Anthologie des poètes français contemporains/Tome troisième

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Anthologie des poètes français contemporains
 
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Gérard Walch
Ch. Delagrave, éditeur ; A.-W. Sijthoff, éditeur, 1917 (Tome troisième, pp. 1-594).



DES

POÈTES FRANÇAIS

CONTEMPORAINS

EDMOND ROSTAND

Bibliographie. — Le Gant rouge (1888) ; — Les Musardises, poésies (1890) ; — Les Romanesques, pièce en quatre actes, en vers, représentée sur la scène du Théâtre-Français le 21 mai 1894 (1892) ; — La Princesse lointaine, pièce en quatre actes, en vers, représentée sur la scène du théâtre de la Renaissance le 5 avril 1895 (1895) ; — La Samaritaine, évangile en trois tableaux, en vers, représenté sur la scène du théâtre do la Renaissance le 14 avril 1897 (1897) ; — Cyrano de Bergerac, comédie héroïque en cinq actes, en vers, représentée sur la scène du théâtre de la Porte-Saint-Martin le 28 décembre 1897 (1897) ; — L’Aiglon, drame en six actes, en vers, représenté sur la scène du théâtre Sarah-Bernhardt le 10 mars 1900 (1900).

Les œuvres de M. Edmond Rostand su trouvent chez Charpentier-Fasquelle.

M. Edmond Rostand a collaboré à divers journaux et périodiques.

M. Edmond Rostand, né le l«r avril 1868, à Marseille, rue Montaux, commença ses études au lycée de cette ville, où il les poursuivit jusqu’à la seconde, et vint les achever à Paris, au collège Stanislas. Puis il entra à l’Ecole de droit et passa sa licence. En 1890, à vingt-deux ans, il publiait son premier recueil de vers : Les Musardises. Voici en quels termes un critique pénétrant, M. Augustin Filon, salua l’entrée du jeune poète dans les lettres : « J’ai gardé pour la fin Les Musardises, de M. Edmond Rostand, un poète de vingt ans qui parait pour la première fois devant le public… Ce volume des Musardises n’est pas un bouton, ni une fleur, mais un fruit délicieux ; ce n’est pas une promesse, c’est une véritable explosion de talent poétique ; avec cela, un accent nouveau, cette spontanéité, cette hardiesse, ce je ne sais quoi d’enlevé et de vibrant qui dut faire tressaillir, il y a près de soixante-dix ans, les premiers lecteurs des Contes d’Espagne et d’Italie. Des audaces étonnantes, des habiletés plus étonnantes encore. Sous cette exubérance, un esprit sain et bien conformé ; pas de névrose, rien de la décadence ; un joyeux et robuste appétit de vivre, nuancé de cette mélancolie où les âmes passionnées se reposent sans s’énerver. »

Dans les Musardises, il y avait le poète qui rit et le poète qui pleure ; il y avait aussi le poète qui aime. Toute une partie du livre, la dernière, « colle qu’on noue comme un bouquet pour ,couronner l’œuvre », était dédiée à l’Aimée. Les Musardises n’avaient pas plus tôt paru que le poète se mariait. Le 8 avril 1890, M. Edmond Rostand épousait Mu» Rosemonde Gérard, qui l’année suivante se révélait, elle aussi, au monde des lettres, par la publication d’un volume de vers adorables : Les Pipeaux*.

1. Voici une pièce extraite de ce recueil- On nous saura gré de la transcrire ici :


L’ÉTERNELLE CHANSON

Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille.
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
Au mois de mai, dans le jardin qui s’ensoleille,
Nous irons réchauffer nos vieux membres tremblants.
Comme le renouveau mettra nos cœurs en fête,
Nous nous croirons encor le jeunes amoureux ;
EL je le sourhai, tout en branlant la tète,
Et nous ferons un couple adorable de vieux.
Nous nous regarderons, assis -sous notre treille,
Avec de petits yeux attendris et brillants.

Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs.

Sur notre banc ami, tout verdatre de mousse,
Sur le banc d’autrefois nous reviendrons causer.
Nous aurons une joie attendrie et très douce,
La phrase Unissant souvent par un baiser.
Combien de fois jadis j’ai pu dire : « Je t’aime ! »
Alors avec grand soin nous le recompterons :
Nous nous ressouviendrons de mille choses même,
lie petits riens exquis dont nous radoterons.
Un rayon descendra, d’une caresse douce,
Parmi nos cheveux hlanes, tout rose, se poser,
Quand sur notre vieux banc, tout verdàtre de mous ?e,
Sur le banc d’autrefois nous reviendrons causer.

Et comme chaque jour je t’aime davantage,
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain,
Ou importeront alors les rides du visage ?
Mon amour se fera plus grave et plus serein.
Songe que tous les jours des souvenirs s’entassent ;


Un hasard ayant mis M. Rostand en rapport avec M. de Féraudy» de la Comédie française, le poète soumit à l’artiste an acte en vers, Les Deux Pierrots, qu’il destinait à être joué dans un salon. Pour toute réponse, M. de Féraudy porte l’acte à M. Jules Claretie. L’administrateur du Théâtre-Français lit le petit ouvrage, l’aime, le reçoit d’avance. Malheureusement, le jour de la lecture au Comité on apprenait la mort de Théodore de Banville. Tout le blanc de ces pierrots parut noir, et des boules de deuil tombèrent dans l’urne.

Les Romauesques sont nés de ce refus. En annonçant à M. Rostand la décision du comité, M. Claretie demanda au poète de lui apporter un autre acte. « Je vous en apporterai trois, » répondit M. Rostand. Et il tint parole. Huit jours plus tard, le poète lisait à M. de Féraudy le premier acte des Romanesques. La pièce terminée, M. Claretie la fit recevoir par le Comité. Elle attendît deux ans son tour. La première représentation en eut lieu le lundi 21 mai 1894. Ce fut une révélation. « L’on se rappelle, écrit M. Jules Claretie, l’effet de surprise heureuse que firent sur les spectateurs ces vers amoureux, ces vers délicieux, murmurés par deux fiancés de dix-huit ans à l’ombre d’un vieux mur sous la joubarbe et les aristoloches. Ce fut uue vision de

Me ? souvenirs à moi seront aussi les tiens :
Ces communs souvenirs toujours plus nous enlacent
Et sans cesse entre nous tissent ri autres liens.
C’est vrai, nous serons vieux, très vieux, faiblis par l’.’ige,
Mais plus fort chaque jour je serrerai ta main,
Car vois-tu, chaque jour je t’aime davantage,
Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain.
Et de ce cher amour qui passe comme un réve
Je veux tout conserver dans le fond de mon cœur ;
Retenir, s’il se peut, l’impression trop brève
Pour la ressavourer plus tard avec lenteur.
J’enfouis tout ce qui vient de lui comme un avare,
Thésaurisant avec ardeur pour mes vieux jours ;
Je serai riche alor* d’une richesse rare :
J’aurai gardé tout l’or de mes jeunes amours !
Ainsi de ce passé de bonheur qui s’achève
Ma mémoire parfois me rendra la doueeur ;
Et de ce cher amour qui passe comme un réve
J’aurai tout conservé dans le fond de mon cœur.
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,
Au mois de mai, dans le jardin qui s’enfoleille.
Nous irons réchaull’er nos vieux membres tremblant ?.
Comme le renouveau mettra nos cœurs en fvte,
Nous nous croirons encore aux jours heureux d’antan,
Et je te sourirai tout en branlant la tête.
Et tu me parleras d’amour en chevrotant.
Nous nous regarderons, assis sous notre treille,
Avec de petits yeux attendris et brillants,
Lorsque tu seras vieux et que je serai vieille,
Lorsque mes cheveux blonds seront des cheveux blancs,

(Le* Pipeaux.) W. jeunesse et de tendresse sous la rose lumière de la lune, et Sylvette et Percinet avaient comme des aspects de héros échappés do la forêt de Shakespeare, avec leurs caracos de satin et leurs habits de soie. Roméo écolier et Juliette eolombinette. Et quelle langue, si allègrement française comme d’un Regnard qui eût mis en alexandrins la prose de Marivaux ! Ce fut là aussi que je vis combien le jeune poète avait — comment dire ? — lo théâtre dans le sang II « indiquait » avec une précision admirable la façon dont il souhaitait que fussent dits ses vers. Il récitait, il jouait une scèno avec la verve et la vérité d’un bon acteur de profession. » Les Romanesques valurent à M. Edmond Rostand le prix Toirac, décerné par l’Académie française à l’œuvre la plus remarquable jouée dans Tannée au Théâtre-Français.

Nous avons dit que les Romanesques avaient attendu deux ans leur tour au Théâtre-Français. Ces deux ans d’attente n’avaient pas été perdus pour M. Rostand. Il avait écrit La Princesse lointaine. M. Coquelin aîné, qui jouait à ce moment Amphitryon avec Mm° Sarah Bernhardt, assista à la lecture que le poète fit de son œuvre aux artistes de la Renaissance. A la sortie, le grand comédien, ravi, demanda à M- Rostand de lui faire une pièce. A quoi M. Rostand répondit qu’il rêvait d’un personnage dont la silhouette le poursuivait depuis le collège. Il parlait de Cyrano. Après la représentation de la Princesse lointaine, jouée par Mm° Sarah Bernhardt au théâtre de la Renaissance, le 5 avril 1895, M. Edmond Rostand se- mit à Cyrano. Le poète commença la pièce à Luchon, où il était allé passer l’été. Dans le même temps il achevait la Samaritaine, qui fut représentée à la Renaissance le mercredi saint, H avril 1897. Un mois auparavant, le 11 mars 1897, M. Rostand avait dit lui-même sur la scène de ce même théâtre son Ode à la Grèce, à une matinée donnée au profit des victimes de la guerre que la Grèce soutenait à ce moment contre les Turcs.

Le 28 décembre de cette même année 1897, M. Coquelin aîné jouait à la Porto-Saint-Martin Cyrano de Bergerac. La soirée ne fut qu’un long triomphe. Le succès éclata dès le premier acte, contagieux, bruyant, fait de surprise et de joie, et se poursuivit, étourdissant, jusqu’à la chute du rideau. Pour uue fois, en enregistrant la victoire, les critiques furent unanimes à juger comme le public.

« Le 28 décembre 1897 restera, je crois, une date dans nos annales dramatiques, écrivait Francisque Sarcey. Un poète nous est né, et ce qui me charme encore davantage, c’est que ce poète est un hommo de théâtre. Cyrano de Bergerac est une très belle œuvre, et le succès d’enthousiasme en a été si prodigieux que, pour trouver quelque chose de pareil, il faut remonter jusqu’aux récits que nous out faits des premières représentations de Victor Hugo les témoins oculaires. C’est une œuvre de charmante poésie, mais c’est surtout et avant tout une œuvre du théâtre. La pièce abonde en morceaux de bravoure, en motifs spirituellement traités, en tirades brillantes ; mais tout y est en scène ; nous avons mis la main sur un auteur dramatique, sur un homme qui a le don. Et ce qui m’enchante plus encore, c’est que cet auteur dramatique est de veine française. Il nous rapporte du fond des derniers siècles le vers de Scarron et de Regnard ; il le mania en homme qui s’est imprégné de Victor Hugo et de Banville, mais il ne les imite point ; tout ce qu’il écrit jaillit de source et a le tour moderne. Il est aisé, il est clair, il a le mouvement et la mesure, toutes les qualités qui distinguent notre race. Quel bonheur ! quel bonheur ! »

Et M. Jules Lcmaitre disait de ce même Cyrano : « Dans le premier acte, tout ce joli tumulte de comédiens et de poètes, de « précieux » et de « burlesques », do bourgeois, d’ivrognes et de tire-laine, et de la gentilhommerie et de la bohème littéraire du temps de Louis XIII, qu’est-ce autre chose qu’un rêve du bon Gautier, réalisé avec un incroyable bonheur, et dont l’auteur du Capitaine Fracasse a du éprouver là-haut (où certainement il est) un émerveillement fraternel ?… Au deuxième acte commence le drame le plus élégant de psychologie héroïque, uu drame dont Rotrou et Tristan, les deux Corneille, eussent bien voulu rencontrer l’idée, qui vaut à coup sur leurs inventions les plus délicates et les plus « galantes » et qui eut réjoui l’idéalisme de l’hôtel de Rambouillet dans ce qu’il eut de plus noble, de plus lier et de plus tendre… Cyrano de Bergerac est comme la floraison suprême d’uno branche d’art tricentenaire… Les vers de M. Edmond Rostand étincellent de joie. La souplesse en est incomparable. C’est quelquefois (et je ne m’en plains pas) virtuosité pure ; mais c’est le plus souvent une belle ivresse de couleurs et d’images, une poésie ensoleillée de poète méridional… »

M. Catulle Mendès écrivait : « Voici de la joie, à profusion, toujours, et toujours, et après encore. Il faut le dire : jamais le lyrisme héroï-bouffon n’avait rayonné avec plus d’abondant et d’éblouissant et d’inextinguible brio ; et, tout net, ni dans les comédies de Regnard, si gaies cependant (M. Edmond Rostand n’est pas éloigné de ressembler à un Regnard ivre d’Hugo, de Henri Heine et de Banville), ni dans le prodigieux quatrième acte de Ruy Bias, ni dans Tragaldabas, ni mémo dans les Odes Funambulesques, où pouffent des dieux pitres et des paillasses olympiens, tant de flambante et de furieuse allégresse ne s’ébouriffa en paillettes d’or sonore au souffle de la fantasque chimère 1 De sorte qu’en effet un grand poète comique, qu’avait fait prévoir le premier acte des Romanesques à la Comédie française, un grand poète, divers, multiple, heureux, follement inspiré, et prodigieusement virtuose, vient de se révéler définitivement ! »

Et Lucien Mtthlfeld concluait : « Le charme de Cyrano reste incomparable. Ici le poète touche à la perfection du genre, héroïsme léger, émotions imaginaires et si authentiques pourtant, rires fusant sur des larmes, grandiloquence précieuse, ou farce qui masque par une fantaisie qui est une pudeur, des silences proches du sanglot. Scéniquement, Cyrano est jugé et s’avère un tour de force réalisé on dirait sans effort. Il n’est point de pièce plus harmonieuse ni plus, ovale où, de la préciosité poétique au lyrisme dramatique, l’émotion se gradue si expertoment. Mais, en vérité, l’adresse est le moindre mérite de Cyrano. Bien davantage j’aime que, malgré la transposition héroï-comique, un caractère s’y développe qui est de souveraine noblesse et do noblesse morale. Cyrano, c’est l’amant, c’est le preux, c’est l’homme qui se donne et qui se prodigue. Cent vers pris, ça et là, dans ce dramo feraient les versets d’un évangile de beauté. »

A Cyrano de Bergerac succédait l ’ Aiglon, représenté le 10 mars 1900 au théâtre Sarah-Bernhardt et qui fut un nouveau succès triomphal, « Il n’y a pas aujourd’hui, écrivait M. Max Nordau, de dramaturge possédant comme M. Rostand, même à un degré fort éloigné du sien, la qualité fondamentale de l’auteur dramatique : la faculté de transformer l’abstrait en concret, de lui donner un corps, de le faire pénétrer par les yeux et par les oreilles dans l’esprit du spectateur. Son art de l’incarnation, do la matérialisation, est incomparable. Qu’on pense au : « Je déchire, » au paquet do bibelots à l’effigie du Roi de Rome, au petit chapeau, etc. Ce fétichisme théâtral est poussé, dans l’Aiglon, jusqu’au sublime et contribue efficacement au triomphe du poète. »

Mais les beaux jours ont parfois de cruels lendemains. Au sortir de la première représentation de l’Aiglon, M. Rostand tombait gravement malade, et pendant plusieurs mois l’on dut craindre pour sa vie. Dès qu’il fut hors de danger, le soin de sa santé l’obligea de quitter pour longtemps Paris et tout travail. On ne le revit à Paris que quelques jours, au moment do son élection à l’Académie française, où il fut appelé, le 30 mai 1901, à occuper le siège de Henri de Bornier. Le 26 février 1901, à l’occasion du centenaire de Victor Hugo, il publiait dans le Gaulois un important poème, dont le succès fut rc Ion tissant : Un Soir à Ilernani. Le 4 juin 1903 enlin eut lieu la réception do M. Edmond Rostand à l’Académie française.

Décoré de la Légion d’honneur le soir môme de Cyrano, M. Rostand a reçu, le 14 juillet 1900, la rosette d’officier.

(P. Esteve.) Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/21

VIEUX CONTE

FRAGMENT

Dans l’éparpillement soyeux des cheveux d’or
Et parmi les blancheurs des coussins toute blanche,
Ayant clos pour cent ans ses grands yeux de pervenche,
Souriant vaguement à son rêve, elle dort.

Sa tête de côté légèrement se penche.
Un vitrail entr’ouvert laisse voir le décor
Du parc, où les oiseaux ne chantent pas encor,
Car la Fée endormit chacun d’eux sur sa branche.

Au pied du lit sommeille un beau page blondin.
Elle dort, immobile en son vertugadin,
La jupe laissant voir un bout de sa babouche…

Toute rose, elle dort son sommeil ingénu,
Car le Prince Charmant n’est pas encor venu
Qui doit la réveiller d’un baiser sur la bouche.

(Les Musardiscs.)

LES NÉNUPHARS

L’étang dont le soleil chauffe la somnolence
Est fleuri, ce matin, de beaux nénuphars blancs ;
Les uns, sortis de l’eau, se dressent tout tremblants,
Et dans l’air parfumé leur tige se balance.

D’autres n’ont encor pu fièrement émerger :
Mais leur fleur vient sourire à la surface lisse.
On les voit remuer doucement et nager :
L’eau frissonnante affleure aux bords de leur calice.

D’autres, plus loin encor du moment de surgir
Au soleil, ont leur fleur entière recouverte…
On peut les voir, bercés d’un remous sur l’eau verte :
Ecrasés par son poids, ils semblent s’élargir.

Ainsi sont mes pensers dans leur floraison lente.
Il en est d’achevés, sans plus rien d’hésitant,

Complètement éclos, comme, sur cet étang,
Les nénuphars bercés par la brise indolente.

D’autres n’ont encor pu dépasser le niveau ;
Ce sont ceux-là surtout que, poète, on caresse,
Qu’on laisse à fleur d’esprit flotter avec paresse,
Comme les nénuphars qui bâillent à fleur d’eau.

Mais je sens la poussée en moi vivace et sourde
D’autres pensers germés mystérieusement,
Qui s’achèvent encor dans l’assoupissement,
Comme les nénuphars qui dorment sous l’eau lourde.

(Les Musardises.)

LE PETIT CHAT

C’est un petit chat noir, effronté comme un page.
Je le laisse jouer sur ma table, souvent.
Quelquefois il s’assied sans faire du tapage ;
On dirait un joli presse-papier vivant.

Rien en lui, pas un poil de son velours ne bouge ;
Longtemps il reste là, noir sur un feuillet blanc,
A ces minets tirant leur langue de drap rouge,
Qu’on fait pour essuyer les plumes, ressemblant.

Quand il s’amuse, il est extrêmement comique,
Pataud et gracieux tel un ourson drôlet.
Souvent je m’accroupis, pour suivre sa mimique,
Quand on met devant lui la soucoupe de lait.

Tout d’abord de son nez délicat il le flaire.
Le frôle, puis, à coups de langue très petits,
Il le happe ; et dès lors il est à son affaire,
Et l’on entend, pendant qu’il boit, un clapotis.

Il boit, bougeant la queue, et sans faire une pause,
Et ne relève enfin son joli museau plat
Que lorsqu’il a passé sa langue rèche et rose
Partout, bien proprement débarbouillé le plat.

Alors, il se pourléche un moment les moustaches,
Avec l’air étonné d’avoir déjà fini,
Et comme il s’aperçoit qu’il s’est fait quelques taches,
Il se lisse à nouveau, lustre son poil terni.


Ses yeux jaunes et bleus sont comme deux agates ;
Il les ferme ù demi, parfois, en reniflant,
Se renverse, ayant pris son museau dans ses pattes,
Avec des airs de tigre étendu sur le flanc.

(Les Muaardises.)

L’HEURE CHARMANTE

Le repas s’achevait en musique, aux bougies.
Le vieux parc n’était plus le parc aux élégies,
Mais s’éclairait de ces lanternes du Japon
Qui, sous le fil de fer léger qui leur sert d’anse,
Au moindre éveil de brise entrent toutes en danse,
En étirant leurs corps annelés de crépon.

Des reflets s’en allaient sous l’eau du lac moirée
Croiser leurs vrilles d’or. Ce fut une soirée
Unique. Le feuillage était notre plafond ;
Des étoiles luisaient dans tous les interstices ;
Les décors naturels se mêlaient aux factices ;
L’amour était frivole, ému, libre, profond.

Le réel avait tu sa rumeur importune,
Les ombrelles des pins se veloutaient de lune,
Un désordre joyeux régnait dans le couvert ;
Les candélabres hauts de vieille argenterie
Portaient à chaque branche une flamme fleurie
D’un lilliputien abat-jour, mauve ou vert.

Ce fut une soirée unique de magie
Et dont nous garderons toujours la nostalgie :
Les cœurs étaient de choix, les esprits aristos ;
Les silences disaient des passages de rêves ;
Puis les mots repartaient, ennoblis par ces trêves,
Et les âmes vibraient ainsi que les cristaux.

Le vin était d’Asti ; le luxe, véritable ;
Des violettes en tous sens jonchaient la table ;
Les unes se mouraient : elles étaient des bois ;
D’autres duraient encore : elles étaient de Parme ;
D’un verre qu’on eût dit soufflé dans une larme,
Des roses s’effeuillaient d’un seul coup, quelquefois.


Le moindre pli, le moindre nœud, la moindre ganse,
Résumait en soi seul des siècles d’élégance ;
Le moindre mot de ces charmants civilisés,
Des siècles de finesse, et dans les accessoires
Les plus inattendus, des siècles de victoires
Sur la lourde matière étaient totalisés.

On disputait de poésie et de musique ;
Un doux bavard faisait de la métaphysique ;
Les fraises, cependant, d’un tas pyramidal
S’écroulaient et roulaient sous les doigts des gourmandes ;
Les rieuses offraient moitié de leurs amandes ;
On entendait quelqu’un qui parlait de Stendhal.

Et les glaces fondaient, minuscules banquises,
En délivrant des fleurs qui dedans étaient prises ;
On se sentait parfois dans une extase, et puis
On ne savait plus trop d’où venait cette extase,
Si c’était du joli mystère d’une phrase,
Ou de la nouveauté d’un couteau pour les fruits.

Ce fut l’heure où, parmi les coupes de Venise,
Dans un accoudement satisfait, s’éternise
L’égrènement rêveur des grappes de muscats ;
Alors les beaux distraits qu’être une énigme flatte
Sourirent d’un sourire un peu haut sur cravate
Et tinrent des propos obscurs et délicats.

L’amour était ému, libre, profond, frivole ;
Ceux-ci, faux puérils, jouaient a pigeon-voie ;
Ceux-là disaient des vers ; et quand les premiers feux
Palpitèrent, des cigarettes allumées,
Aux cheveux plus légers que dj blondes fumées
La fumée emmêla de bleuâtres cheveux.

Le paradoxe était aux lèvres des plus sages ;
Les fracs étaient fleuris d’œillets pris aux corsages ;
Et, comme on entendait de lointains violons,
Les femmes ne faisaient que des réponses vagues,
Et machinalement changeaient de doigts leurs bagues,
Avec des rires brefs et des regards très longs.

L’orchestre avait bien soin de n’être pas tzigane ;
Sa valse eut fait valser Urgèle avec Morgane…

Puis, elle se taisait, pour reprendre soudain.
Ce fut une soirée unique de magie ;
Contre tous les parfums d’un boudoir-tabagie
Luttaient tous les parfums d’un nocturne jardin.

Oh ! les rires troublés ! oh ! les beaux bruits de jupes !
Les plaintes, à mi-voix, ironiques, des dupes !
Les mots précis partant des coins esthétisants,
Les mots vagues des coins philosophants, les drôles
Des coins moqueurs, et les blancs haussements d’épaules
Aux madrigaux musqués des dolents bien-disants I

Puis, les frissons frileux dans les robes ouvertes,
Et, le soir fraîchissant, les fichus et les berthes
Jetés vite aux cous nus par les prestes galants ;
Les fuites s’estompant, doubles, sous les grands arbres ;
Les gestes bleus parmi les gestes blancs des marbres ;
Les barques, sur le lac, commençant des tours lents…

Les barques promenant des chants et des lumières…
Enervements heureux et fébrilités chères !
Celui-ci qui, burlesque, éveillant des frons-frons,
Tente un refrain narquois sur une mandoline,
Cet autre proposant d’aller sur la colline…
Et la noble pâleur de tous ces jeunes fronts !

Ce fut une soirée unique de magie.
Le vent malin souffla la dernière bougie
Devant que fût fini notre ultime sorbet.
Parfois, faisant pousser des cris aux robes blanches,
On voyait, incendie indiscret sous les branches,
Une lanterne japonaise qui flambait.

Et nous nous augmentions l’exquis de cette fête
De la sentir frivole, imprudente, inquiète,
Et, délicats devins d’un brutal avenir,
Assurés de bientôt périr, —et quels artistes ! —
Tous nous la savourions, charmés, finement tristes,
Comme on fait ce qui doit et ce qui va finir…

Et ces chants, ces propos, ces clartés et ces femmes,
Et la communion légère de ces âmes,
Et ces plaisirs polis et doux d’honnêtes gens,
— Honnêtes, mais pervers un peu, — ces nonchalances,

Ces voix discrètes, ces musiques, ces silences,
Cette complicité parfaite d’indulgents,

La fraîcheur sous les doigts de ces perles, ces grâces,
Cette confusion d’esprits de toutes races,
Ces minutes, ce parc où l’on était si bien,
.oignaient le charme encor, a tant de charmes rares,
fce tout ce que déjà menacent les barbares,
In tout ce dont bientôt il ne restera rien.

LE SOUVENIR VAGUE

OU

LES PARENTHÈSES

Nous étions, ce soir-là, sous un chêne superbe
(Un chêne qui n’était peut-être qu’un tilleul),
Et j’avais, pour me mettre à vos genoux dans l’herbe,
Laissé mon rocking-chair se balancer tout seul.

Blonde comme on ne l’est que dans les magazines,
Vous imprimiez au vôtre un rythme de canot ;
Un bouvreuil sifflotait dans les branches voisines
(Un bouvreuil qui n’était peut-être qu’un linot).

D’un orchestre lointain arrivait un andante
(Andante qui n’était peut-être qu’un flon-flon),
Et le grand geste vert d’une branche pendante
Semblait, dans l’air du soir, jouer du violon.

Tout le ciel n’était plus qu’une large chamarre,
Et l’on voyait au loin, dans l’or clair d’un étang
(D’un étang qui n’était peut-être qu’une mare),
Des reflets d’arbres bleus descendre en tremblotant.

Et tandis qu’un espoir ouvrait en moi des ailes
(Un espoir qui n’était peut-être qu’un désir),
Votre balancement m’éventait de dentelles
Que mes doigts au passage essayaient de saisir.

Sur le nombre des plis de vos volants de gazes
Je faisais des calculs infinitésimaux,
Et languissants, distraits, nous échangions des phrases
(Des phrases qui n’étaient peut-être que des mots).

Votre chapeau de paille agitait sa guirlande,
Et votre col, d’un point de Gênes merveilleux
(De Gènes qui n’était peut-être que d’Irlande),
Se soulevait parfois jusqu’à, voiler vos yeux.
Noir comme un gros pâté sur la marge d’un texte
Tomba sur votre robe un insecte, et la peur
(Une peur qui n’était peut-être qu’un prétexte)
Vous jeta contre moi. — Cher insecte grimpeur !
Un grêle rameau sec levait sur le ciel pâle,
Ainsi que pour me mettre en garde, un doigt crochu.
Le soir vint. Vous croisiez sur votre gorge un chàle
(Un chàle qui n’était peut-être qu’un fichu).
L’ombre nous fit glisser aux pires confidences,
Et dans votre grand œil, plus tendre et plus hagard,
J’apercevais une âme aux profondes nuances
(Une ùme qui n’était peut-être qu’un regard).

Nous reproduisons ci-dessous, à Litre documentaire, les cinq sonnets d’envoi que M. Edmond Rostand écrivit, en 1894, sur les brochures des Hamanesques adressées par lui à ses interprètes.

Ces pièces ainsi que le Sonnet ê Sarah liemhardt, L’Heure cha rmante et Le Souvenir Vague, nous ont été gracieusement comm uniqués par l’auteur.

SYLVETTE

Menu geste Watteau, sourire ïrianon,
La fraise au col ainsi qu’un joli petit Gille,
Elle court, grimpe, saute, — et ce Saxe fragile
Va se briser, sans doute, à ces voltiges ?… Non.
Ce bibelot gymnaste a Reichenberg pour nom.
Reichenberg ! rire et grâce ! On pouffe lorsque, agile,
Elle arrache du mur le Cassandre pugile ;
On rêve lorsque, lente, elle met son linon.
Et ta voix, que faut-il, Suzanne, que j’en dise ?
Pastille pour la soif, piquante friandise,
Cristallisation rose et verte à la fois,
Tortillon à la poire ou bien à la groseille,
Fraîche vrille de sucre acidulé, ta voix
Est un bonbon anglais qu’on suce avec l’oreille.


PERCINET

Vous avez donc joué malgré vos manigances,
Vos hésitations sans nombre et vos refus !
Et vous fûtes parfait, cher Monsieur, — et tu fus,
O Charle, étourdissant de frivoles fringances.

Vous avez tout traduit : tendresses, arrogances,
Héroïque départ, retour las et confus !
Oh ! ce mauve manteau, si souplement diffus,
Sur ce gris justaucorps bordé de vertes ganses !

Brin de myrte au chapeau, coquilles au collet,
Quand vous vîntes, botté de blanc, princier de galbe,
Ce fut un cri devant ce costume tout albe !

Et l’on disait, — tant vous aviez l’air qu’il fallait :
« Le Bargy, amateur d’estampes anciennes,
Ayant étudié leurs grâces, les fit siennes ! »

STRÀFOREL

Fendu jusqu’au menton, moustachu jusqu’aux yeux,
Botté jusqu’au nombril, ganté jusqu’aux épaules,
Chapeauté jusqu’au nez, emplumé jusqu’aux cieux,
Armé jusques aux dents, fameux jusques aux pôles.

C’est Féraudy, — qui n’a pas besoin de longs rôles !
On entend s’étrangler de rire des messieurs :
Tous les vers semblent beaux, tous les mots semblent drôles.
Et le char de la pièce a de l’huile aux essieux.

Il s’avance ; à son col une topaze — un phare ! —
S’allume ! — et son pourpoint lance un reflet cuprin !
Sa fraise écume sur l’acier du gorgerin !

Il trompette, il clangore, et Sylvette s’effare !
Et cor de cuivre, buccin d’or, clairon d’airain,
De la charge suprême il sonne la fanfare !


BERGAMIN

Est-ce un Greuze qui marche ou bien un Debucourt^
Que ce délicieux, svelte et joli vieil homme,
Rose comme un œillet, ridé comme une pomme,
Et qui, du ton léger d’un vieux marquis, discourt ?

Il grimpe au mur, se meut, sifflote, arrose, court,
Très caricatural, mais toujours gentilhomme !
Joué par vous, Leloir, ce fantoche se nomme
De Bergamin, et non plus Bergamin tout court.

Et que cette perruque est drôlement coquette
Qui mousse sur le front comme en neigeux bandeaux,
Et tombe, en catogan dépoudré, dans le dos !

Et cette inexorable et falote casquette !
Et ce grand gilet jaune aux dessins de rideaux !
— Vous avez mis plus qu’il n’y a dans ma plaquette.

PASQUINOT

Être énorme marchant d’un petit pas baroque ;
Œil rond de moineau fou ; hauts sourcils étonnés ;
Bouche burlesquement de brème, sous un nez
Farouche, comme en bois, et qui doit faire époque ;

Gros souliers piétinants, profonds soupirs de phoque,
Chapeau démesuré, gestes désordonnés,
Linge livrant au vent ses flots amidonnés, —
Tel Pasquinot va, vient, court, s’indigne, suffoque !
Il rugit, secouant d’un air très carnassier
Des cheveux léonins. Et son costume à basques
Est gorge-de-pigeon à grands boutons d’acier.
Et parmi ces gaités de farces bergamasques,
L’ampleur, et le lyrisme, et le noble souci
Du style, et la rondeur… Mon cher Laugier, merci !


A SARAH

En ce temps sans beauté, seule encor tu nous restes
Sachant descendre, pâle, un grand escalier clair,
Ceindre un bandeau, porter un lis, brandir un fer,
Reine de l’Attitude et Princesse des Gestes !

En ce temps sans folie, ardente, tu protestes !
Tu dis des vers. Tu meurs d’amour. Ton vol se perd.
Tu tends des bras de rêve, et puis des bras de chair,
Et quand Phèdre paraît, nous sommes tous incestes.

Avide de souffrir, tu t’ajoutas des cœurs ;
Nous avons vu couler — car ils coulent, tes pleurs ! —
Toutes les larmes de nos âmes sur tes joues.
Mais aussi tu sais bien, Sarah, que quelquefois
Tu sens furtivement se poser, quand tu joues,
Les lèvres de Shakspeare aux bagues de tes doigts.

(Sonnet dit par l’auteur à la Journée
Sarah Bernhardt.)

CHANSON DE JOFFROY RUDEL

C’est chose bien commune
De soupirer pour une
Blonde, châtaine ou brune

Maîtresse,
Lorsque brune, châtaine
Ou blonde, on l’a sans peine…
Moi, j’aime la lointaine

Princesse !

C’est chose bien peu belle
D’être longtemps fidèle,
Lorsqu’on peut baiser d’Elle

La traîne, .’
Lorsque parfois on presse
Une main qui se laisse…
— Moi, j’aime la Princesse

Lointaine.


Car c’est chose suprême
D’aimer sans qu’on vous aime,
D’aimer toujours, quand même,
Sans cesse,

D’une amour incertaine,
Plus noble d’être vaine…
Et j’aime la lointaine
Princesse.

Car c’est chose divine
D’aimer quand on devine,
Rêve, invente, imagine
A peine…

Le seul rêve intéresse,
Vivre sans rêve, qu’est-ce ?
Et j’aime la Princesse
Lointaine !

(La Princesse lointaine.)

BALLADE

DU DUEL DE CYRANO AVEC LE VICOMTE DE VALVERT

Je jette avec grâce mon feutre,
Je fuis lentement l’abandon
Du grand manteau qui me calfeutre,
Et je tire mon espadon ;
Elégant comme Céladon,
Agile comme Scaramouche,
Je vous préviens, cher Mirmidon,
Qu’à la fin de l’envoi, je touche !

(Premiers engagements de fer.)
Vous auriez bien dû rester neutre ;
Où vais-je vous larder, dindon ?…
Dans le flanc, sous votre maheutre ?…
Au cœur, sous votre bleu cordon ?…
— Les coquilles tintent, ding-don !
Ma pointe voltige : une mouche !
Décidément… c’est ou bedon
Qu’à la fin de l’envoi, je touche.

Il me manque une rime en eutre…
Vous rompez, plus blanc qu’amidon ?
C’est pour me fournir le mot pleutre !
— Tac ! je pare la pointe dont
Vous espériez me faire don ; —
J’ouvre la ligne, —je la bouche…
Tiens bien ta broche, Laridon !
A la fin de l’envoi, je touche.

(Il annonce solenuellement :)

ENVOI

Prince, demande è Dieu pardon !
Je quarte du pied, j’escarmouche,
Je coupe, je feinte…

(5e fendant.)
Hé ! là donc !

[Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.)
A la fin de l’envoi, je touche.

[Cyrano de Bergerac.)

RÉPONSE

DE CYRANO AU REPROCHE DE DONQUICHOTTISME
QUE LUI FONT SES AMIS

Et que faudrait-il faire ?…
Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,
Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc
Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce,
Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ?
Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,
Des vers aux financiers ? se changer en bouffon
Dans l’espoir vil de voir, aux lèvres d’un ministre,
Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?
Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d’un crapaud ?
Avoir un ventre usé par la marche ? une peau
Qui plus vite à l’endroit des genoux devient sale ?
Exécuter des tours de souplesse dorsale ?…
Non, merci. D’une main flatter la chèvre au cou

Cependant que, de l’autre, on arrose le chou,
Et, donneur de séné par désir de rhubarbe,
Avoir son encensoir, toujours, dans quelque barbe ?
Non, merci ! Se pousser de giron en giron,
Devenir un petit grand homme dans un rond,
Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,
Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?
Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy
Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !
S’aller faire nommer pape par les conciles
Que dans des cabarets tiennent des imbéciles ?
Non, merci ! Travailler à se construire un nom
Sur un sonnet, au lieu d’en faire d’autres ? Non,
Merci ! Ne découvrir du talent qu’aux mazettes ?
Être terrorisé par de vagues gazettes,
Et se dire sans cesse : « Oh ! pourvu que je sois
Dans les petits papiers du Mercure François ? »
Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,
Préférer faire une visite qu’un poème,
Rédiger des placets, se faire présenter ?
Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais… chanter
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, — ou faire un vers
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste, d’ailleurs, se dire : « Mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! »
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul

(Cyrano de Bergerac.)

ROBERT DE SOUZA

Bibliographie. — Toiuette à Molière, à-propos en vers dit par M11» Jeanue Samary à la Comédio française (1890) ; — Le Rythme poétique, Questions de métrique (Perrin, Paris, 1892) ; — Fumerolles, poésies (Mercure de France, Paris, 1894) ; —Sources vers le Fleuve, poèmes (Mercure de France, Paris, 1897) ; — La Poésie populaire et le Lyrisme sentimental (Mercure de France, Paris, 1898) ; — Modulations sur la Mer et la Nuit, poésies (Ed. Deman, Bruxelles, 1899) ; — Les Graiues d’un jour, poésies (Floury, Paris, 1901) ; —L’Art public [L’Action esthétique] (Floury, Paris, 1901) ; — La Victoire du Silence [Ou nous en sommes], les origiues et l’avenir du Symbolisme et du Vers libre (Floury, Paris, 1907).

M. Robert de Souza a dirigé VAlmanach des Poètes de 1896 à 1898. Il a collaboré à de nombreux quotidiens et périodiques et notamment au Mercure de France et à Vers et Prose,

M. Robert de Souza, né à Paris en 1865, débuta tout jeuue dans la littérature. Il collabora activement au mouvement symboliste, mais avec uue grande indépendance et en se tenant très à l’écart. Il s’est surtout occupé de la technique des nouveaux moyens d’expression revendiqués par les jeunes poètes, s’efforçant de faire du vers libre uue véritable composition rythmique. On lui doit de fort remarquables études sur le Rythme poétique, sur la Poésie populaire et le Lyrisme sentimental, et sur V Art public.

Depuis plusieurs années, M. Robert de Souza associe la poésie à l’art plutôt qu’à la littérature. II mèue une vigoureuse campagne esthétique pour la défense des monuments et des beautés naturelles et a fondé en 1902, avec le poète Jean Lahor (M. le docteur Henry Cazalis), la Société pour la protection des paysages de France, dont il est le secrétaire général.

De 1894 à 1901, M. Robert de Souza a publié : Fumerolles, Sources vers le Fleuve, Modulations sur la Mer et la Nuit et Les Graiues d’un jour. « Sa muse, a dit un critique, va gravement par le monde, sa curiosité recherchant devastes horizons ; elle s’attarde parfois au récit des légendes et des faits glorieux ; elle interroge les terres, les eaux, les nuées et les bois ; elle écoute les voix mystérieuses de l’univers et les appels douloureux des hommes. »

M. Robert de Souza vient de réunir en volume, sous ce titre significatif : Oh nous en sommes, les études qu’il consacra dans l’intéressante revue Vers et Prose aux origines et à l’avenir du Symbolisme et du Vers libre.

AZURINE ET D’OR

Du mural treillage au treillage
Longeant les tuiles roses en bordure,
Et de l’humble crête de la toiture
Aux stalactites mouvantes des feuillages
Monte le jasmin qui s’insinue, monte, et s’enlace
De toits en toits et d’arbre en arbre,
Et de faîte en faîte éthéré,
Monte, s’insinue, et sinue, et s’enlace
Jusque la nuit courbe du ciel,
Où se divisent et se renouent ses branches
A feuiller d’ombre l’immensité céleste de la charmille
Epanouie de parures étoilées
Que piquent, et palpitantes, pointillent
Les fleurs aiguës par myriades blanches !…
Ah ! le jasmin fit pour nous, ce soir, merveille !
D’épaissir la charmille trop claire du ciel
D’une pénombre si suavement exaltée !
Sous les mystères qui haussent la feuillée,
Et qui vers nous par tant d’effluves fourmillent,
L’heure est d’amour et d’azurante reposée !
Et l’enchantez d’une somnolence mi-close
Toute prise des moiteurs chaudes de vos aromes,
O fleurs-étoiles filantes et pleuvantes
Dont les chutes efflorescentes
Traversent d’éclairs cillants la somnolence
Où nos voluptés flottent, mi-closes…
Que vos fleurs de jasmin ajourent la charmille,

Étoiles,
Ainsi, sans plus, et chaque nuit !
Et de votre imperceptible cœur pâle,
Etoiles,
Ainsi chaque nuit
Comme si de vos ténus battements d’ailes
Nous éventiez,
Des ombres bleu-tendre de la nuit
Et de son haleine parfumée !…

(Fumerolles.)

LA MEULE

Depuis l’aube où, travailleuses,
S’unirent en d’incessants couples d’abeilles
Vos mains aux miennes,
S’est dressée,

Haute, la penchante ruche silencieuse :
Notre âme est mûre, érigée.

Gerbes par gerbes que les doigts liants amoncellent
Des quatre points de la plaine de vie,
Elle porte toute la moisson vers le ciel
En une tour ronde comme le monde
Et toute d’or comme le soleil.

Me voici étendu sur la couche de l’ombre
Qu’elle allonge, d’herbe déjà douce reverdie,
Vers le nord,

Et je laisse tourner autour d’elle l’infini…

Les vents ne ruineront point son immobile trésor,
Ni les oiseaux, à lui dérober quelque épi.
Etendu à son ombre je peux enfin fixer l’azur
Et je décourage le sort.

Midi…
Tout nous rassure :
Les bois quittés et leur nuit d’inquiétude
Ne sont plus qu’un nuage bas au loin pesant
Encor aux limites marines des champs ;
Les champs sont aplanis des houles mûrissantes

Reflués en la haute récolte pensante ;
Tout nous rassure, tout nous repose des travaux vains et ru Tout est vide, tout est plus clair.

Les routes blanches ouvrent des sillons stériles de lumière
A travers l’espace moissonné,
Et l’on n’y voit plus s’aveugler
A les suivre on ne sait où
La file des ombres vagabondes
Qui sans savoir comment s’arrêter
Quelque part par le monde
N’importe où !
Couchent tout de leur long dans la pleine lumière
Leur sieste résignée…

Midi.

Des rayons tombent du toit de blé
Sur nous, à travers l’ombre,

En chutes lourdes de leurs têtes scintillantes d’épis
Qui se brisent, et à nos côtés
Tassent une légère litière, —

Chutes sans doute présages des vives pluies d’étoiles
Qui la prochaine nuit pure de conscience mûrie
Glisseront du toit de blé

Sur nous, en éparpillement de gouttes claires
Comme la rosée d’une paix royale.

Mais plus immobile, n’est l’heure.
Le vent du soir se lève

Qui disperse les rayons drus comme des pailles.
Les voix reprennent du labeur ;
Les ombres des routes se lèvent
Secouant leur sommeil de lumière.
Un frissonnant désordre de sonnailles
Annonce l’approche des troupeaux
Qui paissent plus près de leur clos ;
Le berger gourmande l’émoi des chiens ;
Les brebis bêlent ;
Tout s’inquiète encor des travaux,
Avant la nuit, rudes et vains,
Tandis que vont, dolents, les grands bœufs blancs
Déjà, qui sur le retour des choses éternelles
Promènent la herse qui nivelle…

Serait-ce l’heure ?
— Une cloche grave tinte au loin, —
Où les étoiles encore blêmes
S’assemblent sur notre bonheur
En diadème !

Serait-ce l’heure ?

Serait-ce déjà leurs bruissantes descentes
Qui froissent le chaume au-dessus de nous ?…

D’étranges choses tombent sur nous…
Debout, sœur !

Un éclat de bois mort m’a blessé au front,
Notre fime ne nous protège plus de sa moisson ;
Vois, de confuses ombres la pillent,
Sauvages, avec des bras fous
D’hommes et de filles,
Et des bâtons

Qui l’auront, par bottelées, bientôt démolie,
Comme si rien d’elle n’était à nous…
O sœur aimée, viens ! fuyons, fuyons…
La ruche d’or s’écroule dans la nuit !

N’aie point de crainte, ne pleure ;
Tu vois : il n’est pas d’étoiles qui descendent
Couronner d’immobile bonheur ;
Il faut sans doute qu’elles restent là-haut guider
Les reposés du jour vers le soir ruinés
Qui reprennent leur marche dans la nuit.
Ne pleure point : nous n’avons rien perdu
Qu’une paix oisive, présomptueuse.
Notre amour était trop stérile d’avoir cru
Assurer une richesse entière de vie
De la prompte récolte mûrie.
Ne pleure point ; nous n’avons rien perdu :
L’âme neuve qu’on érige, tous, bientôt, la détiennent.
Espère ; unis seulement bien fort aux miennes
Tes petites mains d’abeille travailleuse :
Il nous faut reconstruire notre âme chaque année ;
Le trésor reste en nous des fleurs, des graines,

Inépuisé,
Et nous retrouverons pour des semailles heureuses,
Par-delà les bois et la nuit,
Une aube nouvelle, des sillons, des plaines…

(Sources vers le Fleuve.)

INFINIMENT LE CIEL DÉVERSE…

Infiniment, le ciel déverse ses étoiles dans la mer,
Et les vagues qui sebrisent en une pâie écume de lumière
Les rejettent sans doute, bientôt éteintes, à nos pieds ;
Attends là, que je plonge, avant que la vague n’ait brisé
Contre la nuit des fables le feu d’une des perles stellaires,
Et que toute brasillante, je la rapporte pour ta beauté,
Femme, qui infiniment tends vers les astres ta prière,—
Et qui rêves à ton cou l’étoile des mages et des bergers…

(Modulations sur la Mer et la Nuit.)

DE PLAINES EN PLAINES LOINTAINES..,

De plaines en plaines lointaines,
L’éther, I’éther est de velours ;
L’âme de baume des tilleuls
En un demi-sommeil y mène
Le flottement des heures sereines,
Chaudes et assoupies d’amour.

L’éther, I’éther est de velours,
L’âme est de baume des tilleuls ;
De plaines en plaines lointaines,
Des heures alanguics bercent la terre sereine.

(Les Graines d’un Jour.) Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/41

MAX ELSKAMP

Bibliographie. — Dominical (Buschmann, 1891) ; — Dominical (Lacomblez, Bruxelles, 1892) ; — Salutations dont d’Angéliques (Lacombloz, Bruxelles, 1893) ; — En Symbole vers l’Apostolat (Lacomblez, Bruxelles, 1895) ; — Six Chansons de pauvre homme (Lacomblez, Bruxelles, 1896) ; — La Louange de la Vie (édition du Mercure de France, Paris, 1898) ; — Enluminures (Lacomblez, Bruxelles, 1898) ; — L’Alphabet de Notre-Dame la Vierge (édition du Conservatoire de la Tradition populaire).

Né à Anvers le 5 mai 1862, d’un père flamand et d’une mère française, M. Max Elskamp publia ses premiers vers en 1891. Dès 1893, M. Francis Vielé-Griffin disait de lui dans les Entretiens Politiques et Littéraires : « M. Max Elskamp, par ses Salutations, nous rappelle le vivant Souvenir de Jules Laforgue et encore cette Sagesse de Verlaine : il n’y a pas ici imitation, mais une parenté lointaine peut-être, suffisante en tout cas pour que notre sympathie aille, d’abord, à l’auteur. »

Les quatre volumes que signa M. Elskamp forment un même tout harmonieusement ordonné, « Dominical, c’est la belle prière enseignée par le Christ, c’est le pain demandé, c’est l’existence conduite aux bonnes voies. Salutations dit la reconnaissance envers Celle qui fut tutélaire aux vœux et à l’attente. En Symbole vers l’Apostolat, c’est le Credo, c’est la bonté, la pitié indiquées comme le but à atteindre ici-bas. Et les Six Chansons nous apprennent que le poète l’atteignit, qu’il est entré dans sa Terre promise, qu’il est à présent selon ses vœux. » (albert Arnay.)

« M. Max Elskamp, dit M. do Souza, a touché de plus près qu’aucun, dans son parler et dans ses gestes, le simple. Il nous a rendu la candeur des gens du Nord, leur foi têtue. Leurs rôves bleus ont des lignes courtes, un peu sèches, droites et brusques :

Marie, épandez vos cheveux :
Voici rire les Anges bleus,
Et dans vos bras Jésus qui bouge
Avec ses

pieds et ses mains rouges,
lit puis cucor les Anges blonds
Jouant de tous leurs violons…

« Ce sont pieuses gens qui laissent leurs paroles suivre la pente des litanies. Ce sont primitifs qui martèlent leurs dires en sentences, et la naïveté de leurs yeux marque les choses de cernures égales. » (La Poésie populaire et le Lyrisme sentimental, 1899.)

DE JOIE

II

Et la ville de mes mille âmes

dormez-vous, dormeK-vous ;
il fait dimanche, mes femmes

et ma ville, dormez-vous ?
Et les juifs, honte à mes ruelles,

dormez-vous, dormez-vous ;
— Antiquités et Dentelles —

même les juifs, dormez-vous ?
Et vous, mes doux marchands de cierges,

dormez-vous, donnez-vous ;
aux litanies de lu Vierge

immaculée, dormez-vous ? Clochers, l’on a volé vos heures, }

dormez-vous, dormez-vous ;
Frères Jacques, aux demeures

de quel sommeil dormez-vous ?
Bonnes gens, il fait grand dimanche,
et de gel, et de verglas,
à la ville qu’endimanchent
les drapeaux des consulats.

(Dominical.)

PRÉFACE

Les belles flammes sont descendues,
et voici mon Nouveau Testament
de vie, dans les choses ingénues :

aujourd’hui qu’il faisait grand vent,
au ciel, ont dit des voix d’enfants,
les belles flammes sont descendues,

et va du pied, descends la main,
au long du bâton pèlerin.]

Car c’est fin de rêves à Thélème,
à présent, et qu’une heure a sonné
d’être aux autres avant qu’à soi-même ;

et dans mes villes de bonté,

aujourd’hui, c’est la vérité disant fin de rêves à Thélème,

et va du pied, descends la main,
au long du bâton pèlerin.

Or, revoici mon cœur à la peine
et de nouveau par route et chemin,
pour faire d’âmes corbeilles pleines

à Christ de retour chez les miens,

et dont ici c’est l’entretien ; or, revoici mon cœur à la peine,

et pieds allant, haute la main
au long du bâton pèlerin ;

car des voix ont clamé dans la rue
que des enfants ont vu l’Esprit-Saint
et les belles flammes, chues des nues,

entrer chez moi par le jardin ;

car des voix ont dit dans ma rue : les belles flammes sont descendues,

et va du pied, descends la main,
au long du bâton pèlerin.

(En Symbole vers l’Apottolat.)

POUR L’OREILLE

III

Puis, toujours et plus près encor
de la mer qui s’est faite en or,

après les maisons les prairies
et les derniers arbres en vie,

voici, par leurs noms de baptême,
au bout des fleuves qui les aiment,

les plus douces nefs de mon port
toutes en chœur et bord à bord.

Or, en leur fête, et pour l’ouïe,
je vous salue, Anne-Marie,

qui semblez porter des enfants
dans vos voiles toujours en blanc,

et ce m’est joie comme un cantique
d’enfin vous revoir l’Angélique,
à mâts nus de pommes à la bande
et pourtant revenus d’Islande.
Mais lors, ainsi que Gabrielle,
chantez haut vos voiles nouvelles

et ne pleurez plus, Madeleine,
vos filets perdus à la traîne,

puisqu’à tous il est pardonné,
même au vent, les baisers donnés,

pour qu’en joie autant qu’en caresses,
ce soient tous les flots en liesse

dans le concert où se complaît
haute la mer à chanter Mai.

[En Symbole vers l’Apostolat.)

A PRÉSENT C’EST ENCOR DIMANCHE…

A présent c’est encor Dimanche,
et le soleil, et le matin,
et les oiseaux dans les jardins,
à présent c’est encor Dimanche,

et les enfants en robes blanches,
et les villes dans les lointains,
et, sous les arbres des chemins,
Flandre et la mer entre les branches.


Or, c’est le jour de tous les anges :
Michel avec ses hirondelles
et Gabriel toHit à ses ailes,
or, c’est le jour de tous les anges ;

puis, sur terre, les gens heureux,
les gens de mon pays, tous ceux
allés par un, allés par deux,
rire à la vie aux lointains bleus ;

à présent c’est encor Dimanche
— meuniers dormants à leurs moulins, —
à présent c’est encor Dimanche,
et ma chanson, lors, à sa fin.

(Six Chansons de Pauvre Homme pour célébrer la Semaine de Flandre. Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/47

FRANCIS JAMMES

Bibliographie. — Six Sonnets (1891) ; — Vers, plaquette (1892) ; — Vers, plaquette (1893) ; — Vers, plaquette (1894) ; — Un Jour, poème dialogué (Société du Mercure de France, Paris, 1896) ; — Notes sur des Oasis et sur Alger (Mercure de France, octobre 1896) ; — Un Manifeste littéraire de M. Francis Jammes : Le Jammisme (Mercure de France, mars 1897) ; — La Naissance du Pacte (1897) ; — De l’Angélus de l’Aube à VAngélus du Soir, poésie (Société du Mercure de France, Paris, 1898) ; — Quatorze Prières (Orthez, juillet 1898) ; — Clara d’Ellèbeuse ou l’histoire d’une ancienue jeuue fille (Société du Mercure de France, Paris, 1899) : — La Jeuue Fille nue, poème (Petite collection do l’Ermitage, Paris, 1899) ; — Le Poète et l’Oiseau, poésies (Petite collection de l’Ermitage, Paris, 1899) ; — Conseil à un jeuue poète (Mercure de France, Paris, août 1899) : — Pagos sur Jean-Jacques Rousseau et Madame de Warens aux Charmettes et a Chambéry (Mercure de France, Paris, décembre 1899) ; — Le Deuil des Primevères (Société du Mercure de France, Paris, 1901) ;—Le Triomphe de la Vie (Société du Mercure de France, Paris, 1902) ; — Almaïde d’Etremont, roman (Société du Mercure de France, Paris) ; — Pomme d’Anis, roman (Société du Mercure de France, Paris) ; — Le roman du Lièvre (Société du Mercure de France, Paris) ; — Pensée des Jardins (Société du Mercure de France, Paris, 1906).

M. Francis Jammes a collaboré au Mercure de France, à la Revue Planche, à VAlmanach des poètes (1897 et 1898), à l’Ermitage, au Spectateur Catholique, à la Vogue (nouvelle série, 1899), à Vers et Prose, etc.

M. Francis Jammes est né à Tournay ( Hautes-Pyrénflcs) le 2 défiçinlir,a 18£8. « Son grand-père paternel était docteur en "médecine à la Guadeloupe, où il mourut après avoir été ruiné par les tremblements do terre de la Pointe-à-Pitre. Il s’appelait Jean-Baptiste Jammes. Et sa vie, nous dit son petit-fils, fut grave, tourmentée, ardente et triste. Le père de M. Francis Jammes naquit à la Pointe-à-Pitre. Envoyé en France, à Orthez, chez des tantes, pour faire son édncation, il devint receveur de l’enregistrement. Mort à Bordeaux, il est enterré à Orthez, où M. Francis Jammes, depuis longtemps, habite avec sa mère. Et tout cela, le poète, de fois à autre, l’a évoqué doucement dans son œuvre.

a M. Francis Jammes, pendant quoique temps, fut clerc de notaire dans une étude à Orthez. Rien ne saurait rendre, pour ceux qui l’ignorent, l’atmosphère morose et vieillotte du lieu qu’est une étude ; et seul peut-être M. Francis Jammes pourrait nous donner le tableau fané de ces étroites salles, historiées d’affiches, où il a, lui aussi, passé quelques heures un peu grises. II composait alors ses premiers vers, qu’il enfermait en des petits cahiers non mis dans le commerce et portant ce simple titre .• Vers.

a Tout d’abord, ses vers parurent un peu bizarres, et là-dessus une courte notice bibliographique dans le Mercure de France de décembre 1893 demeure un document très appréciable. Le nom même de leur auteur inquiétait… Mais vingt lignes permettraient mal d’exprimer des paroles suffisantes sur l’œuvre du jeune écrivain qui a rafraîchi de simplicité la poésie française. Nous reproduirons seulement la préface mise par M. Francis Janimes à son livre de vers : De l’Angélus de l’Aube à l’Angélus du Soir (1898)j Lqui est signifîdaTÎVe’ de Fesprit dans lequel sont écrits les poèmes rassemblés sous ce titre. Voici cette préfacer.*

« Mon Dieu, vous m’avez appelé parmi les hommes. Me voici. « Je souffre et j’aime. J’ai parlé avec la voix que vous m’avez « donnée. J’ai écrit avec les mots que vous avez enseignés à ma « mère et à mon père qui me les ont transmis. Je passe sur la ! « route comme un âne chargé dont rient les enfants et qui baisse « la tète. Je m’en irai où vous voudrez, — quand vous voudrez. « — L’Angélus sonne1. »

Dés 1897, M. Henri de Régnier avait dit, à propos de la Naissance du Poete : « M. Jammes est un poète tout à fait unique. Il n’écrit ni vers sonores ou martelés, ni strophes à combinaisons savantes ; il n’est ni naturiste ni symboliste ; son style est un mélange de précision et de gaucherie, l’une naturelle, l’autre voulue. Ce langage a la fois maladroit et exquis est un charme chez lui… — « Il ne parle que des choses les plus simples, les plus quotidiennes, les plus humbles, mais il en parle avec une grâce délicieuse, une émotion « naïve », une exactitude qui les rend visibles et palpables. Il les évoque telles qu’il les a ressenties. » (Mercure de France, mai 1897.)

Quand, en 1901, parut Le Deuil des Primevères, l’auteur avait l’intention de faire suivre ce recueil d’un livre intitulé Poésie, a le dernier conçu et qui marquerait beaucoup mieux son développement ». « J’explique cela, ajoutait-il, parce que certains critiques pourraient croire que je leur fais des concessions dans Le Deuil des Primevères. Il n’en est rien. Ma forme suit ma sen sation, agitée ou calme. Le Deuil des Primevères est d’une forme et d’une pensée calmes, parce que je l’ai surtout conduit dans une solitude où mes souffrances parfois s’apaisèrent. » Sou dernier recueil, enfin, Le Triomphe de la Vie, contient le poème Jean de Noarrieu (1901), dont nous reproduisons un fragment^ et l’œuvre annoncée sous le titre Poésie et que l’auteur a intitulée définitivement Existences (1900), en lui donnant pour épigraphe : « Et c’est ça qui s’appelle la vie. » Ce poème dialogué est, en effet, une peinture réaliste et saisissante de la vie de nos bons villageois. L’élément poétique n’y fait point défaut, l’émotion n’en est jamais absente. Nous en détachons les vers suivants (chapitre vingt et unième), caractéristiques pour l’auteur, sinon pour l’ouvrage :

LE POÈTE (dans une mansarde ou il écrit).

Mon cœur se calme. C’est octobre. Je veux laisser
un instant là l’œuvre a laquelle je travaille.
Je veux me souvenir des octobres passés,
et écouter la pluie tomber sur les platanes.
J’aurai bientôt trente-deux ans. lit, comme Hafiz,
nous dit Kalm, fut soucieux quand il vit blanchir sa barbe,
je sens venir le temps où les frôles jeunes filles
que j’ai aimées inc salueront d’un air plus grave.
L octobre de l’enfance était la route grise
où sonnaient les brebis dans l’odeur du brouillard,
l’école délestée, mais la grande cuisine
où les rouges fagots claquaient au foyer noir.

L’octobre adolescent était l’émotion
d’une verte prairie parsemée d’anémones ;
c’était le long baiser que me laissait l’automne
pour mieux aimer l’hiver dans l’âme des tisons.

Puis l’octobre qui vint fut moins pur et plus vaste :
Ce fut l’apaisement ie ce dont je soull’rais.

Maintenant, que sera cet octobre nouveau ?
Ce sera-l-il les bois où je me réfugie
pour écouter le vide atroce de ma vie,
et pour guetter au loin les files de vanneaux ?
Etendu sur la mousse, ayant mis contre un chêne
mon vieux fusil dont j’aurai rabattu les cbiens,
mon menton dans mes mains, à plat ventre, verrai-je
la résignation dans les yeux de mon chien ?
Cucillerai-jc au bois noir le colchique d’automne ?
Tiendrai-je dans ma main la sarcelle blessée,
et chanterai-je aussi avec les bonnes pommes
la rainette qui crin au rmir dos vieux rosiers ?

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IL VA NEIGER

Il va neiger dans quelques jours. Je me souviens
de l’an dernier. Je me souviens de mes tristesses
au coin du feu. Si l’on m’avait demandé : « Qu’est-ce ? »
J’aurais dit : « Laissez-moi tranquille. Ce n’est rien. »

J’ai bien réfléchi, l’année avant, dans ma chambre,
pendant que la neige lourde tombait dehors.
J’ai réfléchi pour rien. A présent comme alors
je fume une pipe en bois avec un bout d’ambre.

Ma vieille commode en chêne sent toujours bon.
Mais moi j’étais bète parce que ces choses
ne pouvaient pas changer et que c’est une pose
de vouloir chasser les choses que nous savons.

Pourquoi donc pensons-nous et parlons-nous ? C’est drôle ;
Nos larmes et nos baisers, eux, ne parlent pas,
et cependant nous les comprenons, et les pas
d’un ami sont plus doux que de douces paroles.

On a baptisé les étoiles sans penser
qu’elles n’avaient pas besoin de nom, et les nombres
qui prouvent que les belles comètes dans l’ombre
passeront, ne les forceront pas à passer.

Et maintenant même, où sont mes vieilles tristesses
de l’an dernier ? A peine si je m’en souviens.
Je dirais : « Laissez-moi tranquille, ce n’est rien, »
si dans ma chambre on venait me demander : « Qu’est-ce ? »

(De l’Angélus de l’Aube à l’Angélus du Soir.)

ÉLÉGIE PREMIÈRE

A ALBERT SAMAIN

Mon cher Samain, c’est à toi que j’écris encore.
C’est la première fois que j’envoie à la mort
ces lignes que t’apportera, demain, au ciel,

quelque vieux serviteur d’un hameau éternel,
Souris-moi pour que je ne pleure pas. Dis-moi :
« Je ne suis pas si malade que tu le crois. »
Ouvre ma porte encore, ami. Passe mon seuil
et dis-moi en entrant : « Pourquoi es-tu en deuil ? »
Viens encore. C’est Orthez où tu es. Bonheur est la.
Pose donc ton chapeau sur la chaise qui est là.
Tu as soif ? Voici de l’eau de puits bleue et du vin.
Ma mère va descendre et te dire : « Samnin… »
et ma chienne appuyer son museau sur ta main.
Je parle. Tu souris d’un sérieux sourire,
Le temps n’existe pas. Et tu me laisses dire.
Le soir vient. Nous marchons dans la lumière jaune
qui fait les fins du jour ressembler à l’Automne.
Et nous longeons le gave. Une colombe rauque
gémit tout doucement dans un peuplier glauque.
Je bavarde. Tu souris encore. Bonheur se tait.
Voici la route obscure au déclin de l’été,
voici que nous rentrons sur les pauvres pavés,
voici l’ombre à genoux près des belles-de-nuit
qui ornent les seuils noirs où la fumée bleuit.
Ta mort ne change rien. L’ombre que tu aimais,
où tu vivais, où tu souffrais, où tu chantais,
c’est nous qui la quittons et c’est toi qui la gardes.
Ta lumière naquit de cette obscurité
qui nous pousse ù genoux par ces beaux soirs d’Été
où, flairant Dieu qui passe et fait vivre les blés,
sous les liserons noirs aboient les chiens de garde.
Je ne regrette pas ta mort. D’autres mettront
le laurier qui convient aux rides de ton front.
Moi, j’aurais peur de te blesser, te connaissant.
Il ne faut pas cacher aux enfants de seize ans
qui suivront ton cercueil en pleurant sur ta lyre,
la gloire de ceux-là qui meurent le front libre.
Je ne regrette pas ta mort. Ta vie est là.
Comme la voix du vent qui berce les lilas
ne meurt point, mais revient après bien des années
dans les mêmes lilas qu’on avait crus fanés,
tes chants, mon cher Samain, reviendront pour bercer
les enfants que déjà mûrissent nos pensées.

Sur ta tombe, pareil à quelque pôtre antique
dont pleure le troupeau sur la pauvre colline,
je chercherais en vain ce que je peux porter.
Le sel serait mangé par l’agneau des ravines,
et le vin serait bu par ceux qui t’ont pillé.

Je songe à toi. Le jour baisse comme en ce jour
où je te vis dans mon vieux salon de campagne.
Je songe à toi. Je songe aux montagnes natales.
Je songe à ce Versaille où tu me promenas,
où nous disions des vers, tristes et pas à pas.
Je songe à ton ami et je songe à ta mère.
Je songe à ces moutons qui, au bord du lac bleu,
en attendant la mort bêlaient sur leurs clarines.
Je songe à toi. Je songe au vide pur des cieux.
Je songe à l’eau sans fin, à la clarté des feux.
Je songe à la rosée qui brille sur les vignes.
Je songe è toi. Je songe à moi. Je songe à Dieu.

[Le Deuil des Primevères.)

JEAN DE NOARRIEU

Et maintenant les troupeaux revenaient,
fuyant l’ombre mystérieuse des neiges.
On entendait la plaine et la vallée
s’emplir du bourdonnement désolé
des clarines sombres qu’accompagnaient
les piétinements précipités.

Et les enfants qui allaient à l’école,
dans l’aigre vent de la tombée d’automne
voyaient venir sur la route monotone
l’âne au collier de bois et le chien jaune,
les parapluies et les bidons qui sonnent,
et le berger pensif et les moutons.

Sous le troupeau ennuagé du ciel,
il conduisait le troupeau de la terre.
D’un geste large et rond il étendait
son long bâton, comme s’il bénissait

les brebis donneuses de laine et de lait.
Et tout à coup, son chien, il le sifflait.

Et alors, l’être fidèle entre tous,
le chien, aux yeux fixes et pleins d’amour,
celui qui aime l’homme sans détour,
celui qui se nourrirait de cailloux
lorsqu’il a pour maître un mendiant des routes,
le chien, mordait les brebis en déroute.
On le voyait. Il dressait les oreilles.
Puis, immobile et les yeux pleins de braise,
prêt à bondir sur les retardataires,
il surveillait le troupeau de côté.
Et le troupeau passait, passait, passait.
Et sa rumeur divine se perdait.

Et c’est ainsi qu’un jour, vers la Toussaint,
Jean de Noarrieu, assis dans le jardin,
entendit s’ouvrir le portail qui grince,
Et le moutonnement des bruits d’airain.
Et les cris de la Lucie. Et les chiens
dans le ciel gris, avec, debout, Martin.

Et Jean pleura. Et les brebis boiteuses
penchaient la tête, sous le souffle de Dieu,
dans l’acre automne aux rivières brumeuses.
Et Médor flairait Bergère, la queue
au ventre. Et elle grommelait, hargneuse.
Et l’âne étalait ses oreilles creuses.

C’était si beau que, au seuil de la grange,
Jean de Noarrieu s’arrête un instant,
la gorge serrée, et le cœur battant
comme les cloches du troupeau traînassant.
Et la Lucie, joyeuse et rougissante,
Criait : « Martin est là ! ouvrez la grange ! »

L’ombre s’ouvrit. Une à une les bêtes
se pressaient, galopantes, vers les crèches.
Sous leurs cils blancs luisaient leurs yeux dorés.
Et des agneaux nés en route suivaient.
L’un, trop jeune encore pour pouvoir marcher,
Comme une loque, au flanc de l’âne, pendait.

Les poules gloussaient, la tête mobile,
ouvrant leurs yeux ronds de côté, craintives.
L’une sur son dos portait un petit.
Et Jean de Noarrieu voyait la Lucie
trembler de joie près du pâtre immobile
qui regardait au loin vers les collines.

Elle haletait un peu, les joues rouges
comme une grenade ou de la farouche,
levant vers lui ses yeux, son nez, sa bouche.
Ses dents riaient, elle frissonnait toute.
Et elle était comme après une course
quand, le cœur plein d’air trop vif, on étouffe.

Jean de Noarrieu soudain sentit en lui
passer toute la beauté de la vie.
Dans ses cheveux un souffle froid frémit.
Il s’approcha de Martin et sourit,
Il se sentait comme un roi pacifique
régnant enfin sur l’empire conquis.

« Bonjour, Martin ! » L’autre dit : «Bonjour, maître !
Il prit la main calleuse du berger,
Et puis il dit : « Lucie, viens embrasser
celui à qui je veux te marier. »
La douce vie emplissait le verger
où des moineaux, vers l’hiver, pépiaient.
Ainsi fut fait. Et quand, vers le vieux puits,
Jean de Noarrieu se retourna, il vit,
la bouche rouge et riante, une fille.
« Tiens, se dit-il, comme Jeanne a grandi ! »
Et il fixait avec des yeux surpris
Une enfant brune et tendue comme un fruit.

C’était la fille aînée d’un métayer.
Elle portait sa cruche sur la tête,
un sein dressé par l’effort qui haussait
son frais bras courbe è la cruche glacée.
Ses mollets ronds et fermes se touchaient,
et, hardiment, elle lui souriait.

(Le Triomphe de la Vie.)

PIERRE LOUYS

Bibliographie. — Astarté, poèmes (Paris, 1891, épuisé) ; — Les Poésies de Mèlcagre, traduites par Pierre Louys (Art Indépendant, Paris, 1893, épuisé) ; — Lêda, conte, plaquette (Artlndcpendant, Paris, 1893, épuisé) ; — Chrysis, prose, plaquette (Art Indépendant, Paris, 1893, épuisé) ; — Ariane, prose, plaquette (Art Indépendant, Paris, 1894, épuisé) ; — Scènes de la Vie des Courtisanes, de Lucien de Samosate, traduction (Art Indépendant, Paris, 1894, épuisé) ; — La Maison sur le Nil, prose) plaquette (Art Indépendant, Paris, 1894, épuisé) ; — Les Chansons de Bilitis, poèmes en prose (Art Indépendant, Paris, 1894) ; — Aphrodite, roman de mœurs antiques (Société du Mercure de France, Paris, 1896) ; — Pierre de Ronsard : Les Amours de Marie, édition précédée d’une Vie de Marie Dupin, par Pierre Louys (Société du Mercure de France, Paris, 1897) ; — Aphrodite, roman de mœurs antiques, illustrations de Calbet (Borel, Paris, 1896) ; — Les Chansons de Bilitis, roman lyrique, édition ornée d’un portrait de Bilitis en couleurs par Paul-Albert Laurens (Société du Mercure de France, Paris, 1898) ; — Léda, conte orné de six dessins en couleurs de Paul-Albert Laurens (Société du Mercure de France, Paris, 1898) ; — Léda, illustrations de Calbet (Borel, Paris, 1898) ; —Byblis, conte, illustrations de Wagrez (Borel, Paris, 1898) ; — La Femme et le Pantin, roman espagnol, édition ornée d’une reproduction en héliogravure du Pantin de Goya (Société du Mercure de France, Paris, 1898) ; — Une Volupté nouvelle, conte, illustrations de Marold (Borel, Paris, 1899) ; — La Femme et le Pantin, illustrations de Calbet et Dédina (Borel, Paris, 1899) ; — Mimes des Courtisanes, de Lucien, traduction littérale, avec préface (Société du Mercure de France, Paris, 1899) ; — Les Chansons de Bilitis, roman lyrique, illustrations de Notor (Fasquelle, Paris, 1900) ; — Les Aventures du Roi Pausole, roman (Fasquelle, Paris, 1900) ; — Sanguines, contes (Fasquelle, Paris, 1903) ; — Archipel (Fasquelle, Paris, 1906) ; — La Femme et le Pantin, opéra, musique de Puccini, livret par M. Maurice Vaucaire (Opéra-Comique, Paris, 1906).

En Préparation : Un volume de poèmes, sans titre encore.

Des Chansons de Bilitis ont été mises en musique par Mm° Strohl et par MM. Debussy, Gabriel Fabre, Jean Huré, Léon Moreau et Paul de Waïlly.

M. Pierre Louys a collaboré à la Revue d’Aujourd’hui (1890), à la Conque (1891), à la Wallonie (1890, 1891,1892), h Floréal (1892), au Mercure de France (depuis 1894), à la Revue Blanche, au Cerataure, recueil de luxe qu’il fonda avec MM. Henri de Régnier, A.-F. Hérold, Jean de Tinan, Paul Valéry et Henri Albert, d’une collaboration limitée aux seuls fondateurs et qui n’eut que deux tomes (1892), au Journal, à la Revue franco-américaine, à l’Image, à la Vogue (nouvelle série, 1900), à Vers et Prose, etc.

Né à Paris le 10 décembre 1870, M. Pierre Louys, arrîèrepetit-fils du docteur Sabatier, médecin de Napoléon, etjjetitneveu du général Junot, duc d’Abrantès, n’a quitté la capitale que pour faire deux ou trois voyages en Afrique, en Espagne et en Italie. Il se consacra de bonne heure aux lettres, collabora à la Revue d’Aujourd’hui, à la Wallonie, à Floréal, au Mercure de France et fréquenta le salon de José-Maria de Heredia. Il épousa, en 1899,^I"° Louise de Heredia, fille cadette du poète.

M. Pierre Louys a fait une étude approfondie de l’antiquité et de la littérature grecque. II est surtout connu du public par son roman Aphrodite, lequel, publié en 1896 au Mercure de France, obtint un succès considérable et classa d’emblée son auteur parmi les meilleurs écrivains de l’heure présente, et par Les Chansons de Bilitis, délicieux poèmes qu’il donna comme traduits du grec en les attribuant à Bilitis « tant aimée et qui pourtant n’exista jamais »… Il est piquaut de rappeler qu’un savant professeur de faculté, ancien élève de l’Ecole d’Athènes, à qui il avait envoyé son ouvrage, lui répondit qu’il avait, avant lui, lu l’œuvre de Bilitis…

Dans Aphrodite, comme dans Les Chansons de Bilitis, comme dans Sanguines, comme dans tous ses livres, M. Pierre Louys est avant tout un merveilleux poète, et c’est là qu’il faut, peutêtre, chercher le secret d’un succès aussi soudain qu’éclatant.

Tout jeune, en 1891, M. Pierre Louys fonda à Paris une petite revue, La Conque, oii il publia ses premiers vers, et où collaborèrent aussi MM. Henri de Régnier, André Gide et Paul Valéry. Les onze numéros de cette revue furent honorés d’une page inédite tour à tour de Leconte de Lisle, de Paul Verlaine, do Stéphane Mallarmé, de José-Maria de Heredia ; ils formèrent ensuite une plaquette publiée à la Librairie de l’Art Indépendant sous le titre Astartè et qui est aujourd’hui introuvable. Le lecteur nous saura gré d’en avoir extrait quelques pièces. Nous y avons ajouté le sonnet récité par Mounet-Sully à l’inauguration de la statue de Leconte de Lisle et que l’auteur a bien voulu nous communiquer à cet effet.

Les vers de M. Pierre Louys, superbement évocateurs, sont d’un poète harmonieux et subtil, ayant déjà le culte de la Beauté grecque. Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/59

PÉGASE

De ses quatre pieds purs faisant feu sur le sol,
La Bête chimérique et blanche s’éc’artèle,
Et son vierge poitrail qu’homme ni dieu n’attelle
S’éploie en un vivace et mystérieux vol.

Il monte, et la crinière éparse en auréole
Du cheval décroissant fait un astre immortel
Qui resplendit dans l’or du ciel nocturne, tel
Orion scintillant à l’air glacé d’Eole.

Et comme au temps où les esprits libres et beaux
Buvaient au flot sacré jailli sous les sabots
L’illusion des sidérales chevauchées,

Les Poètes en deuil de leurs cultes perdus
Imaginent encor sous leurs mains approchées
L’étalon blanc bondir dans les cieux défendus.

(Aetartc.)

LE BOUCOLIASTE

La flûte qui fléchit sous les doigts allongés,
Docile à s’animer comme la femme aux lèvres,
Vibre, et le clair essaim des trilles encogés
Se mêle aux bêlements bucoliques des chèvres.

Le joueur puéril à ses roseaux légers
Chante en vain : seule, Echo, lointaine et triste, alterne.
Les Muses sont trop loin de la voix des bergers
Qu’une cigale inspire et qu’un vol noir consterne.

Mais l’Ephèbe : « Je suis, ô Phoïbos radieux,
Boucoliaste, et pur pour le culte des dieux.
J’ai l’espoir du laurier que ton geste décerne

« Et je veux, pour gagner ton sourire indulgent,
Consacrer sur l’autel de flouve et de luzerne
Ma flûte pastorale à ta lyre d’argent. »

(Aslarté.)

L’OMBRE

C’est moi ! c’est moi, pauvre âme ! ô trop longtemps pleurée !
Aux sources de l’Oronte ivres d’aube et d’oiseaux,
C’est moi qui sur tes pas abaissais les roseaux,
Et de tes hautes mains prenais l’urne altérée.

Et plus tard, quand Erôs mêla notre destin,
C’est moi qui venais traire au ventre des chamelles
Le lait mince, étiré des tremblantes mamelles,
Dans l’outre obèse et lisse aux flancs couverts de thym.

Me connais-tu ? Devant la clairière interdite,
Je gardais les boucs blancs promis à l’Aphrodite,
Et tressais des iris aux cornes des béliers…

Approche-toi, pauvre âme à jamais solitaire,
Ombre qui viens, fidèle à tes champs familiers,
Revoir l’eau successive et l’immuable terre.

SONNET ADRESSÉ A M. MALLARMÉ

LE JOUR OU IL EUT CINQUANTE ANS

Cinquante heures de nuit préparatoire, ô Maître !
Demain s’éblouiront d’aurore, et nous saurons
A l’ombre magistrale errante sur nos fronts
Qu’on a vu sourdre l’or et la lumière naître.

Eux aussi vont jurer que pas un ne fut traître
Au doigt qui désignait l’aube rouge des troncs.
Le jour croit. Vous verrez tous les mauvais larrons,
Qui fuyaient de vous suivre au désert, reparaître !

Ils donneront à qui méprisa leur troupeau
La gloire qu’ils rêvaient de pourpre sur leur peau
Et les lauriers d’argent piqués aux fers de lance ;

Mais nous n’entendrons pas ces voix soûles de bruit,
Car nous aurons coupé pour le plus pur silence
Sous vos pieds créateurs les roses de la nuit.

17 mars 1892.


POUR LA STÈLE DE LECONTE DE LISLE

Sur ma stèle, au milieu des lauriers et des piques,
Etranger, sur le lit de mon dernier sommeil,
Un ciseleur de pierre a sculpté le soleil,
Et la cigale d’or, et les paons olympiques.

J’ai chanté les héros, les morts, les lieux épiques,
De la sainte Hellas l’impassible réveil,
Et, les yeux éblouis d’un souvenir vermeil,
J’ai dit vos murs de pourpre, ô golfes des Tropiques.

Et c’est là mon tombeau. La paix du sol natal,
Les parfums, la splendeur du songe oriental
N’environneront pas ma dépouille exilée ;

Mais l’austère vivant est le mort glorieux.
J’ai vêtu mes désirs d’une cuirasse ailée,
Et j’ai rendu leur àme et leurs vrais noms aux Dieux !


EMMANUEL SIGNORET

Bibliographie. — Le Livre de l’Amitié (Mirzaël et Myrtil), poèmes en vers et en prose (Vanier, Paris, 1891) ; — Ode à PaulVerlainc (Vanier, Paris, 1892) ; — Daphné, poèmes (Bibliothèque Artistique et Littéraire, Paris, 1894) ; — Vers Dorés (Bibliothèque Artistique et Littéraire, Paris, 1896) ; — La Souffrance des Eaux, première partie, suivie du Premier Livre des Sonnets, de trois Elégies et de cinq poèmes, ouvrage couronne par l’Acadcmie française (Bibliothèque Artistique et Littéraire, Paris, 1899) ; — Vers et Prose (Le Saint-Graal, Puget-Théniers, Cannes, 1899) ; — Le Tombeau de Stéphane Mallarmé, poème (Bibliothèque du S ;iint-Graal, Cannes, 1899) ; — Le Premier Livre des Elégies (Bibliothèque du Saint-Graal, Cannes, 1900).

Emmanuel Signoret a collaboré au Saint-Graal, etc.

Emmanuel Signoret, né à Lançon (BoucheS-du-Rhône) le 14 mars 1872, mort le 20 décembre 1900, passa son enfance au village natal. « Un long séjour à Aix-cn-Provence, où il fit ses études, et de nombreux voyages en Italie (de 1896 à 1899) entretinrent en lui une exaltation qui forme en quelque sorte le caractère de son talent. Il vint à Paris, et, avide de gloire, ambitieux d’amitiés célèbres, se mêla fiévreusement à tous les groupements. Les petites revues l’accueillirent, et il fonda, en janvier 1890, le Saint-Graal, périodique qu’il rédigea seul et où furent recueillies la plupart de ses productions.

« Emmanuel Signoret a publié plusieurs volumes de vers. L’un d’eux, La Souffrance des Eaux, a été remarqué par l’Académie française, qui a couronné son auteur en 1899. » (adolphe Van BeVer, Poetes d’Aujourd’hui.)

Emmanuel Signoret est un lyrique puissant ; il possède la fougue et la splendeur.

L’aile en fureur, l’hiver sur les monts vole et vente,
Du sang glacé des fleurs se paissent les janviers :
Votre pleine verdure étincelle vivante,
Vous oliviers que j’aime, oliviers, oliviers !

Votre être fortuné c’est Pallas qui l’enfante,
Sa mamelle est d’argent, jadis vous y buviez ;
Vos fruits broyés trempaient de flamme et d’épouvante
Les muscles des lutteurs par les dieux enviés.

Les siècles garderont ma voix, et d’âge en âge
Mon front resplendira sous un triple feuillage ;
Car à mes beaux lauriers, à mes myrtes nouveaux,

Vous dont le sang nourrit un peuple ardent de lampes,
Sacrés oliviers d’or, vous joignez vos rameaux
Pour courber la couronne immortelle à mes tempes.


ÉPOUSAILLES

Monseigneur le Printemps en robe épiscopale
D’un violet vivant comme les fleurs d’iris,
Ouvrant à deux battants les hauts portails fleuris
Au son des clairons d’aube, entre en sa cathédrale.

Une tulipe fait sa crosse ; en frais camail
Monseigneur le Printemps sous le dôme bleu marche ;
Au loin plongent les nefs, et sous leur dernière arche
Le soleil arrondit son aveuglant vitrail !

Les orangers tout blancs, fiévreux et nuptiaux,
Ont des frémissements d’orgue ; en la campanule,
Frêle encensoir, l’encens doré du pollen brûle…
Sur les nids psalmodie un chœur sacré d’oiseaux.

Blonde, tu me souris vaguement, tu tressailles !
Nos cœurs royaux l’un pour l’autre ont battu longtemps.
A genoux ! Pour bénir nos blanches épousailles
Entre en son temple ému Monseigneur le Printemps !

(Vers dorés.)

RITE D’AMOUR

Notre-Dame-des-Fleurs se bâtit des chapelles
Aux dômes onduleux de lierres feuillescents ;
La voix des cloches d’or des muguets nous appelle ;
Sur les champs,l’Esprit saint des vieux printemps descend.

Un vol de papillons aux ailes empourprées,
Hiératiquement, palpite sur les fleurs :
Des messes de l’aurore au Salut des vesprées
Ce sont les délicats et purs enfants de chœur.

Quelque prêtre invisible et divin du Mystère
Lève le saint Soleil ainsi qu’un ostensoir :
Sa chasuble d’azur flotte seule sur terre
Et se fleurit de croix d’or et d’astres, le soir.

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PAUL VALÉRY

Bibliographie. — Introduction à la Méthode de Léonard de Vinci, extrait de la Nouvelle Revue du 15 août 1895 (Librairie de la Nouvelle Revue, Paris, 1895).

M. Paul Valéry a collaboré a la Conque (1891), à la Revue Indépendante (1891), aux Entretiens Politiques et Littéraires (1892), à l’Ermitage (1891), à Chimère (1891), à la Syrinx (1892), à la Wallonie (1892), au Centaure, — qu’ il fonda, en 1896, avec MM. Henry de Régnier, Pierre Louys, André Gide, Jean de Tinan, A.-Ferdinand Hérold et Henri Albert, — à la Nouvelle Revue (18»5), à The New Review, de Londres (1897), à la Coupe (1895), et au Mercure de France (depuis 1897), à Vers et Prose, etc. Et on lui doit, comme écrits en prose et qui n’ont pas encore été réunis en volume : Paradoxe sur l’architecte (Ermitage, mars 1891), Purs Drames [Entretiens Politiques et Littéraires, mars 1892), La Soirée avec M, Teste [Le Centaure, volume II, 1896), La Conquête allemande, essai sur l’expansion germanique (paru en français dans The New Review, janvier 1897), Durtal, étude sur les trois derniers romans de M. J.-K. Huysmans [Mercure de France, mars 1898), Les Méthodes [Mercure de France).

M. Paul-Ambroise Valéry, né à Cette (Hérault) le 30 octobre 1871, n’a guère écrit jusqu’ici que pour ses amis et dans des revues fermées comme La Conque, de M. Pierre Louys, et Le Centaure, dont il fut l’un des fondateurs. « Quant à mes poèmes, nous écrit M. Paul Valéry, je n’en préfère aucun. Ils m’ont plu également avant de les faire, déplu à la fin ; ~ maintenant je les ai oubliés. »

Depuis 18à5, M. Valéry a peu écrit. « C’est à peine si, de temps à autre, dans le Mercure de France, on voit son nom au bas d’études dont le titre : Méthodes, est significatif des abstractions et des spéculations mathématiques où s’est jeté son esprit. M. Paul Valéry, en effet, s’adonne depuis quelques années à des recherches extra-littéraires et qu’il est malaisé de définir, car elles semblent se fonder sur une confusion préméditée des méthodes des sciences exactes et des instincts artistiques. Mais ces recherches n’ont encore fait l’objet d’aucune publication de la part de leur auteur, et seules les Méthodes données au Mer» cure de France par M. Valéry demeurent pour renseigner sur ses intentions d’écrivain. » (paul Liîautaud.)

« M. Valéry, dit M. Paul Souehon, est le représentant d’un art d’exception, d’une poésie restreinte à une élite et à l’expression de beautés mystérieuses… Il est le joaillier des princes. Sa poésie restera comme un beau danger, attirant et souvent fatal, a

LA FILEUSE

Lilia… neque nent.

Assise la fileuse au bleu de la croisée
Où le jardin mélodieux se dodeline.
Le rouet ancien qui ronfle l’a grisée.

Lasse, ayant bu l’azur, de filer la câline
Chevelure, u ses doigts si faibles évasive,
Elle songe, et sa tête petite s’incline…

Un arbuste et l’air pur font une source vive
Qui, suspendue au jour, délicieuse arrose
De ses pertes de fleur le jardin de l’oisive.

Une tige où le vent vagabond se repose
Courbe le salut vain de sa grûce étoilée
Dédiant magnifique, au vieux rouet, sa rose.

Mais la dormeuse file une laine isolée,
Mystérieusement l’ombre frôle se tresse
Au fil de ses doigts longs et qui dorment, filée.

, Le songe se dévide avec une paresse
Angélique, et sans cesse, au fuseau doux, crédule
La chevelure ondule au gré de la caresse…

Tu es morte naïve au bord du crépuscule,
Fileuse de feuillage et de lumière ceinte.
Tout le ciel vert se meurt. Le dernier arbre brûle
Ta sœur, la grande rose où sourit une sainte,
Parfume ton front vague au vent de son haleine
Innocente, et tu crois languir. Tu es éteinte

Au bleu de la croisée où tu filais la laine.


NARCISSE PARLE

Narcissa, placandis manibus.

O frères, tristes lys, je languis de beauté
Pour m’être désiré dans votre nudité,
Et vers vous, Nymphes ! nymphes, nymphes des fontaines,
Je viens au pur silence offrir mes larmes vaines,
Car les hymnes du soleil s’en vont !…
C’est le soir.
J’entends les herbes d’or grandir dans l’ombre sainte,
Et la lune perfide élève son miroir
Si la fontaine nue est par la nuit éteinte.
Ainsi, dans ces roseaux harmonieux, jeté
Je languis, ô saphir, par ma triste beauté,
Saphir antique et fontaine magicienne
Où j’oubliai le rire de l’heure ancienne.
Que je déplore ton éclat fatal et pur,
Source funeste à mes larmes prédestinée
Où puisèrent mes yeux, dans un mortel azur,
Mon image de fleurs humides couronnée.
Hélas ! l’image est douce et les pleurs éternels !
A. travers ces bois bleus et ces lys fraternels
Une lumière ondule encor, seule améthyste, ,
Assez pour deviner ici le Fiancé
Dans mon miroir dont m’attire la lueur triste, .,, ,J
Pâle améthyste, ô miroir d’un songe insensé !
Voici dans l’eau ma chair de lune et de rosée
Qu’élève la fontaine ironique et rusée ;
Voici mes bras d’argent dont les gestes sont purs.
Mes lentes mains dans l’or adorable se lassent
D’appeler ce captif que les feuilles enlacent,
Et je lance aux échos les noms des dieux obscurs !

Adieu ! reflet perdu sur l’onde calme et close,
Narcisse, l’heure ultime est un tendre parfum
Au cœur suave. Effeuille aux mânes du défunt
Sur ce vide tombeau la funérale rose.

Sois, ma lèvre, la rose effeuillant son baiser
Pour que le spectre dorme en son rêve apaisé.

Car la Nuitparle a demi-voix, seule et lointaine
Aux calices pleins d’ombre pale et si légers ;
Mais la lune s’amuse aux myrtes allongés.

Je t’adore, sous ces myrtes, ô l’incertaine !
Chair pour la solitude éclose tristement
Qui se mire dans le miroir au bois dormant,
O chair d’adolescent et de princesse douce !
L’heure menteuse est molle au rêve sur la mousse
Et le délice sombre enfle ce bois profond.
Adieu ! Narcisse, ou meurs ! Voici le crépuscule.
La flûte sur l’azur enseveli module
Des regrets de troupeaux sonores qui s’en vont.

Sur la lèvre de gemme, en l’eau morte, o pieuse
Beauté pareille au soir, beauté silencieuse,
Tiens ce boiser nocturne et tendrement fatal,
Caresse, dont l’espoir altère ce cristal !

Emporte-le dans l’ombre, ô ma chair exilée,
Et toi, verse pour la lune, flûte isolée,
Verse des pleurs lointains en des urnes d’argent.

A notre demande, M. Paul Valéry a bien voulu s’expliquer, lui et son art, devant nos lecteurs. Nous reproduisons ici une page caractéristique qu’il nous a communiquée à cet effet. Elle constitue un curieux document littéraire :

L’AMATEUR DE POÈMES

Si je regarde tout à coup ma véritable pensée, je ne me console pas de devoir subir cette parole intérieure sans personne et sans origine ; ces figures éphémères ; et cette infinité d’entreprises interrompues par leur propre facilité, qui se transforment l’une dans l’autre, sans que rien ne change avec elles. Incohérente sans le paraître, nulle instantanément comme elle est spontanée, la pensée, par sa nature, manque de style.

Mais je n’ai pas tous les jours la puissance de proposer à mon attention quelques êtres nécessaires, ni de feindre les obstacles spirituels qui formeraient une apparence de commencement, de plénitude et de fin, au lieu de mon insupportable fuite.

Un poème est une durée, pendant laquelle, lecteur, je respire suivant une loi qui fut préparée. Je donne mon souffle et les machines de ma voix ; ou seulement leur pouvoir, qui se concilie avec le silence.

Je m’abandonne à l’adorable allure : lire, vivre où mènent les mots… Leur apparition est écrite. Leur sonorité fut écoutée. Leur ébranlement se compose d’après une méditation anterieure, et ils se précipiteront, en groupes magnifiques, dans la résonance. Même mes étonnements sont assurés : ils sont cachés d’avance et font partie du nombre.

Mu par l’écriture fatale, et si le mètre toujours futur enchaîne sans retour ma mémoire, je ressens chaque parole dans toute sa force, pour l’avoir indéfiniment attendue. Cette mesure qui me transporte et que je colore, me garde du vrai et du faux. Ni le doute ne me divise, ni la raison ne me travaille. Nul hasard, — mais une chance extraordinaire se continue. Je trouve sans effort le langage de ce bonheur ; et je pense, par artifice, une pensée toute certaine, merveilleusement prévoyante, —aux lacuues calculées, sans ténèbres involontaires, dont le mouvement me commande et la quantité me comble ; une pensée singulièrement achevée.

PAUL VALÉRY. Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/72

DANIEL DE VENANCOURT

Bibliographie. — Les Adolescents, poésies, avec uue préface de M. Robert de la Villehervé iLéon Vanier, Paris, 1891) ; — A travers le Havre, en collaboration avec Charles Le Goffic, texte accompagnant des eaux-fortes de Gaston Prunier (Lemâle et O, Le Havre, 1892) ; — Le Devoir suprême, poésies (Alphonse Lemerre, Paris, 1895).

En Préparation : un volume de vers.

M. Daniel de Venancourt a collaboré à divers quotidiens et périodiques. Il a fondé les revues littéraires : La Croisade et Le Penseur.

M. Léon-Marie-Daniel Cornette de Venancourt est né au Havre, le 18 mai 1873. « Par sa mère il est Normand ; par son père, il appartient à uue famille picarde établie en Martinique au xvii* siècle. Sous le pseudonyme de Laurent des Aulnes, il a publié des vers dès sa prime jeunesse… C’est à seize et dixsept ans qu’il composa Les Adolescents, livre unique dans son genre, et qui sut mériter les suffrages de critiques autorisés, Anatole France, Charles Le Goffic, Edmond Harancourt, Charles Maurras, Adolphe Brisson, Georges Montorgueil, François de Nion, Philippe Gille, etc. « Il fallait, a dit M. Le Goffic, cette i rencontre merveilleuse d’un enfant qui sût exprimer ses sen« sations avec l’art d’un homme fait. * En 1895, paraissait un nouveau recueil, Le Devoir suprême, œuvre non plus de sentiment, mais de pensée, et dont le snccès ne fut pas moindre. Entre temps, Daniel de Venancourt avait fondé au Havre un périodique littéraire, la Croisade… Fixé maintenant à Paris, il prépare plusieurs ouvrages, et entre autres un troisième livre de poésies, qui doit paraître prochainement. Depuis 1901, il publie, en qualité de secrétaire général, l’excellente revue Le Penseur*. «

Les vers de M. Daniel de Venancourt sont souples et gracienx. Ils exhalent un doux parfum de juvénile tendresse, de candeur et de sincérité.

1. M.-C. Poinsot et Ch.-th. Féret, Anthologie des Poètes normands contemporains.

TELLE UNE ÉGLISE PRÊTE A RECEVOIR SON DIEU…

Telle une église prête à recevoir son Dieu,
Une église attendrie et tout illuminée,
Où d’invisibles mains, durant la matinée,
Semèrent des fleurs d’or, tendirent du drap bleu,

Après les désespoirs de la seizième année,
Notre cœur ignoré, qui soupirait son vœu,
Sent renaître plus belle, au souffle d’un aveu,
Cette rose d’antan que nous disions fanée.

Telle une bonne église ouverte dans la nuit
Pour le pèlerin pale auquel un rêve nuit,
Mais que ranimera l’azur d’un autre rêve :

Plein de clartés, de voix, de parfums, notre cœur
Est le temple vivant de l’Idole aux yeux d’Eve
Dont nos désirs nouveaux sont les enfants de chœur.

(Les Adolescents.)

PAROLES DE L’AMANTE

J’avais peur de ta voix comme de ton silence,
Et pourtant, cet aveu, je le devinais bien.
Mon cœur, toujours dans l’ombre, était si près du tien ;
Je lisais tant d’espoir et tant de vigilance
Au fond de tes grands yeux qui ne me cachent rien !

Mais tu sais la détresse où mon âme est perdue.
J’avais peur de mourir avant la fin du jour,
Et je ne voyais pas s’allumer tour à tour,
Comme une joie éparse à travers l’étendue,
Les feux mystérieux des étoiles d’amour.

Ah ! je sens maintenant que je ne dois pas vivre !
Le mal dont j’ai la crainte est déjà dans mon cœur.
C’est le même tourment, c’est la même langueur,
Si lourds que ta parole h peine me délivre,
Qui m’exilent du rêve où tu marches vainqueur !


Tout mon être s’affole, et je ne pourrais dire
Combien j’ai tressailli quand tu m’as pris la main.
Ne nous arrêtons pas au détour du chemin !
Ton regard m’a donné la force de sourire,
Mais j’ai peur que mes pas ne faiblissent demain.

(Le Devoir suprême.)

LES YEUX DE L’IDÉAL

Ouvre-les bien, ces yeux qui sont toute la vie,
Simplesse, amour paisible et discrète bonté !
Qu’ils pénètrent mon cœur de leur félicité,
Qu’ils me fassent une âme à jamais assouvie !

— Ouvre-les bien, ces yeux qui sont toute la vie,
Ces yeux de la jeunesse et de l’éternité !

Ouvre-les bien, ces yeux qui sont tout le mystère,
Beauté, noble sagesse et tendre passion !
Dans le champ du matin si je creuse un sillon,
Puissent-ils féconder mon labeur solitaire !

— Ouvre-les bien, ces yeux qui sont tout le mystère, Ces yeux où resplendit la révélation !

Ouvre-les bien, ces yeux qui s’éloignaient du monde,
Ne laissant qu’un mirage au pays déserté !
Trop longtemps vers la mort les cygnes ont chanté :
Que l’Idéal surgisse à la clarté profonde !
Ouvre-les bien, ces yeux qui s’éloignaient du monde ;
Ouvre-les sur le jour et sur l’humanité !

(Le Devoir suprême.)

MAX WALLER

Bibliographie. — La Flûte à Siebel (Lacorablez, Bruxelles, 1891).

Max Waller a collaboré à divers journaux et revues. Il a fondé Le Type et La Jeune Belgique.

Max Waller (Maurice Warlomont) naquit à Bruxelles le 23 février 1860. Il fit ses études à l’Université de Louvain et fonda, avec quelques amis, le journal Le Type, feuille batailleuse, qui fut bientôt supprimée par les autorités académiques. Quelque temps après, le poète fonda La Jeune Belgique, revue symboliste, qui exerça une grande influence sur les lettres belges d’expression française et qu’il dirigea jusqu’à sa mort (6 mars 1889) *.

Max Waller a écrit des vers ironiques pleins d’une sensibilité délicieuse et toute moderne, « des vers qui font semblant de rire, et sanglotent, très doucement ».

VIEUX ÉVENTAILS

J’aime les éventails fanés
Dont le lointain passé chagrine :
Dans le tombeau de leur vitrine
Ils dorment, les abandonnés !
D’où viennent-ils ? Quelles mains blanches
Les ont balancés, autrefois,
Dans les tête-à-tête du bois
Où le soleil dorait les branches ?
Quels sont les doigts très effilés
Qui les ouvraient, dites, grand’mères ?
De quelles amours éphémères
Ont-ils vu les chers défilés ?

1. Après la mort de Max Waller, la direclion de La Jeune Belgique passa à MM. Valère Gillo, Iwan Gilkin et Albert Giraud.

Combien de tendres confidences
Ont-ils entendu, — doux secrets I
Les vieux éventails sont discrets
Au souvenir des contredanses,
Où doucement, très doucement,
Avec quelque nuance exquise
Le marquis disait en… mimant :
« Ne veux-tu pas être marquise ? »

(La Flûte à Siebel.)

ÉVENTAILS EXOTIQUES

Gais éventails enjoliés
Par de fines mains aux doigts roses,
Que l’on fixe entre un tas de choses
Aux tentures des ateliers ;
Où l’on voit des lunes laiteuses
Sur les montagnes lazuli,
Avec un horizon pâli,
Tout constellé de nébuleuses ;
Éventails chimériques qui
Donnent la vague nostalgie
D’entendre une voix de vigie
Vous signaler Nangasaki !
Eventails en papier qu’on donne
Pour quelques sous, soyez bénis,
Vous la gaîté de tous les nids
Où le jeune amour s’emprisonne ;
Qui jetez aux murs des gaités
D’orient qui s’emparadise,
Votre art primitif réalise
Les plus caressantes clartés ;
Et vous êtes, dans notre vie,
L’image, à nos sens avivés,
De la tendresse inassouvie
Et des chers paradis rêvés.

(La Flûte à Siebel.) Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/78

AUGUSTE GAUD

Bibliographie. — Caboche-de-Fer (Savine, Paris, 1891) ; — Les Chansons d’un Rustre, poésies (1892) ; — Au Pays Natal, idylles et poèmes (1893) ; — Rimes à ma Payse, sonnets (1895) ; — Ma Grand’Mere Toinon, souvenirs d’un paysan, avec une préface d’André Theuriet (1896) ; — L’Ame des Champs, poésies, avec une préface de Gaston Deschamps (1901) ; — La Chanson des Blouses Bleues, poésies (1904) ; — La Terre de chez nous, poèmes et bucoliques (1905). Ces quatre derniers ouvrages ont été édités par Alphonse Lemerre.

M. Auguste Gaud a collaboré à de nombreux journaux et revues ; il a publié dans la Petite Gironde de Bordeaux de remarquables études littéraires.

M. Auguste Gaud, officier de l’Instruction publique, lauréat de la Société nationale d’encouragement au bien, né à Chef-Boutonne (Deux-Sèvres) le 26 avril 1857, exerce actuellement les fonctions de juge de paix à Chaumont-en-Vexin (Oise). Travailleur infatigable, aimant passionnément la poésie populaire, il a donné de nombreuses conférences à Paris, à Tours, à Poitiers, à Niort, sur les chansons populaires et les vieux noéls ; il a, de plus, fondé en 1897,dans sa ville natale, un théâtre en plein air où il a fait interpréter, par des amateurs paysans, des pièces en patois poitevin, d’une franche saveur de terroir et qui ont obtenu un très grand succès.

MM. Gaston Deschamps dans le Temps, André Theuriet dans le Journal, Charles Le GofQc dans la Revue Universelle, Georges Artus dans la Vérité Française, Léon Bigot dans lo Voltaire, ont consacré aux œuvres rustiques de M. Auguste Gaud de très élogieux articles. Le grand poète de Mireille, Frédéric Mistral, lui écrivait naguère : « Vous êtes des très rares qui connaissent, qui respectent et aiment le paysan, et le dépeignent en frères et en fils de la terre comme lui. J’applaudis à vos chants naturels et savoureux et à votre apostolat absolument félibréen. » Et le regretté Maurice Rollinat lui adressait les lignes suivantes : « Mes sincères félicitations pour vos jolis vers émus, chantants et colorés, évoquant si juste, fleurant si bon, si frais, la vraie Nature campagnarde… »

« Ce n’est point, nous écrit M. Auguste Gaud, pour les snobs et les raffinés qui ne fréquentent que les cénacles parisiens, ni pour ceux qui s’obstinent h ne considérer la poésie que comme une fleur aristocratique, à l’éclat éphémère et morbide, et ne pouvant éclore que sur le fumier des décadences, que je me suis décidé à publier mes poèmes rustiques où j’ai mis tout mon ardent amour pour la Terre natale, et où l’on retrouvera comme un écho des refrains qui bercèrent mon enfance.

a Issu de souche paysanne, c’est à l’orée des champs et des bois, où vibre, mâle et sonore, la voix des patres et des laboureurs dans la solitude des brandes poitevines fleuries de genêts et d’ajoncs, au milieu des gras pâturages où gambadent les mules et les pouliches ; sous les peupliers frissonnants, au bor i des mares glauques et des sources fraîches, que j’ai composé ces vers, tout imprégnés de la salubre odeur des labours et des moissons et de l’agreste parfum des herbes sauvages.

« Et c’est au clair soleil de chez nous, dans la mer bruissante des épis, à côté des vaillants moissonneurs courbés sur les sillons ; à travers la plaine où sous les bises cinglantes de l’automne je marchais derrière les bœufs roux, ou pendant les longues veillées d’hiver, en écoutant devant l’âtre les vieilles fileuses de quenouille, recroquevillées par l’âge, que j’ai recueilli ces naïves mélopées campagnardes.

« Je garde l’espoir que mes frères et mes sœurs de la glèbe n’accueilleront pas avec indifférence cette timide chanson d’un humble grelet du pays mellois , qui s’est efforcé de traduire leurs joies, leurs amours et leurs tristesses, dans une langue aussi simple que leur âme ingénue et limpide comme le cristal des fontaines que l’on voit jaillir au pied des chênes.

« Je me suis d’ailleurs inspiré de cette profonde pensée de l’un de nos plus grands poètes, Lamartine :

« C’est par le cœur qu’il faut élever le peuple au goût et à la « culture des lettres. L’évangile du sentiment est comme l’évan« gile de la sainteté. Il doit être prêché aux simples et dans un « langage aussi simple que le cœur d’un enfant. » Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/81

VIEILLE RONDE PAYSANNE

A Maurice Bouchor.

Loin de la ferme et du hameau,
Sur l’herbette, au pied d’un ormeau,
Jeanneton garde son troupeau.

Sur les blancs aubépins déjà sifflent les merles.
Avec les valets de labour,
Elle est partie au point du jour,

Car son cœur est féru d’amour.
Sur la mousse des bois l’aube a semé ses perles.

Son doux regard s’est obscurci,
Jacquet Michaux est loin d’ici,
Et c’est là son plus grand souci.

Au bord d’un étang bleu coasse la grenouille.
Jacquet Michaux, mon bel amant,
Reviens, reviens du régiment
Et sois fidèle à ton serment !

Sa main tremble en tirant le fil de sa quenouille.

Va, ne me laisse pas languir ;
Si tu ne dois plus revenir,
Jeanneton n’a plus qu’à mourir !

La chanson des grillons vibre au loin dans la plaine.

Mon Jacquet, c’est toi que j’attends,
Depuis bientôt quatre printemps
J’ai chassé mes autres galants.
Dans le sentier fleuri s’avance un capitaine,

Oh ! le beau gars aux cheveux blonds !
Il porte l’habit des dragons,
Sur sa manche il a trois galons.
Ton’fuseau, Jeanneton, est tombé sur la mousse.
« Bonjour, mon joli cavaliex.
Je suis la fille du fermier,
Qui sanglote dans le sentier ! »

Le cavalier répond d’une voix lente et douce :
« Ne me cache pas ton émoi.
Je ne suis pas le fils du roi,
Et je veux causer avec toi ! »
Le rossignol chantait sur la plus haute branche.
Bergère, pourquoi pleures-tu ?
Ton courage est-il abattu ?
N’as-tu pas gardé ta vertu ? Jacquet Michaux n’a point trois galons sur sa manche…

« Ma vertu garde son renom,
Et mon cœur est pour un dragon ;
Jacquet Michaux, tel est son nom ! »
Tu ne porteras pas encor ta robe blanche !
« Jacquet Michaux, le laboureur,
A suivi le grand empereur,
Puis il est mort au champ d’honneur. » Au sommet de l’ormeau roucoule une colombe.
« Capitaine, si mon amant
Est mort dans votre régiment,

Je veux entrer dans un couvent. »
Adieu, j’emporterai mon amour dans la tombe !
Jeanneton, garde tes cheveux,
Tu reverras ton amoureux
Qui séchera tes jolis yeux ! Bergerette, ma mie, ajuste ta cornette !
Jeanneton au cœur ingénu,
Ton Jacquet n’est pas revenu
Un pied chaussé, puis l’autre nu,

Et tu ne l’as pas reconnu !
Rassemble tes brebis et prends ta quenouillette !

LA TRISTESSE DES BŒUFS

A l’heure où l’Angélus tinte au clocher du bourg,
Dans la rose clarté de l’aube qui se lève,
Accouplés sous le joug, les grands bœufs de labour
Sont partis vers la plaine en ruminant leur rêve.


Ils ont quitté l’étable où, blottis dans un coin,
Ils reposaient la nuit sur la litière fraîche,
Remâchant, l’œil mi-clos, la paille, le sainfoin
Et le trèfle odorant qui parfumait leur crèche.

Une écume visqueuse argente leurs naseaux,
Et ce n’est pas le froid, mais les hommes qu’ils craignent ;
Car ceux-ci sont pour eux de féroces bourreaux
Trouant leurs flancs velus de piqûres qui saignent.

Renâclant sous l’effort, à travers les guérets,
Où la ronce s’agrippe à leurs jambes cagneuses,
Ils marchent d’un pas lourd, le cœur plein de regrets,
Dans la morne torpeur des campagnes brumeuses.

Et, tout le long du jour, fourbus, exténués,
Et le corps grelottant sous la cinglante averse,
Sur les sillons gluants de roches obstrués
Ils traînent sans broncher la charrue ou la herse.
Maintenant le vent frais caresse les buissons,
Tandis qu’au firmament s’éteignent les étoiles,
Et sur la glèbe grise où courent des frissons
Le nocturne brouillard laisse traîner ses voiles.
A l’horizon lointain, derrière le coteau,
Le soleil apparaît avec sa face pâle,
Et se cache frileux, sous un épais rideau
De nuages teintés de turquoise et d’opale.
Tout s’éveille autour d’eux ; sur un saule ébranché
Une mésange bleue a salué l’aurore,
Et voici le bouvier, sur l’araire penché,
Qui leur chante un refrain langoureux et sonore.
Sa rustique chanson évoque le printemps
Et les sources d’argent gazouillant sous les mousses,
Les aulnes inclinés sur le bord des étangs
Et baignant dans les eaux leurs verdoyantes pousses.
Et les grands bœufs pensifs tressaillent à sa voix,
Ralentissant encor leur indolente allure,
Comme s’ils entendaient monter du fond des bois
Le doux chuchotement des nids sous la ramure.
Il leur semble revoir les vallons et les prés,
Et les seigles menus aux frissonnantes houles ;

La treille festonnant de ses pampres dorés
La blanche métairie où l’on vit loin des foules.

Mais quand le chant s’éteint aux lèvres du bouvier,
La tristesse envahit l’âme des bonnes botes,
Qui s’arrêtent soudain au milieu du sentier,
Cependant que le joug est plus lourd à leurs tètes.

"Or, serrant l’aiguillon dans son robuste poing,
Le bouvier crie : « Allons, Rougeaud ! Brichet ! En route !
Hâtons-nous, mes mignons, voici le jourqui point ! »
Et les pleurs de la nuit s’épanchent goutte à goutte !

Et, comme s’ils songeaient vraiment a s’insurger,
Promenant autour d’eux leurs regards nostalgiques,
Les grands bœufs restent là, farouches, sans bouger,
Et lancent vers le ciel des beuglements tragiques.

Mais bientôt on les voit repartir, le front bas,
Une fauve lueur éclairant leurs yeux mornes,
Car ils révent toujours aux folâtres ébats
Des oiseaux qui venaient se poser sur leurs cornes.


PAUL GÉRARDY

Bibliographie. — Chansons naïves (Gnusé, Liège, 1892) ; — Pages de joie (Floréal, Liège, 1893) ; — A la gloire de Bœcklin (Gnusé, Liège, 1896) ; — Les Itoscaux, poèmes [Mercure de France, Paris, 1898) ; — Les Carnets du Roi, pamphlet (Genonceaux, Paris, 1903) ; — Le Chinois tel qu’on le parte, pamphlet (Genonceaux, Paris, 1903) ; — Etude sur James Ensor (1903) ; — S. M. Patacake, Empereur d’Occitanie, roman satirique (1904).

M. Paul Gérardy a dirigé, à Liège, la revue Floréal. Il a collaboré à diverses revues françaises et à la revue allemande Blaetter fur die Kunst.

M. Paul Gérardy est né le 15 février 1870 à Saint-Vith (Wallonie prussienne). Il a successivement habité Liège, Bruxelles, Munich (Bavière) et Paris. Il habite actuellement Ostende.

En 1898, M. Gérardy a réuni sous le joli titre de Roseaux les poèmes qu’il composa de 1892 à 1894. Ce recueil du jeune poète, dont la pensée française se teinte légèrement de germanisme, contient « des mélodies douces et harmonieuses où l’influence de Verlaine n’empêche point une personnelle sensibilité, un tact frileux, quelque hésitation devant la vie, et beaucoup d’art. Les vers de M. Gérardy, délicieusement ingénus, pleius de musique, nimbent des sentiments simples d’une langue naïve, d’une authentique naïveté… M. Gérardy est imprégné dela mélancolie demi-souriante des ciels mouillés du pays wallon. » (camille Mauclair.)

MON LIED

Le lied que mon âme chantonne,
Mon lied peureux qui pleure un peu,
Est germanique et triste un peu,
Le lied que mon âme chantonne.

Oh ! c’est un lied bien monotone,
Pleurant toujours les mêmes pleurs,
Chantant toujours les mêmes fleurs,
Le lied que mon àme chantonne.

Le lied est vieux et monotone,
Et long et long — et vain, hélas !
Et jamais il ne finira,
Le lied que mon ùmc chantonne !

(Roseaux.)

ELLE

Celle que j’aimerai, l’ange de mon doux rêve,
Aura de grands yeux bleus sous ses boucles d’enfant ;
Le cœur bien chaste et doux comme un ange le rêve,
Un vague teint rosé de beau songe mourant.
Elle sera si frêle, et si svelte, et si douce
Qu’on dirait le lys pâle en une serre éclos,
Ou le tremblant rayon de lune sur la mousse,
Ou la claire fontaine au ciel pleurant ses eaux.

Au fond de son doux cœur et du bout de ses lèvres,
Devinant déjà ce que je médite encor,
Elle fredonnera toutes mes chansons mièvres
Et vêtira mon âme avec ses gammes d’or.

Elle n’aura jamais une parole nmère ;
Des sourires toujours fleuriront ses grands yeux
Chastes, comme l’étaient les regards de ma mère,
Et purs comme l’étaient ses vagues regards bleus.

[Roseaux.)


LE CHASSEUR NOIR

J’aime le noir chasseur de l’ombre
Qui, l’arc en mains, carquois au dos,
Traverse, quand la nuit est sombre,
Le bois où dorment les échos.

De son chien noir les yeux l’éclairentr
Et son chien noir est un démon ;
Les loups, les sangliers le flairent
Par les 1.ailiers touffus du mont.

Ils se taisent de peur et tremblent ;
Le chasseur noir et le chien noir
Passent tout lentement et semblent
Dans la nuit sombre ne rien voir.

Le morne chien regarde l’herbe,
Le chasseur regarde la nuit ;
Dans le lointain monte une gerbe
De feux follets qui les poursuit.

Et toujours dans la nuit et l’ombre
Le chasseur et le chien s’en vont ;
Et l’homme rêve un réve sombre,
Et le chien noir est un démon.

(Roseaux.)

CROIX DE BOIS

Il est des croix de bois si grandes
Par les chemins de mon pays,
D’immenses croix de bois, si grandes,
Avec des bondicux tout petits.

Et les petits bondieux de cuivre,
Par les hivers tout dédorés,
Claquent au vent et semblent vivre
Sur le bois des vers dévoré.

Souvent par une main ils pendent
Au seul clou qu’épargna le temps —

Et les bras de la croix se tendent
Toujours au loin, immensément.

J’admire dans ces croix trop grandes
La naïve main qui les fît :
La croix, la douleur, est si grande,
L’homme, le souffrant, si petit !

(Roseaux.)

ROYAUTÉ TRÈS SIMPLE

J’ai des trônes d’or en mousse,
Des trésors de feuilles vertes ;
J’ai des chansons bien plus douces
Que viole et flûte alertes.

J’ai pour fleurer ton haleine
Muguets clochetants et frêles,
Folles fleurs de marjolaine, —
Mais tu seras la plus belle.

Si tu veux, tu seras reine
De mes trésors d’or qui chante ;
Si tu veux tu seras reine
De mon cœur qui les invente.

(Roseaux.)

ANDRÉ GIDE

Bibliographie. — Les Cahiers d’André Walter (Léon Bailly, Paris, 1891) ; — Les Poésies d’André Walter (Léon Bailly, Paris, 1892) ; — Le Traité de Narcisse (Société du Mercure de France, Paris,1892) ; — Le Voyage d’Urien (Société du Mercure de France, Paris, 1893) ; — La Tentative amoureuse (Société du Mercure de France, Paris, 1894) ; — Le Voyage d’Urien, suivi de Paludes (Société du Mercure de France, Paris, 1895) ; — Les Nourritures terrestres (Société du Mercure de France, Paris, 1897) ; — Le Prométhée mal enchaîné (Société du Mercure de France, Paris, 1899) ; — Le Roi Candaule (Société du Mercure de France, Paris, 1900) ; — Saiil (Société du Mercure de France, Paris, 1900) ; — De l’influence en littérature (Petite collection de l’Ermitage, Paris) ; — Les Limites de l’Art (Petite collection de l’Ermitage, Paris) ; — De l’importance du public (Petite collection de l’Ermitage, Paris) ; — Prétextes (Société du Mercure de France, Paris) ; — Philoctete (Le traité de Narcisse, La Tentative amoureuse, El Adj] (Société du Mercure de France, Paris) ; —Lettres à Angèle (Société du Mercure de France, Paris) ; — Amyntas (Société du Mercure de France, Paris, 1906).

M. André Gide a collaboré à plusieurs quotidiens et périodiques. Il fait partie du comité de rédaction de l’Ermitage.

M. André Gide, né en 1870, est un poète sobre et harmonieux, un esprit qui fuit l’ordinaire et le prévu. M. Remy de Gourmont écrivait en 1891, à propos des Cahiers d’André Walter : « L’auteur de ces Cahiers est un esprit romanesque et philosophique, de la lignée de Gœthe ; une de ces années, lorsqu’il aura reconnu l’impuissance de la pensée sur la marche des choses, son inutilité sociale, le mépris qu’elle inspire à cet amas de corpuscules dénommé la Société, l’indignation lui viendra, et, comme l’action, même illusoire, lui est à tout jamais fermée, il se réveillera armé de l’ironie : cela complète singulièrement un écrivain : c’est le coefficient de sa valeur d’âme… Quant au présent livre, il est ingénieux et original, crudit et délicat, révélateur d’une belle intelligence : cela semble la condensation de toute une jeunesse d’étude, de rêve et de sentiment, d’une jeunesse repliée et peureuse… »

Et il ajoutait en 1896 : « Il y A un certain plaisir à ne pas s’être trompé au premier jugement porté sur le premier livre d’un inconnu… M. André Gide est devenu, après maintes œuvres spirituelles, l’un des plus lumineux lévites do l’Eglise, avec, autour du front et dans les yeux, toutes visibles, les flammes de l’intelligence et de la grâce… Il joint n l’originalité du talent l’originalité de l’âme… »

POUR CHANTER DEUX MOIS D’UN MEILLEUR ÉTÉ

AOUT

Notre troupeau s’arrête, épars et sans haleine…
Ce n’est pas ce printemps, ce n’est pas cet été
Que nous verrons l’amour s’épandre sur la plaine,
Les montagnes grandir, les villes s’élever,
Et notre âme monter, vaillante et souveraine.

Le printemps a passé. Ce n’est pas cet été
Que nos désirs, chantant en l’accoudant aux rives,
Se désaltéreront. Notre amour abusée
Des sourires d’Avril écoutait les prémices ;
L’été qui les suivit ne nous a pus charmés ;
Le printemps promettait de plus belles délices.
Je sais : les blés sont mûrs ; la plaine est parfumée ;
L’azur exulte et rit sur la colline en fleur…
Le soir n’amènera, sur les herbes fanées,
Après un jour trop long, qu’une nuit sans fraîcheur.

Le soleil, œil de feu, s’arrête, et sur la plaine
Fixe un regard où s’évapore tout espoir.
Le bétail se fatigue et le fruit mûr s’égraine
Sur l’herbe où, consternés, nous attendons le soir.

C’est l’heure où les corps las des enfants s’abandonnent
Dans l’eau du lac tiède et des ruisseaux herbeux, —
Et notre triste amour, en attendant l’automne,
Languit et s’étiole, étonné d’être heureux.


SEPTEMBRE

Demain je mènerai mes désirs sur la grève
En docile berger que conduit son troupeau ;
Demain tous mes désirs suivront le bord des eaux
Que j’entendais gémir cette nuit dans mes rêves.

J’attends une heure encor ; l’aube va se lever ;
Je vois blanchir l’écume aux marges de l’aurore ;
Les sanglots de la nuit se sont tus ; — pas encore.
Attendons ! Attendons ; le jour va se lever.

Bientôt je marcherai sur la plage éplorée
Pleine d’herbes, de sel et de débris marins
Que mon inquiétude a choisis ce matin
Pour être les jouets de ma triste pensée.

Venez, tous mes désirs ! Descendons sur la grève.
L’aube luit ! L’aube luit ! — Menez-moi par la main,
Je veux courir aussi. Voici l’étroit chemin
Qui conduit jusqu’aux bords où la vague s’achève.

La vague enfin s’en va ; nous pouvons approcher,
Cueillir parmi l’écume, où mes désirs se penchent,
Des raisins de la mer les humides vendanges
Et tout ce que le flot arracha du rocher.

Ce que le flot a pris, qu’apporta la marée,
Que la vague berçait, qu’emportera le vent,
Ma pensée en a fait un symbole mouvant,
De l’algue translucide, et quand la mer, lassée,

L’a laissée ù la rive où mes désirs me mènent,
Mes désirs m’en ont fait un glauque diadème.

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ANATOLE LE BRAZ

Bibliographie. — Les Chants populaires de la Basse-Bretague, en collaboration avec Luzel, ouvrage couronné par l’Académie française (Bouillon, Paris) ; — La Légende de la Mort chez les Bretons Armoricains, ouvrage couronné par l’Académie française (Champion, Paris, 1892) ; — Rancœurs (1892) ; — La Chanson de la Bretague, poésies, ouvrage couronné par l’Académie française (Calmann-Lévy, Paris, 1892) ; — Au Pays des Pardons (Calmann-Lévy, Paris, 1895) ;— Pâques d’Islande, nouvelles, ouvrage couronné par l’Académie française (Calmann-Lévy, Paris, 1897) ; — Le Sang de la Sirèue, nouvelles (Calmann-Lévy, Paris) ; — Le Gardien du Feu, roman (Calmann-Lévy, Paris) ; — La Terre du Passé, notes et impressions (Calmann-Lévy, Paris) ;— Vieilles Histoires du pays breton, nouvelles et récits (Champion, Paris, 1897) ; — Tryphina Keranglaz, poème (Caillière, Bennes ; non mis dans le commerce) ; — Croquis de Bretague et d’ailleurs, volume de luxe (Conard, Paris) ; — Le Théâtre celtique (Calmann-Lévy, Paris) ; — L’Ilienue, roman (Calmann-Lévy, Paris, 1904) ; — Contes du Soleil et de la Brume (Ch. Delagrave, Paris, 1905).

M. Anatole Le Braz a collaboré à la Revue des Deux-Mondes, à la Revue de Paris, à la Revue, à la Grande Revue, à la Revue Bleue, au Journal des Débats, au Figaro, au Journal, etc. ; il est correspondant pour la France de The International Quarterly.

M. Anatole Le Braz, né le 2 avril 1859 à Duault, petit village forestier perdu dans un des replis les plus secrets de la montagne bretonne, fut élevé à Ploumilliou, puisa Penvénan,près Tréguier, sur le rivage de la Manche. Après avoir fait ses premières études au lycée de Saint-Brienc, il passa au lycée Saint-Louis, à Paris, devint boursier de licence, puis boursier d’agrégation en Sorbonne, et fut bientôt après nommé professeur de philosophie au collège d’Etampes, puis, deux ans plus tard, professeur de troisième au lycée de Quimper, où il resta quatorze ans. Il est actuellement professeur de littérature française à l’Université de Renues et, depuis 1896, chevalier de la Légion d’honneur.

« Quand la Chanson de la Bretague fut entendue à Paris, malgré le brouhaha de nos cohues, je sais des gens qui ont dit : « Enfin ! voici des vers qui sont d’un poète, d’un poète authen« tiqae, de quelqu’un dont l’âme est pieuse, donce, émue, volti« geante et chantante, prompte à la joie et prompte aux larmes, « de quelqu’un qui ne ressemble pas aux autres hommes, qui « n’est pas raisonnable, pratique, morose, ambitieux, qui va « son chemin, loin des sentiers battus, vers des sommets bleus, « aperçus en rêve dans une auréole de brumes dorées… » M. Le Braz a écouté la voix plaintive des Celtes morts, de la Bretague agonisante ; il a voulu nous conter les donces et améres confidences qu’il a recueillies, le soir, quand le bruit du siècle se taisait, près des calvaires désolés de Trégastcl et de Ploumanac’h… Ses mélodies ont la vertu d’endormir les soncis et d’apaiser le cœur souffrant des hommes. » (gaston Deschamps.)

BERCEUSE D’ARMORIQUE

Plac’had ann ôd a pan our gân
Hac a 7.0 trist, Iiac a zo spl&n.

Dors, petit enfant, dans ton lit bien clos :
Dieu prenne en pitié les bons matelots !

— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !
La lune se lève et la mer s’éveille.

Quand tu seras mousse, hélas ! c’est le vent
Qui te bercera dans ton lit mouvant.

— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !
La lune se lève et la mer s’éveille.

Déjà dans ton âme a chanté la mer

Son chant doux aux fils, aux mères amer.

— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !
La lune se lève et la mer s’éveille.

Au Pays du Froid1, ton père a sombré.
Tu naissais alors, je n’ai pas pleuré.

— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !
La lune se lève et la mer s’éveille.

1. Brô ar riou ; on désigne souvent ainsi l’Islande ou Terre-Neuve.


Au Pays du Froid, la houle des fiords
Chante sa berceuse en berçant les morts.

— Chante ta chanson, chante, bonne vieille l
La lune se lève et la mer s’éveille.

Dors, petit enfant, dans ton lit bien doux,
Car tu t’en iras comme ils s’en vont tous.

— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !
La lune se lève et la mer s’éveille.

Tes yeux ont déjà la couleur des flots.
Dieu prenne en pitié les bons matelots !

— Chante ta chanson, chante, bonne vieille !
La lune se lève et la mer s’éveille.

Car c’est pour les flots que nous enfantons,
Tous meurent marins, qui sont nés Bretons.

[La Chanson de la Bretagne.)

LA CHANSON DU VENT DE MER

O vent de mer, ô roi des vents,
Toi qui fais, quand tu te déchaînes,
Crier l’angoisse des vivants
Dans le vaste sanglot des chênes,

Souffle, souffle, grand souffle amer,
O roi des vents, ô vent de mer !

O vent de mer, ô roi des vents,
De nos âmes et de nos portes
Chasse les rêves décevants,
Avec le tas des feuilles mortes.

Souffle, souffle, grand souffle amer,
O roi des vents, ô vent de mer !

O vent de mer, ô roi des vents,
Fais-nous planer dans ton domaine,
Sur l’infini des flots mouvants,
Plus haut que l’espérance humaine !

Souffle, souffle, grand souffle amer,

O roi des vents, ô vent de mer !

O vent de mer, ô roi des vents,
On dit que c’est Dieu, quand tu passes,
Qui parle aux âmes des fervents,
Dans l’immensité des espaces !

Souffle, souffle, grand souffle amer,
O roi des vents, ô vent de mer !

O vent de mer, ô roi des vents,
Prends notre rêve, et, sur ton aile,
Qu’il monte aux éternels Levants
Ou tombe à la nuit éternelle !

Souffle & jamais, grand souffle amer,
O roi des vents, ô vent de mer !

(La Chanson de la Bretag

LA LÉPREUSE

Monna Keryvel met pour aller paître,
Pour aller, aux champs, paître ses brebis,
Avec sa croix d’or qu’a bénite un prêtre,
Monna Keryvel met ses beaux habits.

Un doux cavalier s’en vient d’aventure :
Il a « bonjouré » Monna Keryvel ;
C’est un fils de noble, à voir sa monture,
Et son parler fin sent l’odeur de miel.

Monna Keryvel n’a su que répondre
Au doux cavalier qui la bonjoura ;
Mais son joli cœur s’est mis à se fondre,
Monna Keryvel demain pleurera.

Le cœur qui se fond en larmes ruisselle…
Le vent de la nuit traverse les cieux.
Quand le cavalier repartit en selle,
Le cœur de Monna pleurait dans ses yeux.

A l’aube, le coq a chanté l’aubade :
Monna Keryvel à sa mère a dit :

« L’enfant de ma mère a le cœur malade,
Et le mal qu’elle a, c’est le « mal maudit ».

« Monna, n’en ayez angoisse trop grande.
On vous bâtira, pour y demeurer,
Une maison neuve, au haut de la lande,
Où vous pourrez, seule, en secret pleurer.

« Vous pourrez pleurer dans la maison neuve,
La nuit et le jour, été comme hiver ;
Et les gens croiront que c’est une veuve
Pleurant son mari qui mourut en mer.

—, Dans la Lande-Haute il fera bien triste.
Donnez-moi du moins, en l’honneur de Dieu,
Servante ou valet, quelqu’un qui m’assiste
Pour laver mon linge et souffler mon feu.

— Monna, vous n’aurez valet ni servante.
Dans la maison neuve, hélas ! vous vivrez,
Seule avec le vent, le vent dur qui vente
Sur la Lande-Haute au pays d’Arez. »

Monna Keryvel, de la Lande-Haute,
Fais-toi belle et mets ta croix à ton cou ;
Un cavalier doux a grimpé la côte…
Mais c’est l’épouseur des mortes, l’Ankou !

(La Chanson de ta Bretagi Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/99

ROBERT DE MONTESQUiOU-FEZENSAC

Bibliographie. — Les Chauves-Souris, poèmes (Richard, Paris, 1892) [édition tirée à 100 exemplaires sur hollande Van Geldur à filigrane] ; —Les Chauves-Souris, poèmes, précédés d’une lettre de Lecontc de Lisle (Richard, Paris, 1893) ; — Les ChauvesSouris, édition de luxe tirée à trois cents exemplaircs sur format in-4°, ornée de trois croquis de Chauves-Souris par MM. Forain, Antonio de la Goudara et Whistler (Richard, Paris, 1893) ; — Félicité, étude sur la Poésie de Marceline Desbordes-Valmore, suivie d’un essai do classification de ses motifs d’inspiration (Lemerre, Paris, 1894) ; —Le Chef des Odeurs suaves, poèmes (Richard, Paris, 1894) ; — Le Chef des Odeurs suaves’, édition in-8°, couverture ornée de la reproduction d’un tableau de fleurs par Breughel (Richard, Paris, 1894) ; — Le Parcours du Réve au Souvenir, poèmes (Fasquelle, Paris, 1895) ; — Les Hortensias bleus, poèmes (Fasquelle, Paris, 1896) [les exemplaires de luxe de cette édition portent une couverture ornée d’une eau-forte d’Helleu] ; — Roseaux pensants, prose (Fasquelle, Paris, 1897) ; —Autels privilégiés, prose (Fasquelle, Paris, 1899) ; — Les Pertes Bouges, quatre-vingt-treize sonnets (Fasquelle, Paris, 1899) ; — Les Pertes Rouges, édition in-8° illustrée de quatre eaux-fortes de Besnard (Fasquelle, Paris, 1899) ; — Le Pays des Aromates, édition de luxe à cent cinquante exemplaires (Floury, Paris, 1900) ; — Les Paons, poèmes, couverture de Lalique (Fasquelle, Paris, 1901) ; — Les Prières de tous (Fasquelle, Paris, 1902) ; — Poésies, édition définitive en sept volumes, avec portrait de l’auteur (Richard, Paris, 1906-1909).

M. Robert de Montesquiou a collaboré à de nombreux périodiques, entre autres : La Revue Illustrée (1°r juin 1894, \’r mai 1896), La Revue Franco-Américaine (juin 1895), La Revue des Deux-Mondes (1895-1896), La Revue de Paris (1895-1896), La Nouvelle Revue (Vv février 1896, 15 octobre 1898, 15 mai 1899), La Gazette des Beaux-Arts (1°r septembre 1894, 1899, l«p février 1900), Le Figaro Illustré (octobre 1899), La Vogue, nouvello série (juin 1899), La Revue Encyclopédique, La Revue Fêlibréennc, etc. ; il a donné, de plus, des articles au Figaro, au Gaulois, au Journal, etc.

M. le comte Robert de Montesquiou-Fezensac est né à Paris, le 19 mars 1855 ; il descend d’une illustre famille française qui a produit des hommes de guerre et des hommes d’Etat, parmi lesquels le maréchal de Montluc, Pierre de Montesquiou (maréchal de Louis XIV), Anne-Pierre de Montesquiou, conquérant de la Savoie, l’abbé de Montesquiou, ministre de Louis XVIII.

M. do Montesquiou s’est longuement et consciencieusement pré» paré au noble métier de poète. « Cet écrivain nous dit M. Adolphe Van Bever, est un fruit de culture ; son vers n’est que l’expression asservie d’aptitudes longtemps favorisées. L’ordonnance des poèmes, le choix des images, l’assignation des rimes, la recherche des rythmes, ne sont, chez lui, que les reflets d’une esthétique très personnelle, parfois tyrannisée. Peu lui importe le vers, s’il n’offre qu’un caractère de lyrisme. Apparenté à quelques poètes du xvn« siècle, il a leur préciosité sans admettre leur grâce flétrie.

i II débuta en 1892, avec les Chauves-Souris, clairs-obscurs, recueil de sensations savamment interprétées. Parurent ensuite : Le Chef des Odeurs suaves, « poème dont les fleurs et les par« fums groupés en symbole forment le sujet varié » ; Le Parcours du Rêve au Souvenir, « multiples feuillets recueillis au long « des voyages du poète » ; Les Hortensias bleus, « modulations « alternativement fortes et délicates » ; Les Pertes Rouges, quatrevingt-treize sonnets sur Versailles, qui font revivre, en lui gardant la grâce de sa vieillesse surannée, le Grand Siècle aboli ; Les Prières de tous. Ajoutons encore deux volumes de prose, Roseaux pensants et Autels privilégiés, où, par un goût très rare, l’auteur se plaît à évoquer des physionomies d’artistes oubliés ou méconnus.

« Dans l’un de ces ouvrages, M. de Montesquiou a réimprimé en partie le texte d’un volume Félicité, par lui publié antérieurement sur Marceline Desbordes-Valmorc. Et ce sera certainement un de ses titres à la reconnaissance du siècle que d’avoir, par ses écrits, par ses conférences et par sa participation aux fêtes de Douai, contribué à la résurrection littéraire de cette femme de génie. »

Dans la préface de l’édition épurée et définitive de ses Poésies, M. Robert de Montesquiou justifie en ces termes les suppressions qu’il a jugées nécessaires : « J’étais jeune quand j’ai écrit beaucoup des pièces qui composent ces poèmes. — Le regard dont je les revois gagne en clarté ce qu’il a pu perdre en gaieté. — L’erreur, en même temps que le mérite de la jeunesse, c’est la prodigalité de ses dons, qualités et défauts mélangés. Si les miens furent l’exubérance et la complication naturelle, ils se sont amplement donné carrière dans ces livres. Il fallait y remédier, sans priver les ouvrages de leur caractère. J’espere y avoir réussi. Le choix n’est que de l’âge mûr. » Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/102 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/103

ENFLEURAGE

Sur les vierges feuillets où mes vers vont éclore,
Chaque matin je pose un feuillage ou des fleurs ;
Ils y versent un peu des larmes de l’aurore
Afin d’atténuer l’amertume des pleurs.

Au printemps, c’est la tige à la naissante pousse ;
En été, c’est le lis agréable à l’autel ;
L’automne a le rameau de feuille blonde ou rousse,
Et l’hiver le regard des roses de Noël.

Ainsi, toujours unis au cours de la nature,
Mes poèmes, en eux, sentent germer son fruit ;
Et mon art pénétré de sèves, se sature
D’un reflet du plein ciel, d’un écho du vrai bruit.

Une odeur de verveine en sa trame insufflée
Ou le parfum vivace et poivré de l’œillet,
Y rencontre l’adieu de l’humble giroflée
Qui baise en se brisant la main qui la cueillait.

Au myosotis bleu qui mire dans les sources
Ses constellations de fleurettes d’azur,
Il emprunte la voix cristalline des courses
Que font sur les cailloux les ondes au cœur pur.

Aux pruniers il a pris leur âme japonaise,
Aux hortensias bleus leur pâle étrangeté ;
Aux tulipes leur pourpre, aux tournesols leur braise ;
Aux iris leur tristesse ; aux roses leur gaîté.

Et chaque soir, la fleur qui féconda la page,
Sentant mourir sa part d’éphémère beauté,
Se réjouit de voir, en nouvel équipage,
Refleurir en mes chants ce qui lui fut ôté :

La force, la vertu, la grâce, le dictame,
Tout ce qui fut divin, tout ce qui fut pervers ;
Et, pour remercier, elle exhale son time
Dans l’hémistiche ému de mon suprême vers.


Des souffles de la Terre et du Ciel visitée
Qui lui distillent charme, éloquence et vigueur,
Ma strophe bourdonnante est fille d’Aristée,
Et l’abeille du rythme exulte dans son cœur.

VERSAILLES

Tant de soleils sont morts dans ces bassins augustes,
Qu’ondirait des coffrets d’étoffes et d’atours :
Robes couleur des nuits, rubans couleur des jours
Que vécurent des dieux dont s’effritent les bustes.

Leur gloire immesurée et leurs grâces injustes
Ne sont plus que de l’herbe au dallage des cours ;
Un texte inattendu commente leurs discours :
La mousse en leurs cœurs froids et sur leurs lèvres frustes.

Les rois n’ont plus de sceptre entre leurs doigts brisés ;
Vénus n’a plus de rose entre ses doigts rosés ;
Cupido n’a plus d’aile, —Apollo, plus de lyre…

Et la glace des eaux les aide à se flétrir ;
A l’heure de s’éteindre heureux de se sourire,
Heureux de se mirer à l’heure de mourir !
[Les Perles rouges, quatre-vingt-treize Sonnets sur Versailles.)

MARIE-ANTOINETTE

Antoinette est un lis que l’on fauche debout.
Perles dont les rubis interrompent la ligne
La blancheur est son lot, la rougeur la désigne ;
Une rose de France orne son marabout.

Le lait de Trianon s’empourpre à l’autre bout.
La Reine voit la Mort, — la Bergère se signe,
Et la femme au calice enfiellé se résigne…
Le lait se caille, le pleur coule, le sang bout.

Saint Detays, devançant ton martyre, y supplée :
Il porte dans ses mains sa tête décollée,
Et, dans sa basilique, aurait pu t’accueillir,


O Toi qui, dans tes mains, portes aussi ta tête,
Rose et lis transformés en un bouquet de fête,
Et que sur l’échafaud un ange vient cueillir !

[Les Perles rouges, quatre-vingt-treize Sonnets sur Versailles.)

LOUIS DIX-SEPT

Le plus pur des Bourbons est un orphelin blême.
Tendre Dauphin broyé, l’Enfant Louis Dix-Sept
Humanise en ses traits l’Enfant de Nazareth,
Fils de dieux et de rois qu’adopte Dieu lui-même !

Des épines, au front, lui font un diadème ;
Le miracle embaumé de sainte Elisabeth
En ses bras torturés a rejailli plus net ;
Les lis de son manteau lui servent seuls de chrême.
Il porte un sceptre en fleurs, d’un air de Séraphin ;
Son décès discuté le fait vivre sans fin ;
Son sort, qui semblait dur, un mystère l’élide.
Son trépas à jamais demeure partiel.

C’est comme un papillon qui fuit sa chrysalide,
Et dont le doux vol bleu se fond avec le Ciel.
[Les Perles rouges, quatre-vingt-treize Sonnets sur Versailles.)

PRIÈRE DU MÉDECIN

Le bon Samaritain rencontre sur la route
Qui de Jérusalem conduit ù Jéricho,
Un voyageur laissé pour mort, dont il écoute
Le long gémissement qui pleure dans l’écho.

De vin il le réchauffe et le panse avec l’huile,
Le charge sur sa mule, et cherche des abris ;
Puis, quand il l’a bien vu, somnolent et tranquille,
Le recommande à l’hôte en acquittant le prix.

Seigneur, si je fus bon Samaritain moi-même,
Et si, me couchant tard et me levant matin,

J’ai consacré mes soins à celui que nul n’aime,
Vous serez en retour mon bon Samaritain.

(Les Prières de ious.)

PRIÈRE DE L’OISEAU

Seigneur, Vous avez mis la force dans mes ailes,
La grâce dans mon vol et l’élan dans mon cœur ;
Mes départs sont légers, — mes retours sont fidèles,
Si je sais des hivers éviter la rigueur.

Mes nids portent bonheur aux toits qu’ils enguirlandent ;
La plume que je perds calfeutre un autre abri ;
Ma vitesse de flèche, et dont les airs se fendent,
Est comme un jet de fleur d’où sortirait un cri.

Je couve les berceaux, et je veille la tombe ;
Je hais tout ce qui rampe, et j’aime en liberté ;
Et l’ardent Saint-Esprit, qui fut une colombe,
Au ciel m’accueillera dans son nid de clarté !

(Les Prières de tous.)

PRIÈRE DU SERVITEUR

J’ai rangé la demeure et refermé la salle ;
Je veille sur les biens de mon maître endormi :
Le grand chien du logis, qui s’étend sur la dalle,
N’a pas ainsi que moi les yeux clos à demi.

J’ai fait taire la vasque et fait luire la lampe ;
J’ai serré la vaisselle et plié les habits ;
Et, dans la paix obscure où s’achève la rampe,
Mes pleurs silencieux coulent sur mon pain bis.

Je n’aurai de repos, Seigneur, que sous la pierre :
Pour la première fois l’appel me sera doux
Lorsque je l’entendrai dans le fond de ma bière,
Et que je dirai : « Maître ! » et que ce sera Vous !

(Les Prières de tous.)


PRIÈRE DU POÈTE

Mes bras sont entr’ouverts en forme d’une lyre
Où se vient reposer l’oiseau de paradis ;
Mon chant sait formuler ce que nul n’a su dire,
Je donne un nouveau sens à des mots déjà dits.

Je suis celui qui pleure et vibre pour ses frères ;
J’apprends à s’exalter dans l’honneur de souffrir ;
J’extrais de la beauté des fortunes contraires,
Et des injustes biens j’enseigne à se guérir.

On espère à ma voixl mes pleurs même consolent,
Car ils semblent si beaux qu’on veut aussi pleurer !
Et tous ceux qui, dans l’ombre, au hasard se désolent
Sentent un peu de moi sans bruit les effleurer !

(Les Prières de tous.)

XAVIER PRIVAS

Bibliographie. — Chansons chimériques ; — Chansons vécues ; — L’Amour chante ; — Cantiques humains. Chez Paul Ollendorff, Paris. — Chansons humaiues (Laurens, Paris). — Chansons pour la morte (Ricordi, Paris). — Les Mois (Enoch, Paris). — Les Heures d’amour ; — La Semaine d’amour ; — Chansons pour l’amante ; — Chansons pour la nouvelle amante ;— Chansons profaues ; — Chansons du Pavé. Chez Diodet, Paris. — Chansons de Révolte ; — Chansons d’Aurore ; — Paroles d’amour. Chez Anceaux et C’*, Paris. — Chansons des Enfants du Peuple (Rueff, Paris, 1904). — Nombreuses chansons publiées séparément chez Ondet, Gallet, Rueff et Hachette.

A Paraître (chez Schwartz, Paris) : Paroles de Foi ; Paroles d’Espérance ; Paroles de Charité.

M. Xavier Privas (de son propre nom Antoiue Taravel) est né à Lyon le 27 septembre 1865. « Il fit ses premières études dans un pensionnat religieux, Notre-Dame-des-Anges, à la Mulatières (Rhône), dirigé par l’excellent abbé Lafay, dont il a gardé le meilleur souvenir. Puis il passa par le lycée de Lyon, d’où il s’évada vers ses dix-sept ans pour courir à l’aventure avec plusieurs camarades. Il termina ses études au lycée de Bourg. Il fut dans les affaires à Lyon jusqu’en 1892 et ne composait des chansons que pour son propre plaisir, à ses moments perdus.

« Ayant débuté au Caveau Lyonnais, ses snccès nombreux et ses amis, non moins nombreux, le décidèrent à venir dans la capitale. Dès le soir de son arrivée à Paris, Xavier Privas se risqua dans uue soirée de la Plume ; il chanta, et ce fut un triomphe, un de ses chefs-d’œuvre, cette magistrale chanson des Thuriféraires, et quatre ou cinq autres qui le mirent tout de suite au premier rang. Il alla au Chat Noir, y chanta quelques jours, et ne revint plus, sentant qu’il n’y obtenait pas le snccès qu’il méritait… Il passa alors quelque temps au Cabaret des Quat’-Z’arts, y fut un favori des familiers de l’endroit, puis à l’Aue Rouge, où il eut de nombreux fervents qui désormais lo suivront partout où il ira, puis au Carillon…

« Xavier Privas a eu, à ses débuts à Paris, la chance de rencontrer une artiste de grande valeur qui s’est donné la peine de lire attentivement ses chansons, s’est enthousiasmée pour elles et s’est juré de faire partager à tous son admiration pour l’œuvre du poète-chansonnier. Cette artiste est Félicia Mallet, le mime incomparable, diseuse impeccable de chansons et comédienne de premier ordre. » (pierre Trimouillàt.)

Jamais, on le sait, M. Privas n’a fait le moindre sacrifice aux petites passions du public ; il a fait de sa chanson une chose vraiment morale. Par certains côtés, a dit M. E. Ledrain, il ressemble à Baudelaire : « Il relève de Baudelaire, d’un Baudelaire fort artiste, fort sombre, mais moins les descentes dans les charniers et dans les putréfactions morbides. C’est à Baudelaire pastorisé, soigneusement filtré à travers les plus puissants appareils, que fait songer M. Xavier Privas. »

En juin 1899, lorsqu’il fut question parmi les chansonniers d’élire un des leurs Prince de la Chanson, les poètes-chansonniers, à l’unanimité, décernèrent la souveraineté dans leur art au pur artiste qu’est M. Xavier Privas.

M. Xavier Privas est chevalier de la Légion d’honneur.

COUCHER DE SOLEIL

Les vents se sont calmés, la mer s’est apaisée.
Le Silence a repris son règne interrompu,
La Joie épanden nous la paix de sa rosée,
Et le Deuil de la Terre est par ses soins rompu.

En le ciel embrumé paraît une éclaircie
D’où le soleil surgit rouge et resplendissant,
Couronné comme un roi, nimbé comme un messie
D’une auréole d’or, de lumière et de sang.

Les flots sont caressés par ses rayons de gloire,
Leur cime a les reflets des plus purs diamants,
Les rocs ont rejeté leur carapace noire
Pour semer des rubis sur leurs escarpements.

C’est l’ultime lueur d’une lente agonie,
C’est le suprême éclat d’un astre qui s’éteint,
C’est le dernier éclair d’un somptueux génie,
C’est l’angoisse d’un Dieu que le trépas atteint !


Assiste, ô mon amie, à cette fin sublime
En songeant qu’ici-bas tous les efforts sont vains.
Que toute route mène aux portes d’un abîme
Et que la Mort attend tous les soleils humains.

La Gloire et la Beauté sont des astres qui meurent,
La Fortune et l’Orgueil sont des soleils d’un jour ;
Seuls, de par le Destin, les astres qui demeurent
Sont les chers souvenirs d’un périssable amour !

[Chansons pour la nouvelle Amante.) Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/112

JAYME-HANS RYNER

DIT

HAN RYNER

Bibliographie. — Poésie : Les Chants du Divorce (Paul Ollendorff, Paris, 1892) ; — Les Chants du Divorce, 2°édition {La Plume, Paris, 1900). — Prose : Chair vaincue (1889) (épuisé] ; — Ce qui meurt (1893) [épuise] ;— L’Humeur inquiète (Dentu, Paris, 1894) ; — La Folie de misère (Dentu, Paris, 1895) ; — Le Soupçon (Chamuel, Paris, 1900) ; — Le Crime d’obéir (La Plume, Paris, 1900) ; — L’Homme-Fourmi (Maison d’art, Paris, 1901) ; — La Fille manquée (Genonceaux, Paris, 1903) ; — Les Voyages de Psychodore, philotophe cynique (Les Cahiers humains, 1903) ; — deux volumes de critique littéraire : Le Massacre des Amazones (Société parisienne d’édition, 1899) ; — Prostitués (Société parisienne d’édition, 1904) ; — Les Chrétiens et les Philosophes (Librairie française, Paris, 1906).

M. Han Ryner n collaboré à de nombreux quotidiens et périodiques. Il a publié des poèmes dans divers recueils.

Jusqu’en 1898, l’auteur de Chair vaincue signa Henri Ner, puis après Han Ryner. Devant la ressemblance sonore de ces deux noms et leur bizarrerie égale, chacun demeure persuadé qu’il s’agit de pseudonymes dont, par caprice, l’écrivain modifia l’orthographe lout en conservant leur assonance. Pourtant l’un et l’autre cacheut à peine son véritable nom : Hans Ryner. Son père, d’origine norvégienne, avait nom Ryner ; sa mère, catalane, s’appelait Ner. C’est l’union, le mélange de ces deux noms qui formèrent ceux dont le romancier étrange, le philosophe humoristique, signe ses œuvres.

Né en 1862 en Algérie, Han Ryner avait un mois environ lorsque ses parents revinrent avec lui sur le continent. Il fut élevé en province, et son enfance et sa jeunesse se sont passées à Rognac, sur les bords de cet étang de Berre qu’il a décrit si amoureusement dans la Fille manquée.

Il commença ses études classiques à Forcalquier, à l’institution Saint-Louis-de-Gonzague, et les termina au collège (aujourd’hui lycée) d’Aix-en-Provence. Puis il fut boursier de la faculté des lettres d’Aix, ou il prit ses examens de licence.

Professeur dans une petite ville des Alpes, il préparait sans enthousiasme l’agrégation de philosophie, mais après quelques mois de préparation, à vingt-quatre ans, en 1886, il abandonna le travail qui lui déplaisait et se mit à écrire des romans. Ceuxci alternèrent avec des articles de critique philosophique, des vers, des traductions provençales.

« Partout, a dit un critique, éclate un tempérament original, extrême, heurté. Il semble que, moralement aussi bien que physiquement, deux races bataillent en lui. Tout en lui porte l’empreinte de cette lutte. Son œuvre, de talent puissant, frappe et déconcerte… Han Ryner est l’auteur fruste et ingénieux, habile et dédaigneux de l’adresse littéraire, c’est l’homme des contradictions par excellence. »

M. Han Ryner, connu surtout comme prosateur, n’a jusqu’ici publié qu’un volume de vers : Les Chants du Divorce. Il considère ces vers comme mauvais et leur préfère les poésies écrites depuis et qui ont paru dans divers recueils.

Le dernier livre publié par M. Han Ryner, Les Chrétiens et les Philosophes, nous paraît offrir, comme son aîné Les Voyages de Psychodore, un grand intérêt philosophique et littéraire. Il met en présence le christianisme et la noble doctrine d’Epictète. Il se recommande par la profondeur et la netteté de la pensée et par sa forme pleinement pittoresque et comme souriante.

M. Han Ryner assista, avec MM. A. Boschot, G. Normandy, Ph. Pagnat et M.-C. Poinsot, aux débats qui, en 1901, précédèrent la fondation de l’Ecole française.

BONHEUR HAUTAIN

I

Ma jeunesse blessée rêvait comme un vieillard,
Elle croyait, l’été, les conseils des ruisseaux
Et se couchait au bord de murmurantes eaux ;
L’hiver, elle hantait, Provence, tes « cagnards »,
Tes doux coins abrités du vent et que font chauds
Les obliques rayons recherchés du lézard.
Mes rêves s’étendaient sur des lits de repos.

Ils voulaient autour d’eux le silence des voix.
La berceuse indolente des eaux ou des bois

Elle-même irritait ma tenace blessure.
L’homme de son poison corrompait la nature ;
Devant mes yeux tout dressait la ville lointaine :
Je reprochais aux vents une voix trop humaine
Et d’être la huée qui poursuivait ma peine ;
L’insecte sur la fleur bourdonnait une injure,
Et les pleurs innocents que versent les fontaines
Faisaient couler en moi le souvenir de pleurs
Qui brûlaient et de pleurs qui étaient des menteurs.

Ah ! sans trouver jamais nulle part un refuge,
Mon âme se fuyait comme on fuit un déluge.
Mon rêve m’enlevait au sommet des montagnes
Ou me perdait parmi quelque vaste campagne ;
Mon rêve était la barque au milieu de la mer.
Mais partout j’emportais au profond de ma chair,
Au profond de mon cœur, au profond de mon âme,
L’odieux souvenir aigu comme le fer,
Mordant comme des crocs, brûlant comme la flamme.
En vain je faisais taire autour de moi la vie :
Elle hurlait plus fort, vieille et neuve, en mon âme ;
Dans aujourd’hui muet j’entendais mieux hier,
Hier, pauvre blessé qui toujours pleure ou crie.

Mon rêve de repos me penchait sur la mort ;
Je reculais, tremblant de peur et d’ignorance,
Tremblant de retrouver ma fidèle souffrance
Dans la tombe, ce lit où peut-être l’on dort
D’un sommeil si léger que l’on y sent encor.

Mes rêves avaient soif et ne trouvaient point d’eau, ;
Mes rêves, pauvre fuite lasse de troupeau…

II

Tu es un passé mort, ô jeunesse servile,
Cheval qui ne savais renverser l’amazone.
Tu es le passé mort, ma jeunesse stérile ;
Je suis entré riant au jardin de l’automne,
Et j’entends le conseil du grand arbre immobile.
J’ai mis mon cœur rugueux sur moi comme une écorce
Et je me tiens debout dans l’orgueil de ma force.

Je ne frémirais point aux rires de l’orage ;
Je demeurerais calme, ô vents, parmi vos rages.
Lumière du soleil ou de l’éclair, qu’importe ?…
La foudre me tuerait sans émouvoir mon âme.
Mais le destin moqueur et lâche ne m’apporte
Nul des malheurs hautains qui seraient à ma taille
Je ne suis point brûlé par de soudaines flammes,
Je ne sens point sur moi la hache qui entaille.
Le destin a muré mon jardin, et ma porte
Est fermée. Sans doute, nul ne viendra l’ouvrir ;
Les nobles fruits que j’offre aux soifs de l’avenir
Tomberont sur le sol pour lentement pourrir.
L’ignorance de tous me fait pour tous stérile…
Dans le vide j’étends heureux mes bras fertiles.

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ÉMILE VAN ARENBERGH

Bibliographie. — Carillons (Oscar Lamberty, Bruxelles, 1904).

M. van Arenbergh a collaboré au Journal des Beaux-Arts, à la Jeune Belgique, au Parnasse de la Jeune Belgique, etc.

M. Emile van Arenbergh, né à Louvain le 15 mai 1854, jugo de paix à Ixelles (Belgique), a collaboré à diverses revues belges. II a publié un volume de vers, Carillons.

M. van Arenbergh est peintre autant que poète. Dans son âme d’artiste, hautaine et fière, se dramatisent superbement les luttes de la lumière et de l’ombre, des ténèbres et de la triomphante aurore. Sa merveilleuse palette s’est enrichie encore depuis Ib publication de ses premiers vers ; elle abonde aujourd’hui en couleurs éclatantes. Son rêve est d’or et d’azur. Il est de plus en plus le poète ardent et enchanté de la divine Lumière.

LE VÉSUVE

Le Vésuve, en la mer comme en un bleu miroir,
Mire son casque d’or aîgreté de fumées,
Et le jet retombant des laves enflammées
Mêle une penne rouge à son panache noir.

Le Poète est semblable au volcan solitaire ;
En bas, la foule danse au bord des flots chanteurs,.
Dans la blonde lumière et les molles senteurs,
Et demande à quoi bon ce stérile cratère.

Lui, que ronge en secret un feu toujours brûlant,
Sans cesse il sent la plaie ardente dans son flanc,
Il la sent jusqu’au fond de lui-même descendre.


Mais tout à coup, s’ouvrant dans l’ombre qui s’enfuit,
Et déchirant son sein, plein de flamme et de cendre,
Il allume, superbe, un soleil dans la nuit !

LE PÉTREL

Tu planes, ô Pétrel, sur les mers douloureuses,
Sans regarder là-bas rire l’Eté vermeil ;
Jamais tu ne t’en vas vers les terres heureuses
Suivre de ciel en ciel la fête du soleil.

Sur le glauque Océan tu fuis à tire-d’aile :
Amant des libres flots, que t’importe le sol ?
Le rivage est stérile et l’infini t’appelle :
Va, plonges-y sans fin l’ivresse de ton vol !

Et tandis que sous toi le gouffre se lamente,
Tu sais trouver la paix par-dessus la tourmente,
Tranquillement bercé par les vents furieux I

Comme toi, le cœur fort, qu’en vain le sort opprime,
Par delà l’ouragan cherchant l’azur des cieux,
Monte, calme et vainqueur, — et chante sur l’abîme.

GERMINAL

Dans l’Aurore, qui s’ouvre en un cintre vermeil
Comme un arc triomphal de lumière et de roses,
Vénus victorieuse apparaît : — un éveil
Court en frisson d’amour jusqu’à l’âme des choses !

La fleur s’ouvre ; les nids, d’un doux rayon baisés,
Gazouillent ; des champs monte une ivresse de sève ;
Et, là-bas, à pas lents, des couples enlacés
S’enfoncent sous la verte ogive de la drève.

Tout aime ! c’est l’avril, et le vent embaumé
Halète avec langueur ainsi qu’un sein pâmé ;
L’oiseau chante et le cerf brame au loin dans les combes…

C’est Vénus qui descend dans le printemps joyeux,
Et, trônant sur son char attelé de colombes.
Elle épand l’urne d’or du soleil dans les cieux !


L’ANNONCIATEUR

Sur ta haute colonne, ô Poète stylite,
Tu t’es enseveli, tout vivant, dans le ciel :
— Sous toi, comme une mer, la Vie en vain s’agite,
Jetant d’un pôle à l’autre un sanglot éternel.

Au seuil de l’Infini tu te dresses dans l’ombre,
Interrogeant l’abîme où le temps vient mourir ;
Son silence te parle, et, dans sa voûte sombre,
Par les trous des soleils tu vois Dieu resplendir.

La foule douloureuse attend dans les ténèbres
Qu’une lueur révèle une route à ses pas
Et qu’une voix réponde à se» appels funèbres ;

Et toi, joyeux d’espoir, tu lui montres là-bas,
Par delà cette nuit où tout sommeille encore,
Tout au fond des cieux noirs, à l’horizon, l’Aurore.

SOIR RELIGIEUX

La vesprée automnale a la paix d’une église.
Çà et là, sous la lune, un astre, au fond du soir.
Scintille ainsi qu’un cierge au pied d’un ostensoir,
Et, tel un flot d’encens, monte une brume grise.

Comme une foule en deuil massée à l’horizon,
Là bas s étale au flanc des monts la forêt sombre,
Et sa plainte, à travers le mystère de l’ombre,
Longuement psalmodie une sourde oraison.

Tandis qu’en s’étoilant, les tombantes ténèbres
Sèment de pleurs d’argent leurs tentures funèbres,
L’écarlate vitrail du couchant flambe encor ;

Et l’orbe du soleil, de ses lueurs dernières,
Dans les pourpres rubis des célestes verrières,
Fait au loin flamboyer une rosace d’or.


DE PROFUNDIS

Du fond du noir abîme, où, dans la nuit immense,
Seul un zigzag d’éclair fait par instant le jour,
L’océan des vivants jette sous le ciel sourd
Un sanglot éternel à l’éternel silence,

Des vagues d’hommes vont se ruant à l’assaut,
Luttant, escaladant pour s’évader de l’ombre ;
Leur flot hurlant s’abat, brisé comme un roc sombre :
Il tombe, et rebondit plus haut, encor plus haut !

Tandis que, s’élançant des profondeurs funèbres,
Cette marée humaine, à travers les ténèbres,
Honte et monte toujours comme le flux des mers,

Là-haut, au bord du gouffre, en un nimbe d’aurore,
Se dressant sur sa croix, que la lumière dore,
Le Christ, penché sur l’homme, attend, les bras ouverts.

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MAURICE BOUKAY

Bibliographie. — Chansons d’Amour, avec une préface de Paul Verlaine (E. Don tu, Paris, 1893) ; — nouvelles Chansons, avec une préface de M. Sully Prudhomme (E. Flammarion, Paris, 1895) ; — Chansons rouges (E. Flammarion, Paris) Le Roman de Pierrot, poésies (1904) ; — Les Chansons du peuple, Musique de Marcel Legay (Enoch, Paris, 1906).

En Préparation : Chansons grises.

M. Maurice Boukay a collaboré, sous divers pseudonymes, à de nombreux journaux et revues.

« Un paradoxe vivant, déconcertant, sympathique et antithétique : tel fut, tel sera toujours le député-poète Charles-Maurice Couyba-Boukay. Dés son plus jeune âge,en Franche-Comté, en Bourgogne, quand on l’envoyait à l’école, il partait avec les gardeurs de moutons faire cuire des pommes de terre dans la cendre, sous les saules. Adolescent, collégien de Gray, du lycée Louis-le-Grand, « potassant » l’Ecole normale supérieure, il se voit proclamer admissible, — presque à regret, — et le lendemain il se voit décerner le prix… d’exercices militaires. Etudiant, MM. Lavisse et Rambaud l’envoient à Nancy et à Lyon pour préparer sa licence d’histoire : il passe sa licence ès lettres. On veut alors le diriger vers l’agrégation des lettres : il passe sa licence d’histoire ! Féru de grec, de latin, de sanscrit, tout prêt à présenter ses thèses, brusquement il tourne bride aux classiques et se fait recevoir, sur les conseils de M. Léon Bourgeois, à l’agrégation moderne. Ce jour-là même, paraissent au Gil Bias illustré les Stances à Manon ! Professeur extraordinaire, aimé comme un grand camarade de ses élèves du faubourg SaintAntoine, philosophe, économiste, proudhoniste, idéaliste, poète, chansonnier, conférencier, auteur dramatique (il habitait alors, 20, rue Chaptal, la future maison du Grand Guignol), en collaboration avec son cher et regretté George Heymonet, — critique littéraire ou théâtral à plusieurs revues, sous plusieurs noms, et toujours fantaisiste, le voici élu, assez jeune, conseiller général, puis député, pour défendre les intérêts do ses petits bergers devenus cultivateurs et de ses camarades de classe devenus artistes ou commerçants… Une admiratrice des Chansons d’Amour et des Chansons rouges me disait, l’autre jour, à la Chambre : « Mais enfin, à quelle place, dans quel groupe siège donc Maurice Boukay ? — Comme Lamartine, madame, au plafond ! « [Le Grand Guignol, 27 janvier 1898.)

Dans sa Préface aux Chansons d’Amour (1893), Paul Verlaine présente en ces termes le jeune auteur au public : « Voici donc enfin retrouvée la « bonne chanson », si j’ose m’exprimer ainsi, non plus celle si piquante de Désaugiers, si correcte de Béranger, si bourgeoise dans le bon sens de Nadaud, mais plutôt, à mou avis, la chanson simple et vivante, dans le goût de Pierre Dupont, avec je ne sais quoi de la grâce du xvm« siècle et la poésie vraie. Oh ! la simplicité ! l’amour sincère et sans nulle crainte d’être ingénu, l’expression de cet amour franc, net, chaste, — parce qu’il est sincère, et pur, puisqu’il est ingénu ; l’accent juste sans plus ; le cri, en quelque sorte, de la passion, le cri non pas tout à fait, le chant vibrant, la note vraie du cœur, —et des sens aussi. »

M. Sully Prudhomme salue dans les Nouvelles Chansons (1895) « un précieux renouveau de la bonne humeur française, rajeunie par un mélange mesuré d’émotion tendre, aussi éloignée que possible de la fadeur sentimentale qui définit la romance ». « M. Maurice Boukay et les poètes-chansonniers de Montmartre et du Chat Noir, ajoute-t-il, ont triomphalement régénéré la gaieté parisienne qui rayonne au loin… C’est grâce à eux que l’esprit a recouvré ses droits dans le domaine de la chanson, cet esprit qualifié gaulois, qui n’empoisonne pas ses traits, mais, au contraire, en assainit la pointe trempée de bon sens, de justice et de charité même, car souvent les piqûres en sont vengeresses de la misère. »

Rappelons que ce fut M. Charles Couyba qui posa, le 12 février 1906, à la Chambre, la question du prix de Borne de poésie, alternant avec un prix do Home pour les prosateurs, « Bourse nationale de Voyage littéraire » dont la création était demandée par M. Emile Blé mont, au nom de la Société des Poètes français. Ces prix furent institués en avril 1906.

LA CHANSON DES PAUVRES VIEUX

A Gustave Larronmet.

Dans les jardins, lents et tremblants,
Les pauvres vieux tous les soirs viennent.
Sur les vieux bancs ils se souviennent,
Les pauvres vieux aux cheveux blancs.
Songeant que les jours passent vite,
Ils chantent : « Gai ! la Marguerite ! »
Les pauvres vieux aux cheveux blancs.
Voyant les gamins de sept ans
Qui font des châteaux sur le sable
Et qui réclament une fable,
Les pauvres vieux rient aux enfants.
Songeant que le jeu vaut l’école,
Ils chantent : « Bel hanneton, vole ! »
Les pauvres vieux rient aux enfants.
Voyant les garçons de seize ans
Poursuivre les vierges timides,
Ils baissent leurs regards humides, —
Les pauvres vieux sont indulgents, —
Songeant : L’amour, c’est la Nature !
Ils chantent : « La Bonne Aventure. »
Les pauvres vieux sont indulgents.
Voyant les soldats de vingt ans,
Drapeau flottant, musique en tête,
Us se sentent le cœur en fête,
Les pauvres vieux du bon vieux temps.
Songeant que c’est l’âme française,
Us entonnent La Marseillaise,
Les pauvres vieux du bon vieux temps.
Voyant les veuves de trente ans
Qui vont, tout de noir habillées,
Parmi les fleurs ensoleillées,
Les pauvres vieux pleurent longtemps.
Songeant que le deuil n’a pas d’âge,
Us chantent : « Page, mon beau Page… »
Les pauvres vieux pleurent longtemps.

Voyant à la mort du soleil,
Parmi les rayons et les ombres,
Les barques des nuages sombres,
Les pauvres vieux, pris de sommeil,
Sentant que leur barque chavire,
Fredonnent Le Petit Navire,
Et dorment leur dernier sommeil.

(Chansons d’amour. — Musii/ue de A. Derna.)

LE PETIT MITRON

A Séverine.

C’était un pauv’ petit mitron,
Qui mitronnait des pains d’un rond.
Quand il pétrissait la farine,
Il.était blanc comm’ de l’hermine.
Tout’ la journée il travaillait,
Et la nuit, quand il sommeillait,
C’était sur un sac, sur la dure :
L’patron n’fournit pas d’eouverture.
C’était un pauv’ petit mitron,
Qui mitronnait des pains d’un rond.

Un soir d’hiver, parles grands froids,
Fallut porter l’gùteau des Rois,
Tout fumant, bien rose et bien tendre,
Chez des rich’s qu’aimaient pas attendre.
L’patron lui dit : « Tu soup’ros d’main.
Si t’as froid, souffle dans ta main.
Si t’as soif, y a d’ia neige à boire ;
Puis, t’auras p’têt’ deux sous d’pourboire. »

C’était un pauv’ petit mitron,
Qui mitronnait des pains d’un rond.
Il marcha longtemps. A la fin,
Transi de froid et mourant d’faim,
Comme un criminel qu’on pourchasse,
Il s’blottit au fond d’une impasse.
Il allait mordre au grand gâteau,
Il sentit sa gorge à l’étau.

Un’ voix criait : « Mieux vaut la tombe t »
Tombe la neige, tombe, tombe !

C’était un pauv’ petit mitron,
r Qui mitronnait des pains d’un rond.

Il se r’mit en marche, tout seul,
Enveloppé d’un blanc linceul.
C’était comme un manteau d’froidure
Qui lui v’nait jusqu’à la ceinture.
Quand il marchait, ses jambes tremblaient ;
Quand il pleurait, ses larmes g’iaient.
Tout à coup, pris par l’avalanche,
Il tomba raid’ sur la neig’ blanche.

C’était un pauv’ petit mitron,

Qui mitronnait des pains d’un rond.

Il s’endormit près du gâteau
Et rêva qu’en un blanc château
Trois rois aux simarres étranges,
Le petit Jésus et les anges,
Vêtus de neige et de satin,
L’invitaient à leur blanc festin.
Les mets étaient de blanche neige,
De blanche neige de Norvège.

C’était un pauv’ petit mitron

Qui mitronnait des pains d’un rond.

Au point du jour, un chiffonnier
Quêtant pour emplir son panier,
Vit dans la neige un’ guenill’ blanche.
Il marche, il écoute, il se penche :
C’était comme un soupir d’enfant ;
On aurait dit qu’c’était vivant.
Quéq’ chos’ s’envola d’un’ poitrine :
C’était blanc comme un peu d’farine.
C’était l’àm’ du petit mitron.
Y n’mitronna plus d’pains d’un rond.

(Chansons d’amour. — Mélodie sur un thème du dix-huitième siècle.)


LA ROSE ET PIERROT

A Suzanne Reichemberg.

Sur la plus haute branche,
Au fond du Paradis,
Poussait la Rose blanche,
Blanche du temps jadis.
Rossignol un dimanche
Chantait au paradis :

Au cœur de la Rose,
Ah ! qu’il fait bon dormir !

C’était à la nuit close,
Pierrot passait par là ;
Il avait le teint rose
Et l’habit de gala.
Près de la fleur éclose
Tout son cœur se troubla.

Au cœur de la Rose,
Ah ! qu’il fait bon dormir !

Il grimpe à l’églantine,
Si haut qu’il put grimper ;
Meurtri par chaque épine,
Si fort qu’il dut pleurer.
Dessus la mousseline
Le sang vint à perler.

Au cœur de la Rose,
Ah ! qu’il fait bon dormir !

Tant qu’au bout de la branche
Il arrive au bonheur.
Dessus la Rose blanche
Mit son baiser vainqueur ;
Mais la fleur, en revanche,
But le sang de son cœur.

Au cœur de la Rose,
Ah ! qu’il fait bon dormir !

Tout pâle et tout morose,
Pierrot s’évanouit,
Mais la fleur devint rose,
Rose s’épanouit.
De la métamorphose
Rossignol s’éjouit.

Au cœur de la Rose,
Ah ! qu’il fait bon dormir !

Pierrot conta la chose
A la suprême Cour.
On condamna la Rose
A ne fleurir qu’un jour,
Et Pierrot, blanc, morose,
Au Désir sans l’Amour.

Au cœur de la Rose
Ah ! qu’il fait bon dormir !

(Chansons d’amour. — Mélodie
sur un thème populaire.)

REGRETS A NINON

A Jules Claretic.

Tu les regretteras, Ninon,
Les jours fleuris de rêves roses.
Sous la neige des ans moroses,
Tu voudras revivre. A quoi bon ?
Les regrets d’amour, ô Ninon,
Ne font pas renaître les roses.
Tu vas te marier, Ninon,
Tu préfères l’or au poète :
Pardieu, c’est une belle fête
Qu’un baiser subi par raison !
Les baisers d’amour, ô Ninon,
Sont baisers de folle conquête.
Tune chanteras plus, Ninon,
Et nous n’irons plus, à la brune,
Eveiller le doux clair de lune
Sur les mousses de Trianon…

Les sentiers d’amour, ô Ninon,
Sont trop étroits pour la Fortune.

N’ayant plus mes baisers, Ninon,
Ton front se creusera de fièvres.
A la coupe d’or des orfèvres
Tu voudras te griser… Mais non !
Ce ne sera plus, ô Ninon,
La sainte ivresse de nos lèvres.

(Chansons d’amour. — Musique de Maurice Boukay.)

LE LONG DU CHEMIN

A Madame la Princesse de Monace.

I

Le long du chemin s’amuse l’enfance.
« Chante, grande sœur ! Protège nos pas ! »
Mais la sœur, un soir, porte sa romance
A d’autres foyers qu’on ne connaît pas.

Le long du chemin, la jeunesse danse.
Oh ! la chère main qu’on tient dans sa main !
Et la bien-aimée en soi-même pense
Au rival heureux qui l’aura demain.

II

Le long du chemin, passé la trentaine :
On cherche un baiser quand vient la moisson.
Le semeur d’amour récolte la haine,
Le cœur se déchire à chaque buisson.

Le long du chemin, qui frappe à la porte ?
C’est une compagne — oh ! la douce voix ! —
C’est une compagne, et l’hiver l’emporte,
Et l’on reste seul, chargé de sa croix.

III

Le long du chemin, vieillard, fais ton somme !
N’as-tu pas l’enfant pour t’aimer enfin ?

On cherche l’enfant, et l’on trouve un homme
Qui s’en va manger ailleurs votre pain.

Le long du chemin, c’est la soixantaine :
On refait, vieillard, les pas du gamin.
On creuse une fosse, on y met sa peine,
Et l’on meurt, pieds nus, le long du chemin.

(Chansons d’amour. — Musique de Isidore de Lara.)

IWAN GILKIN

Bibliographie. — Stances dorées (P. Laeomblez, Bruxcîles 1893) ; — La Nuit (Fischbacher, Paris, 1897) ; — Le Cerisier fleure (Fischbacher, Paris, 1899) ; — Prométhée, poème dramatique (Fischbacher, Paris, 1899) ; — Jonas (Lamertin, Bruxelles, 1900) — Savonarole, drame.

En Préparation : un drame sur les révoltes des étudiants russes, peinture de mœurs.

M. Iwan Gilkin a collaboré à La Semaine, à La Jeune Belgique, qu’il a dirigée pendant quelque temps avec MM. Valère Gille et Albert Giraud, au Journal de Bruxelles, etc.

M. Iwan Gilkin est né à Bruxelles en 1858. Il fît ses étudesgréco-latines à l’Institut Saint-Louis, et son droit à l’Université de Louvain. Après avoir fait un stage au palais de justice de Bruxelles, il quitta le barreau pour le journalisme et la littérature. C’est à cette époque qu’il écrivit ses premiers vers.

De vingt à trente-six ans, le poète subit une crise profonde de pessimisme qui le rapprocha de Baudelaire. Il crut alors à l’irrémédiable décadence de la civilisation latine. C’est sous cette influence qu’il écrivit les vers de La Nuit (1897), qui devait d’abord s’intituler La Fin d’un Monde, et où l’auteur nous montre le Mal « fascinant les âmes, les enlaçant dans ses replis comme un reptile aux écailles chatoyantes, les broyant et les brillant comme un serpent de feu ».

Comme il achevait cet ouvrage, ses idées changèrent. Il eut, un instant, l’idée de faire do La Nuit la première partie d’une trilogie, et il nous avoue « en tremblant » — dans sa courte préface — qu’il va tenter d’accomplir sur un plan lyrique le sublime pèlerinage de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis…

Les œuvres qui suivirent : Le Cerisier fleuri (1899) et Prométhée (1899) montrent bien le changement qui s’était accompli dans les idées du poète… Le pessimisme reparut cependant — non plus philosophique et sentimental, mais purement politique

— dans les prédictions politico-économiques de Jonas (1900)

i. Dans son Jonas, écrit en 1899 et publié en 1900, l’auteur pré

A présent, M. Gilkin travaille pour le théâtre. II a écrit un drame de psychologie politique, Savonarole, et il achève uu autre drame sur les révoltes des étudiants russes, simple peinture de mœurs et de passions où l’auteur ne prend parti pour personne.

M. Iwan Gilkin joint à une forme impeccable une grande originalité de pensée. Son vers est doué d’une rare puissance d’expression.

Dans l’intéressante page que nous reproduisons ci-dessous, M. Iwan Gilkin a bien voulu résumer pour nos lecteurs ses idées sur ce qui constitue la mission, ou, pour plus exactement parler, la fonction sociale du poète.

LA MISSION DU POÈTE

Les poètes ont-ils une mission ? Ils s’en peuvent donner une, à coup sur, et prétendre qu’ils la tiennent de Dieu ou de la Société, bien qu’ils la tirent plutôt de leurs penchants ou de leurs calculs. Mais ils ne s’accordent guère sur l’objet de cette mission. L’un affirme que les poètes doivent célébrer les sentiments religieux ; un autre veut qu’ils glorifient l’Etat ou l’ordre social ; un troisième consent qu’ils divertissent le public, mais dans les limites de la bienséance ; un autre exige qu’ils foudroient les tyrans en acclamant la révolution prochaine, la fraternité de tous les hommes et les gouvernements futurs. On n’en finirait pas d’énumérer toutes ces missions, qui ont pour caractère commun d’être contradictoires.

Reconnaissons donc que le poète n’a aucune mission spéciale. Son office consiste à nous rendre le monde et les êtres quH renferme plus émouvants qu’ils ne sont pour nous dans la vie quotidienne. Ils sensibilisent tout ce qui existe, jusqu’à nos rêves et nos abstractions. Ils donnent aux choses un relief plus vif, un caractère plus saisissant, une force expressive plus puissante. Ici se rencontrent les

disait : 1° les conflits prochains du travail blanc et du travail jaune (or, un conflit de cette nature se produit aujourd’hui au Transvaul) ; — 2° la formation en extrême Orient d’un vaste empire destiné a dominer le monde. deux grandes théories qui divisent la critique et qui envisagent l’art, l’une, avec Taine, dans l’œuvre créée, l’autre, avec Schopenhaùer, dans l’âme même de l’artiste créateur « qui nous prête ses yeux pour contempler le monde ». Et avec Schopenhaiier encore il faut dire : « Personne ne peut prescrire au poète d’être noble et élevé, moral, pieux, chrétien, ou ceci ou cela ; encore moins peut-on lui reprocher d’être ceci et non cela. Il est le miroir de l’humanité et lui met devant les yeux tous les sentiments dont elle est remplie et animée. »

Dans un temps où le monde subit des transformations profondes, le poète peut, comme Gœthe, célébrer ce quiest permanent dans les passions des hommes. Il peut aussi, comme Hugo, chanter les splendeurs de l’avenir selon ses espérances, ou, comme Baudelaire, magnifier douloureusement la chute de ce qui tombe, la dissolution de ce qui périt, en maudissant la vanité des choses et notre propre impuissance. Il peut même passer d’une vue à l’autre, et, pour ma part, je ne m’en suis point fait faute. Dans ma Nuit, j’ai exprimé quelques-uns des sentiments qu’exhale une civilisation arrivée à son apogée, où se multiplient déjà les germes d’une décadence prochaine, et dans un petit conte en prose, Jonas, j’ai indiqué les raisons de ce déclin. Mais les chansons du Cerisier fleuri murmurent des sentiments moins transitoires, et mon Prométhée est un cri d’espérance vers un avenir plus heureux où la foi, rajeunie par la science, brillera d’une ardeur nouvelle dans un monde pacifié. — Pour finir, je dirai, d’accord avec Taine, que si le poète peut s’attribuer telle mission qu’il lui plaît ou se moquer de toutes, ses œuvres se doivent juger à la fois selon le degré de perfection de son art et selon l’importance ou la bienfaisance de l’idéal qu’elles dégagent. Anacréon peut être un artiste non moins parfait qu’Aristophane ; mais nommer auprès de lui Eschyle, cyest comparer une coupe de vin parfumé et la mer immense aux rives écumantes.

IWAN GILKIN.

Bruxelles, 18 février 1904. Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/135

SYMBOLE

Voici qu’à l’horizon coule un fleuve de sang.
De sa pourpre lugubre et splendide il inonde,
Sous les cieux consternés, l’orbe muet du monde.
Où l’horreur d’un grand meurtre invisible descend.

Ainsi qu’au lendemain des épiques désastres
Pour les princes vaincus on drape l’échafaud,
La nuit, sur le zénith, debout comme un héraut,
Etend l’obscurité de son deuil larmé d’astres.

Exsangue et phosphoreuse, ô téte dont la chair
A gardé la pâleur et le froid de l’épée, —
Lumineusement roule une lune coupée
Dans le silence noir et la terreur de l’air.

Rien ne s’anéantit. Tout ce qui fut persiste.
Les crimes d’ici-bas renaissent dans les cieux.
Ce soir, dans le palais aérien des dieux,
Hérodiade a fait décoller Jean-Baptiste.

(La Nuit.)

AMOUR D’HOPITAL

O Reine des Douleurs, qui rayonnes de sang
Comme un rubis royal jette une flamme rouge,
Le forceps, qui t’a mise au monde dans un bouge,
D’un signe obscène doit t’avoir marquée au flanc.

Dans ton œil, où voyage un reflet satanique,
Le meurtre se tapit sous un velours de feu,
Ainsi qu’au fond d’un ciel amoureusement bleu
Dans les vents parfumés flotte un mal ironique.

Tu t’es faite, ô ma sœur, gardienne à l’hôpital,
Pour mieux repaître tes regards d’oiseau de proie
Du spectacle écœurant, cruel et plein de joie
De la chair qui se fend sous le couteau brutal.

Dans le grouillis rougeatre et gluant des viscères,
Des muscles découpés, des tendons mis à nu,

Des nerfs, où vibre encore un vouloir inconnu,
Des glandes qu’on incise et des flasques artères,

Tu plonges tes deux bras polis, avidement,
Tandis qu’erre un divin sourire sur tes lèvres,
Et que sur son chevet, où bondissent les fièvres,
Le moribond t’appelle et parle doucement.

Car ton visage, pur comme un marbre, te donne,
Sous ta coiffe de toile et ton noir chaperon,
O vierge au bistouri, vierge au cœur de Huron,
Le resplendissement serein d’une Madone.

Sur ton sein, les stylets, les pinces, les ciseaux,
La spatule, la scie équivoque et les sondes,
Bijoux terrifiants et breloques immondes,
Comme un bouquet d’acier étoilent leurs faisceaux.

Tes doigts fins, à tremper dans les pus et les plaies.
En ont pris le tranchant affilé des scalpels ;
Et l’odeur de ton corps suave a des rappels
De putréfactions rances, dont tu t’égaies.

Car ton âme de monstre est folle des gaîtés
Cocasses de la couche où le mourant se cabre
Dans les convulsions de la danse macabre,
Et la Mort a pour toi d’hilarantes beautés.

Qui nous expliquera ta funèbre hystérie,
Pauvre femme, produit de ce siècle empesté ?
On dit que ton baiser trouble la volonté
Et communique aux os une lente carie.

Mais de ton maie cœur monte un puissant amour.
Comme un vin orgueilleux, plein de rouges prestiges.
Sa riche odeur de sang évoque les vertiges
Et ronge les cerveaux mieux qu’un bec de vautour.

Et c’est pourquoi, vaincu par la coquetterie
De ta forme divine et de tes noirs instincts,
En toi j’adore, enfant des sinistres Destins,
L’Horreur fascinatrice et la Bizarrerie.
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LA CAPITALE

L’énorme capitale est un fruit douloureux.
Son écorce effondrée et ses pulpes trop mûres
Teignent opulemment leurs riches pourritures
D’or vert, de violet et de roux phosphoreux.

Lâchant un jus épais, douceâtre et cancéreux,
Ses spongieuses chairs fondent sous les morsures,
Et ses poisons pensifs font germer les luxures
Et les péchés malsains dans les cerveaux fiévreux.

Tel est son goût exquis, tel son piment bizarre,
— Gingembre macéré dans un élixir rare, —
Que j’y plongeai mes dents avec avidité.

J’ai mangé du vertige et bu de la folie.
Et c’est pourquoi je traîne un corps débilité
Où ma jeunesse meurt dans ma force abolie.

(La Nuit.)

HALL UCINATION

Quelqu’un a dévissé le sommet de ma tête ;

Mon cerveau rouge luit comme une horrible bête.

Sac vineux d’une pieuvre énorme, il s’arrondit,
Il palpite, il s’agite et tout à coup bondit.

Traînant de longs filets de nerfs tentaculaires,
Il nage, peuplant l’air de suçoirs circulaires,

Il nage éperdument, menaçant, triomphant,
Dans les lieux fréquentés par la femme et l’enfant.

Ses lourds et sombres yeux, tout de braise et de soie
Brillent hideusement lorsque passe une proie.

Malheur aux jeunes fronts fiers, rêveurs et pensifs :
La bête les enlace en ses nœuds convulsifs.

Elle a faim de la pulpe où saignent les idées,
Et son bec dur se plaît aux tètes bien vidées.

Elle dévore tout : rêves, craintes, désirs,
La neige des vertus et le feu des plaisirs.

Et, le repas fini, la monstrueuse béte
Rentre, pour digérer et dormir, dans ma tête.

(La Nuit.)

LE SCULPTEUR

Sculpteur bizarre, qui dédaigne
La cire, le marbre et l’airain,
Au fond de l’atelier chagrin
Je pétris de la chair qui saigne.

Dans les palais aux lits discrets,
Dans les mansardes, dans les bouges,
Dans les taudis aux rideaux rouges,
Dans les sinistres lazarets,

Des ongles de mes mains félines
Aidés de l’acier des couteaux,
Des bistouris et des ciseaux,
Je vais, crochetant les poitrines,

Coupant, fendant, creusant les chairs
Avec des hâtes convulsives
Et les repliant toutes vives
Comme deux volets large ouverts,

Et j’arrache en criant de joie,
Rouges, fumants et bondissants,
Les cœurs vierges, les cœurs puissants,
Les cœurs d’amour, les cœurs de proie.

Et de tous ces cœurs comprimés
Je construis mes sombres statues,
Dressant leurs forces éperdues
En gestes cruels ou pâmés.

Les mains qui les ont caressées
Sont pleines d’un sang rouge et frais
Charriant des instincts secrets,
Des volontés et des pensées.

(La Nuit.)


LE MENSONGE

J’ai creusé mon cachot dans le mensonge épais,
Impénétrable et sombre, où, geôlier de moi-même,
Je m’enferme à l’abri même de ceux que j’aime,
Plus seul quand j’ai parlé qu’aux temps où je me tais.

Ma parole est un mur sans porte ni fenêtre
Qui monte autour de moi, dur, puissant et massif,
Avec maint bas-relief gai, trompeur et lascif :
Et nul œil curieux jusqu’à moi ne pénètre.

Seul, je me connais. Seul, je sais ce que je suis.
Seul, j’allume ma lampe en mes sinistres nuits.
Et, seul, je me contemple et, seul, je me possède.

Je me couche, comme un chartreux, dans mon linceul.
Et, loin de tout désir qui me flatte ou m’obsède,
Je goûte, comme Dieu, le néant d’être seul.

(La Nuit.)

LE MAUVAIS JARDINIER

Dans les jardins d’hiver, des fleuristes bizarres
Sèment furtivement des végétaux haineux,
Dont les tiges bientôt grouillent comme les nœuds
Des serpents assoupis aux bords boueux des mares.

Leurs redoutables fleurs, magnifiques et rares,
Où coulent de très lourds parfums vertigineux,
Ouvrent avec orgueil leurs vases vénéneux.
La mort s’épanouit dans leurs splendeurs barbares.

Leurs somptueux bouquets détruisent la santé,
Et c’est pour en avoir trop aimé la beauté
Qu’on voit dans les palais languir les blanches reines.

Et moi, je vous ressemble, ô jardiniers pervers !
Dans les cerveaux hâtifs où j’ai jeté mes graines,
Je regarde fleurir les poisons de mes vers.

(La Nuit)


LE PÉNITENT

Je suis le pénitent des mauvaises cités.
Dans les bouges honteux où coulent les rogommes,
Dans les quartiers lascifs des modernes Sodomes
Où le meurtre et le viol cachent leurs voluptés,

Quand j’introduis, le soir, mes regards attristés,
J’ausculte en frissonnant les monstres que nous sommes ;
Je sens peser sur moi tous les crimes des hommes
Et je pousse des cris vers les cieux irrités.

Semblable en mes clameurs aux prophètes bibliques,
Je vais, les yeux hagards, par les places publiques,
Confessant des péchés que je n’ai point commis.

Et le chœur vertueux des pharisiens brame :
Soyez béni, mon Dieu, qui n’avez point permis
Que je fusse pareil ù ce poète infâme !

[La Nuit.)

L’INFINI

JUPITER

Malheureux, qui dans tes entraves
Contre moi hurles et blasphèmes,
Tu crois, Titan, que tu me braves,
Et tu n’es qu’un peu de moi-même.
Courage sans cesse irrité,
Ame brûlante et généreuse,
Qu’es-tu, sinon ma volonté,
Ma propre force aventureuse ?
Je suis le ciel ; je suis l’immense azur peuplé
D’astres insoupçonnés, d’étoiles inconnues
Et de soleils plus grands que l’espace étoilé
Où, par les vastes nuits, se perd ta faible vue.
Je suis les animaux, les plantes et la mer.
Et la terre que baigne un clair océan d’air,
L’ombre mystérieuse et la lumière blonde ;

Je suis le monde avec ses milliards de mondes
Et le grain de poussière errant au vent du nord ;
Je suis la vie ardente et l’immobile mort ;
Je suis le fruit tombé, l’aile qui se déploie,
La mâchoire qui broie et la fuyante proie,
La brise où l’Ame exquise des doux lis s’exhale
Et le sourd grondement des vagues colossales ;
Je suis l’ordre et je suis la révolte ; je suis
Le ver luisant et le sombre abîme des nuits.
Je suis l’amour, je suis la haine ; en moi je sème
Et je détruis ; en moi tout vient et tout s’en va ;
Je suis tout ce qui est, qui fut et qui sera,
Et seul par-dessus Tout, je suis l’Unité même.
Tout émane de moi, tout se résorbe en moi,
Car je suis l’Etre unique, et sa fin, et sa loi
Sous le voile changeant des vaines apparences
Où seul je reconnais mon unique substance.
Bulle d’écume sur la grande mer, tu n’es,
Titan, que l’un de mes plus infimes aspects.
Le feu que tu volas, c’est moi. Ta sombre bouche
Qui m’insulte, c’est moi. L’air où ta voix résonne,
C’est moi. Les hommes et tes mains qui les façonnent,
C’est encor moi. Et les divinités farouches
Qui sur le flanc glacé d’un horrible rocher
Vont pour des siècles de tortures t’attacher,
Le vautour affamé qui rongera ton foie,
Le rocher et ta chair, c’est moi, c’est toujours moi !
— Quand l’un se fit plusieurs, il déchira son être,
Et l’unité sous mille aspects dut disparaître.
Mais ce n’est là qu’un rêve ; et la réalité
Unique, c’est toujours l’éternelle Unité.
Le mal n’est que le choc entre mes apparences ;
La douleur, l’aiguillon de leur intelligence
Sur le chemin caché qui remonte vers moi.
Aux yeux de l’Etre unique être est l’unique loi :
Il n’est ni bien ni mal de moi-même è moi-même.
Je t’aime, ô fier Titan, car moi-même je m’aime ;
Je suis ton être et ton néant ; va, maudis-moi,
Tu me retrouveras un jour au fond de toi.

(Prométhée.)

VALÈRE GILLE

Bibliographie. — Le Château des Merveilles (Paul La comblez, Bruxelles, 1893) ; — La Cithare, ouvrage couronné par l’Académie fraaçaise (Fis.chbacher,Paris, 1897) ; — Le Collier d’Opales (Fischbacher, Paris, 1899) ; —Les Tombeaux (Larcier, Bruxelles, 1900) ; — Le Coffret d’Èbène (Fischbacher, Paris, 1901) ; — La Corbeille d’Octobre (Lamertîn, Bruxelles, 1902) ; — Ce n’était qu’un rêve, comédie en un acte et en vers, représentée sur la scène du Théâtre du Parc, à Bruxelles (1902) ; — Le Joli Mai (Giraud).

M. Valère Gille a collaboré à la Jeune Belgique, au Soir (de Bruxelles), à Vers et Prose, etc.

Né à Bruxelles le 3 mai 1867, M. Valère Gille débuta dès sa vingtième année dans La Jeune Belgique, dont il devint directeur après la mort de Max Waller (1890) et dans laquelle il mena, avec ses amis MM. Iwan Gilkin et Albert Giraud, une vigoureuse campagne littéraire pour le triomphe de la tradition française en Belgique.

En 1897, sou délicieux volume La Cithare fut couronné par l’Académie française. « Cet ouvrage de M. Valère Gille, a dit un critique, ravive en nos âmes l’idée que nous nous faisons de l’Hellade depuis que la chantèrent Chénier, Heredia et Marc Legrand. M. Valère Gille excelle à nous décrire on quelques vers, ciselés comme la coupe dont ils interprètent les reliefs et transparents comme l’atmosphère dont ils disent lu douceur, un bouclier aux incrustations champêtres, des coquillages, des figuiers mûrs, un paysage au crépuscule… »

Depuis, M. Valère Gille a publié successivement Le Collier d’Opales (1899), Les Tombeaux (1900), Le Coffret d’Èbcne (1901), La Corbeille d’Octobre (1902), Le Joli Mai, qui contiennent de nombreuses pièces d’une grande et rare beauté.

En 1902, il a fait représenter avec grand succès sur la scène du Théâtre Royal du Parc, à Bruxelles, une comédie féerique en un acte et en vers, intitulée Ce n’était qu’un rêve.

M. Valère Gille est actuellement conservateur adjoint à la Bibliothèque Royale de Bruxelles. Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/144 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/145

LES THERMOPYLES

Les boucliers luisants sont suspendus au hêtre.
La gorge est endormie et sombre encore. Auprès
De leur chef, les guerriers, sans peur et sans regrets,
Attendent leur destin. Le soleil va paraître.

Demain, la Grèce en deuil les pleurera : le prêtre
A consulté les dieux ; ils mourront. Ils sont prêts.
Déjà par le sentier, caché dans les cyprès,
Hydaraès vient sans bruit, accompagné d’un traître.

Mais soit ! sous un nuage épais de traits stridents,
A l’ombre ils lutteront de la pique et des dents.
Derrière eux, comme un mur, les rochers droits s’étagent.

Et si le fer se brise, ils prendront le bâton.
En ce moment, d’une âme égale, ils se partagent
Quelques figues. Ce soir, ils soupent chez Pluton. !

(La Cithare.)

BATAILLE NAVALE

FRAGMENT

Les flottes d’un élan se sont jointes : le choc
Retentit formidable, et roule, et se disperse ;
Le ciel s’est obscurci sous une noire averse
De traits, et les flots lourds se heurtent tout d’un bloc.

De nos vaisseaux Arès se sert comme d’un soc
Pour labourer ses champs. Les navires du Perse
Se sont cabrés, et sous le rostre qui les perce,
Refoulés vers la rive, éclatent sur le roc.

La nuit monte, et toujours luttent les plus illustres…
Sur le pont, à la proue, accrochés aux aplustres.
Mais voici que la lune épanche sa clarté…

Et l’on voit, tout à coup, resplendir la Patrie,
Les sommets glorieux et le golfe argenté,
Et la mer, libre enfin, de cadavres fleurie.

(La Cithare.)

RÉVEIL

Mon cœur, que je croyais à jamais endormi,
Le voici, lentement, qui s’éveille parmi
Des pays inconnus de songe et de lumière.
L’air est tout embaumé d’une odeur printanière,
L’azur nacré du ciel s’enflamme, et le soleil
D’un baiser juvénile accueille mon réveil.
J’aime ! Les bois sont pleins d’oiseaux d’or et de roses,
Une immense bonté rayonne dans les choses ;
Dans les prés étoilés de fleurs et de rayons,
Sur chaque épi vermeil, vibrent des papillons,
Partout autour de moi le feuillage palpite ;
Sous les lilrfs neigeux et sous la clématite
Des colombes d’amour, deux par deux, tendrement,
Egrènent tour à tour leur long roucoulement.
J’aime ! j’aime ! Et voici qu’une terre nouvelle
Dans l’aurore à mes yeux ingénus se révèle.
Tout me parle et m’enchante, et mille et mille voix
Des bois et des vallons m’appellent à la fois.
Je comprends la chanson des oiseaux, les murmures
Qui babillent, confus, à travers les ramures.
Mon bonheur est partout : sous les bocages verts,
Dans les sources, les fleurs, le ciel ; et l’univers
Est un hymne d’amour qui monte dans la brise.
Il s’enfle et me soulève, et mon âme qu’il grise,
Emportée avec lui, s’épanche dans les cieux.
Des éclairs fulgurants éblouissent mes yeux ;
J’aime ! Je suis la vie et la force féconde,
Et mon cœur flamboyant illumine le monde.

(Le Collier d’Opales.)

NÉANT

J’ai fait ce rêve : oh ! quelle indicible langueur,
Infinie, et suave, et lente, me pénètre !
De ses mille liens se détache mon être,
Et comme la clarté d’un beau soir fond mon cœur.


La source de ma vie élargissant ses ondes
S’échappe, fuit, grandit, et prenant son élan
S’épanche dans la paix d’an splendide océan
Pour s’unir à jamais à la source des mondes.

Mon essence se mêle aux choses : je suis tout
Ce qu’engendre et détruit l’Illusion sacrée,
Et du mal d’exister mon âme délivrée
Dans un volupteux vertige se dissout

L’antique vision de l’Univers s’efface.
Etant tout ce qui est, je n’ai plus de désir ;
Rien ne commence plus, rien ne doit plus finir,
Et je ne connais plus ni le Temps ni l’Espace.

Je ne suis plus : je suis et la terre et le ciel,
Je suis les astres d’or, je suis l’aurore rose,
La nuit qu’un scintillant fleuve de lait arrose,
Les vallons et les bois tout parfumés de miel.

Hon âme libérée a pris toutes les formes ;
Elle est la biche, et la colombe, et le serpent,
Elle est l’aigle et sa proie, et la feuille et le vent,
Et l’azur qui se joue à la cime des ormes.

Il n’est plus rien de bien, il n’est plus rien de mal,
Plus de commencements, plus d’effets, plus de causes ;
Par delà le vain jeu de ses métamorphoses
Elle coule & pleins bords d’un flot toujours égal.

Les sens n’abusent plus mon âme, et les fantômes
Qui naissaient dans mes yeux disparaissent au fond
Du gouffre universel où rentre et se confond
Le flux toujours mouvant et changeant des atomes.

Je meurs et je revis ; mon esprit dilaté
Absorbe et nie en lui toutes les apparences,
Et, mêlé pour toujours aux divines essences,
Rentre dans le néant au sein de l’Unité.

(Le Coffret d’Ébène.)

MUSSET

Souvenez-vous : la brise est charmeuse et câline ;
La nuit est dans le parc comme un enchantement,
Et parmi les velours de l’ombre, en s’endormant,
La lune dans les fleurs et les feuilles s’incline.

Sous le balcon d’Agnès, de Laure ou de Zerline
Il chante : c’est la voix de l’éternel ornant.
Le ciel de cristal tinte, et langoureusement
Dans un rêve d’amour vibre la mandoline.

Mais l’infidèle a clos ses volets ; et son cœur
Reste sourd à l’appel ardent, tendre ou moqueur
Du page qui l’implore et soupire pour elle.

Soudain il rit, d’un rire ironique et falot,
Et ses doigts plus nerveux pincent la chanterelle,
Qui pleure, s’exaspère et rompt dans un sanglot.

(Les Tombeaux.)

BAUDELAIRE

A ce grand cœur marqué du signe de Saturne
Il ne sied pas, sur la colline, d’ériger
Dans les bocages verts un monument léger ;
Laisse l’ombre à l’esprit songeur et taciturne.

Elève sur le roc cette stèle et cette urne :
L’if noir remplacera le myrte et l’oranger ;
Si parmi nous il dort comme un triste étranger,
Sois-lui du moins clémente, ô douce paix nocturne.

Sur le marbre glacé qui comprime son front,
Le soir, silencieux et froids, se poseront
Les corbeaux ténébreux et les aigles rapaces.

Ne grave ni flambeau, ni colombe, ni fleur.
Respecte sa pensée amère. O toi qui passes,
Lis ces seuls mots : « Il fut aimé de la DouleurI »

(Les Tombeaux.)

CHARLES GUÉRIN

Bibliographie. — Fleurs de Neige, poésies, sous le pseudonyme d’Heirclas Rugen (Crépin Leblond, Nancy, 1893) ;— L’Art Parjure, poésies (Munich, 1894) ; — Joies Grises, poésies (OllendortF, Paris, 1894) ; — Georges Rodenbach, Essai de critique (Crépin Leblond, Nancy, 1894) ; — Le Sang des Crépuscules, poésies (Société du Mercure de France, Paris, 1895) ; — Sonnets et un Poème (Société du Mercure de France, Paris, 1897) ; — Le Cœur Solitaire, poésies (Société du Mercure de France, Paris, 1898) ; — L’Eros Funèbre, poèmes (Petite Collection de l’Ermitage, Paris, 1900) ; — Le Semeur de Cendres, poèmes (Société du Mercure de France, Paris, 1901) ; — Le Cœur Solitaire, 2« édition (Société du Mercure de France, Paris, 1904).

M. Charles Guérin a collaboré au Mercure de France, au Sonnet (Nancy), dont il était le seul rédacteur, à la Revue Blanche, à l’Ermitage, à la Revue de Paris, à l’Image, au Réveil de Gand,h la Revue des Deux-Mondes, à Antée, etc.

M. Charles Guérin, né à Luné ville (Meurthe-et-Moselle) le 29 décembre 1873, habite sa ville natale. Il la quitte parfois, cependant, pour voyager en Allemagne aux villes de musique et de peinture ou pour faire un séjour à Paris.

Depuis ses belles œuvres, Le Cœur Solitaire, L’Eros Funèbre et Le Semeur de Cendres, M. Charles Guérin compte parmi les meilleurs poètes contemporains. « Dès longtemps, dit M. Pierre Quillard, nous n’avons entendu célébrer avec une pareille intensité de passion la douceur et l’amertume de la chair sensuelle, le dégoût des heures vaines, dépensées en futiles plaisirs, et l’âpre volupté des déchéances consenties simultanément ; dès longtemps aussi on n’avait associé avec une telle plénitude l’universelle nature, dédaigneuse de nous, aux sursauts passagers de la fragile et magnifique humanité. »

Les vers de M. Charles Guérin, faits de musique et de lumière, sont d’une rare puissance évocatricc. Il en émane un charme profond et durable. Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/151

L’ÉROS FUNÈBRE

Nuit d’ombre, nuit tragique, ô nuit désespérée !

J’étouffe dans la chambre où mon âme est murée,
Où je marche, depuis des heures, âprement,
Sans pouvoir assourdir ni tromper mon tourment.
Et j’ouvre la fenêtre au large clair de lune.

Sur les champs nage au loin sa cendre bleue et brune.
Comme une mélodie heureuse au dessin pur
La colline immobile ondule sur l’azur
Et lie à l’horizon les étoiles entre elles.
L’air frémit de soupirs, de voix, de souffles d’ailes.
Une vaste rumeur gronde au bas des coteaux

Et trahit la présence invisible des eaux.
Je laisse errer mes yeux, je respire, j’écoute
Les sombres chiens de ferme aboyer sur la route
Où sonnent les sabots d’un passant attardé.

Et sur la pierre froide où je suis accoudé,
Douloureux jusqu’au fond de l’âme et solitaire,
Je blasphème la nuit lumineuse et la terre
Qui semblent me sourire et m’ignorent, hélas !
Et sachant que la vie, à qui n’importe pas
Un cœur infiniment désert de ce qu’il aime,
Ne se tait que pour mieux s’adorer elle-même,
Je résigne l’orgueil par où je restais fort,
Et j’appelle en pleurant et l’amour et la mort.

« C’est donc toi, mon désir, ma vierge bien-aimée !
Faible comme une lampe à demi consumée
Et contenant ton sein gonflé de volupté,
Tu viens enfin remplir ta place ù mon côté.
Tu laisses défaillir ton front sur mon épaule,
Tu cèdes sous ma main comme un rameau de saule,
Ton silence m’enivre et tes yeux sont si beaux,
Si tendres, que mon cœur se répand en sanglots.
C’est toi-même, c’est toi qui songes dans mes bras.

Te voici pour toujours mienne, tu dormiras
Hélée à moi, fondue en moi, pensive, heureuse,
Et prodigue sans fin de ton âme amoureuse !
O Dieu juste, soyez béni par cet enfant
Qui voit et contre lui tient son rêve vivant !
Mais toi, parle, ou plutôt, sois muette, demeure
Jusqu’à ce qu’infidèle au ciel plus pâle, meure
Au levant la dernière étoile de la nuit.

« Déjà l’eau du matin pèse à l’herbe qui luit,
Et, modelant d’un doigt magique toutes choses,
L’aube à pleins tabliers sème ses jeunes roses.
O la sainte rumeur de sève et de travail !
Ecoute passer, cloche à cloche, le bétail,
Et rauquement mugir la trompe qui le guide.
La vallée a ses tons d’émeraude liquide,
Les toits brillent, les bois fument, le ciel est clair,
Chaque vitre au soleil répond par un éclair,
La douceur de la vie entre par la fenêtre.
J’aime à cause de toi l’aube qui vient de naître,
Et, mêlée à la grâce heureuse du décor,
Mon immortelle amour, tu m’es plus chère encor.
Nous tremblons, enivrés du vin de notre fièvre,
Et nous nous demandons tout bas et lèvre à lèvre
Quels matins purs, quels soirs lumineux et bénis
Couvent nos doigts tressés comme les brins des nids.
Et ni la terre en joie et ni le ciel en flammes,
Rien ne détourne plus du rêve nos deux âmes,
Qui, parmi la rumeur grandissante du jour,
Pleurent dans le silence infini de l’amour. »
L’amour ?… rouvre les yeux, mon pauvre enfant, regarde !
Le val est bleu de clair de lune, le jour tarde,
La rivière murmure au loin avec le vent,
Et te voilà plus seul encor qu’auparavant.
La bien-aimée au front pensif n’est pas venue,
Le sein que tu pressais n’est qu’une pierre nue,
La voix qui ravissait tes sens n’est qu’un écho
Du bruit des peupliers tremblants au bord de l’eau.
La longue volupté de cette heure attendrie
Fut le jeu d’un désir expert en tromperie.
Va, ferme la croisée, et quitte ton espoir.

Mesure en t’y penchant ton morne foyer noir :
N’est-ce pas toi, cet âtre éteint où deux Chimères
Brillent d’un vain éclat sur les cendres amères ?
Et puisque tout est faux, puisque même ton art
Aux rides de ton cœur s’écaille comme un fard,
Cherche contre l’assaut de ta peine insensée
L’asile sûr où l’homme échappe à sa pensée,
Ouvre ton lit désert comme un sépulcre, et dors
Ou sommeil des vaincus et du sommeil des morts.

[VEros funèbre.)

CONTEMPLE TOUS LES SOIRS…

Contemple tous les soirs le soleil qui se couche :
Rien n’agrandit les yeux et l’âme, rien n’est heau
Comme cette heure ardente, héroïque et farouche,
Où le jour dans la mer renverse son flambeau.

Pareil, dans un repli secret de la falaise,
A cette conque amère où soupirent les flots,
Poète, ô labyrinthe impénétrable ! apaise
Ton cœur sanglant rempli de sel et de sanglots.

Tourne vers l’horizon ton front mouillé, ta bouche
Ouverte, et que tes yeux desséchés par le vent
Aillent du lieu tragique où le soleil se couche
Aux nocturnes brouillards violets du levant.

Pèse en les mesurant ces hautes destinées
Dont la lumière accrue aveuglait au zénith,
Et qui montaient encore et se sont inclinées
Lourdement vers l’obscur sépulcre où tout finit.

L’humanité sans foi vieillit dans l’amertume ;
Songe aux dieux que son jeune espoir crut immortels :
Leurs encensoirs rouilles exhalent de la brume,
Et l’araignée argente et brode leurs autels.

Songe aux peuples déchus : ils furent grands. Ta race
Avait d’un glorieux azur nourri ses lys,
Et ses rois luches l’ont, débouclant leur cuirasse,
Laissé s’entre-tuer sur ses drapeaux salis.


La guêpe des fruits mûrs s’attaque aux seins de marbre ; Songe aux amants qu’on a vus rire avec orgueil : Les noms entrelacés qu’ils gravaient sur un arbre Sous l’écorce ont marqué le bois de leur cercueil.’

La trompe aux rauques sons qu’un pâtre morne embouche Rassemble les troupeaux épars sur les prés ras. Toi, devant le soleil soucieux qui se couche, Songe à tous les soleils qui ne renaîtront pas ;

Et tandis qu’abordant au ciel, la nuit sévère Plante dans le linceul du jour enseveli Des astres plus cruels que les clous du Calvaire, Loin du roc par le flot séculaire poli,

Loin des vents querelleurs et de la mer qui tonne, Remporte en gravissant d’un pas triste et cassé Des chemins sans échos au bâton qui tâtonne, Le silence d’un cœur où l’amour a passé. /poem

(Le Semeur de Cendres.)

A L’HEURE OU L’ORIENT…

A l’heure où l’orient d’étoiles se diapre,
J’allais sur les rochers qui dominent la mer,
Seul et riant d’orgueil sous l’assaut du vent âpre,
Goûter une orageuse ivresse de la chair.

Le ressac lourd tonnait au bas du promontoire.
Je mesurais l’ampleur des cieux occidentaux
D’où le soleil déchu trahit encor sa gloire
Par un rayon de feu qui traîne sur les eaux.

Et debout contre un roc ruisselant du calvaire
Que les flots éternels goutte à goutte ont sculpté,
Comme une croix au bord du gouffre solitaire,
J’égalais par mes bras ouverts l’immensité.

Mon cœur gonflé battait avec le cœur du monde,
Mes veines charriaient le sel de l’Océan,
Et je sentais germer en moi, clarté féconde,
Les astres que la nuit agite dans son van.


J’aurais voulu rugir plus haut que la marée, Me dissiper dans l’air sonore avec l’embrun, Et sans mourir atteindre à l’extase sacrée Où l’âme anéantie et Dieu ne font plus qu’un.

Mais le déclin des flots découvrait le rivage ; Dans les antres du roc la mer ne grondait plus ; Et le bruit de mon sang, désormais moins sauvage, S’accordait aux rumeurs songeuses du reflux.

La nuit montait avec sa suite d’heures graves ; Sa robe caressait le sable bruissant. Et, secouant alors ses charnelles entraves, Elancé vers l’azur d’un coup d’aile puissant,

Mon esprit t’embrassait d’une plus vaste étreinte, O mer dont les sillons ne portent pas d’épis, Mais qui d’un pôle à l’autre enflant ta large plainte, Roules avarement des perles dans tes plis !

Je comparais aux fruits que forme la pensée Ces trésors qu’en secret tu mûris loin du jour, Et ton âme stérile en fureurs dépensée Au cœur qui retentit des sanglots de l’amour.

Et ma pitié tombait sur toi, matière obscure Qui ne sauras jamais ta force et ta beauté, Et qui bouges sans fin avec un long murmure Tes flancs voluptueux qui n’ont point enfanté.

Je vous bénis, moments de force où le poète, Plongeant comme une cime en plein ciel et devant L’horizon sans rivage et la mer inquiète, Proclame son orgueil aux quatre aires du vent !

Soirs purs où, délivré du vain bruit de la terre, Cet homme qui cachait son rôve par pudeur, Se trouvant seul avec la solitude austère, Mesure enfin son âme et connaît sa grandeur ! /poem

(Le Semeur de Cendres.)

BAIGNER AU POINT DU JOUR…

Baigner au point du jour ses lèvres de rosée,
Secouer l’herbe où la cigale s’est posée,
Frissonner au furtif coup d’aile frais du vent,
Suivre d’un œil bercé le feuillage mouvant,
Prêter l’oreille au cri des coqs dans les villages,
Aux chants d’oiseaux, au bruit des colliers d’attelages,
Offrir l’écho d’une âme heureuse aux mille voix
Sonores de la vie et voir de toits en toits
Le bleu du ciel sourire à l’azur des fumées ;
Quand l’aride midi pèse sur les ramées,
S’allonger, les yeux clos, et languir de sommeil,
Comme un voluptueux lézard, dans le soleil ;
Sentir brûler le corps en amour de la terre,
Flotter sur les rumeurs, sur lair, sur la lumière,
Défaillir, se dissoudre en chose, s’enivrer
De l’arome charnel d’une rose à pleurer,
Percevoir dans son être obscur l’heure qui passe
Et traverse d’un jet d’étincelles l’espace ;
Et quand l’humble Angélus a tinté, quand le soir
Exhale au fond du val ses vapeurs d’encensoir,
Que le soleil, au bord des toits, rasant les chaumes,
Y fait tourbillonner des échelles d’atomes,
Qu’un laboureur qui rentre à pas lourds de son champ
Ebauche un profil noir sur l’or vert du couchant,
Regagner son logis et, les doigts à la tempe,
Bercé par la chanson discrète de la lampe,
Assembler les mots purs du poème rêvé.
Et sur les feuillets blancs du livre inachevé
Fixer, beau papillon, le jour multicolore,
Pourpre à midi, d’azur le soir, rose à l’aurore.

O fêtes de la vie où le chant d’un marteau
Sur l’enclume, la ligne heureuse d’un coteau,
La source, le brin d’herbe avec sa coccinelle,
Font tressaillir en nous l’argile originelle !
Gloire à toi dans l’éther lumineux, dans le mont,
Dans le métal, dans l’eau, dans l’insecte, limon

Universel par qui l’humaine créature
Rejoint le Créateur à travers la nature !

[Le Semeur de Cendres.)

CETTE VIEILLE EST LA SŒUR
DES BORNES DU CHEMIN

Cette vieille est la sœur des bornes du chemin :
Elle est cassée, austère, anguleuse, immobile.
Un chapelet de fer enguirlande sa main,
Et les sous des passants dansent dans sa sébile.

Ses yeux blancs sont pareils aux lampes des tombeaux,
Sans éclat sous les arcs profonds de leurs ogives,
Et ses lèvres de chair morte font sans repos
Le murmure indistinct de deux feuilles plaintives,

Parfois, quand, le corps las, à la chute du jour,
Je regagne la ville, et mon âtre, et ma table,
L’équité du hasard me mène au carrefour
Où gémit sous la croix l’aveugle lamentable.

Et je m’arrête alors devant elle, songeant
Que j’assiste au vivant spectacle de mon âme,
Et je lui dis : « Voici quelques pièces d’argent,
Priez pour moi qui suis sans amour, pauvre femme ! »

[Le Semeur de Cendres.)

C’EST VOUS, VOLUPTUEUX CHÉNIER,
VOUS, GRAND VIRGILE…

C’est vous, volupteux Chénier, vous, grand Virgile,
Que j’ouvre aux jours dorés de l’automne, en rêvant,
Le soir, dans un jardin solitaire et tranquille
Où tombent des fruits lourds détachés par le vent.
Je vous lis d’un esprit inquiet, et j’envie
Vos amantes, Chénier ! Virgile, vos héros !
Moi que rien de fécond ne tente dans la vie,
La lutte, ni l’amour, ni les simples travaux,
Et qui trouve, ironique entre les philosophes,

A douter de moi-même une âpre volupté.
Je sens le cœur humain trop large pour mes strophes.
Le vieil air douloureux d’autres l’ont mieux chanté ;
Leur nom nourrit encor les clairons de la gloire.
Pour moi qu’un rigoureux destin laisse inconnu,
Je presse entre mes doigts la flûte usée et noire
Des pauvres, des railleurs et des fous. Son bois nu
Est plus doux qu’un baiser savoureux à ma bouche ;
Elle est ma confidente obscure et mon enfant
Et répond comme une âme à l’âme qui la touche.
Un passant, que mon cœur sait émouvoir, souvent
Au temps des raisins mûrs s’arrête pour l’entendre.
Je suis seul, et je joue, ignorant qu’il est là,
Tour à tour désolé, voluptueux ou tendre.
Chaque jour, sur les tons qu’hier elle modula,
Ma misère sanglote et demande l’aumône,
Et le passant muet songe et baisse le front ;
Il m’écoute, et revient, et trouve chaque automne
La flûte plus plaintive et mon mal plus profond.

(Le Semeur de Cendres.)

HENRI ROUGER

Bibliographie. — Le Jardin Secret, poème (1893) ; — Chants et Poèmes (1895) ; — Poèmes fabuleux (1897) ; — Le Jardin Secret, nouvelle édition, suivie de poésies diverses (1901) ; — La Reiraite fleurie (1906).

Les œuvres poétiques do M. Henri Bouger ont été publiées chez Alphonse Lemerre, Paris.

M. Henri Bouger, né le 18 novembre 1865 à La Chartre-surie-Loir (Sarthc), ancien élève do l’Ecole Normale Supérieure, professeur agrégé de l’Université, a publié quatre volumes de vers : Le Jardin Secret, Chants et Poèmes, Poèmes fabuleux et La Retraite fleurie.

M. Henri Bouger est un noble et pur poète dont l ame frémis" sante s’est mêlée à l’âme des choses et à celle des hommes, ses frères ; un doux philosophe qui a poursuivi les beaux rêves d’harmonie et de fraternité universelle, et que l’indifférence de la nature a terrifié, que l’indifférence des hommes a désespéré, et qui a souffert, mais qui, poète, a connu la divine extase ; un artiste qui lentement, patiemment, œuvre selon le précepte du maître.

SILENCE

Si je ne puis, de mes doigts las,
A travers la faite éternelle,
Saisir au vent l’essor d’une aile
Ou les aromes des lilas,
Et — moi, vaine ombre fugitive,
Eriger haut sur le futur,
Dans le granit du verbe sûr,
Mon âme immortellement vive ;
Si très loin, sous mon front heurté,
Comme un bourdonnement d’abeille,
Un bruit mystérieux sommeille,
Toujours brui, jamais chanté ;
En ma pensée où la voix pleure,
Penché sur les mots indistincts,
J’écouterai les sons lointains
De la musique intérieure ;
Et, sur tous les parfums du ciel,
Sur tous les rayons des idées,
Je boirai, par amples ondées,
Au flot vivant de l’irréel.
Puis, quand la nuit sera venue,
Comme un enfant bercé sourit,
J’assoupirai mon calme esprit
Sur les sons de la voix connue ;
Et, me livrant à l’univers,
Je m’en irai, dans un sourire,
Sur les mots que je n’ai su dire,
Sur les mots rêvés d’un beau vers.

(Le Jardin Secret.)

OMBRE

Sur un autel, au feu des flambeaux du dimanche,
Mon âme a resplendi dans un riche ostensoir ;
A présent, sous la crypte à l’écrasant voussoir,
Je ne vois plus que l’ombre où mon front las se penche.


Mais je veux, plus caché que le nid sous la branche,
Je veux, seul en moi-même, à ma clarté m’asseoir,
Comme un bon ouvrier sous la lampe du soir,
Et dans le marbre intime ouvrer mon âme blanche.

Oh ! je la polirai, laborieux et lent ;
Pour qu’un dessin plus pur, en un marbre plus blanc,
Dessine sa beauté toujours inachevée,

Et pour que, loin des yeux dont le dédain sourit,
Je contemple à jamais dans mon nocturne esprit
Le triomphe inconnu de ma force rêvée.

(Le Jardin Secret.)

ŒUVRE RÊVÉE

J’aurais voulu jeter dans le jour et le vent
Des vers victorieux faits d’un airain vivant,
Flot vaste, effusion bouillonnante et réglée,
Qui, figeant tout à coup son ardente coulée,
Garderait pour jamais, hors du creuset natal,
Le contour inusé des formes du métal
Et le frémissement d’une chair qui respire.
J’aurais voulu dresser sur le temps, leur empire,
Des vers, de souples vers dociles à mes doigts,
Tantôt drapés de plis impérieux et droits
Comme des Dieux rangés par le bras qui les sculpte,
Et tantôt se ruant d’un furieux tumulte
A mon souffle, ou troublés à demi sous ma main
Comme le sein fragile où tremble un cœur humain ;
Des vers, de larges vers tout bruissants de vivre,
Eclatant tour à tour en fanfares de cuivre
Ou glissant comme les baisers que nous rêvons ;
Des vers, de nobles vers somptueux et profonds,
Fleuris de tous les feux des soleils du tropique,
Et pleins aussi pourtant, comme est la nuit magique,
De tout le grand secret d’un abîme sans bords ;
Des vers, d’étranges vers mystérieux et forts,
Chant, saveur et parfum, lueur vive et caresse,
Sève en feu qui fermente ou sang qui court, détresse
Et joie, élan sacré des songes de l’esprit,


Prodige édifié qui sanglote et sourit,
Tel que la mer immense ou que l’immense foule.
J’aurais voulu fixer le bronze ardent qui coule…
O désirs ! mots jetés ! jeux du jour et du vent !
J’aurais voulu créer des vers d’airain vivant.

(Le Jardin Secret.)

ABIME

Avez-vous vu la mer écumer dans le port ?
Parmi les sables fins que le flot fumeux ronge,
Devant la mer nocturne avez-vous fait un songe,
Seul, assis sur la plage à l’heure où tout s’endort ?

Un songe immense et doux de sommeil et de mort…
Oh ! glisser sous la vague, être un lambeau qui plonge !
Se mêler aux brins d’algue, au corail, à l’éponge !
Oublier le sol âpre et l’inutile effort !

Mais rien ne nous répond dans le flux qui s’élance.
Les flots inapaisés, plus sourds que le silence,
Ont hurlé d’un cri fou devant l’Homme importun ;

Et, du mouvant tombeau que notre cœur envie,
Ne monte à nous jamais dans le soir et l’embrun
Qu’un vain bruit sons parole aussi vain que la vie.

(Le Jardin Secret.)
ORGUEIL

Tout est vain, disions-nous quand nous allions rêvant ;
Tout est bref et léger comme notre âme est brève ;
Et, de la fleur éclose aux cerveaux lourds de sève,
A peine un parfum reste et va s’enfuir ou vent.

Tout est vain, chant sublime ou secret du savant ;
Tout est vain, disions-nous, comme est voin notre rêve…
Et pourtant, tous les deux, quand l’ombre aux cieux s’élève.
N’avons-nous pas frémi du même émoi souvent ?


N’avons-nous pas frémi, quand nous rêvions ensemble,
De voir éclore ainsi, sous notre front qui tremble,
La frêle éclosion des fleurs qui vont mourir ;

Et de créer du fond de notre chair infâme,
Sous ce front misérable orgueilleux de fleurir,
L’éphémère beauté des floraisons de l’âme ?

(Le Jardin Secret.)

ALBERT SAMAIN

Bibliographie. — Au Jardin de l’Infante, poèmes (Société du Mercure de France, Paris, 1893 et 1894) ; — Au Jardin de l’Infante, poèmes, nouvelle édition augmentée d’uue partie inédite, L’Urue penchée [couronnée par l’Académie française, prix Archon-Despérouses, 1897] (Société du Mercure de France, Paris, 1897) ; — Aux Flancs du Vase, poèmes (Société du Mercure de France, Paris, 1898) ; — Le Chariot d’Or [Le Chariot d’Or,— Symphonie héroïque] poèmes (Société du Mercure de France, Paris, 1901) ; — Aux Flancs du Vase, édition augmentée de Polypheme et de Poemes inachevés (Société du Mercure de France, Paris, 1901) ; — Contes (Société du Mercure de France, Paris, 1903) ; — Polypheme, tragédie en deux actes (Société du Mercure de France, Paris, 1906).

Albert Samain a collaboré au Mercure de France, à la Revue des Deux-Mondes, au Scapin, au Chat Noir, à la Revue Hebdomadaire, au Beffroi, à la Revue du Nord (1895-1896), à l’Ermitage, à la Revue Septentrionale (1896), à la Plume (1897), à la Renaissance Politique et Littéraire (1900),àlaflc*’ae de Paris, etc.

Albert-Victor Samain naquit à Lille le 4 avril 1858. La mort de son père étant venue interrompre ses études commencées au lycée de sa ville natale, il entra dans une maison de banque, mais continua de s’instruire. La littérature grecque surtout le retint.

Vers 1882, il vint^se fixer à Paris, où il avait obtenu, grâce à la recommandation d’Octave Feuillet, un emploi à l’Hôtel de Ville, qu’il quitta plus tard pour la Préfecture de la Seiue. "" II pénétra dans quelques cénacles, o On le vit au Chat Noir et il collabora au Scapin. Mais il fut bien vite désabusé… Pourtant il y lisait quelquefois, aux soirs que la salle était vide, entre quelques amis, des poèmes d’un grand lyrisme… De cette époque datent ses plus chères amitiés, pour son compatriote du Nord, M. Gabriel Bandon, et pour tant d’autres… C’est alors aussi qu’il rencontra M. Alfred Vallette. Il prit part, en 1889, à la fondation du Mercure de France, où il donna désormais ses "poèmes. » (A.-M. Gossez, Poètes du Nord.)

En 1893, ses amis le décidèrent à publier Au Jardin de l’In/Vznfefqui attira sur lui l’attention de la critique et du public. M. François Coppée lui consacra un article où il l’appelait « un poète d’automne et de crépuscule, un poète de.douce et morbide langueur, de noble tristesse». « On respire tout le long de son livre, ajoutait-il, l’odeur faible et mélancolique, le parfum d’adieu des chrysanthèmes à la Saint-Martin… Je crois bien que M. Albert Samain, qui a peut-être lu mes Intimités, doit beaucoup, héréditairement, à Baudelaire, à Verlaine, et à ce symphonique et mystérieux Mallarmé que Mendés a spirituellement appelé un « auteur difficile », et qui n’en est pas moins pour beaucoup de «jeunes » un chef d’école. »

Ces affinités sincères, naturelles, non voulues, n’empêchaient pas Albert Samain d’être déjà un poète original, qui procédait surtout de lui-même. En 1898, il se vit décerner, par l’Académie française, le prix Archon-Despérouses, et la même année il publiait un nouveau volume, Aux Flancs du Vase, « suite de poèmes qui offrent l’aspect d’habiles modelages selon le goût antique ». Dans ce recueil, a où il revenait à la simplicité et à la vérité de son cœur », de même que dans ses derniers poèmes publiés quelque temps après sa mprt, il se montra, une fois de plus, un parfait artiste, un subtil évocateur, un délicieux élégiaque, le plus délicat et le plus suave des poètes.

La mort de sa mère, survenue peu après la publication de son volume Aux Flancs du Vase, l’ayant plongé dans une profonde tristesse, sa santé, minée depuis longtemps par une affection de poitrine, inspira bientôt les plus vives inquiétudes à ses amis, et le 18 août 1900 il s’éteignit doucement à Magny-lesHameaux, p’rès"dë"PoTt=floyal-des-Champs, où il était venu chercher la guérison.

ÉLÉGIE

Quand la nuit verse sa tristesse au firmament,
Et que, pâle au balcon, de ton calme visage
Le signe essentiel hors du temps se dégage,
Ce qui t’adore en moi s’émeut profondément.

C’est l’heure de pensée où s’allument les lampes.
La ville, où peu à peu toute rumeur s’éteint,
Déserte, se recule en un vague lointain
Et prend cette douceur des anciennes estampes.


Graves, nous nous taisons. Un mot tombe parfois,
Fragile pont où l’âme à l’âme communique.
Le ciel se décolore, et c’est un charme unique,
Cette fuite du temps, il semble, entre nos doigts.

Je resterais ainsi des heures, des années,
Sans épuiser jamais la douceur de sentir
Ta tête aux lourds cheveux sur moi s’appesantir,
Comme morte parmi les lumières fanées.

C’est le lac endormi de l’heure à l’unisson,
La halte au bord du puits, le repos dans les roses ;
Et par de longs fils d’or nos cœurs liés aux choses
Sous l’invisible archet vibrent d’un long frisson.

Oh ! garder à jamais l’heure élue entre toutes,
Pour que son souvenir, comme un parfum séché,
Quand nous serons plus tard las d’avoir trop marché,
Console notre cœur, seul, le soir, sur les routes.

Voici que les jardins de la nuit vont fleurir.
Les lignes, les couleurs, les sons, deviennent vagues.
Vois, le dernier rayon agonise à tes bagues.
Ma sœur, n’entends-tu pas quelque chose mourir !…

Mets sur mon front tes mains fraîches comme une eau pure,
Mets sur mes yeux tes mains douces comme des fleurs,
Et que mon âme, où vit le goût secret des pleurs,
Soit comme un lys fidèle et pâle à ta ceinture.

C’est la Pitié qui pose ainsi son doigt sur nous ;
Et tout ce que la terre a de soupirs qui montent,
Il semble qu’à mon cœur enivré le racontent
Tes yeux levés ou ciel si tristes et si doux.

(Au Jardin de l’Infante.)

AUTOMNE

À pas lents et suivis du chien de la maison,
Nous refaisons la route a présent trop connue.
Un pâle automne saigne au fond de l’avenue,
Et des femmes en deuil passent à l’horizon.

Comme dans un préau d’hospice ou de prison,
L’air est calme et d’une tristesse contenue :

Et chaque feuille d’or tombe, l’heure venue,
Ainsi qu’un souvenir, lente, sur le gazon.

Le Silence entre nous marche… Cœurs de mensonges,
Chacun, las du voyage, et mû par d’autres songes,
Rêve égoïstement de retourner au port.

Mais les bois ont, ce soir, tant de mélancolie,
Que notre cœur s’émeut à son tour et s’oublie
A parler du passé, sous le ciel qui s’endort,

Doucement, à mi-voix, comme d’un enfant mort.

(Au Jardin de l’Infante.)

SOIR

Le ciel comme un lac d’or pâle s’évanouit ;
On dirait que la plaine, au loin déserte, pense ;
Et dans l’air élargi de vide et de silence
S’épanche la grande âme triste de la nuit.

Pendant que ça et là brillent d’humbles lumières,
Les grands bœufs accouplés rentrent par les chemins ;
Et les vieux en bonnet, le menton sur les mains,
Respirent le soir calme aux portes des chaumières.

Le paysage, où tinte une cloche, est plaintif
Et simple comme un doux tableau de primitif,
Où le Bon Pasteur mène un agneau blanc qui saute.

Les astres au ciel noir commencent à neiger,
Et, là-bas, immobile au sommet de la côte,
Rêve la silhouette antique d’un berger.

(Au Jardin de l’Infante.) ’ SOIR

Le Séraphin des soirs passe le long des fleurs…
La Dame-aux-Songes chante à l’orgue de l’église ;
Et le ciel, où la fin du jour se subtilise,
Prolonge une agonie exquise de couleurs.

Le Séraphin des soirs passe le long des cœurs…
Les vierges au balcon boivent l’amour des brises ;

Et sur les fleurs et sur les vierges indécises
Il neige lentement d’adorables pâleurs.

Toute rose au jardin s’incline, lente et lasse,
Et l’âme de Schumann errante par l’espace
Semble dire une peine impossible à guérir…

Quelque part une enfant très douce doit mourir…
O mon âme, mets un signet au livre d’heures,
L’Ange va recueillir le rêve que tu pleures.

{Au Jardin de l’Infante.)

X : IL EST D’ÉTRANGES SOIRS…

Il est d’étranges soirs où les fleurs ont une âme,
Où dans l’air énervé flotte du repentir,
Où sur la vague lente et lourde d’un soupir
Le cœur le plus secret aux lèvres vient mourir.
Il est d’étranges soirs où les fleurs ont une âme,
Et ces soirs-là, je vais tendre comme une femme.

Il est de clairs matins, de roses se coiffant,
Où l’âme a des gaîtés d’eaux vives dans les roches,
Où le cœur est un ciel de Pâques plein de cloches,
Où la chair est sans tache et l’esprit sans reproches.
Il est de clairs matins, de roses se coiffant.
Ces matins-là, je vais joyeux comme un enfant.
Il est de mornes jours où, las de se connaître,
Le cœur, vieux de mille ans, s’assied sur son butin,
Où le plus cher passé semble un décor déteint,
Où s’agite un vague et minable cabotin.
11 est de mornes jours las du poids de connaître,
Et, ces jours-là, je vais courbé comme un ancêtre.
Il est des nuits de doute, où l’angoisse vous tord,
Où l’âme, au bout de la spirale descendue,
Pâle et sur l’infini terrible suspendue,
Sent le vent de l’abîme et recule éperdue !
Il est des nuits de doute, où l’angoisse vous tord,
Et, ces nuits-là, je suis dans l’ombre comme un mort.

(Au Jardin de l’Infante.)

LE REPAS PRÉPARÉ

Ma fille, lève-toi ; dépose là ta laine.
Le maître va rentrer ; sur la table de chêne,
Que recouvre la nappe aux plis étincelants,
Mets la faïence claire et les verres brillants.
Dans la coupe arrondie à l’anse au col de cygne
Pose les fruits choisis sur des feuilles de vigne :
Les pèches qu’un velours fragile couvre encor,
Et les lourds raisins bleus mêlés aux raisins d’or.
Que le pain bien coupé remplisse les corbeilles ;
Et puis ferme la porte, et chasse les abeilles.
Dehors, le soleil brûle et la muraille cuit ;
Rapprochons les volets ; faisons presque la nuit,
Afin qu’ainsi la salle, aux ténèbres plongée,
S’embaume toute aux fruits dont la table est chargée.
Maintenant va chercher l’eau fraîche dans la cour
Et veille que surtout la cruche, à ton retour,
Garde longtemps, glacée et lentement fondue,
Une vapeur légère à ses flancs suspendue.

(Aux Flancs du Vase )

LA GRENOUILLE

En ramassant un fruit dans l’herbe qu’elle fouille,
Chloris vient d’entrevoir la petite grenouille
Qui, peureuse, et craignant justement sur son sort,
Dans l’ombre se détend soudain comme un ressort,
Et, rapide, écartant et rapprochant les pattes,
Saute dans les fraisiers, et, parmi les tomates,
Se hâte vers la mare, où, flairant le danger,
Ses sœurs, l’une après l’autre, à la hâte ont plongé.
Dix fois déjà Chloris, a la chasse animée,
L’a prise sous sa main brusquement refermée ;
Mais, plus adroite qu’elle, et plus prompte, dix fois
La petite grenouille a glissé dans ses doigts.
Chloris la tient enfin ; Chloris chante victoire !
Chloris aux yeux d’azur de sa mère est la gloire.

Sa beauté rit au ciel ; sous son large chapeau
Ses cheveux blonds coulant comme un double ruisseau
Couvrent d’un voile d’or les roses de sa joue ;
Et le plus clair sourire à ses lèvres se joue.
Curieuse, elle observe et n’est point sans émoi
A l’étrange contact du corps vivant et froid.
La petite grenouille en tremblant la regarde,
Et Chloris, dont la main lentement se hasarde,
A pitié de sentir, affolé par la peur,
Si fort entre ses doigts battre le petit cœur,

[Aux Flancs du Vase.)

PANNYRE AUX TALONS D’OR

Dans la salle en rumeur un silence a passé…
Pannyre aux talons d’or s’avance pour danser.
Un voile aux mille plis la cache tout entière.
D’un long trille d’argent la flûte, la première,
L’invite ; elle s’élance, entre-croise ses pas,
Et, du lent mouvement imprimé par ses bras,
Donne un rythme bizarre à l’étoffe nombreuse,
Qui s’élargit, ondule, et se gonfle et se creuse,
Et se déploie enfin en large tourbillon…
Et Pannyre devient fleur, flamme, papillon !
Tous se taisent ; les yeux lu suivent en extase.
Peu à peu la fureur de la danse l’embrase.
Elle tourne toujours ; vite ! plus vite encor !
La flamme éperdument vacille aux flambeaux d’or !.
Puis, brusque, elle s’arrête au milieu de la salle ;
Et le voile qui tourne autour d’elle en spirale,
Suspendu dans sa course, apaise ses longs plis,
Et, se collant aux seins aigus, aux flancs polis,
Comme au travers d’une eau soyeuse et continue,
Dans un divin éclair, montre Pannyre nue.

[Aux Flancs du Vase.)

SOIR DE PRINTEMPS

Premiers soirs de printemps : tendresse inavouée.
Aux tiédeurs de la brise écharpe dénouée…

Caresse aérienne… encens mystérieux…
Urne qu’une main d’ange incline au bord des cieux…
Oh ! quel désir ainsi, troublant le fond des âmes,
Met ce pli de langueur à la hanche des femmes ?
Le couchant est d’or rose et la joie emplit l’air,
Et la ville, ce soir, chante comme la mer.
Du clair jardin d’avril la porte est entr’ouverte ;
Aux arbres légers tremble une poussière verte.
Un peuple d’artisans descend des ateliers ;
Et, dans l’ombre où sans fin sonnent les lourds souliers,
On dirait qu’une main de Véronique essuie
Les fronts rudes tachés de sueur et de suie.
La semaine s’achève, et voici que soudain,
Joyeuses d’annoncer la Puques de demain,
Les cloches, s’ébranlant aux vieilles tours gothiques,
Et revenant du fond des siècles catholiques,
Font tressaillir quand même aux frissons anciens
Ce qui reste de foi dans nos vieux os chrétiens !
Mais déjà, souriant sous ses voiles sévères,
La nuit, la nuit païenne, apprête ses mystères ;
Et le croissant d’or fin, qui monte dans l’azur,
Rayonne, par degrés plus limpide et plus pur.
Sur la ville brûlante, un instant apaisée,
On dirait qu’une main de femme s’est posée ;
Les couleurs, les rumeurs, s’éteignent peu à peu ;
L’enchantement du soir s’achève… et tout est bleu !
Ineffable minute où l’âme de la foule
Se sent mourir un peu dans le jour qui s’écoule…
Et le cœur va flottant vers de tendres hasards
Dans l’ombre qui s’étoile aux lanternes des chars.
Premiers soirs de printemps : brises, légères fièvres !
Douceur des yeux !… Tiédeur des mains !… Langueur des liti
Et l’Amour, une rose à la bouche, laissant
Traîner à terre un peu de son manteau glissant,
Nonchalamment s’accoude au parapet du fleuve.
Et puisant au carquois d’or une flèche neuve,
De ses beaux yeux voilés, cruel adolescent,
Sourit, silencieux, ù la Nuit qui consent.

(Le Chariot d’Or.)

INCANTATION

O Nuit magicienne, ô douce, ô solitaire,
Le Paysage avec sa flûte de roseau
T’accueille ; et tes pieds nus posés sur le coteau
Font tressaillir le cœur fatigué de la terre.

Laissant fuir de ses doigts sa guirlande de fleurs,
Voici qu’en tes bras frais s’endort le Soir qui rêve.
L’Ame, veule au soleil, frissonne, se soulève,
Et tord sa chevelure à la source des Pleurs.

Les paysans rentrant par les plaines tranquilles
Prennent au crépuscule un accent éternel ;
Et la Tristesse passe, en respirant le ciel
Vaguement lumineux dans les eaux immobiles.

Derniers bruits des chemins pleins d’ombre. Fin du jour…
O Nuit, l’âme des fleurs nuptiales t’épie.
Le bétail est couché ; la glèbe est assoupie ;
Et la servante a clos les portes de la cour.

Sur ton sein resplendit la lune magnétique.
La nymphe qu’elle attire ondule dans les joncs ;
Et tout ce qu’en nos cœurs sanglotants nous songeons
Honte, comme la mer, vers sa face mystique.

L’heure est harmonieuse et grave sous les cieux ;
L’ombre, étendue au loin, solennise les lignes ;
Et l’homme, s’éveillant au mystère des signes,
Sent monter lentement la prière à ses yeux…

Là-bas, la Ville au loin presse ses toits sans nombre ;
Seuls, de la multitude anonyme émergés,
Les monuments, debout ainsi que des bergers,
Veillent pour témoigner de son àme dans l’ombre.

L’abime étoilé s’ouvre à l’ardeur de penser,
Et l’esprit, visité de rumeurs inconnues,
S’étonne, et frémissant écoute au fond des nues,
Comme un grand fleuve noir, l’éternité passer.


Ivresse ! Bras tendus au ciel ! Vol qui s’égare…
Baiser de l’infini qui rend pale un instant…
Et toujours sous nos fronts ce vieux désir luttant,
Toujours l’héréditaire orgueil du fils d’Icare.

Un vent sacré venu des espaces profonds
Détache le fruit mùr qui pèse aux flancs des femmes.
Pendant qu’à son approche, au loin, les grandes fîmes
Brûlent, comme des feux allumés sur les monts.

Je te salue, ô Nuit des pâtres, des prophètes,
Mère au long voile noir des grands enfantements ;
O féconde par qui, jumelles en tourments,
Les œuvres de la femme et de l’homme sont faites.

Grande Nuit ! Sanctuaire auguste des secrets,
O Nuit, sœur de la Mort, comme elle impénétrable,
Nuit d’Orphée et d’isis, Déesse vénérable,
Aïeule de la mer antique et des forêts !

Et Nuit divine aussi, vierge pure et clémente
Qui ranimes l’amour à ton sourire obscur,
Toi qui poses au cœur tes longues mains d’azur,
Et portes le Sommeil innocent sous ta mante.

Seule, tu sais calmer les tourments inconnus
De ceux que le mentir quotidien torture.
Leur front brûle, et voici ta sombre chevelure ;
Leur âme est solitaire, et voici tes bras nus.

Et chacun, dénouant les liens du masque infâme,
Dans ta forêt, sous l’œil d’or fixe du hibou,
Au large de son cœur promène un archet fou,
Et marche, magnifique et libre, dans son âme !

Cependant qu’aux buissons l’oiseau sentimental,
L’oiseau, triste et divin, que les ombres suscitent,
Sur les jardins déserts où les feuilles palpitent,
Fait ruisseler son cœur en sunglots de cristal.

Minuit. La voûte est comme une église tendue.
Le Livre resplendit, au fond, d’or et de fer.
Et la chair est sublime et vibre avec l’éther !
O vagues de silence à travers l’étendue…


Et déjà, respirant les fleurs d’étranges soirs,
Le Rêve s’aventure, enlacé par Hélène,
Aux plus lointaines mers de la pensée humaine
Sur son char attelé de deux grands cygnes noirs.

O Nuit, tes pieds divins font tressaillir la terre,
Ta coupe d’argent noir contient les Profondeurs,
Tu fais jaillir de nous les secrètes splendeurs ;
Et je t’adorerai pour ce triple mystère.

O Nuit magicienne, ô douce, ô solitaire !

[Le Chariot d’Or.)

IDÉAL

Hors la ville de fer et de pierre massive,
A l’aurore, le chœur des beaux adolescents
S’en est allé, pieds nus, dans l’herbe humide et vive,
Le cœur pur, la chair vierge et les yeux innocents.

Toute une aube en frissons se lève dans leurs âmes.
Ils vont rêvant de chars dorés, d’arcs triomphaux,
De chevaux emportant leur gloire dans des flammes,
Et d’empires conquis sous des soleils nouveaux !

Leur pensée est pareille aux feuillages du saule
A toute heure agités d’un murmure incertain ;
Et leur main fièrement rejette sur l’épaule
Leur beau manteau qui claque aux souffles du matin.

En eux couve le feu qui détruit et qui crée ;
Et, croyant aux clairons qui renversaient les tours,
Ils vont remplir l’amphore a la source sacrée
D’où sort, large et profond, le fleuve ancien des jours.

Ils ont l’amour du juste et le mépris des lâches,
Et veulent que ton règne arrive enfin, Seigneur !
Et déjà leur sang brûle, en lavant toutes taches,
De jaillir, rouge, aux pieds sacrés de la Douleur !

Tambours d’or, clairons d’or, sonnez parles campagnes
Orgueil, étends sur eux tes deux ailes de fer !
Ce qui vient d’eux est pur comme l’eau des montagnes
Et fort comme le vent qui souffle sur la merl


Sur leurs pas l’allégresse éclate en jeunes rires,
La terre se colore aux feux divins du jour,
Le vent chante à travers les cordes de leurs lyres,
Et le cœur de la rose a des larmes d’amour.

Là-bas, vers l’horizon roulant des vapeurs roses,
Vers les hauteurs où vibre un éblouissement,
Ivres de s’avancer dans la beauté des choses,
Et d’être à chaque pas plus près du firmament ;

Vers les sommets tachés d’écumes de lumière
Ou piaffent, tout fumants, les chevaux du soleil,
Plus haut, plus haut toujours, vers la cime dernière
Au seuil de l’Empyrée effrayant et vermeil ;

Ils vont, ils vont, portés par un souffle de flamme…
Et l’espérance, triste avec des yeux divins,
Si pâle sous son noir manteau de pauvre femme,
Un jour encore, au ciel lève ses vieilles mains !

Pieds nus, manteaux flottants dans la brise, à l’aurore,
Tels, un jour, sont partis les enfants ingénus,
Le cœur vierge, les mains pures, l’âme sonore…
Oh ! comme il faisait soir, quand ils sont revenus !

Pareils aux émigrants dévorés par les fièvres,
Ils vont, l’haleine courte et le geste incertain,
Sombres, l’envie au foie et l’ironie aux lèvres ;
Et leur sourire est las comme un feu qui s’éteint.

Ils ont perdu la foi, la foi qui chante en route
Et plante au cœur du mal ses talons frémissants.
Ils ont perdu, rongés par la lèpre du doute,
Le ciel qui se reflète aux yeux des innocents.

Même ils ont renié l’orgueil de la souffrance,
Et dans la multitude au front bas, au cœur dur,
Assoupie au fumier de son indifférence,
Ils sont rentrés soumis comme un bétail obscur.

Leurs rêves engraissés paissent parmi les foules ;
Aux fentes de leur cœur d’acier noble bardé,
Le sang altier des forts goutte à goutte s’écoule,
Et puis leur cœur un jour se referme, vidé.


Matrone bien fardée au seuil clair des boutiques,
Leur âme épanouie accueille les passants ;
Surtout ils sont dévots aux seuls dieux authentiques,
Et, le front dans la poudre, adorent les puissants.

Ils veulent des soldats, des juges, des polices,
Et, rassurés par l’ordre aux solides étaux,
Ils regardent grouiller au vivier de leurs vices
Les sept vipères d’or des péchés capitaux.

Pourtant, parfois, des soirs, ils songent dans les villes
A ceux-là qui près d’eux gravissaient l’avenir,
Et qui, ne voulant pas boire aux écuelles viles,
S’étant couchés là-haut, s’y sont laissés mourir ;

Et le remords les prend quand, au penchant des cimes,
Un éclair leur fait voir, les deux bras étendus,
Des cadavres hautains, dont les yeux magnanimes
Rêvent, tout grands ouverts, aux idéals perdus !

(Le Chariot d’Or.)

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HENRY BATAILLE

Bibliographie. — La Belle au bois dormant, féerie lyrique, en trois actes, en collaboration avec M. Robert d’Humiéres (non publiée), représentée sur la scène du Théâtre de l’Œuvre en 1894 ; — La Chambre blanche, poésies, avec préface de Marcel Schwob (Société du Mercure de France, Paris, 1895) ; — Ton Sang, tragédie contemporaine précédée de La Lépreuse, tragédie légendaire (Société du Mercure de France, Paris, 1897) ; — L’Enchantement, comédie en quatre actes, en prose (1900) ; — Têtes de Bataille (Paul OUendorff, Paris, 1901) ; — Maman Colibri, comédie en quatre actes, représentée sur la scène du théâtre du Vaudeville (1904) ; — La Marche Nuptiale, pièce en quatre actes, représentée sur la scène du théâtre du Vaudeville (1905) ; — Résurrection, pièce représentée sur la scène du théâtre du Vaudeville (1905) ; — Potiche, pièce représentée sur la scène du Théâtre-Français (1906) ; — La Lépreuse, opéra, musique de M. Sylvio Lazzari (1906).

En Préparation : Et voici le jardin, poésies.

M. Henry Bataille a collaboré au Journal des Artistes, au Mercure de France, à la Revue Blanche, à la Vogue (nouvelle édition, 1899), au Mouvement, etc.

M. Henry Bataille est né à Nîmes en 1872. II a publié en 1895 son premier volume de vers, La Chambre blanche, plaquette aujourd’hui épuisée, où l’auteur exprime surtout la sensibilité des petits bonheurs et des joies puériles de la lointaine enfance.

« Les vers de M. Bataille caressent comme des berceuses de nourrices, des ronronnements de rouets, des romances de bouilloire et des cricris de grillon, durant les veillées d’hiver. Ce sont les impressions, que l’enfant garde, d’une heure vague pendant laquelle il n’était ni endormi ni éveillé, cette heure au bout de laquelle sa mère l’emportait pour le mettre dans son petit lit. La Chambre blanche lait songer au Kinderscenen de Schumann. » (georoes Eekhoud.)

On trouve — comme le fait remarquer M. Remy de Gourmoat — dans ce livre de l’enfance toute une philosophie de la vie, un regret mélancolique du passé, une peur flère de l’avenir. « Les poèmes plus récents de M. Bataille ne semblent pas contrarier cette impression : il y demeure le rêveur nerveusement triste, passionnément doux et tendre, ingénieux à se souvenir, à sentir, à souffrir.., « Puis, caractérisant cette belle œuvre, La Lépreuse : « La Lépreuse est bien le développement naturel d’un chant populaire ; tout ce qui est contenu dans le thème apparaît à son tour, sans illogisme, sans effort. Cela a l’air d’être né ainsi, tout fait, un soir, sur des lèvres, près du cimetière et de l’église d’un village de Bretague, parmi l’odeur âcre des ajoncs écrasés, au son des cloches tristes, sous les yeux surpris des filles aux coiffes blanches. Tout le long de la tragédie, l’idée est portée par le rythme… C’est une œuvre entièrement originale et d’une parfaite harmonie. Le vers employé là est très simple, très souple, inégal d’étendue et merveilleusement rythmé : c’est le vers libre dans toute sa liberté familière et lyrique… »

M. Henry Bataille a donné, en outre, au théâtre : Ton Sang, L’Enchantement, Maman Colibri, La Marche Nuptiale, Résurrection, poliche, et un opéra, en collaboration avec M. Sylvio Lazzari, La Lépreuse. Ses comédies se distinguent par l’aisance du dialogue, le style à la fois serré et fin, d’une désinvolture aiguë et charmante ; elles fourmillent de mots spirituels et profonds d’auteur dramatique.

LA FONTAINE DE PITIÉ

Les larmes sont en nous. C’est la sécurité
des peines de savoir qu’il y a des larmes toujours prêtes.
Les cœurs désabusés les savent bien fidèles.
On apprend, dès l’enfance, à n’en jamais douter.
Ma mère à la première a dit : « Combien sont-elles ? »
Des larmes sont en nous, et c’est un grand mystère.
Cœur d’enfant, cœur d’enfant, que tu me fais de peine
à les voir prodiguer ainsi et t’en défaire
à tout venant, sans peur de tarir la dernière !
Et celle-là, pourtant, vaut bien qu’on la retienne I

Non, ce n’est pas les fleurs, non, ce n’est pas l’été
qui nous consoleront si tendrement, c’est elles.
Elles nous ont connus petits et consolés.
Elles sont là, en nous, vigilantes, fidèles.
Et les larmes aussi pleurent de nous quitter.


MON ENFANCE, ADIEU MON ENFANCE…

Mon enfance, adieu mon enfance. — Je vais vivre.

Nom nous retrouverons après l’affreux voyage,
Quand nous aurons fermé nos âmes et nos livres,
Et les blanches années et les belles images…
Peut-être que nous n’aurons plus rien à nous dire !
Mon enfance tu seras la vieille servante
Qui ne sait plus bercer et ne sait plus sourire,
Et moi, plein de ton amertume vigilante,
J’ensevelirai le mystère des paroles…
Adieu. — Nous rouvrirons les portes du village,
Et ce sera la nuit de fête qui console…
Et la pluie mouillera ces tendres paysages…
Les paysans d’alors dormiront dans leurs chambres…
Et les jardins auront leur place accoutumée…
Ce sera quelque nuit limpide de décembre,
Avec la même route unie et parfumée…
Et les branches qui font des silences soudains…
Les femmes qui traversent une lampe à la main…
Les chiens maigres et plats étendus sur le sable…
Le bruit dans les massifs des grands rhododendrons…
Ces poussières d’amour que nous ramasserons,
Et tous nos bons regrets assis à notre table…
Je vous retrouverai le soir d’une journée, —
Les étoiles du champ viendront à la veillée,
Et vous me laisserez pleurer, sur vos genoux.
Nous entendrons le vent s’endormir dans les arbres ; —
Puis je regarderai mes deux mains apaisées,
Sous le clair silence du vieil abat-jour vert…
Peut-être un souffle triste ouvrira la croisée…
On entendra passer les longs chemins de fer…
Et la lune ne sera pas encor levée. —
Pauvre petite vieille enfance retrouvée,
Ce sera comme si je n’avais pas souffert…
Pas souffert ? est-ce vrai ? nous n’avons pas pleuré.
Pas souffert ? Oh ! répète-le, ma grise amie, —
Et vienne ce beau soir que j’évoque à mon gré,

Où nous caresserons nos lèvres endormies…
Ce soir-là, ce soir-là, je saurai bien des choses…
Je ne te plaindrai plus de n’avoir pas de roses…
Je comprendrai la joie du phalène qui meurt…
Alors nous éteindrons la lampe avec douceur.

(La Chambre blanche.)

SOIRS

Il y a de grands soirs où les villages meurent —
Après que les pigeons sont rentrés se coucher.
Ils meurent, doucement, avec le bruit de l’heure
Et le cri bleu des hirondelles au clocher…
Alors, pour les veiller, des lumières s’allument,
Vieilles petites lumières de bonnes sœurs,
Et deslanternes passent, là-bas dans la brume…
Au loin le chemin gris chemine avec douceur…
Les fleurs dans les jardins se sont pelotonnées,
Pour écouter mourir leur village d’antan,
Car elles savent que c’est là qu’elles sont nées…
Puis les lumières s’éteignent, cependant
Que les vieux murs habituels ont rendu l’âme,
Tout doux, tout bonnement, comme de vieilles femmes.

(La Chambre blanche. )

JE PORTE PARFOIS…

Je porte parfois toutes les douleurs humaines,
Celles des veuves, celles des malades, celles des orphelins,
De ceux qui pleurent et de ceux qui ne disent rien…
Je les sens silencieuses en moi ; elles vont et viennent,
Comme les passants, et mon âme ne leur peut rien dire
Pas plus qu’aux passants dans les rues…
Cependant je les sens qui vivent, marchent, respirent,
Et je sais que tout à l’heure elles seront disparues.
Ces jours-là je comprends des choses que je ne comprenais pas.

Je comprends pourquoi il y a des voiles de crêpe,
Et des yeux rouges derrière,
Des gens qui courent très pâles et très las…
Et d’autres qui regardent vaguement par terre…
Demain, je ne verrai plus rien de tout cela, je suppose.
Mais je sais qu’aujourd’hui on a pleuré et qu’il fait noir.

(La Chambre blanche.)

LES SOUVENIRS

Les souvenirs, ce sont des chambres sans serrures,
Des chambres vides où l’on n’ose plus entrer,
Parce que de vieux parents jadis y moururent.
On vit dans la maison où sont ces chambres closes…
On sait qu’elles sont là comme a leur habitude,
Et c’est la chambre bleue, et c’est la chambre rose…
La maison se remplit ainsi de solitude,
Et l’on y continue à vivre en souriant…
J’accueille quand il veut le souvenir qui passe,
Je lui dis : « Mets-toi lu… Je reviendrai te voir… »
Je sais toute ma vie qu’il est bien à sa place,
Mais j’oublie quelquefois de revenir le voir. —
Ils sont ainsi beaucoup dans la vieille demeure.
Ils se sont résignés à ce qu’on les oublie,
Et si je ne viens pas ce soir ni tout à l’heure,
Ne demandez pas à mon cœur plus qu’à la vie…
Je sais qu’ils dorment là, derrière les cloisons,
Je n’ai plus le besoin d’aller les reconnaître ;
De la route je vois leurs petites fenêtres, —
Et ce sera jusqu’à ce que nous en mourions.
Pourtant je sens parfois, aux ombres quotidiennes,
Je ne sais quelle angoisse froide, quel frisson,
Et ne comprenant pas d’où ces douleurs proviennent,

Je passe…
Or, chaque fois c’est un deuil qui se fait.
Un trouble est en secret venu nous avertir
Qu’un souvenir est mort ou qu’il s’en est allé…
On ne distingue pas très bien quel souvenir,

Parce qu’on est si vieux, on ne se souvient guère…
Pourtant, je sens en moi se fermer des paupières.

(La Chambre blanche.)

LES TRAINS

Les trains rêvent dans la rosée, au fond des gares…
Ils rêvent des heures, puis grincent et démarrent…
J’aime ces trains mouillés qui passent dans les champs,
Ces longs convois de marchandises bruissant,
Qui pourlapluie ont mis leurs lourds manteaux de bâches,
Ou qui dorment des nuits entières dans les garages…
Et les trains de bestiaux où beuglent mornement
Des bêtes qui se plaignent au village natal…
Tous ces grands wagons gris, hermétiques et clos,
Dont le silence luit sous l’averse automnale,
Avec leurs inscriptions effacées, leurs repos
Infinis, leurs nuits abandonnées, leurs vitres pâles…
Oh ! le balancement des falots dans l’aurore !…
Une machine est là qui susurre et somnole…
Une face se montre et rabaisse le store…
Et la petite gare où tinte une carriole…
Belloy, Sours, Clarigny, Gagnac et la banlieue…
Ohl les wagons éteints où l’on entend des souffles !
La palpitation des lampes au voile bleu…
Le train qu’on croise et qui vous dit qu’il souffre,
Tandis que nous fronçons le sourcil dans nos coins,
Et nous laisse étonnés de son prolongement…
Oh ! dans la halte verte où l’on entend les cailles,
Le son du timbre triste et solitaire !… Et puis
Les voies bloquées avec au loin un sifflet qui tressaille.
Les signaux réguliers dans le dortoir des nuits…
Des appels mystérieux que l’on ne comprend pas…
Et, — oh ! surtout ! — après des bercements sans fin,
Où l’âme s’est donnée comme en une brisure,
L’entrée, retentissante, avec un bruit d’aîrain,
De tout l’effort joyeux et bondissant du train,
Dans les grandes villes pleines de murmures !…
C’est là que vient se casser net le pur rayon

Qui m’a conduit d’un rêve a l’autre par le monde.
Rails infinis, sous le beau clair de lune et les fourgons,
A qui j’ai confié l’amertume profonde
De tous mes chers départs et tant d’enchantements…

J’aime les trains mouillés qui passent dans les champs.

(Le Beau Voyage.)

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THÉODORE BOTREL

Bibliographie. — Les Pièces d’or (1894) ; — Voleur de pain (1894) ; — A qui le neveu ? comédie en deux actes (1895) ; — Le Poignard d’or, comédie en un acte (1895) ; — Une Soirée à Strasbourg (1895) ; — Le Noël du Mousse (1895) ; — Nos Bicyclettes, opérette en un acte (1895) ; — Le Serment de Tanguy (1896) ; — Le Fils de la Veuve, récit de Bretagne (1896) ; — Celui qui frappe, légende bretonne (1897) ; — Chansons de Bretagne ; — Chansons de Jacques-la-Terre ;— Chansons de Je an-la-Vague ;— Chansons pour Lison ;— Chansons de chez nous, ouvrage couronné par l’Académie française (1898) ; — Chansons de « La Fleur-deLys » (1899) ; — M. L’Amonin, comédie (1900) ; — Contes du « LitClos » (1900) ; — Chansons en sabots (1901) ; — Chansons en dentelles (1902) ; — Coups de Clairon (1903).

Les chansons de M. Théodore Botrel se trouvent chez Georges Ondet.

M. Théodore Botrel a collaboré à de nombroux journaux et revues.

M.Théodore Botrel est né à Dînan, le 14 septembre 1868, « en cette partie de la Bretagne où les rochers sont plus rares, où les landes sont moins après, où la farouche énergie des vieux Celtes se tempère de douceur française ». Son grand-pore, son père (né à Brogns), ses oncles, étaient forgerons (quatre de ces derniers le sont encore), et c’est prés d’eux qu’il coula ses premières années.

« Tout jeune encore, il commence uno odyssée imprévue qui va lui mettre dans l’âme comme le thème primitif de ses chants futurs. La pauvreté a fait émigrer vers la ville le père et la mère, vaillante couturière usant ses yeux dans les veillées ; l’enfant est envoyé au Parson, proche Saint-Méen, dans l’ille-et-Vilaine, auprès de sa grand’mère. C’est là, dans ce contact ininterrompu avec les mœurs naïves de sa vieille patrie, dans cette première vie échappée en plein air ou bercée au coin du feu par les légendes qu’on raconte le soir sous le chaume breton, que Théodore Botrel va se prendre d’affection pour les êtres et les choses de la terre maternelle. Il sera un jour le peintre et le poète d’Armor, et pour l’être vraiment et sincèrement, il lui suffira de prêter l’oreille à toutes les voix lointaines qui chantent dans ses souvenirs d’enfance. Aujourd’hui encore, M. Botrel rappelle avec un fier plaisir qu’il ne suivit que l’école des Frères. Mais la vraie école du poète, celle qui a façonné son âme pour l’avenir, c’est l’école du foyer breton, de la chaumière bretonne, l’école de ces longues veillées au coin de l’âtre, sous les poutres enfumées, qu’il a si bien décrites dans les Contes du « Lit-Clos ». A onze ans, un oncle l’amène à Paris.

Après avoir franchi les premières étapes de sa carrière, après avoir passé tour à tour chez un serrurier, chez un lapidaire, chez un éditeur de musique, chez un courtier d’assurances maritimes, « il vient échouer un beau jour dans une étude d’avoué, et pendant deux ou trois ans couvre le papier timbré de sa belle et large écriture de poète. Mais entre la paperasserie et l’âme de Botrel il y avait incompatibilité d’humeur ; le service militaire consomma le divorce. Il s’en fut porter le sac et le « flingot » au 41° de ligne à Rennes, vivant la modeste épopée de son Jean Sacaudos. »

« Aux environs de 1892, on commence à prononcer le nom de Botrel. Quelques années avant s’était fondé à Paris le célèbre Chat Noir… Las de n’être attaché à Salis que par… des saucisses, comme tous disaient, Jules Jouy, Fcrny, Delmet, Masson, Musy, Hispa, fondèrent une concurrence, on plein faubourg Saint-Honoré, et le Chat Noir se mua en Chien Noir. C’est là qu’un beau jour arriva M. Théodore Botrel, alors — dernière étape— employé au chemin de fer de P.-L.-M. Tout le passé, toute son enfance, toute sa jeunesse, toute la poésie de la Bretagne, la poésie des pâtres dans la lande, du laboureur dans les champs, de l’Islandais en mer, toutes les élégies, toutes les chansons, se remuaient dans cette âme et demandaient une issue. De belles visions se dressaient devant lui : la Paimpolaise sur son rocher, le Cloarec sur la grève, la Vilaine dans son étang, Yann-Guenille sur son chemin de misère, et il se mit à chanter tout cela…

« Enfin en 1898, paraissent les Chansons de chez nous : le poète a fait du chemin, sa verve s’épure : c’est un vrai ruisseau de Bretagne désormais, un ruisseau limpide qui roule sur des cailloux clairs et qui ne reflète dans son cristal que la fleur des landes et l’azur du ciel. La Bretagne se reconnut en ces chants qui parlaient d’elle, en ces refrains tour à tour gais ou tristes, héroïques ou tendres comme son cœur et comme son âme. Elle se reconnut et elle applaudit : Botrel devint aussitôt son poète, le poète populaire par excellence… Et la France a suivi la Bretagne. La renommée de Botrcl a eu vite fait de franchir les étroites frontières de la petite patrie. Les Chansons de chez nous, à qui l’Académie décerna un prix Montyon, les Chansons de a La Fleur-de-Lys » (1899), les Contes du « Lit-Clos » (1900), les Chansons en sabots (1900), les Chansons en dentelles (1902), les Coups de clairon (1903) et tant de pages superbes qu’il jette d’une main prodigue dans les revues et les journaux du moment, donnent une formule à des sentiments qui ne sont pas exclusifs à l’âme bretonne, qui appartiennent plutôt à l’universelle communauté des âmes françaises.

« Rappelons que M. Théodore Botrel obtint au concours secret, à l’unanimité des membres du jury, la palme pour sa cantate Fraternité, lors de l’Exposition dernière, honneur qui n’a que trois précédents : Augusta Holmes (1889), Gabriel Vicaire (1878) et Sully Prudhomme (1867)…

» Depuis, M. Botrel est revenu au pays. C’est dans une modeste maison au toit de chaume, une croix de pierre à l’entrée, un drapeau tricolore au-dessus, que le chansonnier breton, à coté de sa jeune et charmante femme, abrite son jeune rêve et sa jeune gloire. Il ne quitte le pays que pour reprendre de temps à autre une bonne tournée de semailles à travers la France. » (C. Lecigne.)

L’ÉCHO

Rodant, triste et solitaire,
Dans la foret du mystere,
J’ai crié, le coeur tres las :
La vie est triste ici-bas !
... L’écho m’a répondu : Bah !

Écho, la vie est méchante !
Et, d’une voix si touchante
L’écho m’a répondu : Chante !


Écho, écho des grands bois,
Lourde, trop lourde est ma croix ! »
L’écho m’a répondu : « Crois ! »

« La Haine en moi va germer :
Dois-je rire ? ou blasphémer ? »
Et l’écho m’a dit : « Aimer ! »

Comme l’écho des grands bois
Me conseilla de le faire :
J’aime, je chante et je crois…
… Et je suis heureux sur terre I

LE PETIT GRÉGOIRE

La maman du petit homme

Lui dit un matin :
« A seize ans t’es haut tout comme

Notre huche à pain…
A la ville tu peux faire

Un bon apprenti,
Mais, pour labourer la terre,
T’es ben trop petit, mon ami,

T’es ben trop petit !
Dame, oui ! »
Vit un maître d’équipage

Qui lui rit au nez
En lui disant : « Point n’engage

Les tout nouveau-nés !
Tu n’as pas laide frimousse,

Mais t’es mal bâti…
Pour faire un tout petit mousse,
T’es ’cor trop petit, mon ami,

T’es ’cor trop petit,
Dame, oui ! »
Dans son palais de Versailles

Fut trouver le Roi :
« Je suis gas de Cornouailles,

Sire, équipez-moi ! »
Mais le bon Roi Louis Seize,

En riant, lui dit :


« Pour être « garde-française »
T’es ben trop petit, mon ami,
T’es ben trop petit,
Dame, oui ! »

La guerre éclate en Bretagne

Au printemps suivant,
Et Grégoire entre en campagne

Avec Jean Chouan…
Les balles passaient, nombreuses,

Au-dessus de lui
En sifflotant, dédaigneuses :
« Il est trop petit, ce joli,

Il est trop petit,
Dame, oui ! »

Cependant, une le frappe

Entre les deux yeux…
Par le trou l’âme s’échappe :

Grégoire est aux cieux !
Là, saint Pierre, qu’il dérange,

Lui dit : « Hors d’ici !
Il nous faut un grand Archange :
T’es ben trop petit, mon ami,

T’es ben trop petit,
Dame, oui ! »

Mais, en apprenant la chose,

Jésus se fâcha,
Entr’ouvrit son manteau rose

Pour qu’il s’y cachât ;
Fit entrer ainsi Grégoire

Dans son Paradis
En disant : c( Mon Ciel de gloire,
En vérité, je vous le dis,

Est pour les Petits !
Dame, oui ! »

(Chansons de la Fleur-de-Lys.)

PÉRI EN MER !…

RÉCIT D’UN VIEUX TERNEUTAS

… Hé ! las ! dans les vingt ans que j’ai fait la grand’pêche,
J’en ai t-y vu mourir des Terneuvas ! — N’empêche
Que s’il est une mort que je n’oublierai pas,
C’est celle du premier de mes quatre grands gas !
Je vas en quelques mots vous en conter l’histoire :
Nous étions tous plongés dans la nuit la plus noire
Quand, mon quart achevé, très las, je m’endormis,
Vautré dans l’entrepont à côté des amis.
Il faisait cependant un bien rude tangage !
Le vent dans nos deux mâts hurlait, faisait tapage,
Et, vraiment, pour dormir ainsi que nous dormions,
1l fallait être morts à demi. Nous l’étions !
Une main, tout à coup, me pousse ; et je me lève,
Croyant que c’est déjà l’équipe de relève
Et que mon gas s’en vient se coucher à son tour ;
Comme il faisait toujours aussi noir qu’en un four,
Je demande : « Est-ce toi, mon petit ?…» Mais, dans l’ombre
Une voix nous cria : « Debout les gas ! On sombre !
Huit hommes à la pompe, et le reste là-haut ! »
J’attrape mon « ciret », puis, ne faisant qu’un saut,
J’arrive sur le pont que la vague féroce
De bout en bout balaye à chaque instant, la rosse 1
Quand voilà que, sinistre, un cri traverse l’air :
« A l’avant, par tribord, un homme dans la mer ! »
— « Tonnerre ! Si le bougre en réchappe, me dis-je,
Ce sera par un coup qui tiendra du prodige ! »
D’autant que nous avions touché sur un écueil…
J’avançais à tâtons vers l’arrière et, de l’œil,
Je cherchais mon Yannik, quand devant moi, très vague,
Je crois apercevoir, au sommet d’une vague,
Le corps du naufragé dont nul ne sait le nom…
« Peut-on mettre un doris dehors ? » criai-je. « Non !
Ce serait envoyer vers une mort certaine
Cinq hommes pour le moins, cria le capitaine,
Et je dois les garder pour le salut commun ! »

Je répondis : « Patron ! Vous n’en risquerez qu’un :
Qu’on noue à ma ceinture un bon morceau d’écoute
Pour que j’aille querir l’ami qui boit la goutte :
Il ne sera pas dit qu’un Breton, qu’un marin,
Laisse un être en péril sans le défendre un brin ! »
Et me voilà sautant par-dessus le bordage,
Nageant ferme vers l’autre, au bout de mon cordage,
Et, de loin, lui criant, de temps en temps : «Tiens bon ! »
Enfin, à mes appels, au large, un cri répond,
Lugubre, déchirant, plus haut que la tourmente ;
Et dans la pauvre voix qui hurle et se lamente,
Je reconnais la voix de mon gas… de Yannik
Que je croyais toujours à l’arrière du brick !…
Ce fut un rude coup pour mon vieux cœur de père :
Mais je nageais plus vite en lui criant : « Espère ! »
Enfin, a la lueur d’un éclair aveuglant,
J’aperçois, pas très loin, son visage tout blanc,
Aux pauvres yeux hagards, à la bouche tordue,
Qui m’appelait toujours d’une voix éperdue !…
Et je nageais ! et je nageais, l’espoir au cœur,
Quand, tout à coup, je sens,’en frissonnant d’horreur,
Que, malgré mes efforts, je demeure surplace…
Vous vous dites, pas vrai, qu’à la longue on se lasse :
Espérez !… Car le plus terrible n’est pas dit !
Si je n’avançais pas, c’est qu’un filin maudit
Qu’à ma ceinture avait noué le capitaine
Etait trop court, hélas ! de trois mètres à peine !
Quelques brasses de plus et j’empoignais mon gas !…
Je voulus détacher l’écoute… et ne pus pas,
La couper… encor moins… et je hurlais de rage !…
Et mon pauvre Yannik, emporté par l’orage,
Disparut à ma vue et sombra sans recours
En poussant un long cri… que j’entendrai toujours !
Ah ! la Mce ! ah ! la Mée ! ah ! la gueuse des gueuses !
Elle en fait-y des malheureux, des malheureuses !
A croire que tant plus on est à l’adorer,
Tant plus Elle a plaisir à nous faire pleurer’…

(Contes du « Lit-Clot ».)

PAUL FORT

Bibliographie. —La Petite Bête, comédie en un acte, en prose (1888), représentée eu 1890 au Théâtre d’Art (Vanier, Paris, 1890). — Plaquettes parues de 1894 à 1896 : Plusieurs Choses, poésies (Bailly, Paris, 1894) ; — Premières Lueurs sur la Colline, poésies (Bailly, Paris, 1894) ; — Monnaie de Fer, poésies et poèmes en prose (Bailly, Paris, 1894) ; — Presque les doigts aux clefs (Bailly, Paris, 1895) ; — Il y a là des cris, poésies (Société du Mercure de France, Paris, 1895) ; — Ballades (Ma Légende, Mes Légendes], poèmes en prose (Société du Mercure de France, Paris, 1896) ; — Ballades [La Mer, Les Champs, Les Cloches], poèmes en prose (édition du Livre d’Art et de L’Epreuve, Paris, 1896) : — Ballades (Les Saisons, Aux Champs, Sur la Route et devant l’Atre, Mes Légendes, L’Orage], poèmes en prose (Société du Mercure de France, Paris, 1896) ; — Ballades (Louis XI, curieux homme], poèmes en prose (Société du Mercure de France, Paris, 1896). — Editions de la Société du Mercure de France : Ballades Françaises [l’° série -.Poèmes et Ballades, 1894-1896], préface de Pierre Louys (1897) ; — Montagne, Forêt, Plaine, Mer (Ballades Françaises, 2« série] (1898) ; — Le Roman de Louis XI (Ballades Franm çaises, 3» série] (1898) ; —Les Idylles antiques et les Hymnes, suivis de Intermezzo et des Jeux de l’Hiver et du Printemps [Ballades Françaises, 4° série] (1900) ; — L’Amour Marin [Ballades Françaises, 5« série] ; — Paris sentimental ou Le Roman de nos vingt ans, suivi de La Bohême du Cœur et des Bomances d’un Sou (Ballades Françaises, 6° série] ; — Les Hymnes de Feu, précédés de Lucienne, petit roman lyrique [Ballades Françaises, 7° série] ; — Coxcomb ou l’homme tout nu tombé du Paradis (1906).

A Paraître : Henri III (Ballades Françaises, 8° série] ; — Suzon [Ballades Françaises, 9° série] ; — Les Hymnes révolutionnaires [Ballades Françaises, 10° série] ; — Visages (Ballades Françaises, 11° série].

M. Paul Fort a fondé et dirigé Le Livre d’Art, première série, revue de poètes symbolistes, illustrée par Paul Gauguin, Emile Bernard, Maurice Denis, Vuillard, Bonnard, Sérusier, etc. (18911894) ; il a dirigé, avec Michel Chabance, L’Idée Moderne, revue de poésie (1894) ; il a dirigé en outre : Le Livre d’Art, deuxième série, revue des plus jeunes poètes, — collaborateurs : Fr. Jamraes, H. Bataille, Ch. Guérin, Ch.-Henry Hirsch, E. Pilon, G. Pioch, Saiut-Georges de Bouhélier, etc., — illustrée par Ch. Huard et Maurice Dumont (1895-1896), L’Epreuve (collections mensuelles d’estampes par Augusto Rodin, Helleu, Jacques Blanche, A. de La Gandara, F.-C. Cazals, etc.) avec Maurice Dumont (1895-1896) ; de 1896 à 1897 il a été secrétaire, à Paris, de la revue allemande Pan, directeur : Henri Albert, et de 1900 à 1901 secrétaire général de La Plume, directeur : Karl Boés. II a de plus collaboré, de 1896 à 1904, à de nombreux quotidiens et périodiques : La Société Nouvelle, Le Mercure de France, L’Ermitage, Le Réveil de Gand, Le Coq Rouge, La Revue Blanche, La Presse, Athéna, etc. Il a fondé et dirige la revue Vers et Prese.

M. Paul Fort est né à Reims le l°r février 1872. Avant de débuter dans les lettres, il fonda, enjanvier 1890, le Théâtre d’Art u tentative qui permit, à l’heure dèTÎTcriso naturaliste, d Tïn"Bttre en relief, en même temps que des œuvres dramatiques dédaignées ou méconnues, des pages d’écrivains nouveaux ».

Voici les titres des principales œuvres représentées sur la scène du Théâtre d’Art : La Tragique Histoire du docteur Faust, par Christopher Marlowe ; Les Cenci, par Shelley ; Les Uns et les Autres, par Paul Verlaine ; L’Intruse, Les Aveugles, par Maurice Maeterlinck ; Thèodat, parRemy de Gourmont ; Le Concile féerique, par Jules Laforgue ; Chérubin, par Charles Morice ; Le Soleil de Minuit, par Catulle Mendès ; La Voix du Sang, Madame la Mort, par Mm° Rachilde ; La Fille aux Mains Coupées, par Pierre Quillard ; François Villon, par Louis Germain ; Morized, par Jules Méry ; Sur la Lisière d’un bois, par Victor Hugo ; Le Débat du Cœur et de l’Estomac, mystère, par Alexis Martin ;Les Noces de Satan, par Jules Bois ; Pierrot et la Luue, par Marc Legrand ; Le Florentin, par Jean de La Fontaine et Champmeslé ; Vercingètorix, par Edouard Schuré ; Les Veilleuses, par Paul Gabillard ; Les Flaireurs, par Charles van Lerberghe ; Camille Desmoulins, par Marc Legrand ; Caïn, par Charles Grandmougin ; Kallisto, par Joseph Garda, etc., etc. ; — eufin Pelléas et Mé" lisande, par Maurice Maeterlinck (représenté en collaboration avec Mme Dorian et MM. Lugné Poe et Camille Manclair, en 1894) ; — puis, des adaptations à la scène du Cantique des Cantiques, du Premier Chant de l’Iliade, et de trois Chansons de Geste (La Chanson de Roland, Berthe aux grands pieds et Fierabras.) et de poèmes de Charles Baudelaire, Edgar Poe, Stéphane Mallarmé, Arthur Rimbaud, Stuart Merrill, Adolphe Retté, Camille Manclair, Paul Roinard, Jules Méry, Saiut-Pol-Roux, etc. Il y .eut aussi des Conférences sur la Poésie, la Peinture, l’Histoire et l’Esthétique par Charles Morice, Charles-Henry Hirsch, Jules Bois, etc. En 1894, le Théâtre d’Art devint l’Œuvre, sous la direction de M. Lugné Poe.

Après cet essai de rénovation dramatique, M. Paul Fort commença à publier de petites pièces détachées dans La Société Nouvelle, et bientôt après parurent les diyerscsj Jaqueties-que l’auteur a réunies on 1897 en un volume : Les Ballades..£ran£HiS£s. (lr« série), suivi bientôt de plusieurs autres. Dans les « ballades en prose », qui constituent une tentative fort originale et fort curieuse, il se montrait vraiment poète.

Dès 1897, M. Pierre Louys, dans sa préface, saluait en M. Paul Fort « un frère de Jules Laforgue : un poète, un écrivain dont chaque ligne émeut, à la fois parce qu’elle est belle et parce qu’elle est profondément vraie , sincère et douée de vie… » « Les Ballades Françaises, ajoutait-il, sont de petits poèmes en vers polymorphes ou en alexandrins familiers1, mais qui se plient à la forme normale de la prose et qui exigent (ceci n’est point négligeable) non pas la diction du vers, maïs celle de la prose rythmée. Le seul retour, parfois, de la rime et de l’assonance distingue ce style de la prose lyrique. Il n’y a pas à s’y tromper, c’est bien un style nouveau. Sans doute M. Péladan [Queste du Graal) et M. Mendès (Lieder) avaient tenté quelque chose d’approchant, l’un avec une richesse de vocabulaire, l’autre avec une virtuosité de syntaxe qui espacent aisément les rivaux. En remontant davantage encore dans notre littérature, on trouverait déjà de curieux essais de strophes en prose… On trouve d’ailleurs des ancêtres aux méthodes les plus personnelles, et celle-ci serait mauvaise si elle était sans famille. M. Paul Fort l’a faite sienne par la valeur théorique qu’il lui a donnée, par l’importance qu’elle affecte dans son œuvre, et mieux encore par les développements infiniment variés dont il a démontré qu’elle était susceptible. Désormais il existe un style intermédiaire entre la prose et le vers français, un style complet qui semble unir les qualités contraires do ses deux aînés… »

D’autre part, dans sa remarquable étude sur La Poésie populaire et le Lyrisme sentimental, M. Robert de Souza s’exprime en ces termes : » La vie trémoussée, trépidante, blagueuse, pieu* rarde, divaguée, hoquetant de rires et de sanglots, soudain rô^ veuse pour s’éparpiller en malices, la vie contrastée, naïve et rouée, chante sans arrêt, et danse et cabriole, dans les poèmes que M. Paul Fort a intitulés Ballades Françaises, Participant directement de Jules Laforgue et de M. Gustave Kahn, mais unissant les motifs de tous les précédents poètes en une sorte de métal corinthien, M. Paul Fort a refondu dans cette nouvelle

1. « Proposons de désigner ainsi les alexandrins qui comprennent douze syllabes sonores et laissent quelques mue lies élidées. » (pierre Louys.) matière les formes passées et présentes de l’art rustique, toutes ses plus strictes inspirations allemandes, hongroises, espagnoles autant que françaises. Rondes et pastourelles, aubades, romances et guillonées, berceuses et bru nettes, ballades narratives, complaintes d’amour, chansons de fêtes et de métiers, gwerziou et soniou bretons, lieds et saltarelles, il semble qu’aucun des modes lyriques populaires ne soit absent du livre de M. Fort. Rendus dans leur rudiment expressif de laugue et de pensée, ou transformés, affinés de la pénétration d’une sensibilité moderne, ils développent les broderies d’un art original très savant sur la trame de leurs rythmes primitifs. »

M. Paul Fort a fondé en 1305 et dirige avec autorité l’importante revue Vers et Prose qui réunit à nouveau les principaux poètes Symbolistes.

CETTE FILLE, ELLE EST MORTE…

Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours.
Ils l’ont portée en terre, en terre au point du jour.
Ils l’ont couchée toute seule, toute seule en ses atours.
Ils l’ont couchée toute seule, toute seule en son cercueil.
Ils sont rev’nus gaiment, gaiment avec le jour.
Ils ont chanté gaîment, gaîment : Chacun son tour.
« Cette fille, elle est morte, est morte dans ses amours. »
Ils sont allés aux champs, aux champs comme tous les jours.

(Ballades au Hameau.)

DU COTEAU QU’ILLUMINE L’OR TREMBLANT…

Du coteau qu’illumine l’or tremblant des genêts, j’ai vu jusqu’au lointain le bercement du monde, j’ai vu ce peu de terre infiniment rythmée me donner le vertige des distances profondes.

L’azur moulait les monts. Leurs pentes alanguies s’animaient sous le vent du lent frisson des mers. J’ai vu, mêlant leurs lignes, les vallons rebondis trembler jusqu’au lointain de la fièvre de l’air.

Là, le bondissement, au penchant du coteau, des terres labourées où les sillons se tendent, courbes comme des arcs où pointent les moissons, avant de s’élancer vers le ciel dans l’air tendre.

Là se creuse un vallon, sous des prés en damier, que blesse en un repli la flèche d’un clocher ; ici, des roches rouges aux arêtes brillantes se gonflent d’argent pur où croule une eau fumante.

Plus loin encore s’étage une contrée plus belle, où. luisent des pommiers près de leur ombre ronde. Là, dans un creux huileux de calme, le soleil, où vit une prairie, fait battre une émeraude.

Et je voyais des terres, des terres encore plus loin, en marche vers le ciel et qui semblaient plus pures ; l une où tremblait le fard gris-perle des lointains ; les autres, au bord du ciel, étaient déjà l’azur.

Je restai jusqu’au soir à contempler cette œuvre, à suivre l’ondulation de cette mer, et je sentais très doucement faiblir mon cœur au bercement sans fin des vagues de la terre.

Comme un bouillonnement de vagues déchaînées, devant moi jusqu’aux grèves en feu du soleil, je vis vallons et monts, nuages et ciel d’été remonter l’infini des clartés et s’y perdre.

Je me tenais debout entre les genêts d’or, dans le soir où Dieu jette un grand cri de lumière… et je levais tremblant la palme de mon corps vers cette grande Voix qui rythme l’Univers.

(Ballades de la Montagne, des Glaciers et des Sources.)

MORPHÉE

A Monsieur de Max, Par les étés chanteurs et sous les beaux soleils, l’herbe, sur toutes choses, se faisant admirer, les nymphes et les dieux s’en vont courir les plaines, poursuivis par l’essaim, de leurs cheveux dorés.

Les bourdons bleus, taquins, ronflent sur leurs épaules. Les coccinelles agrafent des fleurs à leurs mollets. Aux seins roses des nymphes, de grands papillons jaunes palpitent ; et les talons traînent des scarabées.

Sur le flanc des coteaux que le soleil argente, les brunes oréades sortent des petits temples, et, lumières des bois, les dryades ensemble glissent leurs tailles nues aux bleus écarts des branches.

De roses, d’aubépine ou d’algues couronnées, aux bras fauves des faunes, les nymphes s’abandonnent. « Levez, comme une aurore, vos bras dans l’air troublé, Eunice, Eglé, Maïs, Eione, Galatée !

« Dérobe sous les blés ta sveltesse, Phrixal Pan te suit, les deux cornes brûlantes de soleil. Le froufrou de ta course dans les gerbes, Phrixa, a réveillé chez lui plus d’un désir cruel.

i Et toi, Pan, souple et noir, dieu courant, penche-toi : hume sur les bleuets la trace d’un beau pas, cueille un talon ! attire toute la fleur vermeille. Les blés, pour te» ébats, vont s’ouvrir en corbeille. »

Soudain, ô que de nymphes s’enfuient vers l’horizon ! O combien de naïades se fondent en rosée ! Sous ses voiles ténébreux voici venir Morphée. Les dryades craintives se groupent en buissons.

Les sylvains, aux coteaux, gagnent les tournants brusques. Leurs cornes ont disparu comme des feux follets. Morphée, dieu de ténèbres, vient de l’aube, affolé. Le poing chaud du soleil le poursuit à la nuque.

Il aspire à longs traits les touffeurs de l’été, il titube, Morphée, le dieu aux pieds de laine ! il est ivre d’air chaud, il tourne sur lui-même, il déchire ses voiles de son bras écarté.

L’herbe d’une ombre moite environne son corps. Il s’étire dans l’herbe en regardant les cieux. Le soleil ou zénith plonge au fond de ses yeux. Il tombe ! et ses yeux d’eau fument sous leurs cils d’or.

Morphée, d’un cou superbe, et défiant encore le soleil où tournoient des pavots insensés, soulève une poitrine ruisselante, étoilée… L’universel azur miroite sur son corps.

Bientôt, ses cheveux roux, attirant les abeilles, font un lit de murmure à son visage en feu. Sur son ventre ses poings dorment, gonflés de veines. Et dans le gazon tiède j’entends ronfler un dieu.

Que brusquement Diane au son du cor l’éveille ! haute sur la lisière, appelant autour d’elle ses lévriers couleur de lune, frappant d’effroi les deux chevreuils couchés dans les fraises des bois.

C’est par les nuits d’été que Morphée est superbe ! que Morphée, se levant dans la fraîcheur des herbes, emplit les cieux d’abeilles en secouant ses cheveux. Et les astres bourdonnent sous la ruche des cieux.

(Les Idylles Antiques.) ..

L’ADIEU

— J’irai sur la grève te jeter mon baiser.
— Le vent vient de mer, ma mie, il te le rapportera.
— Je te ferai des signes avec mon tablier.
— Le vent vient de mer, ma mie, ça reviendra sur toi.
— Je verserai mes larmes en te voyant partir.
— Le vent vient de mer, ma mie, il te les séchera.
— Eh bien, je penserai seulement à toi.
— Te voici raisonnable, te voici raisonnable.

(L’Amour Marin.)

ENTRÉE DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE DANS ROUEN

Comtes, barons, chevaliers, capitaines, tous gentilshommes de grande façon, et le plus fier, le plus grand, le plus bel, Charles de Charolais, qui les dépassait tous, entrèrent un beau matin d’azur pur et de cloches, dans Rouen, la bonne Tille, et c’était doux plaisir de voir briller les casques, les cuirasses et les housses ; les belles housses, de fin drap d’or étaient, et d’autres de velours, fourrées de pennes d’hermine, et d’autres de damas, fourrées de zibeline, et d’autres, qui coûtaient moult cher, d’orfèvrerie ; et c’était doux plaisir de voir courir les pages, les beaux jeunes enfants bien richement vêtus, et de voir danser, devant les personnages, des hommes en sauvage et de belles femmes nues, et sautiller autour des chevaux, en cadence, des nains rouges, roses, verts, et des filles en bergère, et de voir flotter aux toits les étendards bleus, semés de feux d’or, rouges, avec un lion noir, qui se mêlaient avec les bannières toutes blanches, et de voir , venir de la cathédrale, sur le parvis, le clergé violet venir à la rencontre du roi Louis le pâle, que représentait un si beau comte, un si beau comte ; et le ciel bleu passait dans les clochers à jour, toutes les cloches battaient, de joie ou de doulour, que les crosses luisaient ! que les lances étaient belles !… et c’était doux plaisir d’aller voir les fontaines jeter vin, hypocras, dont chacun buvait ; et y avait encore trois belles sirènes, nues sur une estrade, comme Eve au paradis, et jouaient d’instruments doux, jolis et graves, qui rendaient de suaves et grandes mélodies ; et c’étaient sur le grand pont, sur la Seine, écuyers lâchant oisels peints en bleu, et dans toute la ville c’étaient moult plaisances, dont le tout avait coûté moult finance.

Et ce vint alors le tour du tournoi.

Charles, en noire armure damasquinée d’or, dit, levant sa lance : « Messires, pour le roi ! » et, sur son coursier, se précipita vers Jean des Moulins, droit sur son coursier, et ce fut un long et doux choc sonore.

Hélas, maître Jean, hélas, il tomba !

Et l’on vit alors, sur tous les gradins, s’agiter très dolemment les hennins, et l’on entendit, comme dans un rêve, courir en fredon, de lèvres en lèvres, un murmure flatteur sur tous les gradins.

(Roman de Louis XI.)

MEUDON

Les yeux bleus d’une Clémentine, et ses bras blancs levés au jour vers chaque branche d’aubépine ; la matinée d’un jeune amour,

la balançoire et les tonnelles, dans les avoines quelqu’un qui siffle, nos morsures, tes petites gifles, et le glouglou du vin vermeil.

sur la nappe un rais de soleil, le bruit des fourchettes, la romance d’un Italien qui se balance et chante en regardant le ciel ;

dans un bois où l’azur s’appuie, nos bons sommeils, l’après-midi, sur mon cœur ta main qui repose, nos réveils parfois, et nos poses,

le retour au son de nos pas, ta gorge oppressée, tes soupirs, et la nature qui s’étire et fleure bon comme tes bras,

le couchant sur le mur en ruines (ô les lierres du BasMeudon !), le chemin noir qui se termine, la Seine, les frites, les goujons,

le ciel vert où tremble une étoile, Saint-Cloud qui s’allume, nos regrets, la vision du sentier pâle qui reconduit à la forêt,

(il mène à la gare, le jour tombe) — la laiteuse odeur dans l’espace des vernis du Japon, les glaces d’un train qui passe, ton frisson ;

le printemps, notre amour, ta foi, mes serments, nos pleurs, tes romances, le crépuscule au fond des bois, et nos longs baisers en silence.

ah ! c’est bête qu’on se rappelle de ces choses qui ne sont pas, qui sont en rêve et sont cruelles, et puis que l’on oublie déjà !

(Paris Sentimental.) Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/203

HUGUES LAPAIRE

Bibliographie — Vieux Tableaux (1892) ; — L’AnnetU, poème (Lemerre, Paris, 1894) ; —Au Pays du Berry (Alphonse Lemerre, Paris,1896) ; — Sainte Soulange (Crépin Leblond, Moulins, 1898) ; — Noëls Berriauds (Crépin Leblond, Moulins, 1898) ; — La Bonue Dame de Nohant, avec Firmin Roz (Société des Publications, Paris, 1898) ;.— Les Chansons Berriaudes (Crépin Leblond, Moulins, 1899) ; — Vielles et Coruemuses (Crépin Leblond, Moulins, (1901) ; — Les Mémoires d’un Bouvreuil (Corabet, Paris, 1901) ; — La Mule du Diable (Combet, Paris, 1901) ; — Au Vent de Galerue (Crépin Leblond, Moulins, 1903) ; — Le Patois Berrichon (Crépin Leblond, Moulins, 1903) ; — Le Courandier, roman (Combet, Paris, 1904).

M. Hugues Lapaîre a collaboré à divers quotidiens et périodiques. Il est secrétaire de la rédaction do La Renaissance Provinciale.

« En apportant l’uniformité dans les costumes comme dans le langage, en pétrissant tout dans le même moule, le progrès a bouleversé les consciences naïves des patriarches ; il a supprimé d’un seul coup l’amour du sol natal auquel étaient attachés l’histoire locale, les souvenirs et les affections familiales. Le cultivateur n’était pourtant pas d’une race que Ton transplante aisément ! Comme le chêne de nos forêts, il vivait et mourait sous son climat. Il grandissait sur la terre où il était né, déployait à l’aise ses rameaux et s’épanouissait au soleil, dans sa belle liberté. Ses ancêtres lui transmirent de nobles traditions qui furent longtemps considérées comme l’espoir et la sagesse du pays de France ; mais l’héritage est délaissé ; les ronces s’enlacent au soc qui se rouille dans le sillon inachevé..* On se détache de la bonue terre qui nous fait vivre et nous endort ; on ne se souvient plus de ses morts ; le respect de la race est parti… »

Ces lignes, extraites du Patois berrichon, suffiraient à elles seules à classer M. Hugues Lapaire, — né le 26 août 1869 à Sancoins, dans le Cher, — parmi les défenseurs de la cause décentralisatrice. Et, en effet, M. Hugues Lapaire, poète d’une province, « veut être un poète vraiment provincial ». Il adore son pays, il aime, il comprend les paysans, il connaît les coins les plus secrets de leur âmo et de leur demeure, il en parle intensément, avec bonhomie et simplicité, en poète réaliste soucieux avant tout de vérité et de couleur, de saveur locale. Il y a dans ses poèmes jusqu’aux intonations dos paysans, jusqu’aux odeurs du sol, des villages et de l’air. Ce vrai poète de la vraie campagne patoise en berrichon les plus jolies et les plus savoureuses choses. Il écrit en français des poèmes que les lettrés les plus délicats ne liront point sans un vif plaisir.

A NUITÉE

Darrié les toits des borderies,
Quand el jour c’mence à chavirer/
Les gas ram’nont aux bergeries
Les ignell’s pour les enserrer.
Les gazoutes poussont ieux biques
En regardant les chauv’s-souris
Qui s’fougalont, les sataniques,
A la lisière des taillis.
On n’tend s’jaspiner les chavoches
Dans les ruines des manoirs,
Pendiment que l’son des cloches
Résonn’ pour l’Angélus du soir.
Au quart du bois, la lune brille :
Les chavants s’plaignont d’sa clairté
Et s’enfonçont dans les ramilles
Pour retrouver l’obscurité.
Puis, plus ren… D’hasard un bœuf qu’brâme,
Ben loin… Pas un bruit, pas un vol ;
On n’entend plus mouver une âme…
C’est qu’y va chanter, l’rossignol !

(Au pays du Bcrry.)

GENTE ROSE

Où qu’y sont enfouis nos amours,
Oh ! ma Rose, ma gente amie ?
Là-bas, dis voir, par les labours,
Là-bas sur ta lèvre endormie.

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Où qu’y sont terrés pour toujours
Sur ta douce lèvre endormie.

[Au pays du Berry.)

LE
BERGER

Dans les sentiers que l’eau ravine,
Sous l’ombre fraîche des verdiaux,
Lentement le berger chemine,
Suivi de son grand chien corniaud.

Il s’en va dans les terres vierges
Où, parmi genêts et chardons,
Très hauts et droits comme des cierges
D’église, croissent les brandons.

Sans rêve et sans amour, morose,
Il s’en va par les clairs matins,
S’en revient par les couchants rose s
Avec ses moutons blancs, chabins.

Un rai de soleil auréole
Son front, et les plantains grenus,
Les jacinthes et les fléoles
Fleurissent aux champs ses pieds nus.

Les blondes filles des domaines,
Les filles au torse onduleux,
Viennent puiser l’eau des fontaines
Et tournent vers lui leurs yeux bleus.

Pour lui, pour lui seul, la Nature,
Amoureuse de ses haillons,
Prodigue, change de parures,
Se vêt de fleurs et de rayons.

Le berger regarde l’espace,
Debout dans la plaine aux cent bruits,
Indifférent devant la Nuit
Qui tombe et la Beauté qui passe.

[Au Vent de Galerne.)

LA VEILLÉE

La nuit appelle les lumières…
Les vieux branlottent du menton
Et longent les murs des chaumières
En s’appuyant sur leurs bâtons.

Avant le coucher, on voisine ;
Barbes blanches, larges bonnets,
Autour de l’antique chaline
Se rapprochent un tantinet.

Le récit des vieilles s’embrouille
Avec le fil de leurs fuseaux.
Les filles filent leurs quenouilles
Ou bercent les petits berceaux.

Et dans la clarté qui les baigne,
D’autres chantonnent à mi-voix
En égrésillant des châtaignes
Debout, du bout de leurs gros doigts.

Le laboureur tend vers la flamme
L’inoccupance de ses mains,
Tandis que, sereine, son âme
Se confie en les lendemains.

Il est des soirs où les poutrelles
Résonnent de rires joyeux,
Secouant sur leurs escabelles
Les gars, les filles et les vieux.

C’est la gaîté de La Fontaine,
C’est le rire de Rabelais
Qui vibrent ainsi dans nos plaines
Au cœur du paysan français.

Et chacun avec sa chacune
S’en retournant à son logis,
Croit voir, dans un rayon de lune,
Passer au travers des taillis

La jument du compère Pierre,
Meneurs de loups et mécréants,

Le profil de la Belle Heaulmière,
Gargantua le bon géant !

{Au Vent de Gàlerne.)

LES PETITS SABOTS

C’est la nuit qu’Jésus rend visite
Aux bourrassons, aux p’tits petiots,
Dans les bons et les mauvais gites,
Partout là qu’ya des p’tits sabiots.

Tuchez d’y faire un’ plac’ proprette
Vers le bouffoué, près des landiers,
Et de tisonner la flambette
Pour qu’il réchaufF ses petits pieds.

Il est sans dout1 ben qui frissonne
Darrié l’barriau de vot’ courtil,
Attendant que les minuit sonnent
Pour rentrer sous vot’ couvertis.

Comm’ si c’était de bell’s affaires,
Pour un’ berdin’rie à quat’ sous,
Vous y donn’rez un bout d’prière
Et le r’mercierez à deux g’noux.

L’année a p’t-ête été mauvaise…
Ça l’a grêlé sans doute, aussi ;
Dame ! y n’sont pas toujours à l’aise
Là-haut, dans le grand Paradis…

Des gens d’ren, c’est pas difficile…
Et puis l’Jésus pour les pailleux
N’apporte que des chos’s utiles,
Des gros sous et des habits neufs.

Prenez donc garde à vot* chandelle !
La flamm’ qui monte en tortillon
Ferait flamber ses petit’s ailes
Comme des ail’s de papillon.

Le v’ia, l’chérubin qui s’avance,
Tout blond, tout bouclé, tout menu ;

Il foule l’sol de vot’ accense
De ses petons roses et nus…

Nus, sans sabots, sans bas de laine !
C’est pas qu’il n’ n’aurait pas besoin,
Mais c’est pour pas fair’ de la peiue
Aux pauv’s p’tits gas qui n’en ont point.

[Les Noëls Berriaud«.)

LA SOUPE

Calant l’tourtiau sur son giron,
Lent’ment, la maitress’ Jeanne coupe
A larges tranches, le pain rond,
Le bon pain bis pour fair’ la soupe.

Puis, quand ça s’trouve assez d’taillons,
Eli’ retir’ de la crémaillère
La marmite où chante l’bouillon
Qu’ell’ verse arié, dans la soupière.

On prend sa place d’ssus les bancs ;
On feugne l’parfum des légumes
Qu’monte aux soliv’s comme un encens…
L’pain boit à p’tits coups — et ça fume !

Ah ! c’te bonne odeur ! Ça réjouit.
La douce chaleur nous actionne,
Et ça porte au corps grand profit
Pour la peine que ça lui donne.

On pioche à plein’ cuiller d’étain
Dans l’tas, avec autant d’courage
Que pour retourner les andains
Ou foncer l’soc au labourage.

Quand j’sons un’ tablé’ d’iaboureux,
Coude è coud’, ramassés en boules,
On n’entend qu’les cuillers dans l’creux
DTécuelle et l’gargouill’ment d’nos goules.

On s’croirait à l’Elévation,

Dans l’rabicoin d’un’ vieill’ chapelle,

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CAMILLE MAUCLAIR

Bibliographie. —Stéphane Mallarmé, essai do critique (Société Nouvelle, Paris, saDs date) ; — Eleusis, causeries sur la Cité intérieure, recueil d’essais d’esthétique et do métaphysique (Perrin, Paris, 1894) ; — Sonatines d’Automne, poèmes (Perriu, Paris, 1894) ; — Couronne de Clarté, roman féerique (Ollendorff, Paris, 1895) ; — iules Laforgue, essai, avec une préface de M. Maurice Maeterlinck (Société du Mercure de France, Paris, 1896) ; — Les Clefs d’Ory contes (Ollendorff, Paris, 1896) ; — L’Orient Vierge, roman épique de l’an 2000 (Ollendorff, Paris, 1897) ; — Le Soleil des Morts, roman contemporain (Ollendorff, Paris, 1898) ; —L’Ennemie des Rêves, roman contemporain (Ollendorff, Paris, 1899) ;

— Maurice Maeterlinck, notice biographique, Les Hommes d’aujourd’hui, n° 434, 9» volume (Vanier, Paris) ; — L’Art en Silence, recueil d’essais (Ollendorff, Paris, 1900) ; — Auguste Rodin, conférence prononcée le 23 juillet 1900, au musée Rodin (édition de la Plume, Paris, 1901) ; — Les Mères Sociales, roman (Ollendorff, Paris) ; — Le Génie est un crime, pièce en quatre actes ;

— Les Danaïdes, contes ; — Les Camelots de la pensée, monographie ; — La Ville Lumière, roman ; — Le Poison des Pierreries, conte ; — Idées vivantes, critiques ; — L’Impressionnisme, son hisioire, son esthétique, ses Maîtres ;— Le Sang parie, poèmes (La Maison du Livre, Paris, 1904) ; — Les Mystères du Visage (Ollendorff, Paris, 1906).

Pour Paraître : L’Amour de l’Infini, contes ; Les Blessés, pièce eu quatre actes ; L’Azur tragique, roman ; Trois Femmes de Flandre, coûtes ; L’Evolution des idées picturales en France depuis Ingres (édition anglaise).

M. Camille Mauclair a collaboré aux Essais d’Art libre, au Mercure de France, à L’Image, à L’Art Moderne (Bruxelles), à la Revue Blanche, à l’Ermitage, au Gil Blas, à La Cocarde (direction Maurice Barrés), à la Nouvelle Revue, à la Revue des Revues ; à la Revue Encyclopédique, à la Grande Revue, à la Quinzaine, au Pays de France (Aix), à la Revue pour les Jeunes Filles, à l’Aurore, aux Lettres, aux revues allemandes : Deutsche Revue, Wiener Rundschau, Zukunft, et à la revue viennoise : Zeit.

Des sonatines d’automne ont été mises en musique par MM. Gustave Charpentier, Ernest Chausson, Gabriel Fabre, Gustave Samazeuil et Florent Schmitt.

Parisien et fils de Parisiens, avec des origines lorraines et danoises très lointainement, M. Camille Mauclair est né le 29 décembre 1872. Supérieurement intelligent et même surtout intelligent— et par là nous entendons : compréhensif plutôt que créateur — et d’une précocité remarquable et sur laquelle renseignera suffisamment la liste de ses ouvrages, M. Camille Mauclair, littérairement, a touché à tout, et Ton peut dire qu’il n’est pas de beautés ni d’idées qu’il n’ait goûtées et comprises, ni de façons de sentir et de penser auxquelles il ne se soit prêté pour nous en donner ensuite, soit en des poèmes, soit en des conférences, soit en des essais de métaphysique ou d’esthétique, soit en des études de critique, soit encore en des romans ou en des contes, sa notation propre et toujours intéressante, a La « grande puissance géniale, dirait-on presque, consiste à n’ê« tre pas original du tout, a être une parfaite réceptivité, à laîs« ser les autres faire tout, et à souffrir que l’esprit de l’heure « passe sans obstruction à travers la pensée. » Cette parole d’Emerson (Essai sur Shakespeare), combien M. Camille Mauclair semble l’avoir méditée et s’être soumis à l’enseignement qu’elle dégage ! h’esprit de l’heure, en effet, traversa souvent’sa pensée. S’ils montrent exactement leâ états successifs et la progression do son esprit, ses ouvrages, depuis la plaquette Stéphane Mallarmé, où il exprimait son admiration’pour le poète, alors son maître préféré, jusqu’à ce roman : L’Ennemie des Rêves, où il parait se rallier au féminisme, en passant par ses Notes sur le Barrésisme, ses conférences sur la Princesse Maleine et sur Solness le Constructeur, et ses articles de tous les genres et sur tous les sujets, tant dans les journaux que dans les revues, ses ouvrages, disons-nous, gardent aussi la marque de l’époque à laquelle il les écrivit, avec quelque chose de la formule et de la manière littéraires dont il était pénétré en les écrivant1. »

M. Camille Mauclair a été disciple tour à tour de Mallarmé, de M. Maeterlinck, de M. Barrés, de M. Adam, etc. Ses premiers vers parurent en 1891, dans La Conque de M. Pierre Louys. Remaniés ensuite et joints à des poèmes publiés pour la plupart dans la Revue Blanche, ils formèrent, en 1894,les Sonatines d’Automne, recueil où l’on trouve « des notations sentimentales, des lieds, des historiettes violentes et étranges, et parfois presque tout simplement des sanglots…. Un homme se joue de petites sonates à lui-même, dans la nonchalance de l’automne. » (Avantdire de l’auteur.) M. Camille Mauclair, en composant ces pièces, s’est placé sous l’invocation du Schumann des Novelettes.

En 1904 a paru un nouveau recueil de poèmes : Le Sang parle, d’où, sont extraites les pièces qui suivent.

1. Paul Léaotacd, Poètes d’aujourd’hui. Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/215 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/216

HANTISE DU SOIR

Au long du chemin que je longe
Infini comme les songes,
Les douleurs, en robes de couleur,
M’escortent, moi et ma Douleur.

Il en est qui, pâles, blanches,
Se dressent à demi, lassées,
Et dont les mains à peine posées
Frôlent mes hanches.

Il en est d’écarlates, qui saignent
Toutes droites voilées de sang,
Et c’est à peine si elles daignent
Murmurer en passant.

Il en est de bleues et d’idéales
Comme la désespérance du beau ciel,
Mornes et comme lui fatales,
Orientales et muettes.

Il en est qui ont le visage
De la dernière que j’ai aimée,
Tantôt lorsqu’elle était sage,
Tantôt lorsqu’elle a dit adieu.

Il en est qui sont de couleur verte
Comme l’espérance elle-même,
Et qui me saisissent à bras le corps
En me disant qu’elles m’aiment.

Il en est encore

Qui se traînent derrière mes pas,
D’autres qui ont un visage d’or,
Et d’autres qu’on ne voit pas,

Et qui, prosternées dans l’ombre,
Attendent d’autres que moi
Avec leur supplication sombre
Et des siècles d’émoi dans la voix.

Leurs yeux cernés, leurs lèvres blêmes,
Disent l’Amour et la Mort :

Ce sont des vierges qui se lèvent,
Et c’est un peuple qui s’endort.

Mais la mienne, plus grande que ses sœurs,
Les regarde sans les reconnaître,
Et je la suis avec douceur
Dans le chemin que je longe

Infini comme les songes.

(Le Sang parie.)

G LOSERIE

Les feuilles s’ennuient
Le long de la vanne et de la haie ;
La légère pluie
Frôle la forêt.

Le ciel gris somnole sur le clos,
L’espalier vert se réfléchit dans l’eau,
L’orage est calme et les gouttes s’alternent
De la plus haute feuille à celle de dessous,
De celle-là aux autres jusqu’à l’herbe,
Avec un bruit doux.

Sept heures. Un peu d’or s’attarde à l’horizon,
Tout se défait dans la brume de la saison,
L’heure alentie écoute les fontaines,
Le jardin roux s’apprête à sommeiller,
Une lueur s’avive à la fenêtre…
La nuit de Dieu va doucement régner.

O règne pur de la pluie et des heures
Sur la nature et mon âme ce soir,
Sur mon désir d’être calme ce soir !

Tout consent à une candeur oublieuse,
Tout s’atténue et sans effort s’endort.
C’est à peine si la forêt semble peureuse :
Et moi je reste à regarder dehors,
A regarder tout cela qui consent,
Comme un enfanL, en vérité, comme un enfant…

(Le Sang parie.)


PRESCIENCES

Il y a des sourires sur la mer,
Et sur le sable des sourires laissés…
J’entends des frôlements de lumière,
Et des présences ont passé.

Une lune au ciel de cendre
Hésite comme un arpège
Qui va soupirer et descendre
En frisson d’or sur de la neige…

Ce n’est pas encor l’aurore,
Ce n’est déjà plus la nuit,
C’est un accord presque incolore,
Un mystère éclos sans bruit.

J’attends celles qui s’en allèrent,
J’oublie ceux qui vont venir…
Je suis seul au bord de la mer,
Plein de présences et d’absences…

(Le Sang parle.)

QUESTION

Y a-t-il des saisons pour l’âme
Comme pour les feuilles et les femmes ?
— Sans doute, mon enfant, mon enfant.

Y a-t-il des oublis pour le cœur
Après la pire des rancœurs ?
— Dieu le permet, mon enfant, mon enfant.

Y a-t-il des pardons pour les amours
Qui imploreraient un retour ?
— Le caprice y consent parfois, mon enfant.

Mais y a-t-il des heures où l’on se voie
Soi-même en état de joie ?
— Jamais, jamais, mon enfant, mon enfant.

(Le Sang parle.)


OFFRANDE

Mon cœur et mon âme,Si tu veux je te les donne,
Et tout ce qui éclôt en moi
Est suspendu au-dessus de toi
Comme un espalier,
Se courbant pour que tu le cueilles.
Je suis gerbe bonne à lier,
Je suis vendange pour ta corbeille,
Je suis fruit pour ton panier,
Je suis ombre sur ton sommeil,
Mais laisse-moi t’accompagner.

Comme les nuages du ciel,
Comme l’eau que tu côtoies,
Je t’accompagne et je te veille,
O toi,
Car ton chemin est toujours le mien :

Et je veux bien n’être qu’un objet
Pourvu qu’il soit près de ta main,
Et je veux bien n’être qu’une fumée
Pourvu qu’elle t’amuse,
Et je veux bien n’être qu’un rien
Si tu as envie d’un rien,
Et je veux être toute chose
Pourvu que ton rêve s’y pose.

(Le Sang parle.)

MAURICE OLIVAINT

Bibliographie. — Fleurs du Mè-Kong (Alphonse Lemerre, Paris, 1894) ; — Fleurs de Corail, ouvrage couronné par l’Académie française (Alphonse Lemerre, Paris, 1900) ; — Les Deux Gentilshommes, comédie en cinq actes, en vers, d’après Shakespeare, représentée sur la scène du théâtre de l’Odéon le 28 novembre 1901 (Alphonse Lemerre, Paris, 1902) ; — La Muse de Corneille, à-propos en un acte, en vers, représenté sur la scène du théâtre de l’Odéon le 6 juin 1902 (Alphonse Lemerre, Paris, 1902) ; — Poèmes de France et de Bourbon (Alphonse Lemerre, Paris, 1905).

M. Maurice Olivaint a collaboré à divers quotidiens et périodiques.

M. Maurice Olivaint est né le 27 novembre 1860, à Tlemcen, en Algérie. Il choisit la carrière de la magistrature, et, poussé par l’amour des voyages et la curiosité, il rechercha les postes coloniaux. D’un séjour en Indo-Chine il rapporta les Fleurs du Mé-Kong (1894). Il parcourut ensuite l’Amérique, Tahiti, la Nouvelle-Calédonie, l’Australie, Ceylan, et, après avoir fait le tour du monde, il publia les Fleurs de Corail (1900), qui furent couronnées par l’Académie française.

Revenu en 1904 de Pile Bourbon, M. Maurice Olivaint fut nommé procureur de la République à Falaise, puis, en 1905, président du tribunal civil à Coutances. Il publia cette même année un nouveau recueil de poésies, Poèmes de France et de Bourbon, dont les principales inspirations ont leur source dans cette île enchanteresse qui fut appelée la perte de l’océan Indien.

On doit en outre à M. Maurice Olivaint Les Deux Gentilshommes de Vérone, comédie en cinq actes, en vers, d’après Shakespeare, qui fut représentée pour la première fois sur le théâtre national de l’Odéon le 28 novembre 1901, et La Muse de Corneille, à-propos en un acte, en vers, représenté pour la première fois sur le même théâtre le 6 juin 1902.

M. Maurice Olivaint est un poète exquis, qui possède au plu haut degré le sens du rythme et l’amour du pittoresque. Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/222

MIDI

La nature se tait. — La rivière et la plaine
Ont l’immobilité muette de la mort ;
L’anéantissement, pesant comme un remord,
Ecrase les rumeurs dont la terre était pleine ;

Nul bruit ; l’on entendrait le voi d’une phalène ;
Les oiseaux haletants éteignent leurs voix d’or ;
Et l’homme, au bercement de son hamac, s’endort
Sous les feuilles qu’effleure une fiévreuse haleine.

Ainsi le sommeil lourd, enivrant, anxieux,
Porté par les rayons, glisse le long des cieux
Où le soleil lassé mollement se balance…

Tandis que la paresse impassible descend
Sur les sens assoupis du monde languissant,
Ma pensée engourdie écoute le silence.

[Fleurs du Mé-Kong.)

SONNET

L’éternel grondement sinistre de la mer !…
Oh ! quand te tairas-tu, pauvre grande navrée ?
Quelle est cette douleur inconnue et sacrée
Que sur les bruns coraux roule ton flot amer ?

Les doux gardénias et les roses, dans l’air,
Balancent leurs parfums : vois la belle soirée !
La lune sur ton sein, du haut de l’empyrée,
Epanche en blancs rayons son rire frais et clair.

Ton âme sans raison sanglote avec la mienne,
0 mer, car il n’est rien dont elle se souvienne,
Et mes propres regrets ne l’attendrissent pas.

Car tu n’aimes personne ; et pourtant, moi je t’aime,
En songeant que peut-être, à cette heure, de même,
Tu pleures avec ceux que je pleure, — là-bas !

[Fleurs de Corail.)


SAINT FRANÇOIS A NOEL

Un Dieu plein de douceur mit la faiblesse en nous
Afin que nous aimions les faibles et les doux,
Et que l’homme aux petits soit toujours charitable.
Aussi Jésus voulut naître dans une étable.
Or, le bon saint François, lorsque venait Noël,
Pour convier le monde à l’amour fraternel,
Devant ceux que l’orgueil aveuglément domine
Prêchait l’humilité dans une humble chaumine.
Il avait près de lui le bœuf, l’âne ; et ceux-ci,
Qu’aimait le pur apôtre, et qui l’aimaient aussi,
Fixaient sur leur ami leur regard grave et tendre,
Et, l’écoutant parler, paraissaient le comprendre.

(Fleurs de Corail.)

LE SOIR

D’APRÈS UN PASTEL DE MARIE-JOSEPH IWIL

Sous un dais de feuillage embaumé qui se mire
Dans le golfe, où la lune au visage blêmi
Epanche la clarté de son regard ami,
La vierge se recueille en effleurant sa lyre.

Elle égrène des chants que ses yeux semblent lire
Au beau livre du ciel entr’ouvert, et parmi
Les larmes, bleus feuillets déroulés à demi
Par le doigt invisible et léger du zéphire.

Le rêve voilé d’ombre, et qui sommeille encor,
Tressaille aux sons glissant le long des cordes d’or ;
Du silence s’élève une lente harmonie ;

Et des fleurs, dont un souffle agite l’encensoir,
Jusqu’aux astres épars dans la sphère infinie,
S’exhale avec douceur l’âme errante du soir.

(Poèmes de France et de Bourbon.)


LA PUDEUR

A L. Roger-Miles.

Quand la gloire des Dieux rayonnait sur le monde,
La femme, dans l’orgueil d’un prestige exalté
Par la lyre et le marbre où revit sa beauté,
Se dévoilait sans honte à l’art qu’elle féconde.

Le Verbe surprit Rome en sa luxure immonde.
Néron, persécuteur d’un culte détesté,
Traîne au cirque sanglant ta chaste nudité,
Vierge vouée au Christ dont la grâce t’inonde.

La crainte de la mort ne trouble point tes yeux,
Mais tu croises les bras sur ton sein soucieux
D’échapper aux regards que ta jeunesse attire ;

Et ce geste éperdu qui te vêt de splendeur,
Comme une fleur d’amour éclose du martyre,
Aux hommes éblouis révèle la Pudeur.

[Poèmes de France et de Bourbon.)

FERNAND SARNETTE

Bibliographie. —Les Sept Paroles, prose et poésies (Vanier, Paris, 1894) ; — Madame l’Epave, roman (Vanier, Paris, 1895) ; — Recueil de Chansons, épuisé (1896) ; — La Puissance du Baiser, roman (1897) ; — En Passant, prose et poésies (Charpentier, Bruxelles, 1898) ; — Histoire du forçat innocent Chartes Redon (Taillandier, Paris, 1904). — Théâtre : La Fille-Fleur, 2 actes ; — Le Serment de Kenmarc, 3 actes ; — La Babouche, 4 actes ; — La Phalène, 3 actes ; — Le Vin de la Cure, un acte ; — Rose-Pompon, 3 actes ; — La Fin de Don Juan, 4 actes en vers ; — Soleil d’automne,un acte en vers ; — La Princesse fugitive ou le Prunier d’or, un acte, légende en vers jouée au Théâtre de Cluny.

M. Fernand Sarnette a collaboré à divers quotidiens et périodiques français et étrangers ; il collabore d’une façon régulière à la Presse et à l’Echo de Paris,

Né en octobre 1868, dans une petite ville de province, M. Fernand Sarnette fit quelques études de médecine, qu’il n’acheva pas ; puis il fit son droit à l’Université. Après avoir accompLi son service militaire, il débuta tout jeune dans le journalisme.

c Ma vie, nous écrit-il, fut, comme celle de tous les rêveurs, un tissu de surprises et d’inattendus ; je ne fus ni pire ni meilleur que n’importe quel autre honnête homme, et seul l’amour du beau et le rêve « fuyant de ne pouvoir l’atteindre » surent occuper ma pensée à côté des affections de ma petite famille. Comme publiciste, j’ai parcouru diverses régions d’Europe et d’Amérique, et j’ai pu me convaincre partout et toujours que l’homme ressemble à l’homme. Marié en Belgique (en 1898) en l’évocateur hôtel do ville de Bruxelles, je suis rentré au pays de France, pour lequel j’ai l’attachement que tout oiseau a pour son nid… Au milieu d’impressions diverses, celles qui se rapportent à l’art et qui m’out le plus captivé sont : une audition de Brahms — pas savante — en un vieux chalet abandonné dans les montagnes de la Transylvanie, la vue de quelques merveilleux Rembrandt et une nuit de pèche sur les côtes de TerreNeuve. » Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/227

PRINTEMPS

STANCES

Pourquoi laisser encor vos muses endormies ?
Le dernier soir d’hiver là-bas s’est effacé,
Emportant dans les plis de son manteau glacé
Les sonates de deuil que vos luths ont gémies.
Dans les roses splendeurs des aubes purpurines
La nature s’attarde aux langueurs du réveil ;
Coquette, elle sourit aux baisers du.soleil…
Poètes, reprenez vos chimères divines !

Quand les redirez-vous vos tendres mélopées ?
Et vos rêves ailés et vos rythmes berceurs ?
Voyez, les nuits d’amour en leurs tièdes douceurs
De plis mystérieux se sont enveloppées.
Phébé va s’inonder de clartés azulines :
Qu’attendez-vous pour nous chanter les doux frissons,
Et la rumeur des soirs, et les voix des buissons ?
Poètes, reprenez vos chimères divines !

Dans l’azur rayonnant, nos cimes désolées
De léger satin vert vont bientôt se couvrir ;
Sous le charme d’avril, les bois vont refleurir
Et faire pardonner leurs feuilles envolées.
Le virginal miroir des sources cristallines
De rires diaprés commence à se plisser
Sous le souffle embaumé qui vient les caresser.
Poètes, reprenez vos chimères divines !
Marseille, 1888.

(En Passant.)

LES MARGUERITES

Dès que par bois et par étangs
Le radieux prince Printemps
Met sa parure des vingt ans

A la nature ;
Dès que pour sa grande chanson

L’amour accorde à l’unisson
Les nids du chêne et du buisson
Dans un murmure,

On voit les fervents amoureux,
Comme des pèlerins pieux,
Renouveler, mystérieux,

Les anciens rites.
C’est qu’ils vont pensifs, à pas lents,
A travers les sentiers troublants,
Interroger les fleurons blancs

Des marguerites.

Reines sans or, vous fleurisse»
Sans apparat près des fossés,
Sous les arbustes enlacés

Au bord des routes.
Et c’est à vous, craintives fleurs,
Que les amants ouvrent leurs cœurs,
Font confidence de leurs pleurs

Et de leurs doutes !

Suivant au hasard son chemin
Et sans songer au lendemain,
L’amour de sa frivole main

Vous a semées.
Ainsi qu’il vous a fait fleurir,
Par l’amour vous devez flétrir,
Et celles qui vous font mourir

Sont les aimées !

Combien de craintes et de peurs,
D’espérances et de rancœurs
Vous tenez dans vos frêles cœurs,

Vous, si petites !
Pourtant vous laissez les jaloux
Ravir quelque chose de vous
A chaque mot cruel ou doux

Que vous leur dites.

Mais, hélas ! c’est souvent : toujours
Que vous répondez aux amours.
Croyez-m’en, gardez certains jours
Vos lèvres closes.


Au lieu de toujours c’est longtemps
Qu’il faut dire, car le printemps
Sait bien que l’amour n’a qu’un temps
Comme ses roses.

Si votre fleur jamais ne ment,
Quand vous murmurez à l’amant
Le dernier mot : passionnément,

Soyez discrètes,
De peur que le printemps jaloux
Ne vienne chanter dans les houx
Que les amants sont aussi fous
Que les poètes.

Genève, 1896.

(En Passant.)

HENRI BARBUSSE

Bibliographie. — Pleureuses, poésies (Fasqucllo, Paris, 1895) ; — Les Suppliants, roman (Fasquclle, Paris, 1903).

M. Henri Barbusse a collaboré au Journal, au Petit Parisien, à l’Echo de Paris, à la Grande Revue, à t’emina, à Je sais tout, aux Lettres, etc.

M. Henri Barbusse, ne à Asnièrcg (Seine) le 17 mai 1874, lauréat du concours do poésie de l ’ Echo de Paris en 1893, fut pendant quelque temps critique dramatique à la Grande Revue. Il est aujourd’hui critique dramatique aux Lettres et critique littéraire à Femina. M. Barbusse est membre de l’Association de la Critique Dramatique et Musicale, et do l’Association des Critiques Littéraires. Il épousa, en 1898, Mu° Hélyonne Mondés, la plus jeune fille du poète.

M. Henri Barbusse a publié en 1895 Pleureuses, « plutôt un poème, un long poème, qu’une succession de pièces, tant s’y déroule visiblement l’histoire intime et lointaine d’une seule rêverie… Les Pleureuses viennent l’une après l’autre ; tous leurs yeux n’ont pas les mêmes larmes, mais c’est le mémo convui qu’elles suivent, le convoi, dirait-on, d’une âmo morte avant do naître… C’est bien une âme, oui, plutôt même qu’un cœur, qui se désole en ce poème, tant tous les sentiments, l’amour, les désespoirs, et les haines aussi, s’y font rêve… Les Pleureuses pleurent en des limbes, limbes de souvenance où se serait reflété le futur. Et en cette brume de douceur, de pâleur, de langueur, rien qui ne s’estompe, ne se disperse, ne s’évanouisse, pour reparaître à peine, délicieusement… Pas de plainte qui ne soit l’écho d’une plainte qui fut un écho. Et c’est le lointain au delà du lointain… » (catulle Menons.)

Dans son roman Les Suppliants, livre de vérité et de sincérité, M. Henri Barbusse nous montre à la fois la misère et l’infini du cœur humain. Il y a là deux abîmes également insondables. Aussi l’auteur ne prétend-il pas résoudre le problème do l’existence. Il n’a pas voulu montrer autre chose « qu’un être qui demande tout le possible, qu’une ligure affamée de lumière ». Il voudrait que, guidé par la ferveur de sa pensée, on s’unit avec lui « dans la tragédie de chercher ce que nous sommes et ce qu’il y a de secours, et ce que devient la prière ».

L’OUBLI

Je ue la verrai presque plus…

Je n’ai rien en moi qui résiste
A ce qui fuit tout doucement.
Je n’ai rien en moi qui m’assiste…
Je m’assois au rayon dormant,
J’écoute passer le jour triste, .
Je suis triste tout simplement.

Dans la cour une voix ravie
Chante un refrain toujours pareil
Sur la route toujours suivie.
Un rayon coule en ce sommeil ;
Je sens le calme de la vie
Qui ne dit rien dans le soleil.

Mon mal est fini comme un drame.
Nul remords, n’importe lequel.
Le soleil traîne avec sa flamme
Sur le mur, silence éternel.
Et le jour passe dans mon âme
Comme s’il passait dans le ciel.

Je n’ai que la mélancolie
D’avoir bien fini de souffrir ;
Doucement, dans l’heure pâlie,
Le rayon pâle vient s’offrir…
Le printemps commence, et j’oublie,
Je vais vivre, je vais mourir.

Humble dans le soleil modeste,
Je sens tout m’abandonner, tout.
J’oublie un peu dans chaque geste.
Tout s’endort, je ne suis plus fou.
Ta chanson s’éloigne, et je reste,
Et je ne pleure pas beaucoup.


Pourtant, le long des grands espaces,
Parfois il tressaille un adieu ;
Parfois, à mes paupières lasses,
Le jour tendre frémit un peu,
Toi qui t’en vas, toi qui t’effaces,
Toi qui montes dans le ciel bleu.

Un reste de lumière trône
Au firmament déjà bien noir ;
Par la pauvre fenêtre jaune
Le ciel a tremblé sans savoir ;
Ton souvenir est une aumône
Dans la misère de ce soir.

[Pleureuses.)

APOTHÉOSE

Ombre, musique.

Mes yeux, lassés du jour qui ment,
O ma sainte, seule en novembre,
Vous cherchent adornblement
Dans la prière de la chambre…

Je m’arrête au seuil sans couleur.
Le grand déluge Vous abîme,
Et dans quelque coin de douleur,
Vous écoutez, travail sublime.

Grise dans le soir en suspens,
Comme heureuse de jours sans nombre,
Votre front s’incline et s’épand,
Dans un cantique de pénombre.

Peu à peu mes regards du jour
S’habituent à votre tendresse…
Je comprends l’indistinct amour,
Et le mystère de caresse.

Sur la tempe un doigt s’attendrit,
Comme un saint et souffrant office ;
La joue un peu creuse sourit
D’un sourire de sacrifice…


Votre cou noyé, frêle à voir,
Vous soutient de douce épouvante,
Perdue en musique du soir,
Infinie, ù peine vivante…

Je vois votre cœur rayonnant,
Dans la candeur crépusculaire.
Je vois, docile, maintenant,
Que votre bonté vous éclaire…
A force de tranquillité,
Vous brillez comme auprès d’un cierge,
Dans le soir de réalité
Où vous êtes un peu la Vierge.

La nuit tombe avec ses rayons
Et sanctifie en paix immense
La gloire dont nous défaillons,
A genoux au cœur du silence.

(Pleureuses.) Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/235

ADOLPHE BOSCHOT

Biblioorapiiib. — Matin d’Automne (Lacomblez, Bruxelles, 1894) ; — Rêves blancs (Lacomblez, Bruxelles, 1895) ; — Faunes s es et Bacchantes (1895) ; — Pierre Rovert, roman (Paris, 1896) ; — La Crise Poétique (Paris, 1897) ; — Poèmes Dialogues (Perrin, Paris, 1900) ; — La Réforme de la Prosodie (Paris, 1901) ; — La Jeunesse d’un Romantique (Hector Bertioz, 1803-1831], d’après des documents inédits, ouvrage couronné par l’Académie des Beaux-Arts, prix Kastner-Boursault (librairie Pion, Paris, 1906).

En Préparation : Un Romantique sous Louis-Philippe [Hector Berlioz, 1830-18k8] ; L’Aube de l’Amour, poèmes ; Dialogues avec les Muses, prose ; un nouveau texte de Pierre Rovert ; ua volume d’Etudes Musicales ; La Poésie, la Métrique et le Style.

M. Adolphe Boschot a collaboré à la Revue de Paris, à la Revu e Bleue, à la Revue Hebdomadaire, à la Revue d’Art Dramatique, à la Foi Nouvelle.

M. Adolphe Boschot est né pendant la Commune, le 4 mai 1871, tout prés de Paris, à Fonteoay-sous-Bois (Seine), dans la maison de Dalayrac. Ses classes une fois finies, au lycée Charlemagno, et après une année passée en Touraine, où il fit son service militaire, il entra au lycée Louis-le-Grand comme « vétéran » de rhétorique, et se fit inscrire à la Sorbonne : ainsi, il semblait se préparer à l’Ecole normale… En réalité, M. Adolphe Boschot errait dans les musées, il rêvait en d’interminables flâneries sur la Marne, il vivait avec Wagner, Schumann, Bach et Mozart. Et pour lui-même, d’instinct, il écrivait d’innombrables vers, qu’il renie aujourd’hui.

Peu après 1890, pour trouver un éditeur à Paris il fallait être parnassien ou vers-libriste. Or, M. Boschot, malgré ses vingt ans, était déjà en possession de sa facture toute personnelle : une facture conçue non pas pour l’œil, mais pour l’oreille, « une facture de musique de chambre », ainsi qu’il l’appelle lui-même.

M. Boschot dut à un hasard de voyage de trouver un éditeur à Bruxelles. Il donna chez Lacomblez plusieurs plaquettes, dont le Matin d’Automne (1894), et un volume de vers, Rêves blancs (1895) ; à Paris, Tannée suivante, Pierre Rovcrt, un roman de subtile notation psychologique. Des lettrés le signalèrent au public, Armand. Silvestro entre autres. M. Fagitet en dira plus tard : « un curieux et ingénieux roman, où il y a dn lyrisme, de la passion. » (Revue Bleue, 1901.)

En avril 1897, le fameux essai sur la Crise Poétique mit soudain son auteur en pleine lumière. M. Sully Prndhomme, dans la Revue de Paris, fit paraître, à propos do la brochure de M. Boschot, une longue lettre ouverte à laquelle M. Boschot répondit dans la même revue (Vv mai et 15 septembre 1897). Plus tard, M. Sully Prudhomme reproduisit et commenta dans son Testament Poétique (pages 102 à 128) son propre manifeste et le manifeste du jeune poète.

Pendant trois aDS, sauf des poésies ou des articles à la Revue Bleue, à la Revue Hebdomadaire, à la Revue d’Art Dramatique, M. Boschot ne fit plus rien paraître. Il se recueillait. Toujours solitaire, vivant à Fontenay-sous-Bois, dans l’intimité de Mozart, il travaillait, « il continuait son travail en profondeur » : ri écrivait des poèmes (qu’il publiera seulement dans quelques années), et il poursuivait ses investigations do psychologie à travers l’œuvre des littérateurs et des musiciens. Cependant, en 1900, paraissaient les Poèmes Dialogues, où M. Boschot se révélait poète philosophe, et qui recueillirent aussitôt les suffrages de critiques autorisés, tels que MM. Emile Faguet, André Rivoire, Gustave Lanson.

a Les Poèmes Dialogues, dit M. Faguet, sont sans douto ce que l’auteur a fait de meilleur… L’on voit d’abord qu’il a beaucoup lu Sully Prudhomme et Alfred de Vigny, ensuite, et surtout, qu’il est capable par lui-même d’une pensée forte, pénétrante et triste… » Et plus loin : « C’est un poète cher au cœur et d’une singulière puissance d’émotion. Il a cot accent incisif qui fait que la voix qui parle bas semble descendre au plus protond de nous-mêmes et s’y graver. Il a surtout une méthode qu’il tient de sa manière de sentir et qui est fort originale. Le poème se présente à lui sous forme de dialogue, parce que sa pensée, complexe, est faite de plusieurs sentiments qui se heurtent ou se poursuivent et finissent par s’entrelacer en beaux groupes synthétiques… C’est’ un indépendant qui s’est fait à lui-même des règles très fermes. » (Revue Bleue, 1901.)

Pour M. Gustave Lanson, les Poèmes Dialogués sont * une pure essence do poésie » : « quelque chose de doux, de profond, de sincère, do pénétrant, des rêves épanouis en images, une imprécision claire, un poudroiement lumineux qui enveloppe toutes les formes et les idéalise. M. Boschot nous parle non des accidents passionnels de sa biographie, mais des inquiétudes éternelles de la vie intérieure… » (Revue Universitaire, 1900.)

A ce moment, M. Adolphe Boschot était tout à sa passion pour Mozart. Malgré la tyrannie régnante du wagnérisme le plus étroit, il fonde, avec M. Téodor de Wyzewa, la Société Mozart (1900). Il organise des auditions et donne des conférences, et ainsi, le génie de Mozart aidant, se trouve déterminé le mouvement mozartiste qui, grandissant chaque année«en France, marque la tin de la crise wagnérienne.

En 1901, dans une lettre ouverte à M. Gaston Boissier, secrétaire perpétuel de l’Académie française (La Reforme de la Prosodie, Revue de Paris du 15 août), M. Boschot appelle l’attention de l’Académie sur l’opportunité d’une réforme de la prosodie. Voici, résumés par l’auteur, les principes de cette requête : « Le rythme constitue le vers. Sans une certaine régularité, le rythme cesse d’être musical et expressif ; il peut même cesser d’être perçu. En général, toute grande et large poésie pourra se contenter des rythmes trouvés depuis Ronsard jusqu’à Victor Hugo. La nouveauté consistera, semble-t-il, à faire paraître tout nouveaux les anciens rythmes, parce qu’on saura les adapter à l’expression de plus en plus musicale des émotions, des sentiments et des pensées. Si les poètes, individuellement et à leurs risques et périls, sont toujours libres de s’essayer à innover dans le rythme, néanmoins le rythme même ne peut être l’objet d’une réforme générale : c’est lui l’élément traditionnel qu’il faut respecter avant tout. — Puisque en prosodie il s’agit do sons, les règles graphiques sont abolies et remplacées par des régies phoniques : 1° la ciisURE pour les yeux, au milieu de l’alexandrin, n’est plus exigée quand le rythme, au lieu d’être binaire (6 + 0), est ternaire (4 + 4 +4, et les formules dérivées) ; 2° la Rime doit être exacte pour l’oreille, selon la prononciation ordinaire et moderne ; ne plus rimer pour les yeux fera trouver un grand nombre de rimes nouvelles et excellentes, et qui bientôt ne causeront plus aucune surprise. La distinction entre les rimes masculines et féminines doit être respectée , La disposition do ces diverses rimes ne peut pas être laissée au hasard : elle sera le plus souvent régulière, ou tout au moins d’un dessin apparent, car il y a toujours de l’ordre dans ce qui est musical ; 3° les Hiatus, quand ils sont agréables à l’oreille, ou simplement indifférents, ne sont plus proscrits. Les poètes feront bien d’apprendre à tirer parti de certains hiatus qui, placés aux arrêts des vers, perdent toute dureté et servent à mieux marquer le rythme : nous le sentons aujourd’hui dans les vers de Malherbe et do Iîoileau mêmes. »

La lettre sur la Réforme de la Prosodie provoqua un mouvement général dans la presse : tous les journaux, toutes les revues discutèrent les idées et les conclusions do l’auteur, et beaucoup semblèrent penser que l’accord eutre les poètes pourrait s’établir sur le terrain délimité par M. Boschot. Les organisateurs du premier Congrès des Poètes (1901) lui demandent d’écrire la préface de leur compte rendu1. Et bientôt l’Ecole Française est fondée ; la lettre de M. Boschot à MM. Poinsot etiNormandy en est comme l’acte de fondation (août 1901). La Foi Nouvelle, recueil de poètes de cette école, parait en juillet 1902, chez Fasquelle.

D’ici quelques années, M. Boschot donnera sans doute L’Aube de l’Amour (poèmes), — Dialogues avec les Muses (prose), — un nouveau texte de Pierre Rovert, — et un volume à Etudes Musicales. En ce moment, il achève dans le recueillement et la solitude une biographie psychologique d’Hector Berlioz dont le premier volume, couronné par l’Académie des Beaux-Arts, a paru cette année.

M. Adolphe Boschot est un artiste intransigeant, épris de perfection, qui accumule les manuscrits, les détruit, et ne publie guère qu’à regret.

Les vers qu’on va lire sont extraits de Pierre Rovert, de Poèmes Dialogues et de l’Aube de l’Amour,

VERS LA LUMIÈRE

Tu disais :

« C’est le ciel qne j’aime, et les nuages ;
La forêt est trop sombre avec tous ses feuillages ;
J’aime mieux les blancheurs qui flottent aux lointains ;
J’aime les prés, où la lumière du matin
Descend dans le brouillard comme une sœur céleste.
Quand le soleil sourit sur un ruisseau, je reste
Attentive devant ce sourire du jour ;
Et, souvent, mon regard caresse les contours
Où les collines ondulant touchent les nues :
Sur la pénombre humaine, ô clartés inconnues,
J’aime à vous voir passer comme un rayon divin. »

— Et, en disant ces mots mystérieux, tu vins
Jusqu’à notre rocher, au milieu des bruyères ;
Tu t’assis, tu tournas ton front vers la lumière,
Vers le soleil qu’un grand nuage avait voilé…
… Et rêveuse, — peut-être triste, — sans parler,

I. Cette proface se trouve reproduite dans la Revue des Poètes (février 4902).

M’abandonnant ta main qui tenait des pervenches,
Tu cherchais le plein jour dans le vide des branches.

[L’Aube de l’Amour.)

LIBELLULE

Dans un rayon, l’aérienne libellule
S’agite sans bouger sur le ruisseau dormant.
Penche-toi : tu verras que de bleus diamants
Brûlent dans l’éventail de ses ailes de tulle

Été 1893.

DEUX LUEURS AVANT LA NUIT

C’est l’heure : les deux sœurs divines vont venir,
Lentes, par la prairie où meurt le crépuscule…
— Mais, déjà, les voici qui passent sous les saules :
Le grand soir, caressant leurs regards attendris,
Vient guérir, dans leurs cœurs meurtris, les souvenirs

Elles passent leurs yeux reflètent le ciel mauve,

Leurs mains ont la blancheur des nuages légers ;
Sous leurs cheveux, si blonds qu’ils font de la clarté,
Glisse, comme un rayon de lune sous les saules,
La lumière d’albâtre mat de leur épaule.
L’automne !… Les deux sœurs en aiment la langueur,
Quand elle est alanguie encore au crépuscule…
Toutes deux, dans le pré qui blanchit sous la luue,
Très lentes, le front pâle encore de l’amour,
Seraient-elles la Rêverie et la Douceur ?..
C’est l’heure : les deux sœurs divines sont venues.

{Pierre Rovert.)

BOIS D’AMOUR

Il est un endroit solitaire
Où mon âme semble habiter ;
Là notre amour a pu se taire,
Nous l’entendions en nous chanter.


On y voit une eau calme et verte,
Sombre parmi des peupliers ;
C’est là que de mon âme ouverte
Tu vis les tourments familiers.

Près de moi tu restais très tendre
A m’abriter de ta pitié,
Et ton cœur ne voulait entendre
Que des mots chastes d’amitié…

Je pense à ce bois à toute heure,
De ma douleur il est connu :
C’est là que mon âme demeure,
Et je n’y suis point revenu.
Septembre 1892.

L’ANGÉLUS DU SOIR

L’Angélus a sonné dans le soir reposé.
Tout est calme. Voici les moissonneurs qui rentrent ;
Ils sont las, mais heureux, et les plus jeunes chantent.
Les vieux, sur les chevaux, sommeillent, dos brisés.

Les femmes, sur le pas de leurs portes, attendent ;
Les gamins en courant font un bruit de sabots ;
Et, dans le cimetière, une vieille, tremblante,
Regarde, s’appuyant aux pierres des tombeaux,
De ses yeux obscurcis les étoiles naissantes.
1898.

O CHEMIN, ATTIRANT TOUJOURS
MA RÊVERIE

LE POÈTE

O chemin, attirant toujours ma rêverie,
Je marche donc encor vers les murs pleins de paix
Où les croix noires, que les ronces ont fleuries,
S’incliuent doucement vers le gazon épais.

Des tilleuls en quinconce environnent la porte ;
Deux arbres abattus peuvent servir de bancs ;

On entre, on tourne à droite : une petite morte
Sourit dans un pastel effacé, presque blanc.

Dans tout ce simple enclos, c’est la seule chapelle.
Les autres tombes, c’est des fleurs entre des buis ;
Mais, sur les morts, les fleurs sont si douces, si belles
Qu’on pense voir sortir l’aurore de la nuit.

Comme les lys s ont blancs entre leshoux pleins d’ombre,
Comme le ciel est clair au-dessus des cyprès,
Et comme les vivants qui s’agitaient sans nombre
Sont calmes en dormant dans l’éternelle paix !

L’église est soutenue à peine par les lierres,
La voûte surbaissée écarte les piliers ;
Dans les vapeurs d’encens où montent les prières,
Les ailes des oiseaux font un vol familier.

Les gamins du village, en allant à l’école,
Se battent, pour jouer, dans le champ du repos ;
Sur la mousse du mur, les saponaires folles
Tremblent au vent, parmi d’immobiles pavots.

Et tout le jour, à port une mère, une veuve,
Dont on entend le pas sur le chemin sablé,
Nul bruit, que le murmure atténué du fleuve
Ou le bourdonnement du soleil dans les blés....

— Moi, ce matin, j’entends, très lointaine, une enclume :
Tel, le choc frémissant d’un vase de cristal ;
Et je vois, au delà des plaines, dans la brume,
L’eau vibrer, comme des paillettes de métal.

L’air est si pur, qu’il adoucit toutes les choses ;
La pénombre du bois devient blonde et bleuit ;
La ligne, entre le ciel et les collines roses,
Dans la clarté vaporeuse, s’évanouit :

On ne distingue plus où la terre commence,
On ne voit plus le ciel se poser sur les bois…
Au loin, sur la cité, la cathédrale immense
Semble un vaisseau flottant sur l’océan des toits.

De liquides reflets, dans les vitres, s’allument ;
Les grands murs blancs d’un parc, au pied des arbres blonds,
Glissent comme un sillage éblouissant d’écume
Qui ondule en suivant la houle du vallon.


Sous le soleil montant, les choses éblouies
Semblent chanter un hymne en l’espace sans bords ;
Et l’âme, émue, entend la tranquille harmonie
Des choses qui s’en vont de la vie à la mort.

Tout est calme. L’on sent que tout est heureux d’être.
De bleuâtres vapeurs montent vers le ciel clair ;
Comme elles, on voudrait doucement disparaître
Dans la vibration lumineuse de l’air.

Car, ici, où les morts se fondent dans la terre,
Où l’église en ruine approche encor du ciel,
L’âme s’apaise ;… mais son calme solitaire
Défaille ; l ame songe au mystère éternel :

Naître, vivre, mourir… A jamais la lumière
Tire du néant noir les êtres tour ù tour ;
Chacun croit découvrir l’aube toute première
Quand il surgit, sous la caresse de l’amour.

O stupeur : commencer ! Virginité d’une âme !
Oublier l’infini Passé dont elle sort,
Courir vers le Bonheur, que le Désir acclame,
En devançant le Temps qui ramène à la mort.

Pourquoi l’espoir, pourquoi l’amour, pourquoi la vie ?
Et pourquoi souhaiter revivre encore, après
La dernière douleur qui guérit l’agonie ?…
Oh ! se fondre dans l’ombre épaisse des cyprès !

— Aujourd’hui, près du fleuve, au bois, ou dans la plaine,
L’aube, autour de mon cœur, a fait chanter ses voix ;
Pourtant, ma rêverie errante me ramène,
Comme toujours, parmi les tombes et les croix.

C’est en vain que je prends les sentiers, où les haies
Font fleurir l’églantier sur les jonquilles d’or :
J’entends toujours la Voix, — est-ce mon âme vraie ? —
Qui me rappelle au champ où reposent les morts.

Dans le bois, les bourgeons sont humides de sève,
On croit voir le bonheur pleurer en souriant.
Mon âme croit renaître à l’amour… mais son rêve
Est de se fondre, tout entière, en le Néant :

N’être plus rien, ne plus souffrir parmi les êtres ;
Ne plus s’abandonner au baiser de l’espoir ;

Ne plus pleurer d’amour en voyant disparaître
Le bel enchantement d’une aurore d’un soir.

O tombes, que la terre éternelle égalise,
O monuments, aussi mortels que les vivants,
Et toi, fantôme presque écroulé de l’église
Soutenu par un lierre où s’accroche le vent,

Un jour, à cette place où je vois vos décombres,
Des plantes croiseront leur branchage épaissi,
Et sur le sol, rayé par le soleil et l’ombre,
Rien ne révélera que vous étiez ici.

Les roseaux de l’étang, pleins de cris sous la lune,
Feront un cadre noir autour de l’eau d’argent ;
Des cercles lumineux mourront aux rives brunes,
Quand les oiseaux pécheurs s’abattront en plongeant ;

Et du coteau, blanchi le premier par l’Aurore,
Les brumes glisseront, lentes, dans le vallon,
Et leurs voiles flottants où le matin se dore
Se couperont aux peupliers souples et longs ;

Et quand l’ombre sera blottie, au pied des arbres,
Quand le ciel sera plein du soleil aveuglant,
Les herbes d’eau, ainsi que les veines d’un marbre,
Dans le fleuve, seront vertes en ondulant ;
Et les soirs reviendront empourprer les nuages,
Pareils à tous les soirs où mon rêve a pleuré ;
Et les nuits reviendront bruire en le feuillage,
Comme les nuits où mon amour a soupiré ;
Et la Vie et la Mort lutteront sans issue ;
Et, se voilant sans fin sous les mêmes couleurs,
L’Eternité, semblable aux heures que j’ai vues,
Sera toujours l’Illusion ou la Douleur.

(Poèmes Dialogues.)

PRÈS DE LA SOURCE

Près de la source verdissant sous le soir rose,
Deux nymphes ont couché leurs formes ingénues ;
Leurs urnes sont encor si voisines des choses,
Que ces nymphes, naïvement, sont toutes nues.


Leurs yeux ont la pâleur tendre des asphodèles,
Leur regard simple est une fleur qui vient d’éclore,
Et leur rire est perlé comme un battement d’ailes
Sur le cristal brisé de la source sonore.

Les deux nymphes, mêlant leurs paroles légères
Aux murmures de l’eau qui glisse sous les rives,
Enlacent leurs beaux doigts aux palmes des fougères
Qui ondulent soudain sous ces clartés furtives.

Puis, quand la nuit noircit sur la source argentée,
Les nymphes, qui ont peur, frissonnent et se voilent…
Mais leurs yeux entr’ouverts près de l’eau pailletée
Brillent, presque mêlés aux reflets des étoiles.

(Pierre Rovert.)

LE BOUQUET APRÈS LA PROMENADE

Le long des murs d’un parc, — par un sentier si sombre
Qu’il me fallait, peureuse et tendre, t’cnlacer, —
Nous arrivions auprès d’un bois dont la grande ombre
Tombait sur le vallon gris et violacé.

Tu t’asseyais au bord du saut-de-loup plein d’herbe ;
Je m’étendais, posant mon front sur tes genoux ;
Et tes mains s’amusaient à refaire la gerbe
Des fleurs que nous avions prises un peu partout.

Ah ! que ces fleurs étaient brillantes et légères !
Elles passaient si près de mes yeux, que souvent
Je croyais voir, au ciel où mourait la lumière,
Des nuages rosés s’effeuiller dans le vent.

Ton visage tremblait à travers les brindilles ;
Une herbe me pouvait cacher tes cheveux blonds ;
Mais,par moments, tes yeux, comme de l’eau qui brille.
Cachaient leur douceur bleue entre deux brins de jonc.

Et l’heure devenait plus sombre ; le silence
Nous laissait écouter les ailes des oiseaux.
« Les branches — disais-tu— qu’un souffle lentbalonce
Font le bruit continu du vent dans les roseaux. »


Et, sur le ciel pâli, les branches étaient noires ;
Je ne distinguais plus ta bouche, ni les fleurs ;
Et mes lèvres montaient vers toi, et voulaient boire
Sur tes yeux souriants ton âme tout en pleurs.

(L’Aube de l’Amour.) Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/247

PIERRE DE BOUCHAUD

Bibliographie. — Chez Alphonse Lemerre, Paris : Clodius Popelin, peintre, émailleur et poète (1891) ; — Rythmes et Nombres, poésies (1895) ; — Vie manquêe (1895) ; — Histoire d’un Baiser, nouvelles (1895). — Chez Emile Bouillon, Paris : Pierre de Nolhac et ses travaux (1896). — Chez Alphonse Lemerre, Paris : Les Mirages, poésies (1897) ; — La Pastorale dans Le Tasse (1897) ; — Le Recueil des Souvenirs, poésies (1899) ; — Sur les Chemins de la Vie (1900) ; — Michel-Ange a Rome (1900) ; — La Sculpture à Sienne (1901) ; — La Sculpture à Rome (1901) ; — Raphaël à Rome (1902) ; — Les Heures de la Muse, poésies (1902) ; — Benvcnuto Cel~ Uni (1903) ; — Les Successeurs de Donatello (1903). — Chez Emile Bouillon, Paris : Considérations sur quelques écoles poétiques contemporaines et sur les tempéraments à apporter à certaines règles de la Prosodie française, — Chez Sansot, Paris : La Poétique française (1906).

M. Pierre do Bouchaud a collaboré à la Revue Latine, à la Nouvelle Revue Moderne, etc.

M. Pierre de Bouchaud, né à Chasselay (Rhône), le 24 octobre 1866, a chanté en vers mélodieux la Rome antique, l’Italie, les primitifs, Eros, la nature et la vie. C’est un sage, quelque peu fataliste, qui a trouvé la paix et le bonheur dans le travail. Le rêve idéal qui berce son ame d’artiste est do ceux qui ne trompent pas… Chaque soir, dans son calme logis, cet « amant des loisirs studieux » achève paisiblement la tâche « à l’aubo commencée », et il ne demande pas autre chose que de pouvoir continuer à vivre ainsi, loin de la foule et do ses vaines clameurs, dans un profond recueillement, l’esprit hanté de belles visions.

M. de Bouchaud a publié quatre recueils de poésies : Rythmes et Nombres (1895), Les Mirages (1897), Le Recueil des Souvenirs (1899), Les Heures de la Muse (1902), qui ont trouvé un accueil des plus favorables auprès de la critique. Il est partisan du vers sagement libéré, comme il l’a dit dans sa brochure Considérations sur quelques écoles poétiques contemporaines : « Après la lettre écrite par M. Adolpho Boschot au secrétaire perpétuel de l’Académie française et l’intéressante brochure que viennent de publier MM. Poinsot et Normandy sur les tendances de la poésie nouvelle, j’insisterai à mon tour sur des innovations nécessaires qui tendent à élargir le domaine poétique, qui sont acceptées par des poètes de grand talent et dont l’emploi est fort justifiable pourvu qu’il se fasse avec méthode, tact et goût, afin de gardera la pensée sa pleine valeur et sa juste expression, ce respect du bien dire. »

Voici les réformes préconisées par M. Pierro de Bouchaud ; t° Le déplacement de la césure dans l’alexandrin. « Le déplacement de la césure peut, sans démembrer le vers, créer des rythmes nouveaux. C’est donc une innovation des plus importantes qu’il faut préconiser, parce qu’elle respecte le nombre tout en modifiant la structure habituelle des mètres, surtout de l’alexandrin. » 2° La rime pour l’oreille et non pour les yeux. « Le vers, étant une sorte particulière de musique, doit être fait plus pour l’oreille que pour l’œil. Je ne vois pas pourquoi l’on n’abandonnerait point de temps en temps la rime à l’œil. » 3° L’inobservance de l’alternance des rimes. « Pourquoi observer toujours l’alternance des rimes ? En dehors de la stance, où l’ordre des rimes doit être toujours le même (la stance était une « forme musicale » autrefois), pourquoi faire toujours succéder une rime féminine à une rime masculine ? C’est une habitude contractée par analogie avec des pièces chantées. Souvent le poète ; dit mieux ce qu’il veut dire, en n’ayant pas le souci d’introduire deux vers en cheville pour placer à l’endroit voulu la rime dont il a besoin. » 4° L’emploi de l’hiatus. « Je ne vois pas en quoi Y hiatus est opposé au génie de la langue poétique , Toute la Pléiade en acceptait l’usage, et beaucoup plus souvent qu’on nu le pense communément. Mais il faut en user avec tact, il faut s’en servir avec circonspection et veiller avec soin à l’union euphonique des voyelles, afin d’éviter un heurt de sons désagréables à l’ouïe. » Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/250

SENTEURS DES NUITS D’ÉTÉ, DOUX PARFUM DE ROSÉE…

Pour Paul Musurus. Fluunt a rebus odores.

Senteurs des nuits d’été, doux parfum de rosée ;
Fraîcheur délicieuse où les bois sont baignés ;
0 soupirs de la terre heureuse et reposée,
Nards subtils dont les champs muets sont imprégnés ;
Vents légers portant sur leurs ailes le silence
Et prenant leur arome aux calices des fleurs ;
Vent tiède et pur, ô vent dont l’haleine balance
La rose incarnadine et les pâles blancheurs
Des jasmins étoilés qui s’ouvrent aux ténèbres,
Senteurs des nuits d’été, douces odeurs funèbres,
Vous descendez en moi comme un baume divin.
Vous emplissez d’espoir mon âme et ma pensée
Et je me perds en vous ainsi que le Sylvain
Se perd dans la forêt par l’Eurus caressée.
Vous laissez au miroir du lac tomber parfois
Les pollens fécondants et les jaunes poussières
Des lys mystérieux éclos au fond des bois.
Vous promenez sans bruit, sous la frêle lumière
De Phébé qui sourit, vos cortèges légers,
Et vous environnez les arbres et l’espace,
La campagne tranquille et les calmes vergers
De guirlandes d’odeurs où l’âme de Dieu passe.
Chers parfums que mon front avide vient baiser,
Votre souffle calmant tombe sur mes paupières,
Et je sens mon esprit inquiet s’apaiser,
Senteurs des nuits d’été, frais parfums des clairières,
Au bienfaisant contact de vos ondes d’amour.
Par vous le clair silence est plus doux, et la source
Avec plus d’harmonie et d’essor tour à tour
Sur le lisse tapis des prés poursuit sa course.
La sève qu’échauffa l’implacable soleil
Etanche son ardeur aux bains de votre essence ;
L’herbe y puise la vie, et le rosier vermeil
Y prépare en secret sa belle efflorescence.

Sous le voile d’azur de la profonde nuit
Vous dispersez partout les sucs et les aromes,
Et dans la grande paix ombreuse, loin du bruit,
Votre âme s’évapore en odorants atomes.
Vous jetez sur le sol votre manteau flottant
Et répandez l’ardeur, la grâce et l’eurythmie,
Et lorsque vous passez, il semble qu’on entend
Respirer doucement la Nature endormie,
Senteurs des nuits d’été, dans l ether palpitant.

(Les Heures de la Muse.)

ITALIAM… ITALIAM…

Poète, l’Italie est douce au cœur qui l’aime,
Et l’azur radieux
Etincelle à son front comme un grand diadème
Au front sacré des Dieux.
Le chœur harmonieux et charmant des Sirènes
Hante toujours ses flots.
Comme autrefois, le soir elles rôdent, sereines,
Auprès des matelots.
Et le long du rivage où la Muse à Virgile
Dictait ses nobles vers,
Le haut pin parasol sur le ciel clair profile
Ses rameaux toujours verts.
Une lumière tiède, immuable et dorée
Baigne les horizons ;
Elle engendre la joie éternelle et procrée
De suaves saisons.
Mais qui dira surtout les souvenirs antiques
Epars en ce pays ? Les hauts faits, la valeur, les gloires, les reliques
De ses illustres fils ?
Qui montrera la ligne aux sinueuses fuites
De ses coteaux ombreux
Où vient errer encor l’essaim blond des Charites
Dont flottent les cheveux ?

Et qui saura surprendre, au vieux fronton des temples,
Les mots mystérieux
Relatant les hauts faits, les luttes, les exemples,
Le labeur des aïeux ?
S’il ne sent ses pensers, son esprit et son âme
Vibrer et s’attendrir
Sous le pavillon bleu de ce pays de flamme ;
S’il ne sait voir fleurir
Dans le présent toujours les anciennes légendes,
Et, sous l’averse d’or
Du splendide soleil brûlant ravins et landes,
Le Passé vivre encor ?
Celui-là seul est digne aussi de te comprendre
Qui s’approche de toi,
Reine auguste, Italie, ô Mère douce et tendre,
Le cœur rempli de foi.
Le culte que tu veux est un vrai culte, austère,
Pur, fidèle, absolu ;
Il doit s’étendre ainsi qu’à l’arbre solitaire
Le pampre chevelu.
Il doit, pareil à l’aigle, au milieu de l’espace
Planer et demeurer,
Et tandis qu’ici-bas tout se flétrit et passe,
Croître, fleurir, durer.
Italie, Italie, ô pays de mes rêves,
O pays merveilleux, Il m’est doux, sur tes champs, sur tes monts, sur tes grèves
De reposer les yeux.
Il m’est doux de fouler ta terre vénérable,
Ta terre de beauté ;
D’adorer tes palais, tes dômes, tes rétables,
Tes vieux murs, tes cités.
Il m’est doux de me perdre en tes plaines heureuses
Et d’écouter le vent
Vibrer comme une lyre en frôlant tes yeuses
Au feuillage mouvant ;
De m’asseoir sur tes bords dont la vague caresse
Le sable gris d’argent,

Et de sentir en moi passer toute l’ivresse
De ton site changeant !
De fuir les blancs frimas et les terres moroses
Des froids pays du Nord
Pour ton ciel éclatant, tes éternelles roses
Et tes mimosas d’or ;
D’oublier l’horizon brumeux des climats tristes
Ou pleurent les autans,
Auprès des airs joyeux que le flot d’améthyste
Susurre à ton printemps ;
De quitter les coteaux, les vallons pleins de neige
Et les étangs glacés, Pour retrouver tes Dieux charmants et leur cortège,
Par Zéphyr caressés.
O nobles visions, heures simples et belles,
Harmonieux frissons ;
O rêves poursuivis sous les vertes ombelles
Des pins noirs ; ô saisons
Qu’un sourire immortel épanouit sans cesse
Sous l’azur transparent ;
Aubes roses mettant de si douces caresses
Sur ton sol odorant ;
Jours rayonnants pâmés sous la brûlante étreinte
De ton divin soleil ;
Crépuscules légers couvrant ta terre sainte
De leur manteau vermeil ;
Nuits aux longs voiles bleus plus légers qu’une gaze ;
Espaces étoilés
Où le sang du rubis près des rais de la prase
Et des éclats perlés
Du jade forment des gerbes de pierreries,
Vaste océan de feux
Luisant dans la ténèbre, immensités, féeries,
O mondes lumineux !
Je ne puis me passer de vous. Toute la gloire
Des plus vaillants héros
Ne saurait en mon cœur affaiblir la mémoire
De vos charmes si beaux !

Tel an arbre enlacé par la flexible souche
Des glycines peut voir
Sous la liane molle et que de l’aile touche
Le bruyant bourdon noir,
Disparaître son bois capté de branche en branche,
Ainsi mon être est pris,
Mère, à ton souvenir. Les dons que tu épanches,
Ah ! j’en connais le prix !
Je ne puis, comme un marbre envahi par le lierre,
Dénouer les liens
Qui m’attachent, Pays, à ta fortune fière,
A ton sol, à tes biens.
Et je sens que mon cœur, jusques à la mort même,
Brûlera pour ton art,
Et que j’emporterai ta vision suprême
Dans mon dernier regard.

(Les Heures de la Muse.)

LA SYRINX

Et genetrix modulorum muaica.

Le son de la Syrinx est doux au soir tranquille.
Faune ! pour t’écouter la Nymphe des roseaux
A quitté sa retraite, et l’on voit sur les eaux
Comme un cygne glisser sa forme juvénile.

Le son timide et doux, tel un rideau léger,
Recouvre l’horizon, remplit les vallons roses.
Le portique du Temple est enlacé de roses.
Sur les coteaux voici le zéphyr voltiger.

Si limpide est le flot que les degrés de marbre
Dont la fraîche blancheur baigne au miroir d’azur,
Prolongent lentement, jusqu’au fond du lac pur,
Leur clair chemin malgré l’ombre épaisse des arbres.

Et tout : la forêt grave, et les champs, et les prés,
Les monts harmonieux que dentelle la neige,
Et le mobile essaim des colombes, cortège
D’Aphrodite aux bras blancs, d’Eros aux yeux dorés,


Tout écoute et s’émeut, tout murmure et tressaille,
O Faune, cependant que la divine voix
De la Syrinx, docile au toucher de tes doigts,
Va creuser dans l’éther de sonores intailles.

Et le jour qui s’éteint est si tiède et si beau,
Qu’éperdu de douceur, pâmé de mélodie,
Il meurt paisiblement, sans regretter la vie,
Puisque ton chant d’amour l’accompagne au tombeau.

(Les Heures de la Muse.)

CHARLES FLORENTIN-LORIOT

Bibliographie. — Oriens, poèmes (Alphonse Lemerre, Paris, 1895) ; — David Livingstone ; — Explorations et Missions dans l’Afrique équatoriale ; — La Tour de Bonvouloir ; — Nitocris, histoire africaine ; — Essai sur les Mégalithes ;— L’Evolution en archéologie ; — La Fresque de l’église Saint-Julien ; — Une Eglise champêtre ; — La Faillite des Dieux, impressions de voyage dans l’Orient grec (Alphonse Lemerre, Paris, 1900) ; — L’Enclochc (1902). — En outre, de nombreux manuscrits qui seront bientôt publics par les soins de ses amis.

Charles Florentin-Loriot a collaboré à divers quotidiens et périodiques.

Charles Florentin-Loriot, né le 10 janvier 1849 à Alençon, mort à Paris le 2 juillet 1905, compte parmi les meilleurs poètes normands. Son père était négociant en dentelles et originaire de Falaise. Sa mère naquit à Domfront, dans la tour qui sert de porte à cette ville et dont il a parlé dans la Normandie, de Lemàle. Il a décrit dans cet ouvrage tout le Passais normand : la tour de Bonvouloir, le château de la Sauceric, les Jugeries, Domfront (surtout le donjon).

Loriot fit ses études au lycée d’Alençon, son droit à Paris, s’y inscrivit au barreau de la Cour d’appel, puis fut pendant vingt ans avocat à Alençon et membre du conseil de l’ordre. Il passa à Paris les dernières années de sa vie, attristées par la maladie.

Le poète à’Oriens avait voyage en Palestine ; il avait visité les lieux saints en pèlerin ému, et rapporté de son voyage, nous dit Antony Valabrégue, « des études idéales, et cependant prisse sur nature, de Jérusalem vue de divers côtés, et du Temple, dont le mur doré brille d’une lueur symbolique dès le lever du jour. » Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/258

HERMONTHIS

A Esteve.

Memphis dormait. Six rois de pierre, dans la pose
D’Immortels qui verraient passer le voi des ans,
Dominaient, de leurs fronts mitrés de granit rose,
Les palais inégaux à leurs torses puissants.

L’aube sur les degrés des tombeaux imposants
Descendait dans sa gloire avant le jour éclose ;
Chéphren, et puis Chéops, par-dessus toute chose,
Levaient leurs deux sommets lointains et rougissants.

Droites sous leur amphore à l’égal des statues,
Des femmes, aux bras nus et bruns, de bleu vêtues,
Marchaient, sous les palmiers, vers le Nil violet…

Moïse, en ce moment, passait, dormant encore,
Et la fille des rois, Thermonthis, recueillait
Ce fils de sa pitié plus charmant que l’aurore.

{Oriens.)

LE TEMPLE DE JÉRUSALEM

VUE LOINTAINE

Au H. P. Helle.

Gravis, prêtre étranger, les monts de Belphégor,
Tourne-toi du côté de l’Occident : regarde,
Ne vois-tu pas au fond des sables un point d’or ?
On dirait qu’une étoile au bord des mers s’attarde.

En vain le soleil monte, et des rayons qu’il darde
Inonde le désert de Sion à Ségor ;
Plus claire que ses feux, l’étoile toujours garde
Un éclat que midi fait resplendir encor.

Est-ce l’astre que vit au ciel des anciens âges
Balaam, précurseur des voyants et des mages ?

Non, c’est le mur doré d’un temple : il semble en feu,

Pour qu’aux lointains obscurs qu’emplit l’idolâtrie,
A l’Egypte, à la Grèce, à Rome, à l’Assyrie,
Comme à tout l’univers, il dise : « Il n’est qu’un Dieu. »

(Oriens.)

LA SOURCE

Au R. P. Constant.

Nymphœ genus amnibus unde est.

Virgile.

Lorsque le Tibre, roi des eaux occidentales,
Mêlait sa jeune arène aux flots Tyrrhéniens,
Quand l’Eridan tombait des monts helvétiens,
Virgile, au large azur de tes plaines natales !
Curieux de la cause en ton désir d’enfant,
Tu cherchais le secret de leurs ondes naissantes
Et d’où pouvait sortir le Mincius dormant ;
Sur les berges en fleur des rives décroissantes
Tu poursuivais la source, et tu trouvas parfois,
Au plus épais de l’ombre, au plus profond du bois,
Souriante et le front étoilé de pervenche,
La vierge dans sa main tenant l’urne qui penche.

Telle encore, ô Virgile ! en un monde nouveau
Tu trouverais la vierge à la source d’une onde
Qui, lorsque tu naquis, fut à peine un ruisseau,
Qui, depuis, fleuve immense, a fécondé le monde…
O fleuve de la foi, d’où sont venus tes flots ?
Partons, partons pour voir si leur source est encore
Si charmante là-bas au pays de l’aurore ;
Plus loin que Rome, Ephèse, et Corinthe, et Pathmos,
Que le vieux môle où Paul, secouant ses sandales,
Entra dans les hasards des mers orientales,
Au delà du Carmel, au delà du Thabor,
Le flot nous conduira jusqu’à la crypte ombreuse
Où l’anémone unie à la ronce épineuse
Croit sous la vigne lente et sur les sables d’or.
Déjà le flot expire en un léger murmure,
Une blancheur lointaine a lui sous la ramure…

Quelle est cette fraîcheur qui nous pénètre ainsi ?
La source est près de là, nous sentons su présence ;
Quelle tranquillité !… quelle ombre !… quel silence !
O Virgile ! regarde : une Vierge est ici !

[Orient.)

MAURICE MAGRE

Bibliographie. — Éveils, poésies, en collaboration avec André Magre (Vialelle et Perry, Toulouse, 1895) ; — Le Retour, pièce lyrique en un acte et en vers (édition de l’Effort ; Vialelle et Perry, Toulouse, 1897) ; — La Chanson des Hommes (Fasquelte, Paris, 1898) ; — Le Tocsin, drame en trois actes et en vers, donné en représentation populaire et gratuite sur le théâtre du Capitole, à Toulouse, les 22 et 23 juillet 1900 (non publié) ; — Le Poème de la Jeunesse (Fasquelle, Paris, 1901) ; — L’Or, pièce en cinq actes et en vers, jouée au Théâtre des Poètes, à Paris (1902) ; — Histoire merveilleuse de Claire d’Amour, roman (Fasquelle, Paris, 1903) ; — Le Dernier Rêve, pièce en un acte et en vers, jouée à l’Odéon (Fasquelle, Paris, 1903) ; — L’Adieu de Diane, pièce en un acte et en vers, représentée aux Arènes de Nîmes (éditions de la Revue Provinciale, 1903) ; — Le Vieil Ami, pièce en un acte, en prose, représentée sur la scène du Théâtre Antoine (Fasquelle, Paris, 1904) ; — Les Lèvres et le Secret, poèmes, ouvrage orné d’un portrait de l’auteur par Henry Bataille (Fasquelle, Paris, 1906).

M. Maurice Magre a collaboré à diverses revues et à quelques journaux. Il a fondé, à Toulouse, les Essais d’Art Jeune (1894) et L’Effort (mars 1895). Il a dirigé on 1901 et 1903 le Théâtre des Poètes. Il dirige la revue littéraire Le Mouvement,

M. Maurice Mngro est né à Toulouse, le 2 mars 1877. Il habita pendant quelque temps la Rochelle et Vïllefranche-de-Lauraguais, puis revint à Toulouse, où il fonda, tout jeune, en 1894, les Essais d’Art Jeune, première revue littéraire parue dans cette ville, et en mars 1895 L’Effort, revue des jeunes poètes toulousains d’où devait partir un important mouvement littéraire provincial. La môme année, il publia une plaquette de vers écrits en collaboration avec son frère, M. André Magre, Eveils ; l’année d’après (le 27 avril 1896), il fit jouer au théâtre du Capitole Le Retour, pièce lyrique en un acte.

« Ses premiers vers, dit M. Henri de Régnier, révélèrent un poète de grand talent, une nature charmante, un génïo harmonieux et doux. » [Mercure de France, novembre 1896.)

En janvier 1898, M. Maurice Magre abandonna la rédaction de L’Effort pour venir se fixer à Paris, et bientôt après fit paraître La Chanson des Hommes, dont la préface a la valeur d’un manifeste : « Voici des vers de douleur et d’amour. J’ai voulu écrire la chanson des hommes d’aujourd’hui, de ceux que font souffrir l’affaissement des énergies, la pauvreté du cœur, toutes les misères morales et matérielles. Cette œuvre est une plainte, mais aussi un espoir. J’ai voulu chanter la vie, ses tristesses et ses rêves, et les joies possibles pour lesquelles on lutte. J’ai tâché de dire la beauté de l’effort, la pureté du travail, qu’il faut être bon et être simple, aimer. Assez, longtemps le poète a rêvé loin des hommes. L’art est devenu dans ses mains le luxe, le privilège d’une élite. Il faut désormais que sa voix s’élève pour tous ou qu’il ne soit plus. Il y a une majorité qui manque du pain spirituel et qui le réclame parce qu’il est nécessaire à son existence. Que le cri des foules monte donc jusqu’au cœur du poète. Qu’il aille dans les campagnes et dans les villes, partout où des êtres s’agitent et pensent, et que les tragédies humaines animent son œuvre. Que ce soit parmi les rudes travaux des champs ou devant l’amer labeur des usines, son esprit deviendra plus vigoureux et plus pur au sein de la vie. Une plus étroite communion rendra les artistes à l’humanité, et ils seront forts de cette conscience qu’ils doivent être également compris des femmes, des ouvriers, des penseurs, qu’il y a toujours des f mes à éclairer, un idéal à répandre. En ces jours où l’éducation nous arrête dès l’enfance dans notre développement naturel, je crois que nous souffrons de ne plus savoir agir et de ne plus savoir aimer, de concevoir faussement notre vie. Les forces instinctives se sont épuisées en nous à cause de notre excès de conscience et de pensée, à cause aussi des barrières derrière lesquelles nous les avons enfermées. Notre être est gêné et souffre parce qu’il ne peut se réaliser pleinement. Nous sommes les captifs d’une multitude de préjugés moraux, le fruit de la sagesse universelle, qu’on ne discute jamais et qu’on respecte comme des idoles. Mensonges et faux dieux qu’il faut détruire ! Que l’art pénètre dans nos mœurs, embrasse toutes les formes do la vie ! Il y a des misères plus grandes qu’à aucune époque sur lesquelles il doit porter la lumière. Puissions-nous le saluer, vainqueur des égoismes, libérateur de nos pensées. Qu’il proclame enfin en des chants nouveaux le règne de la simplicité féconde et qui purifie, n

M. Maurice Magre entendait donc être un poète social. Nous ne croyons pas, cependant, qu’il ait — à aucun moment — mérité le reproche, qu’on a voulu lui faire, d’abaisser l’art au niveau de la foule. La clarté et la simplicité n’excluent pas les plus hautes préoccupations de l’artiste, et si dans la Chanson des Hommes, qui est un magnifique rèvo de Charité, l’auteur semble s’adresser à la multitude des êtres humains réunis en société, c’est pour essayer de les élever à la compréhension d’un art pur, sain et original.

L’action du jeune poète se fit bientôt sentir ; à beaucoup elle parut salutaire.

M. Maurice Magre est un lyrique large, simple, éloquent. « La Chanson des Hommes, dit M. Pierre Quillard, est le robuste chant d’une voix pure… Ce livre sera aimé surtout par ceux qui ont gardé le goût de l’éloquence latine et des amples développements sur des thèmes éternels. Il se peut que les sujets soient modernes ; ils sont traités d’après les traditions antiques. Le rythme en est abondant et facile… »

Gomme La Chanson des Hommes, le deuxième volume de M.Maurice Magre : Le Poème de la Jeunesse (1901), avec une plus grande variété de rythmes, contient des vers où l’assonance, souvent, remplace la rime, mais qui ne laissent pas que d’être harmonieux, et où déborde une belle verve juvénile. Ici encore, le poète écrit avec son cœur, qui a aimé et souffert. Il chante la vie avec ses joies et ses tristesses. Il en dépeint les divers aspects. L’humanité souffrante occupe une large place dans ce livre d’Amour et de Pitié, où passe, comme dans le premier, un grand souffle révolutionnaire. L’auteur aime l’âme des humbles. Il en extrait magnifiquement l’essence divine.

On remarque toutefois, ça et là, dans Le Poème de la Jeunesse, une tendance à étaler, un peu brutalement et un peu inutilement peut-être, quelques-unes des plaies do la société et les secrètes misères de l’âme humaine. La Prostitution, pièce d’ailleurs admirable, contient des vers d’une crudité de tons extrême, et tels vers de l’une des dernières pièces du recueil, Le Poète et la Nature, semblent déjà préluder aux « révélations » du nouveau volume de M. Maurice Magre, Les Lèvres et le Secret, livre très « inattendu » cependant et qui, au moment de son apparition, en mars 1906, déconcerta quelque peu la critique. Celle-ci s’étonna surtout do n’y retrouver aucune des préoccupations sociales de l’auteur. Ce livre étrange et très original — quoiqu’il rappelle par certains côtés Alfred de Musset, et aussi Jean-Jacques Rousseau — est, en effet, le plus individuel et le plus personnel qui soit. L’auteur s’y analyse lui-même avec une acuité singulièrement cruelle. Il y confesse jusqu’à « ses bassesses et ses turpitudes »• Dans ces Confessions, — sincères, sans doute, et qui sont comme l’aveu de la faiblesse humaine sous toutes ses faces —beaucoup de tendresse, le cuisant rcgret de telles défaillances, et un siucère repentir aussi, se cachent, assez mal parfois, sous le masque d’un cynisme outré, témoin ces vers qui rappellent La Confession d’un Enfant du siècle :

J’ai le besoin profond d’avilir ce que j’aime…

Je sais que la candeur de ses yeux ne ment pas.
Qu’elle m’ouvre son cœur quand elle ouvre ses bras.
Je sais, à voir ses pleurs, que sa peine est extrême,
Et malgré tout cela j’affecte de douter.
Je cherche avec une soigneuse cruauté
Ses erreurs, ses défauts, ce qui fait sa faiblesse.
Et m’en sers pour froisser, déchirer sa tendresse,

… Une ardeur ingrate et douloureuse,
L’amour de l’imparfait et des choses trompeuses,
M’oblige à rechercher dans le plus pur regard
Les mauvais sentiments, le mensonge avec art,
A donner aux baisers un goût de flétrissure,
A mêler à l’amour l’amertume et l’injure.

(Avilir.

Ou encore :

Le vulgaire m’attire aussi bien que le rare.
Je trouve à ma maîtresse une âme trop choisie ;
Elle s’occupe trop d’art et de poésie ;
Son rcgard est trop pur, ses cheveux sont trop fins….

J’ai besoin d’approcher un ôlre un peu commun
Dont le langage soit banal, et le parfum
A bon marché ! Il faut à mon âme incurable
Des femmes sans noblesse, un décor misérable.
J’ai besoin de laideur et de vulgarité…

(L’Amour du Vulgaire.)

Et ailleurs :

Vois-tu, c’est un désir que rien ne peut calmer,
Misérable, analogue au désir qu’ont les filles,
De clinquant, de beautés voyantes et qui brillent…
La richesse a pour moi des attraits tout-puissants ;
J’affecte de la mépriser, mais par mon sang
Je voudrais en payer l’avide jouissance.

(Les Goûts de luxe.)

Ailleurs encore :

Ah ! pesant est l’amour des cœurs trop vertueux !
Comme ils sont exigeants ! qu’il leur faut de tendresse !…

J’ai peur de celle-la qui n’a jamais menti.
Elle peut être indifférente, étant fidèle…
L’amour est trop souvent par lu verlu trahi,
Et la femme qui ment est toujours la plus belle.

(A celle qui veut être respectée.)

Qu’on lise, à côté de ces fragments, des pièces comme Envoi* et Les Meilleures Lettres3, qu’on lise d’un bout à l’autre Les

1. Voir page 265.

2. Voir page iOi. Lèvres et le Secret, livre d’une beauté particulière, — malgré certaiues imperfections, de forme surtout, — et l’on y trouver« l’âme inquiète et, tourmentée, mais aimante et généreuse dans son impétuosité, d’un jeune grand poète qu’il faut tendrement chérir.


LA GRANDE PLAINTE

Nous avons travaillé sous l’ombre des usines,
la force de nos corps coula dans nos sueurs,
nos rêves ont gémi dans le chant des machines,
nos dos se sont courbés sous le faix des labeurs ;

nous avons aiguisé des faulx, tordu des barres
et fait jaillir la forme ù grands coups de marteaux ;
de grandes roues de fer ont mangé nos cerveaux,
et notre cœur a trépassé devant les flammes ;

nous avons, entre les murs blancs des ateliers,
fait frissonner le bois en copeaux de lumière,
cloué des lits pour le sommeil des nouveau-nés
et le repos des os mortels dans la poussière ;

nous sommes descendus sous la terre profonde
chercher le minerai mystérieux et pur,
et nous avons bâti des ponts, des tours, des murs,
des temples, des vaisseaux et des arcs de triomphe ;

et nous avons aussi promené notre effort
sur les sombres sillons, parmi les champs immenses,
nous avons labouré devant les granges d’or,
rêvé, les nuits d’hiver, aux lenteurs des semences,

scruté les matins gris au fond des cieux voilés
le voyage inconnu que font les pluies nouvelles,
nous avons fait monter de la terre éternelle
le blé divin, le pain dont vit l’humanité…

— Du pain ! nous avons faim ’.les pauvres gens se plaignent
et leur cri fait du bruit comme une mer, le soir.
Ces enfants du malheur s’appellent et s’étreignent,
voyez, voyez, là-bas, marcher leur troupeau noir.

Nous sommes les vaincus, les souffrants qui gémissent ;
un souffle fraternel a joint nos humbles cœurs.
La misère a joué dans un grand clairon triste…
Nous marchons après elle à de nouveaux labeurs.

O cité, c’est vers toi que sont crispés nos poings ;
tes rues s’ouvrent le soir comme de noires bouches,

tes lumières au loin semblent des yeux sanglants, tes églises tendent au ciel des bras qui souffrent.

Rends-nous la chair dont sont pétris les monuments ;
tes murs sont faits avec nos rêves et nos râles ;
C’est notre vie, à nous, qui bouge dans tes flancs,
et notre sang suinte au front des cathédrales…

Nous n’avons plus la foi qui fait se résigner ;
le chant de Dieu ne courbe plus les foules vastes,
et les cloches fondues par des mains d’ouvrier
ne nous berceront plus d’un grand rêve néfaste.

Nous ne demandons pas, prêtres, un espoir vain ;
le bonheur de demain, nous le jetons au vent,
mais nous voulons le pain du siècle, le bon pain
que notre lent effort a fait jaillir des champs.

Nous voulons notre place au banquet de la terre,
pouvoir jouir un peu de la clarté du jour,
dormir, boire, rêver, chanter avec nos frères,
notre part de soleil et notre part d’amour.

Nous avons attendu dans des années sans nombre
sous le joug de douleur ne sachant pas penser.
Le souffle des idées a dispersé les ombres…
L’étoile de justice a lui pour les bergers…

Nous marchons ; l’air est tiède et lourd et plein d’éclair
et de beaux anges noirs flottent au ciel tragique.
Nos outils font du bruit ; les astres qui passaient
Sont venus se poser au front des républiques.

Voici des pauvres gens l’innombrable cohorte
levant ses mille bras pour d’étranges travaux.
Nos fiancées, là-bas, se mettent sur les portes,
les foulards rouges à leurs doigts sont des drapeaux.

Voici les douloureux et les justes barbares…
Des incendies vont s’allumer dans les faubourgs,
l’on verra s’écrouler les temples, les théâtres,
des rêveurs chanteront d’amour aux carrefours,

et le sang des humains salira les pavés,
des vieillards porteront les lys de l’espérance
et les mourants auront une étrange beauté,
et quand la ville enfin ne sera plus que cendres,


que les maisons seront tombées une par une,
le silence viendra parmi les ruines grises,
les vents futurs feront tressaillir sous la lune
des fantômes de ponts et des spectres d’églises…

Et nous sur qui les morts lourdement pèseront,
nous les sacrifiés pour les fins de la vie,
nous rêverons assis dans les champs inféconds
près de marais cachant les cités englouties.

Et plus tard un jeune arbre, un matin de printemps,
fera monter parmi les pierres sa ramure,
et les mères verront dans les yeux des enfants
poindre, poindre les tours de la ville future.

(La Chanson des Hommes.)

LE POÈTE ET LA NATURE

LE POÈTE

Autrefois j’étais fier, loyal et généreux,
Kt j’aimais la bonté comme on aime une femme ;
Tel un flot débordant d’un vase précieux,
Mes rêves et ma joie débordaient de mon ûme.

L’aurore me versait les ardeurs de son sang
Et le soir m’emplissait d’une telle allégresse,
Que je ne trouvais pas de vers assez puissants
Pour mettre à l’unisson le chant de ma jeunesse.

J’honorais les mendiants qui vont sur les chemins
Comme des rois errants, et leur versais à boire ;
Le geste d’un ami qui me donnait la main
Etait pour moi plus beau que l’or et que la gloire.

Je croyais à l’amour, aux serments éternels,
A tout ce qui semblait héroïque et sincère ;
Je jetais au hasard mon rêve fraternel
Comme on jette un bouquet au fil d’une rivière.

Maintenant l’amitié, le rêve m’importune ;
Des larmes sans noblesse ont coulé sur ma joue,
Et j’ai voilé mon front, connaissant l’infortune
D’être haï de ceux que j’aimais entre tous.


Ils m’ont abandonné dans l’ombre de la route,
Ceux que j’avais nommés les frères de mon cœur ;
Ils ont fait grimacer tous les masques du doute,
Ils ont flétri mon nom, ils ont raillé mes pleurs.

Ils ont dit que j’allais mendiant la renommée
Et que je paradais dans mon rêve déchu,
Pareil à l’histrion, de sa robe fanée
Montrant pour éblouir les splendeurs disparues.

L’un surtout… Je l’aimais du fond de mon enfance ;
Nos mères sur nos fronts jadis s’étaient souri…
Quand on en parlait mal je prenais sa défense,
Je ne pouvais vraiment pas croire à tant d’oubli !…

Pourtant j’avais connu des heures solitaires
De pensée et d’effort pour braver le destin ;
J’avais senti passer le vent de la misère
Sur ma lampe tremblante aux clartés du matin.

J’adorais la beauté, je cherchais l’idéal ;
J’étais sur le chemin un rêveur en voyage ;
Au front d’un ouvrier mon front était égal,
Je ne méritais pas de lauriers ni d’outrages.

Mon rêve pour de l’or ne s’était pas vendu,
Je n’avais pas livré mon cœur pour qu’on m’acclame…
— Avec les pharisiens ceux qui m’ont confondu
Ont-ils bien regardé dans le fond de leur âme ?

Ont-ils l’amour de la justice et du pardon ?
N’ont-ils pas fait l’aumône afin que l’on le sache ?
Peuvent-ils, en rentrant le soir dans leur maison,
S’asseoirjoyeux, disant : « Seigneur, j’ai fait ma tache ?»

IUn’importe ! O nature, à ta bonté j’aspire !
C’est assez d’avoir entendu tes vents chanter
Dans tes bois de sapins comme en de grandes lyres,
Pour avoir oublié ceux qui m’ont insulté.

Tu m’offres des festins de rayons et de fleurs
Où tu n’admettrais pas tous ces pâles convives ;
Ils ne boiront jamais à la coupe des pleurs
L’ineffable douceur d’amour dont je m’enivre.


Tu me fais un manteau de tes rayonnements
Et tu tresses pour moi des couronnes d’étoiles ;
O nature ! je suis ton fils et ton amant’ ;
Roule-moi dans tes flots, berce-moi dans tes voiles…

(Le Poème de la Jeunesse.)

PARIS

Le soleil teint de sang le front des monuments
Et met une pensée dans le regard des femmes.
Il passe dans le soir un long frémissement
Des vieux balcons du Louvre aux tours de Notre-Dame.

Le vaste ciel est plein de la voix des vivants ;
Le chant d’un musicien frémit, traîne et s’achève ;
Les rues semblent mourir mystérieusement ;
Un homme est accoudé sur un pont : Paris rêve…

Sous les portes de pierre et les arcs de triomphe,
Il souffle de la joie et de la volupté ;
C’est l’heure où les noyés, dans les vases profondes,
Ouvrent comme des croix leurs bras désespérés.

Et chaque réverbère a des lueurs sanglantes
A travers les vapeurs du brouillard qui descend,
Et la ville ressemble à quelque spectre immense
Qui déploie un linceul plein de taches de sang.

C’est l’heure où le plaisir allume ses flambeaux ;
Sur les tables de jeu, le cœur de l’or tressaille,
Et des rêveurs penchés, aux yeux creusés et beaux,
Voient passer leur espoir sur la face des cartes.

Parmi les feux du vin et les sons des tambours,
Dans l’oubli du travail et de ses durs mystères,
On entend retentir aux places des faubourgs
Le chant mystérieux des fêtes populaires ;

Le bruit des instruments sort des palais ouverts
Et le fer crie au fond des gares gémissantes ;
Un pas de femme meurt le long d’un quai désert ;
L’air est plein de rumeurs et de voix : Paris chante…


— Puis le silence glisse au bord des monuments
Et dans les carrefours fait des signes étranges ;
Il endort les humains, il berce les amants
Et dans les vitraux bleus ferme les yeux des anges.

De vieux mendiants qui vont en regardant le ciel
Ont des airs de dément et des yeux de prophète ;
La mort chemine avec son grand geste éternel,
La pitié meurt au seuil des églises muettes ;

Un fiévreux voit le Christ passer dans l’hôpital,
Revêtu d’un suaire, aux clartés des veilleuses ;
Un poète, songeant au village natal,
Meurt tout seul, sans amouretsuns feu : Paris pleure…

— Sois maudite, ô cité dont le cœur est de pierre
Ainsi que tes pavés et que tes monuments !
Les pleurs ne mouillent pas le fer de tes paupières,
Tes mains sont rouges de mêler l’or et le sang !

Tu n’entends pas monter la voix de tes enfants,
Clameur des torturés et sanglots de reproche !
Tu ne gémis jamais dans leurs gémissements,
Et ton cœur ne bat pas lorsque sonnent tes cloches !…

Le soir, les maladies errent devant les portes
Et touchent les mortels avec leurs maigres doigts.
« Quel est ce voyageur, dit-on, que l’ombre apporte
Et dans l’air, comme un fou, trace de grandes croix ?

« Il rit s’il voit passer des cortèges en deuil,
ll a traîné parmi la pluie et les banlieues ;
Il fait, rien qu’en frôlant les enfants sur les seuils,
Rire et se convulser leurs pauvres faces bleues… »

Tes maisons de plaisir et tes prostituées,
La rumeur de leur rire et l’odeur de leur fard,
Les baisers et les vins dans les orgies mêlés,
Les rôdeuses tournant, blêmes, dans le brouillard

Comme au vent de la nuit tournent les feuilles sèches,
Les cris de la misère et de la volupté,
Font tellement de bruit que dans l’ombre ils empêchent
La vierge de dormir, le sage de penser…

Sois maudite, ô cité ! Tes jours sont révolus !
J’ai lu ta destinée dans le feu des planètes ;

Il a passé sur toi un grand vent inconnu
Venant du fond des cieux et du fond de la terre.

Et les statues des rois, des vierges et des dieux
Se sont tordues de peur ainsi que des démentes ;
Tes lampes se sont agrandies comme des yeux,
Les portes des lieux saints ont crié d’épouvante…

— Et tu sembles, avec tes longs clochers de pierre,
Tels les mâts d’un vaisseau par la brume grandis,
Dans le flot éternel des sillons de la terre,
Un grand navire errant où comme un incendie,

Qui vogue seul, la nuit, avec toutes ses voiles,
Sans boussole et sans matelot au gouvernail,
Dans un lieu dangereux, par un soir plein d’étoiles,
Sans capitaine, sans drapeaux et sans funal,

Et porte sous ses ponts une grande plaie rouge,
. Le feu mystérieux qui marche, qui grandit,
Qui consume les cargaisons, gagne les poudres
Et va faire sauter le navire, ô Paris !…

(Le Poème de la Jeunesse.)

DERNIÈRE CHANSON DU POÈTE IVRE

J’étais tout de bleu vêtu,
J’avais un chapeau pointu :

C’était pour te plaire.
Sur le seuil de la maison
Nous regardions sans raison

L’étoile polaire…

Un certain soir, nous trouvâmes
Un lys beau comme nos âmes

Que ta main brisa.
Tu cueillis des feuilles sèches,
Et puis nous bûmes l’eau fraîche

Des alcarazas.

Sur le vieux puits accoudés,
Nous vîmes nous regarder
Les yeux de la lune.


Un h un, dans l’eau qui dort,
J’ai jeté trois écus d’or,
Toute ma fortune.

Et, pauvre fou, j’ignorais
Qu’avec eux mon cœur tombait

Dans cette eau profonde.
C’était pour te faire voir
Que j’aimais mieux tes yeux noirs

Que les biens du monde.
« A mes oreilles je veux,
M’as-tu dit, des onyx bleus :

Fais le tour du monde,
Comme le marin Simbad ;
Fais-moi reine de Bagdad

Ou de Trébizonde… »

Je t’ai répondu : « Je pars ! »
Et le soir même, au hasard,

Cherchant un royaume,
Je marchais sur les chemins.
Les passants, joignant les mains,

Disaient : « Le pauvre homme ! i

Je mis un manteau de deuil
Et je frappai sur le seuil

D une hôtellerie,
Pour apprendre l’art du règne
Au pays des vins qui saignent

Et de la folie.
J’ai dit : « Qu’on me donne à boire !
C’est une bien triste histoire,

Monsieur l’hôtelier !
Vous croirez que c’est un conte,
Si ce soir je vous la conte,

Sous ces espaliers.
« Elle a l’air d’une pervenche
Et porte des robes blanches

Sous ses boucles d’or ;
Elle est naïve, elle est belle ;
Mais, pour être aimé par elle,

Il faut beaucoup d’or.

« Hôtelier, sois mon ami !
Ses yeux fermés à demi
Ont de si grands charmes !
Si tu les avais connus,
Peut-être verserais-tu
Aussi quelques larmes…
« Ne peux-tu me faire roi
De tous ces champs que je vois,
De cette contrée ?
Je serais clément et juste,
Pourvu qu’on dresse des bustes

A mon adorée.

« Ah ! tu ris ; c’est bien !
Mais verse A pleins bords ce vin qui berce

Mon cœur éperdu,
Et crains de te laisser prendre
Toi-même aux sourires tendres,

Aux airs ingénus.

« Je n’aurai pour seuls sujets
Que les corbeaux des forêts

Et les feuilles mortes.
Cette nuit, je me pendrai
A quelque vieux marronnier,

Non loin de ta porte.

« Tu t’en iras la trouver ;
Elle demeure à rêver

Sur sa broderie
Auprès d’un puits très ancien ;
Tu la reconnaîtras bien :

Elle est si jolie !

« Dis-lui : t J’ai fermé ses yeux. « Il était bon et joyeux ;

« Le soir qu’il mourut, « Il riait, miséricorde ! « Je vous porte un peu de corde

« Dont il s’est pendu.

« Ah ! gardez-la bien ! Qu’elle aille, « Avec les croix, les médailles,


« Contre votre cœur ;
« Car, pour vos amours de femme,
« C’est un talisman, Madame,
« Qui porte bonheur… »

(Le Poème de la Jeunesse.)

LES LÈVRES ET LE SECRET

ENVOI

Je suis pareil à cet enfant
Qui, laissé seul, dans sa détresse
Fit une lettre et, comme adresse,
Mit simplement : Paris, maman…

De ceux qui m’aimeraient, peut-être,
Moi aussi je suis seul très loin ;
Au hasard, j’ai jeté ma lettre…
Que les hommes en prennent soin !

Pour des êtres charmants et tendres,
Dont j’ignore même le nom,
J’ai fait ces petites chansons…
Puisse une femme les comprendre !

J’ai transcrit là sincèrement
Mon cœur ingrat et peu fidèle…
Maman, Paris… écrit l’enfant…
Mais la lettre arrivera-t-elle ?…

(Les Lèvres et le Secret.)

LES MEILLEURES LETTRES

Oh ! ne déchire pas les lettres de ta mère :
Elles sont le meilleur, en somme, de la vie,
Ce qui ne périt pas pour toi sur cette terre,
Le cœur d’une maîtresse et le cœur d’une amie.
« Mon cher enfant ! mon cher enfant ! te disent-elles,
Comme j’ai peur pour toi de ces nuits de Paris ! »
C’est comme un bruit de source, et c’estcommeunbruitd’ailes
Ce sont des yeux en pleurs sous de chers cheveux gris.
Oh ! ces lettres remplies de soucis et d’alarmes,

Qui ne blessent jamais et qui savent guérir !
Ces lettres qui sont gaies, mais pour cacher des larmes,
Dont l’écriture tremble au vent des souvenirs.

« Mon Dieu ! ne puis-je pas connaître ses pensées ?
N’aurais-je pas mieux fait de le suivre toujours ?
Nous n’avons plus de fils quand la vie est passée… »
Oh ! que sont tes amours auprès de cet amour ?

Qui te rendrait jamais une telle tendresse ?
Comme au fond d’un vieux livre on conserveune fleur,
Garde cette lointaine et si pure caresse,
Oh ! ne déchire pas les morceaux de ce cœur !

Tant d’amour ! Tant d’amour t’a bercé dès l’enfance…
On s’habitue si bien et si vite à cela…
Ces lettres, tu les lis avec indifférence :
Mais songe, songe à ceux qui n’en reçoivent pas !…

[Les Lèvres et le Secret.)

LE BONHEUR TRISTE

O bonheur, tu m’as fait un idéal vulgaire !
Je regrette le temps où j’étais moins heureux :
Ma chambre était plus claire avec moins de lumière,
Mon lit était de fer, mais on y dormait mieux.

C’est vrai, c’était le temps de ma mauvaise vie.
J’étais moins bon, plus orgueilleux, moins attaché,
Mes maîtresses d’alors n’étaient pas bien jolies,
Même elles me trompaient et sans trop se cacher.

Les volants épinglés de leurs robes mal faites,
Les rubans mal noués et salis me charmaient…
J’avais peur de voir fuir ces urnes imparfaites,
Tout l’imprévu du monde en leurs yeux frémissait…

Hélas ! ma bien-aimée est charmante et fidèle,
Pleine d’attentions, de tact et de douceur
Et n’a qu’un seul défaut, sa présence éternelle,
Et le fleuve d’amour qui coule de son cœur.

Ses yeux sont clairs et doux sans arrière-pensée,
Et sa robe la moule et ne fait pas de plis.

Mais son affection ne s’est jamais lassée,
Je sens que ma santé lui cause des soucis.

Devant le même feu, sous les rideaux semblables,
J’entends son même pas résonner dans la cour…
O bonheur quotidien, puissant, inexorable,
Fixe comme l’horloge et le coucher du jour !…

Jours heureux ! ô fardeau des âmes désireuses !
Jours heureux ! qu’à la fin vous répandez d’ennui !
Je songe à vos beautés, liaisons malheureuses,
Aux cris de désespoir des amants dans la nuit.

Je songe à vous, cliers soirs des trahisons anciennes,
Angoisses de l’attente aux rendez-vous manques,
Maîtresses d’un instant, maîtresses incertaines,
O cœurs inconscients, travestis et masqués.

Quand verrai-je paraître un destin moins servile,
Des yeux secs, une main s’échappant dans ma main,
Des sentiments nouveaux sur un visage hostile,
Le charme du refus et l’attrait du dédain ?…

(Les Lèvres et le Secret.)

MA SINCÉRITÉ

J’ai dit que j’étais lâche à l’idée de la mort,
Ingrat, faux et menteur pour tous ceux qui m’aimèrent…
Dans l’amitié, l’amour, malgré tous mes efforts
De ne penser qu’à moi j’ai senti la misère.
J’ai dit m’ètre exempté des devoirs et des lois,
Que j’ai pleuré, ayant un cœur de pitié vide,
Et que je fus toujours de mon bonheur avide,
Que j’ai pris mon plaisir sans scrupule et sans choix.
J’ai tout dit : le dégoût, l’ennui, la jalousie,
Celle que j’adorais, dont je m’étais lassé,
La femme avec son écœurante poésie…
La vie est médiocre, et j’ai crié : assez !…
Tout dire ! n’est-ce pas le fait d’une âme basse
Qui tire vanité môme de ses défauts,
De même que le pitre est fier de sa grimace,
La femme de son fard et de ses rires faux ?


N’est-il pas dans le cœur fermé de l’hypocrite
Plns d’orgueil véritable et plus de dignité…
Pourquoi, puisque chacun sous un masque s’abrite,
Prodiguer le trésor de ma sincérité ?…

Qu’importe ! J’aime mieux montrer mon vrai visage,
Sa tristesse, les plis de la peau, sa laideur,
J’aime mieux mettre a nu, malgré son esclavage,
Sa fadeur, ses désirs et ses tares, mon cœur…

Si jusqu’aux buts secrets l’on s’applique à descendre,
Si l’on trie avec soin ses plus chers sentiments,
De même pour un feu brûlant depuis longtemps
Qui, bien que rouge encor, n’est plus qu’un tns de cendres..

On s’étonne de voir que ces éclats brillants,
Ces pensées oui semblaient faire de la lumière,
Ne sont à l’examen d’un regard clairvoyant
Que de pauvrcs débris, une triste poussière…

Ah ! parler est un peu salir ce que l’on aime !
Mais sans l’élan qui fait que l’on se donne à tous,
Sans ce frémissement de nos nerfs, de nous-mêmes,
Sans ce cri déchirant, au fond, que valons-nous ?…

Rien en moi n’est sacré, j’ai déchiré le voile.
Que l’homme vertueux se détourne de moi !
Je vois dans mon ciel pauvre et presque sans étoile
Un vrai morceau de bleu pour la première fois…

Gouttes de vérité qui tombez de nos âmes,
Mouvement spontané qui nous pousse aux aveux,
Libre don de soi-même aussi chaud que la flamme,
Vous êtes à jamais l’idéal que je veux.

Je parlerai tout haut sans respect et sans honte,
Ayant passé le temps enfantin du remords…
Je sais qu’il n’est d’amour que l’amour qu’on raconte,
Et que seul le silence a le goût de la mort…

(Les Lèvres et le Secret.)

GEORGES MARLOW

Bibliographie. — L’Ame en Exil (Daman, Bruxelles, 1895) ; — Des Vers, plaquette tirée à cinquante exemplaires (hors commerce, 1899).

M. Georges Mariow a collaboré à la Jeune Belgique, au Réveil de Gand, au Coq Rouge, à Durendal, à la Belgique Artistique et Littéraire, etc.

Né à Malines le 1»avril 1872, M. Georges Marlow, docteur en médecine depuis 1898, habite actuellement Uccle, près de Bruxelles. Après avoir donné des poèmes à diverses revues, il a publié en 1895 un recueil de vers, L’Ame en Exil.

« M. Georges Marlow est un poète de vieilles cloches et de nuances éteintes ; il est l’halluciné veilleur de lampes et le doux : faiseur de guirlandes. Il aime la tiédeur des dentelles, et ht charme conventuel des monastères l’attire. Ce n’est pas un rude et un sonore, comme le Verhaeren des Moines, mais un méditatif délicat et sensible, comme le sont un peu Max Elskamp et Henri Barbusse… M. Marlow a su tirer un parti peu banal et très charmant de l’octosyllabique. » (edmond Pilon.)

POUR UNE MÉCONNUE

Toi que je n’aime pas et qui pourtant m’es chère
Pour le stérile amour dont lentement tu meurs,
Pauvre âme si connue et toujours étrangère,
J’apporte ma détresse en offrande à tes pleurs.

Pâle sœur dédaignée, ô vierge taciturne,
Livrée au culte amer des vœux inaccomplis,
J’ai souvent évoqué, sous la voûte nocturne,
Ta jeunesse drapée en ta robe à longs plis.

Pitoyable au chagrin qui rongeait ma pensée,
Tu rougis de ton sang mes chemins ténébreux,

Consacrant sans regret ta tendresse offensée
À la rédemption de mon cœur malheureux,

« Regarde, disais-tu, je t’aime et je suis belle,
Ma vie est une rose éclose sous tes pas…
Ah î laisse-moi t’aimer, mon cher enfant rebelle ! »
Mais je baissais la tête et ne répondais pas.

Des pleurs nuançaient d’or tes grands yeux d’améthyste,
Et, bien que te sachant pour toujours loin de moi,
Tu chantais, exhalant ta céleste âme triste
Dans un hymne d’espoir qui cachait ton émoi.

(i Je t’aime… Je suis belle !… » Hélas ! ces mots suprêmes
Sur ta lèvre d’enfant me semblaient étrangers,
Et je te rejetais, plaintive sœur qui m’aimes,
Avec un geste las, tes rêves outragés.

Que m’importait le don d’un ineffable songe
Dont la pure clarté grandissait chaque jour,
Quand mon inquiétude éprise de mensonge
Se plaisait aux tourments d’un dérisoire amour !

Si tes yeux ont pleuré sur moi qui t’ai meurtrie,
Si ton ame a gémi sous mes doigts criminels,
Si j’ai semé d’effroi ta jeunesse fleurie,
Si j’ai marqué ton front de mes baisers cruels,

Si j’ai fui la douceur de ta lèvre bénie,
Si j’ai brisé ton cœur, si je l’ai blasphémé,
Gomme toi, j’ai connu cette grâce infinie
Et ce martyre affreux d’aimer sans être aime.

Mes rêves les plus chers, ma force, mon ivresse.
Les merveilleux espoirs qui s’éveillaient en moi,
Tout mon être exultant d’immortelle jeunesse,
Mes chants doux et pieux comme un acte de foi,

Les roses de ma vie et les lys de ma gloire,
Mon amour noble et pur comme un éphèbc Roi,
J’avais tout abdiqué sur l’autel illusoire
D’une enfunt dont l’orgueil brûlait le front étroit.

Elle a tout déchiré de sa fine main pale,
Se riant de mes fleurs et narguant ma chanson,

Fière de se sentir la Dalila fatale
Qui raille en l’enchantant le désir de Sam son.

Près d’elle, j’ai filé la laine fatidique
Dont elle recueillait les grêles écheveaux,
Pour m’étrangler à l’heure où mon cœur nostalgique
L’aurait voulu mener vers des destins nouveaux.

O volupté de vivre au milieu des larmes !
A ses pieds, bafoué, vilipendé, meurtri,
J’ai bien longtemps chanté sans regretter mes armes,
Heureux de la servir dès qu’elle avait souri.

Mais un soir, mon amour la fatiguant sans doute,
Sans un mot, dans la nuit qui tombait peu à peu,
Elle m’abandonna sur le bord de la route
Où tristement neigeait un clair de lune bleu.

Ai-je souffert loin d’elle ? Hélas ! le sais-je encore ?
Pourquoi j’ai survécu ? Je l’ignore toujours.
Comment après tant d’ombre une nouvelle aurore
Doucement vint fleurir le linceul de mes jours ?

O ma sainte Gardienne effacée et si pure,
Je ne puis te répondre, ayant tout oublié ;
Déjà le souvenir de l’ancienne blessure
Ne vient plus effleurer mon cœur pacifié.

Comme autrefois je chante et je bénis la vie,
Mais ma voix est plus grave, et parfois l’on dirait
Qu’aux bénédictions de mon ame ravie,
Comme un parfum vieilli, se mêle un long regret.

Tu souffres, chère Enfant : j’ai souffert : nos pensées,
Par delà cet amour qui nous brisa tous deux,
Silencieusement et les mains enlacées
Rêvent d’un clair pays où l’on serait heureux.

A quoi bon nous leurrer d’un mensonge fragile ?
Tu m’aimes… Puis-je encore aimer, quand lentement
S’effrite dans mon cœur l’idole aux pieds d’argile
Que tu crois noble, pure, éternelle, et qui ment ?

Poursuivons nos destins : toi, ma sœur, fuis les charmes
De l’amour embusqué sous ton bel avenir :
Prends mon pâle sourire et laisse-moi tes larmes,
Mon sourire, — û néant ! — tes pleurs, — ô souvenir !


CHANSON

O divin souvenir d’une enfance lointaine !
Là-bas, dans le cristal de l’air qui vibre un peu,
Flamme d’azur et d’or se précisant à peine,
Parmi les roses qu’elle effleure de sa traîne,
S’éveille une chanson douce comme un aveu.

Chanson claire, chanson des lèvres bien-nimécs
Qui se turent dans l’ombre exquise du passé
Avec les rêves d’or en allés en fumées
Et les espoirs dont les ailes se sont fermées
Sur les religieux secrets d’un cœur blessé.

Comme si le retour à l’antique demeure
Faisait frémir le pur esprit ressuscité,
Tour à tour la chanson sourit, soupire et pleure,
Historiant la fuite inflexible de l’heure
A la fois d’un peu d’ombre et d’un peu de clarté.

Elle sourit : Noël ! Des notes argentines
Frissonnent dans le ciel comme autant de baisers
Dont l’aube aurait fleuri des lèvres enfantines :
Mille cloches au loin semblent sonner matines,
Et sur les lys mille oiseaux bleus se sont posés.

Elle soupire : au loin les cloches se sont tues,
Et, las des lys fanés, tous les oiseaux ont fui…
La mousse écaille d’or le marbre des statues,
Et sur les troncs meurtris des forêts abattues
L’amour s’en vient baiser les lèvres de la Nuit.

Elle pleure : 6 détresse ! Entendez-vous dans l’ombre
Qui ronge avidement les lueurs du couchant,
Entendez-vous gronder la lourde cloche sombre ?
L’Amour rale, l’espoir se meurt, le rêve sombre,
Et l’âme erre parmi ses morts en trébuchant.

O^cruel souvenir d’une enfance lointaine !
Dans le cristal fêlé de l’air qui geint un peu,
Flamme rouge de sang se précisant à peine
Au fond de la vallée où la douleur l’entraîne,
S’éteint une chanson triste comme un adieu.


QUIÉTUDE

Un demi-jour tiède et charmant
Flotte autour de nous : tes mains blanches
Sont dans les miennes, et tu penches
Ton cœur vers mon cœur, doucement.

Tu me souris, et ton sourire
Révèle ton divin secret
Beaucoup mieux que ne le feraient
Les mots que tu pourrais me dire.

J’écoute en moi de claires voix,
De claires voix qui s’étaient tues,
Chanter les chansons ingénues
Dont je m’enchantais autrefois.

Pures voix d’enfance, voix chères
Des anges qui dans notre cœur
Viennent effeuiller du bonheur
Avec des caresses légères !…

Enfin me voilà réveillé I
Ma jeunesse n’était pas morte…
Regarde : elle m’ouvre la porte
D’un Paradis ensoleillé.

Dans tes yeux voici la lumière,
Dans ton àme voici l’Amour
Et dans mon cœur voici le jour,
Chère Enfant déjà familière…

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JEHAN RICTUS

Bibliographiiï. — Les Soliloques du Pauvre (Société du Mercure de France, Paris, 1895) ; — Les Soliloques du Pauvre, édition de luxe, illustrée (Société du Mercure de France, Paris, 1897) ; — Doléances, nouveaux soliloques, édition illustrée (Société du Mercure de France, Paris, 1899) ; — Doléances, 2« édition illustrée (Société du Mercure de France, Paris, 1900) ; — Les Soliloques du Pauvre, 9° édition (Société du Mercure de France, Paris, 1901) ; — Cantilenes du malheur (P. Sevin et Rey, Paris, 1902 ) ; — Les Soliloques du Pauvre, dessins de Steinlen, édition augmentée de poèmes inédits (P. Sovin et Rey, Paris, 1903 ; ; — Fil de fer (Louis Michaud, Paris, 1906).

En pniiparation : Des Soliloques : L’Hiver (suite), Les Faunesses, L’Amour, Berceuse, Ç’que j’suis, C’que j’voudrais, Le Soliloque du Cogne, Pour endormir le Douloureux, Le Pi’ege, Pourquoi ? Les P’tits Bouffis, Quoi faire ? La Blafarde, etc.

Jehan Rictus a collaboré à la Muse Française, à la Plume, aux Essais d’art libre, au Pierrot de Willette, à la Deuxième Pléiade de Brinn’Gaubast, au Mercure de France, à la Revue Septentrionale de Masseras, au Figaro, au Matin, à l ’ Echo de Paris, au Soir, etc.

Jehan Rictus, de son vrai nom Gabriel Randon, est ne à BouIogne-sur-Mer, en septembre 1867. « Sa vie n’a été qu’une longue, une affreuse lutte contre les réalités. Son caractère a conservé la hautaine fierté des souffrants orgueilleux : a A quoi m bon, nous dit-il, entretenir les lecteurs des difficultés vitales a des jeunes gens de lettres sans fortune ? »

« Elevé à Londres, puis en Ecosse, M. Gabriel Randon fut do retour en France en 1877. « Depuis, j’ai vécu à Paris, où tout « jeune, vers quinze ans, seul au monde, j’ai roulé, disparu, tri« bulé et produit comme j’ai pu. »

« Dès dix-sept ans, il s’essaya dans les jeunes revues : La Muse Française, La Plume, Les Essais d’Art Libre, Le Pierrot de Willette, La Deuxième Pléiade de Brinn’Gaubast, Le Mercure de France, La Revue Septentrionale do Masseras ; et aussi aux journaux : Le Figaro, du temps de Magnard, Le Matin, L’Écho de Paris, Le Soir. Mais tous ses « essais de poèmes », ses vers lyriques, telle sa Dame de Proue, semés de-cï, de-là, M. Gabriel Randon les considère comme des « bégaiements poétiques, dont les intentions « seules étaient bonnes ».

« M. Randon appartint quelque temps à l’administration de la Ville de Paris. Il connut alors Albert Samain, qui devint un de ses intimes. Il se lia aussi avec Dubus et Julien Leclercq, tous deux disparus. Enfin, il faut rappeler qu’il fut à Paris l’inventeur des Dictions poétiques, par une tentative sans lendemain à la Salle d’Harcourt, en 1892.

« L’époque a les poètes qu’elle mérite, » dit l’épigraphe des Doléances. Jehan Rictus débuta, en 1896, aux Quat’z-Arts, avec ses Soliloques du Pauvre, écrits dans cette langue faubourienne, si savoureuse, si triste, si gouailleuse, si éloquente et si pittoresque. « Mon désir, dit-il, ce fut d’émouvoir tous les hommes « et d’appeler leur attention sur des colères et des douleurs — « tellement réelles et tellement sincères ! — qu’on a l’habitude « de mépriser1… »

L’œuvre de Jehan Rictus est certainement très haute ; elle est « un réquisitoire heureux contre l’iniquité des Forts et des Puissants, une leçon à l’usage d’uue société soi-disant chrétienne,’dont la conscience semble dormir en toute sécurité au milieu d’un bourbier. » (georges Oudinot.)

Elle est profondément émouvante, parce qu’elle est vraie ; la douleur du poète est réelle ; elle nous gagne irrésistiblement. Ces poèmes de la misère, c’est la vie même des miséreux. Avec de pauvres loques de mots, débris innomables ramassés ça et là dans le ruisseau, Jehan Rictus lait — très simplement — de la Beauté.

1. A.-M. Gossez, Poètes du Nord (P. OllcndorfT, Paris, 1902). Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/288 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/289 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/290 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/291 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/292 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/293 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/294 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/295 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/296 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/297 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/298 Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/299

ANDRÉ RIVOIRE

Bibliographie. — Les Vierges, poésies, avec une préface de Sully Prudhomme (Leraerro, Paris, 1895) ; — Berthe aux grands pieds (Lemerre, Paris, 1899) ; — Le Songe de l’Amour, poésies (Lemerre, Paris, 1900) ; — La Peur de souffrir, pièce en un acte, en prose, représentée le 11 décembre 1899 sur la scène du Théâtre Antoine ; — Le Chemin de l’Oubli, poésies (Lemerre, Paris, 1904) ; — La Petite Princesse, utf acte en vers, reçu à la Comédie française ; — Le Songe de l’Amour, nouvelle édition, augmentée de dix poèmes (Lemerre, Paris, 1906) : — Il était une bergère…, pièce en vers, couronnée par la Société des Idées du Père Gibus (1906).

En Préparation : quelques œuvres dramatiques en prose et en vers.

M. André Rivoire a collaboré à divers quotidiens et périodiques. Il est, depuis 1897, secrétaire de la rédaction de la Revue de Paris.

M. André Rivoire, né à Vienne (Isère) le 5 mai 1872, fit ses premières études au lycée de Lyon, puis les continua à Paris, au lycée Henri IV.

Après avoir pris son diplôme do licencié ès lettres, il publia à vingt-trois ans son premier volume de vers, Les Vierges, « poème d’un caractère chaste, extatique et comme sacré et qui célèbre ce qu’il y a de plus suave au monde, la jeunesse dans sa plus exquise floraison. L’hommage rendu ici à la jeune fille est compose d’admiration, de tendresse et de pitié. C’est un culte par ce sentiment complexe ; c’en est un surtout par la distance presque infinie que la hauteur des aspirations du poète semble maintenir toujours entre l’idolo et le croyant ; la mélancolie do l’inaccessible y respire… Il semble que nul mot, au gré de l’auteur, ne soit assez neuf, assez, frais, ni aucune musique assez enchanteresse pour s’assortir à sa vision éthérée. Aussi son vers est-il sans relâche en garde contre la banalité ; mais il est si ému que la préciosité ne s’y glisse pas. Il ne vise qu’à la distinction, et il lui suffit d’être sincère pour y atteindre… » — « L’auteur est arrivé à peindre des états d’âme extrêmement nuancés avec les ressources traditionnelles de la versification. » (Sully Prudhomme.)

Dans Le Songe de l’Amour, paru en 1900, sept ans après Les Vierges, il y a l’expérience de l’homme que l’amour a fait souffrir : « Ce sont ici des vers do l’amour, de plusieurs amours qui n’en sont qu’un, à cause du poète qui en ressentit la joie inquiète, réticente et farouche, se donnant et se reprenant avec une égale bonne foi et une égale fierté d’indépendance ; s’il a souffert, il n’a pas fait souffrir ; et, sans être dupe outre mesure du songe qu’il s’était créé, il a voulu en perpétuer l’illusion, parce qu’elle était noble, cruelle et douce. En plein émoi sensuel, il a réservé toute une part close de sa vie :

Tes bras mystérieux ne sont pas un collier,
Kt notre vie à deux reste une solitude.

Puis il s’est abandonné à réfléchir sa profonde douleur dans le miroir amer d’une autre âme blessée comme la sienne. Toujours entre lui et les diverses formes de femmes devinées à travers ses poèmes, un être un peu fictif s’interpose et se substitue, plus âpre et plus incertain. Il n’est point aisé de déterminer le genre de plaisir que l’on éprouve au commerce de ces poèmes très simples et très compliqués… » (pierre Quillard.)

Dans les derniers vers de M. André Ri voire, qui sont d’un artiste singulièrement délicat, il y a comme un regret d’illusions perdues, de rêves déçus.

MINUETTO

La Yierge, au piano, rêve dans l’ombre exquise ;
Un rayon rose et bleu tremble à ses doigts fluets ;
Et sa langueur se berce au chant des menuets,
Qui ressuscite en elle une âme de marquise.

Dans le boudoir, où traîne un charme suranné,
Dont le regret confus peuple sa solitude,
Elle sourit, sans trouble et sans inquiétude,
Au rêve que ses doigts câlins ont égrené.

Puis, voici qu’à genoux, sans effrayer ses lèvres,
De beaux seigneurs musqués l’effleurent galamment
D’un hommage, discret comme un chuchotement,
Et sa candeur s’effeuille en des sourires mièvres.

(Les Vierges.)

LE SACHET

Les bois dorment, là-bas, sous leur mante aux plis lourds
Le soir tombe ; et le ciel s’affaisse en neiges lentes ;
Et, dans la bonne paix des blancheurs somnolentes,
La Vierge s’est blottie aux tiédeurs du velours.

Elle rêve, et tressaille aux frissons des veilleuses
Qui font courir aux murs leur fantôme léger ;
Tout l’essaim blanc des souvenirs semble neiger
En ses yeux éblouis de candeurs merveilleuses.

Et toujours chante en elle un page de satin,
Qui, doucement, s’éplore en promesses câlines ; —
Car, dans l’ombre, oublié parmi des mousselines,
L’âme des printemps morts fuit d’un sachet lointain.

(Les Vierges.)

PALE ET LENTE, SI PALE
EN SA ROBE D’ÉTÉ…

Pâle et lente, si pâle en sa robe d’été,
Si lente en ses langueurs, oh ! si pâle et si lente,
Elle va promenant sa douleur nonchalante,
Par les prés sans parfum, sous le ciel sans clarté.

Et voici qu’en son cœur, serré d’une agonie,
L’adieu d’un cor se traîne en de mornes abois…
Oh ! s’en aller ainsi, quand les feuilles des bois
S’entassent, pour mourir, parmi l’herbe jaunie !

Mourir aussi, mourir avec les feuilles d’or,
Dans la douceur et la tristesse de l’automne,
En écoutant pleurer la bise monotone,
Sourire au soir qui tombe, et rêver qu’on s’endort !

(Les Vierges.)

PAYSAGE

Reste ainsi près de moi, sur les vers que j’écris
Penchant ta grâce fine et ton frêle visage :
J’évoque dans tes yeux l’âme d’un paysage
Qui dort frileusement sous un pan de ciel gris.

C’est peut-être en Islande et peut-être en Norvège,
En un pays du Nord que je sens très lointain ;
Le paysage a froid dans un jour presque éteint,
Et les choses ont l’air d’attendre de la neige.

Nous sommes lù tous deux, vagues. Nous nous aimons.
Je ne sais rien de plus, je ne puis rien te dire,
Sinon que j’entrevois un peu de ton sourire,
Et qu’une brume, au loin, tremhle au contour des monts ;

Et que c’est un décor de teinte monotone
Qui s’harmonise avec tes yeux irrésolus,
Et qui n’est pas encore, et qui pourtant n’est plus,
Ni tout à fait l’hiver, ni tout à fait l’automne.

L’heure même, indécise autant que la saison,
Ou n’est pas encor claire, ou n’est pas encor sombre ;
Il peut sortir du jour, il peut sortir de l’ombre
Du crépuscule lent qui traîne à l’horizon.

D’où vient que nous avons au cœur la nostalgie
D’un lever de soleil ou d’étoiles ? Hélas !
Quel vain désir nous presse, et sommes-nous donc las
De la pénombre où notre amour se réfugie ?

Hors de nous comme en nous, n’avions-nous pas rêvé
Cette exquise douceur des molles demi-teintes,
Cette cendre qui tombe à nos âmes éteintes,
Ce calme, après l’effort, du cœur qui s’est trouvé ?

Regarde, la bonté des choses nous accueille,
Et, comme nous, dolente en ce pâle décor,
La sensibilité d’un lac frissonne encor
Le long des bois flétris qui meurent feuille ù feuille.

Un peu de vent tressaille aux pentes du coteau.
Il fait froid. Dans le gris du ciel qui s’y reflète,

Ainsi qu’un arbre mort qui mire son squelette,
Veux-tu que nous penchions notre ùme sur cette eau ?

(Le Songe de l’Amour.)

PLUS TARD

Parfois, je t’imagine avec des cheveux blancs,
Avec un petit corps vieilli qui se dérobe,
Et qui s’indique ù peine aux plis que fait la robe ;
Ta main sur moi se pose en gestes indolents.

Mais ton visage ancien transparaît sous les rides ;
Tes yeux ont survécu limpides et fleuris,
Tu ne regrettes rien, puisque tu me souris
Sous ton petit bonnet de tulle à larges brides.
Nous aimons respirer de lointaines odeurs ;
Le temps nous a guéris du désir et des fièvres.
Toute parole est pure en passant par tes lèvres ;
Même nos souvenirs ont d’exquises pudeurs.
Le monde autour de nous s’apaise et s’atténue ;
Les couleurs et les bruits, tout se voile et s’éteint.
Chaque jour notre corps nous semble plus lointain.
Je te vois telle enfin que je t’ai méconnue.
Comme nous étions fous ! Que de baisers perdus !
Nos âmes d’autrefois étaient deux étrangères,
Et ne cherchaient dans les étreintes passagères
Qu’un égoïste espoir de frissons éperdus.
Dans le fauteuil où la vieillesse nous enchaîne,
Purs et libres de tout ce qui nous séparait,
Le meilleur de notre âme à présent s’apparaît,
Et nous nous comprenons devant la mort prochaine.

(Le Songe de l’Amour.)

PETITE RUE

C’est une rue étroite avec d’humbles maisons
Dont la pluie a verdi de lèpres les façades,
Des chambres d’ouvriers aux fenêtres maussades
Où vit le sourd regret des larges horizons.


Car voici que, dos l’aube, avec des forces neuves,
En se frottant les yeux les hommes sont partis.
Doucement, pour ne pas éveiller les petits,
Et tout le long du jour les femmes seront veuves.

Elles vivent ainsi, courbant la tête aux jougs
Des au s’.ères devoirs que le matin ramène,
Rêvant d’herbe et d’azur au bout de la semaine,
Comme un petit enfant rêve de beaux joujoux.

Toutes, leurs derniers-nés pendus après leurs manches,
Sur des labeurs sans trêve usent leurs yeux rougis,
Tristes sœurs de misère, esclaves du logis,
Pour qui le temps vécu se résume en dimanches.

Mieux que le nourrisson qui crie en son berceau,
Des serins et des fleurs sont leurs amis fidèles :
Car d’instinct les enfants, qui languiraient près d’elles,
En sortant de leurs bras descendent au ruisseau.

Pêle-mêle, ils sont lu, les garçons et les filles ;
Près des flaques où l’eau pendant des mois croupit,
Avec des cris aigus barbote et s’accroupit
Tout ce peuple fangeux de bambins en guenilles.

D’avance résignés, calmes, insoucieux,
Aux promesses des coups qui pleuvent des croisées,
Ils lèvent seulement leurs têtes amusées
Où fleurit la candeur paisible de leurs yeux.

Quelque vieille en haillons, dévouée à leur garde,
Par honte de manger sans payer son écot,
Tout en hâtant l’aiguille aux inailles du tricot,
Sur le bord du trottoir, placidement, regarde.
Parfois, comme une aumône à ses membres perclus,
Voici qu’un pan de ciel au long des toits s’azure
Et coule aux murs heureux de la vieille masure
La pitié d’un rayon qu’elle n’espérait plus.

Et d’en haut, tout à coup, les femmes consolées,
S’avisant que la cruche est vide pour le soir,
Avec du rire au coin des yeux viennent s’asseoir
Dans le soleil qui flambe aux portes des allées.
On s’assemble, on s’attarde, on ne se souvient plus
Des doigts rugueux et las qu’ont meurtris les piqûres,

De l’ouvrage qui presse, et des chambres obscures
Où la poussière abonde aux planchers vermoulus.

Le soleil tiède et bon s’épanouit en elles ;
Et lorsque rentreront les hommes alourdis,
Elles auront ce soir, dans l’ombre du taudis,
Un grand besoin d’aimer et d’être maternelles.

[Le Songe de l’Amour.

COMPLAINTE

Ce n’est pas toi que je regrette,
C’est le rêve par toi déçu,
Mon cœur jeune et la foi secrète
Que je gardais à mon insu.

Je ne t’en veux pas, je devine…
Ton désir vain s’est effeuillé…
Je t’ai faite en moi trop divine,
Je me suis trop agenouillé.

Tu n’étais qu’une pauvre femme…
Je te croyais naïvement
Endormie au fond de ton âme,
Comme la Belle au bois dormant.

Et je me disais que sans doute
Je te réveillerais, un jour,
Neuve comme autrefois et toute
Ressuscitée à mon amour…

Mais c’est en vain que je t’apporte
L’espoir d’un suprême printemps :
La Belle au bois dormant est morte,
Elle avait dormi trop longtemps.

(Le Chemin de l’Oubli.) Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/307

RAYMOND DE LA TAILHÈDE

Bibliographie. — De la Métamorphose des Fontaiues, poème, suivi des Odes, des Sonuets et des Hymues (Bibliothèque Artistique ot Littéraire, Paris, 1895).

En Préparation : Orphée, Promcthée et divers poèmes ; une adaptation de VAjax do Sophocle.

M. Raymond de La Tailhède a collabore aux Chroniques (1887), à UPlume (1889-1899), à Vers et Prose (1905, 1906), etc.

IL Rayinond-Pierrc-Joseph Gagnubé de La Tailhède, d’une ancienne famille du Roncrgue, est né le 14 octobro 1867 à Moissac (Tarn-et-Garonne). Il passe dans sa ville natale les années de son enfance et vient ensuite, élève du Collège Stanislas, faire ses études à Paris.

De retour à Moissac, il entre en relation avec Jules Tellier, alors professeur de rhétorique au collège de cette ville. Celui-ci, de peu d’années plus âgé, remarque chez M. Raymond de La Tailhède les plus heureuses dispositions poétiques ; il en favorise le développement, il prend plaisir à les mettre en lumière.

C’est avec Jules Tellier que M. Raymond de La Tailhède revient à Paris en 1887. MM. Maurice Barrés et Charles Le Goffic se joignent à Cuk pour assurer la publication d’une revue littéraire : Les Chroniques. i

M. Charles Maurras a rapporté quelques circonstances des débuts du jeune poète : « M. de La Tailhède vit le vieil auteur des Poemes Barbares lut sourire complaisamment, et au même moment Paul Verlaine forgeait un sonnet tout exprès pour conter aux échos comment lui était arrivé ce jeune frère :

Un jour que la nature avait fait de bons rêves,
Elle vit s éveiller Raymond de La Tailhède… »

Et M. Jean Moréas l’appelait : « Gentil esprit, l’honneur des Muses bien parées. »

Quelques voyages avec Jules Tellier complètent cette première partie de lu vic de M. Raymond de La Tailhède, qui, à la mort de son ami (1889), réunit ses œuvres éparscs et en donna l’éditiou connue sous le titre de Reliques de Jules Tellier.

Mais une nouvelle période d’activité littéraire s’ouvre pour M. de La Tailhède. Il s’attache à M. Jean Moréas, rencontré auparavant et depuis longtemps admiré, et il le reconnaît pour son maître. A ses côtés et de concert avec MM. Maurice du Plessys, Charles Maurras et Eruest Raynaud, il participe à la formation de l’Ecole romane marquée à son aurore par la manifestation célèbre à laquelle donne lieu, en 1891, l’apparition du Pèlerin passionné.

En 1895, M. de La Tailhède publie un recueil, De la Métamorphose des Fontaiues, dans lequel sont appliquées les « nouvelleslois de la poésie lyrique ». Après un studieux séjour aux champs, qui fait dire à M. Anatole France : « Haymond de La Tailhède vit seul à Moissac, parmi ses livres, possédé de rêveries lentes qui deviennent parfois des poèmes », — M. do La Tailhède rentre à Paris, où il prépare des œuvres de large envergure et d’une forme toujours plus accomplie. Sou prochain volume devers renfermera notamment deux poèmes à la réalisation desquels il a consacré plusieurs années : Orphée et Prométhée.

SONNET

A UN PETIT ENFANT

Toi qui rêves toujours, ne parlant pas encorer
Petit enfant roynl par le bleu de tes yeux,
Vois-tu la flamme orientale de l’aurore
Qui se lève sur ton sommeil silencieux ?

Vois-tu toute la mer périlleuse et joyeuse ?
De lourdes visions émergent des brouillards
A travers la lueur d’une lune frileuse,
Et de grands cavaliers portent des étendards…

Si, dans la nuit ou dans le jour, lorsque tu rêves,
Tu vois ce ciel doré, si tu vois cette mer,
Aux heures des douleurs tes douleurs seront brèves-.

Quand la vie aura fait ton esprit plus amer,
Tu te rappelleras ces fantômes magiques
Pour t’endormir au souvenir de leurs musiques.
1887.


DOULEUR

Sion, Sion, ville des veuves douloureuses,
Les hommes, sur nous deux, dans leur haine, ont jeté,
Funèbre floraison de roses ténébreuses,
Leur malédiction, ô royale cité !

Une voix a crié parmi le grand silence :
Le cri de ta douleur est monté jusqu’à moi ;
Voici qu’il se prolonge encore et qu’il s’élance
Dans le ciel, et le ciel est livide d’effroi.

J’entends pleurer Rachel au fond des solitudes !
Les prophètes ardents amènent au désert
Les rois vaincus et les tremblantes multitudes
Des empires soumis aux couronnes de fer.

J’entends la voix de la montagne et de la plaine :
Elle sanglote sur la campagne sans bruit…
Les morts dont l’étendue obscure est toute pleine
Sont tombés là pendant l’orage de minuit.

Je vois les cavaliers sanglants de la victoire,
Et les durs souverains à la tiare d’or
Sur les suppliciés tendant leurs mains d’ivoire,
Signe de la justice et symbole de mort.

Je vois la flamme des bûchers et les tortures,
L’épouvante de tous les âges, la terreur
Des mères dont le cœur est brûlant de blessures…
On a coupé les lys dans ce pays qui meurt !

J’ai dit : « Honte à vos rois, à vos dieux, à vos sages ;
Ils ont tué la vie, ils ont tué l’amour !
Et maintenant leurs yeux cherchent sur les rivages
Le rédempteur dont ils attendent le retour. »

J’ai dit : « Que les vautours et les aigles voraces
Emportent les bourreaux suppliant et criant ;
Je vais renouveler et détruire des races,
Car ma tristesse a contemplé cet Orient. »

Ma voix a répondu parmi le deuil et l’ombre
Au cri de la douleur de ces désespérés,

Au cri de la douleur de leurs rêves sans nombre
Qui montaient jusqu’à moi de leurs corps déchirés…

Durant les nuits d’été larges et lumineuses
La lune s’agrandit comme un soleil levant ;
Et tu surgis au bord d’un lac de diamant,
Sion, Sion, ville des veuves douloureuses !
1888.

ÉVOCATION

A travers les jardins de la Vieille-Espérance
Je me suis promené pendant toute la nuit ;
J’ai cueilli sur les fleurs la moisson du silence
Qui me parfumera comme un encens bénit.

Afin de ranimer les visions errantes,
L’heure crépusculaire, avec des mots anciens,
Eveille au bord des lacs les villes transparentes
Et les peuples émus au chant des musiciens.

Dans les bois cependant le vent seul parle encore,
Les cortèges de gloire entrent dans la cité ;
La cité qui chantait clôt ses portes d’aurore,
Le jardin d’autrefois est soudain dévasté…
Quel vieillard tout-puissant que la vie importune
Nous a pris aux filets du rêve, quel sorcier,
Moi, couronné déjà de l’antique laurier,
Et toi dans ton sommeil prolongé par la lune ?

(Tombeau de Jules Tellier, 1890.)

PRÉSAGE

Saisissant maintenant la lyre qui rayonne
A mon bras parfumé de fleurs,
Et montant sur le char des neuf Muses, mes sœurs,
Qu’un éclair rapide environne,
Je veux plus que l’Amour admirer la Beauté
Pareille à la mer blanchissante,
Comme elle redoutable, implorée et puissante,
Et fleur de la félicité !

Muses, honneur thébain, vous m’avez fait entendre
Une voix favorable à ma témérité,
Présage de la gloire où je saurai prétendre :

« Elève au-dessus des monts le luth cynthien
Que le couchant d’été retenait dans ses brises,
Et tu célébreras d’illustres entreprises,
Car un plus grand labeur ne vaudra pas le tien.

« Adolescent vanté, nourri par les abeilles,
Familier du Faune aux doubles cornes d’or,
Fréquente les sommets où Delphes s’ouvre encor,
De splendeur indicible illuminant tes veilles.

« Aux pauvres yeux mortels tout demeure caché :
Ton cœur mieux qu’un regard pénétrera les causes.
Quand tu verras jaillir du mystère des choses
La face éblouissante apparue à Psyché. »

1892.

PLAINTE DE TECMESSE

TECMESSE, s’adressant à Ajax.

Ajax, que j’ai nommé mon maître et mon époux,
Le mal de l’esclavage avec toi me fut doux,
Cependant aux humains c’est une grande peine.
Tu sais que je naquis de race phrygienne,
Fille d’un père libre et de richesse orné ;
Mais les dieux m’ont repris ce qu’ils m’avaient donné,
Et je fus ta servante, et non ta fiancée.
J’ai, depuis ce moment, partagé ta pensée,
Malgré ma servitude et ce rang inégal,
Reçue avec amour dans ton lit nuptial.
Par l’amour de ce lit sacré, je te supplie,
Ne m’abandonne pas il la force ennemie,
Car moi-même et ton fils, aussitôt, si tu meurs,
Esclaves chez les Grecs, nous connaîtrons les pleurs,
Et l’on dira de moi réunie aux captives :
« C’est l’épouse d’Ajax ! » Non, il faut que tu vives !
Vivre pour tes parents dans l’attente vieillis,
O prince ! pour ton fils qui n’aura pas d’amis,

Pour moi, loin de tes yeux qui serai misérable !
Car ta lance a mêlé nos murailles au sable,
Car mon père et ma mère étaient mortels tous deux,
Et c’est toi mes parents, ma patrie et mes dieux !
Du passé n’est-il rien enfin qui te retienne ?
Fut-elle pas ma vie échauffée à la tienne,
Ajax ? et si j’ai su te plaire, qu’en retour,
Tu prennes maintenant pitié de mon amour !…

{Ajax, tragédie d’après Sophocle ; 1896.)

STROPHES

A Chartes Maurras.

Maurras, je me compare à ce fils de Laërte,
Ulysse, tourmenté des fureurs de la mer,
Sans cesse et si lontemps approché de sa perte
Que l’éclat du laurier même lui fut amer.

Pourtant lorsque, abordé dans l’heureuse Corcyre,
Tenu pour l’un des dieux par ces bons Phéaciens,
Quand le vieillard aveugle eut tiré de la lyre
Avec l’honneur des rois leurs exploits et les siens ;

Aussitôt qu’au malheur il eut cédé ses larmes,
Le passé l’enivra comme un vin généreux,
Car c’étaient moins alors les périls que les charmes
Des philtres de Circé qui remplissaient ses yeux.

Nous aussi qui marchons dans un cercle de peines,
Nous devons, ô Maurras, arrêter nos sanglots :
La douleur est souvent cette voix des Sirènes —
Qu’Ulysse entendit bien, mais non ses matelots.

Je n’ai point dirigé mes pas vers la contrée
Où s’amasse l’horreur des fleuves de l’enfer,
Empire de la Nuit et de l’Hyperborée
Et dont le Phlégéthon n’échauffe pas l’hiver.

Je sais que, détournant ses yeux du sacrifice,
Et vouant à l’Hadès le sang d’un bélier noir,

C’est là que vient prier le magnanime Ulysse,
Moins conduit par les dieux, Maurras, que par l’espoir.

Telles qu’une mouvante et matinale brume
Les ombres se pressaient, avides de parler,
La tourbe et les béros qu’un même feu consume :
Le désir d’être encor, fût-ce au prix du laurier !

S’il faut ouïr, Maurras, cette importune plainte,
Pourquoi ferai-je aux morts boire le sang vermeil ?
Et, d’un obscur trépas dussé-je avoir la crainte,
Cruel je n’irai point décevoir leur réveil.

1896.

DISCOURS

A Alexandre Desrousseaux.

Je veux, o Desrousseaux, façonner un lien
Qui, pressant votre front savant, accorde bien
(De ce double rameau couronne sombre et vive)"
Avec l’âpre laurier la mielleuse olive.
Je le dois à la Muse autant qu’à l’amitié,
Et le Ciel a tracé mon ouvrage à moitié.
Vous voyez, Desrousseaux, tandis que je les cueille,
Tous les arbres sacrés pencher vers moi leur feuille,
Mes mains les enchaîner d’impérissables nœuds,
Et je tarderais donc à fleurir vos cheveux !

Dans l’antre du passé qui sert d’asile au sage
Vous avez dès longtemps tourné votre visage,
Vous remontez le Styx, vous en suivez le cours.
Les campagnes d’Elyse ont éclairé vos jours
Devant que le tombeau vous en assure l’hôte :
La Parque n’a cédé cette faveur si haute
Qu’à bien peu seulement ; il vous était permis
D’y réveiller des morts mille fois endormis,
De chaque illustre esprit de faire votre maître,
Enfin de les aimer en les sachant connaître.

Ainsi comme les dons reçus des Immortels
Sont vers eux retournés au feu de leurs autels,
Ainsi premièrement que mon maître eut la lyre

Sonnée, en son honneur les cordes je fis bruire.
Et je n’estime pas d’avoir eu le cœur bas
Ni servile l’esprit de chanter Moréas :
L’admirer et le suivre et confondre la tourbe,
C’est attacher la gloire au laurier que je courbe,
C’est détester enfin l’obscure vanité
Des hommes étrangers à la divinité ;
Et de moi, Desrousseaux, rien en vous ne diffère :
Vous aimez Moréas et fuyez le vulgaire.

1898. Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/316

AUGUSTE ANGELLIER

Bibliographie. — Etude sur Henri Regnault (L. Boulanger, Paris) ; — Etude sur la Chanson de Roland (L. Boulanger, Paris) ; — La Vie et les Œuvres de Robert Burns (Hachette et Ci°, Paris, 1895) ; — A l’Amie Perdue (Hachette et O, Paris, 1896) ; — Le Chemin des Saisons (Hachette et C’% Paris, 1903) ; — A l’Amie Perdue, 2° édit. (Hachette et C’% Paris, 1903).

M. Auguste Angellier a collaboré à VEvéuement, au Temps, à la France du Nord, à la Revue de l’Enseiguement supérieur, au Bulletin de l’Université de Lille, au Beffroi, etc.

M. Auguste Angellier, né à Dnnkcrque au mois de juillet 1848, fut élevé a Boulogne-sur-Mer, cité curieuse et diverse qui établit une transition et un lien entre la France et l’Angleterre.

« Il y a en M. Angellier, qui s’est tout particulièrement imprégné du génie de nos voisins, a dit excellemment M. Henri Pote/, une fraîche et mouvante campagne britannique, une de celles qu’emplit le clair de lune du Songe d’uue nuit d’été, uue de celles qui chantent dans les poètes pénétrants et subtils dont la voix nous arrive d’outre-mer. »

Armand Silvestre écrivait, en 1896, à propos du premier recueil de poésie de M. Angellier : » J’ai rarement l’occasion de signaler un volume de vers de la valeur de celui que M. Auguste Angellier vient de publier sous ce titre : A l’Amie Perdue, et avec cette jolie épigraphe latine, dans le goût ancien , Amissse Arnicas. Il comprend cent soixante-dix sonnets développant tout un roman d’amour qui commence par la floraison des aveux et des premières tendresses, se continue au bord des Ilots bleus, dans les monts, s’attriste d’uue querelle, se poursuit vu rêveries, devant la mélancolie des vagues grises, se termine enfin par le sacrifice, le deuil et l’acceptation virile qui n’est pas l’oubli… C’est bien l’histoire commune et éternelle des cœurs… C’est un véritable écrin que l’Amie Perdue, un écriu plein de colliers et de bracelets pour l’adorée, et aussi de pleurs s’égrenant en rosaires harmonieux… C’est uu des plus nobles livres d’amour que j’aie lus, parce qu’il est plein d’adorations et exempt de bassesses, parce que la joie et la douleur y sont chantées sur un mode toujours élevé, entre ciel et terre, comme le vol des cygnes qui ne s’abaisse pas même quand leur aile s’ensanglante d’uue blessure… Il est là tel sonnet que les amants de tous les âges à venir, même les plus lointains, aimeront à relire, où ils retrouveront leur propre pensée et leur propre rêve, comme le doux André Chénier souhaitait qu’il en fût de ses vers d’amour… »

Dans le dernier livre de M. Auguste Angellier, Le Chemin des Saisons, l’art du poète s’avère singulièrement délicat et puissant. Il y a dans ce recueil, à côté de petits poèmes adorableiuent badins, des pièces qui étalent un beau luxe de couleurs chatoyantes, et telles mélodies tissées de grâce et de tendresse ; il y a, surtout, de l’émotion, uue émotion profonde, étrangement communicative, et que ue cache point, mais qu’avive plutôt, par endroits, la splendeur du coloris.

LES CARESSES DES YEUX SONT LES PLUS ADORABLES…

Les caresses des yeux sont les plus adorables ;
Elles apportent l’âme aux limites de l’être,
Et livrent des secrets autrement ineffables,
Dans lesquels seuls le fond du cœur peut apparaître.

Les baisers les plus purs sont grossiers auprès d’elles ;
Leur langage est plus fort que toutes les paroles ;
Rien n’exprime que lui les choses immortelles
Qui passent par instants dans nos êtres frivoles.

Lorsque l’âge a vieilli la bouche et le sourire
Dont le pli lentement s’est comblé de tristesse,
Elles gardent encor leur limpide tendresse ;

Faites pour consoler, enivrer et séduire,
Elles ont les douceurs, les ardeurs et les charmes !
Et quelle autre caresse a traversé des larmes ?

[A l’Amie Perdue.)


UNE TEMPÊTE SOUFFLE,
ET SUR L’IMMENSE PLAGE…

Une tempête souffle, et sur l’immense plage
S’appesantit un ciel presque noir et cruel,
Où s’obstine le voi grisâtre d’un pétrel,
Qui le rend plus funèbre encore et plus sauvage ;
Un tourbillon de sable éperdu se propage
Vers un horizon blême où tout semble irréel ;
Il traîne sur la dune un lamentable appel
Fait du courroux des vents et de cris de naufrage ;
Les joncs verts frissonnants sont pâles dans la brume ;
Sous le morne brouillard qui roule sur la mer,
Bondit, hurle et s’écroule un tumulte d’écume ;
Et dans ce vaste deuil qu’étreint ce ciel de fer,
Nous sentons dans nos cœurs l’indicible amertume
De nos baisers d’adieu flagellés par l’hiver.

(A l’Amie Perdue.)

AINSI NOUS RESTERONS SÉPARÉS
DANS LA VIE…

Ainsi nous resterons séparés dans la vie,
Et nos cœurs et nos corps s’appelleront en vain
Sans se joindre jamais en un instant divin
D’humaine passion d’elle-même assouvie.
Puis, quand nous gagnera le suprême sommeil,
Ils t’enseveliront loin de mon cimetière ;
Nous serons exilés l’un de l’autre en la terre,
Après l’avoir été sous l’éclatant soleil ;

Des marbres différents porteront sur leur lame
Nos noms, nos tristes noms, à jamais désunis,
Et le puissant amour qui brûle dans notre âme,
Sans avoir allumé d’autre vie à sa flamme,
Et laissant moins de lui que le moindre des nids,
Tombera dans la nuit des néants infinis.

(A l’Amie Perdue.)


LA FUITE DE L’HIVER

Sentant le vent tiède proche,
L’hiver, que la peur harcèle,
Lance la dernière grêle
Qui reste dans sa sacoche.

Il a vidé la besace
Où, lorsqu’il vient de Norvège,
Il met ses flocons de neige
Et ses pendillons de glace.

Mais les poches pendent flasques,
Il en tire, mal gelées,
Des débris de giboulées
Dans des restes de bourrasques.

Il s’en retourne à son pôle
Remplir son sac de froidure,
Qu’à la saison âpre et dure
Il reprendra sur l’épaule ;

Et, vieux vagabond morose,
Vieux bourru, semeur de rhumes,
Il reviendra de ses brumes,
Aux premiers jours de nivôse,

Pour jeter à mains ouvertes,
En sacrant dans ses rafales,
Ses récoltes boréales
Sur nos pauvres plaines vertes.

(Le Chemin des Saisons.)

LE FAISAN DORÉ

Quand le Faisan doré courtise sa femelle,
Et fait, pour l’éblouir, la roue, il étincelle
De feux plus chatoyants qu’un oiseau de vitrail.
Dressant sa huppe d’or, hérissant son camail
Couleur d’aube et zébré de rayures d’ébène,
Gonflant son plastron rouge ardent, il se promène,

Chaque nile soulevée, en hautaines allures ;
Son plumage s’emplit de lueurs, les marbrures
De son col vert bronzé, l’ourlet d’or de ses pennes,
L’incarnat de son dos, les splendeurs incertaines
De sa queue où des grains serrés de vermillon
Sont alternés avec des traits noirs sur un fond
De riche, somptueuse et lucide améthyste,
Tout s’allume, tout luit d’un éclat qui dépiste
Les yeùx, tant il s’avive et meurt de toutes parts.
C’est un scintillement où d’infinis hasards
Rassemblent des rayons de saphir, de topaze,
En foyers imprévus où leur choc les embrase.
Et, sur ces yeux muants de claires pierreries
S’unissant, se brisant en des joailleries
Que sertissent le bronze, et l’acier, et l’argent,
Court encore un frisson d’or mobile et changeant,
Qui naît, s’étale, fuit, se rétrécit, tressaille,
Eclate, glisse, meurt, coule, ondule, s’écaille,
S’écarte en lacis d’or, en plaques d’or s’éploie,
Palpite, s’alanguit, se disperse, poudroie,
Et d’un insaisissable et féerique réseau
Enveloppe le corps enflammé de l’oiseau.

(Le Chemin des Saisons.)

L’HABITUDE

La tranquille habitude aux mains silencieuses
Panse, de jour en jour, nos plus grandes blessures ;
Elle met sur nos cœurs ses bandelettes sûres
Et leur verse sans fin ses huiles oublieuses ;

Les plus nobles chagrins, qui voudraient se défendre,
Désireux de durer pour l’amour qu’ils contiennent,
Sentent le besoin cher et dont ils s’entretiennent
Devenir, malgré eux, moins farouche et plus tendre ;

Et, chaque jour, les mains endormeuses et douces,
Les insensibles mains de la lente Habitude,
Resserrent un peu plus l’étrange quiétude
Où le mal assoupi se soumet et s’émousse ;


Et du même toucher dont elle endort la peine.
Du même frôlement délicat qui repasse
Toujours, elle délustre, elle éteint, elle efface,
Comme un reflet, dans un miroir, sous une haleine,

Les gestes, le sourire et le visage même
Dont la présence était divine et meurtrière ;
Ils palissent couverts d’une fine poussière ;
La source des regrets devient voilée et blême.

A chaque heure apaisant la souffrance amollie,
Otant de leur éclat aux voluptés perdues,
Elle rapproche ainsi, de ses mains assidues,
Le passé du présent, et les réconcilie ;

La douleur s’amoindrit pour de moindres délices ;
La blessure adoucie et calme se referme ;
Et les hauts désespoirs, qui se voulaient sans terme,
Se sentent lentement changés en cicatrices ;

Et celui qui chérit sa sombre inquiétude,
Qui verserait des pleurs sur sa douleur dissoute,
Plus que tous les tourments et les cris vous redoute,
Silencieuses mains de la lente Habitude.

[Le Chemin des Saisons.)

LES CHRYSANTHÈMES

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes !
Les rosiers sont morts, et les diadèmes
Des derniers soleils
Tombent, en pliant leurs tiges séchées,
Dans l’herbe où les fleurs sont déjà couché js
Pour les longs sommeils ;
Les géraniums, les phlox, les colchiques,
Les lourds dahlias, et les véroniques,
Et les verges d’or,
Gisent dans l’humus sous les feuilles mortes,
En proie au hideux peuple des cloportes,
Ouvriers de mort.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes !
Mais l’année a mis ses grAces suprêmes

Dans ces pâles fleurs ;
Leur seule rosée est la fine pluie ;
Parfois un rayon presque froid essuie

Leur visage en pleurs ;

Leur blancheur de cire a des teintes mauves,
Les rideaux fanés des vieilles alcôves

Ont leur incarnat,
Leur plus tendre rose est teint d’améthyste,
Et même leur or le plus clair est triste

Et n’a point d’éclat.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes !
Quel chagrin pensif, en leurs roseurs blêmes,

De leurs froids destins !
Quel délicat rêve en leur blancheur chaste !
Quels nobles et fiers ennuis dans le faste

De leurs ors éteints !

(Elles ont grandi sans pouvoir connaître
L’ivresse d’amour qui flotte et pénètre

Leurs sœurs de l’été,
Quand vibre partout le vol des insectes,
Douloureuses fleurs, calmes et correctes

Dans l’air déserté.
Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes !
Allons en cueillir, puisque tu les aimes

A l’égal des lis,
Des amaryllis de larmes trempées,
Et des sombres cœurs entourés d’épées

De tes chers iris.
Nous rapporterons, en tremblantes gerbes,
Leurs troublantes fleurs, humbles ou superbes ;

Nous en emplirons
Le verdâtre et vieux vase de la Chine,
Où s’enfuit sans cesse et se dissémine
Un vol de hérons.

Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes !
Nous devinerons les profonds poèmes
D’obscure douleur

Qui vivent au fond de ces douces urnes,
Dont l’effort d’aimer éclate en des flammes
Qui sont sans chaleur.

Quand le soir hatif emplira la chambre,
Nous regarderons ces fleurs de Novembre,

Ces fleurs de souci,
Ces fleurs sans espoir, comme des emblèmes ;
Le jardin n’a plus que des chrysanthèmes ;

Et nos cœurs aussi !

[Le Chemin des Saisons.)

LE CALICE DES BAISERS

Le calice d’or des baisers
Porte une émeraude à chaque anse,
La verte pierre d’espérance
Aux rayons jamais apaisés ;

Un cercle pourpre de rubis, »
La pierre des fièvres brûlantes,
L’entoure de flammes sanglantes,
De feu sombre et d’éclats subits ;

Mais au fond du calice d’or
Est incrustée une améthyste,
La pierre violette et triste
Des pleurs, du deuil et de la mort.

(Le Chemin des Saisons.) Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/325

A BARONNE DE BAYE

Biblioohaphie. — Grisailles et Pastels (Alphonse Lemerre, Paris, 1896) ; — Les Heures aimées (Alphonse Lemerre, Paris) ; — L’Ame brillante, ouvrage couronné par l’Académie française (Perrin et O, Paris, 1905).

MTM* la baronne de Baye, Parnassienne absolument fidèle, a publié jusqu’ici trois volumes de poésies, Grisailles et Pastels, Les Heures aimées, L’Ame brillante. La passion du Beau respire dans les vers de cette poétesse exquise, qui interprète, en des rythmes pâmés ou fiévreux, le mystère affolant du cœur. Il y a dans ses livres une grâce, une distinction infinies ; il en émane un charme rare et troublant. L’Académie a honoré d’un de ses prix L’Ame brûlante, qui compte parmi les meilleurs recueils de vers parus ces dernières années, et ou s’avère un art consommé.

SILENCE

Nous nous taisions : c’était l’heure troublante et chaude
Où le soleil frémit sous les rideaux croisés,
L’heure lourde où l’amour, dans l’air assoupi, rode…
Une rose effeuillait ses parfums apaisés.
Vous ne me disiez rien de vos tristes pensées,
Je ne vous disais rien de mes amers chagrins,
Mais le temps s’écoulait entre nos mains pressées
Comme un collier de deuil dont on compte les grains.
Nous nous taisions, penchés sur le silence tendre ;
Une caresse errait en cette obscurité,
Et je sentais mon âme éperdument se tendre
Vers votre âme tremblante, éprise de clarté.
L’arome de la fleur passait, tel un sourire ;
La chambre s’emplissait d’espoir et de regret :

Nous pensions les mots doux que nous n’osions pas dire,
Nous nous taisions, gardant chacun notre secret…
O silence ! c’était l’heure troublante et chaude
Où le soleil frémit sur les rideaux croisés,
L’heure lourde où l’amour, dans l’air assoupi rôde,…
Une rose effeuillait ses parfums apaisés,

(L’Ame brillante.)

THAÏS

Elle traîne sa robe aux fleurs hiératiques
Le long des escaliers où les tigres mystiques
Veillent, marbres luisants, dans des vapeurs de nard.

L’ombre bleuit au loin les terrasses massives
Que traverse le chœur des esclaves lascives,
Sur la lyre pressant leurs doigts roses de fard.

Thaïs prend ses cheveux imprégnés d’aromates ;
Le flot libre bondit sur ses épaules mates
Et couvre d’un réseau fauve ses reins cambrés ;

Tout meurt ; les rythmes las des sistres et des harpes
S’éteignent doucement ; les soyeuses écharpes
Se confondent avec le granit des degrés.

En les bassins ternis, l’eau se tait, glauque et lourde,
Les paons sont dispersés ; mais une plainte sourde
Trouble parfois la paix du solennel décor…

C’est Thaïs qui gémit, brûlante et langoureuse.
Thaïs, qui tord ses bras dans la nuit amoureuse,
Et qui, pour y pleurer, tombe sur son lit d’or î

(L’Ame brûlante.) Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/328

EDMOND BLANGUERNON

Bibliographie. — Rimes Blanches, poèmes (Fischbacher, Paris, 1896) ; —L’Ombre Amoureuse, poème (Tallandier, LilleParis, 1900) ; — Le Rôle social du poete, conférence prononcée à Lille (Lille, 1902).

A Paraître : La Vie Orgueilleuse, poèmes.

M. Edmond Blanguernon a contribué à la fondation de la revue lilloise d’art et de littérature Le Beffroi, et est l’un des fondateurs de la revue Vox. Il a collaboré à La Foi Nouvelle et aux revues : La Plume, La Revue Septentrionale, Le Festin d’Esope, La Revue Contemporaine de Lille, Le Beffroi, La Revue Critique d’Histoire et de Littérature, La Revue du Nivernais, La Revue Forézienne, La Providence, Le Penseur, Vox, La Revue, La Grande Revue, etc.

M. Edmond Blanguernon, né le 14 janvier 1876, a Bailleul (Nord), d’un père normand et d’une mère flamande, fit ses études à l’université de Lille, où il prit sa licence ès lettres et où il se prépara à l’agrégation. M. Blanguernon fut nommé en 1902 professeur au lycée de Nevers. Il est aujourd’hui professeur au lycée de Douai.

Après avoir débuté en 1896 par un petit recueil de poèmes, Rimes Blanches, qui contenait une promesse, il publia en novembre 1900, chez Tallandier (Lille), L’Ombre Amoureuse. Bien que venant de province, le recueil fut analysé dans beaucoup de revues et de journaux parisiens : La Revue Bleue, La Revue Encyclopédique, Le Mercure de France, La Revue Blanche, La Vogue, etc.

« M. Blanguernon, écrivait dès 1901 M. Laurent Tailhade, a parfois la tendresse et la légèreté de Paul Verlaine… Dans ce poème d’amour, un sentiment profond de la nature ennoblit le désir humain, et si quelques vers des Luxures indiquent par leur brutalité la jeunesse de l’auteur, il convient de louer sans réserve toute la série des Paysages, qui se déroulent comme une tapisserie flamande pleine de verdure, de fontaines et d’oiseaux. Il y a là un Lunaire que le « pogr Lelian » n’eût pas désavoué… D’autres poèmes ont la violence élégiaque de Moschos, la mélancolie de Théognis ; d’autres enfin sont d’une élégance toute anacréontique… C’est un banquet de printemps… » (Le Français, 14 avril 1901.)

« Ces poèmes de l’Ombre Amoureuse, nous écrit le poète, étaient, pour la plupart, des chants de passion, donc égoïstes. Depuis, de sérieuses réflexions, et aussi une influence chère, m’ont fait élargir ma manière. Je voudrais dire désormais mon rêve d’amour altruiste et de bonheur humain. Je le marquai, imparfaitement encore, dans les pages que je donnai au volume collectif de l’Ecole Française, La Foi Nouvelle (juillet 1902). Je l’exprimai mieux dans une petite conférence sur le Rôle social du poète, prononcée à Lille, en 1902, au second Congrès des Poètes. Enfin, j’espère l’avoir concrété aux poèmes de mon prochain recueil : La Vie Orgueilleuse. »

LUNAIRE

Aux grises allées
Du parc endormi,
Douces ont frémi
Les brises ailées.

Aux herbes perlées
De rosée emmy
Le silence ami,
Des formes voilées,

Lentes vaguement,
Vagues lentement,
Chimères et songes

Glissent dans la nuit,
Dames de mensonge
Que mon ûme suit.

(L’Ombre Amoureuse.)

LIED

Mon âme, au long des eaux, chante, grêle et lointaine,
Si frêle au long des eaux,
Qu’on ne sait si c’est une voix qui dit ce thrène,
Ou la brise aux roseaux…


Mon âme doucement pleure dons la nuit claire,
Pleure si doucement,
Qu’on ne sait si c’est un jet d’eau crépusculaire,
Ou si c’est mon tourment..

Mon âme de langueur mièvre et blanche se fane,
De si blanche langueur,
Qu’on ne sait si c’est un lys vierge e.t diaphane,
Ou mon âme qui meurt…

(L’Ombre Amoureuse.)

PANTHÉISME

Les soirs silencieux, pleins de rumeurs obscures,
Qui rôdent au-dessus des berges et des routes,
Enveloppent de paix le rêveur aux écoutes
Pour saisir les secrets chantant dans les ramures.

La chair, dont l’ombre douce a calmé les brûlures,
Et l’âme rafraîchie, où s’endorment les doutes,
Aux palpitations des nuits tressaillent toutes :
Murmures et frissons parmi d’autres murmures…

Car c’est l’heure ineffable où l’homme se libère,
En oubliant qu’il est, qu’il souffre et qu’il espère ;
La poitrine élargie, et, sous sa peau tendue,

Sentant la vie énorme et sainte qui ruisselle,
Il chante avec la Terre, ivre, et l’àme perdue
Au fleuve harmonieux de l’Ame universelle.

(L’Ombre Amoureuse.)

LE DÉDAIN

Si, dans ton cœur ardent et ta volonté pure,
Tu veux l’avènement de ton rêve hautain,
Entre le monde et lui, qu’une digue d’airain
Empêche un flot boueux d’y verser sa souillure.

Le fleuve des cités, qu’entrave une arche obscure,
Aux champs bleus du matin riait en ses roseaux,
Et l’aurore effeuillait des roses dans ses eaux…

Mais le vomissement infâme des usines
En a fait un Averne odieux à l’oiseau…

Vis, reclus, dans ton âme aux visions divines.
Pour l’éloge ou l’affront, que nul n’y puisse entrer :
Ta conscience sait quels labeurs honorer,
Et pour quels manquements te flageller d’épines…
Laisse-les dire tous ; et marche en tes chemins,
Dans un dédain viril des jugements humains ;
Et chaque jour, à l’aube ayant poussé ta porte,
Foule, d’un pas altier, toutes ces feuilles mortes…

(La Vie Orgueilleuse.)

LA VIE

Je voudrais que mes vers fissent aimer la Vie,
Qu’on ne la chargeât plus, avec des poings crispés
Et l’inutile flot des larmes asservies,
De tous les rêves morts et des espoirs trompés ;
Mais qu’à nos calmes yeux, témoins incorruptibles,
La conscience enfin, passant notre âme au crible,
Relevât notre erreur et nos cris usurpés.

Lorsque s’exhale ainsi l’ennui de nos cœurs lâches,
Qu’au fond de nos sanglots nous demeurons tapis,
Pareils au moissonneur qui laisserait sa tâche
Et jetterait la faulx sur le champ plein d’épis,
L’osons-nous accuser des fièvres qui nous rongent ?…
A l’abri du soleil nos paresses s’allongent :
Et c’est notre remords qui pleure en nos dépits.

Le jeu d’un souffle éteint la flamme primitive ;
Un caillou sous la jante, et le char a versé ;
Nos esprits démâtés s’en vont à la dérive,
Au premier vent qui rit du gouvernail faussé ;
Et si notre chemin rencontre une colline,
Las avant de gravir sa pente qui s’incline,
Nous voudrions la voir devant nous s’abaisser…

Ne croyons pas la Vie une Moire obstinée,
Dont il faille prévoir et redouter les coups :
C’est en nos seins que gît le mot des destinées,

Sur lequel notre orgueil méditera debout.
Offertes à nos socs, houlent au loin les plaines ;
L’impassible sillon attend le vol des graines :
Si la vie est le champ, la semence est en nous.

Surtout ne pense point la glèbe révoltée,
Quand sous le coutre altier des pierres grinceront !
Recherche l’envieux qui les aura jetées :
Tu le reconnaîtras à la rougeur du front.
Car l’homme a trop longtemps calomnié la Vie :
La haine morte enfin, et vive, l’énergie,
O frère, Elle sera ce que nous la ferons !…

{La Vie Orgueilleuse.)

LA VASQUE

Ne sois pas le jet d’eau capricieux et vain
Qui monte, frêle, vers la lune, Dans le calme aristocratique du jardin
Où rêve une pale infortune ;
Mais, sous le vert frisson de l’arbre aimé du vent
Qui, libre, aux grands chemins s’écoule,

Sois la vasque sonore et le beau flot vivant
Où, droite, s’abreuve la Foule !

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CH.-ADOLPHE CANTACUZÈNE

Bibliographie. — Chez Perrinet C’° : Les Sourires glacés (1896) — Les Douleurs cadettes (1897) ; —Les Chimères en Danger (1898) ; — Cinglons les souvenirs et Cinglons vers les Rêves (1900) ; — Sonnets en petit deuil (1901) ; — Litanies et petits états d’âme (1902) -, — Remember (1903) ; — Les Grâces Inemployées (1904) ; — Poussières et Falbalas (1905) ; — Synthèse attristée de Paris (1906). — Ea outre : VAme de Monsieur de Nion (Veldt, Amsterdam, 1905) ; — Bêtises pour Phébé (Veldt, Amsterdam, 1906).

En Préparation : Les Amours sécularisés ; Les Regrets inespérés ; Le Boudoir de Violo ; Ces Femmes odorantes et tristes ; Les Siècles de Marie-Antoinette ; Les Fards protecteurs et probes.

M. Charles-Adolphe Cantacuzène, né en juin 1874 à Bucarest, d’une ancienne famille princière qui descend de l’empereur byzantin Jean VI Cantacuzène, est un jeune poète très original, « capable, a dit M. Pierre Quillard, de faire renaître dans ses vers les prêtresses antiques, les marquises et les reines, et de célébrer les grâces fragiles des Parisiennes », sauf à les cingler parfois de ses sarcasmes. Stéphane Mallarmé l’a défini avec infiniment d’esprit, encore qu’incomplètement peut-être : « Une naturelle et élégante badine qui cingle des fleurs, et, par instants, rythme songeur un souvenir… »

Son âme est parente de celles de Musset et de Henri Heine. Aussi ses vers sont-ils à la fois cités par les héroïnes do M. François de Nion et goûtés de M. Max Nordau, « le critique redoutable », que sa raillerie effleura et qui lui écrivit une si jolie lettre, où il déclara professer la plus haute estime pour le talent de l’auteur de Remember. En somme, on trouve dans ses livres, d’un parisianisme aigu, à peine teinté d’exotisme, de la perversité— si peu— dans beaucoup de grâce, et une jeune, fringante et fort précieuse « impertinence » où il entre beaucoup d’esprit et qui ne parvient pas toujours à cacher l’émotion… « Ils ont un charme singulier, ces départs de sanglots dilues en sourire, que traverse, parfois, un coup d’archet grave et prolongé sur une profondeur de souffrance : plusieurs évocations féminines y transparaissent, très inoubliables en leur rareté, résumées ici par une magie. » (Stéphane Mallarmé.) Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/336

SONNET

Au divin comte.

Dans tes œuvres je vois passer des gestes fins,
Des froufrous précieux, de singuliers sourires,
De blondes pâmoisons et d’amoureux délires ;
Dans ton œuvre, François, trois siècles féminins.
Des pleurs canalisés dans de prestes satins
Et du soleil d’adieu sur les choses les pires…

— Ce sont les pages dans lesquelles tu te mires
Avec mélancolie en tes meilleurs matins.

Et, moderne Laclos, tu remplis bien ta tâche,
Honnête de Nion, cavalière moustache,

— Et tes Façades sont nos Liaisons à nous, Dangereuses combien ! — Lorsqu’il les va connaître, L’avenir curieux en frémira peut-être,

— Et puis les relira dans un tendre courroux.

(Remember.)

SONNET

Quand je vois les quartiers où coula mon enfance,

— La Madeleine, l’Arc et ce Saint-Augustin, —
Vieux de déception, mais jeune d’espérance,
Que je voudrais revivre encore mon matin !

O dimanches d’alors dans cette ville immense
Où, — pour mieux oublier mon latin, — si mutin,
J’adorais la chanson, la gloire et l’élégance
Des robes de moire, et de soie, et de satin !
Et le sourire fin de ces Parisiennes !
J’aperçois par là-bas ces fenêtres, les miennes,
Contre lesquelles j’ai rimé par des jours gris —
En regardant passer (sans doute elles sont mortes)
Des femmes vers Monceau… Souvenir, tu m’apportes
D’anciens et voilés sourires de Paris.

(Remember.)


SONNET

Je les sens m’échapper et me fuir sans retour,
Mes ans charmants, mes ans chéris dont je ne cesse
D’aimer le souvenir avec délicatesse,
De peur de le froisser en le mettant à jour.

Ah ! le moment joli du tout premier amour !
(Le mien fut en Savoie, au seuil de la jeunesse :
En y pensant je pleure et revois la déesse.)
Et les autres, cheveux blonds et bruns tour à tour.

A quoi bon ai-je été grand, doux (trop doux peut-être) ?
Par un de ces beaux soirs je m’en vais disparaître
Aussi rapidement que je m’en suis venu.

Mais je sens de la vie en moi pour mille années ! !
Non, il faut t’en aller, et ces roses fanées
Bordent déjà ton grand chemin vers l’Inconnu.

{Remember.)

SONNET

MADAME DE VILMONT

Marc-René d’Argenson, ancien Garde des Sceaux,
Ci-devant lieutenant de police, âme fière
Et courageuse, un peu se trouble au jour si faux
De la Régence et fuit la vague séculière.

A-t-il connu Paris, sa grangrène et ses maux !
Sans devenir celui que brûle la prière,
Il vient ensevelir maintenant ses vieux os
Tout à côté des Sœurs de Traisnel… O lumière,

Lumière qu’est sa nièce exquise et pourtant pas
Très jeune, non ! Elle est prieure aux fins appas,
Elle est spirituelle, et Marc-René l’adore.

Dans le calme faubourg Saint-Antoine… Ils s’en vont
Bras à bras à travers le vert jardin profond
Du couvent, qu’un rayon dernier du soleil dore !

[Remember.)


SONNET

Malgré les sifflements stridents et les bagarres,
Et les cris grimaçants des freins et des essieux,
Et cette vapeur qui pénètre dans les yeux, —
Il te plaît, ô mon cœur, d’aller parmi les gares.

C’est là, mon pauvre cœur, c’est là que tu t’égares
Et que tu surprends les troubles de tant d’adieux
Que l’on veut comprimer et qui montent aux cieux
Dans l’encens fumeux des convois et des cigares.

Il te plaît d’assister au départ d’inconnus
Que tu vois aujourd’hui, que tu ne verras plus,
Et dont plus d’un a l’air farouche et magnanime.

Et puis ces femmes dans leurs tristes manteaux gris,
— Beautés chez qui tu sens des cœurs qui sont amis
Et de qui tu retiens le parfum anonyme.

[Remember.)

SONNET

Ce souvenir meurt et renaît…
C’est ici que se promenait,
Dans un temps lointain, l’inquiète
Et l’adorable Mariette.

Devant son air triste et coquet,
Pourquoi mon cœur fut-il muet ?
Aujourd’hui l’épouse muette
Ne peut que plaindre le poète.

A voir encor son délicat
Et vraiment superbe incarnat,
Je deviens rouge un peu comme elle.
A voir sa robe pale et frêle,
Mon cœur pâlit, mon cœur se tait,
Mon cœur défaille de regret.

(Les Grâces Inemployées.)


TORMENTUM

Il me semble qu’en poussant la porte

— (Es-tu morte ?) —

Je te ferai surgir derrière la porte
Boudeuse, accorte,
— Avec aux mains des lilas blancs
Et des gestes troublants ;
Avec au front d’immenses tristesses
Et, dans tes cheveux, des odeurs et des caresses,
Et, dans ton cœur,
De la joie et de la peur,
Et quelque belle douceur.
Es-tu morte ?
Voyons, je vais pousser cette porte ;
Il ne faut pas que tu sois morte :
Il faut te montrer derrière la porte,
D’exquise sorte.
Nargue aux De Profundis :
Je veux voir ta chair et ses lis
Et ta carnation, ô dis.
Je veux encore nos promenades
— Par tant d’après-midi pluvieux, non fades — A travers Paris
Si gris,
A travers ce Paris énorme,
— A mon bras ta gentille forme, A mon bras,
Hélas !
Ton mince et réchauffant bras
Las.
Je vais ouvrir la porte :
Non, car peut-être es-tu bien morte…

(Les Grâces Inemployées.)


AVEC L’AME

Quoi ! déjà le jour va pâlir !
Quoi ! déjà’la lampe s’allume.
L’octobre va déjà venir
Nous jeter aux yeux de la brume.

Le cœur demeure toujours vert
Lorsque tout déjà s’enlinceule…
Mon Dieu ! je vais passer l’hiver,
Si seul avec mon âme seule !

(Les Grâces Inemployees.)

EMMANUEL DELBOUSQUET

Bibliographie. — En les Landes {Le’Lointain Cor] (1896) ; — Eglogues (1897) ; — Le Mazareilh, roman (Paul Ollendorff, Paris, 1902) ; — Margot (Société provinciale d’édition, Toulouse, 1903 ), — L’Ecartenr (Ollendorff, Paris, 1904).

M. Emmanuel Delbousquet a collaboré aux Essais d’Art Jeune, à l ’ Effort, au Midi Fédéral, à l ’ A me Latine, à la Revue Provinciale, à la Revue Méridionale, à l’Ermitage, etc.

M. Emmanuel Delbousquet est né le 27 avril 1874 à Sos (Lotet-Garonne), aux confins des grandes Landes de Gascogne et de l’Armagnac. Il quitta tout jeune son pays natal pour fonder avec quelques amis, à Toulouse, une revue qui groupa un certain nombre de poètes : Les Essais d’Art Jeune, et où collaborèrent entre autres Maurice et André Magre, Marc Lafargue, Jean Viollis, etc., bref, toute une pléiade avec qui furent fondés plus tard la revue L’Effort, qui succéda aux Essais, et le Midi Fédéral, journal hebdomadaire qui eut pour collaborateurs tous les principaux écrivains méridionaux, parmi lesquels Laurent Tailhade, Emile Pouvillen, Louis-Xavier de Ricard, Jean Carrère.

Mais la vie de la ville déplut bientôt au jeune poète, qui souffrait d’une âpre nostalgie et qui adorait son pays d’Albret, ses landes sauvages, ses forêts de pins et de chênes-lièges, au point que tout autre séjour lui était intolérable. Voulant vivre désormais le plus prés possible de « sn terre et de ses morts », il se retira à Sos, qu’il ne quitta plus. Il y mène une vie de travail et de solitude.

Si c’est à Toulouse qu’il a pu, dans ses crises de fièvre nostalgique, écrire ses poèmes, c’est à Sos qu’il relit avec piété ses maîtres préférés : Vigny, Villiers de L’Isle-Adam, Flaubert. Comme distraction, il aime passionnément lu chasse à courre à cheval, à travers les immenses étendues de forets et de bruyères, et s’y livre avec frénésie.

« La poésie de M. Emmanuel Delbousquet, écrivait dès 1896 M. Edmond Pilon, est printanière et fraîche, inspirée le plus souvent par les spectacles de la nature. Les eglogues qu’il a publiées ont ce parfum de terroir qui ne trompe pas et par quoi on reconnaît réellement, depuis Horace jusqu’à M. André Theurict, les contemplateurs véritables et émus d’éternels et de divins paysages. Les vers de M. Delbousquet peignent à la fois la beauté des sites et l’harmonie des êtres qui y passent. Ce sont les miroirs très fidèles d’uue belle âme ingénue, «

NOTES

Je crois être un sensitif assez psychologue pour ni intéresser à ma vie intérieure. Mais je suis le contraire d’un métaphysicien. Je croîs que /’Art doit être l’Art tout court, sans aucune préoccupation étrangère à l’Esthétique.

L’Art est la puissance de réfléchir, de recréer en soi la vie pour l’exprimer avec le plus d’émotion et de réalité possible, sous une forme belle. — Et /’utilité de la Beaute est incontestable.

J’écris tous mes vers avec le désir secret de fixer un peu de ma vie, de perpétuer l’écho de mes souvenirs, pour la seule joie de me survivre parmi les heures mortes et d’y goûter la volupté de les avoir vécues. — Comme chaque phase de nos états nerveux détermine une phase psychique correspondante, chaque période intellectuelle me parait refléter un étal sentimental : un mode d’expression adéquate s’impose donc, différent pour chacune d’elles ; car l’idée, ou, mieux, la sensation extériorisée, apporte sa forme, quand elle naît normalement.

C’est ainsi qu’aux diverses phases de ma vie, j’ai cherché à me réaliser le plus ardemment, le plus sincèrement possible*. Aussi ai-je écrit des poèmes obscurs et mélancoliques, des poèmes clairs et calmes, selon l’heure.

Il faut se résigner à n’exprimer que la plus faible part, saisie au vol, de ces minutes sacrées où notre vie intérieure s’exalte, — et porter le deuil éternel de tout ce qui est et meurt en nous, sans jaillir jamais.

EMMANUEL DELBOUSQUET.

1. Si un seul homue peut y revivre un seul instant de sa vie, que le poète soit absous d’égoïsme : car il suffit qu’un seul ait tressailli de sa joie ou de sa douleur pour que soit affirmée la beauté humaiue de son chant. Page:Walch - Anthologie des poètes français contemporains, t3.djvu/344

LES CIGALES

Ivre d’azur, d’aromes lourds, du vent qui brûle,
Vibration métallique du ciel ardent,
Crépite le cri d’or, inlassable et strident,
Des cigales parmi les pins du crépuscule.

Sur la lande déserte où la clarté recule
Par delà les bois noirs qui barrent l’Occident,
Ce chant, comme un bruit vif de flamme dans le vent,
Couvre un pas cadencé par des grelots de mules.

Puis le vent meurt avec la voix du muletier.
Le soleil, rouge, tombe au bout du long sentier.
Un instant les grands pins demeurent immobiles,

Mais, inlassablement, dans le silence lourd,
Crépite le cri d’or sur les sables stériles,
Parmi l’espace aride où meurt enfin le jour…

(Egloguea.)

GALOP SUR LA LANDE

Quand je presse tes flancs, bête nerveuse et fine,
Dans l’étau de mes jarrets durs, quand à ma voix
Tu t’enlèves par bonds souples et tu devines
Ce que je véux, au moindre geste de mes doigts,

J’ai l’orgueil de dompter ton corps ardent qui vibre,
Se cabre ou se détend, selon ma volonté, —
Et le vent du galop sur les espaces libres
Emplit toute ma chair d’une âpre volupté.

Ce matin dans l’aurore et sur la lande en flamme
Dont le lointain se perd loin des pignadas bleus,
Homme et Bête ! un grand souffle a confondu nos âmes,
Et la même lumière éblouissait nos yeux !

Semé d’ilots en fleur pleins de bruyères rouges
(Sur des dunes de sable et saignant au soleil
Où de grands troupeaux blancs font des vagues qui bougent
Autour des pâtrcs immobiles et vermeils) —


Jusqu’où l’on ne peut voir, un champ de brandes moi tes,
Morne mer dont les flots semblent du bronze roux,
Décroit dans l’étendue où ton galop m’emporte
Et semble en ondulant s’élargir devant nous…

… Puisque rien n’a guéri ma tristesse de vivre
Et d’être seul, malgré l’Amour, devant la Mort,
Et que je sens monter un orgueil qui m’enivre
Du désir d’être libre enfin et d’être fort, —

Puisque mon front n’a pu, dans cette nuit de fièvre,
Faire un poème ardent avec cette douleur
Qui déchire ma chair, rend amères mes lèvres
Et de sanglots muets a soulevé mon cœur,

Je veux me griser d’air et de vierge lumière,
Et, comme un nageur fou qui plonge en pleine mer,
Me jouer dans le vent, courbé sur ta crinière,
Perdu dans l’horizon du grand pays désert.

Encore ! Encore ! Encore ! Ahanne et va sans halte
Jusqu’au bout de la lande immense où naît le jour,
Afin que dans mon cœur un rêve pur s’exalte —
Et que j’oublie un peu la vie et mon amour !..,

CHANT AU BORD DU FLEUVE

Dans les bosquets profonds de cèdres et de roses,
Le soir bleui de juin descend avec lenteur.
La plaine est d’or. Là-bas une clarté repose
Sur le faîte des monts et des molles hauteurs.

Près du mur, endormie, ouvrant ses rives plates,
L’eau coule et le soleil a figé les flots durs
Etincelant dans les images écarlates
Qui montent du couchant sur le limpide azur.

Le chant du rossignol exalte le silence
Et ruisselle dans l’air du jardin recueilli,
Sanglot de notre chair qui jaillit et s’élance,
Pleurant le rêve amer qu’elle n’a pas cueilli.

L’heure de volupté s’écoule, insaisissable,
Comme l’eau qu’illumine un long rayon du soir,

Et mon âme, sachant que tout est périssable,
Comprend la vanité même du désespoir…

Le chant du rossignol module sa tristesse
Et lui donne l’extase ardente du sanglot ;
Car tous les bruits du soir ont accru son ivresse :
Chants, feuillages froissés, vent sonore sur l’eau.

La voix pure, au lointain, des beaux pêcheurs de sable
Redit aux longs échos du fleuve un air ancien
Au rythme d’or, — tandis qu’ils tirent sur les câbles,
Dans la limpidité du soir languedocien.

Et, quand ils se sont tus, descendant vers la ville,
Et que le rossignol s’éplore seul, encor,
Je sens la nuit grandir dans mon âme tranquille,
Comme un recueillement qui précède la mort…


FERNAND GREGH

Bibliographie. — La Maison de l’Enfance, poèmes, ouvrage couronné par l’Académie française, 5° édition (Calmann-Lévy, Paris, novembre 1896) ; — La Beauté de vivre, poèmes, 3» édition (Calmann-Lévy, Paris, avril 1900) ; — La Fenêtre Ouverte, essais de critique, 4« édition (Pasquelle, Paris, novembre 1901) ; —Les Clartés Humaines, poèmes (Pasquelle, Paris, 1904) ; — Etude sur Victor Hugo, critique (Pasquelle, Paris, 1904) ; — L’Or des Minutes, poèmes (Fasquolle, Paris, 1905),

M. Fernand Gregh a collaboré au Banquet (1892-1893), à la Revue Blanche (1893-1899), àla Revue de Paris (1894-1903), à la Revue Hebdomadaire (1895), à la Vogue (1899), à la Revue d’Art dramatique (1900-1901), à la Revue Bleue (1901), à la Plume (1901), à la Grande France (1901-1902), à l’Effort (1902), au Figaro (1902), à la Renaissance Latine (1903), au Mouvement (1906), aux Lettres (1906), etc. Il a fondé les revues Le Banquet (1892) et Les Lettres (1906).

Fils de l’éditeur de musique bien connu, M. Fernand Gregh est né à Paris le 14 octobre 1873, d’une vieille famille de Parisiens. Il fît ses études aux lycées Michelct (1880-1890) et Condorcet (1890-1892), et obtint en rhétorique (août 1890) un prix de composition française au Concours général, sur ce sujet : « La poésie ne défigure pas, elle transfigure » (phrase de Bersot). Licencié de philosophie dès 1892, il fonda, la même année, avec plusieurs amis, la revue Le Banquet, où ont débuté ou collaboré bien des jeunes écrivains : MM. Henri Barbusse, Daniel Halévy, Louis de la Sallo, Amédée Rouquès, Jacques Bizet, Robert de Fiers, Marcel Proust, etc. Le Banquet eut une destinée éphémère : il n’eut que huit numéros, aujourd’hui introuvables.

En 1894, M. Fernand Gregh entra comme secrétaire dela rédaction à la Revue de Paris, à l’époque même de sa fondation. Il y fit la critique bibliographique et y publia des poèmes. Après avoir, en 1895, interrompu ses travaux pour faire son service militaire, il fit paraître, le l»r février 1896, toujours clans la Revue de Paris, un article sur Paul Verlaine, dont il était un des meilleurs disciples. Au cours de ces quelques pages, il reproduisait, en indiquant bien qu’il en était l’auteur, le court poème intitulé Menuet, petit chef-d’œuvre do mélancolie douce et tendre, pastichant si heureusement Chanson d’automne que, après une lecture native de l’article, M. Gaston Deschamps, l’émincnt critique du Temps, put le prendre pour une pièce do Verlaine, et qui valut ainsi au jeune auteur une soudaine notoriété.

La même année, M. Fernand Gregh publiait de nouvelles poésies à la Revue de Paris et rassemblait ses vers, les uns épars dans des revues, les autres encore en cartons, en un volume intitulé La Maison de l’Enfance, qui, après plusieurs éditions et les honneurs, au début, d’un article élogicux de M. François Coppée1, mérita au poète le prix Archon-Despérouses que l’Académie lui décerna en mai 1897, date en quelque sorte historique, car l’œuvre de M. Fernand Gregh posa pour la première fois devant l’Académie la question de la jeune poésie réformatrice. Voici d’ailleurs comment M. Maurice Leblond explique l’accueil favorable quo La Maison de l’Enfance trouva aussitôt auprès du public : « Pourquoi chérissons-nous ce livre, et pourquoi des esprits aussi divers que M. Coppée, M. de Régnier et M. Retté s’en sont-ils tour n tour épris ? Est-ce seulement à cause de la joliveté des musiques qui s’y assourdissent, pour le charme effacé dos images et des tableaux qui s’y évoquent ? Peut-être. Quant à moi, si ce livre me passionne, c’est surtout parce qu’il résume une époque de vie et qu’il traduit, de manière quasi définitive, une heure sentimentale. Pudeur craintivo des instants de puberté, pudeur toute rose devant les roses et les lèvres, défaillances, souffrances voluptueuses qui ne siégentpoint dans l’ama, mais dont tout l’organisme semble être envahi ; troubles puérils, sommeils lourds, rêves fleuris où chantent, silencieuses, los danses évanouies des temps jadis ; c’est de ces émois-là que Fernand Gregh a composé son livro. » (Hevue Naturiste.)

En janvier 1899, peu de temps après la mort du regretté Georges Rodenbach, M. Fernand Gregh consacra au doux poète belge un article que les lecteurs de la Revue de Paris n’auront point oublié. Enfin, lu mois d’avril de l’année suivante vit paraître La Beauté de vivre, œuvre d’un lyrisme grave et profond, où le poète se révéla philosopho, et qui fut suivie aussitôt d’un volume do critique littéraire, La Fenêtre Ouverte dontlo titre est significatif et oii l’auteur affirmait hautement ses opinions, — puis, à quelques années do distance, d’une fort belle Etude sur Victor Hugo (1904) et de deux nouveaux recueils de poèmes, Les Clartés Humaines (1904j et L’Ornes Minutes (1905), qui consacrèrent la gloire naissante du jeune poète.

Le 12 décembre 1902, en réponse à un article de M. Claveau, M. Fernand Gregh a publié dans le Figaro un article sur l’Humanisme, document fort important qui a la valeur d’un manifeste et dont nous détachons les ligues suivantes :

i. Paru dans Le Journal du 3 décembre 1896.

« Ce qui a manqué souvent aux parnassiens et aux symbolistes, c’est l’humanité. Ils n’ont voulu être que des artistes, et ils furent tels. Ils n’ont pas songé que ce qui nous intéressé dans l’artiste, c’est l’homme, car c’est l’humanité qui est la commune mesure entre lui et nous. Nous qui venons après eux, instruits par leur exemple, nous rêvons un art plus enthousiaste à la fois et plus tendre, plus intime et plus large, un art direct, vivant, et d’un mot qui résume tout : humain. Nous voulons une poésie qui dise l’homme, et tout l’homme, avec ses sentiments et ses idées, et non seulement ses sensations, ici plus plastiques, là plus musicales. Tous les grands poètes de tous les temps, en même temps que des artistes, étaient des hommes, c’est-à-dire des pères, des fils, des amants, des citoyens, des philosophes ou des croyants. C’est de leur vio même qu’étaient faits leurs rêves. Après l’école de la beauté pour la beauté, après l’école de la beauté pour le rêve, il est temps de constituer l’école de la beauté pour la vie.

« Nous ne proscrivons pas le symbole ; mais qu’il soit clair. Un beau symbole obscur, c’est un beau coffret dont on n’a pas la clef. Il y a d’admirables symboles dans Vigny ; mais on les comprend. On peut dire de façon intelligible les choses les plus profondes. Accumulez les symboles tant que vous voudrez, pourvu que derrière on sente battre un cœur d’homme et penser une tète harmonieuse. Nous sommes las d’une certaine impassibilité et d’une certaine incohérence.

« Puisque les poètes d’une génération sont nécessairement amenés à se grouper sous une appellation commune, je crois que le mot le plus juste qui puisse qualifier le mouvement de la nouvelle génération est le beau mot, rajeuni et élargi encore à cette occasion, d’HuMANisME. Il signifie bien que nous voulons réaliser une poésie humaine, après la poésie trop strictement artiste du Parnasse ou trop obscurément abstraite du Symbolisme. II renoue heureusement la tradition avec l’admirable Pléiade, qui, délaissant les allégories du moyen âge, et remontant à l’art antique, source de toute beauté, sut retrouver, sous les humanités, l’humanité. Par la Pléiade, il nous rattache à l’antiquité, d’une part à Chénier, et au Romantisme de l’autre ; car, comme tous les novateurs, nous sommes les vrais traditionnels. Enfin, il indique bien notre point de vue sur le inonde, qui est, lui aussi, tout humain. Nous ne sommes ni mystiques ni sceptiques. Nous sommes plongés dans la vio : il faut la comprendre et la vivre. Mais je no veux faire allusion qu’en passant aux lointaines conséquences de l’humanisme au point de vue philosophique, religieux, politique et moral. Je me bornerai aussi à indiquer la relation immédiate qui s’établira entre la poésie humaine d’une part, et, d’autre part, un théâtre ou un roman humain dont on pourrait citer déjà maints exemples.

« Poètes, chantons la vie : c’est notre vraie façon, à nous, d’y collaborer. Accomplissons notre tâche sur la terre, qui est d’inscrire en des paroles belles le rêve que fait l’homme à ce moment du temps infini, pour le transmettre à ceux qui nous succéderont. Et que chacun de nous, en jetant plus tard un regard sur son œuvre terminée, avant de s’en aller dans l’inconnu terrible, puisse se dire, comme tous ceux dont la vie a été bien remplie par les labeurs humains : « Je fus un homme. Quoi qu’il « y ait après la mort, je n’en ai pas peur. Que ce soit le grand « soleil ineffable de Dieu ou le grand soleil noir du néant, je sau« rai le regarder en face, sans être aveuglé par la lumière, sans « Ôtre ébloui par l’ombre. Je fus un homme. »

« Poètes d’aujourd’hui et de demain, — et par ce mot j’entends, au beau sens étymologique, tous ceux qui créent, — soyons des hommes 1 ! »

M. Fernand Gregh a fondé, en février 1906, avec MM. Charles Millier, Henri Barbusse, Maurice Majore, S.-Ch. Leconte, Marcel Ballot, Paul Reboux, Edmond Sée, Marcel et Jacques Boulenger, Gabriel Trarieux, J. Valmy-Baysse, Amédée Rouquos, Xavier Roux, etc.. l’importante revue Les Lettres, où ont collaboré en outre : MM. Sully Prudhomme, Anatole France, Léon Dierx, Pierre Louys, Robert d’Humières, Auguste Dupouy, Camille Mauclair, Léo Larguier, Gabriel Nigond, Abel Bonnard et Mm« Catulle Mondes, Fernand Gregh, Marie Dauguet, etc.

MENUET

La tristesse des menuets
Fait chanter mes désirs muets,
Et je pleure
D’entendre frémir cette voix
Qui vient de si loin, d’autrefois,

Et qui pleure.

Chansons frêles du clavecin,
Notes grêles, fuyant essaim

Qui s’efface,
Vous êtes un pastel d’antan
Qui s’anime, rit un instant,

Et s’efface.

i. Voir aussi la lettre de M. Saint-Georges de Bouhélicr, publiée dans le Figaro du 14 décembre 1902.

O chants troublés de pleurs secrets,
Chagrins qui s’ignorent, les vrais,

Pudeur tendre,
Sanglots que l’on cache au départ,
Et qui n’osent s’avouer, par

Orgueil tendre,
Comme vous meurtrissez les cœurs
De vos airs charmants et moqueurs

Et si tristes !
Menuets à peine entendus,
Sanglots légers, rires fondus,

Baisers tristes !…

[La Maison de l’Enfance.)

J’AI TROP PLEURÉ

J’ai trop pleuré jadis pour des peines légères !
Mes Douleurs aujourd’hui me sont des étrangères…
Elles ont beau parler à mots mystérieux
Et m’appeler dans l’ombre avec leurs voix légères ;
Pour elles je n’ai plus de larmes dans les yeux.
Mes Douleurs aujourd’hui me sont des inconnues ;
Passantes du chemin qu’on eût peut-être aimées,
Mais qu’on n’attendait plus quand elles sont venues,
Et qui s’en vont là-bas comme des inconnues,
Parce qu’il est trop tard, les âmes sont fermées…

[La Maison de l’Enfance.)

LE RETOUR

Je te revois, Maison de ma Tristesse ! — O joie !
L’an qui passa, rapide, entre nous deux, Maison,
M’apporta dans son vol, du fond de l’horizon,
Des lauriers, et ces fleurs dont la gerbe rougeoie :
Roses du bel Amour dont la bouche éclatante
Rit le rire odorant, humide, du plaisir ;
Lauriers tant espérés qui lassaient mon désir,
Et qui semblent encor plus beaux, après l’attente !
J’ai couronné mon front des feuilles toujours vertes
Dont la caresse m’est plus douce encor cent fois

Que le frémissement des roses sous^mes doigts,
Et des boutons, pareils aux gorges découvertes.

Je reviens aujourd’hui, pensif comme naguère,
Rêveur toujours, penchant mon front même rieur,
Mais le cœur plein d’un grand soleil intérieur,
Comme un héros qu’exalte un souvenir de guerre !

Car, ô Maison, pendant qu’ici tu dormais close,
J’ai livré la bataille au destin, j’ai vaincu ;
Tout le rêve qui me hantait, je l’ai vécu ;
Je vais dans la lumière et dans l’apothéose.

Car toutes les fiertés et toutes les ivresses
Ont succédé, mon âme, à tes maux ; tour â tour
J’ai connu tes baisers les plus fougueux, Amour,
Et, Gloire ! la douceur de tes graves caresses.

Les heures de l’angoisse et des larmes sont mortes !
Salut, Maison ! Je suis plein de joie et d’orgueil.
Vous que sur mon ennui, jadis, plus lourd qu’un deuil
Je fermais, — je vous rouvre en chantant, vieilles portes !

(La Beauté de vivre.)

PROMENADE D’AUTOMNE

J’ai marché longuement à travers la campagne,
Sous le soleil, rêveur que son ombre accompagne
Comme la forme pdle, à terre, de son rêve.
L’étang brillait ; je suis descendu sur la grève.
De beaux cygnes nageaient sous les derniers feuillages
Ils traînaient derrière eux, calmes, de blancs sillages
Qui ridaient en s’élargissant l’eau solitaire
Kt semblaient des liens d’argent avec la terre.
J’ai regardé longtemps, assis sous les vieux charmes,
Près du pont, me sentant monter aux yeux les larmes
Que fait venir l’aspect de la beauté parfaite.
Parfois passait, dans l’or du bel automne en fête,
Odeur de la Toussaint funèbre, attristant l’heure
Du tendre souvenir lointain des morts qu’on pleure,
Un monotone et doux parfum de chrysanthème.
— Et soudain j’ai songé que je mourrais moi-même…

Et j’ai dit à l’automne, aux longs rayons obliques,
Au vent, au ciel, aux eaux, aux fleurs mélancoliques :
« Je ne vous verrai plus, un jour, beauté du monde !
Tu ne couleras plus en moi, douceur profonde
Qui, tous les soirs, des bois pleins d’ombres colossales
Que le couchant allonge aux prés lointains, t’exhales
Et coules lentement dans ma jeune poitrine !
Un jour, tu ne viendras plus enfler ma narine,
Je ne sentirai plus à mon front ta caresse,
Vent odorant, léger, qui cours avec paresse
Sur les fleurs que le soir n’a pas encor fermées ;
Et vous, fleurs tristes, fleurs paiement parfumées,
Un jour, vous couvrirez ma tombe, chrysanthèmes !
Mais j’accueille ton nom, ô mort, sans anathèmes
Parmi la vaste paix de ce couchant d’automne ;
Rien, ce soir, dans ma chair ne tremble et ne s’étonne,
Et la grande pensée en moi n’est pas amère ;
Et je m’endormirais comme aux bras de ma mère,
S’il fallait m’endormir par ce soir pacifique,
Remerciant la vie étrange et magnifique
D’avoir mêlé ses maux de délices sans nombre,
Souriant au soleil, n’ayant point peur de l’ombre,
Espérant dans la mort d’un espoir invincible :
Car tout ne trompe pas, car il n’est pas possible
Que mes pleurs devant ce beau soir n’aientpas de cause
Et ne répondent pas ailleurs à quelque chose,
Que cette ample beauté si douce et si sereine
Ne couvre pas un peu de bonté souterraine,
Et que mon âme enfin, douloureuse ou joyeuse,
Mais qui reste pour moi toujours mystérieuse,
Ne cache pas, peut-être au plus secret en elle,
Un mystère de plus qui la fasse éternelle ! »

(La Beauté de vivre.)

DOUTE

Il meurt sur les plus hautes branches
Un dernier rayon de soleil ;
Le couchant sème d’ors étranges
Le feuillage vert et vermeil.


Au ciel pâle d’où le soir tombe,
Sans l’azur gris couleur des eaux,
Glissent comme des éclairs d’ombre
Les ailes vives des oiseaux.

Il sort un profond et doux charme
De toutes ces choses, sans fin ;
Tout est joyeux, apaisé, calme :
C’est la vie, où tout est divin.
Les bruits de la ville lointaine
Par bouffée arrivent vers moi…
Pourquoi soudain mon âme est-elle
Prise d’un indicible émoi ?

Mon Dieu, comme devant les choses
On est ébloui du destin !
Comme on est pareil à des pauvres
Devant un splendide festin !
Comme on t’adore d’un cœur simple,
Comme on te retrouve ici-bas
Partout, dans la vie ample et sainte,
Mon Dieu, qui n’es peut-être pas !

[La Beauté de vivre.)

RENOUVEAU

Après ces frivoles journées,
Après ces plaisirs captieux
Où soudain, au bord de mes yeux,
Montaient des larmes étonnées ;

Après ces gestes, ces regards,
Ces paroles et ces sourires,
Et ces baisers et ces délires
Des sens prompts et des cœurs hagards ;

Après le néant de ces choses,
Après tous ces riens dévorants,
J’étais fou ; — mais je me reprends
Pour avoir respiré des roses.

J’avais presque trahi ma foi
Pendant cet hiver sacrilège ;

Avril brise le sortilège :
Voici que je redeviens moi.

Ces douces et légères femmes
Et ces hommes vains, j’en suis las !
Donnez ce bouquet de lilas,
Que les fleurs me changent des âmes.

Assez de ce rire moqueur !
Ouvrez bien grande la fenêtre,
Que le vent sincère pénètre
Dans la maison et dans mon cœur !

Donnez ce beau lys, coupe frêle
Qui verse un parfum adouci.
Je veux voir de la boue aussi :
La boue au moins est naturelle !

Ah ! tous ces railleurs indigents
Dont l’esprit inquiet se ronge !
L’art naïf pour eux est mensonge :
Je ne suis pas fait pour ces gens !
Mais le printemps souffle ; un vieux hêtre
Frémit dans la jeune clarté ;
Je rentre dans ma vérité,
Je me sens à nouveau mon maître.
Je respire ! J’ai cru d’abord
Qu’à cette ardente et sombre flamme
J’avais brûlé toute mon âme,
Qu’en moi le rêveur était mort.

Mais je renais heure par heure,
Je renoue, ému, pas à pas,
Plus tendre encor d’être plus las,
Avec ma vie antérieure !

Oui, trois brins vernis de buis vert,
Une tiède averse irisée
Qui cingle d’argent la croisée,
Un bourgeon mauve à peine ouvert,

Le timbre d’un cartel sonore,
Qui fait bruire un lustre léger,
Un soir où l’on reste à songer,
Un réveil ébloui d’aurore,


Vague, indécis, presque rêvé,
Un pâle souvenir d’enfance,
Un beau vers qui chante d’avance
Dans un poème inachevé,

Un air au piano, doux et triste,
Où rit en pleurs tout le passé,
Un vieil air joyeux et cassé,
Mélancoliquement artiste ;

Tout cela que l’on ne sent bien
Que dans sa chambre solitaire,
Tout cet infime et grand mystère
Qui brode le quotidien,

Tout ce qui fait au bord du monde
L’esprit comme un cœur palpitant,
Miracle éternel de l’instant,
Brusque infini de la seconde,

Tout le secret un peu divin,
Que tout me révèle et que j’aime,
Ah ! voilà ma vie, et moi-même !
Et le reste, le reste est vain !

IL PLEUT

Il pleut,
Les vitres tintent.

Le vent de Mai fait dans le parc un bruit d’automne.
Une porte, en battant sans fin, grince une plainte
Mineure et monotone.
Il pleut…

On dirait par moments qu’un million d’épingles
Se heurte aux vitres et les cingle.
Il pleut,
Les vitres tintent.

Le ciel cache un à un ses coins légers de bleu
Sous de rapides nuées grises.
Il pleut :
La vie est triste !


— N’importe !
Souffle le vent, batte la porte,
Tombe la pluie !
N’importe !

J’ai dans mes yeux une clarté qui m’éblouit ;
J’ai dans ma vie un grand espace bleu ;
J’ai dans mon cœur un jardin vert ombré de palmes
Que balancent en plein azur les brises calmes :
Je songe à elle !
Il pleut…
— La vie est belle !

NOCTURNE

C’est une nuit d’azur, de tiédeur et de joie.
Les grêles peupliers, comme un frêle rideau,
Tremblent dans l’ombre bleue avec un bruit de soie.
Un nuage diffus traîne au ciel, comme un voile.
Couché dans l’herbe, sur le dos,
Je regarde, au travers des arbres, les étoiles.
Elles vivent parmi l’azur, jaunes ou blanches ;
Le vent passe, furtif et confidentiel…
Et tout à coup, entre les branches,
Je ne reconnais plus les étoiles au ciel !
— Lorsque l’on marche à travers champs et que l’on voit
Les étoiles à l’horizon,
Sur la plaine ou sur les maisons,
Au haut d’un arbre, au bord d’un toit,
Elles ont l’air d’être clouées
Parmi le vide ou les nuées,
Dans l’azur serein ou changeant,
Comme des clous d’or ou d’argent…

Et maintenant, du ciel vertigineux, du ciel
Insondable, ù mes yeux renversés, ô mystère !
Elles semblent pleuvoir par milliers sur la terre
En un long poudroiement clair et continuel ;
Toutes, toutes,

En larges gouttes
Dont ma paupière est éblouie,
Elles semblent tomber sur moi, tomber en pluie,
En innombrable pluie,
En pluie éparse, lente et douce de clarté,
Sans bruit, sans fin, durant l’éternité…

LE DÉSIR

« Ewig Wcibliches. » (goethe.)

Le Désir est le roi des dieux vains que nous sommes.
Il gouverne l’esprit, commande au cœur des hommes,
Fait à son gré la femme amoureuse ou pudique,
Roi fou dont les sujets meurent quand il abdique !
La volupté naïve et déjà clandestine
Rêve précocement dans toute âme enfantine,
Et le lait semble rire encor sur notre bouche
Qu’un beau sein nu lui donne une soif plus farouche.
C’est elle aussi, la volupté vive et secrète,
Que le vieillard songeant aux jours lointains regrette ;
Et peut-être, au moment de l’angoisse infinie,
Sur les dr

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