Bakounine/Œuvres/TomeIII31

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Michel Bakounine
Œuvres - Tome III.
L'EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE - Seconde livraison


L’EMPIRE KNOUTO-GERMANIQUE
ET LA
RÉVOLUTION SOCIALE
_______
SECONDE LIVRAISON


|138 Sophismes historiques de l’École doctrinaire des communistes allemands [1]


Telle n’est pas l’opinion de l’École doctrinaire des socialistes ou plutôt des communistes autoritaires de l’Allemagne ; école qui fut fondée un peu avant 1848, et qui rendit, il faut le reconnaître, |139 des services éminents à la cause du prolétariat non seulement en Allemagne, mais en Europe. C’est à elle qu’appartient principalement la grande idée d’une Association internationale des travailleurs et aussi l’initiative de sa réalisation première. Aujourd’hui elle se trouve à la tête du Parti de la Démocratie socialiste des travailleurs en Allemagne, ayant pour organe le Volksstaat.

C’est donc une École parfaitement respectable, ce qui ne l’empêche pas de montrer un fort mauvais caractère quelquefois [2], et surtout d’avoir pris pour base de ses théories un principe qui est profondément vrai lorsqu’on le considère sous son vrai jour, c’est-à-dire à un point de vue relatif, mais qui, envisagé et posé d’une manière absolue, comme l’unique fondement et la source première de tous les autres principes, comme le fait cette école, devient complètement faux. |140 Ce principe, qui constitue d’ailleurs le fondement essentiel du socialisme positif, a été pour la première fois scientifiquement formulé et développé par M. Charles Marx, le chef principal de l’École des communistes allemands. Il forme la pensée dominante du célèbre Manifeste |141 des communistes qu’un Comité international de communistes français, anglais, belges et allemands, réuni à Londres, avait lancé en 1848, sous ce titre : Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Ce manifeste, rédigé, comme on sait, par MM. Marx et Engels, devint la base de tous |142 les travaux scientifiques ultérieurs de l’École, et de l’agitation populaire soulevée plus tard par Ferdinand Lassalle en Allemagne.

Ce principe est l’absolu opposé du principe reconnu par les idéalistes de toutes les écoles. Tandis que ces |143 derniers font dériver tous les faits de l’histoire, y compris le développement des intérêts matériels et des différentes phases de l’organisation économique de la société, du développement |144 des idées, les communistes allemands, au contraire, ne veulent voir dans toute l’histoire humaine, dans les manifestations les plus idéales de la vie tant collective qu’individuelle de |145 l’ humanité, dans tous les développements intellectuels et moraux, religieux, métaphysiques, scientifiques, artistiques, politiques, juridiques et sociaux, qui se sont produits dans le passé et qui continuent de se produire dans le présent, rien que des reflets |146 ou des contre-coups nécessaires du développement des faits économiques. Tandis que les idéalistes prétendent que les idées dominent et pro |147 duisent les faits, les communistes, d’accord en cela d’ailleurs avec le matérialisme scientifique, disent au contraire que les faits donnent naissance aux idées et que ces dernières ne sont jamais autre chose que l’ expression |148 idéale des faits accomplis ; et que parmi tous les faits, les faits économiques, matériels, les faits par excellence, constituent la base essentielle, le fondement principiel, dont tous les autres faits |149 intellectuels et moraux, politiques et sociaux, ne sont plus rien que les dérivatifs [3] obligés.

[4] Qui a raison, les idéalistes ou les matérialistes ? Une fois que la question se pose ainsi, l’hésitation devient impossible. Sans nul doute, les idéalistes ont tort, et seuls les matérialistes ont raison. Oui, les faits priment les idées ; oui, l’idéal, comme l’a dit Proudhon, n’est qu’une fleur dont les conditions matérielles d’existence constituent la racine. Oui, toute l’histoire intellectuelle et morale, politique et sociale de l’humanité est un reflet de son histoire économique.

Toutes les branches de la science moderne, consciencieuse et sérieuse, convergent à proclamer cette grande, cette fondamentale et décisive vérité : oui, le monde social, le monde proprement humain, l’humanité en un mot, n’est autre chose que le développement dernier et suprême, — pour nous au moins et relativement à notre planète, — la manifestation la plus haute, de l’animalité. Mais comme tout développement implique nécessairement une négation, celle de la base ou du point de départ, l’humanité est en même temps et essentiellement la négation réfléchie et progressive de l’animalité dans les hommes ; et c’est précisément cette négation aussi rationnelle que naturelle, et qui n’est rationnelle que parce qu’elle est naturelle, à la fois historique et logique, fatale comme le sont les développements et les réalisations de toutes les lois naturelles dans le monde, — c’est elle qui constitue et qui crée l’idéal, le monde des convictions intellectuelles et morales, les idées.

Oui, nos premiers ancêtres, nos Adams et nos Èves, furent sinon des gorilles, au moins des cousins très proches du gorille, des omnivores, des bêtes intelligentes et féroces, douées, à un degré infiniment plus grand que les animaux de toutes les autres espèces, |150 de deux facultés précieuses : la faculté de penser et la faculté, le besoin de se révolter.

Ces deux facultés, combinant leur action progressive dans l’histoire, représentent proprement le « moment » [5], le côté, la puissance négative dans le développement positif de l’animalité humaine, et créent par conséquent tout ce qui constitue l’humanité dans les hommes.

La Bible, qui est un livre très intéressant et parfois très profond, lorsqu’on le considère comme l’une des plus anciennes manifestations, parvenues jusqu’à nous, de la sagesse et de la fantaisie humaines, exprime cette vérité d’une manière fort naïve dans son mythe du péché originel. Jéhovah, qui, de tous les bons dieux qui ont jamais été adorés parles hommes, est certainement le plus jaloux, le plus vaniteux, le plus féroce, le plus injuste, le plus sanguinaire, le plus despote et le plus ennemi de la dignité et de la liberté humaines, ayant créé Adam et Ève, par on ne sait quel caprice, sans doute pour tromper son ennui qui doit être terrible dans son éternellement égoïste solitude, ou pour se donner des esclaves nouveaux, avait mis généreusement à leur disposition toute la terre, avec tous les fruits et tous les animaux de la terre, et il n’avait posé à cette complète jouissance qu’une seule limite. Il leur avait expressément défendu de toucher aux fruits de l’arbre de la science. Il voulait donc que l’homme, privé de toute conscience de lui-même, restât une bête éternelle, toujours à quatre pattes devant le Dieu éternel, son Créateur et son Maître. Mais voici que vient Satan, l’éternel révolté, le premier libre-penseur et l’émancipateur des mondes. Il fait honte à l’homme de son ignorance et de son obéissance bestiales ; il l’émancipe et imprime sur son front le sceau de la liberté et de l’humanité, en le poussant à désobéir et à manger du fruit de la science.

|151 On sait le reste. Le bon Dieu, dont la prescience, qui constitue une des facultés divines, aurait dû l’avertir pourtant de ce qui devait arriver, se mit dans une terrible et ridicule fureur : il maudit Satan, l’homme et le monde créés par lui-même, se frappant pour ainsi dire lui-même dans sa création propre, comme font les enfants lorsqu’ils se mettent en colère ; et, non content de frapper nos ancêtres dans le présent, il les maudit dans toutes les générations à venir, innocentes du crime commis par leurs ancêtres. Nos théologiens catholiques et protestants trouvent cela très profond et très juste, précisément parce que c’est monstrueusement inique et absurde ! Puis, se rappelant qu’il n’était pas seulement un Dieu de vengeance et de colère, mais encore un Dieu d’amour, après avoir tourmenté l’existence de quelques milliards de pauvres êtres humains et les avoir condamnés à un enfer éternel, il eut pitié du reste, et, pour le sauver, pour réconcilier son amour éternel et divin avec sa colère éternelle et divine toujours avide de victimes et de sang, il envoya au monde, comme une victime expiatoire, son fils unique, afin qu’il fût tué par les hommes. Cela s’appelle le mystère de la Rédemption, base de toutes les religions chrétiennes. Et encore si le divin Sauveur avait sauvé le monde humain ! Mais non ; dans le paradis promis par le Christ, on le sait, puisque c’est formellement annoncé, il n’y aura que fort peu d’élus. Le reste, l’immense majorité des générations présentes et à venir, grillera éternellement dans l’enfer. En attendant, pour nous consoler, Dieu, toujours juste, toujours bon, livre la terre au gouvernement des Napoléon III, des Guillaume Ier, des Ferdinand d’Autriche et des Alexandre de toutes les Russies.

|152 Tels sont les contes absurdes qu’on débite et telles sont les doctrines monstrueuses qu’on enseigne, en plein dix-neuvième siècle, dans toutes les écoles populaires de l’Europe, sur l’ordre exprès des gouvernements. On appelle cela civiliser les peuples ! N’est-il pas évident que tous ces gouvernements sont les empoisonneurs systématiques, les abâtisseurs intéressés des masses populaires ?

Je me suis laissé entraîner loin de mon sujet, par la colère qui s’empare de moi toutes les fois que je pense aux ignobles et criminels moyens qu’on emploie pour retenir les nations dans un esclavage éternel, afin de pouvoir mieux les tondre, sans doute. Que sont les crimes de tous les Tropmann du monde, en présence de ce crime de lèse-humanité qui se commet journellement, au grand jour, sur toute la surface du monde civilisé, par ceux-là mêmes qui osent s’appeler les tuteurs et les pères de peuples ? — Je reviens au mythe du péché originel.

Dieu donna raison à Satan et reconnut que le diable n’avait pas trompé Adam et Eve en leur promettant la science et la liberté, comme récompense de l’acte de désobéissance qu’il les avait induits à commettre ; car aussitôt qu’ils eurent mangé du fruit défendu, Dieu se dit à lui-même (voir la Bible) : « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de Nous, il sait le bien et le mal ; empêchons-le donc de manger du fruit de la vie éternelle, afin qu’il ne devienne pas immortel comme Nous ».

Laissons maintenant de côté la partie fabuleuse de ce mythe et considérons-en le vrai sens. Le sens en est très clair. L’homme s’est émancipé, il s’est séparé de l’animalité et s’est constitué comme homme ; il a commencé son histoire et son développement proprement humain par un acte de désobéissance et de science, c’est-à-dire par la révolte et par la pensée.

----------

[6] Trois éléments ou, si vous voulez, trois principes |153 fondamentaux constituent les conditions essentielles de tout développement humain, tant collectif qu’individuel, dans l’histoire : 1° l’animalité humaine ; 2° la pensée ; et 3° la révolte. À la première correspond proprement l’économie sociale et privée ; à la seconde, la science ; à la troisième, la liberté [7].

Les idéalistes de toutes les écoles, aristocrates et bourgeois, théologiens et métaphysiciens, politiciens et moralistes, religieux, philosophes ou poètes, — sans oublier les économistes libéraux, adorateurs effrénés de l’idéal, comme on sait, — s’offensent beaucoup lorsqu’on leur dit que l’homme, avec toute son intelligence magnifique, ses idées sublimes et ses aspirations infinies, n’est, comme tout ce qui existe dans le monde, rien que matière, rien qu’un produit de cette vile matière.

Nous pourrions leur répondre que la matière dont parlent les matérialistes, — matière spontanément, éternellement mobile, active, productive ; matière chimiquement ou organiquement déterminée, et manifestée par les propriétés ou les forces mécaniques, physiques, animales et intelligentes qui lui sont forcément inhérentes, — que cette matière n’a rien de commun avec la vile matière des idéalistes. Cette dernière, produit de leur fausse abstraction, est effectivement un être stupide, inanimé, immobile, incapable de produire la moindre des choses, un caput mortuum, une vilaine imagination |154 opposée à cette belle imagination qu’ils appellent Dieu, l’Être suprême vis-à-vis duquel la matière, leur matière à eux, dépouillée par eux-mêmes de tout ce qui en constitue la nature réelle, représente nécessairement le suprême Néant. Ils ont enlevé à la matière l’intelligence, la vie, toutes les qualités déterminantes, les rapports actifs ou les forces, le mouvement même, sans lequel la matière ne serait pas même pesante, ne lui laissant rien que l’impénétrabilité et l’immobilité absolue dans l’espace ; ils ont attribué toutes ces forces, propriétés et manifestations naturelles, à l’Être imaginaire créé par leur fantaisie abstractive ; puis, intervertissant les rôles, ils ont appelé ce produit de leur imagination, ce Fantôme, ce Dieu qui est le Néant : « l’Être suprême » ; et, par une conséquence nécessaire, ils ont déclaré que l’Être réel, la matière, le monde, était le Néant. Après quoi ils viennent nous dire gravement que cette matière est incapable de rien produire, ni même de se mettre en mouvement par elle-même, et que par conséquent elle a dû être créée par leur Dieu.

[8] Dans l’Appendice qui se trouve à la fin de ce livre, j’ai mis à nu les absurdités vraiment révoltantes auxquelles on est fatalement amené par cette imagination d’un Dieu, soit personnel, créateur et ordonnateur des mondes ; soit même impersonnel, et considéré comme une sorte d’âme divine répandue dans tout l’univers, dont elle constituerait ainsi le principe éternel ; ou bien comme l’idée infinie et divine, toujours présente et active dans le monde et manifestée toujours par la totalité des êtres matériels et finis. Ici je me bornerai à relever un seul point.

[9] On conçoit parfaitement le développement successif |155 du monde matériel, aussi bien que de la vie organique, animale, et de l’intelligence historiquement progressive, tant individuelle que sociale, de l’homme, dans ce monde. C’est un mouvement tout à fait naturel du simple au composé, de bas en haut ou de l’inférieur au supérieur ; un mouvement conforme à toutes nos expériences journalières, et par conséquent conforme aussi à notre logique naturelle, aux propres lois de notre esprit qui, ne se formant jamais et ne pouvant se développer qu’à l’aide de ces mêmes expériences, n’en est pour ainsi dire rien que la reproduction mentale, cérébrale, ou le résumé réfléchi.

Le système des idéalistes nous présente tout à fait le contraire. C’est le renversement absolu de toutes les expériences humaines et de ce bon sens universel et commun qui est la condition essentielle de toute entente humaine et qui, en s’élevant de cette vérité si simple et si unanimement reconnue, que deux fois deux font quatre, jusqu’aux considérations scientifiques les plus sublimes et les plus compliquées, n’admettant d’ailleurs jamais rien qui ne soit sévèrement confirmé par l’expérience ou par l’observation des choses ou des faits, constitue la seule base sérieuse des connaissances humaines.

Au lieu de suivre la voie naturelle de bas en haut, de l’inférieur au supérieur, et du relativement simple au plus compliqué ; au lieu d’accompagner sagement, rationnellement, le mouvement progressif et réel du monde appelé inorganique au monde organique, végétal, et puis animal, et puis spécialement humain ; de la matière chimique ou de l’être chimique à la matière vivante ou à l’être vivant, et de l’être vivant à l’être pensant, les penseurs idéalistes, obsédés, aveuglés et poussés par le fantôme divin qu’ils ont hérité de la |156 théologie, prennent la voie absolument contraire. Ils vont de haut en bas, du supérieur à l’inférieur, du compliqué au simple. Ils commencent par Dieu, soit comme personne, soit comme substance ou idée divine, et le premier pas qu’ils font est une terrible dégringolade des hauteurs sublimes de l’éternel idéal dans la fange du monde matériel ; de la perfection absolue dans l’imperfection absolue ; de la pensée à l’Être, ou plutôt de l’Être suprême dans le Néant. Quand, comment et pourquoi l’Être divin, éternel, infini, le Parfait absolu, probablement ennuyé de lui-même, s’est-il décidé à ce salto mortale [10] désespéré, voilà ce qu’aucun idéaliste, ni théologien, ni métaphysicien, ni poète n’a jamais su ni comprendre lui-même, ni expliquer aux profanes. Toutes les religions passées et présentes et tous les systèmes de philosophie transcendants roulent sur cet unique et inique mystère [11]. De saints hommes, des législateurs inspirés, des prophètes, des Messies y ont cherché la vie, et n’y ont trouvé que la torture et la mort. Comme le sphinx antique, il les a dévorés, parce qu’ils n’ont pas su l’expliquer. De grands philosophes, depuis Heraclite et Platon jusqu’à Descartes, Spinoza, Leibnitz, Kant, Fichte, Schelling et Hegel, sans parler des philosophes indiens, ont écrit des monceaux de volumes et ont créé des systèmes aussi ingénieux que sublimes, dans lesquels ils ont dit en passant beaucoup de belles et de grandes choses et découvert |157 des vérités immortelles, mais qui ont laissé ce mystère, objet principal de leurs investigations transcendantes, aussi insondable qu’il l’avait été avant eux. Mais puisque les efforts gigantesques des plus admirables génies que le monde connaisse — et qui, pendant trente siècles au moins, ont entrepris toujours de nouveau ce travail de Sisyphe — n’ont abouti qu’à rendre ce mystère plus incompréhensible encore, pouvons-nous espérer qu’il nous sera dévoilé, aujourd’hui, par les spéculations routinières de quelque disciple pédant d’une métaphysique artificiellement réchauffée, et cela à une époque où tous les esprits vivants et sérieux se sont détournés de cette science équivoque, issue d’une transaction, historiquement explicable sans doute, entre la déraison de la foi et la saine raison scientifique ?

Il est évident que ce terrible mystère est inexplicable, c’est-à-dire qu’il est absurde, parce que l’absurde seul ne se laisse point expliquer. Il est évident que quiconque en a besoin pour son bonheur, pour sa vie, doit renoncer à sa raison, et, retournant s’il le peut à la foi naïve, aveugle, stupide, répéter, avec Tertullien et avec tous les croyants sincères, ces paroles qui résument la quintessence même de la théologie : Credo quia absurdum [12]. Alors toute discussion cesse, et il ne reste plus que la stupidité triomphante de la foi. Mais alors s’élève aussitôt une autre question : Comment peut naître dans un homme intelligent et instruit le besoin de croire en ce mystère ?


Que la croyance en Dieu, créateur, ordonnateur, juge, maître, malédicteur, sauveur et bienfaiteur |158 du monde, se soit conservée dans le peuple, et surtout dans les populations rurales, beaucoup plus encore que dans le prolétariat des villes, rien de plus naturel. Le peuple, malheureusement, est encore très ignorant ; et il est maintenu dans son ignorance par les efforts systématiques de tous les gouvernements, qui la considèrent, non sans beaucoup de raison, comme l’une des conditions les plus essentielles de leur propre puissance. Écrasé par son travail quotidien, privé de loisir, de commerce intellectuel, de lecture, enfin de presque tous les moyens et d’une bonne partie des stimulants qui développent la réflexion dans les hommes, le peuple accepte le plus souvent sans critique et en bloc les traditions religieuses qui, l’enveloppant dès le bas âge dans toutes les circonstances de sa vie, et artificiellement entretenues en son sein par une foule d’empoisonneurs officiels de toutes sortes, prêtres et laïques, se transforment chez lui en une sorte d’habitude mentale et morale, trop souvent plus puissante même que son bon sens naturel.

Il est une autre raison qui explique et qui légitime en quelque sorte les croyances absurdes du peuple. Cette raison, c’est la situation misérable à laquelle il se trouve fatalement condamné, par l’organisation économique de la société, dans les pays les plus civilisés de l’Europe. Réduit, sous le rapport intellectuel et moral aussi bien que sous le rapport matériel, au minimum d’une existence humaine, enfermé dans sa vie comme un prisonnier dans sa prison, sans horizon, sans issue, sans avenir même, si l’on en croit les économistes, |159 le peuple devrait avoir l’âme singulièrement étroite et l’instinct aplati des bourgeois pour ne point éprouver le besoin d’en sortir ; mais pour cela il n’a que trois moyens, dont deux fantastiques, et le troisième réel. Les deux premiers, c’est le cabaret et l’église, la débauche du corps ou la débauche de l’esprit ; le troisième, c’est la révolution sociale. D’où je conclus que cette dernière seule, beaucoup plus, au moins, que toutes les propagandes théoriques des libres-penseurs, sera capable de détruire jusqu’aux dernières traces des croyances religieuses et des habitudes débauchées dans le peuple, croyances et habitudes qui sont plus intimement liées ensemble qu’on ne le pense ; et que, en substituant, aux jouissances à la fois illusoires et brutales de ce dévergondage corporel et spirituel, les jouissances aussi délicates que réelles de l’humanité pleinement accomplie dans chacun et dans tous, la révolution sociale seule aura la puissance de fermer en même temps tous les cabarets et toutes les églises.

Jusque-là le peuple, pris en masse, croira, et, s’il n’a pas raison de croire, il en aura au moins le droit.

Il est une catégorie de gens qui, s’ils ne croient pas, doivent au moins faire semblant de croire. Ce sont tous les tourmenteurs, tous les oppresseurs et tous les exploiteurs de l’humanité. Prêtres, monarques, hommes d’État, hommes de guerre, financiers publics et privés, fonctionnaires de toutes sortes, policiers, gendarmes, geôliers et bourreaux, monopoleurs, capitalistes, pressureurs, entrepreneurs et propriétaires, avocats, économistes, politiciens de toutes les |160 couleurs, jusqu’au dernier vendeur d’epices, tous répéteront à l’unisson ces paroles de Voltaire :

Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Car, vous comprenez, il faut une religion pour le peuple. C’est la soupape de sûreté.

Il existe enfin une catégorie assez nombreuse d’âmes honnêtes mais faibles, qui, trop intelligentes pour prendre les dogmes chrétiens au sérieux, les rejettent en détail, mais n’ont ni le courage, ni la force, ni la résolution nécessaire pour les repousser en gros. Elles abandonnent à votre critique toutes les absurdités particulières de la religion, elles font fi de tous les miracles, mais elles se cramponnent avec désespoir à l’absurdité principale, source de toutes les autres, au miracle qui explique et légitime tous les autres miracles, à l’existence de Dieu. Leur Dieu n’est point l’Être vigoureux et puissant, le Dieu brutalement positif de la théologie. C’est un Être nébuleux, diaphane, illusoire, tellement illusoire que, quand on croit le saisir, il se transforme en Néant ; c’est un mirage, un feu follet qui ne réchauffe ni n’éclaire. Et pourtant ils y tiennent, et ils croient que s’il allait disparaître, tout disparaîtrait avec lui. Ce sont des âmes incertaines, maladives, désorientées dans la civilisation actuelle, n’appartenant ni au présent ni à l’avenir, de pâles fantômes éternellement suspendus entre le ciel et la terre, et occupant entre la politique bourgeoise et le socialisme du prolétariat absolument la même position. Ils ne se sentent la force ni de penser jusqu’à la fin, ni de vouloir, ni de se résoudre, et ils |161 perdent leur temps et leur peine en s’efforçant toujours de concilier l’inconciliable. Dans la vie publique, ils s’appellent les socialistes bourgeois.

Aucune discussion avec eux, ni contre eux, n’est possible. Ils sont trop malades.

Mais il est un petit nombre d’hommes illustres, dont aucun n’osera parler sans respect, et dont nul ne songera à mettre en doute ni la santé vigoureuse, ni la force d’esprit, ni la bonne foi. Qu’il me suffise de citer les noms de Mazzini, de Michelet, de Quinet, de John Stuart Mill [13]. Âmes généreuses et fortes, grands cœurs, grands esprits, grands écrivains, et, le premier, ressusciteur héroïque et révolutionnaire d’une grande nation, ils sont tous les apôtres de l’idéalisme et les contempteurs, les adversaires passionnés du matérialisme, et par conséquent aussi du socialisme, en philosophie aussi bien qu’en politique.

C’est donc contre eux qu’il faut discuter cette question.

Constatons d’abord qu’aucun des hommes illustres que je viens de nommer, ni aucun autre penseur idéaliste quelque peu important de nos jours, ne s’est occupé proprement de la partie logique de cette question. Aucun n’a essayé de résoudre philosophiquement la possibilité du salto mortale divin des régions éternelles et pures de l’esprit dans la fange du monde matériel. Ont-ils craint d’aborder cette insoluble contradiction et désespéré de la résoudre, |162 après que les plus grands génies de l’histoire y ont échoué, ou bien l’ont-ils considérée comme déjà suffisamment résolue ? C’est leur secret. Le fait est qu’ils ont laissé de côté la démonstration théorique de l’existence d’un Dieu, et qu’ils n’en ont développé que les raisons et les conséquences pratiques. Ils en ont parlé tous comme d’un fait universellement accepté, et, comme tel, ne pouvant plus devenir l’objet d’un doute quelconque, se bornant, pour toute preuve, à constater l’antiquité et cette universalité même de la croyance en Dieu.

Cette unanimité imposante, selon l’avis de beaucoup d’hommes et d’écrivains illustres, et, pour ne citer que les plus renommés d’entre eux, selon l’opinion éloquemment exprimée de Joseph de Maistre et du grand patriote italien Giuseppe Mazzini, vaut plus que toutes les démonstrations de la science ; et si la logique d’un petit nombre de penseurs conséquents et même très puissants, mais isolés, lui est contraire, tant pis, disent-ils, pour ces penseurs et pour leur logique, car le consentement général, l’adoption universelle et antique d’une idée ont été considérés de tout temps comme la preuve la plus victorieuse de sa vérité. Le sentiment de tout le monde, une conviction qui se retrouve et se maintient toujours et partout, ne sauraient se tromper. Ils doivent avoir leur racine dans une nécessité absolument inhérente à la nature même de l’homme. Et puisqu’il a été constaté que tous les peuples passés et présents ont cru et croient à l’existence de Dieu, il est évident que ceux qui ont le malheur d’en douter, quelle que soit la logique qui les ait entraînés dans ce doute, sont des exceptions anormales, des monstres.

Ainsi donc, l’antiquité et l’universalité d’une croyance seraient, contre toute science et contre toute logique, une preuve suffisante |163 et irrécusable de sa vérité. Et pourquoi ?

Jusqu’au siècle de Kopernik et de Galilée, tout le monde avait cru que le soleil tournait autour de la terre. Tout le monde ne s’était-il pas trompé ? Qu’y a-t-il de plus antique et de plus universel que l’esclavage ? L’anthropophagie, peut-être. Dès l’origine de la société historique jusqu’à nos jours, il y a eu toujours et partout exploitation du travail forcé des masses, esclaves, serves ou salariées, par quelque minorité dominante ; oppression des peuples par l’Église et par l’État. Faut-il en conclure que cette exploitation et cette oppression soient des nécessités absolument inhérentes à l’existence même de la société humaine ? Voilà des exemples qui montrent que l’argumentation des avocats du bon Dieu ne prouve rien.

Rien n’est, en effet, aussi universel et aussi antique que l’inique et l’absurde, et c’est au contraire la vérité, la justice qui, dans le développement des sociétés humaines, sont les moins universelles, les plus jeunes ; ce qui explique aussi le phénomène historique constant des persécutions inouïes dont ceux qui les proclament les premiers ont été et continuent d’être toujours les objets de la part des représentants officiels, patentés et intéressés des croyances « universelles » et « antiques », et souvent de la part de ces mêmes masses populaires, qui, après les avoir bien tourmentés, finissent toujours par adopter et par faire triompher leurs idées.

Pour nous, matérialistes et socialistes révolutionnaires, il n’est rien qui nous étonne ni nous effraie dans ce phénomène historique. Forts de notre conscience, de notre amour pour la vérité quand même, de cette passion logique qui constitue à elle seule une grande puissance, et en dehors de laquelle il n’est point de pensée ; forts de notre passion pour la justice et de |164 notre foi inébranlable dans le triomphe de l’humanité sur toutes les bestialités théoriques et pratiques ; forts enfin de la confiance et de l’appui mutuels que se donnent le petit nombre de ceux qui partagent nos convictions, nous nous résignons pour nous-mêmes à toutes les conséquences de ce phénomène historique, dans lequel nous voyons la manifestation d’une loi sociale aussi naturelle, aussi nécessaire et aussi invariable que toutes les autres lois qui gouvernent le monde.

Cette loi est une conséquence logique, inévitable, de l’origine animale de la société humaine ; or, en face de toutes les preuves scientifiques, physiologiques, psychologiques, historiques, qui se sont accumulées de nos jours, aussi bien qu’en face des exploits des Allemands, conquérants de la France, qui en donnent aujourd’hui une démonstration si éclatante, il n’est plus possible vraiment de douter de la réalité de cette origine. Mais du moment qu’on accepte cette origine animale de l’homme, tout s’explique. L’histoire nous apparaît alors comme la négation révolutionnaire, tantôt lente, apathique, endormie, tantôt passionnée et puissante, du passé. Elle consiste précisément dans la négation progressive de l’animalité première de l’homme par le développement de son humanité. L’homme, bête féroce, cousin du gorille, est parti de la nuit profonde de l’instinct animal pour arriver à la lumière de l’esprit, ce qui explique d’une manière tout à fait naturelle toutes ses divagations passées, et nous console en partie de ses erreurs présentes. Il est parti de l’esclavage animal, et, traversant l’esclavage divin, terme transitoire entre son animalité et son humanité, il marche aujourd’hui à la conquête et à la réalisation de sa liberté humaine. D’où il résulte que l’antiquité |165 d’une croyance, d’une idée, loin de prouver quelque chose en sa faveur, doit au contraire nous la rendre suspecte. Car derrière nous est notre animalité et devant nous notre humanité, et la lumière humaine, la seule qui puisse nous réchauffer et nous éclairer, la seule qui puisse nous émanciper, nous rendre dignes, libres, heureux, et réaliser la fraternité parmi nous, n’est jamais au début, mais, relativement à l’époque où l’on vit, toujours à la fin de l’histoire. Ne regardons donc jamais en arrière, regardons toujours en avant, car en avant est notre soleil et notre salut ; et s’il est permis, s’il est même utile, nécessaire, de nous retourner, en vue de l’étude de notre passé, ce n’est que pour constater ce que nous avons été et ce que nous ne devons plus être, ce que nous avons cru et pensé, et ce que nous ne devons plus ni croire, ni penser, ce que nous avons fait et ce que nous ne devons plus faire jamais.

Voilà pour l'antiquité. Quant à l’universalité d’une erreur, elle ne prouve qu’une chose : la similitude, sinon la parfaite identité, de la nature humaine dans tous les temps et sous tous les climats. Et, puisqu’il est constaté que tous les peuples, à toutes les époques de leur vie, ont cru et croient encore en Dieu, nous devons en conclure simplement que l’idée divine, issue de nous-mêmes, est une erreur historiquement nécessaire dans le développement de l’humanité, et nous demander pourquoi et comment elle s’est produite dans l’histoire, pourquoi l’immense majorité de l’espèce humaine l’accepte encore aujourd’hui comme une vérité ?

Tant que nous ne saurons pas nous rendre compte de la manière dont l’idée d’un monde surnaturel ou divin s’est produite et a dû fatalement se produire dans |166 le développement historique de la conscience humaine, nous aurons beau être scientifiquement convaincus de l’absurdité de cette idée, nous ne parviendrons jamais à la détruire dans l’opinion de la majorité ; parce que nous ne saurons jamais l’attaquer dans les profondeurs mêmes de l’être humain, où elle a pris naissance, et que, condamnés à une lutte stérile, sans issue et sans fin, nous devrons toujours nous contenter de la combattre seulement à la surface, dans ses innombrables manifestations, dont l’absurdité, à peine abattue par les coups du bon sens, renaîtra aussitôt sous une forme nouvelle et non moins insensée. Tant que la racine de toutes les absurdités qui tourmentent le monde, la croyance en Dieu, restera intacte, elle ne manquera jamais de pousser des rejetons nouveaux. C’est ainsi que de nos jours, dans certaines régions de la plus haute société, le spiritisme tend à s’installer sur les ruines du christianisme.

Ce n’est pas seulement dans l’intérêt des masses, c’est dans celui de la santé de notre propre esprit que nous devons nous efforcer de comprendre la genèse historique de l’idée de Dieu, la succession des causes qui ont développé et produit cette idée dans la conscience des hommes. Nous aurons beau nous dire et nous croire athées : tant que nous n’aurons pas compris ces causes, nous nous laisserons toujours plus ou moins dominer par les clameurs de cette conscience universelle dont nous n’aurons pas surpris le secret ; et, vu la faiblesse naturelle de l’individu même le plus fort contre l’influence toute-puissante du milieu social qui l’entoure, nous courrons toujours le risque de retomber tôt ou tard, et d’une manière ou d’une autre, dans l’abîme de l’absurdité religieuse. Les exemples de ces conversions honteuses sont fréquents dans la société actuelle.

----------

|167 J’ai dit la raison pratique principale de la puissance exercée encore aujourd’hui par les croyances religieuses sur les masses. Ces dispositions mystiques ne dénotent pas tant, chez elles, une aberration de l’esprit qu’un profond mécontentement du cœur. C’est la protestation instinctive et passionnée de l’être humain contre les étroitesses, les platitudes, les douleurs et les hontes d’une existence misérable. Contre cette maladie, ai-je dit, il n’est qu’un seul remède : c’est la Révolution sociale.

Dans l’Appendice, j’ai tâché d’exposer les causes qui ont présidé à la naissance et au développement historique des hallucinations religieuses dans la conscience de l’homme. Ici, je ne veux traiter cette question de l’existence d’un Dieu, ou de l’origine divine du monde et de l’homme, qu’au point de vue de son utilité morale et sociale, et je ne dirai, sur la raison théorique de cette croyance, que peu de mots seulement, afin de mieux expliquer ma pensée.

Toutes les religions, avec leurs dieux, leurs demi-dieux, et leurs prophètes, leurs messies et leurs saints, ont été créées par la fantaisie crédule des hommes, non encore arrivés au plein développement et à la pleine possession de leurs facultés intellectuelles ; en conséquence de quoi, le Ciel religieux n’est autre chose qu’un mirage où l’homme, exalté par l’ignorance et la foi, retrouve sa propre image, mais agrandie et renversée, c’est-à-dire divinisée. L’histoire des religions, celle de la naissance, de la grandeur et de la décadence des dieux qui se sont succédé dans la croyance humaine, n’est donc rien que le développement de l’intelligence et de la conscience collectives des hommes. À mesure que, dans leur marche historiquement progressive, ils découvraient, soit en eux-mêmes, soit lies dans la nature extérieure, une force, une qualité ou même un grand défaut quelconques, ils les attribuaient à leurs dieux, après les avoir exagérés, élargis outre mesure, comme le font ordinairement les enfants, par un acte de leur fantaisie religieuse. Grâce à cette modestie et à cette pieuse générosité des hommes croyants et crédules, le ciel s’est enrichi des dépouilles de la terre, et, par une conséquence nécessaire, plus le ciel devenait riche, et plus l’humanité, plus la terre devenaient misérables. Une fois la divinité installée, elle fut naturellement proclamée la cause, la raison, l’arbitre et le dispensateur absolu de toutes choses : le monde ne fut plus rien, elle fut tout ; et l’homme, son vrai créateur, après l’avoir tirée du néant à son insu, s’agenouilla devant elle, l’adora et se proclama sa créature et son esclave.

Le christianisme est précisément la religion par excellence parce qu’il expose et manifeste, dans sa plénitude, la nature, la propre essence de tout système religieux, qui est l’appauvrissement, l’asservissement et l’anéantissement de l’humanité au profit de la divinité.

Dieu étant tout, le monde réel et l’homme ne sont rien. Dieu étant la vérité, la justice, le bien, le beau, la puissance et la vie, l’homme est le mensonge, l’iniquité, le mal, la laideur, l’impuissance et la mort. Dieu étant le maître, l’homme est l’esclave. Incapable de trouver par lui-même la justice, la vérité et la vie éternelle, il ne peut y arriver qu’au moyen d’une révélation divine. Mais qui dit révélation, dit révélateurs, messies, prophètes, prêtres et législateurs inspirés par Dieu même ; et ceux-là une fois reconnus comme les représentants de la divinité sur la terre, comme les saints instituteurs de l’humanité, élus par Dieu même pour |169 la diriger dans la voie du salut, ils doivent nécessairement exercer un pouvoir absolu. Tous les hommes leur doivent une obéissance illimitée et passive ; car contre la Raison divine il n’y a point de raison humaine, et contre la Justice de Dieu il n’y a point de justice terrestre qui tiennent. Esclaves de Dieu, les hommes doivent l’être aussi de l’Église et de l’État, en tant que ce dernier est consacré par l’Église. Voilà ce que, de toutes les religions qui existent ou qui ont existé, le christianisme a mieux compris que les autres, sans excepter même les antiques religions orientales, qui d’ailleurs n’ont embrassé que des peuples distincts et privilégiés, tandis que le christianisme a la prétention d’embrasser l’humanité tout entière ; et voilà ce que, de toutes les sectes chrétiennes, le catholicisme romain a seul proclamé et réalisé avec une conséquence rigoureuse. C’est pourquoi le christianisme est la religion absolue, la dernière religion ; et pourquoi l’Église apostolique et romaine est la seule conséquente, légitime et divine.

N’en déplaise donc aux métaphysiciens et aux idéalistes religieux, philosophes, politiciens ou poètes : l’idée de Dieu implique l’abdication de la raison et de la justice humaines, elle est la négation la plus décisive de la liberté humaine et aboutit nécessairement à l’esclavage des hommes, tant en théorie qu’en pratique.

À moins donc de vouloir l’esclavage et l’avilissement des hommes, comme le veulent les jésuites, comme le veulent les mômiers, les piétistes ou les méthodistes protestants, nous ne pouvons pas, nous ne devons pas faire la moindre concession ni au Dieu de la théologie, ni à celui de la métaphysique. Car dans cet alphabet mystique, qui commence par dire A devra fatalement finir par dire Z, et qui veut adorer Dieu doit, sans se faire de pué-riles illusions, renoncer bravement à sa liberté et à son humanité.

Si Dieu est, l’homme est esclave ; or l’homme peut et doit être libre : donc Dieu n’existe pas.

Je défie qui que ce soit de sortir de ce cercle ; et maintenant, qu’on choisisse.

----------

|170 Est-il besoin de rappeler combien et comment les religions abêtissent et corrompent les peuples ? Elles tuent en eux la raison, ce principal instrument de l’émancipation humaine, et les réduisent à l’imbécillité, condition essentielle de leur esclavage. Elles déshonorent le travail humain et en font un signe et une source de servitude. Elles tuent la notion et le sentiment de la justice humaine, faisant toujours pencher la balance du côté des coquins triomphants, objets privilégiés de la grâce divine. Elles tuent la fierté et la dignité humaines, ne protégeant que les rampants et les humbles. Elles étouffent dans le cœur des peuples tout sentiment de fraternité humaine, en le remplissant de cruauté divine.

Toutes les religions sont cruelles, toutes sont fondées sur le sang ; car toutes reposent principalement sur l’idée du sacrifice, c’est-à-dire sur l’immolation perpétuelle de l’Humanité à l’insatiable vengeance de la Divinité. Dans ce sanglant mystère, l’homme est toujours la victime, et le prêtre, homme aussi, mais homme privilégié par la grâce, est le divin bourreau. Cela nous explique pourquoi les prêtres de toutes les religions, les meilleurs, les plus humains, les plus doux, ont presque toujours dans le fond de leur cœur, — et, sinon dans le cœur, dans leur imagination, dans l’esprit (et l’on sait l’influence formidable que l’une et l’autre exercent sur le cœur des hommes), — pourquoi il y a, dis-je, dans les sentiments de tout prêtre quelque chose de cruel et de sanguinaire.

----------

Tout cela, nos illustres idéalistes contemporains le savent mieux que personne. Ce sont des hommes savants qui savent leur histoire par cœur ; et comme ils sont en même temps |171 des hommes vivants, de grandes âmes pénétrées d’un amour sincère et profond pour le bien de l’humanité, ils ont maudit et flétri tous ces méfaits, tous ces crimes de la religion avec une éloquence sans pareille. Ils repoussent avec indignation toute solidarité avec le Dieu des religions positives et avec ses représentants passés et présents sur la terre.

Le Dieu qu’ils adorent ou qu’ils croient adorer se distingue précisément des dieux réels de l’histoire, en ce qu’il n’est pas du tout un Dieu positif, ni déterminé de quelque manière que ce soit, ni théologiquement, ni même métaphysiquement. Ce n’est ni l’Être‑suprême de Robespierre et de J.‑J. Rousseau, ni le Dieu panthéiste de Spinoza, ni même le Dieu à la fois immanent et transcendant et fort équivoque de Hegel. Ils prennent bien garde de lui donner une détermination positive quelconque, sentant fort bien que toute détermination le soumettrait à l’action dissolvante de la critique. Ils ne diront pas de lui s’il est un Dieu personnel ou impersonnel, s’il a créé ou s’il n’a pas créé le monde ; ils ne parleront même pas de sa divine providence. Tout cela pourrait le compromettre. Ils se contenteront de dire : « Dieu », et rien de plus. Mais alors qu’est-ce que leur Dieu ? Ce n’est pas même une idée, c’est une aspiration.

C’est le nom générique de tout ce qui leur paraît grand, bon, beau, noble, humain. Mais pourquoi ne disent-ils pas alors : « l’Homme » ? Ah ! c’est que le roi Guillaume de Prusse et Napoléon III et tous leurs pareils sont également des hommes ; et voilà ce qui les embarrasse beaucoup. L’humanité réelle nous présente l’assemblage de tout ce |172 qu’il y a de plus sublime, de plus beau, et de tout ce qu’il y a de plus vil et de plus monstrueux dans le monde. Comment s’en tirer ? Alors, ils appellent l’un, divin, et l’autre, bestial, en se représentant la divinité et l’animalité comme les deux pâtes, entre lesquels ils placent l’humanité. Ils ne veulent ou ne peuvent pas comprendre que ces trois termes n’en forment qu’un, et que, si on les sépare, on les détruit.

Ils ne sont pas forts sur la logique, et on dirait qu’ils la méprisent. C’est là ce qui les distingue des métaphysiciens panthéistes et déistes, et ce qui imprime à leurs idées le caractère d’un idéalisme pratique, puisant ses inspirations beaucoup moins dans le développement sévère d’une pensée, que dans les expériences, je dirai presque dans les émotions, tant historiques et collectives qu’individuelles, de la vie. Cela donne à leur propagande une apparence de richesse et de puissance vitale, mais une apparence seulement ; car la vie elle-même devient stérile, lorsqu’elle est paralysée par une contradiction logique.

Cette contradiction est celle-ci : Ils veulent Dieu et ils veulent l’humanité. Ils s’obstinent à mettre ensemble deux termes qui, une fois séparés, ne peuvent plus se rencontrer que pour s’entre-détruire. Ils disent d’une seule haleine : « Dieu, et la liberté de l’homme » ; « Dieu, et la dignité et la justice et l’égalité et la fraternité et la prospérité des hommes », — sans se soucier de la logique fatale conformément à laquelle, si Dieu existe, tout cela est condamné à la non-existence. Car si Dieu est, il est nécessairement le Maître éternel, suprême, absolu, et si ce Maître existe, l’homme est esclave ; mais s’il est esclave, il n’y a pour lui ni justice, ni égalité, ni fraternité, ni prospérité possibles. Ils auront beau, contrairement au bon sens et à toutes les expériences de l’histoire, se représenter leur Dieu animé du plus tendre amour pour la liberté humaine : un maître, quoi qu’il fasse et quelque libéral qu’il veuille se |173 montrer, n’en reste pas moins toujours un maître, et son existence implique nécessairement l’esclavage de tout ce qui se trouve au-dessous de lui. Donc, si Dieu existait, il n’y aurait pour lui qu’un seul moyen de servir la liberté humaine : ce serait de cesser d’exister.

Amoureux et jaloux de la liberté humaine, et la considérant comme la condition absolue de tout ce que nous adorons et respectons dans l’humanité, je retourne la phrase de Voltaire, et je dis que, si Dieu existait réellement, il faudrait le faire disparaître.

----------

La sévère logique qui me dicte ces paroles est par trop évidente pour que j’aie besoin de développer davantage cette argumentation. Et il me paraît impossible que les hommes illustres dont j’ai cité les noms, si célèbres et si justement respectés, n’en aient pas été frappés eux-mêmes, et qu’ils n’aient point aperçu la contradiction dans laquelle ils tombent en parlant de Dieu et de la liberté humaine à la fois. Pour qu’ils aient passé outre, il a fallu donc qu’ils aient pensé que cette inconséquence ou que ce passe-droit logique était pratiquement nécessaire pour le bien même de l’humanité.

Peut-être aussi que, tout en parlant de la liberté comme d’une chose qui est pour eux bien respectable et bien chère, ils la comprennent tout à fait autrement que nous ne la comprenons, nous autres matérialistes et socialistes révolutionnaires. En effet, ils n’en parlent jamais sans y ajouter aussitôt un autre mot, celui d’autorité, un mot et une chose que nous détestons du plein de nos cœurs.

Qu’est-ce que l’autorité ? Est-ce la puissance inévitable des lois naturelles qui se manifestent dans l’enchaînement et dans la succession fatale des phénomènes tant du monde physique que du monde social ? En effet, contre ces lois, la révolte est non seulement défendue, mais elle est encore impossible. Nous pouvons les méconnaître ou ne point encore les connaître, mais nous ne pouvons pas leur désobéir, parce qu’elles constituent la base et les conditions mêmes de notre existence ; elles nous enveloppent, nous |174 pénètrent, règlent tous nos mouvements, nos pensées et nos actes ; de sorte qu’alors même que nous croyons leur désobéir, nous ne faisons autre chose que manifester leur toute-puissance.

Oui, nous sommes absolument les esclaves de ces lois. Mais il n’y a rien d’humiliant dans cet esclavage, ou plutôt ce n’est pas même l’esclavage. Car l’esclavage suppose un maître extérieur, un législateur qui se trouve en dehors de celui auquel il commande ; tandis que ces lois ne sont pas en dehors de nous : elles nous sont inhérentes, elles constituent notre être, tout notre être, tant corporel qu’intellectuel et moral ; nous ne vivons, nous ne respirons, nous n’agissons, nous ne pensons, nous ne voulons que par elles. En dehors d’elles, nous ne sommes rien, nous ne sommes pas. D’où nous viendrait donc le pouvoir et le vouloir de nous révolter contre elles ?

Vis-à-vis des lois naturelles, il n’est pour l’homme qu’une seule liberté possible : c’est de les reconnaître et de les appliquer toujours davantage, conformément au but d’émancipation ou d’humanisation tant collective qu’individuelle qu’il poursuit. Ces lois, une fois reconnues, exercent une autorité qui n’est jamais discutée par la masse des hommes. Il faut, par exemple, être un fou, ou un théologien, ou pour le moins un métaphysicien, un juriste, ou un économiste bourgeois, pour se révolter contre cette loi d’après laquelle 2 x 2 font 4. Il faut avoir la foi pour s’imaginer qu’on ne brûlera pas dans le feu et qu’on ne se noiera pas dans l’eau, à moins qu’on n’ait recours à quelque subterfuge qui est encore fondé sur quelque autre loi naturelle. Mais ces révoltes, ou plutôt ces tentatives ou ces folles imaginations d’une révolte impossible, ne forment qu’une exception assez rare ; car, en général, on peut dire que la masse des hommes, dans sa vie quotidienne, se laisse gouverner |175 d’une manière à peu près absolue par le bon sens, ce qui veut dire par la somme des lois naturelles généralement reconnues.

Le grand malheur, c’est qu’une grande quantité de lois naturelles déjà constatées, comme telles, par la science, restent inconnues aux masses populaires, grâce aux soins de ces gouvernements tutélaires qui n’existent, comme on sait, que pour le bien des peuples. Il est un autre inconvénient : c’est que la majeure partie des lois naturelles qui sont inhérentes au développement de la société humaine, et qui sont tout aussi nécessaires, invariables, fatales, que les lois qui gouvernent le monde physique, n’ont pas été dûment constatées et reconnues par la science elle-même.

Une fois qu’elles auront été reconnues d’abord par la science, et que de la science, au moyen d’un large système d’éducation et d’instruction populaires, elles auront passé dans la conscience de tous, la question de la liberté sera parfaitement résolue. Les autoritaires les plus récalcitrants doivent reconnaître qu’alors il n’y aura plus besoin ni d’organisation, ni de direction, ni de législation politiques, trois choses qui, soit qu’elles émanent de la volonté du souverain, soit qu’elles résultent des votes d’un parlement élu par le suffrage universel, et alors même qu’elles seraient conformes au système des lois naturelles, — ce qui n’a jamais lieu et ce qui ne pourra jamais avoir lieu, — sont toujours également funestes et contraires à la liberté des masses, parce qu’elles leur imposent un système de lois extérieures, et par conséquent despotiques.

La liberté de l’homme consiste uniquement en ceci, qu’il obéit aux lois naturelles parce qu’il les a reconnues lui-même |176 comme telles, et non parce qu’elles lui ont été extérieurement imposées par une volonté étrangère, divine ou humaine, collective ou individuelle, quelconque.

Supposez une académie de savants, composée des représentants les plus illustres de la science ; supposez que cette académie soit chargée de la législation, de l’organisation de la société, et que, ne s’inspirant que du plus pur amour de la vérité, elle ne lui dicte que des lois absolument conformes aux plus récentes découvertes de la science. Eh bien, je prétends, moi, que cette législation et cette organisation seront une monstruosité, et cela pour deux raisons. La première, c’est que la science humaine est toujours nécessairement imparfaite, et que, en comparant ce qu’elle a découvert avec ce qu’il lui reste à découvrir, on peut dire qu’elle est toujours à son berceau. De sorte que si on voulait forcer la vie pratique, tant collective qu’individuelle, des hommes, à se conformer strictement, exclusivement, aux dernières données de la science, on condamnerait la société aussi bien que les individus à souffrir le martyre sur un lit de Procuste, qui finirait bientôt par les disloquer et par les étouffer, la vie restant toujours infiniment plus large que la science.

La seconde raison est celle-ci : une société qui obéirait à une législation émanée d’une académie scientifique, non parce qu’elle en aurait compris elle-même le caractère rationnel, auquel cas l’existence de l’académie deviendrait inutile, mais parce que cette législation, émanant de cette académie, s’imposerait au nom d’une science qu’on vénérerait sans la comprendre, — une telle société serait une société non d’hommes, mais de brutes. Ce serait une seconde édition de cette pauvre république du Paraguay qui se laissa gouverner si longtemps |177 par la Compagnie de Jésus. Une telle société ne manquerait pas de descendre bientôt au plus bas degré de l’idiotisme.

Mais il est encore une troisième raison qui rend un tel gouvernement impossible. C’est qu’une académie scientifique revêtue de cette souveraineté pour ainsi dire absolue, fût-elle même composée des hommes les plus illustres, finirait infailliblement et bientôt par se corrompre elle-même et moralement et intellectuellement. C’est déjà aujourd’hui, avec le peu de privilèges qu’on leur laisse, l’histoire de toutes les académies. Le plus grand génie scientifique, du moment qu’il devient un académicien, un savant officiel, patenté, baisse inévitablement et s’endort. Il perd sa spontanéité, sa hardiesse révolutionnaire, et cette énergie incommode et sauvage qui caractérise la nature des plus grands génies, appelés toujours à détruire les mondes caducs et à jeter les fondements des mondes nouveaux. Il gagne sans doute en politesse, en sagesse utilitaire et pratique, ce qu’il perd en puissance de pensée. Il se corrompt, en un mot.

C’est le propre du privilège et de toute position privilégiée que de tuer l’esprit et le cœur des hommes. L’homme privilégié soit politiquement, soit économiquement, est un homme intellectuellement et moralement dépravé. Voilà une loi sociale qui n’admet aucune exception, et qui s’applique aussi bien à des nations tout entières qu’aux classes, aux compagnies et aux individus. C’est la loi de l’ égalité, condition suprême de la liberté et de l’humanité. Le but principal de ce livre est précisément de la développer, et d’en démontrer la vérité dans toutes les manifestations de la vie humaine.

Un corps scientifique, auquel on aurait confié |179 le gouvernement de la société, finirait bientôt par ne plus s’occuper du tout de science, mais d’une tout autre affaire ; et cette affaire, celle de tous les pouvoirs établis, serait de s’éterniser en rendant la société confiée à ses soins toujours plus stupide et par conséquent plus nécessiteuse de son gouvernement et de sa direction.

Mais ce qui est vrai pour les académies scientifiques, l’est également pour toutes les assemblées constituantes et législatives, lors même qu’elles sont issues du suffrage universel. Ce dernier peut en renouveler la composition, il est vrai, ce qui n’empêche pas qu’il ne se forme en quelques années un corps de politiciens, privilégiés défait, non de droit, et qui, en se vouant exclusivement à la direction des affaires publiques d’un pays, finissent par former une sorte d’aristocratie ou d’oligarchie politique. Voir les États-Unis d’Amérique et la Suisse.

Ainsi, point de législation extérieure et point d’autorité, l’une étant d’ailleurs inséparable de l’autre, et toutes les deux tendant à l’asservissement de la société et à l’abrutissement des législateurs eux-mêmes.

----------

S’en suit-il que je repousse toute autorité ? Loin de moi cette pensée. Lorsqu’il s’agit de bottes, j’en réfère à l’autorité du cordonnier ; s’il s’agit d’une maison, d’un canal ou d’un chemin de fer, je consulte celle de l’architecte ou de l’ingénieur. Pour telle science spéciale je m’adresse à tel ou tel savant. Mais je ne me laisse imposer ni le cordonnier, ni l’architecte, ni le savant. Je les écoute librement et avec tout le respect que méritent leur intelligence, leur caractère, leur |179 savoir, en réservant toutefois mon droit incontestable de critique et de contrôle. Je ne me contente pas de consulter une seule autorité spécialiste, j’en consulte plusieurs ; je compare leurs opinions, et je choisis celle qui me paraît la plus juste. Mais je ne reconnais point d’autorité infaillible, même dans les questions toutes spéciales ; par conséquent, quelque respect que je puisse avoir pour l’honnêteté et pour la sincérité de tel ou tel individu, je n’ai de foi absolue en personne. Une telle foi serait fatale à ma raison, à ma liberté et au succès même de mes entreprises ; elle me transformerait immédiatement en un esclave stupide et en un instrument de la volonté et des intérêts d’autrui.

Si je m’incline devant l’autorité des spécialistes et si je me déclare prêt à en suivre, dans une certaine mesure et pendant tout le temps que cela me paraît nécessaire, les indications et même la direction, c’est parce que cette autorité ne m’est imposée par personne, ni par les hommes, ni par Dieu. Autrement je les repousserais avec horreur et j’enverrais au diable leurs conseils, leur direction et leur science, certain qu’ils me feraient payer par la perte de ma liberté et de ma dignité les bribes de vérité humaine, enveloppées de beaucoup de mensonges, qu’ils pourraient me donner.

Je m’incline devant l’autorité des hommes spéciaux parce qu’elle m’est imposée par ma propre raison. J’ai conscience de ne pouvoir embrasser dans tous ses détails et ses développements positifs qu’une très petite partie de la science humaine. La plus grande intelligence ne suffirait pas pour embrasser le tout. D’où résulte, pour la science aussi bien que pour l’industrie, la nécessité de la division et de l’association du travail. Je reçois et je donne, telle est la vie humaine. Chacun est autorité dirigeante et chacun est dirigé à son tour. Donc il n’y a point d’autorité fixe et constante, mais un échange continu d’autorité et de subordination |180 mutuelles, passagères et surtout volontaires.

Cette même raison m’interdit donc de reconnaître une autorité fixe, constante et universelle, parce qu’il n’y a point d’homme universel, d’homme qui soit capable d’embrasser dans cette richesse de détails, sans laquelle l’application de la science à la vie n’est point possible, toutes les sciences, toutes les branches de la vie sociale. Et, si une telle universalité pouvait jamais se trouver réalisée dans un seul homme, et qu’il voulût s’en prévaloir pour nous imposer son autorité, il faudrait chasser cet homme de la société, parce que son autorité réduirait inévitablement tous les autres à l’esclavage et à l’imbécillité. Je ne pense pas que la société doive maltraiter les hommes de génie comme elle l’a fait jusqu’à présent. Mais je ne pense pas non plus qu’elle doive trop les engraisser, ni leur accorder surtout des privilèges ou des droits exclusifs quelconques ; et cela pour trois raisons : d’abord parce qu’il lui arriverait souvent de prendre un charlatan pour un homme de génie ; ensuite parce que, par ce système de privilèges, elle pourrait transformer en un charlatan même un véritable homme de génie, le démoraliser, l’abêtir ; et enfin, parce qu’elle se donnerait un despote.

Je me résume. Nous reconnaissons donc l’autorité absolue de la science, parce que la science n’a d’autre objet que la reproduction mentale, réfléchie et aussi systématique que possible, des lois naturelles qui sont inhérentes à la vie tant matérielle qu’intellectuelle et morale du monde physique et du monde social, ces deux mondes ne constituant dans le fait qu’un seul et même monde naturel. En dehors de cette |181 autorité uniquement légitime, parce qu’elle est rationnelle et conforme à la liberté humaine, nous déclarons toutes les autres autorités mensongères, arbitraires, despotiques et funestes.

Nous reconnaissons l’autorité absolue de la science, mais nous repoussons l’infaillibilité et l’universalité des représentants de la science. Dans notre Église à nous, — qu’il me soit permis de me servir un moment de cette expression que d’ailleurs je déteste ; l’Église et l’État sont mes deux bêtes noires, — dans notre Église, comme dans l’Église protestante, nous avons un chef, un Christ invisible, la science ; et comme les protestants, plus conséquents même que les protestants, nous ne voulons y souffrir ni pape, ni conciles, ni conclaves de cardinaux infaillibles, ni évêques, ni même des prêtres. Notre Christ se distingue du Christ protestant et chrétien en ceci, que ce dernier est un être personnel, et que le nôtre est impersonnel ; le Christ chrétien, déjà accompli dans un passé éternel, se présente comme un être parfait, tandis que l’accomplissement et la perfection de notre Christ à nous, de la science, sont toujours dans l’avenir : ce qui équivaut à dire qu’ils ne se réaliseront jamais. En ne reconnaissant l’autorité absolue que de la science absolue, nous n’engageons donc aucunement notre liberté.

J’entends par ce mot, « science absolue », la science vraiment universelle qui reproduirait idéalement, dans toute son extension et dans tous ses détails infinis, l’univers, le système ou la coordination de toutes les lois naturelles qui se manifestent dans le développement incessant des mondes. Il est évident que cette science, objet sublime de tous les efforts de l’esprit humain, ne se réalisera jamais dans sa plénitude absolue. Notre Christ restera donc éternellement inachevé, ce qui doit rabattre beaucoup |182 l’orgueil de ses représentants patentés parmi nous. Contre ce Dieu le fils au nom duquel ils prétendraient nous imposer leur autorité insolente et pédantesque, nous en appellerons à Dieu le père, qui est le monde réel, la vie réelle, dont il n’est, lui, que l’expression par trop imparfaite, et dont nous sommes, nous, — les êtres réels, vivant, travaillant, combattant, aimant, aspirant, jouissant et souffrant, — les représentants immédiats.

Mais tout en repoussant l’autorité absolue, universelle et infaillible des hommes de la science, nous nous inclinons volontiers devant l’autorité respectable, mais relative et très passagère, très restreinte, des représentants des sciences spéciales, ne demandant pas mieux que de les consulter tour à tour, et fort reconnaissants pour les indications précieuses qu’ils voudront bien nous donner, à condition qu’ils veuillent bien en recevoir de nous-mêmes sur les choses et dans les occasions où nous sommes plus savants qu’eux ; et, en général, nous ne demandons pas mieux que de voir des hommes doués d’un grand savoir, d’une grande expérience, d’un grand esprit, et d’un grand cœur surtout, exercer sur nous une influence naturelle et légitime, librement acceptée, et jamais imposée au nom de quelque autorité officielle que ce soit, céleste ou terrestre. Nous acceptons toutes les autorités naturelles, et toutes les influences de fait, aucune de droit ; car toute autorité ou toute influence de droit, et comme telle officiellement imposée, devenant aussitôt une oppression et un mensonge, nous imposerait infailliblement, comme je crois l’avoir suffisamment démontré, l’esclavage et l’absurdité.

En un mot, nous repoussons toute législation, toute autorité et toute influence privilégiées, patentées, officielles et légales, même |183 sorties du suffrage universel, convaincus qu’elles ne pourront tourner jamais qu’au profit d’une minorité dominante et exploitante, contre les intérêts de l’immense majorité asservie.

Voilà dans quel sens nous sommes réellement des anarchistes.

----------

Les idéalistes modernes entendent l’autorité d’une manière tout à fait différente. Quoique libres des superstitions traditionnelles de toutes les religions positives existantes, ils attachent néanmoins à cette idée de l’autorité un sens divin, absolu. Cette autorité n’est point celle d’une vérité miraculeusement révélée, ni celle d’une vérité rigoureusement et scientifiquement démontrée. Ils la fondent sur un peu d’argumentation quasi-philosophique, et sur beaucoup de foi vaguement religieuse, sur beaucoup de sentiment idéalement, abstractivement poétique. Leur religion est comme un dernier essai de divinisation de tout ce qui constitue l’humanité dans les hommes.

C’est tout le contraire de l’œuvre que nous accomplissons. Nous croyons devoir, en vue de la liberté humaine, de la dignité humaine et de la prospérité humaine, reprendre au Ciel les biens qu’il a dérobés à la terre, pour les rendre à la terre ; tandis que, s’efforçant de commettre un dernier larcin religieusement héroïque, ils voudraient, eux, au contraire, restituer de nouveau au ciel, à ce divin voleur aujourd’hui démasqué, mis à son tour au pillage par l’impiété audacieuse et par l’analyse scientifique des libres-penseurs, tout ce que l’humanité contient de plus grand, de plus beau, de plus noble.

|184 Il leur paraît, sans doute, que, pour jouir d’une plus grande autorité parmi les hommes, les idées et les choses humaines doivent être revêtues d’une sanction divine. Comment s’annonce cette sanction ? Non par un miracle, comme dans les religions positives, mais par la grandeur ou par la sainteté même des idées et des choses ; ce qui est grand, ce qui est beau, ce qui est noble, ce qui est juste, est réputé divin. Dans ce nouveau culte religieux, tout homme qui s’inspire de ces idées, de ces choses, devient un prêtre, immédiatement consacré par Dieu même. Et la preuve ? C’est la grandeur même des idées qu’il exprime, et des choses qu’il accomplit : il n’en est pas besoin d’autre. Elles sont si saintes qu’elles ne peuvent avoir été inspirées que par Dieu.

Voilà en peu de mots toute leur philosophie : philosophie de sentiments, non de pensées réelles, une sorte de piétisme métaphysique. Cela paraît innocent, mais cela ne l’est pas du tout, et la doctrine très précise, très étroite et très sèche, qui se cache sous le vague insaisissable de ces formes poétiques, conduit aux mêmes résultats désastreux que toutes les religions positives : c’est-à-dire à la négation la plus complète de la liberté et de la dignité humaines.

Proclamer comme divin tout ce qu’on trouve de grand, de juste, de noble, de beau dans l’humanité, c’est reconnaître implicitement que l’humanité par elle-même aurait été incapable de le produire ; ce qui revient à dire qu’abandonnée à elle-même, sa propre nature est misérable, inique, vile et laide. Nous voilà revenus à l’essence de toute religion, c’est-à-dire au dénigrement de l’humanité |185 pour la plus grande gloire de la divinité. Et du moment que l’infériorité naturelle de l’homme et son incapacité foncière de s’élever par lui-même, en dehors de toute inspiration divine, jusqu’aux idées justes et vraies, sont admises, il devient nécessaire d’admettre aussi toutes les conséquences théologiques, politiques et sociales des religions positives. Du moment que Dieu, l’Être parfait et suprême, se pose vis-à-vis de l’humanité, les intermédiaires divins, les élus, les inspirés de Dieu sortent de terre pour éclairer, pour diriger et pour gouverner en son nom l’espèce humaine.

Ne pourrait-on pas supposer que tous les hommes soient également inspirés par Dieu ? alors il n’y aurait plus besoin d’intermédiaires, sans doute. Mais cette supposition est impossible, parce qu’elle est trop contredite par les faits. Il faudrait alors attribuer à l’inspiration divine toutes les absurdités et les erreurs qui se manifestent, et toutes les horreurs, les turpitudes, les lâchetés et les sottises qui se commettent dans le monde humain. Donc, il n’y a dans ce monde que peu d’hommes divinement inspirés. Ce sont les grands hommes de l’histoire, les génies vertueux, comme dit l’illustre citoyen et prophète italien Giuseppe Mazzini. Immédiatement inspirés par Dieu même et s’appuyant sur le consentement universel, exprimé par le suffrage populaire, — Dio e Popolo, — ils sont appelés à gouverner les sociétés humaines [14].

|186 Nous voilà retombés dans l’Église et dans l’État. Il est vrai que dans cette organisation nouvelle, établie, comme toutes les organisations politiques anciennes, par la grâce de Dieu, mais appuyée cette fois, au moins pour la forme, en guise de concession nécessaire à l’esprit moderne, et comme dans les préambules des décrets impériaux de Napoléon III, sur la volonté (fictive) du peuple, l’Église ne s’appellera plus l’Église, elle s’appellera l’École. Mais sur les bancs de cette école ne seront pas assis seulement les enfants : il y aura le mineur éternel, l’écolier reconnu à jamais incapable de subir ses examens, de s’élever à la science de ses maîtres et de se passer de leur discipline, le peuple [15]. L’État ne s’appellera plus Monarchie, il s’appellera République, mais il n’en sera pas moins l’État, c’est-à-dire une tutelle officiellement et régulièrement établie par une minorité d’hommes compétents, d’hommes de génie ou de talent vertueux, pour surveiller et pour diriger la conduite de ce grand, incorrigible et terrible enfant, le peuple. Les professeurs de l’École et les fonctionnaires de l’État s’appelleront des républicains ; mais ils n’en seront pas moins des tuteurs, des pasteurs, et le peuple restera ce qu’il a été éternellement jusqu’ici, un troupeau. Gare alors |137 aux tondeurs ; car là où il y a un troupeau, il y aura nécessairement aussi des tondeurs et des mangeurs du troupeau.

Le peuple, dans ce système, sera l’écolier et le pupille éternel. Malgré sa souveraineté toute fictive, il continuera de servir d’instrument à des pensées, à des volontés et par conséquent aussi à des intérêts qui ne seront pas les siens. Entre cette situation et ce que nous appelons, nous, la liberté, la seule vraie liberté, il y a un abîme. Ce sera, sous des formes nouvelles, l’antique oppression et l’antique esclavage ; et là où il y a esclavage, il y a misère, abrutissement, la vraie matérialisation de la société, tant des classes privilégiées que des masses.

En divinisant les choses humaines, les idéalistes aboutissent toujours au triomphe d’un matérialisme brutal. Et cela pour une raison très simple : le divin s’évapore et monte vers sa pairie, le Ciel, et le brutal seul reste réellement sur la terre.

----------

|188 Oui, l’idéalisme en théorie a pour conséquence nécessaire le matérialisme le plus brutal dans la pratique ; non sans doute pour ceux qui le prêchent de bonne foi, — le résultat ordinaire, pour ceux-là, est de voir frappés de stérilité tous leurs efforts, — mais pour ceux qui s’efforcent de réaliser leurs préceptes dans la vie, pour la société tout entière, en tant qu’elle se laisse dominer par les doctrines idéalistes.

Pour démontrer ce fait général et qui peut paraître étrange de prime abord, mais qui s’explique naturellement, lorsqu’on y réfléchit davantage, les preuves historiques ne manquent pas.

Comparez les deux dernières civilisations du monde antique, la civilisation grecque et la civilisation romaine. Laquelle est la civilisation la plus matérialiste, la plus naturelle par son point de départ, et la plus humainement idéale dans ses résultats ? La civilisation grecque. Laquelle est au contraire la plus abstraitement idéale à son point de départ, sacrifiant la liberté matérielle |189 de l’homme à la liberté idéale du citoyen, représentée par l’abstraction du droit juridique, et le développement naturel de la société humaine à l’abstraction de l’État, et laquelle est la plus brutale dans ses conséquences ? La civilisation romaine sans doute. La civilisation grecque, comme toutes les civilisations antiques, y compris celle de Rome, a été exclusivement nationale, il est vrai, et a eu pour base l’esclavage. Mais malgré ces deux immenses défauts historiques, elle n’en a pas moins conçu et réalisé, la première, l’idée de l’humanité ; elle a ennobli et réellement idéalisé la vie des hommes ; elle a transformé les troupeaux humains en associations libres d’hommes libres ; elle a crée les sciences, les arts, une poésie, une philosophie immortelles et les premières notions du respect humain, par la liberté. Avec la liberté politique et sociale, elle a créé la libre pensée. |190 Et à la fin du moyen-âge, à l’époque de la Renaissance, il a suffi que quelques Grecs émigrés apportassent quelques-uns de ses livres immortels en Italie, pour que la vie, la liberté, la pensée, l’humanité, enterrées dans le sombre cachot du catholicisme, fussent ressuscitées. L’émancipation humaine, voilà le nom de la civilisation grecque. Et le nom de la civilisation romaine ? C’est la conquête, avec toutes ses conséquences brutales. Et son dernier mot ? La toute-puissance des Césars. C’est l’avilissement et l’esclavage des nations et des hommes.

Et aujourd’hui encore, qu’est-ce qui tue, qu’est-ce qui écrase brutalement, matériellement, dans tous les pays de l’Europe, la liberté et l’humanité ? c’est le triomphe du principe césarien ou romain.

Comparez maintenant deux civilisations modernes : la civilisation italienne et la civilisation allemande. La première représente sans doute, dans son caractère général, le matérialisme ; la |191 seconde représente, au contraire, tout ce qu’il y a de plus abstrait, de plus pur et de plus transcendant en fait d’idéalisme. Voyons quels sont les fruits pratiques de l’une et de l’autre.

L’Italie a déjà rendu d’immenses services à la cause de l’émancipation humaine. Elle fut la première qui ressuscita et qui appliqua largement le principe de la liberté en Europe, et qui rendit à l’humanité ses titres de noblesse : l’industrie, le commerce, la poésie, les arts, les sciences positives et la libre pensée. Écrasée depuis par trois siècles de despotisme impérial et papal, et traînée dans |192 la boue par sa bourgeoisie gouvernante, elle paraît aujourd’hui, il est vrai, bien déchue en comparaison de ce qu’elle avait été. Et pourtant, quelle différence si on la compare à l’Allemagne ! En Italie, malgré cette décadence, espérons-le, passagère, on peut vivre et respirer humainement, librement, |193 entouré d’un peuple qui semble être né pour la liberté. L’Italie, même bourgeoise, peut vous montrer avec orgueil des hommes comme Mazzini et comme Garibaldi. En Allemagne, on respire |196 [16] l’atmosphère d’un immense esclavage politique et social, philosophiquement expliqué et accepté par un grand peuple, avec une résignation et une bonne volonté réfléchies. Ses héros, — je parle toujours de l’Allemagne présente, non de l’Allemagne de l’avenir ; de l’Allemagne nobiliaire, bureaucratique, politique et bourgeoise, non de l’Allemagne prolétaire, — ses héros sont tout l’opposé de Mazzini et de Garibaldi : ce sont aujourd’hui Guillaume Ier, le féroce et naïf représentant du Dieu protestant, ce sont MM. de Bismarck et de Moltke, les généraux Manteuffel et Werder. Dans tous ses rapports internationaux, l’Allemagne, depuis qu’elle existe, a été lentement, systématiquement envahissante, conquérante, toujours prête à étendre sur les peuples voisins son propre asservissement volontaire ; et depuis qu’elle s’est constituée en puissance unitaire, elle est devenue une menace, un danger pour la liberté de toute l’Europe. Le nom de l’Allemagne, aujourd’hui, c’est la servilité brutale et triomphante.

Pour montrer comment l’idéalisme théorique se transforme incessamment et fatalement en matérialisme pratique, il n’y a qu’à citer l’exemple de toutes les Églises chrétiennes, et naturellement, avant tout, celui de l’Église apostolique et romaine. Qu’y a-t-il de plus sublime, dans le sens idéal, de plus désintéressé, de plus détaché de tous les intérêts de cette terre, que la doctrine du Christ prêchée par cette Église, — et qu’y a-t-il de plus brutalement matérialiste que la pratique constante de cette même Église, dès le huitième siècle, alors qu’elle a commencé de se constituer comme puissance ? Quel a été et quel est encore l’objet principal de tous ses litiges contre les souverains de l’Europe ? Les biens temporels, les revenus de l’Église, d’abord, et ensuite la puissance temporelle, les privilèges politiques de l’Église. Il faut rendre cette justice à l’Église, |197 qu’elle a été la première à découvrir, dans l’ histoire moderne, cette vérité incontestable, mais très peu chrétienne, que la richesse et la puissance, l’exploitation économique et l’oppression politique des masses, sont les deux termes inséparables du règne de l’idéalité divine sur la terre : la richesse consolidant et augmentant la puissance, la puissance découvrant et créant toujours de nouvelles sources de richesses, et toutes les deux assurant, mieux que le martyre et la foi des apôtres, et mieux que la grâce divine, le succès de la propagande chrétienne. C’est une vérité historique que les Églises protestantes ne méconnaissent pas non plus. Je parle naturellement des Églises indépendantes de l’Angleterre, de l’Amérique et de la Suisse, non des Églises asservies de l’Allemagne. Celles-là n’ont point d’initiative propre ; elles font ce que leurs maîtres, leurs souverains temporels, qui sont en même temps leurs chefs spirituels, leur ordonnent de faire. On sait que la propagande protestante, celle de l’Angleterre et de l’Amérique surtout, se rattache d’une manière très étroite à la propagande des intérêts matériels, commerciaux, de ces deux grandes nations ; et l’on sait aussi que cette dernière propagande n’a point du tout pour objet l’enrichissement et la prospérité matérielle des pays dans lesquels elle pénètre, en compagnie de la parole de Dieu ; mais bien l’exploitation de ces pays, en vue de l’enrichissement et de la prospérité matérielle croissante de certaines classes, très exploitantes à la fois et très pieuses, dans leur propre pays.

En un mot, il n’est point du tout difficile de prouver, l’histoire en main, que l’Église, que toutes les Églises, chrétiennes et non- chrétiennes, à côté de leur propagande spiritualiste, et probablement pour en accélérer et en consolider le succès, n’ont jamais négligé de s’organiser en grandes compagnies pour l’exploitation économique des masses, du travail des masses, sous la protection et avec la bénédiction directes et spéciales |193 d’une divinité quelconque ; que tous les États qui, à leur origine, comme on sait, n’ont été, avec toutes leurs institutions politiques et juridiques et leurs classes dominantes et privilégiées, rien que des succursales temporelles de ces diverses Églises, n’ont eu également pour objet principal que cette même exploitation au profit des minorités laïques, indirectement légitimée par l’Église ; et qu’en général l’action du bon Dieu et de toutes les idéalités divines sur la terre a finalement abouti, toujours et partout, à fonder le matérialisme prospère du petit nombre sur l’idéalisme fanatique et constamment affamé des masses.

Ce que nous voyons aujourd’hui en est une preuve nouvelle. À l’exception de ces grands cœurs et de ces grands esprits fourvoyés que j’ai nommés plus haut, quels sont aujourd’hui les défenseurs les plus acharnés de l’idéalisme ? D’abord ce sont toutes les cours souveraines. En France, ce furent Napoléon III et son épouse madame Eugénie ; ce sont tous leurs ci-devant ministres, courtisans et ex-maréchaux, depuis Rouher et Bazaine jusqu’à Fleury et Piétri ; ce sont les hommes et les femmes de ce monde impérial, qui ont si bien idéalisé et sauvé la France. Ce sont ses journalistes et ses savants : les Cassagnac, les Girardin, les Duvernois, les Veuillot, les Leverrier, les Dumas, C’est enfin la noire phalange des Jésuites et des Jésuitesses de toute robe ; c’est toute la noblesse et toute la haute et moyenne bourgeoisie de la France. Ce sont les doctrinaires libéraux et les libéraux sans doctrine : les Guizot, les Thiers, les Jules Favre, les Pelletan et les Jules Simon, tous défenseurs acharnés de l’exploitation bourgeoise. En Prusse, en Allemagne, c’est Guillaume Ier, le vrai démonstrateur actuel du bon Dieu sur la terre ; ce sont tous ses généraux, tous ses officiers poméraniens et autres, toute son armée qui, forte de sa foi religieuse, vient de conquérir la France de la manière idéale que l’on sait. En Russie, c’est le tsar et |199 toute sa cour ; ce sont les Mouravief et les Berg, tous les égorgeurs et les pieux convertisseurs de la Pologne. Partout, en un mot, l’idéalisme, religieux ou philosophique, l’un n’étant rien que la traduction plus ou moins libre de l’autre, sert aujourd’hui de drapeau à la force matérielle, sanguinaire et brutale, à l’exploitation matérielle éhontée ; tandis qu’au contraire le drapeau du matérialisme théorique, le drapeau rouge de l’égalité économique et de la justice sociale, est levé par l’idéalisme pratique des masses opprimées et affamées, qui tend à réaliser la plus grande liberté et le droit humain de chacun dans la fraternité de tous les hommes sur la terre.

Qui sont les vrais idéalistes, les idéalistes non de l’abstraction, mais de la vie, non du ciel, mais de la terre, et qui sont les matérialistes ?

----------

Il est évident que l’idéalisme théorique ou divin a pour condition essentielle le sacrifice de la logique, de la raison humaine, la renonciation à la science. On voit, d’un autre côté, qu’en défendant les doctrines idéalistes, on se trouve forcément entraîné dans le parti des oppresseurs et des exploiteurs des masses populaires. Voilà deux grandes raisons qui sembleraient devoir suffire pour éloigner de l’idéalisme tout grand esprit, tout grand cœur. Comment se fait-il que nos illustres idéalistes contemporains, auxquels, certainement, ce ne sont ni l’esprit, ni le cœur, ni la bonne volonté qui manquent, et qui ont voué leur existence entière au service de l’humanité ; comment se fait-il qu’ils |200 s’obstinent à rester dans les rangs des représentants d’une doctrine désormais condamnée et déshonorée ?

Il faut qu’ils y soient poussés par une raison très puissante. Ce ne peut être ni la logique, ni la science, puisque la logique et la science ont prononcé leur verdict contre la doctrine idéaliste. Ce ne peuvent être non plus des intérêts personnels, puisque ces hommes sont infiniment élevés au-dessus de tout ce qui a nom intérêt personnel. Il faut donc que ce soit une puissante raison morale. Laquelle ? Il ne peut y en avoir qu’une : ces hommes illustres pensent sans doute que les théories ou les croyances idéalistes sont essentiellement nécessaires à la dignité et à la grandeur morale de l’homme, et que les théories matérialistes, au contraire, le rabaissent au niveau des bêtes.

Et si c’était le contraire qui fût vrai ?

Tout développement, ai-je dit, implique la négation du point de départ. Le point de départ, selon l’école matérialiste, étant matériel, la négation doit être nécessairement idéale. Partant de la totalité du monde réel, ou de ce qu’on appelle abstractivement la matière, elle arrive logiquement à l’idéalisation réelle, c’est-à-dire à l’humanisation, à l’émancipation pleine et entière de la société. Par contre, et par la même raison, le point de départ de l’école idéaliste étant idéal, cette école arrive forcément à la matérialisation de la société, à l’organisation d’un despotisme brutal et d’une exploitation inique et ignoble, sous la forme de l’Église et de l’État. Le développement historique de l’homme, selon l’école matérialiste, est une ascension progressive ; |201 dans le système idéaliste, il ne peut être qu’une chute continue.

Quelque question humaine qu’on veuille considérer, on trouve toujours cette même contradiction essentielle entre les deux écoles. Ainsi, comme je l’ai déjà fait observer, le matérialisme part de l’animalité pour constituer l’humanité ; l’idéalisme part de la divinité pour constituer l’esclavage et condamner les masses à une animalité sans issue. Le matérialisme nie le libre arbitre, et il aboutit à la constitution de la liberté ; l’idéalisme, au nom de la dignité humaine, proclame le libre arbitre, et, sur les ruines de toute liberté, il fonde l’autorité. Le matérialisme repousse le principe d’autorité, parce qu’il le considère, avec beaucoup de raison, comme le corollaire de l’animalité, et qu’au contraire le triomphe de l’humanité, qui est selon lui le but et le sens principal de l’histoire, n’est réalisable que par la liberté. En un mot, dans quelque question que ce soit, vous trouverez les idéalistes toujours en flagrant délit de matérialisme pratique ; tandis qu’au contraire vous verrez les matérialistes poursuivre et réaliser les aspirations, les pensées les plus largement idéales.

----------

L’histoire, dans le système des idéalistes, ai-je dit, ne peut être qu’une chute continue. Ils commencent par une chute terrible, et dont ils ne se relèvent jamais : par le salto mortale divin des régions sublimes de l’Idée pure, absolue, dans la matière. Et observez encore dans quelle matière : non dans cette matière éternellement active et mobile, pleine de propriétés et de forces, de vie et d’intelligence, telle qu’elle se présente à nous dans le monde réel ; mais dans la matière abstraite, appauvrie et réduite à la misère absolue par le pillage en règle de ces Prussiens de la pensée, c’est-à-dire des théologiens et des métaphysiciens, qui lui ont tout dérobé pour tout donner à leur Empereur, à leur Dieu ; dans cette |202 matière qui, privée de toute propriété, de toute action et de tout mouvement propres, ne représente plus, en opposition à l’idée divine, que la stupidité, l’impénétrabilité, l’inertie et l’immobilité absolues.

La chute est si terrible que la Divinité, la personne ou l’idée divine, s’aplatit, perd la conscience d’elle-même et ne se retrouve plus jamais. Et dans cette situation désespérée, elle est encore forcée de faire des miracles ! Car du moment que la matière est inerte, tout mouvement qui se produit dans le monde, même le plus matériel, est un miracle, ne peut être que l’effet d’une intervention divine, de l’action de Dieu sur la matière. Et voilà que cette pauvre Divinité, dégradée et quasi-annulée par sa chute, reste quelques milliers de siècles dans cet état d’évanouissement, puis se réveille lentement, s’efforçant toujours en vain de ressaisir quelque vague souvenir d’elle-même ; et chaque mouvement qu’elle fait à cette fin dans la matière devient une création, une formation nouvelle, un miracle nouveau. De cette manière elle passe par tous les degrés de la matérialité et de la bestialité ; d’abord gaz, corps chimique simple ou composé, minéral, elle se répand ensuite sur la terre comme organisation végétale et animale, puis se concentre dans l’homme. Ici, elle semble devoir se retrouver, car elle allume dans chaque être humain une étincelle angélique, une parcelle de son propre être divin, l’âme immortelle.

Comment a-t-elle pu parvenir à loger une chose absolument immatérielle dans une chose absolument matérielle ; comment le corps peut-il contenir, renfermer, limiter, paralyser l’esprit pur ? Voilà encore une de ces questions que la foi seule, cette affirmation passionnée et stupide de l’absurde, peut résoudre. C’est le plus grand des miracles. Ici, nous n’avons |203 pas à faire autre chose qu’à constater les effets, les conséquences pratiques de ce miracle.

Après des milliers de siècles de vains efforts pour revenir à elle-même, la Divinité, perdue et répandue dans la matière qu’elle anime et qu’elle met en mouvement, trouve un point d’appui, une sorte de foyer pour son propre recueillement. C’est l’homme, c’est son âme immortelle emprisonnée singulièrement dans un corps mortel. Mais chaque homme considéré individuellement est infiniment trop restreint, trop petit pour renfermer l’immensité divine ; il ne peut en contenir qu’une très petite parcelle, immortelle comme le Tout, mais infiniment plus petite que le Tout. Il en résulte que l’Être divin, l’Être absolument immatériel, l’Esprit, est divisible comme la matière. Voilà encore un mystère dont il faut laisser la solution à la foi.

Si Dieu tout entier pouvait se loger dans chaque homme, alors chaque homme serait Dieu. Nous aurions une immense quantité de Dieux, chacun se trouvant limité par tous les autres et tout de même chacun étant infini ; contradiction qui impliquerait nécessairement la destruction mutuelle des hommes, l’impossibilité qu’il y en eût plus qu’un. Quant aux parcelles, c’est autre chose : rien de plus rationnel, en effet, qu’une parcelle soit limitée par une autre, et qu’elle soit plus petite que son Tout. Seulement ici se présente une autre contradiction. Être limité, être plus grand et plus petit, sont des attributs de la matière, non de l’esprit. De l’esprit tel que l’entendent les matérialistes, oui, sans doute, parce que, selon les matérialistes, l’esprit réel n’est rien que le fonctionnement de l’organisme tout à fait matériel de l’homme ; et alors la grandeur ou la petitesse de l’esprit dépendent absolument de la plus ou moins grande perfection matérielle de l’organisme humain. Mais ces mêmes attributs de limitation et de grandeur relative |204 ne peuvent pas être attribués à l’esprit tel que l’entendent les idéalistes, à l’esprit absolument immatériel, à l’esprit existant en dehors de toute matière. Là il ne peut y avoir ni de plus grand, ni de plus petit, ni aucune limite entre les esprits, car il n’y a qu’un Esprit : Dieu. Si on ajoute que les parcelles infiniment petites et limitées qui constituent les âmes humaines sont en même temps immortelles, on mettra le comble à la contradiction. Mais c’est une question de foi. Passons outre.

Voilà donc la Divinité déchirée, et logée, par infiniment petites parties, dans une immense quantité d’êtres de tout sexe, de tout âge, de toutes races et de toutes couleurs. C’est là une situation excessivement incommode et malheureuse pour elle ; car les parcelles divines se reconnaissent si peu, au début de leur existence humaine, qu’elles commencent par s’entre-dévorer. Pourtant, au milieu de cet état de barbarie et de brutalité tout à fait animale, les parcelles divines, les âmes humaines, conservent comme un vague souvenir de leur divinité primitive, elles sont invinciblement entraînées vers leur Tout ; elles se cherchent, elles le cherchent. C’est la Divinité elle-même, répandue et perdue dans le monde matériel, qui se cherche dans les hommes, et elle est tellement détruite par cette multitude de prisons humaines, dans lesquelles elle se trouve parsemée, qu’en se cherchant elle commet un tas de sottises.

Commençant par le fétichisme, elle se cherche et elle s’adore elle-même tantôt dans une pierre, tantôt dans un morceau de bois, tantôt dans un torchon. Il est même fort probable qu’elle ne serait jamais sortie du torchon, si l’autre divinité qui ne s’est pas laissé choir dans la matière, et qui s’est conservée à l’état |205 d’esprit pur dans les hauteurs sublimes de l’idéal absolu, ou dans les régions célestes, n’avait pas eu pitié d’elle.

Voilà un nouveau mystère. C’est celui de la Divinité qui se scinde en deux moitiés, mais également totales et infinies toutes les deux, et dont l’une — Dieu le père — se conserve dans les pures régions immatérielles ; tandis que l’autre — Dieu le fils — s’est laissé choir dans la matière. Nous allons voir tout à l’heure, entre ces deux Divinités séparées l’une de l’autre, s’établir des rapports continus de haut en bas et de bas en haut ; et ces rapports, considérés comme un seul acte éternel et constant, constitueront le Saint-Esprit. Tel est, dans son véritable sens théologique et métaphysique, le grand, le terrible mystère de la Trinité chrétienne.

Mais quittons au plus vite ces hauteurs, et voyons ce qui se passe sur la terre.

Dieu le père, voyant, du haut de sa splendeur éternelle, que ce pauvre Dieu le fils, aplati et ahuri par sa chute, s’est tellement plongé et perdu dans la matière qu’arrivé même à l’état humain il ne parvient pas à se retrouver, se décide enfin à l’aider. Entre cette immense quantité de parcelles à la fois immortelles, divines, et infiniment petites, dans lesquelles Dieu le fils s’est disséminé au point de ne plus pouvoir s’y reconnaître. Dieu le père choisit celles qui lui plaisent davantage, et il en fait ses inspirés, ses prophètes, ses « hommes de |206 génie vertueux », les grands bienfaiteurs et législateurs de l’humanité : Zoroastre, Bouddha, Moïse, Confucius, Lycurgue, Solon, Socrate, le divin Platon, et Jésus-Christ surtout, la complète réalisation de Dieu le fils enfin recueilli et concentré en une seule personne humaine ; tous les apôtres, saint Pierre, saint Paul, et saint Jean surtout ; Constantin le Grand, Mahomet, puis Charlemagne, Grégoire VII, Dante, selon les uns Luther aussi, Voltaire et Rousseau, Robespierre et Danton, et beaucoup d’autres grands et saints personnages historiques dont il est impossible de récapituler tous les noms, mais parmi lesquels, comme Russe, je prie de ne pas oublier saint Nicolas.

----------

Nous voici donc arrivés à la manifestation de Dieu sur la terre. Mais aussitôt que Dieu apparaît, l’homme s’anéantit. On dira qu’il ne s’anéantit pas du tout, puisqu’il est lui-même une parcelle de Dieu. Pardon ! J’admets qu’une parcelle, une partie d’un tout déterminé, limité, quelque petite que soit cette partie, soit une quantité, une grandeur positive. Mais une partie, une parcelle de l’infiniment grand, comparée avec lui, est nécessairement infiniment petite. Multipliez des milliards de milliards par des milliards de milliards, leur produit, en comparaison de l’infiniment grand, sera infiniment petit, et l’infiniment petit est égal à zéro. Dieu est tout, donc l’homme et tout le monde réel avec lui, l’univers, ne sont rien. Vous ne sortirez pas de là.

Dieu apparaît, l’homme s’anéantit ; et plus la Divinité devient grande, plus l’humanité devient misérable. Voilà l’histoire de toutes les religions ; voilà l’effet de toutes les inspirations et de toutes les législations divines. En histoire, le nom de Dieu est la terrible |207 massue historique avec laquelle tous les hommes divinement inspirés, les grands « génies vertueux », ont abattu la liberté, la dignité, la raison et la prospérité des hommes.

Nous avons eu d’abord la chute de Dieu. Nous avons maintenant une chute qui nous intéresse davantage, celle de l’homme, causée par la seule apparition ou manifestation de Dieu sur la terre.

Voyez donc dans quelle erreur profonde se trouvent nos chers et illustres idéalistes. En nous parlant de Dieu, ils croient, ils veulent nous élever, nous émanciper, nous ennoblir, et au contraire ils nous écrasent et nous avilissent. Avec le nom de Dieu, ils s’imaginent pouvoir établir la fraternité parmi les hommes, et au contraire ils créent l’orgueil, le mépris, ils sèment la discorde, la haine, la guerre, ils fondent l’esclavage. Car avec Dieu viennent nécessairement les différents degrés d’inspiration divine ; l’humanité se divise en très inspirés, en moins inspirés, en pas du tout inspirés. Tous sont également nuls devant Dieu, il est vrai ; mais, comparés les uns aux autres, les uns sont plus grands que les autres ; non seulement par le fait, ce qui ne serait rien, parce qu’une inégalité de fait se perd d’elle-même dans la collectivité, lorsqu’elle n’y trouve rien, aucune fiction ou institution légale, à quoi elle puisse s’accrocher ; non, les uns sont plus grands que les autres de par le droit divin de l’inspiration : ce qui constitue aussitôt une inégalité fixe, constante, pétrifiée. Les plus inspirés doivent être écoutés et obéis par les moins inspirés ; et les moins inspirés par les pas du tout inspirés. Voilà le principe de l’autorité bien établi, et avec lui les deux institutions fondamentales de l’esclavage : l’Église et l’État.

|208 De tous les despotismes, celui des doctrinaires ou des inspirés religieux est le pire. Ils sont si jaloux de la gloire de leur Dieu et du triomphe de leur idée, qu’il ne leur reste plus de cœur ni pour la liberté, ni pour la dignité, ni même pour les souffrances des hommes vivants, des hommes réels. Le zèle divin, la préoccupation de l’idée finissent par dessécher dans les âmes les plus tendres, dans les cœurs les plus compatissants, les sources de l’amour humain. Considérant tout ce qui est, tout ce qui se fait dans le monde, au point de vue de l’éternité ou de l’idée abstraite, ils traitent avec dédain les choses passagères ; mais toute la vie des hommes réels, des hommes en chair et en os, n’est composée que de choses passagères ; eux-mêmes ne sont que des êtres qui passent, et qui, une fois passés, sont bien remplacés par d’autres tout aussi passagers, mais qui ne reviennent jamais en personne. Ce qu’il y a de permanent ou de relativement éternel dans les hommes réels, c"est le fait de l’humanité qui, en se développant constamment, passe, toujours plus riche, d’une génération à une autre. Je dis relativement éternel, parce qu’une fois notre planète détruite, — et elle ne peut manquer de périr tôt ou tard, toute chose qui a commencé devant nécessairement finir, — une fois notre planète décomposée, pour servir sans doute d’élément à quelque formation nouvelle dans le système de l’univers, le seul réellement éternel, qui sait ce qui adviendra de tout notre développement humain ? Pourtant, comme le moment de cette dissolution est immensément éloigné de nous, nous pouvons bien considérer, relativement à la vie humaine si courte, l’humanité comme éternelle. Mais ce fait de l’humanité progressive, |209 lui-même, n’est réel et vivant qu’en tant qu’il se manifeste et se réalise dans des temps déterminés, dans des lieux déterminés, dans des hommes réellement vivants, et non dans son idée générale.

----------

L’idée générale est toujours une abstraction, et, par cela même, en quelque sorte, une négation de la vie réelle. J’ai constaté dans l’Appendice cette propriété de la pensée humaine, et par conséquent aussi de la science, de ne pouvoir saisir et nommer dans les faits réels que leur sens général, leurs rapports généraux, leurs lois générales ; en un mot, ce qui est permanent dans leurs transformations continues, mais jamais leur côté matériel, individuel, et pour ainsi dire palpitant de réalité et de vie, mais par là même fugitif et insaisissable. La science comprend la pensée de la réalité, non la réalité elle-même ; la pensée de la vie, non la vie. Voilà sa limite, la seule limite vraiment infranchissable pour elle, parce qu’elle est fondée sur la nature même de la pensée humaine, qui est l’unique organe de la science.

Sur cette nature se fondent les droits incontestables et la grande mission de la science, mais aussi son impuissance vitale et même son action malfaisante, toutes les fois que, par ses représentants officiels, patentés, elle s’arroge le droit de gouverner la vie. La mission de la science est celle-ci : En constatant les rapports généraux des choses passagères et réelles, en reconnaissant les lois générales qui sont inhérentes au développement des phénomènes tant du monde physique que du monde social, elle plante pour ainsi dire les jalons immuables de la marche progressive de l’humanité, en indiquant aux hommes les conditions générales dont l’observation rigoureuse est nécessaire et dont l’ignorance ou l’oubli seront toujours fatals. En un mot, la science, c’est la boussole de la vie ; mais |210 ce n’est pas la vie. La science est immuable, impersonnelle, générale, abstraite, insensible, comme les lois dont elle n’est rien que la reproduction idéale, réfléchie ou mentale, c’est-à-dire cérébrale (pour nous rappeler que la science elle-même n’est qu’un produit matériel d’un organe matériel de l’organisation matérielle de l’homme, du cerveau). La vie est toute fugitive et passagère, mais aussi toute palpitante de réalité et d’individualité, de sensibilité, de souffrances, de joies, d’aspirations, de besoins et de passions. C’est elle seule qui, spontanément, crée les choses et tous les êtres réels. La science ne crée rien, elle constate et reconnaît seulement les créations de la vie. Et toutes les fois que les hommes de la science, sortant de leur monde abstrait, se mêlent de création vivante dans le monde réel, tout ce qu’ils proposent ou ce qu’ils créent est pauvre, ridiculement abstrait, privé de sang et de vie, mort-né, pareil à l’homunculus créé par Wagner, le disciple pédant de l’immortel docteur Faust. Il en résulte que la science a pour mission unique d’éclairer la vie, non de la gouverner.

Le gouvernement de la science et des hommes de la science, s’appelassent-ils même des positivistes, des disciples d’Auguste Comte, ou même des disciples de l’École doctrinaire du communisme allemand, ne peut être qu’impuissant, ridicule, inhumain, cruel, oppressif, exploiteur, malfaisant. On peut dire des hommes de la science, comme tels, ce que j’ai dit des théologiens et des métaphysiciens : ils n’ont ni sens, ni cœur pour les êtres individuels et vivants. On ne peut pas même leur en faire un reproche, car c’est la conséquence naturelle de leur métier. En tant qu’hommes de science, ils n’ont affaire, ils ne peuvent prendre intérêt qu’aux généralités ; qu’aux lois [17]…..


(Manquent les feuillets 211-213 du manuscrit.)


|214 ils ne sont pas exclusivement des hommes de la science, ils sont aussi plus ou moins des hommes de la vie.

Toutefois, il ne faut pas trop s’y fier, et, si l’on peut être sûr à peu près qu’aucun savant n’osera traiter aujourd’hui un homme comme il traite un lapin [18], il est à craindre toujours que le corps des savants, si on le laisse faire seulement, ne soumette les hommes vivants à des expériences scientifiques sans doute moins cruelles, mais qui n’en seraient pas moins désastreuses pour ses victimes humaines. Si les savants ne peuvent pas faire des expériences sur le corps des hommes individuels, ils ne demanderont pas mieux que d’en faire sur le corps social, et voilà ce qu’il faut absolument empêcher.

Dans leur organisation actuelle, monopolistes de la science et restant comme tels en dehors de la vie sociale, les savants forment certainement une caste à part et qui offre beaucoup d’analogie avec la caste des prêtres. L’abstraction scientifique est leur Dieu, les individualités vivantes et réelles sont les victimes, et ils en sont les immolateurs consacrés et patentés.

La science ne peut sortir de la sphère des abstractions. Sous ce rapport, elle est infiniment inférieure à l’art, qui, lui aussi, n’a proprement à faire qu’avec des types généraux et des situations générales, mais qui, par un artifice qui lui est propre, sait les incarner dans des formes qui, pour n’être point vivantes, dans le sens de la vie réelle, n’en provoquent pas moins, dans notre imagination, le sentiment ou le souvenir de cette vie ; il individualise en quelque sorte les types et les situations qu’il conçoit, et, par ces individualités sans chair et sans os, et, comme telles, permanentes ou immortelles, qu’il a le pouvoir de créer, il nous rappelle les individualités vivantes, réelles, qui apparaissent et qui disparaissent à nos yeux. L’art est donc en quelque sorte le retour de l’abstraction à |215 la vie. La science est au contraire l’immolation perpétuelle de la vie fugitive, passagère, mais réelle, sur l’autel des abstractions éternelles.

La science est aussi peu capable de saisir l’individualité d’un homme que celle d’un lapin. C’est-à-dire qu’elle est aussi indifférente pour l’une que pour l’autre. Ce n’est pas qu’elle ignore le principe de l’individualité. Elle la conçoit parfaitement comme principe, mais non comme fait. Elle sait fort bien que toutes les espèces animales, y compris l’espèce humaine, n’ont d’existence réelle que dans un nombre indéfini d’individus qui naissent et qui meurent, faisant place à des individus nouveaux également passagers. Elle sait qu’à mesure qu’on s’élève des espèces animales aux espèces supérieures, le principe de l’individualité se détermine davantage, les individus apparaissent plus complets et plus libres. Elle sait enfin que l’homme, le dernier et le plus parfait animal sur cette terre, présente l’individualité la plus complète et la plus digne de considération, à cause de sa capacité de concevoir et de concréter, de personnifier en quelque sorte en lui-même, et dans son existence tant sociale que privée, la loi universelle. Elle sait, quand elle n’est point viciée par le doctrinarisme soit théologique, soit métaphysique, soit politique et juridique, soit même par un orgueil étroitement scientifique, et lorsqu’elle n’est point sourde aux instincts et aux aspirations spontanées de la vie, elle sait, et c’est là son dernier mot, que le respect de l’homme est la loi suprême de l’humanité, et que le grand, le vrai but de l’histoire, le seul légitime, c’est l’humanisation et l’émancipation, c’est la liberté réelle, la prospérité réelle, le bonheur de chaque individu vivant dans la société. Car, en fin de compte, à moins de retomber dans la fiction liberticide du bien public représenté par l’État, fiction toujours fondée sur l’immolation systématique des masses populaires, il faut bien reconnaître que la liberté et la prospérité collectives ne sont réelles que lorsqu’elles représentent la |216 somme des libertés et des prospérités individuelles.

La science sait tout cela, mais elle ne va pas, elle ne peut aller au delà. L’abstraction constituant sa propre nature, elle peut bien concevoir le principe de l’individualité réelle et vivante, mais elle ne peut rien avoir à faire avec les individus réels et vivants. Elle s’occupe des individus en général, mais non de Pierre et de Jacques, non de tel ou de tel autre individu, qui n’existent point, qui ne peuvent exister pour elle. Ses individus à elle ne sont, encore une fois, que des abstractions.

Pourtant, ce ne sont pas ces individualités abstraites, ce sont les individus réels, vivants, passagers, qui font l’histoire. Les abstractions n’ont point de jambes pour marcher, elles ne marchent que lorsqu’elles sont portées par des hommes réels. Pour ces êtres réels, composés, non en idée seulement, mais réellement de chair et de sang, la science n’a pas de cœur. Elle les considère tout au plus comme de la chair à développement intellectuel et social. Que lui font les conditions particulières et le sort fortuit de Pierre et de Jacques ? Elle se rendrait ridicule, elle abdiquerait et s’annihilerait, si elle voulait s’en occuper autrement que comme d’un exemple à l’appui de ses théories éternelles. Et il serait ridicule de lui en vouloir pour cela, car ce n’est pas là sa mission. Elle ne peut saisir le concret ; elle ne peut se mouvoir que dans les abstractions. Sa mission, c’est de s’occuper de la situation et des conditions générales de l’existence et du développement soit de l’espèce humaine en général, soit de telle race, de tel peuple, de telle classe ou catégorie d’individus ; des causes générales de leur prospérité ou de leur décadence, et des moyens généraux pour les faire avancer en toutes sortes de progrès. Pourvu qu’elle accomplisse largement et rationnellement cette besogne, elle aura rempli tout son devoir, et il serait vraiment ridicule et injuste de lui en demander davantage.

Mais il serait également ridicule, il serait désastreux |217 de lui confier une mission qu’elle est incapable de remplir. Puisque sa propre nature la force d’ignorer l’existence et le sort de Pierre et de Jacques, il ne faut jamais lui permettre, ni à elle, ni à personne en son nom, de gouverner Pierre et Jacques. Car elle serait bien capable de les traiter à peu près comme elle traite les lapins. Ou plutôt, elle continuerait de les ignorer ; mais ses représentants patentés, hommes nullement abstraits, mais au contraire très vivants, ayant des intérêts très réels, cédant à l’influence pernicieuse que le privilège exerce fatalement sur les hommes, finiraient par les écorcher au nom de la science, comme les ont écorchés jusqu’ici les prêtres, les politiciens de toutes les couleurs et les avocats, au nom de Dieu, de l’État et du droit juridique.

Ce que je prêche, c’est donc, jusqu’à un certain point, la révolte de la vie contre la science, ou plutôt contre le gouvernement de la science. Non pour détruire la science, — ce serait un crime de lèse-humanité, — mais pour la remettre à sa place, de manière qu’elle ne puisse plus jamais en sortir. Jusqu’à présent toute l’histoire humaine n’a été qu’une immolation perpétuelle et sanglante de millions de pauvres êtres humains à une abstraction impitoyable quelconque : dieux, patrie, puissance de l’État, honneur national, droits historiques, droits juridiques, liberté politique, bien public. Tel a été jusqu’à ce jour le mouvement naturel, spontané et fatal des sociétés humaines. Nous ne pouvons rien y faire, nous devons bien l’accepter, quant au passé, comme nous acceptons toutes les fatalités naturelles. Il faut croire que c’était la seule voie possible pour l’éducation de l’espèce humaine. Car il ne faut pas s’y tromper : |218 même en faisant la part la plus large aux artifices machiavéliques des classes gouvernantes, nous devons reconnaître qu’aucunes minorités n’eussent été assez puissantes pour imposer tous ces horribles sacrifices aux masses, s’il n’y avait eu dans ces masses elles-mêmes un mouvement vertigineux, spontané, qui les poussât à se sacrifier toujours de nouveau à l’une de ces abstractions dévorantes qui, comme les vampires de l’histoire, se sont toujours nourries de sang humain.

Que les théologiens, les politiciens et les juristes trouvent cela fort bien, cela se conçoit. Prêtres de ces abstractions, ils ne vivent que de cette continuelle immolation des masses populaires. Que la métaphysique y donne aussi son consentement, cela ne doit pas étonner non plus. Elle n’a d’autre mission que de légitimer et de rationaliser autant que possible ce qui est inique et absurde. Mais que la science positive elle-même ait montré jusqu’ici les mêmes tendances, voilà ce que nous devons constater et déplorer. Elle n’a pu le faire que pour deux raisons : d’abord parce que, constituée en dehors de la vie populaire, elle est représentée par un corps privilégié ; et ensuite, parce qu’elle s’est posée elle-même, jusqu’ici, comme le but absolu et dernier de tout développement humain ; tandis que, par une critique judicieuse, qu’elle est capable et qu’en dernière instance elle se verra forcée d’exercer contre elle-même, elle aurait dû comprendre qu’elle est seulement un moyen nécessaire pour la réalisation d’un but bien plus élevé : celui de la complète humanisation de la situation réelle de tous les individus réels qui naissent, qui vivent et qui meurent sur la terre.

L’immense avantage de la science positive sur la |219 théologie, la métaphysique, la politique et le droit juridique consiste en ceci, qu’à la place des abstractions mensongères et funestes prônées par ces doctrines, elle pose des abstractions vraies qui expriment la nature générale ou la logique même des choses, leurs rapports généraux et les lois générales de leur développement. Voilà ce qui la sépare profondément de toutes les doctrines précédentes et ce qui lui assurera toujours une grande position dans la société humaine. Elle constituera en quelque sorte sa conscience collective. Mais il est un côté par lequel elle se rallie absolument toutes ces doctrines : c’est qu’elle n’a et ne peut avoir pour objet que des abstractions, et qu’elle est forcée, par sa nature même, d’ignorer les individus réels, en dehors desquels les abstractions même les plus vraies n’ont point de réelle existence. Pour remédier à ce défaut radical, voici la différence qui devra s’établir entre l’agissement pratique des doctrines précédentes et celui de la science positive. Les premières se sont prévalues de l’ignorance des masses pour les sacrifier avec volupté à leurs abstractions, d’ailleurs toujours très lucratives, pour leurs représentants corporels. La seconde, reconnaissant son incapacité absolue de concevoir les individus réels et de s’intéresser à leur sort, doit définitivement et absolument renoncer au gouvernement de la société ; car si elle s’en mêlait, elle ne pourrait faire autrement que de sacrifier toujours les hommes vivants, qu’elle ignore, à ses abstractions qui forment l’unique objet de ses préoccupations légitimes.

La vraie science de l’histoire, par exemple, n’existe pas encore, et c’est à peine si on commence à entrevoir aujourd’hui les conditions immensément compliquées de cette science. Mais supposons-la enfin réalisée : que pourra-t-elle nous donner ? Elle reproduira le tableau raisonné et fidèle du développement naturel des conditions |220 générales, tant matérielles qu’idéelles, tant économiques que politiques et sociales, religieuses, philosophiques, esthétiques et scientifiques, des sociétés qui ont eu une histoire. Mais ce tableau universel de la civilisation humaine, si détaillé qu’il soit, ne pourra jamais contenir que des appréciations générales et par conséquent abstraites, en ce sens, que les milliards d’individus humains qui ont formé la matière vivante et souffrante de cette histoire, à la fois triomphante et lugubre, — triomphante au point de vue de ses résultats généraux, lugubre au point de vue de l’immense hécatombe de victimes humaines « écrasées sous son char », — que ces milliards d’individus obscurs, mais sans lesquels aucun de ces grands résultats abstraits de l’histoire n’eût été obtenu, et qui, notez-le bien, n’ont jamais profité d’aucun de ces résultats, que ces individus ne trouveront pas même la moindre petite place dans l’histoire. Ils ont vécu, et ils ont été immolés, écrasés, pour le bien de l’humanité abstraite, voilà tout.

Faudra-t-il en faire reproche à la science de l’histoire ? Ce serait ridicule et injuste. Les individus sont insaisissables pour la pensée, pour la réflexion, même pour la parole humaine, qui n’est capable d’exprimer que des abstractions ; insaisissables dans le présent, aussi bien que dans le passé. Donc la science sociale elle-même, la science de l’avenir, continuera forcément de les ignorer. Tout ce que nous avons le droit d’exiger d’elle, c’est qu’elle nous indique, d’une main ferme et fidèle, les causes générales des souffrances individuelles, — et parmi ces causes elle n’oubliera sans doute pas l’immolation et la subordination, hélas ! trop habituelles encore, des individus vivants aux généralités abstraites ; et qu’en même temps elle nous montre les conditions générales |221 nécessaires à l’émancipation réelle des individus vivant dans la société. Voilà sa mission, voilà aussi ses limites, au-delà desquelles l’action de la science sociale ne saurait être qu’impuissante et funeste. Car au-delà de ces limites commencent les prétentions doctrinaires et gouvernementales de ses représentants patentés, de ses prêtres. Et il est bien temps d’en finir avec tous les papes et les prêtres : nous n’en voulons plus, alors même qu’ils s’appelleraient des démocrates-socialistes.

Encore une fois, l’unique mission de la science, c’est d’éclairer la route. Mais la vie seule, délivrée de toutes les entraves gouvernementales et doctrinaires et rendue à la plénitude de son action spontanée, peut créer.

Comment résoudre cette antinomie ?

D’un côté la science est indispensable à l’organisation rationnelle de la société ; d’un autre côté, incapable de s’intéresser à ce qui est réel et vivant, elle ne doit pas se mêler de l’organisation réelle ou pratique de la société.

Cette contradiction ne peut être résolue que d’une seule manière : la liquidation de la science comme être moral existant en dehors de la vie sociale de tout le monde, et représenté, comme tel, par un corps de savants patentés, et sa diffusion dans les masses populaires. La science, étant appelée désormais à représenter la conscience collective de la société, doit réellement devenir la propriété de tout le monde. Par là, sans rien perdre de son caractère universel, dont elle ne pourra jamais se départir, sous peine de cesser d’être la science, et tout en continuant de s’occuper exclusivement des causes générales, des conditions générales et des rapports généraux des individus et des choses, elle se fondra dans le fait avec la vie immédiate et réelle de tous les individus humains. Ce sera un mouvement analogue à celui qui a fait dire aux protestants, dans le commencement |222 de la Réforme religieuse, qu’il n’y avait plus besoin de prêtres, tout homme devenant désormais son propre prêtre, tout homme, grâce à l’intervention invisible, unique, de Notre-Seigneur Jésus-Christ, étant enfin parvenu à avaler son bon Dieu. Mais ici il ne s’agit ni de Notre-Seigneur Jésus-Christ ni du bon Dieu, ni de la liberté politique, ni du droit juridique, toutes choses soit théologiquement, soit métaphysiquement révélées, et toutes également indigestes, comme on sait. Le monde des abstractions scientifiques n’est point révélé ; il est inhérent au monde réel, dont il n’est rien que l’expression et la représentation générale ou abstraite. Tant qu’il forme une région séparée, représentée spécialement par le corps des savants, ce monde idéal nous menace de prendre, vis-à-vis du monde réel, la place du bon Dieu, et de réserver à ses représentants patentés l’office de prêtres. C’est pour cela que, par l’instruction générale, égale pour tous et pour toutes, il faut dissoudre l’organisation sociale séparée de la science ; afin que les masses, cessant d’être des troupeaux menés et tondus par des pasteurs privilégiés, puissent prendre désormais leurs propres destinées historiques en leurs mains [19].

Mais tant que les masses ne seront pas arrivées à ce |223 degré d’instruction, faudra-t-il qu’elles se laissent gouverner par les hommes de la science ? À Dieu ne plaise ! il vaudrait mieux pour elles se passer de la science que de se laisser gouverner par des savants. Le gouvernement des savants aurait pour première conséquence de rendre la science inaccessible au peuple et serait nécessairement un gouvernement aristocratique, parce que l’institution actuelle de la science est une institution aristocratique. L’aristocratie de l’intelligence ! au point de vue pratique la plus implacable, et au point de vue social la plus arrogante et la plus insultante : tel serait le pouvoir constitué au nom de la science. Ce régime serait capable de paralyser la vie et le mouvement dans la société. Les savants, toujours présomptueux, toujours suffisants, et toujours impuissants, voudraient se mêler de tout, et toutes les sources de la vie se dessécheraient sous leur souffle abstrait et savant.

Encore une fois, la vie, non la science, crée la vie ; l’action spontanée du peuple lui-même peut seule créer la liberté populaire. Sans doute, il serait fort heureux que la science pût, dès aujourd’hui, éclairer la marche spontanée du peuple vers son émancipation. Mais mieux vaut l’absence de lumière qu’une fausse lumière allumée parcimonieusement du dehors avec le but évident d’égarer le peuple. D’ailleurs le peuple ne manquera pas absolument de lumière. Ce n’est pas en vain qu’un peuple a parcouru une longue carrière historique et qu’il a payé ses erreurs par des siècles de souffrances horribles. Le résumé pratique de ces douloureuses expériences constitue une sorte de science traditionnelle, qui, sous certains rapports, vaut bien la science théorique. Enfin une partie de la jeunesse studieuse, ceux d’entre les bourgeois studieux qui se sentiront assez de haine contre le mensonge, contre l’hypocrisie, contre l’iniquité |224 et contre la lâcheté de la bourgeoisie, pour trouver en eux-mêmes le courage de lui tourner le dos, et assez de passion pour embrasser sans réserve la cause juste et humaine du prolétariat, ceux-là seront, comme je l’ai déjà dit, les instructeurs fraternels du peuple ; en lui apportant les connaissances qui lui manquent encore, ils rendront parfaitement inutile le gouvernement des savants.

Si le peuple doit se garder du gouvernement des savants, à plus forte raison doit-il se prémunir contre celui des idéalistes inspirés. Plus ces croyants et ces poètes du ciel sont sincères et plus ils deviennent dangereux. L’abstraction scientifique, ai-je dit, est une abstraction rationnelle, vraie dans son essence, nécessaire à la vie dont elle est la représentation théorique, la conscience. Elle peut, elle doit être absorbée et digérée par la vie. L’abstraction idéaliste, Dieu, est un poison corrosif qui détruit et décompose la vie, qui la fausse et la tue. L’orgueil des idéalistes n’étant point personnel, mais un orgueil divin, est invincible et implacable. Il peut, il doit mourir, mais il ne cédera jamais, et, tant qu’il lui restera un souffle, il essaiera d’asservir le monde sous le talon de son Dieu, comme les lieutenants de la Prusse, ces idéalistes pratiques de l’Allemagne, voulaient le voir écraser sous la botte éperonnée de leur roi. C’est la même foi — les objets n’en sont même pas beaucoup différents — et le même résultat de la foi, l’esclavage.

C’est en même temps le triomphe du matérialisme le plus crasse et le plus brutal : il n’est pas besoin de le démontrer pour l’Allemagne, car il faudrait être |225 aveugle vraiment pour ne pas le voir, à l’heure qu’il est. Mais je crois encore nécessaire de le démontrer par rapport à l’idéalisme divin.

----------

L’homme, comme tout le reste du monde, est un être complètement matériel. L’esprit, la faculté de penser, de recevoir et de réfléchir les différentes sensations tant extérieures qu’intérieures, de s’en ressouvenir alors qu’elles sont passées et de les reproduire par l’imagination, de les comparer et de les distinguer, d’en abstraire les déterminations communes et de créer par là même des notions générales ou abstraites, enfin de former les idées en groupant et en combinant les notions selon des modes différents, — l’intelligence en un mot, l’unique créateur de tout notre monde idéal, est une propriété du corps animal et notamment de l’organisation tout à fait matérielle du cerveau.

Nous le savons d’une manière très certaine, par l’expérience universelle, qu’aucun fait n’a jamais démentie et que tout homme peut vérifier à chaque instant de sa vie. Dans tous les animaux, sans excepter les espèces les plus inférieures, nous trouvons un certain degré d’intelligence, et nous voyons que, dans la série des espèces, l’intelligence animale se développe d’autant plus, que l’organisation d’une espèce se rapproche davantage de celle de l’homme ; mais que dans l’homme seul, elle arrive à cette puissance d’abstraction qui constitue proprement la pensée.

L’expérience universelle [20] qui, en définitive, est l’unique origine, la source de toutes nos connaissances, nous démontre donc, primo, |226 que toute intelligence est toujours attachée à un corps animal quelconque, et, secundo, que l’intensité, la puissance de cette fonction animale dépend de la perfection relative de l’organisation animale. Ce second résultat de l’expérience universelle n’est pas applicable seulement aux différentes espèces animales ; nous le constatons également dans les hommes, dont la puissance intellectuelle et morale dépend d’une manière par trop évidente de la plus ou moins grande perfection de leur organisme, comme race, comme nation, comme classe et comme individus, pour qu’il soit nécessaire de beaucoup insister sur ce point [21].

D’un autre côté, il est certain qu’aucun homme n’a jamais vu ni pu voir l’esprit pur, détaché de toute forme matérielle, existant séparément d’un corps animal quelconque. Mais si |226 personne ne l’a vu, comment les hommes ont-ils pu arriver à croire à son existence ? Car le fait de cette croyance est notoire, et, sinon universel comme le prétendent les idéalistes, au moins très général ; et, comme tel, il est tout à fait digne de notre attention respectueuse, car une croyance générale, si sotte qu’elle soit, exerce toujours une influence trop puissante sur les destinées humaines pour qu’il soit permis de l’ignorer ou d’en faire abstraction.

----------

Le fait de cette croyance historique s’explique d’ailleurs d’une manière naturelle et rationnelle. L’exemple que nous offrent les enfants et les adolescents, voire même beaucoup d’hommes qui ont bien dépassé l’âge de la majorité, nous prouve que l’homme peut exercer longtemps ses facultés mentales avant de se rendre compte de la manière dont il les exerce, avant d’arriver à la conscience nette et claire de cet exercice. Dans cette période du fonctionnement de l’esprit inconscient de lui-même, de cette action de l’intelligence naïve ou croyante, l’homme, obsédé par le monde extérieur et poussé |228 par cet aiguillon intérieur qui s’appelle la vie et les multiples besoins de la vie, crée une quantité d’imaginations, de notions et d’idées, nécessairement très imparfaites d’abord, très peu conformes à la réalité des choses et des faits qu’elles s’efforcent d’exprimer. Et comme il n’a pas la conscience de sa propre action intelligente, comme il ne sait pas encore que c’est lui-même qui a produit et qui continue de produire ces imaginations, ces notions, ces idées, comme il ignore lui-même leur origine toute subjective, c’est-à-dire humaine, il les considère naturellement, nécessairement, comme des êtres objectifs, comme des êtres réels, tout à fait indépendants de lui, existant par eux-mêmes et en eux-mêmes.

C’est ainsi que les peuples primitifs, sortant lentement de leur innocence animale, ont créé leurs dieux. Les ayant créés, ne se doutant pas qu’ils en fussent eux-mêmes les créateurs uniques, ils les ont adorés ; les considérant comme des êtres réels, infiniment supérieurs à eux-mêmes, ils leur ont attribué la toute-puissance, et se sont reconnus pour leurs créatures, leurs esclaves. À mesure que les idées humaines se développaient davantage, les dieux, qui, comme je l’ai fait déjà observer, n’en ont jamais été que la réverbération fantastique, idéale, poétique, ou l’image renversée, s’idéalisaient aussi. D’abord fétiches grossiers, ils devinrent peu à peu des esprits purs, existant en dehors du monde visible, et enfin, à la suite d’un long développement historique, ils finirent par se confondre en un seul Être divin, Esprit pur, éternel, absolu, créateur et maître des mondes.

Dans tout développement, juste ou faux, réel ou imaginaire, tant collectif qu’individuel, c’est toujours le premier pas qui coûte, le premier acte qui est le plus difficile. Une fois ce pas franchi et ce premier acte accompli, le reste se déroule naturellement comme une conséquence nécessaire. |229 Ce qui était difficile dans le développement historique de cette terrible folie religieuse qui continue de nous obséder et de nous écraser, c’était donc de poser un monde divin tel quel, en dehors du monde réel. Ce premier acte de folie, si naturel au point de vue physiologique et par conséquent nécessaire dans l’histoire de l’humanité, ne s’accomplit pas d’un seul coup. Il a fallu je ne sais combien de siècles pour développer et pour faire pénétrer cette croyance dans les habitudes mentales des hommes. Mais, une fois établie, elle est devenue toute-puissante, comme le devient nécessairement toute folie qui s’empare du cerveau de l’homme. Prenez un fou : quelque soit l’objet spécial de sa folie, vous trouverez que l’idée obscure et fixe qui l’obsède lui paraît la plus naturelle du monde, et qu’au contraire les choses naturelles et réelles qui sont en contradiction avec cette idée lui sembleront des folies ridicules et odieuses. Eh bien, la religion est une folie collective, d’autant plus puissante qu’elle est une folie traditionnelle et que son origine se perd dans une antiquité excessivement reculée. Comme folie collective, elle a pénétré dans tous les détails tant publics que privés de l’existence sociale d’un peuple, elle s’est incarnée dans la société, elle en est devenue pour ainsi dire l’âme et la pensée collective. Tout homme en est enveloppé dès sa naissance, il la suce avec le lait de sa mère, l’absorbe avec tout ce qu’il entend, tout ce qu’il voit. Il en a été bien si nourri, empoisonné, pénétré dans tout son être, que plus tard, quelque puissant que soit son esprit naturel, il a besoin de faire des efforts inouïs pour s’en délivrer, et encore n’y parvient-il jamais d’une manière complète. Nos idéalistes modernes en sont une preuve, et nos matérialistes doctrinaires, les communistes allemands, en sont une autre. Ils n’ont pas su se défaire de la religion de l’État. Une fois le monde surnaturel, le monde divin, |230 bien établi dans l’imagination traditionnelle des peuples, le développement des différents systèmes religieux a suivi son cours naturel et logique, toujours conforme d’ailleurs au développement contemporain et réel des rapports économiques et politiques dont il a été en tout temps, dans le monde de la fantaisie religieuse, la reproduction fidèle et la consécration divine. C’est ainsi que la folie collective et historique qui s’appelle religion s’est développée depuis le fétichisme, en passant par tous les degrés du polythéisme, jusqu’au monothéisme chrétien.

Le second pas, dans le développement des croyances religieuses, et le plus difficile sans doute après l’établissement d’un monde divin séparé, ce fut précisément cette transition du polythéisme au monothéisme, du matérialisme religieux des païens à la foi spiritualiste des chrétiens. Les dieux païens, et c’était là leur caractère principal, étaient avant tout des dieux exclusivement nationaux. Puis, comme ils étaient nombreux, ils conservèrent nécessairement, plus ou moins, un caractère matériel, ou plutôt c’est parce qu’ils étaient matériels qu’ils furent si nombreux, la diversité étant un des attributs principaux du monde réel. Les dieux païens n’étaient pas encore proprement la négation des choses réelles : ils n’en étaient que l’exagération fantastique [22].

Pour établir sur les ruines de leurs autels si nombreux l’autel d’un Dieu unique et suprême, maître du monde, il a fallu donc que fût détruite d’abord l’existence autonomique des différentes nations qui composaient le monde païen ou antique. C’est ce que tirent très brutalement les Romains, qui, en conquérant la plus grande partie du monde connu des anciens, créèrent en quelque sorte la première ébauche, sans doute tout à fait négative et grossière, de l’humanité.

Un Dieu qui s’élevait ainsi au-dessus de toutes les différences nationales, tant matérielles que sociales, |231 de tous les pays, qui en était en quelque sorte la négation directe, devait être nécessairement un être immatériel et abstrait. Mais la foi si difficile en l’existence d’un Être pareil n’a pu naître d’un seul coup. Aussi, comme je l’ai montré dans l’Appendice, fut-elle longuement préparée et développée par la métaphysique grecque, qui établit la première, d’une manière philosophique, la notion de l’Idée divine, modèle éternellement créateur et toujours reproduit parle monde visible. Mais la Divinité conçue et créée par la philosophie grecque était une divinité impersonnelle, aucune métaphysique, lorsqu’elle est conséquente et sérieuse, ne pouvant s’élever, ou plutôt s’abaisser, à l’idée d’un Dieu personnel. Il a fallu donc trouver un Dieu qui fût unique et qui fût très personnel à la fois. Il se trouva dans la personne très brutale, très égoïste, très cruelle de Jéhovah, le Dieu national des Juifs. Mais les Juifs, malgré cet esprit national exclusif qui les distingue encore aujourd’hui, étaient devenus de fait, bien avant la naissance du Christ, le peuple le plus international du monde. Entraînés en partie comme captifs, mais beaucoup plus encore poussés par cette passion mercantile qui constitue l’un des traits principaux de leur caractère national, ils s’étaient répandus dans tous les pays, portant partout le culte de leur Jéhovah, auquel ils devenaient d’autant plus fidèles qu’il les abandonnait davantage.

À Alexandrie, ce Dieu terrible des Juifs fit la connaissance personnelle de la Divinité métaphysique de Platon, déjà fort corrompue par le contact de l’Orient et se corrompant plus tard encore davantage par le sien. Malgré son exclusivisme national, jaloux et féroce, il ne put à la longue résister aux |232 grâces de cette Divinité idéale et impersonnelle des Grecs. Il l’épousa, et de ce mariage naquit le Dieu spiritualiste — mais non spirituel — des chrétiens. On sait que les néo-platoniciens d’Alexandrie furent les principaux créateurs de la théologie chrétienne.

Mais la théologie ne constitue pas encore la religion, comme les éléments historiques ne suffisent pas pour créer l’histoire. J’appelle éléments historiques les dispositions et conditions générales d’un développement réel quelconque : par exemple, ici, la conquête des Romains, et la rencontre du Dieu des Juifs avec la Divinité idéale des Grecs. Pour féconder les éléments historiques, pour leur faire produire une série de transformations historiques nouvelles, il faut un fait vivant, spontané, sans lequel ils auraient pu rester bien des siècles encore à l’état d’éléments, sans rien produire. Ce fait ne manqua pas au christianisme : ce fut la propagande, le martyre et la mort de Jésus-Christ.

Nous ne savons presque rien de ce grand et saint personnage ; tout ce que les Évangiles nous en rapportent étant si contradictoire et si fabuleux, qu’à peine pouvons-nous y saisir quelques traits réels et vivants. Ce qui est certain, c’est qu’il fut le prêcheur du pauvre peuple, l’ami, le consolateur des misérables, des ignorants, des esclaves et des femmes, et qu’il fut beaucoup aimé par ces dernières. Il promit à tous ceux qui étaient opprimés, à tous ceux qui souffraient ici-bas, — et le nombre en est immense, — la vie éternelle. Il fut, comme de raison, pendu par les représentants de la morale officielle et de l’ordre public de l’époque. Ses disciples, et les disciples de ses disciples, purent se répandre, grâce à la conquête des Romains qui avait détruit les barrières nationales, et portèrent en effet la propagande |233 de l’Évangile dans tous les pays connus des anciens. Partout ils furent reçus à bras ouverts par les esclaves et les femmes, les deux classes les plus opprimées, les plus souffrantes et naturellement aussi les plus ignorantes du monde antique. S’ils firent quelques prosélytes dans le monde privilégié et lettré, ils ne le durent encore, en très grande partie, qu’à l’influence des femmes. Leur propagande la plus large s’exerça presque exclusivement dans le peuple, aussi malheureux qu’abruti par l’esclavage. Ce fut le premier réveil, la première révolte principielle du prolétariat.

Le grand honneur du christianisme, son mérite incontestable et tout le secret de son triomphe inouï et d’ailleurs tout à fait légitime, ce fut de s’être adressé à ce public souffrant et immense, auquel le monde antique, constituant une aristocratie intellectuelle et politique étroite et féroce, déniait jusqu’aux derniers attributs et aux droits les plus simples de l’humanité. Autrement il n’aurait jamais pu se répandre. La doctrine qu’enseignaient les apôtres du Christ, toute consolante qu’elle ait pu paraître aux malheureux, était trop révoltante, trop absurde, au point de vue de la raison humaine, pour que des hommes éclairés eussent pu l’accepter. Aussi avec quel triomphe l’apôtre saint Paul ne parle-t-il pas du scandale de la foi, et du triomphe de cette divine folie repoussée par les puissants et les sages du siècle, mais d’autant plus passionnément acceptée par les simples, les ignorants et les pauvres d’esprit !

En effet, il fallait un bien profond mécontentement de la vie, une bien grande soif du cœur, et une pauvreté à peu près absolue de l’esprit, pour accepter l’absurdité chrétienne, de toutes les absurdités religieuses la plus hardie et la plus monstrueuse.

|234 Ce n’était pas seulement la négation de toutes les institutions politiques, sociales et religieuses de l’antiquité : c’était le renversement absolu du sens commun, de toute raison humaine. L’Être effectivement existant, le monde réel, était considéré désormais comme le néant ; le produit de la faculté abstraite de l’homme, la dernière, la suprême abstraction, dans laquelle cette faculté, ayant dépassé toutes les choses existantes et jusqu’aux déterminations les plus générales de l’Être réel, telles que les idées de l’espace et du temps, n’ayant plus rien à dépasser, se repose dans la contemplation de son vide et de son immobilité absolue (voyez l’Appendice) ; cette abstraction, ce caput mortuum [23] absolument vide de tout contenu, le vrai néant, Dieu, est proclamé le seul être réel, éternel, tout-puissant. Le Tout réel est déclaré nul, et le nul absolu, le Tout. L’ombre devient le corps, et le corps s’évanouit comme une ombre [24].

C’était d’une audace et d’une absurdité inouïes, le vrai scandale de la foi, le triomphe de la sottise croyante sur l’esprit, pour les masses ; et pour quelques-uns, l’ironie triomphante d’un esprit fatigué, corrompu, désillusionné et dégoûté de la recherche honnête et sérieuse de la vérité ; le besoin de s’étourdir et de s’abrutir, besoin qui se rencontre souvent chez les esprits blasés :

« Credo quia absurdum »,

« Je ne crois pas seulement à l’absurde ; j’y crois précisément |235 et surtout parce qu’il est l’absurde. » C’est ainsi que beaucoup d’esprits distingués et éclairés, de nos jours, croient au magnétisme animal, au spiritisme, aux tables tournantes, — eh, mon Dieu, pourquoi aller si loin ? — croient encore au christianisme, à l’idéalisme, à Dieu.

La croyance du prolétariat antique, aussi bien que des masses modernes après lui, était plus robuste, de moins haut goût et plus simple. La propagande chrétienne s’était adressée à son cœur, non à son esprit ; à ses aspirations éternelles, à ses besoins, à ses souffrances, à son esclavage, non à sa raison qui dormait encore, et pour laquelle les contradictions logiques, l’évidence de l’absurde, ne pouvaient par conséquent exister. La seule question qui l’intéressait, ce fut de savoir quand sonnerait l’heure de la délivrance promise, quand arriverait le règne de Dieu ? Quant aux dogmes théologiques, il ne s’en souciait pas, parce qu’il n’y comprenait rien du tout. Le prolétariat converti au christianisme en constituait la puissance matérielle ascendante, non la pensée théorique.

Quant aux dogmes chrétiens, ils furent élaborés, comme on sait, dans une série de travaux théologiques, littéraires, et dans les conciles, principalement par les néo-platoniciens convertis de l’Orient. L’esprit grec était descendu si bas, qu’au quatrième siècle de l’ère chrétienne déjà, époque du premier concile, nous trouvons l’idée d’un Dieu personnel, Esprit pur, éternel, absolu, créateur et maître suprême du monde, existant en dehors du monde, unanimement acceptée par tous les pères de l’Église ; et comme conséquence logique de cette absurdité absolue, la croyance dès lors naturelle et nécessaire |236 à l’immatérialité et à l’immortalité de l’âme humaine, logée et emprisonnée dans un corps mortel, mais mortel seulement en partie ; parce que dans ce corps lui-même il y a une partie qui, tout en étant corporelle, est immortelle comme l’âme et doit ressusciter comme l’âme. Tant il a été difficile, même à des pères de l’Église, de se représenter l’esprit pur en dehors de toute forme corporelle !

Il faut observer qu’en général le caractère de tout raisonnement théologique, et métaphysique aussi, c’est de chercher à expliquer une absurdité par une autre.

Il a été fort heureux pour le christianisme d’avoir rencontré le monde des esclaves. Il eut un autre bonheur : ce fut l’invasion des barbares. Les barbares étaient de braves gens, pleins de force naturelle, et surtout animés et poussés par un grand besoin et par une grande capacité de vivre ; des brigands à toute épreuve, capables de tout dévaster et de tout avaler, de même que leurs successeurs, les Allemands actuels ; beaucoup moins systématiques et pédants dans leur brigandage que ces derniers, beaucoup moins moraux, moins savants ; mais, par contre, beaucoup plus indépendants et plus fiers, capables de science et non incapables de liberté, comme les bourgeois de l’Allemagne moderne. Mais avec toutes ces grandes qualités, ils n’étaient rien que des barbares, c’est-à-dire aussi indifférents que les esclaves antiques, dont beaucoup d’ailleurs appartenaient à leur race, à l’égard de toutes les questions de la théologie et de la métaphysique. De sorte qu’une fois leur répugnance pratique |237 rompue, il ne fut pas difficile de les convenir théoriquement au christianisme.

Pendant dix siècles de suite, le christianisme, armé de la toute-puissance de l’Église et de l’État, et sans concurrence aucune de la part de qui que ce fût, put dépraver, abâtardir et fausser l’esprit de l’Europe. Il n’eut point de concurrents, puisqu’en dehors de l’Église il n’y eut point de penseurs, ni même de lettrés. Elle seule pensait, elle seule parlait, écrivait, elle seule enseignait. Si des hérésies s’élevèrent en son sein, elles ne s’attaquèrent jamais qu’aux développements théologiques ou pratiques du dogme fondamental, non à ce dogme même. La croyance en Dieu, esprit pur et créateur du monde, et la croyance en l’immatérialité de l’âme restèrent intactes. Cette double croyance devint la base idéale de toute la civilisation occidentale et orientale de l’Europe, et elle pénétra, elle s’incarna dans toutes les institutions, dans tous les détails de la vie tant publique que privée de toutes les classes aussi bien que des masses.

Peut-on s’étonner, après cela, que cette croyance se soit maintenue jusqu’à nos jours, et qu’elle continue d’exercer son influence désastreuse même sur des esprits d’élite comme Mazzini, Quinet, Michelet et tant d’autres ? Nous avons vu que la première attaque fut soulevée contre elle par la Renaissance du libre esprit au quinzième siècle, Renaissance qui produisit des héros et des martyrs comme Vanini, comme Giordano Bruno et comme Galilée, et qui, bien qu’étouffée bientôt par le bruit, le tumulte et les passions de la Réforme religieuse, continua sans bruit son travail invisible, léguant aux plus |233 nobles esprits de chaque génération nouvelle cette œuvre de l’émancipation humaine par la destruction de l’absurde, jusqu’à ce qu’enfin, dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, elle reparut de nouveau au grand jour, élevant hardiment le drapeau de l’athéisme et du matérialisme.

----------

On put croire alors que l’esprit humain allait enfin se délivrer, une fois pour toutes, de toutes les obsessions divines. C’était une erreur. Le mensonge divin, dont l’humanité s’était nourrie — pour ne parler que du monde chrétien — pendant dix-huit siècles, devait se montrer, encore une fois, plus puissant que l’humaine vérité. Ne pouvant plus se servir de la gent noire, des corbeaux consacrés de l’Église, des prêtres catholiques ou protestants, qui avaient perdu tout crédit, il se servit des prêtres laïques, des menteurs et sophistes à robe courte, parmi lesquels le rôle principal fut dévolu à deux hommes fatals : l’un l’esprit le plus faux, l’autre la volonté la plus doctrinairement despotique du siècle passé [le dix-huitième], à J.‑J. Rousseau et à Robespierre.

Le premier représente le vrai type de l’étroitesse et de la mesquinerie ombrageuse, de l’exaltation sans autre objet que sa propre personne, de l’enthousiasme à froid et de l’hypocrisie à la fois sentimentale et implacable, du mensonge forcé de l’idéalisme moderne. On peut le considérer comme le vrai créateur de la moderne réaction. En apparence l’écrivain le plus démocratique du dix-huitième siècle, il couve en lui le despotisme impitoyable de l’homme d’État. Il fut le prophète de l’État doctrinaire, comme Robespierre, son digne et fidèle disciple, essaya d’en devenir le grand-prêtre. Ayant entendu dire à Voltaire que s’il n’y avait pas de Dieu, il faudrait en inventer un, J. J. Rousseau inventa l’Être-suprême, le Dieu abstrait et stérile des déistes. Et |239 c’est au nom de l’Être-suprême, et de la vertu hypocrite commandée par l’Être-suprême, que Robespierre guillotina les hébertistes d’abord, ensuite le génie même de la Révolution, Danton, dans la personne duquel il assassina la République, préparant ainsi le triomphe, devenu dès lors nécessaire, de la dictature de Bonaparte Ier. Après ce grand triomphe, la réaction idéaliste chercha et trouva des serviteurs moins fanatiques, moins terribles, mesurés à la taille considérablement amoindrie de la bourgeoisie de notre siècle. En France, ce furent Chateaubriand, Lamartine, et — faut-il le dire ? eh ! pourquoi non ? il faut tout dire, quand c’est vrai — ce fut Victor Hugo lui-même, le démocrate, le républicain, le quasi-socialiste d’aujourd’hui, et à leur suite toute la cohorte mélancolique et sentimentale d’esprits maigres et pâles qui constituèrent, sous la direction de ces maîtres, l’école du romantisme moderne. En Allemagne, ce furent les Schlegel, les Tieck, les Novalis, les Werner, ce fut Schelling, et tant d’autres encore dont les noms ne méritent pas même d’être nommés,

La littérature créée par cette école fut le vrai règne des revenants et des fantômes. Elle ne supportait pas le grand jour, le clair-obscur étant le seul élément où elle pût vivre. Elle ne supportait pas non plus le contact brutal des masses ; c’était la littérature des âmes tendres, délicates, distinguées, aspirant au Ciel, leur patrie, et vivant comme malgré elles sur la terre. Elle avait la politique, les questions du jour, en horreur et en mépris ; mais lorsqu’elle en parlait par hasard, elle se montrait franchement réactionnaire, prenant le parti de l’Église contre l’insolence des libres-penseurs, des rois contre les peuples, et de toutes les aristocraties contre la vile canaille des rues. Au reste, comme je viens de le dire, ce qui dominait dans l’école, c’était une indifférence quasi-complète pour les questions politiques. Au milieu des nuages dans lesquels elle vivait, on ne pouvait distinguer que deux points réels : le développement rapide du matérialisme bourgeois et |240 le déchaînement effréné des vanités individuelles.

----------

Pour comprendre cette littérature, il faut en chercher la raison d’être dans la transformation qui s’était opérée au sein de la classe bourgeoise depuis la révolution de 1793.

Depuis la Renaissance et la Réforme jusqu’à cette Révolution, la bourgeoisie, sinon en Allemagne, du moins en Italie, en France, en Suisse, en Angleterre, en Hollande, fut le héros et représenta le génie révolutionnaire de l’histoire. De son sein sortirent en plus grande partie les libres-penseurs du quinzième siècle, les grands réformateurs religieux des deux siècles suivants, et les apôtres de l’émancipation humaine, y compris cette fois aussi ceux de l’Allemagne, du siècle passé [le dix-huitième]. Elle seule, naturellement appuyée sur les sympathies et sur le bras puissant du peuple qui avait foi en elle, fit la Révolution de 89 et de 93. Elle avait proclamé la déchéance de la royauté et de l’Église, la fraternité des peuples, les Droits de l’homme et du citoyen. Voilà ses titres de gloire, ils sont immortels.

Depuis lors elle se scinda. Un parti considérable d’acquéreurs de biens nationaux, devenus riches, et s’appuyant cette fois non sur le prolétariat des villes, mais sur la majeure partie des paysans de France qui étaient également devenus des propriétaires terriens, aspirait à la paix, au rétablissement de l’ordre public, à la fondation d’un gouvernement régulier et puissant. II acclama donc avec bonheur la dictature du premier Bonaparte, et, quoique toujours voltairien, ne vit pas de mauvais œil son Concordat avec le Pape et le rétablissement de l’Église officielle en France : « La religion est si nécessaire au peuple ! » — ce qui veut dire que, repue, cette partie de la bourgeoisie commença dès lors à comprendre qu’il était urgent, dans l’intérêt de la conservation de sa position et de ses biens acquis, de tromper la faim non assouvie du peuple par les promesses d’une manne céleste. Ce fut alors que commença à prêcher |241 Chateaubriand [25].

Napoléon tomba. La Restauration ramena en France, avec la monarchie légitime, la puissance de l’Église et de l’aristocratie nobiliaire, qui se ressaisirent, sinon du tout, au moins d’une considérable partie de leur ancien pouvoir. Cette réaction rejeta la bourgeoisie dans la Révolution ; et avec l’esprit révolutionnaire se réveilla en elle aussi l’esprit fort. Elle mit Chateaubriand de côté, et recommença à lire Voltaire. Elle n’alla pas jusqu’à Diderot : ses nerfs affaiblis ne comportaient plus une nourriture aussi forte. Voltaire, à la fois esprit fort et déiste, lui convenait au contraire beaucoup. Béranger et Paul-Louis Courier exprimèrent parfaitement cette tendance nouvelle. Le « Dieu des bonnes gens » et l’idéal du roi bourgeois, à la fois libéral et démocratique, dessinés sur le fond majestueux et désormais inoffensif des victoires gigantesques de l’Empire, telle fut, à cette époque, la nourriture intellectuelle quotidienne de la bourgeoisie de France.

Lamartine, aiguillonné par l’envie vaniteusement ridicule de s’élever à la hauteur poétique du grand poète anglais, Byron, avait bien commencé ses hymnes froidement délirants |242 en l’honneur du Dieu des gentilshommes et de la monarchie légitime. Mais ses chants ne retentissaient que dans les salons aristocratiques. La bourgeoisie ne les entendait pas. Béranger était son poète et Paul-Louis Courier son écrivain politique.

La révolution de Juillet eut pour conséquence l’ennoblissement de ses goûts. On sait que tout bourgeois en France porte en lui le type impérissable du bourgeois gentilhomme, qui ne manque jamais de paraître aussitôt qu’il acquiert un peu de richesse et de puissance. En 1830, la riche bourgeoisie avait définitivement remplacé l’antique noblesse au pouvoir. Elle tendit naturellement à fonder une aristocratie nouvelle : aristocratie du capital, sans doute, avant tout ; mais aussi aristocratie d’intelligence, de bonnes manières et de sentiments délicats. La bourgeoisie commença à se sentir religieuse.

Ce ne fut pas de sa part une simple singerie des mœurs aristocratiques, c’était en même temps une nécessité de position. Le prolétariat lui avait rendu un dernier service, en l’aidant à renverser encore une fois la noblesse. Maintenant, la bourgeoisie n’avait plus besoin de son aide, car elle se sentait solidement assise à l’ombre du trône de Juillet, et l’alliance du peuple, désormais inutile, commençait à lui devenir incommode. Il fallait le remettre à sa place, ce qui ne put naturellement se faire sans provoquer une grande indignation dans les masses. Il devint nécessaire de les contenir. Mais au nom de quoi ? Au nom de l’intérêt bourgeois crûment avoué ? C’eût été par trop cynique. Plus un intérêt est injuste, inhumain, et plus il a besoin de sanction ; et où la prendre, si ce n’est dans la religion, cette bonne protectrice de tous les repus, et cette consolatrice si utile de tous ceux qui ont faim ? Et plus que jamais, la bourgeoisie triomphante sentit que la religion |243 était absolument nécessaire pour le peuple.

Après avoir gagné tous ses litres impérissables de gloire dans l’opposition, tant religieuse et philosophique que politique, dans la protestation et dans la révolution, elle était enfin devenue la classe dominante, et par là même le défenseur et le conservateur de l’État, ce dernier étant à son tour devenu l’institution régulière de la puissance exclusive de cette classe. L’État c’est la force, et il a pour lui avant tout le droit de la force, l’argumentation triomphante du fusil à aiguille, du chassepot. Mais l’homme est si singulièrement fait que cette argumentation, tout éloquente qu’elle paraît, ne lui suffit pas à la longue. Pour lui imposer le respect, il lui faut absolument une sanction morale quelconque. Il faut de plus que cette sanction soit tellement évidente et simple qu’elle puisse convaincre les masses, qui, après avoir été réduites par la force de l’État, doivent être amenées maintenant à la reconnaissance morale de son droit.

Il n’y a que deux moyens pour convaincre les masses de la bonté d’une institution sociale quelconque. Le premier, le seul réel, mais aussi le plus difficile, parce qu’il implique l’abolition de l’État, — c’est-à-dire l’abolition de l’exploitation politiquement organisée de la majorité par une minorité quelconque, — ce serait la satisfaction directe et complète de tous les besoins, de toutes les aspirations humaines des masses ; ce qui équivaudrait à la liquidation complète de l’existence tant politique qu’économique de la classe bourgeoise, et, comme je viens de le dire, à l’abolition de l’État. Ce moyen serait sans doute salutaire pour les masses, mais funeste pour les intérêts bourgeois. Donc il ne faut pas en parler.

|244 Parlons alors de l’autre moyen, qui, funeste pour le peuple seulement, est au contraire précieux pour le salut des privilèges bourgeois. Cet autre moyen ne peut être que la religion. C’est ce mirage éternel qui entraîne les masses à la recherche des trésors divins, tandis que, beaucoup plus modérée, la classe dominante se contente de partager, fort inégalement d’ailleurs et en donnant toujours davantage à celui qui possède davantage, entre ses propres membres, les misérables biens de la terre et les dépouilles humaines du peuple, y compris sa liberté politique et sociale.

Il n’est pas, il ne peut exister d’État sans religion. Prenez les États les plus libres du monde, les États-Unis d’Amérique ou la Confédération suisse, par exemple, et voyez quel rôle important la Providence divine, cette sanction suprême de tous les États, y joue dans tous les discours officiels.

Mais toutes les fois qu’un chef d’État parle de Dieu, que ce soit Guillaume Ier, l’empereur knouto-germanique, ou Grant, le président de la Grande république, soyez certains qu’il se prépare de nouveau à tondre son peuple-troupeau.

La bourgeoisie française, libérale, voltairienne, et poussée par son tempérament à un positivisme, pour ne point dire à un matérialisme, singulièrement étroit et brutal, étant devenue, par son triomphe de 1830, la classe de l’État, a dû donc nécessairement se donner une religion officielle. La chose n’était point facile. Elle ne pouvait se remettre crûment sous le joug du catholicisme romain. Il y avait entre elle et l’Église de Rome un abîme de sang et de haine, et, quelque pratique et sage qu’on soit devenu, on ne parvient jamais à réprimer |245 en son sein une passion développée par l’histoire. D’ailleurs, le bourgeois français se serait couvert de ridicule, s’il était retourné à l’église pour y prendre part aux pieuses cérémonies du culte divin, condition essentielle d’une conversion méritoire et sincère. Plusieurs l’ont bien essayé, mais leur héroïsme n’eut d’autre résultat qu’un scandale stérile. Enfin le retour au catholicisme était impossible à cause de la contradiction insoluble qui existe entre la politique invariable de Rome et le développement des intérêts économiques et politiques de la classe moyenne.

Sous ce rapport, le protestantisme est beaucoup plus commode. C’est la religion bourgeoise par excellence. Elle accorde juste autant de liberté qu’il en faut aux bourgeois, et a trouvé le moyen de concilier les aspirations célestes avec le respect que réclament les intérêts terrestres. Aussi voyons-nous que c’est surtout dans les pays protestants que le commerce et l’industrie se sont développés. Mais il était impossible pour la bourgeoisie de la France de se faire protestante. Pour passer d’une religion à une autre, — à moins qu’on ne le fasse par calcul, comme le font quelquefois les Juifs en Russie et en Pologne, qui se font baptiser trois, quatre fois, afin de recevoir chaque fois une rémunération nouvelle, — pour changer de religion, il faut avoir un grain de foi religieuse. Eh bien, dans le cœur exclusivement positif du bourgeois français, il n’y a point de place pour ce grain. Il professe l’indifférence la plus profonde pour toutes les questions, excepté celle de sa bourse avant tout, et celle de sa vanité sociale après elle. Il est aussi indiffèrent pour le protestantisme que pour le catholicisme. D’autre part, la bourgeoisie française n’aurait pu embrasser le protestantisme sans se mettre en contradiction avec la routine catholique de la majorité |246 du peuple français, ce qui eût constitué une grande imprudence de la part d’une classe qui voulait gouverner la France.

Il restait bien un moyen : c’était de retourner à la religion humanitaire et révolutionnaire du dix-huitième siècle. Mais cette religion mène trop loin. Force fut donc à la bourgeoisie de créer, pour sanctionner le nouvel État, l’État bourgeois qu’elle venait de fonder, une religion nouvelle, qui pût être, sans trop de ridicule et de scandale, la religion professée hautement par toute la classe bourgeoise.

C’est ainsi que naquit le déisme de l’École doctrinaire.

D’autres ont fait, beaucoup mieux que je ne saurais le faire, l’histoire de la naissance et du développement de cette école, qui eut une influence si décisive et, je puis bien le dire, si funeste sur l’éducation politique, intellectuelle et morale de la jeunesse bourgeoise en France. Elle date de Benjamin Constant et de Mme de Staël, mais son vrai fondateur fut Royer-Collard ; ses apôtres : MM. Guizot, Cousin, Villemain et bien d’autres ; son but hautement avoué : la réconciliation de la Révolution avec la Réaction, ou, pour parler le langage de l’école, du principe de la liberté avec celui de l’autorité, naturellement au profit de ce dernier.

Cette réconciliation signifiait, en politique, l’escamotage de la liberté populaire au profit de la domination bourgeoise, représentée par l’État monarchique et constitutionnel ; en philosophie, la soumission réfléchie de la libre raison aux principes éternels de la foi. Nous n’avons à nous occuper ici que de cette dernière partie.

On sait que cette philosophie fut principalement élaborée par M. Cousin, le père de l’éclectisme français. Parleur superficiel |247 et pédant ; innocent de toute conception originale, de toute pensée qui lui fût propre, mais très fort dans le lieu commun, qu’il a le tort de confondre avec le bon sens, ce philosophe illustre a préparé savamment, à l’usage de la jeunesse étudiante de France, un plat métaphysique de sa façon, et dont la consommation, rendue obligatoire dans toutes les écoles de l’État, soumises à l’Université, a condamné plusieurs générations de suite à une indigestion du cerveau [26]. Qu’on s’imagine une vinaigrette philosophique, composée des systèmes les plus opposés, un mélange de Pères de l’Église, de scolastiques, de Descartes et de Pascal, de Kant et de psychologues écossais, le tout superposé sur les idées divines et innées de Platon et recouvert d’une couche d’immanence hégélienne, accompagne nécessairement d’une ignorance aussi dédaigneuse que complète des sciences naturelles, et prouvant, comme « deux fois deux font cinq » [27] :

1) L’existence d’un Dieu personnel, l’immortalité de l’âme, et sa détermination spontanée, le libre arbitre. Et comme conséquence de cette triple croyance :

2) La morale individuelle, la responsabilité absolue de chacun devant la loi morale écrite par Dieu dans la conscience de chacun. La liberté individuelle antérieure à toute société, mais n’arrivant à son développement que dans la société.

3) La liberté de l’individu se réalise d’abord par l’appropriation ou prise de possession de la terre. Le droit de propriété est une conséquence nécessaire de cette liberté.

4) La famille, fondée sur l’hérédité de ce droit, d’un côté, et de l’autre sur l’autorité de l’époux et du père, est une institution à la fois naturelle et divine, divine en ce sens que, dès le début de l’histoire, elle se trouve sanctionnée par la religion, par la |248 conscience que les hommes ont de Dieu, si imparfaite que cette conscience soit d’abord.

5) La famille est le germe historique de l’État.

6) Développement historique de ces principes éternels, bases de toute civilisation humaine, par le triple mouvement progressif :

a) De l’intelligence humaine, qui, étant une émanation et pour ainsi dire une révélation permanente de Dieu dans l’homme, s’est manifestée d’abord par une série de religions soi-disant révélées, puis, après s’être cherchée vainement dans une foule de systèmes philosophiques, s’est enfin rencontrée, reconnue et complètement réalisée dans le système éclectique de M. Victor Cousin ;

b) Du travail humain, seul producteur des richesses sociales, sans lesquelles aucune civilisation n’est possible ;

c) Des luttes humaines, tant collectives qu’individuelles, aboutissant toujours à de nouvelles transactions historiques, politiques et sociales ;

Le tout dirigé par la divine Providence.

7) L’histoire, considérée dans son ensemble, est une manifestation continue de la pensée et de la volonté divines. Dieu, esprit pur, Être absolu et parfait en lui-même, résidant dans son éternité et dans son immensité infinies, en dehors de l’histoire du monde [28], suit avec une curiosité paternelle et dirige d’une main invisible le développement humain. Voulant absolument, dans sa générosité divine, que les hommes, ses créatures et par conséquent, de fait, ses esclaves, soient libres, et comprenant qu’ils ne le seraient pas du tout s’il se mêlait |249 trop souvent et trop ostensiblement de leurs affaires, que sa puissance non seulement les gênerait, mais les anéantirait [29], il ne se manifeste à eux qu’aussi rarement que possible, et que quand cela devient absolument nécessaire à leur salut. Le plus souvent, il les abandonne à leurs propres efforts et au développement de cette double lumière, à la fois divine et humaine, qu’il a allumée dans leurs âmes immortelles : la conscience, source de toute morale, et l’intelligence, source de toute vérité. Mais lorsqu’il voit que cette lumière commence à faiblir, lorsque les hommes fourvoyés, et trop imparfaits pour pouvoir marcher toujours seuls, s’enfoncent dans une situation sans issue, alors il intervient. Mais comment ? Non par l’un de ces miracles extérieurs et matériels dont sont peuplées les traditions superstitieuses des peuples et qui sont impossibles parce qu’ils intervertiraient l’ordre et les lois de la nature établis par Dieu même (Oui, l’audace des idéalistes doctrinaires va jusqu’à nier ces miracles ! ), mais par un miracle exclusivement spirituel, intérieur (et qui, au point de vue de la raison, de la logique, du bon sens, n’est pas moins absurde et impossible que les miracles grossiers imaginés par la croyance populaire ; ces derniers ont au moins le mérite d’une poétique naïveté, tandis que les miracles soi-disant intérieurs, avec toutes leurs prétentions au rationalisme, ne sont rien que des sottises savamment, froidement, RAISONNEUSEMENT tirées par les cheveux), par un miracle inaccessible aux sens.

Dieu intervient alors en inspirant de sa divine |250 pensée quelque âme d’élite, moins corrompue, moins fourvoyée et plus intelligente que les autres. Il en fait son prophète, son Messie. Alors, armé de cette pensée qui lui est directement inspirée par Dieu même, — cette inspiration constituant d’ailleurs un de ces miracles psychologiques qui nous sont donnés et que nous devons accepter comme des faits historiquement constatés, mais qu’il nous sera à jamais impossible de comprendre ; et la pensée divine étant toujours mesurée au degré de développement, au caractère et à l’esprit de l’époque, et par conséquent ne se manifestant jamais dans sa plénitude et dans sa perfection absolue, Dieu étant trop sage et trop amoureux de la liberté des hommes pour leur proposer une nourriture qu’ils seraient incapables de digérer, — fort de l’assistance invisible de Dieu, et attirant à lui toutes les âmes de bonne volonté avec une puissance invincible, ce prophète, ce Messie, proclame la volonté divine et fonde une religion et une législation nouvelles.

C’est ainsi que furent établis tous les cultes religieux et tous les États. D’où il résulte que les uns comme les autres, considérés dans ce qu’ils ont d’immuable et en les dégageant de tous les détails qui y ont été apportés par l’imperfection tant intellectuelle que morale des hommes, à différentes époques de leur développement historique, sont des institutions divines et doivent jouir, comme telles, d’une autorité absolue. Voilà l’Église et l’État, avec leur consécration divine, écrasante, formidable.

8) L’Église et l’État ont donc un caractère double : divin et humain à la fois. En tant qu’institutions divines, elles sont immuables, et tout leur développement historique consiste seulement en une manifestation plus complète de leur propre nature divine, ou de la pensée de Dieu qui se trouve réalisée en leur sein, |251 sans que jamais les révélations ou inspirations nouvelles se mettent en contradiction avec les révélations et inspirations antérieures, ce qui constituerait un démenti donné par Dieu à lui-même. Mais comme institutions humaines, l’Église et l’État, représentés par des hommes, et comme tels devenant solidaires de toutes les passions, de tous les vices et de toutes les sottises humaines, offrent nécessairement d’immenses défauts, et sont susceptibles de grands et salutaires changements successifs, amenés par le développement progressif moral, intellectuel et matériel des nations, qui constituent le fond sérieux de l’histoire.

9) Dans le développement intellectuel et moral de l’humanité, quoique constamment dirigé par la Providence éternelle, la forme de la révélation religieuse n’est point toujours nécessaire. Elle était inévitable dans les temps les plus reculés de l’histoire, alors que l’intelligence, cette lumière à la fois humaine et divine, cette révélation permanente de Dieu dans les hommes, ne s’était pas encore suffisamment développée ; mais, à mesure qu’elle prend possession d’elle-même, cette forme extraordinaire, insolite, des révélations tend à disparaître de plus en plus, faisant place aux inspirations plus rationnelles des philosophes illustres, des grands penseurs qui, mieux armés de cet instrument divin que les autres, aidés d’ailleurs toujours de Dieu, — quoique d’une manière le plus souvent insensible, même pour eux-mêmes, mais quelquefois aussi en leur faisant sentir cette aide (voir le démon de Socrate), — cherchent à surprendre par les efforts de leur propre pensée les mystères de Dieu, mystères qui leur ont été déjà révélés en partie, à eux comme à tout le monde, par toutes les révélations passées, de sorte qu’il ne leur reste plus que la peine de les |252 développer et de les expliquer, en leur donnant désormais pour sanction et pour base, non plus quelque tradition merveilleuse, mais le propre développement logique de la pensée humaine.

C’est en cela seulement que les métaphysiciens se séparent des théologiens. Toute la différence qui existe entre eux est dans la forme, non dans le fond. Leur objet est le même : c’est Dieu, ce sont les vérités éternelles, les principes divins, c’est l’ordre religieux, politique et civil, divinement établi et s’imposant aux hommes avec une autorité absolue. Mais les théologiens (beaucoup plus conséquents, selon moi, que les métaphysiciens) prétendent que les hommes ne peuvent s’élever à la connaissance de Dieu que par la voie d’une révélation surnaturelle ; tandis que les métaphysiciens assurent qu’ils peuvent concevoir Dieu et toutes les vérités éternelles par la seule puissance de la pensée, qui est, répètent-ils toujours, la révélation à la fois naturelle ( !) et permanente de Dieu dans l’homme.

(Pour nous, naturellement, les uns sont aussi absurdes que les autres, et nous préférons même, en fait d’absurdités, celles qui le sont franchement, à celles qui se donnent des apparences de respect pour la raison humaine.)

10) De cette opposition de forme est issue la grande lutte historique de la métaphysique contre la théologie. Cette lutte, qui était, d’un côté, légitime et bienfaisante, n’a pas manqué, d’un autre, d’avoir des conséquences détestables. Elle a servi immensément au développement de l’esprit humain, en l’émancipant du joug de la foi aveugle sous lequel voulaient le retenir les théologiens, et en lui faisant reconnaître sa propre puissance et sa capacité de s’élever jusqu’aux choses divines, condition de l’humaine dignité et de l’humaine liberté. Mais, en même temps, elle a affaibli dans l’homme |253 une qualité précieuse : le respect divin, le sentiment de piété. L’esprit humain s’est laissé entraîner trop souvent, par la passion de la lutte, et par les triomphes faciles qu’il avait obtenus sur les défenseurs, toujours plus ou moins stupides, de la foi aveugle et des formes surannées des institutions religieuses, à nier le fond même de la foi ; et notamment, dans le siècle passé [le dix-huitième], il a poussé l’égarement jusqu’à se proclamer matérialiste et athée et jusqu’à vouloir renverser l’Église, oubliant, dans son orgueilleuse folie, qu’en osant nier l’Être divin il proclamait sa propre déchéance, sa matérialisation complète, et que toute sa grandeur, sa liberté, sa puissance consistent précisément dans la capacité qui lui est inhérente de s’élever jusqu’à Dieu, le grand, l’unique objet de toutes les pensées immortelles ; oubliant que cette Église qu’il prétendait follement renverser, et qui laisse beaucoup à désirer sans doute sous le rapport de ses mœurs, de ses coutumes, de ses formes, qui ne sont plus à la hauteur du siècle, n’en est pas moins une institution divine, fondée, comme l’État, par des hommes divinement inspirés, et qu’elle est encore à présent l’unique manifestation possible de la Divinité pour les masses ignorantes et par là même incapables de s’élever jusqu’à Dieu par le développement spontané de leur intelligence encore endormie.

Cette aberration de l’esprit philosophique, tout déplorables qu’en aient été les effets, fut probablement nécessaire pour compléter son éducation historique. Voilà, sans doute, pourquoi Dieu la souffrit. Averti par les tragiques expériences du siècle passé, l’esprit philosophique sait maintenant qu’en |254 déchaînant outre mesure le principe de la négation et de la critique, il marche vers l’abîme et aboutit au néant ; que ce principe, parfaitement légitime et même salutaire, lorsqu’il s’applique avec modération aux formes passagères et humaines des choses divines, devient pernicieux, nul, impuissant, ridicule, lorsqu’il s’attaque à Dieu. Il sait qu’il est des vérités éternelles qui sont au-dessus de toute investigation et de toute démonstration, et qui ne peuvent pas même faire l’objet d’un doute, parce que, d’un côté, elles nous sont révélées par la conscience universelle, par la croyance unanime des siècles, et que, d’un autre côté, elles se retrouvent comme idées innées dans l’intelligence de tout homme, et sont tellement inhérentes à notre conscience qu’il suffit que nous nous approfondissions en nous-mêmes, dans notre être intime, pour qu’elles y apparaissent devant nous dans toute leur simplicité et dans toute leur splendeur. Ces vérités fondamentales, ces axiomes philosophiques sont : l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme, le libre-arbitre. Il ne peut, il ne doit plus être question d’en contester la réalité, parce que, comme l’a si bien démontré Descartes, cette réalité nous est donnée, nous est imposée par le fait même que nous trouvons toutes ces idées dans la conscience que notre pensée a d’elle-même. Tout ce que nous avons à faire, c’est de les comprendre, c’est de les développer en les coordonnant dans un système organique. Tel est l’unique objet de la philosophie.

Et cet objet vient d’être enfin complètement réalisé par le système de M. Victor Cousin. Désormais le penseur adorera Dieu en esprit, et il pourra même se dispenser de tout autre culte. Il a parfaitement le droit de ne point aller à l’église, à |255 moins qu’il ne trouve utile d’y aller pour sa femme, pour ses filles et pour les gens. Mais qu’il y aille ou qu’il n’y aille pas, il respectera toujours l’institution et même le culte de l’Église, quelque surannées que puissent lui en paraître les formes : d’abord, parce que même ces formes, et les fausses idées qu’elles provoquent en partie dans les masses, sont probablement encore nécessaires, dans l’état d’ignorance où se trouve encore le peuple, et qu’en les attaquant brusquement on courrait le risque d’ébranler des croyances qui, dans la situation en général assez malheureuse dans laquelle se trouve le peuple, forment son unique consolation et l’unique entrave morale qui l’enchaîne. Il doit enfin les respecter parce que le Dieu que l’Église et le peuple adorent, sous ces formes saugrenues, est le même Dieu devant lequel s’incline gravement la tête majestueuse du philosophe doctrinaire.

Cette pensée consolante et rassurante a été fort bien exprimée par l’un des chefs les plus illustres de l’Église doctrinaire, par M. Guizot lui-même, qui, dans une brochure publiée en 1845 ou 1846, se réjouit fort de ce que la divine vérité soit si bien représentée en France, sous ses formes les plus différentes : L’Église catholique — dit-il dans cette brochure, que je n’ai pas sous la main — nous la donne sous la forme de l’autorité ; l’Église protestante, sous la forme du libre examen et de la libre conscience ; et l’Université sous celle de la pensée pure. Il faut être un homme bien religieux, n’est-ce pas, pour oser dire et imprimer, étant en même temps un homme intelligent et savant, de pareilles niaiseries !

11) La lutte qui avait mis en opposition les métaphysiciens |256 avec les théologiens s’est reproduite nécessairement dans le monde des intérêts matériels et de la politique. C’est la lutte mémorable de la liberté populaire contre l’autorité de l’État. Cette autorité, comme celle de l’Église au commencement de l’histoire, fut naturellement despotique ; et ce despotisme fut salutaire, les peuples ayant été d’abord trop sauvages, trop grossiers, trop peu mûrs pour la liberté, — ils le sont si peu même encore aujourd’hui ! — trop peu capables encore de plier librement, comme le font aujourd’hui les Allemands, leurs cous sous le joug de la loi divine, de s’assujettir volontairement aux conditions éternelles de l’ordre public. L’homme étant naturellement paresseux, il a bien fallu qu’une force majeure le poussât au travail. C’est ainsi que s’explique et se légitime l’institution de l’esclavage dans l’histoire ; non comme une institution éternelle, mais comme une mesure transitoire, ordonnée par Dieu même et rendue nécessaire par la barbarie et par la perversité naturelle des hommes, comme un moyen d’éducation historique.

En instituant la famille fondée sur la propriété [30] et soumise à l’autorité suprême de l’époux et du père, Dieu avait créé le germe de l’État. Le premier gouvernement fut nécessairement despotique et patriarcal. Mais à mesure que le nombre des familles libres augmentait dans une |257 nation, les liens naturels qui les avaient tout d’abord groupées comme une seule famille, sous la direction patriarcale d’un chef unique, se relâchèrent, et cette organisation primitive dut être remplacée par une organisation plus savante et plus compliquée de l’État. Ce fut, au commencement de l’histoire, partout l’œuvre de la théocratie. À mesure que les hommes, sortant de l’état sauvage, arrivaient à la première conscience, naturellement très grossière, de la Divinité, une caste d’intermédiaires, plus ou moins inspirés, entre le ciel et la terre se formait. Ce fut au nom de la Divinité que les prêtres des premiers cultes religieux instituèrent les premiers États, les premières organisations politiques et juridiques de la société. En faisant abstraction de différences secondaires, on retrouve dans tous les États antiques quatre castes : la caste des prêtres ; celle des nobles guerriers, composée de tous les membres masculins, et principalement des chefs, des familles libres : ces deux premières castes constituant proprement la classe religieuse, politique et juridique, l’aristocratie de l’État ; puis la masse à peu près inorganisée des hôtes, des réfugiés, des clients et des esclaves libérés, personnellement libres, mais privés de droits juridiques, ne participant au culte national que d’une manière indirecte, et constituant ensemble l’élément proprement démocratique, le peuple ; enfin, la masse des esclaves, qui n’étaient pas même considérés comme des hommes, mais comme des choses, et qui restèrent dans cette condition misérable jusqu’à l’avènement du christianisme.

Toute l’histoire de l’antiquité, qui, en se déroulant à mesure que les progrès tant intellectuels que matériels de la civilisation humaine se développaient et s’étendaient davantage, fut toujours dirigée par la main invisible de Dieu, — qui intervint, non personnellement sans doute, mais au moyen de ses élus et de ses inspirés : prophètes, prêtres, grands conquérants, hommes politiques, philosophes |258 et poètes, — toute cette histoire nous présente une lutte incessante et fatale entre ces différentes castes, et une série de triomphes obtenus d’abord par l’aristocratie sur la théocratie, et plus tard par la démocratie sur l’aristocratie. Quand la démocratie eut définitivement vaincu, incapable d’organiser l’État, ce but suprême de toute société humaine sur la terre, et surtout d’organiser l’État immense que la conquête des Romains avait fondé sur les ruines de toutes les existences nationales séparées, et qui embrassait presque tout le monde connu des anciens, elle dut céder la place à la dictature militaire, impériale, des Césars. Mais comme la puissance des Césars était fondée sur la destruction de toutes les organisations nationales et partielles de la société antique, et représentait par conséquent la dissolution de l’organisme social et la réduction de l’État à une existence de fait, uniquement appuyée sur une concentration mécanique des forces matérielles, le césarisme s’est vu fatalement condamné par son propre principe à se détruire lui-même ; de manière que lorsque les barbares, les fléaux divins envoyés par le Ciel pour renouveler la terre, sont venus, ils n’ont presque plus rien trouvé à détruire.

L’antiquité nous a légué, dans le monde spirituel : la première conscience de la Divinité et l’élaboration métaphysique de l’idée divine ; un commencement très sérieux de sciences positives ; ses arts merveilleux et sa poésie immortelle ; — dans l’ordre temporel : l’institution sublime de l’État, avec le patriotisme, cette passion et cette vertu de l’État ; le droit juridique, l’esclavage, et d’immenses richesses matérielles, créées par le travail accumulé des esclaves, et dilapidées un peu, il est vrai, par la mauvaise économie des barbares, mais qui, néanmoins, réparées, complétées |259 et accrues depuis par le travail asservi et réglementé du moyen âge, ont servi de base première à la constitution des capitaux modernes.

La grande idée de l’humanité est restée complètement inconnue du monde antique. Entrevue vaguement par ses philosophes, elle était trop contraire à une civilisation fondée sur l’esclavage, et sur l’organisation exclusivement nationale des États, pour avoir pu y être admise. Ce fut le Christ qui l’annonça au monde et qui fut par là même l’émancipateur des esclaves et le destructeur théorique de l’ancienne société [31].

S’il fut jamais un homme directement inspiré par Dieu, ce fut lui. S’il est une religion absolue, c’est la sienne. En retranchant des Évangiles quelques incohérences monstrueuses qui y furent évidemment introduites soit par la sottise des copistes, soit par l’ignorance des disciples, on y trouve, sous une forme populaire, toute la vérité divine : Dieu, esprit pur, Père éternel, créateur, maître suprême, Providence et Justice du monde ; son Fils unique, l’homme élu, l’homme qui, s’inspirant de son Saint Esprit, sauve le monde ; et cet Esprit divin, à la fin dévoilé, manifesté et montrant à tous les hommes la voie du salut éternel. Voilà la divine Trinité. À côté d’elle, l’homme, doué d’une âme immortelle, libre et par conséquent responsable, appelé à un perfectionnement infini. Enfin la fraternité de tous les hommes dans le ciel, et leur égalité (c’est-à-dire leur égale nullité) devant Dieu, sont hautement proclamées. Il faudrait être bien difficile vraiment pour demander davantage.

Plus tard, ces vérités ont été sans doute malencontreusement travesties et dénaturées tant par l’ignorance et la sottise que par le zèle indiscret et trop souvent |260 même passionnément intéressé des théologiens, au point que, lorsqu’on lit certains traités de théologie, c’est à peine si on parvient à les reconnaître. Mais la vraie philosophie a précisément pour mission spéciale de les dégager de cet alliage humain et impur, et de les rétablir dans toute leur simplicité primitive, à la fois rationnelle et divine [32].

La révélation chrétienne servit de base à une civilisation nouvelle. Recommençant par le commencement, elle prit pour base et pour point de départ l’organisation d’une nouvelle théocratie, le règne absolu de l’Église. C’était fatal. L’Église, étant l’incarnation visible de la divine vérité et de la divine volonté, devait nécessairement gouverner le monde. Nous retrouvons aussi dans ce nouveau monde chrétien quatre classes qui correspondent aux castes de l’antiquité, mais qui nous apparaissent toutefois modifiées par l’esprit nouveau : la classe des prêtres, non héréditaire cette fois, mais se recrutant indifféremment dans toutes les classes ; la classe héréditaire des seigneurs féodaux, les guerriers ; celle de la bourgeoisie des villes, correspondant au peuple libre de l’antiquité ; et enfin la classe des serfs, les paysans taillables et corvéables à merci, remplaçant les esclaves, avec cette différence énorme qu’on ne les considère plus comme des choses, mais comme des êtres humains doués d’une âme immortelle, ce qui n’empêche pas les seigneurs de les traiter comme s’ils n’avaient |261 pas du tout d’âme.

En outre, nous trouvons dans la société chrétienne un fait nouveau : la séparation désormais inévitable de l’Église et de l’État. Cette séparation fut la conséquence naturelle du principe international, universellement humain (inhumain, mais divin), du christianisme. Tant que les cultes et les dieux étaient exclusivement nationaux, ils pouvaient, ils devaient même se fondre avec les États nationaux. Mais du moment que l’Église avait pris ce caractère d’universalité, la réalisation de l’État universel étant matériellement impossible (et pourtant il ne devrait y avoir rien d’impossible pour Dieu ! ), il a bien fallu que l’Église souffrît en dehors d’elle l’existence et l’organisation d’États nationaux, soumis naturellement à sa direction suprême et n’ayant droit d’exister |262 qu’autant qu’elle les avait sanctionnés, mais ayant tout de même une existence séparée de la sienne. De là la lutte historiquement nécessaire entre deux institutions également divines, entre l’Église et l’État ; l’Église ne voulant reconnaître aucun droit à |263 à l’État qu’autant que ce dernier s’inclinait devant la suprématie de l’Église, et l’État proclamant, au contraire, qu’institué par Dieu même, aussi bien que l’Église, il ne devait relever que de Dieu.

|264 Dans cette lutte des États contre l’Église, la concentration de la puissance de l’État, représentée par la royauté, s’appuyait principalement sur les masses populaires plus ou moins asservies par les seigneurs féodaux, sur les serfs des campagnes en partie, mais surtout sur le peuple des villes, sur la bourgeoisie naissante et sur les corporations ouvrières ; tandis que l’Église trouvait des alliés très intéressés dans les seigneurs féodaux, ennemis naturels de la puissance centralisatrice de la royauté et partisans de la dissolution de l’unité nationale, de la dissolution de l’État. De cette triple lutte, religieuse, politique et sociale à la fois, naquit le protestantisme.

Le triomphe du protestantisme eut non seulement pour conséquence la séparation de l’Église et de l’État, mais encore, dans beaucoup de pays, même catholiques, l’absorption réelle de l’Église dans l’État, et par conséquent la formation des États monarchiques absolus, la naissance du despotisme moderne. Tel fut le caractère que prirent, à partir de la seconde moitié du dix-septième siècle, toutes les monarchies sur le continent de l’Europe.

À mesure que le pouvoir séparé de l’Église et l’indépendance féodale des seigneurs s’absorbèrent dans le droit suprême de l’État moderne, le servage tant collectif qu’individuel des classes populaires, bourgeoisie, corporations ouvrières et paysans y compris, dut nécessairement disparaître aussi, faisant progressivement place à l’établissement de la liberté civile de tous les citoyens, ou plutôt de tous les sujets de l’État (ce qui veut dire |265 que le despotisme plus puissant, mais non moins brutal, et par conséquent plus systématiquement écrasant, de l’État succède à celui des seigneurs et de l’Église).

L’Église et la noblesse féodale, en s’absorbant dans l’État, en devinrent les deux corps privilégiés. L’Église tendit à se transformer de plus en plus en un instrument précieux de gouvernement non plus contre les États, mais au sein même et au profit exclusif des États. Elle reçut désormais de l’État l’importante mission de diriger les consciences, d’élever les esprits et de faire la police des âmes, non plus autant pour la gloire de Dieu que pour le bien de l’État. La noblesse, après avoir perdu son indépendance politique, devint courtisane de la monarchie et, favorisée par elle, s’empara du monopole du service de l’État, ne connaissant désormais d’autre loi que le bon plaisir du monarque. Église et aristocratie opprimèrent désormais les peuples non en leur propre nom, mais au nom et par la toute-puissance de l’État [33].

À côté de cette oppression politique des classes |266 inférieures, il y avait un autre joug qui pesait lourdement sur le développement de leur prospérité matérielle. L’État avait bien libéré les individus et les communes de la dépendance seigneuriale, mais il n’avait point |267 émancipé le travail populaire doublement asservi : dans les campagnes, par les privilèges qui restaient encore attachés à la propriété, ainsi que par les servitudes imposées aux cultivateurs de la terre ; et dans les villes, par l’organisation corporative des métiers : |268 privilèges, servitudes et organisation qui, datant du moyen âge, entravaient l’émancipation définitive de la classe bourgeoise.

La bourgeoisie supporta ce double joug, politique et économique, avec une croissante impatience. Elle était devenue riche et intelligente, beaucoup plus riche et plus intelligente que la noblesse qui la gouvernait et qui la méprisait. Forte de ces deux avantages et soutenue par le peuple, la bourgeoisie se sentait appelée à devenir tout, et elle n’était encore rien. De là la Révolution.

Cette Révolution fut préparée par cette grande littérature du dix-huitième siècle, au moyen de laquelle la protestation philosophique, la protestation politique et la protestation économique, s’unissant dans une réclamation commune, puissante, impérieuse, énoncée hardiment au nom de l’esprit humain, créèrent l’opinion publique révolutionnaire, un engin de destruction bien autrement formidable que tous les chassepots, les fusils à aiguille et les canons perfectionnés d’aujourd’hui. À cette nouvelle puissance rien ne put résister. La Révolution se fit, engloutissant à la fois privilèges nobiliaires, autels et trônes.

12) Cette union si intime des réclamations pratiques avec le mouvement théorique des esprits au dix-huitième siècle établit une différence énorme entre les tendances révolutionnaires de cette époque et celles de l’Angleterre au dix-septième siècle. Elle contribua sans doute beaucoup à élargir la puissance de la Révolution, en lui imprimant un caractère international, universel. Mais, en même temps, elle eut pour conséquence d’entraîner le mouvement politique de la Révolution dans les erreurs que la théorie n’avait point su éviter. De même que la négation philosophique s’était fourvoyée en s’attaquant à Dieu et en se proclamant matérialiste et athée, |269 de même la négation politique et sociale, égarée par la même passion destructive, s’attaqua aux bases essentielles et premières de toute société, à l’État, à la famille et à la propriété, osant se proclamer hautement anarchiste et socialiste : voir les hébertistes et Babeuf, et plus tard voir Proudhon et tout le parti des socialistes révolutionnaires. La Révolution se tua de ses propres mains, et, de nouveau, le triomphe de la démocratie déchaînée et désordonnée amena forcément celui de la dictature militaire.

Cette dictature ne put être de longue durée, la société n’étant ni désorganisée, ni morte, comme elle l’avait été à l’époque de l’établissement de l’empire des Césars. Les émotions violentes de 1789 et de 1793 l’avaient seulement fatiguée et momentanément épuisée, non anéantie. Privée de toute initiative sous le despotisme égalitaire et glorieux de Napoléon Ier, la bourgeoisie profita de ce loisir forcé pour se recueillir et pour développer davantage, en esprit, les germes féconds de liberté que le mouvement du siècle précédent avait déposés en son sein. Avertie par les expériences cruelles d’une révolution avortée, elle renonça aux principes exagérés de 1793, et, retournant à ceux de 1789, qui avaient été l’expression fidèle et vraie des vœux populaires, et non d’une secte, d’un parti, et qui contenaient en effet toutes les conditions d’une liberté, sage, raisonnable, pratique (c’est-à-dire exclusivement bourgeoise, tout au profit de la bourgeoisie et au détriment du peuple, ce mot de « pratique », dans la bouche des bourgeois, ne signifiant jamais autre chose), elle les rendit encore plus pratiques, en éliminant tout ce que la philosophie du dix-huitième siècle y avait introduit de trop vague (c’est-à-dire de trop démocratique, de trop populaire et de trop humainement large), et en les |270 modifiant (c’est-à-dire en les rétrécissant) selon les besoins et les conditions nouvelles de l’époque. De cette manière elle créa définitivement la théorie du droit constitutionnel, dont Montesquieu, Necker, Mirabeau, Mounier, Duport, Barnave, et tant d’autres, avaient été les premiers apôtres, et dont Mme de Staël et Benjamin Constant devinrent, sous l’Empire, les propagateurs nouveaux.

Lorsque la monarchie légitime, ramenée en France par la chute de Napoléon, voulut restaurer l’ancien régime, elle rencontra l’opposition à la fois réfléchie et puissante de la classe bourgeoise qui, sachant désormais ce qu’elle voulait, et forte de sa modération même, défendit contre elle, pas à pas, les conquêtes immortelles et légitimes de la Révolution, l’indépendance de la société civile contre les prétentions saugrenues d’une Église retombée au pouvoir des Jésuites ; le maintien de l’abolition de tous les privilèges nobiliaires ; l’égalité de tous devant la loi ; enfin le droit du peuple de ne point être imposé sans son consentement, de participer au gouvernement et à la législation du pays et de contrôler les actes du pouvoir au moyen d’une représentation régulière, issue du libre voie de tous les citoyens actifs, c’est-à-dire possédants et éclairés, du pays. La monarchie légitime n’ayant pas voulu accepter franchement ces conditions essentielles du droit nouveau, elle tomba.

13) La monarchie de Juillet a réalisé enfin, dans toute sa plénitude, le vrai système de la liberté moderne. Sans doute, il y a des imperfections ; mais ce sont des imperfections qui sont naturellement attachées à toutes les institutions humaines. Celles qu’on trouve dans le système constitutionnel de Juillet doivent être attribuées principalement à l’insuffisance des lumières et de la pratique de la liberté, non seulement dans les masses, mais dans la bourgeoisie elle-même, et en partie peut-être aussi à l’insuffisance politique des hommes qui ont pris en mains |271 le pouvoir. Ces imperfections sont donc transitoires, elles doivent tomber sous l’influence d’une civilisation progressive. Mais le système en lui-même est parfait : il donne une solution pratique à toutes les questions, à toutes les aspirations légitimes, à tous les besoins réels de l’humaine société.

Il s’incline avant tout devant Dieu, cause de toute existence, source de toute vérité, et inspirateur invisible des bonnes pensées ; mais, tout en l’adorant en esprit, il ne veut plus permettre que des représentants infidèles et fanatiques de son autorité immuable oppriment et maltraitent le monde en son nom. Il ouvre, par la philosophie officiellement enseignée dans toutes les écoles de l’État, à tous les individus intelligents et de bonne volonté, le moyen d’élever leur esprit et leur cœur jusqu’à la compréhension des vérités éternelles, sans avoir besoin désormais de recourir à l’intervention des prêtres. Les professeurs patentés de l’État prennent la place des prêtres, et l’Université devient en quelque sorte l’Église du public éclairé. Mais le système professe en même temps un respect éclairé pour toutes les Églises traditionnellement établies, les reconnaissant comme utiles et même indispensables, à cause de l’ignorance des masses populaires. Respectant la liberté des consciences, le système protège également tous les cultes anciens, à condition toutefois que leurs principes, leur morale et leur pratique ne soient pas en contradiction avec les principes, la morale et la pratique de l’État.

Le système reconnaît, comme base et comme condition absolue de la liberté, de la dignité et de la moralité humaines, la doctrine du libre-arbitre, c’est-à-dire de l’absolue spontanéité des déterminations de la volonté individuelle, et de la responsabilité de chacun pour ses actes ; d’où découle, pour la société, le droit et le devoir de punir.

Le système reconnaît la propriété individuelle et héréditaire et la famille comme les bases et les conditions réelles de la liberté, de la dignité et de la moralité des |272 hommes. Il respecte ce droit de propriété en chacun, sans lui poser d’autres limites que le droit égal des autres, ni d’autres restrictions que celles qui sont dictées par les considérations de l’utilité publique, représentée par l’État. La propriété, selon lui, est bien un droit naturel, antérieur à l’État ; mais elle ne devient un droit juridique qu’autant qu’elle est sanctionnée et garantie, comme tel, par l’État. Il est donc juste que l’État, en prêtant au propriétaire l’assistance de tous, lui impose des conditions qui sont commandées par l’intérêt de tous. Mais ces restrictions ou ces conditions doivent être de telle nature que, tout en modifiant, autant que cela devient absolument nécessaire, et pas davantage, le droit naturel du propriétaire, dans ses formes et manifestations différentes, elles ne puissent jamais en affecter le fond. Car l’État est non la négation, mais bien au contraire la consécration et l’organisation juridique de tous les droits naturels, d’où il suit que, s’il les attaquait dans leur essence, dans leur fond, il se détruirait lui-même. (Il garantit toujours ce qu’il trouve : aux uns, leur richesse, aux autres leur pauvreté ; aux uns, la liberté fondée sur la propriété, aux autres l’esclavage, conséquence fatale de leur misère ; et il force les misérables à travailler toujours et à se faire tuer au besoin pour augmenter et pour sauvegarder cette richesse des riches, qui est la cause de leur misère et de leur esclavage. Telle est la vraie nature et la vraie mission de l’État.)

Il en est de même de la famille, d’ailleurs si indissolublement liée, par son principe aussi bien que dans le fait, au principe et au fait de la propriété individuelle et héréditaire. L’autorité de l’époux et du père constitue un droit naturel. La société, représentée par l’État, la consacre juridiquement. Mais en même temps elle pose certaines limites au pouvoir naturel de l’un et de l’autre, pour sauvegarder un autre droit naturel, celui de |273 [34] la liberté individuelle des membres subordonnés de la famille, c’est-à-dire de la mère et des enfants. Et c’est précisément en lui imposant ces limites qu’elle le consacre, le convertit en droit juridique et donne force de loi à l’autorité maritale et paternelle. Le système considère la famille juridique, fondée sur cette double autorité et sur la propriété juridiquement héréditaire, comme la base essentielle de toute morale, de toute civilisation humaine, de l’État.

Il considère l’État comme une institution divine, en ce sens qu’il a été fondé et développé successivement, dès le commencement de l’histoire, par la raison divine, objective, qui est inhérente à l’humanité, considérée comme un tout, et dont les individus historiques qui ont contribué soit à sa fondation, soit à son développement, n’ont été que les interprètes divinement inspirés. Il considère l’État comme la forme inévitable, permanente, unique, absolue, de l’existence collective des hommes, c’est-à-dire de la société ; comme la condition suprême de toute civilisation, de tout progrès humain, de la justice, de la liberté, de la commune prospérité ; en un mot, comme la seule réalisation possible de l’humanité. (Et pourtant, il est évident, comme je le démontrerai plus tard, que l’État est la négation flagrante de l’humanité.)

Représentant de la raison publique, du bien public, et du droit de tout le monde, organe suprême du développement collectif, tant matériel qu’intellectuel et moral, de la société, l’État doit être armé, vis-à-vis de tous les individus, d’une grande autorité et d’une formidable puissance. Mais il résulte du principe même de l’État que cette autorité, cette puissance ne sauraient, sans détruire son objet et sa base, tendre à la destruction |274 du droit naturel des hommes. Si l’État modifie et limite en partie la liberté naturelle de chaque individu, ce n’est que pour la renforcer davantage par la garantie de cette puissance collective dont il est le seul représentant légitime, ce n’est que pour la consacrer, pour la civiliser et pour la convertir, en un mot, en liberté juridique ; la liberté naturelle étant la liberté des sauvages, et la liberté juridique étant seule digne des hommes civilisés. L’État est donc en quelque sorte l’Église de la civilisation moderne, et les avocats en sont les prêtres. D’où il résulte avec évidence que le meilleur gouvernement est celui des avocats.

Dans la liberté politique et juridique, dont l’organisation constitue proprement le but de l’État, se marient les deux principes fondamentaux de toute société humaine, principes qui semblent absolument opposés, au point de s’exclure, et qui pourtant sont tellement inséparables l’un de l’autre que l’un ne saurait exister sans l’autre : le principe de l’autorité et celui de la liberté. (Oui, ils se marient si bien dans l’État, que le premier détruit toujours le second, et que, là où il le laisse partiellement subsister au profit d’une minorité quelconque, ce n’est plus comme liberté, mais comme privilège. L’État convertit donc ce que l’on est convenu d’appeler la liberté naturelle des hommes en esclavage pour tous et en privilège pour quelques-uns.)

Dès le commencement de l’histoire, pendant une longue suite de siècles, c’est le principe de l’autorité qui domina presque exclusivement, de sorte que le principe de la liberté n’eut pendant très longtemps d’autre moyen de se produire que la révolte, et cette révolte fut poussée, à la fin du dix-huitième siècle, jusqu’à la négation complète du principe d’autorité, ce qui eut pour conséquence, comme on sait, la résurrection de ce dernier, sa domination de nouveau exclusive, sous l’Empire, et plus modérée, sous la monarchie légitime restaurée, jusqu’à ce qu’il fut vaincu |275 de nouveau par une dernière révolte du principe de la liberté. Mais cette fois la liberté, devenue elle-même plus modérée et plus sage (c’est-à-dire bourgeoise et seulement bourgeoise), ne tenta plus la destruction impossible de l’autorité salutaire et si nécessaire de l’État ; elle s’allia avec elle, au contraire, pour fonder la monarchie de Juillet, la Charte-vérité [35].

L’État, comme institution divine, est par la grâce de Dieu. Mais la monarchie ne l’est pas. Ce fut précisément la grande erreur de la Restauration d’avoir voulu identifier, d’une manière absolue, la forme monarchique et la personne du monarque avec l’État. La monarchie de Juillet fut une institution non divine, mais utilitaire, préférée à la République parce qu’elle fut trouvée plus conforme aux mœurs de la France et qu’elle était rendue nécessaire surtout par la grande ignorance du peuple français. Aussi le plus beau titre de gloire dont put se prévaloir le roi sorti de la révolution de 1830, Louis- Philippe, ce fut celui de La meilleure des Républiques, titre équivalent à peu près à celui de Roi galant homme, donné plus tard au roi Victor‑Emmanuel en Italie.

Le droit divin, le droit collectif, réside donc uniquement dans l’État, quelle que soit sa forme, monarchique ou républicaine. Ses deux principes constitutifs, celui de l’autorité et celui de la liberté, avant chacun une organisation séparée et se complétant mutuellement, forment dans l’État un tout organique.

L’autorité et la puissance de l’État, puissance si nécessaire, soit pour le maintien du droit et de l’ordre public à l’intérieur, soit pour la défense du pays contre les ennemis extérieurs, sont représentées par « cette magnifique centralisation » (Propres paroles de M. Thiers, mises aujourd’hui en action par M. Gambetta ; elles expriment l’intime conviction, pour ne point dire le culte, de tous les libéraux doctrinaires, autoritaires, |276 l’immense majorité des républicains de France), par cette splendide machine politique, militaire, administrative, judiciaire, financière, policière, universitaire et voire même religieuse de l’État, bureaucratiquement organisée, fondée par la Révolution sur les ruines de l’ancien particularisme des provinces, et constituant toute la force du pouvoir moderne.

La liberté politique est représentée dans l’État par un corps législatif, issu de la libre élection du pays et régulièrement convoqué. Ce corps a non seulement pour mission de régler les dépenses et de participer, comme le seul représentant légitime de la souveraineté nationale, à la législation, mais il exerce encore, au nom de cette même souveraineté, un contrôle permanent sur tous les actes du pouvoir, et une influence générale, positive, dans toutes les affaires et transactions tant intérieures qu’extérieures du pays. Les divers modes d’organisation de ce droit dépendent beaucoup moins du principe que d’une quantité de circonstances locales et passagères, des mœurs, du degré d’instruction, des conditions et des habitudes politiques d’un pays. Logiquement parlant, dans un pays unitaire et centralisé, comme la France par exemple, il ne devrait y avoir qu’une seule Chambre. Une première Chambre ou Chambre haute n’a de raison d’être que dans un pays où l’aristocratie nobiliaire constitue encore une classe juridiquement et socialement séparée, comme en Angleterre, ou bien dans des pays, comme les États-Unis et la Suisse, où les provinces (les cantons, les États) ont conservé au sein même de l’unité politique une existence autonome ; mais non pas dans un pays comme la France, où tous les citoyens sont proclamés égaux devant le droit commun, et où toutes les autonomies provinciales se sont dissoutes dans une centralisation qui n’admet aucune ombre d’indépendance et de différence, ni collectives ni individuelles. La création d’une Chambre des pairs, |277 nommés à vie par le roi, ne s’explique donc, dans la constitution de 183o, que comme une mesure de prudence que la nation a cru devoir prendre contre elle-même, comme une sorte d’entrave qu’elle a sagement posée à son propre tempérament par trop révolutionnaire. (Il en résulte toujours ceci, que cette Chambre haute, — Chambre des pairs, Sénat, — n’ayant aucune raison organique d’existence, aucune racine dans le pays, qu’elle ne représente en aucune manière ; n’ayant, par conséquent, aucune puissance, ni matérielle, ni morale, qui lui soit propre, n’existe jamais que par le bon plaisir du pouvoir exécutif, et seulement comme une succursale de ce dernier. C’est un instrument très utile pour paralyser, pour annuler souvent la puissance de la Chambre proprement populaire, la soi-disant représentation de la liberté nationale ; pour faire du despotisme avec des formes constitutionnelles, comme nous l’avons vu faire en Prusse et comme nous le verrons faire encore longtemps en Allemagne. Mais elle ne peut rendre ce service au pouvoir qu’autant que ce dernier est fort par lui-même ; elle n’ajoute rien à sa force, n’étant elle-même forte que par le pouvoir, comme la bureaucratie. Aussi, toutes les fois qu’éclate une révolution, elle s’évanouit comme une ombre.)

Il en est de même dans cette autre question, si importante, du suffrage restreint ou du suffrage universel. Logiquement, on pourrait revendiquer pour tous les citoyens majeurs le droit d’élection, et il n’est point de doute que plus l’instruction et le bien-être se répandront dans les masses (ce qui, heureusement pour les exploiteurs, ne pourra jamais arriver, tant que durera le gouvernement des classes privilégiées, ou, en général, tant qu’existeront les États), et plus ce droit devra s’étendre aussi. Mais dans les questions pratiques, et surtout dans celles qui ont pour objet le bon gouvernement et la prospérité d’un pays, les considérations du droit formel doivent céder le pas à celles de l’intérêt public.

|278 Il est évident que les masses ignorantes subissent trop facilement l’influence pernicieuse des charlatans. (Voir l’influence des prêtres et des gros propriétaires dans les campagnes, et celle des avocats et des fonctionnaires de l’État dans les villes.) Elles n’ont aucun moyen matériel de connaître le caractère, les vraies pensées et les réelles intentions des individus (des politiciens de toutes les couleurs) qui se recommandent à leur suffrage ; la pensée et la volonté des masses sont presque toujours la pensée et la volonté de ceux qui trouvent un intérêt quelconque à les inspirer, soit d’une manière, soit d’une autre [36]. D’un autre côté, le prolétariat, qui constitue pourtant une grande partie de la population, ne possédant rien, n’ayant absolument rien à perdre, n’a aucun intérêt à la conservation de l’ordre public et, par conséquent, ne saurait être de bons députés. Il préfère toujours des démagogues aux hommes de la conservation. Pour être efficace et sérieuse, la représentation d’un pays doit être la fidèle expression de sa pensée et de sa volonté. Mais cette pensée et cette volonté ne résident réellement, à l’état de conscience, que dans les classes intelligentes et possédantes d’un pays, qui seules sont capables d’embrasser par leur pensée réfléchie tous les intérêts de l’État, et qui seules s’intéressent vivement au maintien des lois et de la tranquillité publique. (Cela est parfaitement juste, et nul ne saurait |279 mettre en doute la capacité politique de la classe bourgeoise. Il est certain qu’elle sait beaucoup mieux que le prolétariat ce quelle veut et ce qu’elle doit désirer, et cela pour deux raisons : d’abord, parce qu’elle est beaucoup plus instruite que ce dernier, qu’elle a plus de loisir et beaucoup plus de moyens de toutes sortes de connaître les gens qu’elle élit ; et ensuite, et c’est même là la raison principale, parce que son but n’est point nouveau ni immensément large, comme celui du prolétariat ; il est au contraire tout connu, et complètement déterminé aussi bien par l’histoire que par toutes les conditions de sa situation présente : ce but, c’est le maintien de sa domination politique et économique. Il est si clairement posé qu’il est très facile de savoir et de deviner lequel des candidats qui briguent le suffrage de la bourgeoisie sera capable de la bien servir, lequel non. il est donc certain ou presque certain que la bourgeoisie sera toujours représentée selon les désirs les plus intimes de son cœur. Mais ce qui est non moins certain, c’est que cette représentation, excellente au point de vue de la bourgeoisie, sera détestable au point de vue des intérêts populaires. Les intérêts bourgeois étant absolument opposés à ceux des masses ouvrières, il est certain qu’un parlement bourgeois ne pourra jamais faire autre chose que de légiférer l’esclavage du peuple, et de voter toutes les mesures qui auront pour but d’éterniser sa misère et son ignorance. Il faut être bien naïf, vraiment, pour croire qu’un parlement bourgeois puisse voter, librement, dans le sens de l’émancipation intellectuelle, matérielle et politique du peuple. A-t-on jamais vu dans l’histoire qu’un corps politique, qu’une classe privilégiée se soit suicidée, ait sacrifié le moindre de ses intérêts et de ses soi-disant droits, par amour de la justice et |280 de l’humanité ? Je crois avoir déjà fait observer que même cette fameuse nuit du 4 août, où la noblesse de France a généreusement sacrifié ses privilèges sur l’autel de la patrie, n’a été rien qu’une conséquence forcée et tardive du soulèvement formidable des paysans, qui mettaient partout le feu aux parchemins et aux châteaux de leurs seigneurs et maîtres. Non, les classes ne se sont jamais sacrifiées et ne le feront jamais, parce que c’est contraire à leur nature, à leur raison d’être, et rien ne se fait et ne peut se faire contre la nature et contre la raison. Bien fou donc serait celui qui attendrait d’une assemblée privilégiée quelconque des mesures et des lois populaires ! )

De tout ce qui vient d’être dit, il résulte qu’il est parfaitement légitime, sage, nécessaire, de restreindre, dans la pratique, le droit d’élection. Mais le meilleur moyen de le restreindre, c’est d’établir un cens électoral, une sorte d’échelle mobile [37] politique, dont voici la double utilité : d’abord, il sauvegarde le corps électoral contre la pression brutale des masses ignorantes ; et, en même temps, il ne lui permet pas de se constituer en corps aristocratique et fermé, en le tenant toujours ouvert à tous ceux qui, par leur intelligence, l’énergie de leur travail et la sagesse de leurs épargnes, ont su acquérir une propriété soit mobilière, soit immobilière, payant le chiffre voulu de contributions directes. Ce système, il est vrai, offre cet inconvénient d’exclure du corps électoral un nombre assez considérable de capacités ; et, pour parer à cet inconvénient, on avait proposé d’admettre aussi les capacités. Mais outre la difficulté qu’il y aurait à déterminer quelles sont les capacités réelles, à moins qu’on ne reconnût comme capables tous ceux qui ont obtenu leur diplôme du collège, il y a une considération plus importante encore qui s’oppose à cette adjonction des soi-disant capacités. Pour être un bon électeur, |281 il ne suffit pas d’être intelligent, d’être instruit, d’avoir même beaucoup de talent, il faut encore et avant tout être moral. Mais comment se prouve la moralité d’un homme ? Par sa capacité d’acquérir la propriété quand il est né pauvre, ou de la conserver et de l’augmenter, lorsqu’il a eu le bonheur de l’hériter [38].

La morale a pour base la famille ; mais la famille a pour base et pour condition réelle la propriété ; donc il est |285 [39] évident que la propriété doit être considérée comme la condition et la preuve de la valeur morale d’un homme. Un individu intelligent, énergique, honnête, ne manquera jamais d’acquérir cette propriété qui est la condition sociale nécessaire de la respectabilité du citoyen et de l’homme, la manifestation de sa force virile, le signe visible de ses capacités en même temps que de ses dispositions et de ses intentions honnêtes. L’exclusion des capacités non propriétaires est donc, non seulement dans le fait, mais encore en principe, une mesure parfaitement légitime. C’est un stimulant pour les individus réellement honnêtes et capables, et une juste punition pour ceux qui, étant capables d’acquérir la propriété, négligent ou dédaignent de le faire. Cette négligence, ce dédain, ne peuvent avoir pour source que la paresse, la lâcheté, ou l’inconséquence du caractère, l’inconsistance de l’esprit. Ce sont là des individus fort dangereux ; plus leurs capacités sont grandes, et plus ils sont condamnables et plus sévèrement ils doivent être châtiés ; car ils portent la désorganisation et la démoralisation dans la société. (Pilate a eu tort d’avoir fait pendre Jésus-Christ pour ses opinions religieuses et politiques ; il aurait dû le faire jeter en prison comme fainéant et comme vagabond.) Des hommes qui sont doués de capacités, et qui [40] |286 ne font pas fortune, peuvent devenir sans doute des démagogues fort dangereux, mais jamais d’utiles citoyens.

L’État ainsi constitué est la première condition ou la base, et, en même temps, le but suprême de toute civilisation humaine. Il en est la plus sublime expression sur cette terre. En dehors de l’État, point de civilisation ou d’humanisation possible des hommes, considérés tant au point de vue individuel, comme êtres séparément libres, qu’au point de vue collectif, comme humaine société. Chacun se doit à l’État, puisque l’État est la condition suprême de l’humanité de chacun et de tous. L’État s’impose donc à chacun comme le représentant unique du bien, du salut, de la justice de tous. Il limite la liberté de chacun au nom de la liberté de tous, les intérêts individuels de chacun au nom de l’intérêt collectif de la société tout entière [41].

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

(Ici s’interrompt le texte du manuscrit de Bakounine.)

  1. Ce titre suit immédiatement, dans le manuscrit de Bakounine (feuillet 138, fin), la phrase — relative à la « nation allemande » — qui termine la première livraison : « Si on voulait la juger, au contraire, d’après les faits et gestes de sa bourgeoisie, on devrait la considérer comme prédestinée à réaliser l’idéal de l’esclavage volontaire ». — J. G.
  2. J’en sais quelque chose. Voici bientôt quatre ans que je suis en butte aux plus odieuses attaques, aux accusations les plus sales et [(*) aux plus infâmes calomnies de la part des hommes les plus influents de cette coterie scientifico-révolutionnaire. J’en connais quelques-uns, et j’ai bien le droit de leur appliquer ces adjectifs un peu forts, puisqu’ils se sont cru permis de m’accuser de toute sorte d’infamies, tout en sachant fort bien qu’ils mentaient. N’ont-ils pas osé dire et imprimer dans le Volksstaat, et même une fois dans le Réveil de Paris, rédigé par M. Delescluze, que j’étais un espion russe, ou un espion de Napoléon III, ou même un espion du comte de Bismarck, de concert avec M. de Schweitzer, chef reconnu d’un autre parti socialiste en Allemagne, et que je n’ai jamais rencontré ni personnellement ni au moyen d’aucune correspondance…] |140 aux plus infâmes calomnies de la part des hommes les plus influents de cette coterie scientifîco-révolutionnaire qui a son siège principal à Londres. J’en connais les chefs de longue date, et j’ai toujours professé une grande estime pour leur intelligence hors ligne, pour leur science réelle, vivante, aussi étendue que profonde, et pour leur dévouement inaltérable à la grande cause de l’émancipation du prolétariat, à laquelle, pendant vingt-cinq ans de suite, au moins, je me plais à le répéter de nouveau, ils n’ont pas cesse de rendre les plus considérables services. Je les reconnais donc, sous tous les rapports, pour des hommes infiniment respectables, et aucune injustice de leur part, si criante et si odieuse qu’elle soit, ne me fera commettre la sottise de nier l’utilité et l’importance historique tant de leurs travaux théoriques que de leurs entreprises pratiques. Malheureusement, comme dit un vieux dicton, chaque médaille a son revers. Ces messieurs sont de fort mauvais coucheurs ; irascibles, vaniteux, et querelleurs comme des Allemands, et, ce qui est pis, comme des littérateurs allemands, qui, se distinguant, comme on sait, par une absence complète de goût, de respect humain, et même de respect de soi-même, ont toujours la bouche pleine d’injures, d’insinuations odieuses et perfides, de méchancetés sournoises, et des calomnies les plus sales contre toutes les personnes qui ont le malheur de ne point absolument abonder dans leur sens et de ne point vouloir, de ne point pouvoir baisser pavillon devant eux. Je comprends et je trouve parfaitement légitime, utile, nécessaire qu’on attaque avec beaucoup d’énergie et de passion non seulement les théories contraires, mais encore les personnes qui les représentent, dans tous leurs actes publics et même privés, lorsque ces derniers, duement constatés et prouvés, sont odieux. Car je suis plus ennemi que personne de cette hypocrisie toute bourgeoise, qui prétend |141 élever un mur infranchissable entre la vie publique d’un homme et sa vie privée. Cette séparation est une vaine fiction, un mensonge, et un mensonge fort dangereux. L’homme est un être indivisible, complet, et si dans sa vie privée il est un coquin, si dans sa famille il est un tyran, si dans ses rapports sociaux il est un menteur, un trompeur, un oppresseur et un exploiteur, il doit l’être aussi dans ses actes publics ; s’il s’y présente autrement, s’il cherche à se donner les apparences d’un démocrate libéral ou socialiste, amoureux de la justice, de la liberté et de l’égalité, il ment encore, et il doit avoir évidemment l’intention d’exploiter les masses comme il exploite les individus. Ce n’est donc pas seulement un droit, c’est un devoir que de le démasquer, en dénonçant les faits immondes de sa vie privée, lorsqu’on en a obtenu des preuves irrécusables. La seule considération qui puisse arrêter, dans ce cas, un homme consciencieux et honnête, c’est la difficulté de les constater, difficulté qui est infiniment plus grande pour les faits de la vie privée que pour ceux de la vie publique. Mais c’est l’affaire de la conscience, du discernement et de l’esprit de justice de celui qui croit devoir dénoncer un individu quelconque à la réprobation publique. S’il le fait, non poussé par un sentiment de justice, mais par méchanceté, par jalousie ou par haine, tant pis pour lui. Mais il ne doit être permis à personne de dénoncer sans prouver ; et plus une accusation est sérieuse, plus les preuves à l’appui de cette accusation doivent l’être aussi. Celui donc qui accuse un autre homme d’infamie doit être considéré comme un infâme lui-même, et il l’est en effet, s’il n’appuie pas cette dénonciation terrible de preuves irrécusables.
    Après cette explication nécessaire, je retourne à mes chers et très respectables ennemis de Londres et de Leipzig. J’en connais de longue date les chefs principaux, et je dois dire que nous n’avons pas été toujours des ennemis. Loin de là, nous avons eu des rapports assez intimes avant 1848. Ils auraient été beaucoup plus intimes de ma part si je n’avais été repoussé par ce côté négatif de leur caractère, qui m’a toujours empêché de leur accorder une confiance pleine et entière. Toutefois nous restâmes amis jusqu’en 1848. En 1848, j’eus la grand tort à leurs yeux d’avoir pris contre eux le parti d’un poète illustre, — pourquoi ne le nommerais-je pas ? — de M. Georges Herwegh, pour lequel j’avais une profonde amitié, et qui s’était séparé d’eux dans une affaire politique, dans laquelle, je le pense maintenant et je le dirai franchement, la justice, la juste appréciation de la situation générale, était de leur côté. Ils l’attaquèrent avec le sans-façon qui distingue leurs attaques ; je le défendis avec chaleur, en son absence, personnellement contre eux, à Cologne. Inde irae. Je m’en ressentis bientôt. Dans la Gazette rhénane (die Rheinische Zeitung), qu’ils rédigeaient à cette époque, parut une correspondance de Paris, écrite avec cette lâche sournoiserie et cet art d’insinuation perfide dont les correspondants des journaux allemands possèdent seuls le secret. Le correspondant prêtait à Mme George Sand des discours fort étranges et toute fait infamants sur mon compte : elle aurait dit — je ne sais, et le correspondant lui-même ne savait naturellement pas, ni où ni à qui, ni comment, puisqu’il avait tout inventé et que, selon toutes les probabilités, la correspondance avait été fabriquée à Cologne — que j’étais un espion russe. Mme Sand protesta noblement, énergiquement. Je leur envoyai un ami. Plus que cette protestation, que ce démenti formel de Mme Sand, et plus que ma demande d’explication, j’aime à le croire, leur propre sentiment de justice et leur respect pour eux-mêmes les forcèrent alors à insérer dans leur journal une rétractation tout à fait satisfaisante. |143 Lorsqu’en 1861, ayant heureusement réussi à m’échapper de Sibérie, je vins à Londres, la première chose que j’entendis de la bouche de Herzen fut celle-ci : Ils avaient profité de mon absence forcée pendant douze années (de 1849 à 1861), dont j’avais passé huit dans différentes forteresses saxonnes, autrichiennes et russes, et quatre en Sibérie, pour me calomnier de la manière la plus odieuse, racontant à qui voulait l’entendre que je n’étais pas du tout emprisonné, mais que, jouissant d’une pleine liberté et comblé de tous les biens terrestres, j’étais au contraire le favori de l’empereur Nicolas. Mon ancien ami l’illustre démocrate polonais Worzel, mort à Londres vers 1860, et lui, Herzen, avaient eu toutes les peines du monde pour me défendre contre ces sales et calomnieux mensonges.Je ne cherchai pas querelle à ces messieurs pour toutes ces aménités allemandes ; mais je m’abstins d’aller les voir, voilà tout.
    À peine arrivé à Londres, je fus salué par une série d’articles dans un petit journal anglais, écrits ou inspirés évidemment par mes chers et nobles amis, les chefs des communistes allemands, mais ne portant aucune signature. Dans ces articles on osa dire que je n’avais pu m’enfuir qu’avec l’aide du gouvernement russe, qui, en me créant la position d’un émigré et d’un martyr de la liberté, — titre que j’ai toujours détesté, parce que j’abhorre les phrases, — m’avait rendu plus capable encore de lui rendre des services, c’est-à-dire de faire le métier d’espion pour son compte. Lorsque je déclarai dans un autre journal anglais, à l’auteur de ces articles, qu’à de pareilles infamies on répond non la plume à la main, mais avec la main sans plume, il s’excusa, en prétendant qu’il n’avait jamais voulu dire que )e fusse un espion salarié, mais que j’étais un patriote de l’Empire de toutes les Russies, tellement dévoué que « j’avais encouru volontairement toutes les tortures de la prison et de la Sibérie, pour pouvoir mieux servir plus tard la |144 politique de cet empire ». À de pareilles inepties, il n’y avait évidemment rien à répondre. Ce fut aussi l’avis du grand patriote italien Giuseppe Mazzini et celui de mes compatriotes, Ogaref et Herzen. Pour me consoler, Mazzini et Herzen me dirent qu’ils avaient été attaqués à peu près de la même manière et fort probablement par les mêmes gens, et qu’à toutes les attaques semblables ils n’avaient jamais opposé qu’un silence méprisant.
    En décembre 1863, lorsque je traversai la France et la Suisse pour me rendre en Italie, un petit journal de Bâle, je ne sais plus lequel, publia un article dans lequel il prémunissait contre moi tous les émigrés polonais, prétendant que j’avais entraîné dans l’abîme beaucoup de leurs compatriotes, tout en sauvant toujours du désastre ma propre personne. Depuis 1863 jusqu’en 1867, pendant tout mon séjour en Italie, je fus continuellement injurié et calomnié par beaucoup de journaux allemands. Très peu de ces articles parvinrent à ma connaissance — en Italie on lit peu de journaux allemands. J’appris seulement qu’on continuait à m’accabler de calomnies et d’injures, et je finis par m’en soucier aussi peu que je me soucie, soit dit par parenthèse, des invectives de la presse russe contre moi.
    Plusieurs de mes amis prétendirent et prétendent que mes calomniateurs étaient soudoyés par la diplomatie russe. Ce ne serait pas impossible, et je devrais être d’autant plus porté à le croire, que je sais pertinemment qu’en 1847, après un discours que j’avais prononcé à Paris contre l’empereur Nicolas dans une assemblée polonaise, et pour lequel M. Guizot, alors ministre des affaires étrangères, m’avait expulsé de France, à la demande du ministre représentant de la Russie, M. Kisselef, ce dernier, par l’intermédiaire de M. Guizot lui-même, dont il avait sans doute surpris la bonne foi, avait tâché de répandre dans l’émigration polonaise |145 l’opinion que je n’étais rien qu’un agent russe. Le gouvernement russe aussi bien que ses fonctionnaires ne reculent naturellement devant aucun moyen pour anéantir leurs adversaires. Le mensonge, la calomnie, les infamies de toute sorte constituent leur nature, et, lorsqu’ils emploient ces moyens, ils ne font autre chose que d’user de leur droit incontestable de représentants officiels de tout ce qu’il y a de plus canaille au monde, sans préjudice pourtant pour l’Allemagne patriotique, bourgeoise, nobiliaire, officieuse, officielle, qui est montée aujourd’hui, je dois l’avouer humblement, à toute la hauteur politique, morale et humaine de l’empereur de toutes les Russies.
    Eh bien ! franchement, je ne pense pas qu’aucun de mes calomniateurs, — d’ailleurs si peu honorables, la calomnie étant un misérable métier, — ou qu’au moins les principaux d’entre eux aient jamais eu, au moins sciemment, des rapports avec la diplomatie russe. Ils se sont inspirés principalement de leur propre sottise et de leur méchanceté, voilà tout ; et s’il y a eu une inspiration étrangère, elle est venue non de Saint-Pétersbourg, mais de Londres. Ce sont toujours mes bons vieux amis, les chefs des communistes allemands, législateurs de la société à venir, qui, restant eux-mêmes enveloppés par les brumes de Londres, comme Moïse l’était par les nuées du Sinaï, ont lancé contre moi, comme une meute de roquets, une foule de petits Juifs allemands et russes, tous plus imbé |146 ciles et plus sales les uns que les autres.
    Maintenant, laissant de côté les roquets, les petits Juifs et toutes les personnalités misérables, je passe aux points d’accusation qu’ils ont formulés contre moi :
    1° Ils ont osé imprimer dans un journal, d’ailleurs très honnête, très sérieux, mais qui dans cette occasion a démenti son caractère honnête et sérieux, en se faisant l’organe d’une vilaine et sotte diffamation, dans le Volksstaat, que Herzen et moi nous étions tous les deux des agents panslavistes, et que nous recevions de larges sommes d’argent d’un Comité panslaviste de Moscou, institue par le gouvernement russe. Herzen était un millionnaire ; quant à moi, tous mes amis, toutes mes bonnes connaissances, et le nombre en est assez grand, savent fort bien que je passe ma vie dans une très rude pauvreté. La calomnie est trop ignoble, trop bête, je passe outre.
    2° Ils m’ont accusé de panslavisme, et, pour prouver mon crime, ils ont cité une brochure que j’avais publiée à Leipzig, vers la fin de l’année 1848, une brochure dans laquelle je me suis efforcé de prouver aux Slaves que, loin de devoir attendre leur émancipation de l’Empire de toutes les Russics, ils ne pouvaient l’espérer que de sa complète destruction, cet empire n’étant autre chose qu’une succursale de l’Empire allemand, que la domination abhorrée des Allemands sur les Slaves. « Malheur à vous, leur ai-je dit, si vous comptez sur cette Russie impériale, sur cet Empire tartare et allemand qui n’a jamais eu rien de slave. Il vous engloutira et vous torturera, comme il le fait avec la Pologne, comme il le fait avec tous les peuples russes emprisonnés en son sein. » Il est vrai que, dans cette brochure, j’ai |147 osé dire que la destruction de l’Empire d’Autriche et de la Monarchie prussienne était aussi nécessaire au triomphe de la démocratie que celle de l’Empire du tsar, et voilà ce que les Allemands, même les démocrates socialistes de l’Allemagne, n’ont jamais pu me pardonner.
    J’ai ajouté encore dans cette même brochure : « Méfiez-vous des passions nationales qu’on cherche à ranimer dans vos cœurs. Au nom de cette Monarchie autrichienne qui n’a jamais fait autre chose qu’opprimer toutes les nations assujetties à son joug, on vous parle maintenant de vos droits nationaux. Dans quel but ? Dans celui d’écraser la liberté des peuples, en allumant une guerre fratricide entre eux. On veut rompre la solidarité révolutionnaire qui doit les unir, qui constitue leur force, la condition même de leur émancipation simultanée, en les soulevant les uns contre les autres au nom d’un patriotisme étroit. Donnez donc la main aux démocrates, aux socialistes révolutionnaires de l’Allemagne, de la Hongrie, de l’Italie, de la France ; ne haïssez que vos éternels oppresseurs, les classes privilégiées de toutes les nations ; mais unissez-vous de cœur et d’action à leurs victimes, les peuples. »
    Tels étaient l’esprit et le contenu de cette brochure, dans laquelle ces messieurs sont allés chercher des preuves de mon panslavisme. Ce n’est pas ignoble seulement, c’est bête ; mais ce qui est encore plus ignoble que bête, c’est qu’ayant cette brochure sous les yeux, ils en ont cité des passages, naturellement travestis ou tronqués, mais pas un de ces mots par lesquels je stigmatisais et je maudissais l’Empire russe, en adjurant les peuples slaves de s’en méfier, et la brochure en était pleine. Cela donne la |148 mesure de l’honnêteté de ces messieurs.
    J’avoue que lorsque je lus d’abord ces articles qui parlent de mon panslavisme, prouvé si bien par cette brochure, comme on voit, je restai stupéfait. Je ne comprenais pas qu’on pût pousser si loin la malhonnêteté. Maintenant je commence à comprendre. Ce qui a dicté ces articles, ce n’était pas seulement l’insigne mauvaise foi de l’auteur, c’était encore une sorte de naïveté nationale et patriotique, très stupide, mais fort commune en Allemagne. Les Allemands ont tant et si bien rêvé au milieu de leur historique esclavage, qu’ils ont fini par identifier, très naïvement, leur nationalité avec l’humanité, de sorte que, dans leur opinion, détester la domination allemande, mépriser leur civilisation d’esclaves volontaires, signifie être l’ennemi du progrès humain. Panslavistes sont à leurs yeux tous les Slaves qui repoussent avec dégoût et colère cette civilisation qu’ils leur veulent imposer. Si tel est le sens qu’ils donnent à ce mot panslavisme, oh ! alors je suis panslaviste et du plein de mon cœur. Car vraiment, il est fort peu de choses que je déteste et que je méprise aussi profondément que celte domination infâme et que cette civilisation bourgeoise, nobiliaire, bureaucratique, militaire et politique des Allemands. Je continuerai toujours de prêcher aux Slaves, au nom de l’émancipation universelle des masses populaires, la paix, la fraternité, l’action et l’organisation solidaire avec le prolétariat de l’Allemagne, mais pas autrement que sur les ruines de cette domination et de cette civilisation, et dans aucun autre but que celui de la démolition de tous les empires, slaves et allemands (Note de Bakounine.)
    (*) Le passage entre crochets contient une première rédaction inachevée, et a été biffé par Bakounine. — J. G.
  3. « Dérivatif : (Vieilli). Qui dérive de quelque chose. » (Dictionnaire Hatzfeld-Darmesteter.) — J. G.
  4. Ici commence la portion du manuscrit qui a été publiée en brochure par Élisée Reclus et Cafiero sous le titre de Dieu et l’État. — J. G.
  5. « Moment » est ici synonyme de « facteur », comme dans l’expression : « le moment psychologique » (das psychologische Moment). — J. G.
  6. Cet alinéa et les deux suivants ont été, par les éditeurs de Dieu et l’État, enlevés de la place qu’ils occupent dans le manuscrit, et transportés au commencement de la brochure. — J. G.
  7. Le lecteur trouvera un développement plus complet de ces trois principes dans l’Appendice ajouté à la fin de ce livre, sous ce titre : Considérations philosophiques sur le fantôme divin, sur le monde réel et sur l’homme. (Note de Bakounine.)
  8. Cet alinéa a été supprimé par les éditeurs de Dieu et l’État. — J. G.
  9. Cet alinéa a été transposé par les éditeurs de Dieu et l’État, et placé après l’alinéa qui, dans le manuscrit, lui fait suite. — J. G.
  10. « Saut périlleux » (en italien). — J. G.
  11. Je l’appelle « inique », parce que, ainsi que je crois l’avoir démontré dans l’Appendice dont j’ai déjà fait mention, ce mystère a été et continue encore d’être la consécration de toutes les horreurs qui se sont commises et qui se commettent dans le monde humain ; et je l’appelle « unique », parce que toutes les autres absurdités théologiques et métaphysiques qui abêtissent l’esprit des hommes n’en sont rien que les conséquences nécessaires. (Note de Bakounine.)
  12. « Je crois cela, parce qu’absurde » ; c’est-à-dire : « La chose étant absurde, et ne pouvant m’être démontrée par la raison, force m’est, pour être chrétien, de la croire par la vertu de la foi ». — J. G.
  13. M. Stuart Mill est peut-être le seul dont il soit permis de mettre en doute l’idéalisme sérieux ; et cela pour deux raisons : la première, c’est que, s’il n’est point absolument le disciple, il est un admirateur passionné, un adhérent de la Philosophie positive d’Auguste Comte, philosophie qui, malgré ses réticences nombreuses, est réellement athée : la seconde, c’est que M. Stuart Mill est Anglais, et qu’en Angleterre se proclamer athée, c’est se mettre en dehors de la société, même encore aujourd’hui. (Note de Bakounine.)
  14. Il y a six à sept ans, à Londres, j’ai entendu M. Louis Blanc exprimer à peu près la même idée : « La meilleure forme de gouvernement », m’a-t-il dit, « serait celle qui appellerait toujours aux affaires les hommes de génie vertueux ». (Note de Bakounine.)
  15. J’ai demandé un jour à Mazzini quelles mesures on prendra pour l’émancipation du peuple, une fois que sa république unitaire triomphante aura été définitivement établie ? « La première mesure, m’a-t-il dit, sera la fondation des écoles pour le peuple. — Et qu’enseignera-t-on au peuple dans ces écoles ? — Les devoirs de l’homme, le sacrifice et le dévouement. » — Mais où prendrez-vous un nombre suffisant de professeurs pour enseigner ces choses, qu’aucun n’a le droit ni le pouvoir d’enseigner, s’il ne prêche d’exemple ? Le nombre des hommes qui trouvent une jouissance suprême dans le sacrifice et dans le dévouement n’est-il pas excessivement restreint ? Ceux qui |187 se sacrifient au service d’une grande idée, obéissant à une haute passion, et satisfaisant cette passion personnelle en dehors de laquelle la vie elle-même perd toute valeur à leurs yeux, ceux-là pensent ordinairement à tout autre chose qu’à ériger leur action endoctrine ; tandis que ceux qui en font une doctrine oublient le plus souvent de la traduire en action, par cette simple raison que la doctrine tue la vie, tue la spontanéité vivante de l’action. Les hommes comme Mazzini, dans lesquels la doctrine et l’action forment une unité admirable, ne sont que de très rares exceptions. Dans le christianisme aussi, il y a eu de grands hommes, de saints hommes qui ont fait réellement, ou qui au moins se sont passionnément efforcés de faire, tout ce qu’ils disaient, et dont les cœurs, débordants |188 d’amour, étaient pleins de mépris pour les jouissances et pour les biens de ce monde. Mais l’immense majorité des prêtres catholiques et protestants qui, par métier, ont prêché et prêchent la doctrine de la chasteté, de l’abstinence et de la renonciation, ont démenti généralement leur doctrine par leur exemple. Ce n’est pas sans motif, c’est à la suite d’une expérience de plusieurs siècles, que chez les peuples de tous les pays se sont formés ces dictons : Libertin comme un prêtre ; gourmand comme un prêtre ; ambitieux comme un prêtre ; avide, intéressé et cupide comme un prêtre. Il est donc constaté que les professeurs des vertus chrétiennes, consacrés par l’Église, les prêtres, dans leur immense majorité, ont fait tout le contraire de ce qu’ils ont prêché. Cette majorité même, l’universalité de ce fait, prouvent |189 qu’il ne faut pas en attribuer la faute aux individus, mais à la position sociale impossible, et contradictoire en elle-même, dans laquelle ces individus sont placés. Il y a dans la position du prêtre chrétien une double contradiction. D’abord celle de la doctrine d’abstinence et de renonciation avec les tendances et les besoins positifs de la nature humaine, tendances et besoins qui dans quelques cas individuels, toujours très rares, peuvent bien être continuellement refoulés, comprimés et même complètement anéantis par l’influence constante de quelque puissante passion intellectuelle et morale ; qui, en certains moments d’exaltation collective, peuvent être oubliés et négligés pour quelque temps par une grande quantité d’hommes à la fois ; mais qui sont si foncièrement inhérents à la nature humaine, qu’ils finissent toujours par reprendre leurs droits, de sorte que, lorsqu’ils sont empêchés de se satisfaire d’une manière régulière et normale, ils finissent toujours par chercher des satisfactions malfaisantes et monstrueuses. C’est une loi naturelle, et par conséquent |190 fatale, irrésistible, sous l’action funeste de laquelle tombent inévitablement tous les prêtres chrétiens et spécialement ceux de l’Église catholique romaine. Elle ne peut frapper les professeurs de l’École, c’est-à-dire les prêtres de l’Église moderne, à moins qu’on ne les oblige, eux aussi, à prêcher l’abstinence et la renonciation chrétiennes.
    Mais il est une autre contradiction qui est commune aux uns comme aux autres. Cette contradiction est attachée au titre et à la position même du maître. Un maître qui commande, qui opprime et qui exploite, est un personnage très logique et tout à fait naturel. Mais un maître qui se sacrifie à ceux qui lui sont subordonnés de par son privilège divin ou humain, est un être contradictoire et tout à fait impossible. C’est la constitution même de l’hypocrisie, si bien personnifiée par le pape |191 qui, tout en se disant le dernier serviteur des serviteurs de Dieu, — en signe de quoi, suivant l’exemple du Christ, il lave même une fois par an les pieds de douze mendiants de Rome, — se proclame en même temps, comme vicaire de Dieu, le maître absolu et infaillible du monde. Ai-je besoin de rappeler que les prêtres de toutes les Églises, loin de se sacrifier aux troupeaux confiés à leurs soins, les ont toujours sacrifiés, exploités et maintenus à l’état de troupeau, en partie pour satisfaire leurs propres passions personnelles et en partie pour servir la toute-puissance de l’Église ? Les mêmes conditions, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Il en sera donc de même pour les professeurs de l’École moderne, divinement inspirés et patentés par l’État. Ils deviendront nécessairement, les uns sans le savoir, les autres en pleine connaissance de cause, les enseigneurs de la doctrine du sacrifice populaire à la puissance de l’État et au profil des classes privilégiées.
    Faudra-t-il donc éliminer de la société tout enseignement et abolir toutes les écoles ? Non, pas du tout, il faut répandre à pleines mains l’instruction dans les masses, et transformer toutes les églises, tous ces temples dédiés à la gloire de Dieu et à l’asservissement des hommes, |192 en autant d’écoles d’émancipation humaine. Mais, d’abord, entendons-nous : les écoles proprement dites, dans une société normale, fondée sur l’égalité et sur le respect de la liberté humaine, ne devront exister que pour les enfants et non pour les adultes ; et, pour qu’elles deviennent des écoles d’émancipation et non d’asservissement, il faudra en éliminer avant tout cette fiction de Dieu, l’asservisseur éternel et absolu ; et il faudra fonder toute l’éducation des enfants et leur instruction sur le développement scientifique de la raison, non sur celui de la foi ; sur le développement de la dignité et de l’indépendance personnelles, non sur celui de la piété et de l’obéissance ; sur le culte de la vérité et de la justice quand même, et avant tout sur le respect humain, qui doit remplacer en tout et partout le culte divin. Le principe de l’autorité, dans l’éducation des enfants, constitue le point de départ naturel ; il est légitime, nécessaire, lorsqu’il est appliqué aux enfants en bas âge, alors que leur intelligence ne s’est encore aucunement développée ; mais comme le développement de toute chose, et par conséquent de l’éducation aussi, implique la négation successive du point de départ, ce principe doit s’amoindrir graduellement à mesure que l’éducation et l’instruction des enfants avance, pour faire place à leur liberté ascendante. Toute éducation rationnelle n’est au fond rien que celte immolation progressive de l’autorité au profit de la liberté, le but final de l’éducation ne devant être que celui de former des hommes libres et pleins de respect et d’amour pour la liberté d’autrui. Ainsi le premier jour de la vie scolaire, si l’école prend les enfants en bas âge, alors qu’ils commencent |193 à peine à balbutier quelques mots, doit être celui de la plus grande autorité et d’une absence à peu près complète de liberté ; mais son dernier jour doit être celui de la plus grande liberté et de l’abolition absolue de tout vestige du principe animal ou divin de l’autorité.
    Le principe d’autorité, appliqué aux hommes qui ont dépassé ou atteint l’âge de la majorité, devient une monstruosité, une négation flagrante de l’humanité, une source d’esclavage et de dépravation intellectuelle et morale. Malheureusement, les gouvernements paternels ont laissé croupir les masses populaires dans une si profonde ignorance, qu’il sera nécessaire de fonder des écoles non seulement pour les enfants du peuple, mais pour le peuple lui-même. Mais de ces écoles devront être éliminées absolument les moindres applications ou manifestations du principe d’autorité. Ce ne seront plus des écoles, mais des académies populaires, dans lesquelles il ne pourra plus être question ni d’écoliers, ni de maîtres, où le peuple viendra librement prendre, s’il le trouve nécessaire, un enseignement libre, et dans lesquelles, riche de son expérience, il pourra enseigner, à son tour, bien des choses aux professeurs qui lui apporteront des connaissances qu’il n’a pas. Ce sera donc un enseignement mutuel, un acte de fraternité intellectuelle entre la jeunesse instruite et le peuple. La véritable école pour le peuple et pour tous les hommes faits, c’est la vie. La seule grande et toute-puissante autorité naturelle et rationnelle à la fois, la seule que nous puissions respecter, ce sera celle de l’esprit collectif et public d’une société fondée sur l’égalité et sur la solidarité, aussi bien que sur la liberté et |194 sur le respect humain et mutuel de tous ses membres. Oui, voilà une autorité nullement divine, tout humaine, mais devant laquelle nous nous inclinerons de grand cœur, certains que loin de les asservir, elle émancipera les hommes. Elle sera mille fois plus puissante, soyez-en certains, que toutes vos autorités divines, théologiques, métaphysiques, politiques et juridiques instituées par l’Église et l’État, plus puissante que vos codes criminels, vos geôliers et vos bourreaux. La puissance du sentiment collectif ou de l’esprit public est déjà très sérieuse aujourd’hui. Les hommes les plus capables de commettre des crimes osent rarement la défier, l’affronter ouvertement. Ils chercheront à la tromper, mais ils se garderont bien de la brusquer, à moins qu’ils ne se sentent appuyés au moins par une minorité quelconque. Aucun homme, quelque puissant qu’il se croie, n’aura jamais la force de supporter le mépris unanime de la société, aucun ne saurait vivre sans se sentir soutenu par l’assentiment et l’estime au moins d’une partie quelconque de cette société. Il faut qu’un homme soit poussé par une immense et bien sincère conviction, pour qu’il trouve le courage d’opiner et de marcher contre tous, et jamais homme égoïste, dépravé et lâche, n’aura ce courage-là.
    Rien ne prouve mieux la solidarité naturelle et fatale, cette loi de sociabilité qui relie tous les hommes, que ce fait, que chacun de nous peut constater, chaque jour, et sur lui-même et sur tous les hommes qu’il connaît. Mais si cette puissance sociale existe, pourquoi n’a-t-elle pas suffi, jusqu’à l’heure actuelle, à moraliser, à humaniser les hommes ? |195 À cette question, la réponse est très simple : Parce que, jusqu’à l’heure qu’il est, elle n’a point été humanisée elle-même et elle n’a point été humanisée jusqu’ici, parce que la vie sociale dont elle est toujours la fidèle expression est fondée comme on sait, sur le culte divin, non sur le respect humain sur l’autorité, non sur la liberté ; sur le privilège, non sur l’égalité ; sur l’exploitation, non sur la fraternité des hommes ; sur l’iniquité et le mensonge, non sur la justice et sur la vérité. Par conséquent son action réelle, toujours en contradiction avec les théories humanitaires qu’elle professe, a exercé constamment une influence funeste et dépravante, non morale. Elle ne comprime pas les vices et les crimes, elle les crée. Son autorité est par conséquent une autorité divine, anti-humaine ; son influence est malfaisante et funeste. Voulez-vous les rendre bienfaisantes et humaines ? Faites la Révolution sociale. Faites que tous les besoins deviennent réellement solidaires, que les intérêts matériels et sociaux de chacun deviennent conformes aux devoirs humains de chacun. Et, pour cela, il n’est qu’un seul moyen : Détruisez toutes les institutions de l’inégalité ; fondez l’égalité économique et sociale de tous, et sur cette base s’élèvera la liberté, la moralité, l’humanité solidaire de tout le monde.
    Je reviendrai encore une fois sur cette question, la plus importante du socialisme. (Note de Bakounine.)
    (La note qu’on vient de lire a été placée dans le texte même par les éditeurs de Dieu et l’État, à la suite de l’alinéa finissant par les mots : « et le brutal seul reste réellement sur la terre ». — J. G.)
  16. Bakounine n’a point placé de texte dans le haut des feuillets 194 et 195, qui sont occupés tout entiers par la continuation de la note commencée au feuillet 186. — J. G.
  17. L’Imprimerie coopérative, à Genève, avait reçu du manuscritde Bakounine, en différents envois, les 210 premiers feuillets. Ces feuillets furent entièrement composés ; de la partie qui n’entra pas dans la première livraison de l’Empire knouto-germanique (feuillets 138[fin]-210), il existe une épreuve comprenant 44 paquets, épreuve conservée dans les papiers de Bakounine. Cette épreuve s’interrompt aux mots « qu’aux lois », mots qui sont les derniers du feuillet 210, mais qui ne sont pas les derniers d’une ligne dans l’épreuve, et qui, au contraire, laissent la ligne inachevée, — preuve certaine que l’imprimerie n’avait pas le feuillet 211 et n’avait pu continuer la composition au delà du feuillet 210.
    Les trois feuillets 211-2 13 ne se sont pas retrouvés lorsque les manuscrits encore inédits de Bakounine furent placés dans une caisse pour m’être expédiés, en 1877 : la caisse contenait les feuillets 138 (fin)-210, puis les feuillets 214-340 ; mais les feuillets 211, 212, 213 manquaient. Quelle est la raison qui en a amené la perte ? 11 m’a été impossible de la deviner.
    Les éditeurs de la brochure Dieu et l’État ont essayé de combler cette lacune ; ils ont raccordé la dernière ligne du feuillet 210 à la première ligne du feuillet 214 au moyen de 23 lignes d’un texte qui n’est pas de Bakounine, et qui a dû être rédige par Élisée Reclus. Je ne reproduis pas ce texte inventé, préférant laisser au lecteur le soin de suppléer, par sa propre réflexion, à ce qui manque ici dans le manuscrit. — J. G.
  18. Il paraît que, dans les feuillets manquants, Bakounine avait parlé de la vivisection et des expériences faites par des savants sur des lapins. — J. G.
  19. La science, en devenant le patrimoine de tout le monde, se mariera en quelque sorte à la vie immédiate et réelle de chacun. Elle gagnera en utilité et en grâce ce qu’elle aura perdu en orgueil, en ambition et en pédantisme doctrinaire. Ce qui n’empêchera pas, sans doute, que des hommes de génie, mieux organisés pour les spéculations scientifiques que la majorité de leurs contemporains, ne s’adonnent plus exclusivement que les autres à la culture des sciences, et ne rendent de grands services à l’humanité, sans ambitionner toutefois d’autre influence sociale que l’influence naturelle qu’une intelligence supérieure ne manque jamais d’exercer sur son milieu, ni d’autre récompense que la haute jouissance que tout esprit d’élite trouve dans la satisfaction d’une noble passion. (Note de Bakounine.)
  20. Il faut bien distinguer l’expérience universelle, sur laquelle se fonde toute la science, de la foi universelle, sur laquelle les idéalistes veulent appuyer leurs croyances ; la première est une constatation réelle de faits réels ; la seconde n’est qu’une supposition de faits que personne n’a vus et qui par conséquent sont en contradiction avec l’expérience de tout le monde. (Note de Bakounine.)
  21. Les idéalistes, tous ceux qui croient en l’immatérialité et en l’immortalité de l’âme humaine, doivent être excessivement embarrassés de la différence qui existe entre les intelligences des races, des peuples et des individus. A moins de supposer que les parcelles divines ont été inégalement distribuées, comment expliquent-ils cette différence ? Il y a malheureusement un nombre trop considérable d’hommes tout à fait stupides, bêtes jusqu’à l’idiotisme. Auraient-ils donc reçu en partage une parcelle à la fois divine et stupide ? Pour sortir de cet embarras, les idéalistes doivent nécessairement supposer que toutes les âmes humaines sont égales, mais que les prisons dans lesquelles elles se trouvent enfermées — les corps humains — sont inégales, les unes plus capables que les autres de servir d’organe à l’intellectualité pure de l’âme. Telle âme aurait de cette manière à sa disposition des organes très fins, une autre des organes très grossiers. Mais ce sont là des distinctions dont l’idéalisme n’a pas le droit de se servir, dont il ne peut se servir sans tomber lui-même dans l’inconséquence et dans le matérialisme le plus grossier. Car devant l’absolue immatérialité de l’âme, toutes les différences corporelles disparaissent, tout ce qui est corporel, matériel, devant apparaître comme indifféremment, |227 également, absolument grossier. L’abîme qui sépare l’âme du corps, l’absolue immatérialité de la matérialité absolue, est infini ; par conséquent toutes les différences, inexplicables d’ailleurs et logiquement impossibles, qui pourraient exister de l’autre côté de l’abîme, dans la matière, doivent être pour l’âme nulles et non avenues et ne peuvent, ne doivent exercer sur elle aucune influence. En un mot, l’absolument immatériel ne peut être contenu, emprisonné, et encore moins exprimé, à quelque degré que ce soit, par l’absolument matériel. De toutes les imaginations grossières, et matérialistes dans le sens attaché à ce mot par les idéalistes, c’est-à-dire brutales, qui ont été engendrées par l’ignorance et par la stupidité primitive des hommes, celle d’une âme immatérielle emprisonnée dans un corps matériel est certainement la plus grossière, la plus crasse ; et rien ne prouve mieux la toute-puissance exercée même sur les meilleurs esprits par des préjugés antiques, que ce fait vraiment déplorable, que des hommes doués d’une haute intelligence puissent en parler encore aujourd’hui. (Note de Bakounine.)
  22. Ici, la brochure Dieu et L’État a intercalé le contenu de six feuillets qui n’appartiennent pas au manuscrit de L’Empire knouto-germanique, et qui ont fait partie d’un autre manuscrit dont ils ont été détachés. Bakounine a écrit, au verso de l’un d’eux, cette mention : « Religion. 2. Tout récent. » Je n’imprime pas ici ces six feuillets, étrangers au présent ouvrage. — J. G.
  23. Caput mortuum équivaut à « résidu ». — J. G.
  24. Je sais fort bien que dans les systèmes théologiques et métaphysiques orientaux, et surtout dans ceux de l’Inde, y compris le bouddhisme, on trouve déjà le principe de l’anéantissement du monde réel au profit de l’idéal ou de l’abstraction absolue. Mais il n’y porte pas encore ce caractère de négation volontaire et réfléchie qui distingue le christianisme ; parce que, lorsque ces systèmes furent conçus, le monde proprement humain, le monde de l’esprit humain, de la volonté humaine, de la science et de la liberté humaines, ne s’était pas encore développé comme il s’est manifesté depuis dans la civilisation gréco-romaine. (Note de Bakounine.)
  25. Je crois utile de rappeler ici une anecdote d’ailleurs très connue et tout à fait authentique, et qui jette une lumière très précieuse tant sur le caractère personnel de ce réchauffeur des croyances catholiques que sur la sincérité religieuse de cette époque. Chateaubriand avait apporté à son libraire un ouvrage dirigé contre la foi. Le libraire lui fit observer que l’athéisme était passé de mode, que le public lisant n’en voulait plus, et qu’il demandait au contraire des ouvrages religieux. Chateaubriand s’éloigna, mais quelques mois plus tard il lui apporta son Génie du Christianisme. (Note de Bakounine.)
  26. C’est ici que se termine la brochure Dieu et l’État. Les éditeurs font suivre cette dernière phrase de cette mention : « Ici le manuscrit est interrompu ». Or, comme on le voit, le manuscrit, qu’ils ont arbitrairement coupé au milieu d’une page, ne présente aucune interruption ; et il est continué encore par 92 feuillets. — J. G.
  27. À partir d’ici, tout le texte, jusqu’à la fin, texte consistant en treize paragraphes numérotés, expose non l’opinion de Bakounine, mais la doctrine de Victor Cousin et de l’École éclectique. Bakounine a intercalé dans cet exposé quelques notes, et quelques remarques critiques placées entre parenthèses, et imprimées en caractères italiques. — J. G.
  28. Je demande pardon au lecteur d’entasser, avec si peu de mots, l’une sur l’autre, tant d’absurdités grandioses et monstrueuses. C’est la logique des idéalistes doctrinaires, pas la mienne. (Note de Bakounine.)
  29. N’est-ce pas une chose remarquable que, dans toutes les religions, on retrouve cette imagination, qu’aucun mortel ne saurait supporter la vue d’un Dieu dans sa gloire immortelle, sans être anéanti, foudroyé, consumé sur-le-champ ; de sorte que tous les Dieux, compatissant à cette faiblesse humaine, se sont montrés aux hommes toujours sous une forme empruntée quelconque, souvent même sous la forme de quelque bête, mais jamais dans leur véritable splendeur. Jéhovah a montré une seule fois, je ne me rappelle plus à quel prophète, son propre derrière, et produisit en lui par cette démonstration a posteriori un tel dérangement du cerveau, que le pauvre prophète battit la campagne pendant tout le reste de sa vie. Il est évident que dans toutes les religions il y a comme un instinct confus de cette vérité, que l’existence de Dieu est incompatible non seulement avec la liberté, la dignité et la raison humaines, mais avec l’existence même de l’homme et du monde. (Note de Bakounine.)
  30. Les philosophes doctrinaires, aussi bien que les juristes et les économistes, supposent toujours que la propriété est antérieure à l’État, tandis qu’il est évident que l’idée juridique de la propriété, aussi bien que le droit de famille, la famille juridique, n’ont pu naître historiquement que dans l’État, dont nécessairement le premier acte fut de les constituer. (Note de Bakounine.)
  31. Ne pas oublier que ce n’est pas Bakounine qui parle, mais Victor Cousin. — J. G.
  32. L’absurdité criante, révoltante de tous les métaphysiciens consiste précisément en ceci, qu’ils mettent toujours ces deux mots, rationnel et divin, ensemble, comme s’ils ne se détruisaient pas mutuellement. Les théologiens sont vraiment plus consciencieux et beaucoup plus conséquents et plus profonds qu’eux. Ils savent et ils osent dire hautement que, pour que Dieu soit un Être réel et sérieux, il faut absolument qu’il soit au-dessus de la raison humaine, la |261 seule que nous connaissions et dont nous ayons le droit de parler, et au-dessus de tout ce que nous appelons les lois naturelles. Car s’il n’était que cette raison et que ces lois, il ne serait en effet rien qu’une vaine dénomination nouvelle pour cette raison et pour ces lois : c’est-à-dire une niaiserie ou une hypocrisie, et, le plus souvent, à la fois l’une et l’autre. Il ne sert à rien de dire que la raison de l’homme est la même que celle de Dieu, seulement que, limitée dans l’homme, dans Dieu elle est absolue. Si la raison divine est absolue et la nôtre limitée, celle de Dieu est nécessairement au-dessus de la nôtre, ce qui ne peut signifier que ceci : la raison divine contient une infinité de choses que notre pauvre raison humaine est incapable de saisir, d’embrasser et encore moins de comprendre, ces choses étant en contradiction avec la logique humaine, parce que, si elles ne lui étaient pas contraires, rien ne nous empêcherait de les comprendre, mais alors la raison divine ne serait pas supérieure à la raison humaine. |262 On pourrait bien faire observer que cette différence et une supériorité relative existent même parmi les hommes, les uns parvenant à comprendre des choses que les autres sont incapables de saisir, sans qu’il résulte de cela que la raison dont sont doués les uns soit différente de celle qui est départie aux autres. Il en résulte seulement qu’elle est moins développée chez les uns et beaucoup plus développée, soit par l’instruction, soit même par une disposition naturelle, chez les autres. On ne dira pas pourtant que les choses que comprennent les plus intelligents soient contraires à la raison des moins intelligents. Pourquoi donc se révolterait-on à l’idée d’un Être dont la raison aurait éternellement accompli son développement absolu ? Je réponds : D’abord parce que ces deux idées d’éternellement accompli et de développement s’excluent ; et surtout parce que le rapport de l’intelligence éternellement absolue de Dieu à la raison éternellement limitée de l’homme est tout autre que celui d’une intelligence humaine plus développée, mais tout de même limitée, à une intelligence moins développée et par conséquent encore plus limitée. Ici ce n’est qu’une différence toute relative, une différence de quantité, de plus ou de moins, qui ne détruit aucunement l’identité. L’intelligence humaine inférieure, en se développant davantage, peut et doit arriver à la hauteur de l’intelligence humaine supérieure. La distance qui sépare l’une de l’autre peut être, peut nous paraître, fort grande, mais, étant limitée, elle peut être diminuée et à la fin disparaître. Il n’en est pas ainsi entre l’homme et Dieu ; ils sont séparés par un abîme infini. Devant l’absolu, devant l’infini grandeur, toutes les différences des grandeurs limitées disparaissent et s’annulent ; ce qui est relativement le plus grand devient aussi petit que l’infiniment petit. Comparé avec Dieu, le plus grand génie humain est aussi bête que l’idiot. Donc la différence qui existe |263 entre la raison de Dieu et la raison de l’homme n’est pas une différence de quantité, c’est une différence de qualité. La raison divine est qualitativement autre que la raison humaine, et, lui étant infiniment supérieure, et s’imposant à elle comme une loi, elle l’anéantit, elle l’écrase. Donc les théologiens ont mille fois raison contre tous les métaphysiciens pris ensemble, lorsqu’ils disent qu’une fois l’existence de Dieu admise, il faut hautement proclamer la déchéance de la raison humaine, et que ce qui est folie pour les plus grands génies humains est par cela même sagesse devant Dieu :
    Credo quia absurdum.

    Qui n’a pas le courage de prononcer ces paroles si sages, si énergiques, si logiques de Tertullien, doit renoncer à parler de Dieu.

    Le Dieu des théologiens est un Être malfaisant, ennemi de l’humanité, comme le disait feu notre ami Proudhon. Mais c’est un Être sérieux. Tandis que le Dieu sans chair et sans os, sans nature, sans volonté, sans action, et surtout sans un grain de logique, des métaphysiciens, est l’ombre d’une ombre, un fantôme qu’on dirait être expressément ressuscité par les idéalistes modernes pour couvrir d’un voile complaisant les turpitudes du matérialisme bourgeois et la pauvreté désespérante de leur propre pensée. Rien ne dénote autant l’impuissance, l’hypocrisie et la lâcheté de l’intelligence moderne de la bourgeoisie, que d’avoir adopté avec une unanimité si touchante ce Dieu de la métaphysique. (Note de Bakounine.)

  33. C’est précisément dans cette situation que se trouvent encore aujourd’hui l’Église et la noblesse en Allemagne. Ont également tort ceux qui parlent de l’Allemagne comme d’un pays féodal et ceux qui en parlent comme d’un État moderne : elle n’est ni féodale, ni tout à fait moderne. Elle n’est plus féodale, puisque la noblesse y a perdu depuis longtemps toute puissance séparée de l’État, et jusqu’au souvenir de son ancienne indépendance politique. Les derniers vestiges de la féodalité, représentés par les nombreux souverains de l’Allemagne, membres de la défunte Confédération germanique, vont disparaître bientôt. La Prusse est devenue très puissante et elle a bon appétit. Elle n’a fait qu’un déjeuner de ce pauvre roi de Hanovre, tous les |266 autres ensemble lui fourniront le dîner. Quant à la noblesse allemande, elle ne demande pas mieux que d’être asservie et que de servir. En la voyant faire, on dirait qu’elle n’a jamais fait d’autre métier. Laquais de grande maison, de maison princière si l’on veut, voilà sa nature. Elle en a la subordination, le zèle, l’arrogance, la passion. En retour de ces dispositions admirables, elle administre et gouverne toute l’Allemagne. Prenez l’almanach de Gotha, et voyez combien, parmi cette foule innombrable de fonctionnaires militaires et civils qui font la puissance et l’honneur de l’Allemagne, il y a de bourgeois ? À peine un sur vingt ou sur trente. Si donc l’État moderne signifie un État gouverné par les bourgeois, l’Allemagne n’est point moderne. Sous le rapport du gouvernement, elle en est encore au dix-huitième et au dix-septième siècle. Elle n’est moderne qu’au point de vue économique ; sous ce rapport, en Allemagne comme partout, ce qui domine, c’est le capital bourgeois. La noblesse allemande ne représente plus de système économique distinct de celui de la bourgeoisie. Ses rapports féodaux avec la terre et avec les travailleurs de la terre, fortement ébranlés par les réformes mémorables du baron de Stein en Prusse, ont été en plus grande partie emportés par les agitations politiques de 1830 et par la tourmente révolutionnaire de 1848 surtout. Il n’y a plus que le Mecklenburg, je pense, où ils se soient conservés, à moins qu’on ne veuille tenir compte de quelques majorats qui se maintiennent encore dans quelques grandes familles princières, et qui ne peuvent manquer de disparaître bientôt devant la toute-puissance envahissante du capital bourgeois. Contre cette toute-puissance, ni le comte de Bismarck avec toute son habileté satanique, ni le général Moltke avec toute sa |266 science stratégique, ni même leur empereur croquemitaine avec son armée chevaleresque, ne sauraient prévaloir, ni même lutter. La politique qu’ils feront sera sûrement favorable au développement des intérêts bourgeois et de l’économie moderne. Seulement cette politique sera faite non parles bourgeois, mais presque exclusivement par les nobles. En paraphrasant un mot célèbre, on peut caractériser cette politique ainsi :
    Tout pour les bourgeois, rien par eux.

    Car il ne faut pas se laisser induire en erreur par tous ces parlements allemands, tant particuliers que fédéraux, où les bourgeois sont appelés à voter. Il faut avoir la pédantesque naïveté des bourgeois allemands pour prendre ces jeux d’enfants au sérieux. Ce sont autant d’académies où on les laisse bavarder, pourvu qu’ils volent ce qu’on leur ordonne de voter ; et ils ne manquent jamais de voter comme on veut. Mais lorsqu’ils s’avisent de faire les récalcitrants, alors on se moque d’eux, comme le comte de Bismarck l’a fait pendant tant d’années de suite avec le parlement de la Prusse. Insulter le bourgeois est un plaisir qu’un Junker prussien ne se refuse jamais. Donc, pour me résumer, telle est la situation actuelle de l’Allemagne : c’est l’État absolu, despotique, tel qu’il s’est formé après la guerre de Trente ans, se servant, pour opprimer les masses, presque exclusivement de la noblesse et du clergé, et continuant à se moquer des bourgeois, à les maltraiter, à les insulter, mais faisant néanmoins leurs affaires. C’est pourquoi les bourgeois allemands, qui sont d’ailleurs aguerris aux insultes, se garderont bien de se révolter jamais contre lui. (Note de Bakounine.)

  34. Au verso du feuillet 273, Bakounine a écrit ces lignes (le 18 mars 1871), en me faisant l’envoi de ce feuillet et des douze feuillets suivants : « 13 pages, 273-285 inclusivement. Je pars demain pour Florence, reviendrai dans dix jours. Adresse tes lettres toujours à Locarno. — Quand pars-tu ? Attends de tes nouvelles. J’embrasse Schwitz. — Ton M. B. »
  35. Allusion au mot de Louis-Philippe à son avènement : « La Charte sera désormais une vérité ». — J. G.
  36. J’avoue que je partage cette opinion des libéraux doctrinaires, qui est aussi celle de beaucoup de républicains modérés. J’en tire seulement des conclusions diamétralement opposées à celles qu’en déduisent les uns et les autres. J’en conclus à la nécessité de l’abolition de l’État, comme d’une institution nécessairement oppressive pour le peuple, alors même qu’elle se donne le suffrage universel pour base, il est clair, pour moi, que le suffrage universel, tant préconisé par M. Gambetta, — et pour cause, M. Gambetta étant le dernier représentant inspiré et croyant de la politique avocassière et bourgeoise, — que le suffrage universel, dis-je, est l’exhibition à la fois la plus large et la plus raffinée du charlatanisme politique de l’État ; un instrument dangereux, sans doute, et qui demande une grande habileté de la part de celui qui s’en sert, mais qui, si on sait bien s’en servir, est le moyen le plus sûr de faire coopérer les masses à l’édification de leur propre prison. Napoléon III a fondé toute sa puissance sur le suffrage universel, qui n’a jamais trompé sa confiance. Bismarck en a fait la base de son Empire knouto-germanique. Je reviendrai plus amplement sur cette question, qui constitue, selon moi, le point principal et décisif qui sépare les socialistes révolutionnaires non seulement des républicains radicaux, mais encore de toutes les écoles des socialistes doctrinaires et autoritaires. (Note de Bakounine.)
  37. On appelait « échelle mobile », en Angleterre, le système appliqué à la taxe sur les céréales, taxe dont le taux s’élevait ou s’abaissait selon l’abondance ou l’insuffisance de la récolte. — J. G.
  38. Voilà le fond intime de la conscience et de toute la morale bourgeoise. Je n’ai pas besoin de faire observer combien il est contraire au principe fondamental du christianisme, qui, méprisant les biens de ce monde (c’est l’Évangile qui fait profession de les mépriser, non les prêtres de l’Évangile), défend d’amasser des trésors sur la terre, parce que, dit-il, « là où sont vos trésors, là est votre cœur », et qui commande d’imiter les oiseaux du ciel, qui ne labourent ni ne sèment, mais qui vivent tout de même. J’ai toujours admiré la capacité merveilleuse des protestants, de lire ces paroles évangéliques dans leur propre langue, de faire très bien leurs affaires, et de se considérer néanmoins comme des chrétiens très sincères. Mais passons. Examinez avec attention dans leurs moindres détails les rapports sociaux, tant publics que privés, les discours et les actes de la bourgeoisie de tous les pays, vous y trouverez profondément, naïvement implantée cette conviction fondamentale, que l’honnête homme, l’homme moral, c’est celui qui sait acquérir, conserver et augmenter la propriété, et que le propriétaire seul est vraiment digne de respect. En Angleterre, pour avoir le droit d’être appelé un gentleman, il faut deux conditions : c’est d’aller à l’église, mais surtout d’être propriétaire. Il y a dans la langue anglaise une expression très énergique, très pittoresque, très naïve : Cet homme vaut tant, c’est-à-dire cinq, dix, cent mille livres sterling. Ce que les Anglais [et les Américains] disent dans leur brutale naïveté, tous les bourgeois du monde le pensent. Et l’immense majorité de la classe bourgeoise, en Europe, en Amérique, en Australie, dans toutes les colonies européennes clair |282 semées dans le monde, le pense si bien, qu’elle ne se doute même pas de la profonde immoralité et inhumanité de cette pensée. Cette naïveté dans la dépravation est une excuse très sérieuse en faveur de la bourgeoisie. C’est une dépravation collective qui s’impose comme une loi morale absolue à tous les individus qui font partie de cette classe ; et cette classe embrasse aujourd’hui tout le monde, prêtres, noblesse, artistes, littérateurs, savants, fonctionnaires, officiers militaires et civils, bohèmes artistiques et littéraires, chevaliers d’industrie et commis, même les ouvriers qui s’efforcent à devenir des bourgeois, tous ceux en un mot qui veulent parvenir individuellement et qui, fatigués d’être enclumes, solidairement avec des millions d’exploités, veulent, espèrent devenir marteaux à leur tour, — tout le monde enfin, excepté le prolétariat. Cette pensée, étant si universelle, est une véritable grande puissance immorale, que vous retrouvez au fond de tous les actes politiques et sociaux de la bourgeoisie, et qui agit d’une manière d’autant plus malfaisante, pernicieuse, qu’elle est considérée comme la mesure et la base de toute moralité. Elle excuse, elle explique, elle légitime en quelque sorte les fureurs bourgeoises et tous les crimes atroces que les bourgeois ont commis, en juin 1848 contre le prolétariat. Si, en défendant les privilèges de la propriété contre les ouvriers socialistes, ils n’avaient cru défendre seulement que leurs intérêts, ils se seraient montrés sans doute non moins furieux, mais ils n’auraient pas trouvé en eux cette énergie, ce courage, cette implacable passion et cette unanimité de la rage qui les ont fait vaincre en 1848. Ils ont trouvé en eux toute cette force, parce qu’ils ont été sérieusement, |283 profondément convaincus qu’en défendant leurs intérêts, ils défendaient en même temps les bases sacrées de la morale ; parce que très sérieusement, plus sérieusement qu’ils ne le savent eux-mêmes peut-être, la Propriété est tout leur Dieu, leur Dieu unique, et qui a remplacé depuis longtemps dans leurs cœurs le Dieu céleste des chrétiens ; et, comme jadis ces derniers, ils sont capables de souffrir pour lui le martyre et la mort. La guerre implacable et désespérée qu’ils font et qu’ils feront pour la défense de la propriété n’est donc pas seulement une guerre d’intérêts, c’est, dans la pleine acception de ce mot, une guerre religieuse, et l’on sait les fureurs, les atrocités dont les guerres religieuses sont capables (I). La propriété est un Dieu ; ce Dieu a déjà sa théologie (qui s’appelle la politique des États et le droit juridique), et nécessairement aussi sa morale, et l’expression la plus juste de cette morale c’est précisément cette expression : « Cet homme vaut tant ». La propriété-Dieu a aussi sa métaphysique. C’est la science des économistes bourgeois. Comme toute métaphysique, elle est une sorte de clair-obscur, une transaction entre le mensonge et la vérité, toujours au profit du premier. Elle cherche à donner au mensonge une apparence de vérité, et elle fait aboutir la vérité au mensonge. L’économie politique cherche à sanctifier la propriété par le travail, et à la représenter comme la réalisation, comme le fruit du travail. Si elle réussit à le faire, elle sauve la propriété et le monde bourgeois. Car le travail est sacré, et tout ce qui est fondé sur le travail est bon, juste, moral, humain, légitime. Seulement, il faut avoir |284 une foi bien robuste pour accepter cette doctrine. Car nous voyons l’immense majorité des travailleurs privée de toute propriété ; et ce qui est plus, nous savons, de l’aveu même des économistes et par leurs propres démonstrations scientifiques, que dans l’organisation économique actuelle, dont ils sont les défenseurs passionnés, les masses ne pourront jamais arriver à la propriété, que leur travail par conséquent ne les émancipe et ne les ennoblit pas, puisque, malgré tout ce travail, elles sont condamnées à rester éternellement en dehors de la propriété, c’est-à-dire en dehors de la moralité et de l’humanité. D’un autre côté, nous voyons que les propriétaires les plus riches, par conséquent les citoyens les plus dignes, les plus humains, les plus moraux et les plus respectables, sont précisément ceux qui travaillent le moins, ou qui ne travaillent pas du tout. On répond à cela qu’aujourd’hui il est impossible de rester riche, de conserver et encore moins d’augmenter sa fortune, sans travailler. Bien, mais entendons-nous : il y a travail et travail ; il y a le travail de la production, et il y a le travail de l’exploitation. Le premier est celui du prolétariat, le second celui des propriétaires, en tant que propriétaires. Celui qui fait valoir ses terres, cultivées par les bras d’autrui, exploite le travail d’autrui ; celui qui fait valoir ses capitaux, soit dans l’industrie, soit dans le commerce, exploite le travail d’autrui. Les banques qui s’enrichissent par les mille transactions du crédit, les boursiers qui gagnent à la Bourse, les actionnaires qui touchent de gros dividendes sans remuer un doigt ; Napoléon III qui est devenu un propriétaire si riche et qui a rendu riches toutes ses créatures ; le roi Guillaume Ier qui, fier de ses victoires, se prépare à prélever |285 des milliards sur cette pauvre France, et qui déjà s’enrichit et enrichit ses soldats par le pillage ; tous ces gens sont des travailleurs, mais quels travailleurs, bons dieux ! Des exploiteurs de routes, des travailleurs de grands chemins. Et encore, les voleurs et les brigands ordinaires sont-ils plus sérieusement travailleurs, puisqu’au moins, pour s’enrichir, ils font usage de leurs propres bras.
    Il est évident, pour qui ne veut pas être aveugle, que le travail productif crée les richesses et donne au travailleur la misère ; et que seul le travail improductif, exploitant, donne la propriété. Mais puisque la propriété, c’est la morale, il est clair que la morale, telle que l’entendent les bourgeois, consiste dans l’exploitation du travail d’autrui. (Note de Bakounine.)
    (I) Ceci était écrit à la veille de la Commune. — J. G.
  39. Bakounine n’a point placé de texte dans le haut des feuillets 282, 283 et 284, qui sont occupés tout entiers par la continuation de la note commencée au feuillet 281. — J. G.
  40. Le feuillet 285 est le dernier qui m’ait été envoyé par Bakounine (envoi du 18 mars 1871) ; il avait gardé par devers lui le feuillet 286 et quelques uns de ceux qui le suivent, et qui étaient déjà écrits avant son départ pour Florence. À son retour, il continua la rédaction de la note qui commence au feuillet 286, et la poussa jusqu’au feuillet 340, où le manuscrit s’interrompt. — J. G.
  41. C’est au nom de cette fiction, qui s’appelle tantôt l’intérêt collectif, le droit collectif, ou la volonté et la liberté collectives, que les absolutistes jacobins, les révolutionnaires de l’école de J.‑J. Rousseau et de Robespierre, proclament la théorie menaçante et inhumaine du droit absolu de l’État, tandis que les absolutistes monarchiques l’appuient avec beaucoup plus de conséquence logique sur la grâce de Dieu. Les doctrinaires libéraux, au moins ceux parmi eux qui prennent les théories libérales au sérieux, partant du principe de la liberté individuelle, se posent tout d’abord, comme on sait, en adversaires de celui de l’État Ce sont eux qui ont dit les premiers que le gouvernement, c’est-à-dire |287 le corps des fonctionnaires (Note de Bakounine.)
    (La suite de cette Note, suite qui s’étend du feuillet 287 jusqu’au feuillet 340 et dernier du manuscrit, a été imprimée, en 1895, par Max Nettlau, au tome Ier des Œuvres, de la p. 264, ligne 7, jusqu’à la p. 326, sous le titre, emprunté à Reclus et Cafiero, de Dieu et l’État : mais c’est ici qu’il faut replacer, par l’imagination, le contenu de ces feuillets 287-340. — J. G.)