en n’appuyant sa parole d’aucune déclaration sérieuse, d’aucun acte décisif ? Lorsque le roi Frédéric-Guillaume prononçait récemment son discours devant le parlement de Berlin, qu’était-ce autre chose qu’une abdication nouvelle de la puissance prussienne, un encouragement à la résistance donné au tsar ? L’Autriche elle-même, s’il est vrai, comme on l’a dit, qu’elle ait réduit une fois de plus son armée dans les circonstances actuelles, — l’Autriche croit-elle ajouter une grande autorité à ses interventions et à ses projets diplomatiques ? Et d’un autre côté, si la Russie cherche à convaincre les états allemands de ses intentions pacifiques sans même divulguer le secret de ses concessions, n’est-ce point parce, que son but principal est d’assoupir les défiances et de désarmer l’Allemagne, sauf à répéter ensuite, comme elle l’a dit déjà, qu’elle l’a sauvée de ses propres divisions ? Telle a toujours été la tactique du cabinet de Pétersbourg. Lorsque l’Allemagne s’est émue sérieusement de l’occupation prolongée des principautés et s’est montrée prête à intervenir, la Russie quittait subitement les bords du Danube, et le prince Paskievitch écrivait à l’empereur Nicolas qu’il fallait tout faire pour réduire les états germaniques à la neutralité. Lorsque les quatre points de garantie sont devenus la base d’un traité préparé entre l’Autriche, la France et l’Angleterre, en présence d’une négociation près d’aboutir, la diplomatie russe s’est hâtée d’accepter ces quatre conditions en principe, sauf à les décliner ensuite dans l’application. Que la Russie, quelques souffrances que lui inflige la guerre, brave le danger de la continuation des hostilités et de complications nouvelles qui peuvent lui offrir après tout soit des diversions, soit des occasions d’alliances inattendues, cela se conçoit ; mais si ces complications survenaient, la Prusse, l’Autriche, l’Allemagne tout entière seraient les premières à en supporter le poids, et c’est ce qui fait qu’un peu de résolution aujourd’hui servirait mieux leur intérêt véritable, en même temps qu’elle donnerait plus de force, plus de crédit, plus de chances de réalisation à tous ces bruits pacifiques qui sont dans l’air.

Toujours est-il que dans les circonstances actuelles les puissances alliées ont un système de conduite parfaitement simple à suivre : c’est de se montrer prêtes à la paix, si la paix se présente dans des conditions sérieuses et justes, et de se montrer également prêtes à la guerre, si la guerre doit fatalement se poursuivre. Pour la France et l’Angleterre, il n’y a pas seulement à combattre, il y a encore dès ce moment à assurer l’application des principes dont elles ont fait le symbole de leur politique : unique moyen de donner un sens pratique à cette guerre, un caractère définitif à ses résultats. Tandis qu’on discute sur les quatre points de garantie et sur la signification véritable qu’ils doivent avoir, le mieux est de les réaliser. Aussi une conférence à laquelle parait devoir coopérer l’Autriche va-t-elle se réunir à Constantinople pour s’occuper tout d’abord de la condition des populations chrétiennes de l’Orient. C’est là, il faut bien le dire, un des points les plus graves et les plus épineux de cette terrible question.

Que la guerre cesse ou se prolonge, là réside l’intérêt le plus grand et le plus universel, l’intérêt même de la transformation de l’empire ottoman, sans laquelle toutes les garanties qu’on pourra prendre contre la Russie resteront illusoires. Dans les griefs et les plaintes des populations chrétiennes, la Russie en effet trouvera toujours une arme dont elle saura se servir pour se frayer une route jusqu’au cœur de la Turquie. Il y a d’immenses difficultés à vaincre, cela est vrai : le droit public et les habitudes d’un peuple ne se transforment pas en un jour ; mais ce lien toujours subsistant entre des populations malheureuses qui ont besoin de protection et un protecteur intéressé par son ambition à les défendre, ce lien, il faut le briser par une transformation dans laquelle la Turquie au surplus peut trouver le seul élément de vitalité propre à la relever. Le gouvernement ottoman lui-même s’est montré prêt à entrer dans une voie de justes et sages réformes, les puissances occidentales doivent l’y maintenir par l’autorité de leurs conseils et de leur concours. C’est donc à l’une des premières nécessités de la situation actuelle que répond l’œuvre sur le point d’être entreprise à Constantinople ; mais en même temps pourquoi ne s’occuperait-on pas de la réalisation des autres garanties adoptées en commun, de l’organisation des principautés notamment ?

Chose singulière, il y a bientôt deux ans que la réorganisation des principautés a été stipulée, et que les soldats du tsar ont quitté les provinces du Danube : rien n’a été fait depuis ; on a laissé rentrer à Bucharest le prince Stirbey, notoirement dévoué à l’influence russe ; tout ce que le gouvernement de Saint-Pétersbourg a laissé après une ingérence permanente et abusive de trente ans a été maintenu. Une occasion toute naturelle s’offre aujourd’hui de changer cette situation. Dans peu de temps vont expirer les pouvoirs du prince Stirbey, nommé hospodar à la suite de la convention de Balta-Liman. Il semble donc fort simple que les puissances alliées s’occupent de fonder dans les principautés un régime conforme aux vues et aux intérêts de l’Europe. La Russie, dit-on, proteste contre tout ce qui serait fait dans les provinces danubiennes en dehors de son concours. Au nom de quels droits peut protester la Russie ? Ceux qu’elle tenait de ses traités ont disparu avec ces traités eux-mêmes, il reste une situation entièrement nouvelle à créer. Ce qui est vrai des principautés n’est pas moins applicable à la liberté de la navigation sur le Danube, également inscrite parmi les conditions de la paix future. Pourquoi dès cet instant n’organiserait-on pas cette liberté ? Pourquoi ne prendrait-on pas des dispositions pour qu’elle restât désormais effective et assurée sous la garantie collective de l’Europe ? Il y aurait dans ces diverses mesures un avantage réel, ce serait de traduire des principes posés et acceptés en faits accomplis auxquels la Russie n’aurait plus qu’à adhérer à la paix. Les puissances alliées se sont interdit des conquêtes matérielles qui ne seraient pour elles que des avantages personnels ; elles ne se sont point interdit d’organiser leurs conquêtes morales, celles qui seraient profitables pour tous. L’Autriche elle-même sans contredit ne pourrait que s’associer à une telle œuvre embrassant les garanties qu’elle a acceptées.

Il y a donc aujourd’hui pour la France et pour l’Angleterre plus d’un but à poursuivre, ou plutôt ce n’est qu’un même but sous des formes diverses. Il peut y avoir à écouler des propositions de paix, des suggestions même, s’il est vrai qu’il y ait quelque chose de ce genre dans ce travail qu’on remarque ; il y a aussi à prévoir la reprise d’hostilités plus dangereuses peut-être et plus décisives, de même qu’il y aura encore à rendre irrévocables par des mesures concertées les résultats acquis jusqu’ici. Sur tous ces points, la France et l’Angleterre ont-elles été, sont-elles constamment d’accord ? Il est des esprits fort occupés à observer les nuages qui s’élèvent, et ce serait certainement trop dire que de nier qu’il puisse y avoir parfois des nuages. La France peut être plus particulièrement touchée de toutes les considérations de la paix, de la nécessité d’associer l’Autriche, si cela est possible, à l’œuvre commune, et par conséquent de ne point dépasser certaines limites. L’Angleterre peut être plus décidée à agir sur tous les points et sous toutes les formes, avec ou sans le concours du cabinet de Vienne. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait de la part des gouvernemens des appréciations différentes de certaines questions déterminées, rien ne serait moins surprenant ; mais il est à nos yeux un fait supérieur à tous ces incidens, à ces divergences secondaires : c’est la nécessité de la permanence de cette union qui existe aujourd’hui entre la France et l’Angleterre. Ces deux nations ont été bien souvent divisées durant la dernière paix par de misérables querelles, par des rivalités quelquefois puériles. Le jour où une grande question s’est élevée dans le monde, la France et l’Angleterre, en dépit de tout ce qui semblait les diviser plus que jamais, se sont trouvées alliées sans effort et ont été les seules à prendre d’intelligence une résolution virile. C’était l’intérêt de leur grandeur et de leur prépondérance, dira-t-on ; il est vrai, c’était l’intérêt de la position qu’elles occupent dans le monde, mais c’était aussi l’intérêt de la sécurité et de l’indépendance de tous. La guerre s’arrêtât-elle aujourd’hui, pense-t-on que cette question d’Orient, à laquelle est peut-être attachée la civilisation occidentale, fût résolue par cela même que l’accord des deux pays, des deux politiques cesserait d’être nécessaire ? Croit-on que la France et l’Angleterre n’auraient point longtemps encore à agir en commun soit à Constantinople, soit dans les cours de l’Occident, pour assurer le développement des principes qu’elles auront fait passer dans le droit public ? Que cette alliance eût à subir quelque refroidissement sérieux, il ne pourrait y avoir de plus grand triomphe pour la politique moscovite. Qu’on le remarque bien du reste, ce n’est pas l’ambition de la Russie qui seule rend nécessaire cette forte et efficace alliance. Les deux nations peuvent avoir à défendre les mêmes principes dans l’Atlantique, dans le Nouveau-Monde. Elles auront à arrêter par leur imposante attitude cette remuante ambition américaine ou peut-être à la combattre quelque jour. L’alliance anglo-française a donc de toutes parts des raisons d’être. De toutes les combinaisons politiques, c’est celle qui est la plus protectrice pour l’Europe. Entre la France et l’Angleterre, il ne peut y avoir de traité de Tilsitt livrant à l’une le continent, à l’autre l’empire des mers. La divergence même des intérêts des deux pays, leurs rivalités, leurs tendances à se surveiller mutuellement, sont la plus sûre et la plus naturelle garantie de toutes les indépendances, en même temps que leur force est la plus invincible barrière contre tous les envahissemens. De quelque façon qu’on la considère, l’union des deux peuples ne peut avoir que de libérales conséquences ; elle s’est formée au nom de la liberté de l’Europe, pour défendre toutes les idées et tous les droits que résume ce mot de civilisation occidentale, et le triomphe de nos armes sera nécessairement le triomphe de ces idées et de ces droits. Par quelles phases l’alliance anglo-française aura-t-elle à passer ? Il serait certainement difficile de le prévoir. En attendant, elle ne se dissoudra pas si promptement. C’est le 31 janvier que doit se réunir le parlement britannique. D’ici là, tous les bruits de négociations se seront évanouis, ou auront pris une consistance plus ferme. Dans tous les cas, le chef du cabinet de Londres, lord Palmerston, aura sans doute à disputer vigoureusement son existence ministérielle.

Si l’on observait simplement à la surface, l’esprit public serait évidemment plus favorable à la guerre en Angleterre qu’en France. Au fond cependant la pensée n’est pas très différente, et si des propositions sérieuses étaient offertes, elles feraient taire bien vite tous les meetings belliqueux qui se succèdent depuis quelques jours au-delà de la Manche. Rien de semblable ne se produit en France. Le seul fait intérieur est la préoccupation de cette misère de l’hiver et de l’élévation du prix de toutes les choses nécessaires à la vie. Certes dans le monde contemporain l’extérieur est magnifique, et les théories ne manquent point pour rehausser les grandeurs de l’industrie. La réalité répond-elle toujours à l’apparence ? La réalité serait peut-être le triste revers de cette brillante médaille, et elle soulèverait plus d’un problème moral autant qu’économique.

Il se dégage souvent des faits contemporains une sorte de lumière qui sert merveilleusement à recomposer les faits d’autrefois ; de même que l’impartiale et intelligente étude des époques accomplies aide singulièrement aussi à pénétrer le sens des événemens les plus actuels. Le présent et le passé se mêlent et s’éclairent mutuellement, la politique et l’histoire se côtoient. Jamais cela ne fut plus vrai que dans notre temps, où rien ne tient et où tout recommence, où il semble que les choses tournent toujours dans un même cercle. Quand M. Thiers, après avoir écrit dans sa jeunesse l’Histoire de la Révolution française, mettait la main à l'Histoire du Consulat et de l’Empire, il croyait vivre sans doute dans une ère définitive, terme assuré de nos métamorphoses. Il y a de cela dix ans à peine, et, avant d’être parvenu au bout de son récit, l’historien a vu se renouveler sous ses yeux le spectacle des mêmes événemens, des mêmes causes produisant les mêmes effets. Ce vaste tableau, qu’il retrace sans faiblir, est déjà le contemporain de trois ou quatre régimes. M. Thiers n’en poursuit pas moins son œuvre. Dans le douzième volume qu’il publie, il arrive à l’année 1811, c’est-à-dire à ces tentatives, toujours grandes encore, mais déjà visiblement impossibles, et à la veille de devenir désastreuses pour la France elle-même comme pour le génie hautain qui dispose du monde. Certes, s’il y eut jamais une moralité dans l’histoire, c’est celle qui ressort de cet amas d’événemens mémorables, qui montre que le génie a ses limites, que nulle puissance humaine ne peut dicter des lois à la Providence, et contraindre la force des choses à plier devant elle. Voyez en effet cette époque que raconte M. Thiers avec une si merveilleuse clarté, arrêtez-vous à cette date de 1810 : Napoléon est au faite de la domination ; il tient garnison à Dantzig, il fait mettre le siège devant Cadix et envoie ses légions reconquérir Lisbonne, occupée une première fois. L’Europe est sur le point de devenir un assemblage de royaumes feudataires. L’Angleterre ! l’empereur dirige contre elle cette formidable machine de guerre du blocus continental. Rome est un département français, en attendant de donner son nom à l’héritier de l’empire, tandis que le pape est captif à Savone, et Napoléon roule déjà dans son esprit la pensée d’établir la cour pontificale à Paris, de subordonner le pape à l’empereur ; il ordonne même déjà des travaux à Saint-Denis et à Avignon, car il veut que cette papauté se montre dans dans ses antiques résidences ; « On se croit placé sous l’illusion d’un songe quand on entend raconter ces choses, » dit M. Thiers. C’est qu’en effet c’était un songe, le songe gigantesque d’un génie plus maître de l’univers que de lui-même.

Il est vrai, ainsi que le dit l’illustre historien de l’empire, on fut près de croire à la réalité de ce songe, à la possibilité de toutes ces transformations. Napoléon avait effectivement pour lui la puissance de tout faire, le prestige d’un ascendant auquel rien n’avait résisté Jusque-là : il avait contre lui la nature des choses, cette ennemie lente, mais infaillible en politique. Qu’on prenne ces trois grands faits qui sont les points saillans du dernier volume publié par M. Thiers : le blocus continental, la captivité du pape à Savone, ou du moins son séjour très surveillé dans cette ville, et la guerre d’Espagne. Certes, Napoléon montre une fécondité de ressources inouïe dans la lutte qu’il poursuit contre l’Angleterre ; c’était un subtil douanier autant qu’un habile gagneur de batailles, et même au fond il soutenait une cause juste. Il n’est pas moins vrai qu’il arrive aux actes les plus démesurés, auxquels l’Angleterre répond par des procédés pour le moins aussi tyrauniques, et dans ce conflit c’est la justice qui souffre, c’est le droit de toutes les indépendances qui est méconnu. Rien n’empêchait l’empereur matériellement de transporter le pape à Saint-Denis ou à Avignon ; mais ce vieillard sans armées portait en lui une force morale. Il représentait la conscience religieuse des peuples. De même dans la Péninsule, c’étaient sans doute d’admirables soldats qui combattaient, Masséna, Ney, Soult, — et pourtant ils s’usaient à la poursuite d’un but insaisissable, loin du regard du maître. Esclaves d’un ordre venu de Paris, d’une parole transmise, ils ne se faisaient indépendans qu’au profit de leurs passions pour donner issue à leurs rivalités, et cette belle campagne de Portugal si supérieurement racontée par M. Thiers, cette campagne allait échouer devant les lignes muettes et sombres de Torres-Vedras préparées et gardées par l’impassibilité de Wellington ! Ce n’est pas devant le génie, de Wellington que pâlissait en ce moment la fortune impériale, pas plus que Napoléon n’était battu peu après par la tactique russe ; il était vaincu par les entraînemens de son propre génie, par tous ces élémens bravés, par toutes ces impossibilités accumulées, qui à la fin retombaient sur lui de tout leur poids, comme pour rendre sa détresse plus extrême et plus terrible. Tel est le drame que l’historien de l’empire retrace avec une simple et pratique éloquence, et dont il laisse déjà entrevoir le dénoûment tout prêt à se précipiter : vaste tableau plein de mystères à éclaircir, de prodiges à admirer, et aussi d’exemples à méditer !

Ce siècle, il faut le dire, à mesure qu’il marche, voit s’élever des problèmes dont quelques-uns sont encore comme un héritage du passé, tandis que d’autres tiennent à des circonstances entièrement imprévues, au travail des idées, au déplacement des intérêts, à l’avènement de peuples nouveaux. Il est de ces peuples qui, à peine entrés sur la scène, inquiètent déjà, tant leur ambition parait immense, et tant l’activité qu’ils mettent au service de cette ambition est énergique aussi bien que supérieure à tous les scrupules. Ainsi sont les États-Unis : ils naissaient hier, il y a moins d’un siècle ; ils sont aujourd’hui une puissance redoutable qui pèse dans la balance des destinées politiques, de même qu’elle compte dans l’échelle de la sociabilité humaine par l’originalité de son existence et de ses mœurs, devenues l’attrait des voyageurs du vieux monde. M. Ampère a le goût des excursions ; sans compter l’Allemagne, l’Angleterre, l’Italie, il est allé au nord et au sud, dans la Scandinavie et en Espagne, en Grèce et à Constantinople, en Égypte et en Nubie ; il a pesé dans ses mains cette poussière de l’histoire aux lieux mêmes d’où la vie semble s’être retirée. Il a voulu à son tour voir ce que c’est qu’une civilisation naissante, un peuple qui grandit pour ainsi dire sous le regard. De là ce voyage qu’on connaît ici, et auquel l’auteur a donné le nom de Promenade en Amérique : œuvre d’un esprit exact et ingénieux, érudit et élégant, ami des choses anciennes et curieux aussi de toutes les choses nouvelles. M. Ampère n’a pas parcouru seulement les états de l’Union ; son excursion s’étend au Canada, où survit avec une fidélité touchante l’amour de la France, — au Mexique, toujours bouleversé par ses dissensions, — à Cuba, l’île opulente endormie au sein de l’Océan : c’est-à-dire que l’auteur a visité les États-Unis et les contrées que ceux-ci considèrent comme les annexes de leur empire. Du même regard, il a soudé le foyer de cette puissance et suivi le vol de son ambition. Le mérite du voyage de M. Ampère est de multiplier sous une forme élégante et rapide des traits d’observation qui conduisent à tous les problèmes de l’existence américaine. L’auteur n’oublie point la littérature ; elle existe en effet aux États-Unis, elle est représentée par des poètes comme Bryant ou Longfellow, par des philosophes comme Channing ou Emerson, par des historiens tels que M. Prescott, et des orateurs élégans comme M. Everett. Il y a cependant une poésie, bien autrement saisissante, et que M. Ampère lui-même indique : c’est celle de la forêt Vierge qui tombe sous la hache de l’émigrant, des populations qui s’agglomèrent et se pressent, des villes qui s’élèvent à vue d’œil. Voyez Chicago, la ville bâtie aux confins des prairies. Il y a vingt ans, la forêt primitive couvrait ce sol ; il y a quatre ans, Chicago, sortie du désert, comptait trente-cinq mille âmes, elle en compte plus de soixante mille aujourd’hui. Voyez encore, aux bords de l’Ontario, cette ville que M. Ampère voit presque naître, Ogdensburg. Tout se forme, tout est inachevé ; dans des rues larges et longues, des ballots de marchandises se mêlent à des troncs d’arbres renversés, débris de la forêt qui vient d’être abattue. L’inculte et le sauvage se retrouvent auprès des raffinemens de la civilisation. N’est-ce point une sorte d’image de la vie américaine ? Le secret de cet enfantement permanent, c’est le travail, et c’est ce qui fait la différence entre la démocratie américaine et ce qu’on appelle de ce nom dans le vieux monde. En Europe, il semble que la démocratie se réduise à revendiquer tous les droits sans rien faire, sans pratiquer aucun devoir. En Amérique, tout consiste à agir sous l’impulsion de l’énergie individuelle. Là est la grandeur de la race américaine ; mais voici son piège : comme tout ressort de l’activité individuelle, il s’ensuit que la vie est une grande bataille où règnent la force et l’esprit de conquête.

Un des plus curieux problèmes de l’existence des États-Unis est de savoir comment est né cet esprit d’envahissement devenu une menace pour tous les états voisins, comment la race yankee est entrée dans cette voie périlleuse. Il y a là beaucoup sans doute de cette humeur native de la démocratie américaine. Il existe cependant une autre cause que mettent en lumière les écrits de Channing, traduits aujourd’hui par M. Édouard Laboulaye. Une question a contribué surtout au développement de l’esprit de conquête aux États-Unis, c’est la question de l’esclavage. Nul n’ignore la lutte qui existe, depuis longtemps entre les états à esclaves du sud et les états libres du nord, lutte qui a risqué plus d’une fois de dégénérer en scission violente, et qui n’a été tempérée que par des compromis successifs. Toute la difficulté consiste à maintenir l’équilibre au sein de l’Union entre les états à esclaves et les états libres, et comme la liberté a été assurée pour l’avenir aux états nouveaux qui se forment dans l’ouest, les partisans de l’esclavage ont eu recours à cette extrémité de la conquête, qu’ils ont appelée l’annexion, — l’annexion du Texas, l’annexion de Cuba, l’annexion du Mexique, — pour y rétablir ou y maintenir l’esclavage et fortifier les états primitifs possesseurs d’esclaves. La question de l’esclavage, on peut le dire, a eu pour fatal résultat de corrompre profondément la vie publique aux États-Unis. Elle a commencé par jeter la confusion dans toutes les idées politiques, dans tous les partis, en subordonnant toutes les combinaisons à cette considération unique et invariable du maintien ou de l’abolition de l’esclavage. Elle a précipité en outre l’esprit américain dans cette voie d’empiétemens, de violences et de conquêtes où le droit n’est plus rien, où la force seule est comptée. Aussi Channing cédait-il à une juste et généreuse inspiration en élevant la voix au moment où l’annexion du Texas laissait éclater les premiers symptômes de ces tendances. Il pressentait ce qui arrive ou ce qui arrivera peut-être, la substitution de la force brute à tout principe moral, le danger d’une lutte avec l’Europe. Moins enthousiaste que d’autres de cette rapidité d’enfantement dont s’enorgueillissent les États-Unis, il rappelait avec éloquence que « toute croissance noble est lente. » Oui, il faut le temps pour la fortune des hommes comme pour la fortune des peuples, et il faut aussi la justice. Le temps et la justice finissent tôt ou tard par se venger, quand on prétend se passer de leur concours.

L’Espagne n’en est point à ces vastes plans de conquête, elle en est à se conquérir elle-même, à conquérir un peu d’ordre et de stabilité, une certaine direction dans son gouvernement, quoique régularité dans ses finances, toutes choses que l’assemblée constituante de Madrid ne lui a point données dans sa première session, et qu’elle ne lui donne guère encore depuis qu’elle a recommencé ses travaux. Les cortès espagnoles en sont toujours au laborieux enfantement d’une constitution dont elles ont déjà discuté les bases pendant six mois, et dont elles discutent les articles maintenant. Ce que sera cette constitution et quelle en sera la durée, nul ne peut le dire en vérité ; ce qu’on peut assurer, c’est qu’elle réunit toutes les conditions nécessaires pour avoir le sort de bien d’autres. Là n’est point la situation réelle de l’Espagne. Au fond, il y a trois élémens essentiels dans l’état public de la Péninsule tel que l’a fait la révolution accomplie l’an dernier, — la royauté, le ministère, où sont constamment restés les généraux Espartero et O’Donnell, et ce parlement où s’agitent tous les partis. Dans quels rapports vivent ces élémens ? La royauté ne s’est point relevée sans doute de la défaite que lui a infligée la révolution dernière, elle n’a point repris son véritable rang dans la vie politique de l’Espagne. On ne peut nier cependant qu’il n’y ait eu sous ce rapport un progrès réel depuis un an. Les sentimens monarchiques du pays se sont clairement manifestés. Si la reine Isabelle a eu à essuyer bien des ennuis et à compter avec bien des difficultés, elle a su heureusement les surmonter, en préservant l’Espagne de crises plus graves. C’est évidemment l’assemblée de Madrid qui a perdu le plus de crédit par son impuissance autant que par sa légèreté. Il y a bien dans ce congrès une majorité composée d’anciens conservateurs libéraux et d’anciens progressistes modérés, très différente du parti démocratique et même de ceux qui s’appellent les progressistes purs, et décidée à soutenir un régime sensé. Par malheur, cette majorité est loin d’être compacte, et le pays a fini par ajouter peu de foi à cette assemblée, qui n’a pas même brillé par le talent. Reste le ministère ; le cabinet de Madrid se ressent, cela est bien clair, de son origine révolutionnaire et de la diversité de ses élémens. Il a souvent sacrifié les principes les plus essentiels de gouvernement à l’intérêt de sa conservation. Sa politique pourtant semble prendre un caractère plus net et plus décidé. Le ministre des finances, M. Bruil, a envisage avec un certain sens pratique, la situation économique de l’Espagne, et il a eu le courage de proposer à l’assemblée, de se désavouer, en lui soumettant la question du rétablissement de l’impôt dit de consumos comme unique moyen d’offrir à l’état des ressources permanentes, qu’il ne trouve plus depuis un an que dans des emprunts onéreux. Dans ce cabinet du reste, le général O’Donnell a pris de plus en plus l’ascendant et la direction politique. Il a fallu certainement à O’Donnell une extrême habileté pour gagner la confiance du duc de la Victoire et gouverner à peu près sous son nom ; il y a réussi par ses déférences, par son activité dans la répression des mouvemens carlistes. Le résultat a été que ces deux généraux se sont mis complètement d’accord pour suivre une politique propre à garantir la monarchie en même temps que les institutions libérales ; mais plus l’accord d’Espartero et d’O’Donnell est devenu sensible, plus le ministre de la guerre a pris d’ascendant, et plus aussi le parti révolutionnaire s’est ému. Le parti démocratique de l’assemblée a commencé une campagne contre O’Donnell ; les progressistes purs se sont joints aux démocrates dans une certaine mesure pour amener nue rupture nouvelle entre le président du conseil et le ministre de la guerre. Telle est la lutte qui a pris récemment une singulière recrudescence à Madrid, — recrudescence qui s’est manifestée déjà par plusieurs incidens, et à laquelle n’a pas peu contribué l’arrivée de M. Olozaga, ministre de la reine Isabelle à Paris. Il y a eu en un mot à Madrid ce qu’on peut appeler la question Olozaga.

M. Olozaga est certainement un homme considérable tant par le rôle qu’il a joué en Espagne que par la situation que lui a faite le gouvernement. Il est arrive à Madrid avec l’ambition de devenir ministre des affaires étrangères et président du conseil. Quelques-uns de ses amis lui avaient représenté, dit-on, l’entreprise comme facile. Il n’a pas tardé à voir dès son arrivée qu’il ne lui serait point très aisé de renverser le duc de la Victoire, et alors il a cherché à provoquer la chute du cabinet, en séparant le président du conseil de ses collègues, pour entrer lui-même au pouvoir avec Espartero. Il s’est allié aux partis qui forment l’opposition dans les cortès. M. Olozaga a porté dans la commission de constitution et dans la commission des finances, dont il est membre, son humeur agressive contre le ministère ; mais il a été vigoureusement combattu par un des hommes politiques les plus éminens de l’Espagne, M. Rios Rosas, et il n’a réussi qu’à créer des difficultés. À demi battu dans les commissions, il a transporté la guerre dans le congrès même. Et à quelle occasion a-t-il pris cette altitude d’opposition ? Un député démocrate. M. Fïgueras, a proposé un amendement à l’article qui proclame l’admissibilité des Espagnols à tous les emplois. M. Figueras voulait qu’il fut dit que les titres de noblesse ne seraient plus nécessaires pour exercer les charges du palais. En elle-même, cette proposition était oiseuse ; mais elle contenait une pensée évidente d’hostilité coutre la monarchie et contre la reine, et à ce titre elle répugnait à tous les hommes monarchiques de l’assemblée. M. Olozaga n’en a pas moins pris sous sa protection l’amendement de M. Figueras. Comment un représentant de la reine s’associait-il à une telle manifestation ? C’est, à ce qu’il parait, ce que le ministre des affaires étrangères, le général Zabala, a fait observer à M. Olozaga, et celui-ci a donné sa démission, qui depuis a été retirée, il est vrai. Au fond, l’impatience de M. Olozaga a tourné contre son but ; elle n’a servi qu’à provoquer les démonstrations les plus monarchiques du duc de la Victoire aussi bien que du général O’Donnell, et à manifester l’accord complet et intime des deux généraux.

Une circonstance nouvelle est venue dessiner plus nettement encore la situation du gouvernement et des partis, lies désordres ont éclaté à Saragosse à l’occasion ou plutôt sous le prétexte de la cherté des subsistances, et ces désordres ont été d’autant plus graves que les autorités de la ville ont fait les plus singulières concessions à l’émeute. Les événemens de Saragosse ont donné lieu à une tentative nouvelle de l’opposition, qui cette fois est allée directement à son but, en mettant personnellement en cause le général O’Donnell. C’est l’un des chefs du parti démocratique, M. Orense, qui s’est chargé, de livrer cet assaut. M. Orense n’a point été heureux ; il n’a réussi qu’à se faire battre en deux fois, d’abord par un vote de confiance que l’assemblée a adopté en faveur du général O’Donnell, puis par le rejet d’un vote de censure, présenté deux jours après contre le ministre de la guerre ; 132 voix contre 8 ont repoussé la motion de censure. Plusieurs circonstances donnent à ce dernier vote une certaine signification. Le duc de la Victoire ne s’était pas d’abord rendu à la séance. O’Donnell le lui avait demandé par un motif de fierté, pour n’être couvert aux yeux de l’assemblée par aucune considération qui ne lui fût propre. L’absence du président du conseil ayant été mal interprétée ; Espartero se hâtait de se rendre à la chambre et votait publiquement en faveur d’O’Donnell, en disant que qui attaquait l’un des deux généraux attaquait l’autre. Un autre incident particulier, c’est l’abstention de quelques députés progressistes, parmi lesquels s’est rangé M. Olozaga ; M. Olozaga a voulu le lendemain expliquer sa conduite, ce qui n’a servi peut-être qu’à rendre sa situation plus fausse. De ces divers faits, on pourrait conclure, ce nous semble, que la situation du cabinet de Madrid s’est affermie. Seulement n’est-elle pas toujours à la merci d’un vote inattendu qui peut être surpris à une majorité assez incohérente ? Il n’y aurait pour le ministère espagnol qu’un moyen d’affermir complètement sa position : ce serait de faire preuve dans les questions politiques de l’énergie qu’il a montrée pour sa défense propre, et de diriger cette majorité qui ne peut se diriger elle-même, ou de faire appel à de nouvelles cortès.

Après un moment d’assez vive émotion, le peuple et le gouvernement des États-Unis paraissent s’être rassurés sur les intentions de l’Angleterre. Une rupture entre les deux pays serait toujours, et particulièrement dans l’état actuel du monde, quelque chose de si grave, qu’en Amérique on a aussitôt accueilli avec empressement tous les symptômes qui pouvaient faire espérer le maintien des relations pacifiques. L’Angleterre, de son coté, ne se laissera entraîner, nous le croyons, à aucune démonstration qui serait de nature à compliquer le différend, et ce nuage finira peut-être par se dissiper entièrement, comme tant d’autres qui se sont élevés dans les dernières années entre Londres et Washington, et dont il n’est resté qu’un souvenir plus ou moins importun. Nous ne savons au reste lequel des deux pays aurait le plus à souffrir dans l’hypothèse contraire. La guerre avec les États-Unis serait assurément pour l’Angleterre une grande calamité. L’industrie et le commerce en ressentiraient l’atteinte la plus profonde, car on ne se passerait pas aussi facilement des cotons américains que des chanvres de la Russie : New-York est un bien autre débouché que Saint-Pétersbourg ; mais l’Amérique, n’a guère moins besoin de vendre ses matières premières à l’Angleterre, ou de lui acheter ses produits manufacturés, que l’Angleterre de faire avec elle la même opération en sens inverse, et les intérêts respectifs sont trop étroitement liés pour qu’il ne soit pas malaisé d’établir la balance des pertes qu’on essuierait de part et d’autre dans la sphère des transactions privées, si les deux pavillons devenaient ennemis. Ce qui n’est pas douteux, c’est que les forces agressives et défensives des deux états sont très inégales. Les Américains n’ont pas d’armée ; aucune de leurs grandes villes du littoral, aucun de leurs ports n’est fortifié ; l’infériorité de leur marine militaire ne saurait être contestée, même par eux : nous n’avons donc pas à insister sur le résultat qu’auraient les premières hostilités. On ne se fait guère d’illusions sur ce point aux États-Unis. Leurs innombrables journaux, qui disent tout, contiennent à cet égard les plus curieuses révélations, et c’est assurément un des motifs qui permettront à l’administration du général Pierce de se montrer plus modérée sans inconvéniens pour sa popularité. Néanmoins, si l’Angleterre y trouve de son coté une raison pour ne pas pousser trop loin les concessions qu’elle ne refuse pas de faire au maintien de la paix, la guerre déclarée ou probable causerait une telle perturbation, que ce sera pour tous une bonne nouvelle quand on saura que les dispositions conciliantes des deux parties en ont éloigné le danger.

L’Europe pourrait-elle alors cesser de surveiller avec une certaine inquiétude ou la marche du cabinet de Washington, ou les mouvemens de cette race turbulente qu’il est souvent, nous le reconnaissons, impuissant à contenir, et qui au contraire a la prétention d’entraîner son gouvernement, en faisant violence à la sagesse des hommes d’état, dont ses clameurs étouffent la voix ? Non certes, nous ne le croyons pas, et loin de là malheureusement l’expansion de l’élément anglo-américain dans le Nouveau-Monde et sa réaction sur l’ancien sont destinées à nous préoccuper de jour en jour plus sérieusement. Examinons en effet ce qui se passe ou ce qui se prépare au Mexique et dans l’Amérique centrale, et nous verrons combien avance dans ces contrées un travail d’absorption favorisé par l’infériorité physique et morale des populations d’origine espagnole, que le mélange du sang indien et du sang africain a si tristement abâtardies.

Quel est le trait dominant de la dernière révolution mexicaine ? au profit de qui semble-t-elle avoir été faite ? quelle est l’influence extérieure qui triomphe avec les démocrates ou puros de Mexico ? À voir l’attitude protectrice, à entendre le langage du général Gadsden, c’est la diplomatie du cabinet de Washington qui l’emporte, et les principes de la république modèle étendent leur empire sur un peuple à qui tous ses instincts, toutes ses traditions, toutes ses habitudes et ses institutions sociales conseillent ou imposent un autre système politique. Le général Alvarez est élu président intérimaire ; le ministre des États-Unis prend aussitôt les devans sur le reste du corps diplomatique pour lui offrir le premier des félicitations enthousiastes, pour s’identifier, sans prudence comme sans réserve, avec la domination d’un parti violent et exclusif, pour subordonner en quelque sorte le maintien des relations amicales entre les deux pays, — et on sait ce que cela veut dire, — à la forme et à l’esprit du gouvernement qu’aura le Mexique. Le nouveau président, malgré son inexpérience, a paru, il faut l’avouer, plus embarrassé que flatté de ces offres d’amitié si brusques ou plutôt si impérieuses, et sa réponse, sans être fière ni défiante, a été convenable. On croirait assister à une seconde représentation, sur un autre théâtre, de la pièce jouée à Madrid entre M. Soulé et les révolutionnaires espagnols, dont le ministre américain n’a pas eu meilleur marché que des hommes d’état du parti contraire. Mais peu importe au fond que déjà, soit haine instinctive contre les étrangers, soit vague sentiment de ses devoirs envers la nationalité dont il est le représentant éphémère, le général Alvarez se tienne en garde contre la prépotence américaine : ce n’est pas tel ou tel homme qui fera au Mexique les affaires de l’ambition des États-Unis ; c’est la révolution et l’esprit révolutionnaire. Voilà ce qui appauvrira, désorganisera, ruinera le Mexique ; voilà ce qui en fera pour ses voisins une proie assurée, quand il n’aura plus de finances, plus d’armée, plus d’administration, quand le corps social sera dissous comme le corps politique, et quand l’annexion pourra seule défendre contre la barbarie et le brigandage les derniers restes d’une civilisation aux abois.

Le ministère du général Alvarez annonce hautement l’intention de séculariser le clergé et de confisquer ses propriétés, qui sont considérables. La presse radicale, — et c’est comme toujours, en pays espagnol, la seule qui fasse entendre sa voix dans le lâche silence des opinions conservatrices, — y pousse le gouvernement nouveau avec une extrême violence et à grand renfort de déclamations haineuses contre les institutions religieuses. Le clergé mexicain a sans doute besoin d’une réforme ; quelques-uns de ses chefs et le saint-siège avaient entrepris d’y travailler dans ces derniers temps. Accomplie régulièrement sous leurs auspices, cette réforme eût été salutaire, la religion et l’état y auraient également gagné ; mais opérée révolutionnairement, en haine des hommes et des choses, sans accord avec la cour de Rome, elle ne sera qu’une cause de perturbation de plus : elle affaiblira le prestige que le prêtre a encore conservé dans l’esprit des populations, et qui est après tout une des dernières garanties de l’ordre social ; elle soulèvera l’opposition des consciences, et pourra provoquer des résistances matérielles dont il y a déjà eu quelques avant-coureurs dans la ville de Guadalajara. Enfin, si l’on met en vente les biens du clergé au milieu de l’anarchie actuelle, dans l’état présent de la société mexicaine, le trésor de la république sera infailliblement frustré de la plus grande partie des ressources qu’il pourrait, à d’autres conditions, trouver dans une mesure de ce genre. Ce n’est pas tout. Les esprits sages ont déjà le pressentiment d’un autre danger : c’est que les grandes propriétés de l’église soient achetées par des spéculateurs américains. Eux seuls peuvent les payer, eux seuls les acquerront sans scrupule. Est-il besoin d’ajouter qu’il en résulterait pour eux comme une prise de possession d’une partie du sol, que cette colonisation, en apparence irréprochable, leur donnerait, avec des droits qu’on ne pourrait contester, mille prétextes de réclamations, mille occasions d’intervenir activement dans les affaires du pays ; qu’en cas de difficultés, et il y en aurait aussitôt, leur gouvernement prendrait fait et cause pour eux, et que l’histoire du Texas se renouvellerait dans toute l’étendue du Mexique ? Ainsi tout semble ramener ce malheureux pays au même dénoûment, à la perte de sa nationalité. Ses voisins le respectent si peu, que malgré les sympathies affichées dans les états du sud de l’Union pour le coryphée de la révolution de Nuevo-Léon, M. Vidaurri, des bandes armées de Texiens viennent de passer la frontière, sons prétexte de châtier les Indiens, se sont battues avec les troupes de ce même Vidaurri, ont brûlé un village en se retirant, et tiennent en alarme toute la frontière du Rio-Bravo. Le territoire mexicain était ainsi audacieusement violé pendant que le général Gadsden complimentait le nouveau président et que celui-ci faisait porter à Washington des plaintes inutiles, car le gouvernement du Texas encourage ces incursions, et si le commandant des troupes fédérales à la frontière reçoit l’ordre de s’y opposer, il est bien douteux qu’il en ait la force. La force ! tout est là ; c’est là toute la question entre le Mexique et les États-Unis. Peu importe qui domine à Mexico, des centralistes conservateurs avec Santa-Anna, ou des démocrates fédéraux avec le général Alvarez. Pour le parti annexioniste, les meilleurs seront ceux dont il aura meilleur marché. Aussi les Américains ont-ils toujours désiré que le fédéralisme prît le dessus. M. Vidaurri, qui trompe peut-être bien des calculs en résistant énergiquement aux flibustiers, n’en reste pas moins l’imperturbable champion du morcellement de la nationalité mexicaine en pratique et du maintien de l’unité nationale en théorie. Nous renonçons à décrire une pareille situation dans ses détails, à montrer dans les provinces autant de dictateurs que de grandes villes : — autour du général Alvarez, des bandes hideuses que le climat tempéré du plateau mexicain décime rapidement ; dans la capitale, un ministère incomplet dès le lendemain de sa formation, quelques-uns des auteurs de la révolution honteux et effrayés de leur succès, des déclamations délirantes, un trésor vide, un reste d’armée qui se fond à vue d’œil, les classes élevées livrées au désespoir, la conviction universelle que de nouveaux changemens sont inévitables et prochains !… ici est le résultat d’une fatale erreur commise au début de l’indépendance dans toute l’Amérique espagnole, et qui a consisté à croire que des peuples sans la moindre habitude du self government pouvaient se donner les institutions républicaines les plus avancées, parce qu’il y avait chez eux quelques hommes qui avaient lu le Contrat social, et parce que les États-Unis avaient fait en 1776 une déclaration des droits. Nous allons retrouver les mêmes illusions, les mêmes enivremens de rhétorique déclamatoire, les mêmes déchiremens politiques et le même châtiment sur un autre théâtre plus restreint, mais auquel sa position géographique prête une grande importance, — le petit état de Nicaragua, dans l’Amérique centrale. Il vient de se passer là un des épisodes les plus curieux de l’histoire de ce temps, et nous pouvons ajouter les plus instructifs, car il donne la mesure du peu de force qu’il faut déployer dans ces contrées pour y faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal : c’est leur éloignement seul qui effraie l’imagination ; mais est-ce qu’il y a encore des distances ?

Le Nicaragua était depuis plusieurs années en proie à la guerre civile. Un parti, qui s’intitulait républicain ou démocratique, avait levé le drapeau de la révolte contre le gouvernement légal, dont les tendances conservatrices se rapprochaient de celles du pouvoir établi à Guatemala, et les Américains du Nord, qui ont un pied dans le pays par l’établissement de la compagnie du transit à Greytown, s’étaient empressés de se déclarer en faveur des insurgés. Cependant la lutte se prolongeait sans résultats décisifs, et des deux cotés ou en était arrivé à l’épuisement. Le président légal, le chef de l’insurrection, les généraux des deux armées étaient morts, et il n’existait plus, à vrai dire, ni gouvernement ni insurrection organisée, quand au mois de juin dernier est arrivée au Nicaragua une petite expédition de flibustiers, venant de San-Francisco, forte de soixante et un hommes, et commandée par un aventurier hardi du nom de Walker, dont une entreprise malheureuse, sur la Basse-Californie a signalé, l’audace et fait la réputation. Pendant les deux premiers mois, les mouvemens de la bande de Walker, successivement renforcée et abandonnée par les gens du pays ou par des soldats dispersés de l’insurrection, paraissent très décousus. Il essuie même des échecs, se rembarque sur le brick, qui l’avait amené, débarque sur un autre point, reprend encore la mer après des engagemens sans importance, tient tout le littoral en alarme, et enfin le 2 septembre quitte la côte, se dirige vers l’intérieur et le lac de Nicaragua, bat les troupes qu’il rencontre, coupe la ligne de communication entre Greytown sur l’Océan-Atlantique et San-Juan sur la Mer du Sud, s’empare des provisions et de tout ce qu’il trouve à sa convenance sur un bateau à vapeur de la compagnie du transit, puis se rend maître de la capitale de l’état par surprise, et presque sans coup férir. Rien de plus bizarre que ce qui se passe alors. La population effrayée se jette dans les bras de ce chef d’aventuriers et le supplie d’accepter la présidence. Il s’y refuse, envoie des commissaires auprès du général qui aurait dû défendre la ville, fait chanter un Te Deum, et agit en dictateur. Il avait trouvé dans la capitale du Nicaragua un ministre des États-Unis, M. Wheeler. Ce diplomate se met aussitôt d’accord avec Walker, et consent à lui servir d’ambassadeur auprès du général ennemi ; mais, ses propositions n’ayant pas été acceptées, il veut se retirer : alors on le retient prisonnier, et on ne le relâche qu’après une démonstration menaçante du bateau à vapeur dont les flibustiers s’étaient emparés. Nous passons sur un grand nombre d’autres incidens, dont le plus tragique est l’exécution du secrétaire du gouvernement de Nicaragua par ordre de Walker, qui le soupçonna de travailler en secret à soulever la population contre lui, et nous arrivons à un dénoûment provisoire de la pièce, qui est un traité régulier entre Walker et le général nicaraguais Corral, conclu le 23 octobre dans la ville de Grenade pour mettre fin à la guerre civile et à la guerre étrangère. — Un sieur Rivas est nommé président intérimaire pour quatorze mois ; une amnistie générale est proclamée ; la légion française, — l’existence d’un pareil corps est un fait tout nouveau pour nous, et peut-être les hommes qui le composent sont-ils quelques débris égarés de l’expédition de M. de Raousset-Boulbon, — reste au service du Nicaragua, et le gouvernement donnera des terres à ceux qui voudront se faire naturaliser dans le pays. Enfin le général Walker est reconnu en qualité de commandant en chef de l’armée de la république. — Telle est la substance de ce traité, dont quelques autres articles indiquent cependant que la paix, décrétée sur le papier, n’existait pas sur toute l’étendue du territoire. Mais ce n’est là que la surface officielle des choses. Ni l’agression, ni la défense n’ont probablement dit leur dernier mot. Si faible qu’il soit, l’élément national doit chercher à réagir contre cette surprise, et ce qui le prouve, c’est que les derniers rapports annoncent que le général Corral, qui avait signé la paix avec Walker, et qui, selon les journaux américains, était allé avec lui en rendre grâces au Dieu des armées, a été, peu de jours après, fusillé par ses ordres comme traître.

Nous admettons un instant, sans le savoir, que Walker, qui fait si lestement fusiller les gens, n’est pas un bandit vulgaire et insensé. Alors ces rigueurs indiquent qu’il est dans la nécessité de réprimer avec la plus cruelle énergie un travail qui se fait contre lui dans le sein de la petite nationalité dont il a méconnu les droits. Il existe certainement dans quelque partie reculée du pays un simulacre de gouvernement légitime qui proteste. Ce gouvernement a un agent à Washington, qui réclame avec ses collègues des états voisins, et quoique le ministre américain à Grenade ait reconnu le nouvel ordre de choses, le cabinet de M. Pierce ne va peut-être pas si vite. On doit donc s’attendre à de nouvelles péripéties. Et pourtant il n’y a pas d’illusions à se faire, le coin est enfoncé dans l’Amérique centrale, sur tout le trajet d’une route déjà très fréquentée de l’un à l’autre Océan. Avant que Walker eût surpris la capitale, quelques hommes de la Californie étaient déjà venus le rejoindre. Au premier bruit de ses succès, beaucoup d’autres sont partis de San-Francisco, et les autorités fédérales ont vainement essayé de s’y opposer, si tant est que leurs efforts fussent bien sincères. Ce qui est plus grave encore, c’est l’évidente complicité de la compagnie du transit dans toute cette affaire. Or la compagnie du transit dispose de grandes ressources ; elle a des établissemens considérables sur les points les plus importans de l’isthme ; ses bateaux à vapeur sillonnent le fleuve et le lac de San-Juan ; elle a eu l’année dernière, on le sait maintenant, assez d’influence à Washington pour déterminer le gouvernement fédéral à envoyer à Greytown l’expédition qui a détruit cette ville. Tout cela indique une partie bien liée, et si Walker possède quelques-unes des qualités de l’organisateur politique, soutenue par l’émigration de la Californie, cette singulière révolution pourra se consolider. Au reste, on peut juger de la confiance qu’ont en eux-mêmes les flibustiers et ceux qui les ont appelés par la prétention, qu’ils ne dissimulent pas, d’expulser de Greytown leur compatriote le colonel Kinney, dont tout le crime est de n’avoir pas aveuglément épousé les passions de la compagnie du transit, et d’avoir promis qu’il poursuivrait à Washington la réparation du préjudice causé aux habitans par les canons du capitaine Hollins. C’est se poser en maîtres, et en maîtres intolérans.

Nous n’irons pas plus loin : peut-être au premier moment apprendrons-nous un coup de main comme celui de Walker pour forcer l’entrée de l’Amazone ; mais à chaque jour suffit sa peine, et nous croyons en avoir assez dit pour prouver que la race anglo-américaine, grossie par tout ce qui n’a pas trouvé sa place au soleil en Europe, ne perd pas son temps dans le Nouveau-Monde, et qu’il faudra bientôt s’en occuper. Heureusement elle éparpille ses forces. Si elle les concentrait dans une seule direction bien choisie, il serait déjà trop tard pour arrêter le flot dont elle menace de couvrir des populations qui conspirent à leur propre perte avec leur plus redoutable ennemi. ch. de mazade.



DANTE ET LES ORIGINES DE LA LANGUE ET DE LA LITTERATURE ITALIENNES [1]. — Ce fut le sort de M. Fauriel de devancer sur presque tous les points les investigations de la critique moderne dans le vaste champ de l’histoire littéraire, et de ne recueillir presque jamais aux yeux du public le bénéfice de ses créations. Passionné pour la recherche, plus soucieux de trouver que de mettre en œuvre, il reculait trop souvent devant le pénible travail de la composition, et, entraîné par son ardente curiosité, il ne songeait guère à se faire lui-même l’interprète de ses propres découvertes. Faut-il s’en plaindre, et son action sur le mouvement des esprits en a-t-elle été diminuée ? Non, certes. Débarrassé de la préoccupation du style et des immenses sacrifiées de temps et de pensée que coûte le soin d’écrire, il put avec une entière liberté poursuivre les nombreuses séries de recherches que la sagacité de son esprit lui révélait. Accueillies par des disciples ingénieux, ses idées fructifiaient entre les mains d’autrui, et c’est ainsi que, sans avoir beaucoup écrit, M. Fauriel est sans contredit l’homme de notre siècle qui a mis en circulation le plus d’idées, inauguré le plus de branches d’étude, aperçu dans l’ordre des travaux historiques le plus de résultats nouveaux.

L’ouvrage récemment publié par la pieuse amitié de l’héritière des papiers de M. Fauriel est la meilleure preuve de cet honorable oubli de soi-même, de ce parfait désintéressement scientifique, qui caractérisaient l’illustre professeur. Dans aucune branche d’étude, M. Fauriel n’a été plus créateur que dans tout ce qui tient aux origines des littératures romanes et en particulier de la littérature italienne. C’était là le point central de ses recherches, celui auquel presque toutes ses études aboutissaient. L’importance et la vraie physionomie de Dante, à la fois le créateur et le dernier terme de la littérature italienne, il l’a d’abord aperçue. Or sur tous ces points, où il fut si éminemment inventeur, il a l’air de venir le dernier, et son livre, plein d’idées neuves il y a vingt ans, se présente devant nous comme un écho du mouvement qu’il a créé. Les lacunes mêmes et les imperfections qui s’y remarquent sont reflet de la libéralité de l’auteur. M. Fauriel prêtait ses manuscrits avec la plus grande facilité ; ni les abus par lesquels sa confiance fut trop souvent payée, ni les représentations de ses amis ne purent jamais vaincre sur ce point ses habitudes généreuses, il s’en est suivi qu’après la mort de l’auteur quelques-unes des parties les plus importantes de son œuvre manquaient : les appels adressés aux détenteurs de ces travaux sont restés sans effet. Il était dans la destinée de M. Fauriel de servir aux progrès de la science aux dépens de sa propre renommée ; la joie de poursuivre le vrai et de le découvrir lui suffisait.

Et pourtant ces deux volumes, tout incomplets et surannés qu’ils peuvent paraître, n’en restent pas moins d’un très grand prix. Sur une foule de points, l’exposition de M. Fauriel n’a été ni dépassée, ni même égalée. Les développemens relatifs à la formation des langues romanes et aux lois générales qui président dans la famille indo-européenne à la formation des idiomes dérivés n’ont jamais été mieux exposés. Après les progrès accomplis depuis vingt ans en linguistique, ces pages demeurent éclatantes de vérité. Là encore M. Fauriel se montre au premier rang, sinon des inventeurs, du moins de ceux qui naturalisèrent en France et appliquèrent avec sagacité les grandes méthodes découvertes en Allemagne. Le goût et le sentiment des origines le dirigeaient dans tous ses travaux, et lui faisaient deviner les nuances les plus délicates dans les sujets les plus divers. Qu’il se soit trompé parfois, que dans cet océan de l’histoire littéraire, où l’on ne trouve, le vrai qu’à la condition d’être entièrement dégagé de préventions nationales et provinciales, il ail parfois obéi à certains partis pris, faut-il s’en étonner ? On ne crée qu’avec l’amour, et, si j’ose le dire, avec la passion ; on ne jette les fondemens d’une étude qu’en tranchant bien des points sur lesquels la critique est loin d’avoir dit son dernier mot. Il est toujours facile, en reprenant par l’analyse et le détail l’œuvre des maîtres, d’y montrer des inexactitudes, des vues anticipées, des conjectures moins heureuses que d’autres ; mais cela même est un hommage, et la plus belle récompense du vrai chercheur est d’avoir su produire un mouvement d’études par suite duquel il est dépassé. ernest renan.

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V. de Mars.

  1. 2 volumes in-8° ; Paris, chez Durand.