Anecdotes pathétiques et plaisantes/Texte entier

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Préface




Parmi tant de récits que la presse recueille chaque jour de la bouche même de nos soldats, il n’en est point de plus agréables et de plus émouvants que les traits d’héroïsme accomplis par les vaillants défenseurs des nations alliées.

À lire ces courts épisodes de la vie militaire, tour à tour pathétiques et plaisants, on découvre, mieux que dans les plus savantes études, l’âme diverse de ceux qui luttent pour la cause du Droit et de la Liberté.

Si les romanciers du siècle dernier ont puisé largement dans les recueils rapportant l’humour des Grognards du premier Empire, on peut être assuré que les écrivains de l’avenir, pour animer leurs pages guerrières, ne manqueront certes pas de mettre à contribution les faits de bravoure et de gaieté des Poilus de notre époque.

Ces petites anecdotes rapportées sans ostentation, sans désir de vaine parade, mais simplement comme elles se sont passées, avec le seul correctif qu’apporte toujours l’imagination populaire, formeront pour les temps futurs de splendides, d’impressionnants, de réconfortants et d’extraordinaires trésors de la force morale des combattants de France, d’Angleterre, de Belgique, de Russie, et de nos colonies lointaines. Elles formeront aussi une suite d’exemples à proposer, dans les écoles, aux enfants de Ceux qui furent les auteurs anonymes de ces pages vibrantes.

En groupant, dans un petit volume accessible à tous, les plus beaux petits faits historiques, illustrant ce que l’on a déjà appelé justement la Grande Guerre, nous avons voulu, après avoir écrit plusieurs autres ouvrages patriotiques, dresser, pour l’éducation civique des jeunes enfants, le répertoire des gestes héroïques de leurs pères.

À feuilleter ce livre, ils se prépareront avec enthousiasme, avec joie et avec émotion souvent à faire sans faiblesse et noblement, s’il le fallait encore, le sacrifice de leur vie. Mais nous souhaitons surtout qu’ils puissent, en se pénétrant de cette lecture, apprendre à aimer ceux auprès de qui leurs pères ont combattu gaiement et sont souvent tombés en courant à l’attaque avec le sourire. Car, c’est en estimant nos Alliés d’aujourd’hui et en restant leurs amis dans l’avenir, que ces futurs jeunes hommes travailleront de leur mieux au maintien d’une paix juste et définitive.

Gabriel LANGLOIS.
Paris, le 8 juillet 1915.



CHAPITRE I

ANECDOTES
SUR LE GÉNÉRAL JOFFRE


Joffre le Poilu.


Nos amis les Catalans d’Espagne sont très fiers de leur frère d’au delà les monts : Joffre.

Ils aiment en lui le chef des armées qui sauveront la Latinité.

Il y a aussi dans leur affection une coïncidence historique qui est un gage d’avenir.

Le premier comte souverain de Barcelone, qui acheva l’œuvre de Charlemagne en nettoyant la Catalogne des ennemis, s’appelait « Joffre le Poilu ».

Voilà une bien jolie coïncidence, et qui, n’est-ce pas, nous promet beaucoup. Comme le premier Poilu catalan, le Catalan poilu d’aujourd’hui sauvera l’esprit et le goût latins.


La colombe.


Dans un village où, pendant quelques jours, le général Joffre séjourna, il advint qu’après déjeuner, devant sa maison, le chef fut entouré d’un vol de colombes familières, dont l’une, confiante, vint, jusqu’au creux de sa main, quêter quelques miettes. Le généralissime n’avait plus rien à lui offrir qu’elle voletait encore autour de son poing tendu, comme pour s’y poser.

Alors Joffre eut une de ces paroles exquises, qui, en marge de la guerre où il est un grand homme, font de lui, dans le privé, un grand cœur.

— Non, petite colombe, dit-il, pas encore. Tu viendras le chercher quand il sera en fleurs.

Et il désigna un rameau, où perlaient à peine les bourgeons, dans une haie proche.

Son chauffeur.

M. Edmond Théodore est un homme heureux. La gloire lui sourit, puisque c’est lui qui a l’insigne honneur de conduire l’automobile du général Joffre.

À la vérité, un autre chauffeur avait d’abord été désigné, une des grandes vedettes de l’automobilisme, Boillot, qui avait gagné les plus brillantes épreuves et dont la sûreté au volant, par conséquent, paraissait établie. Mais, d’une part, le général aime à aller très vite, et de l’autre, Boillot, qui jusqu’ici n’a guère risqué que sa vie et non celle des autres, ne compte guère avec l’obstacle. À une des premières sorties, à un virage trop audacieux, il faillit verser la voiture. De retour à l’étape, tranquillement, sans faire le moindre reproche à son conducteur, le général exprima le désir d’en changer.

Un des traits qui peignent le mieux la tranquillité d’âme et la solidité de notre grand chef est celui-ci : il avait, pour s’entendre avec de hautes autorités, un assez long trajet à faire, quelque 100 kilomètres. Solidement assis au fond du torpédo, il s’installe, il s’enveloppe les jambes dans une couverture et, malgré la vitesse, malgré le vent, oubliant ses préoccupations pour s’imposer un repos nécessaire, pendant toute la route, à l’aller comme au retour, il dort d’un sommeil d’enfant.

Le vin « Joffre » 1914.

On nous dit que les vignerons de l’Anjou avaient surnommé le vin de 1914 vin de la Victoire.

Plus louable encore fut l’intention d’autres vignerons — ils font également un vin blanc sec et parfumé, point à dédaigner — qui baptisèrent le vin de l’année dès les premiers jours d’octobre.

Il s’agit des vignerons du canton de Vaud. Les croupes de leurs montagnes sont orientées face au Midi. À leur pied, Montreux, Clarens, Villeneuve, que fréquentent Anglais et Russes, sont réchauffés l’hiver par le soleil, et Vevey, grand marché des vins du pays, célébré tous les ans une fête des vignerons. Nous demanderons un jour au chevalier Fata de nous parler de ces caves. Il n’en est pas de plus originales.

Or, les vignerons vaudois donnent chaque année un nom à leur vin, un nom local à l’ordinaire. Mais, lorsque de grands événements agitent le monde, le nom prend l’envergure des événements.

En 1914, dès les premières vendanges, le vin se montra parfumé et moelleux. Les vignerons vaudois le nommèrent le Joffre.

Nous humerons le Joffre, il nous tiendra en joie.

« Notre Joffre » arrêté comme espion.

Rappelons cette amusante mésaventure qui lui arriva jadis et que racontait naguère l’Illustration. Un jour que le capitaine Joffre, revenu à son cher Roussillon natal, avait remonté la vallée du Tech jusqu’à la pittoresque petite cité de Prats-de-Mollo et examiné, avec l’intérêt du sapeur, le fortin construit par Vauban, le gardien de batterie arrêta comme suspect d’espionnage ce civil trop attentif. Joffre se laissa doucement conduire au poste, mais où, interrogé sur son identité — n’était-il pas Allemand ? — il ouvrit son manteau et déclara en un catalan trop transparent pour qu’il soit nécessaire de traduire : « Soun un Allemany de Rivesaltes, que ten très galons sobre la matelote. »



CHAPITRE II

ANECDOTES FRANÇAISES


ANECDOTES PLAISANTES

Le foie d’oie.


Un poilu de la 3e compagnie du 131e territorial venait d’être blessé fort gravement.

On l’avait transporté à l’ambulance, et chacun s’empressait de soulager les souffrances de notre compatriote. Celui-ci, péniblement, fit un effort pour parler. Il demanda à voir son capitaine. On appela le capitaine, qui, tout ému à la pensée de recueillir les dernières volontés d’un mourant, lui prodigua de bonnes et affectueuses paroles.

Alors notre Quercynois lui déclara :

— Mon capitaine, j’ai dans mon sac un foie d’oie qu’on m’a envoyé du pays. Je ne voudrais pas qu’il fût perdu et je vous demande de le faire donner aux hommes de mon escouade.

Qu’en pensez-vous, mes poilus ? Est-ce qu’une telle préoccupation à un tel moment n’est pas une belle chose ?

Ajoutons que sa fraternité a porté une fière chance à notre poilu, car il est guéri maintenant ; ses camarades de l’escouade ont mangé le foie d’oie…, et il en a mangé avec eux.

La pêche miraculeuse.


Un maréchal des logis du 2e génie, reparti au front après avoir été guéri d’une blessure qu’il reçut à la cuisse par un éclat d’obus, a raconté ce qui suit :

Nous installions un pont sur la Meuse, au début d’octobre. Les premiers jours, les Allemands bombardaient nos travaux, de l’aube au coucher du soleil. Je vous assure qu’ils ne plaignaient pas les munitions employées. Les grosses marmites pleuvaient. Puis le bombardement se ralentit, et nous ne reçûmes les pruneaux que par intermittence. Or, toutes les fois que les obus tombaient dans la Meuse, l’explosion étourdissait les poissons, qui venaient à la surface du fleuve, le ventre en l’air. Par la nacelle, nous procédions à une pêche d’un nouveau genre, ayant à la main le képi en guise d’épuisette. Et nous bénissions ainsi ces pauvres Boches qui nous procuraient une ration supplémentaire. Mais tel n’était pas l’avis de notre commandant. Nous voyant nous exercer à ce sport imprévu, il me donna l’ordre de ne pas quitter mon poste et d’interdire pareille distraction à mes hommes.

Que voulez-vous ? Je n’eus pas le courage de priver ces derniers et je ne transmis pas les paroles du commandant.

Deux ou trois jours après cet incident, j’étais sur le pont avec mon chef qui surveillait les réparations, lorsque deux grosses marmites tombèrent dans la Meuse, en aval des travaux. Les hommes, d’instinct, quittèrent leur abri, sautèrent dans la nacelle et, comme d’habitude, allèrent « cueillir » les poissons. Le commandant se fâcha, me gratifia de huit jours de consigne. Je m’excusai en lui disant que je n’avais pas le cœur de priver mes braves pontonniers d’une friandise. Je n’avais pas achevé de prononcer ces derniers mots qu’un nouvel obus tombe sur l’abri où auraient du se trouver les hommes et réduit la construction en miettes. Il y eut un long silence et le commandant, prenant sa tête entre ses mains, s’écria : « C’est vraiment une providence ! Les malheureux auraient été écrabouillés ! »

Alors, vous savez, on est habitué au danger et, moitié apeuré, moitié souriant, j’eus la force de dire à mon officier : « Faut-il que je porte mes huit jours de consigne ? — Allons, n’insistez pas, me répondit-il, je vous le répète, c’est la Providence. Oublions tout cela. »


Le soldat acrobate.


C’est un artiste forain de Lyon, nommé Durez, et qui, au cirque, s’appelle Williams et remplit les rôles de clown. Il a pris l’habitude d’imiter l’accent anglais. Les soldats, ses camarades, l’appellent le « Saltimbanque », ce qui le fâche. « Je été un’aâtiste et pas un saaltimbank. » L’autre jour, dans un village de la Somme, sa compagnie était mitraillée par l’ennemi invisible.

— S’il y avait un observateur un peu dégourdi qui voulût grimper sur la cheminée qui est là-bas, on saurait où sont les Boches, dit un capitaine.

Durez s’approche et dit simplement :

— Moâ, je veux bien aller.

Il enlève son sac, ses souliers, et le voilà, son lebel en bandoulière, qui grimpe comme un chat. Arrivé dans le haut, il nous renseigne sur la position allemande et, malgré la grêle de balles autour de lui, il tire de son mieux sur les Allemands, inconfortablement installé d’ailleurs sur un « mitron ».

Tout à coup, il lâche son arme, pique une tête… On se précipite vers lui, on le croit mort. Alors, d’un saut léger, croisant sa jambe gauche sur la jambe droite, les deux mains levées, l’index à la hauteur des oreilles, il salue et annonce : « Le Saaut de la Mort. »

Et, le soir, il était proposé pour la médaille militaire.

Les Allemands, refoulés en grand désordre des défilés des Vosges et notamment du col de la Schlucht, venaient d’arriver aux portes de Colmar, quand un habitant de la ville, M. S…, depuis longtemps signalé à la haine de l’oppresseur et résolu à lui échapper, comprit que le moment était venu, peut-être, de pouvoir gagner la frontière française.

En effet, quelques compagnies mixtes de chasseurs alpins arrivaient devant la capitale de la Haute-Alsace peu de temps après les troupes débandées du Kaiser, et nos braves soldats, avisant aussitôt une hauteur qui dominait la ville, une sorte d’éperon se terminant du côté de l’est par une falaise abrupte, y grimpèrent hardiment et y mirent en batterie quelques-unes de leurs pièces de montagne.

Sans avoir été vus, ils prirent pour objectif la gare où ils apercevaient de nombreux trains militaires et brusquement ouvrirent le feu.

Deux salves seulement furent tirées, deux salves bien dirigées qui n’atteignirent aucune maison, mais portèrent en plein sur les wagons allemands. Après quoi, démontant leurs pièces et les rechargeant sur les bâts de leurs mulets, nos chasseurs redescendirent dans la plaine pour rejoindre le gros de nos troupes, du côté de Turckheim.

Les Allemands, affolés par cette attaque soudaine et meurtrière, disposèrent précipitamment quelques pièces d’artillerie lourde pour y répondre, et pendant quatre heures, avec une assiduité bien recommandable et une prodigieuse dépense de munitions, ils bombardèrent l’éperon d’où leur était venue cette double bordée.

Ils firent beaucoup de mal à une pauvre petite chapelle isolée qui se dressait sur la hauteur et dont il ne reste plus aujourd’hui que des ruines.

À la faveur du tumulte, M. S… put gagner le large et se dirigea tout d’abord vers le village de Logelbach, où un heureux instinct l’avertissait qu’il trouverait peut-être les « pantalons rouges ».

Il en vit un, en effet, presque tout de suite après avoir fait quelques pas dans, la rue. Mais quelle désillusion ! Était-ce là, vraiment, un spécimen de ces fringants et lestes soldats français que la fidèle Alsace avait attendus si longtemps ? Comme ils étaient changés, depuis tant d’années ! C’était toujours la même capote bleue aux pans relevés, toujours le même képi, toujours le même pantalon garance terminé par des guêtres ; seulement la capote s’arrondissait déplorablement sur un dos d’homme de peine ou de scribe tout courbé par l’effort quotidien ; le képi, planté sans grâce sur une tête tondue, ressemblait à un bonnet de nuit écarlate ; les grandes jambes de cet étrange fantassin semblaient bien incapables de pouvoir se plier jamais aux exigences d’une marche rapide et prolongée. Bref, ce paraissait être un fichu soldat. Mais il avait néanmoins un uniforme si prestigieux que M. S… s’approcha pour lui parler. Et alors quelle ne fut pas sa surprise, en reconnaissant qu’il avait devant lui, caché sous cette défroque et venu là, en amateur, avec nos troupes, Hansi, le bon et brave Hansi lui-même !

Le pioupiou « mal ficelé », c’était le dessinateur alsacien qui, si longtemps, seul contre toute l’Allemagne, avait combattu pour la France à la pointe du crayon. Il y a des anecdotes qui sont tout de même aussi émouvantes que l’épopée.


Comment on fait des prisonniers.

On a dit sous mille formes les façons élégantes qu’ont nos soldats de faire des prisonniers. En voici une qui, parmi toutes, comptera vraisemblablement comme la plus singulière. Dans un bois d’Argonne, un poilu surprend au gîte sept Bavarois qui ne l’attendaient point.

En termes énergiques — et qu’ils comprennent, encore que notre langue leur soit inconnue — il les somme de se rendre. Ainsi font-ils. Deux par deux, sur le sentier, il les ramène vers nos lignes. Capture facile, d’autant qu’après avoir apostrophé les Allemands, notre homme a tout de suite crié vers les copains sous bois et a entendu leur toute proche réponse. Les Bavarois, certains d’être entourés, filent doux. Tout le long de la route, le dialogue continue entre le Français et ses camarades, dont pas un cependant ne se montre. À en juger par les voix, ils doivent être au moins dix :

— Voilà ce que j’apporte, mon lieutenant, s’exclame bientôt le bon chasseur, en poussant son troupeau dans la tranchée.

À toi tout seul ?

— Oui. Mais, ajoute l’homme en parlant lointainement comme du fond du bois, ça ne m’a pas été malaisé, voyez-vous… je suis ventriloque.


Un poilu qui avait le sommeil dur.

Dans une grange où cantonne une compagnie, un homme déclare à l’heure du lever qu’il a une crampe dans la cuisse et ne peut se tenir debout. Les gradés se fâchent. Rien n’y fait. On finit par appeler un infirmier qui le déculotte. Une balle perdue, entrée sans doute par le toit, avait atteint le pauvre diable pendant la nuit. Elle ne l’avait pas réveillé.

N’est-ce pas plus fort que le sommeil de plomb dont dormit Condé à la veille de Rocroi ?


Chasse au chevreuil.

Un officier écrit à sa famille :


Après l’attaque, voilà qu’un superbe chevreuil vient à passer entre nos tranchées et celles des Boches. Un de mes hommes le tire et le tue. Légalement ce chevreuil nous appartenait, mais les Boches ne l’entendaient pas de cette oreille. Ils ne nous laissaient pas sortir la tête de nos tranchées.

Je me dis : « Nous ne l’aurons pas, mais eux non plus », et je défendis à mes hommes de se montrer. Nous fîmes les morts. Un moment après, un Boche sort de sa tranchée, rampe à plat ventre, puis cinq, six et sept Boches le suivent, toujours à quatre pattes. Les loustics s’approchent du chevreuil, mais au moment où l’un d’eux empoigne l’animal par la patte, je commande : « Feu ! » Une volée de coups de fusil part de ma tranchée. Trois Boches restent sur le carreau avec le chevreuil et les autres se sauvent en hurlant.

Ils avaient du plomb dans les… cuisses !

Alors, un brave de mes poilus sort de notre tranchée, bondit sur le chevreuil et le traîne jusqu’à nous.

Ce matin, nous avons jeté les pattes aux Boches et, demain, nous leur jetterons les os.


Le petit bleu.

Voici une piquante anecdote dont deux Parisiens de Montmartre ont été les héros. L’un d’eux la raconte ainsi :


À un moment — à l’attaque du bois de Mortmare — ça chauffait. Mon copain R… me dit : « Si on lampait un coup ? »

Il me passe le bidon. Je lève le coude. Paf ! une balle vient en crever le fond. Instinctivement, je baisse le bras pour éviter les pruneaux qui sifflaient au-dessus de la tranchée.

— Bouche le trou, me crie R…, tu vois donc pas que le petit bleu se débine ?

Ah ! on n’a pas le temps de s’ennuyer !

Le litre débouché.

Qui définira jamais l’état d’esprit du zouave qui fut le héros de l’aventure suivante ?

Les clairons venaient de sonner la charge. Une compagnie de zouaves, la baïonnette bien assurée, bondit hors des tranchées et s’élança en avant.

De l’autre côté, fusillade, mitraille, marmites, shrapnels, firent aussitôt rage. La zone à franchir est longue. Le capitaine, qui voit ses hommes tomber, donne un ordre bref :

À terre… Couchez-vous… À plat ventre… Mais couchez-vous donc, sacrebleu !

Les zouaves ralentissent et, comme à regret, s’allongent sur le sol.

Seul, un grand diable de zouave reste debout au milieu de l’enfer de projectiles.

— Couchez-vous donc, animal ! Vous voulez vous faire tuer ?

— Mon capitaine, j’peux pas…

Les balles sifflaient. Les obus éclataient de tous côtés. Le capitaine se fâche. Rien n’y fait : le zouave demeure debout.

— J’peux : pas. J’ai un litre de vin dans ma poche et y a pas d’bouchon !

L’histoire ne dit pas si le zouave s’est fait tuer plutôt que de renverser son vin, mais je parierais qu’il s’en est tiré sain et sauf.


Les perroquets sentinelles.

On a dit que, le 24 janvier — le jour de la bataille navale du Nord — tous les faisans, dans les voilages anglais du Cumberland et du Yorkshire, montrèrent une agitation inaccoutumée. On se rendit compte, depuis, qu’ils avaient entendu, avant tout être humain, la rumeur lointaine des canonnades.

Cette particularité, en ce qui concerne un autre oiseau, est connue de nos troupiers.

Dans deux tranchées de l’Est, on a des perroquets qui ne manquent pas, en battant des ailes et en claquant furieusement du bec, d’annoncer, imperceptible à tous, le bruit des moteurs d’aéroplanes allemands venant sur nos lignes.

Et même n’y a-t-il pas un perroquet au sommet de la tour Eiffel ?


Le plus beau cadeau.

Un soir, mon ami voit débarquer du train de blessés un grand diable, maigre, sec, de très belle allure, et dont les yeux seuls, brillants de fièvre, décèlent la maladie. Mon bon ami recueille le malade, le couche dans un lit chaud et prend la température : 40°2. Le lendemain, diagnostic de fièvre typhoïde, et, quelques jours après, mort par broncho-pneumonie. Mais quelle mort ! Quand ce soldat de l’Idée sentit sa fin venir, il appela l’homme qui symbolisait pour lui la famille et la patrie, et qu’il s’était habitué à considérer comme un parent. Mon ami accourut ; l’agonisant lui prit la main, le regarda longtemps et lui dit : « Je m’en vais heureux… vous me mettrez dans mon beau costume français. Donnez mon képi à mon frère, quelques boutons de ma capote à mes amis, c’est présentement mon seul bien, mais c’est tout ce qu’ils pourront garder de plus beau… »


Comment va Marianne ?

Un de nos braves soldats, prisonnier en Allemagne, désirant se rendre compte de la sincérité des communiqués allemands — lesquels, bien entendu, sont toujours favorables à leurs armées — employa le stratagème suivant. Écrivant à son père, un honorable commerçant de C…, il mit dans le bas de sa lettre cette phrase en postscriptum : Et Marianne, comment va-t-elle ?

Les censeurs boches crurent, sans doute, qu’il s’agissait d’une parente du prisonnier, mais le père de celui-ci comprit tout de suite que son fils faisait allusion à la situation actuelle de l’armée française et s’empressa de le rassurer en ces termes :

Tranquillise-toi, mon cher enfant, cette chère Marianne se porte à merveille et se trouve, en ce moment, plus forte que jamais. M. Le Germain — lisez l’Allemand — le constate chaque jour et ne tardera pas à avoir sa visite.

On conçoit quelle fut la joie du prisonnier et de ses camarades en lisant ce bulletin… de santé de l’armée française.


La gourmandise punie.

C’est une vraie comédie que nous avons jouée aux Boches, le 5 octobre, devant Beaumont (près de Verdun). Une de nos tranchées s’avançait à5o mètres de l’ennemi. Nous étions là i ;ne section. L’existence était relativement agréable ; les Boches supportaient sans humeur notre présence si prés d’eux. Nous leur rendions la pareille. Mais les Boches étaient commandés par un tout jeune officier à monocle qui utilisait ses connaissances de notre langue à nous lancer des « piques » sur un ton ironiquement aimable. C’est ainsi qu’il déclarait s’estimer heureux de faire campagne dans un aussi beau pays que la France. Il vantait tout haut à ses soldats les sites des environs ; tout cela, comme vous le pensez, uniquement pour nous faire sentir que lui, Allemand, foulait notre sol. Il prenait soin qu’aucune de ses désagréables exclamations ne se perdit. Il réussit, en effet, à nous échauffer les oreilles. Aussi décidâmes-nous de lui jouer un bon tour et de l’amener à mettre tout à fait à découvert sa caricaturale binette, qu’il n’exhibait qu’avec précaution. Voici comment :

Le ravitaillement des tranchées extrêmes s’effectue difficilement ; il arrive souvent que les hommes doivent se nourrir avec les vivres de réserve : singe et biscuit. Les Boches subissaient le même désagrément. Or, un soir, vers 5 heures — l’heure de la soupe — nous nous mîmes tous à pousser des exclamations dans le genre de celles-ci :

« Ce pâté de lièvre est délicieux ! — Faites huit parts de chaque poulet ! — Allons ! encore un coup de vin blanc ! — Cette conserve de homard, c’est un régal ! — Passe-moi encore un biscuit ! — Je préfère le kirsch au rhum ! »

Inutile de vous dire que nous n’avions aucun des plats annoncés. Nos Boches, nous le savions, n’avaient pas été ravitaillés depuis quatre jours. Vous jugez de l’effet produit par nos paroles sur l’esprit de l’officier allemand. Nous le vîmes bientôt qui passait la tête pardessus la tranchée — une tête aux joues creuses, aux yeux dilatés, aux narines frémissantes. Il nous croyait fort occupés à la bonne digestion de notre repas. Nous attendions ce moment : l’un de nous, aux aguets, le fusil braqué, veillait. Un coup de feu, sec, partit. Un grand cri. La tête de l’officier boche avait disparu. Nous fûmes pour toujours débarrassés de ses monologues vraiment déplacés.


Le bouquet d’anniversaire.

Le lieutenant l’avait dit quelques jours auparavant. Son anniversaire de naissance tombait ce dimanche matin. Et, comme on l’aime bien, à l’aube, le plus éloquent des poilus voulut lui faire un petit compliment gentiment tourné.

Mais le lieutenant l’interrompit : « Ne va pas plus loin, Genilet, merci pour toi et pour tous. Nous ne sommes pas au temps des discours. Vous êtes tous de braves garçons. » Genilet ne dit donc que sa dernière phrase : « Mon lieutenant, il n’y a pas de bouquet, parce qu’on n’a pas de fleurs. Mais le cœur y est. »

La journée fut chaude. On se battit mieux encore que d’habitude. Et, le soir, Genilet qui, avec six camarades, avait fait une pointe sous bois, revenait avec treize prisonniers. Quand le lieutenant vit arriver les captifs, tout joyeux d’être pris et réclamant à manger : « Donnez-leur de la boule, dit-il, et du singe, puisque c’est mon anniversaire. Genilet, mon petit, tes fleurs ne sont pas belles, mais je suis content de ton bouquet. Tu as le droit de m’en offrir un comme cela tous les jours. »


L’obus facétieux.

C’était un projectile de semi-rupture, un de ceux, particulièrement nocifs, qui ont charge de n’éclater qu’après avoir traversé la muraille du bateau. Ils tombent chez vous en bombe et éclatent à domicile. Celui-ci entra par bâbord, à peu prés à la hauteur des hublots, et, très poli, tout de suite ôta son chapeau. Je veux dire par là qu’il perdit sa coiffe, c’est-à-dire cette calotte de métal mou, apposée sur la pointe, et dont l’effet est de faciliter, en s’étirant, la pénétration du projectile à travers un corps dur. À peine entré, il s’amusa à labourer de larges et profondes crevasses le pont du poste de l’équipage, puis bondit vers l’avant, où il perdit son culot (ce qui devait l’empêcher d’éclater). Rencontrant des sacs de matelots, il y mit le feu, en ayant soin, cependant, de respecter une somme de 200 francs en or qu’un marin avait enfermée dans une blague à tabac. Il brûla la blague, mais ne toucha pas à l’or. Satisfait de sa petite plaisanterie, il s’élança tout en fusant dans la chambre heureusement inoccupée d’un officier, où il tordit en deux une forte colonne de fer ; puis, apercevant une échelle, il en descendit à bout de souffle les degrés, pour venir tomber à l’étage d’en dessous, aux pieds du commissaire dont il interrompit les comptes.

Ce boulet fou a fait la joie du bord, et chacun aujourd’hui vient lui faire visite et lui tenir de petits discours.

Autour d’une source.

Un prêtre soldat du diocèse de Meaux raconte la très amusante anecdote que voici :

Deux soldats français avaient besoin d’eau pour faire la cuisine de leur escouade. Ils descendirent donc vers une source qu’on leur avait indiquée dans le fond d’un ravin. Ils allaient, l’arme à la bretelle, un seau de toile d’une main, deux gamelles de l’autre, la ceinture cuirassée de nombreux bidons dont les courroies se croisaient sur la poitrine et dans le dos.

Au dernier détour du sentier, ils aperçurent tout à coup deux hommes tout de gris habillés, coiffés d’un béret plat… deux soldats ! deux Allemands !… qui venaient, l’arme à la bretelle, un seau de toile d’une main, deux gamelles de l’autre, la ceinture cuirassée de nombreux bidons dont les courroies se croisaient sur la poitrine et dans le dos.

Nos quatre hommes se regardèrent, atterrés. Après quelques secondes, l’un des Allemands, le plus brave assurément, montrant ses ustensiles et la source, demanda par gestes : « Vous venez à l’eau ? » L’un des Français, qui connaissait tous les secrets de la langue allemande, répondit : Ja, ja. L’Allemand, rassuré, montrant son fusil, demanda, toujours par gestes : « Vous ne vous en servirez pas ? » Le Français, toujours celui qui connaissait à fond la langue allemande, répondit : Nein, nein. L’Allemand, s’approchant de la source, emplit seau, gamelles et bidons ; son camarade en fit autant ; puis tous deux firent quelques pas en arrière et se tinrent immobiles. Le Français, toujours celui qui connaissait à fond la langue allemande, s’approcha de la source, emplit seau, gamelles et bidons ; son camarade en fit autant ; puis tous deux firent quelques pas en arrière et se mirent au « Garde à vous ! » face à l’ennemi. Les quatre hommes se regardèrent quelques secondes, se retirèrent d’abord à reculons, puis, prenant leur courage à deux mains, firent demi-tour et s’éloignèrent précipitamment, non sans regarder souvent par derrière pour voir si les autres tenaient bien leur parole.

Depuis ce jour, jamais plus un soldat français ne descendit au fond du ravin pour prendre de l’eau, et l’on peut croire qu’il en fut de même du côté allemand.


Comment, à cause d’un briquet, fut enlevée une tranchée allemande.

Ce soir-là, dans la tranchée avancée, prés de Reims, nos soldats, confortablement installés, fument leur pipe après la soupe. Soudain, comme presque toujours, à la nuit tombée, un Boche arrive en rampant.

— Nous n’avons pas de quoi allumer notre tabac, prêtez-nous des allumettes.

— Tiens, dit l’un des nôtres, voilà un briquet, mais ne le faites pas « péter ».

Le Boche s’en va. Nos troupiers continuent de blaguer, et puis on s’endort. La nuit est longue. Les soldats se réveillent, et celui qui prêta son briquet s’écrie en s’étirant un peu :

— Faut que j’aille leur réclamer mon amadou aux têtes pointues, ils ne se pressent pas de le rapporter.

Et voilà deux fantassins qui s’en vont à leur tour jusqu’aux tranchées ennemies ;

— Hé ! là, et notre briquet ?

Nicht, répond un Boche.

— Vous ne voulez pas le rendre ?

Et il fallait entendre, comme nous l’avons entendu de la bouche du blessé qui racontait cette histoire, avec quelle voix coléreuse notre fantassin posa la question.

Les Boches éclatent d’un rire insultant pour nos deux troupiers, dont l’un saisit un Allemand, le pêche plutôt par le collet, tandis que l’autre tient les ennemis en respect. Et nos soldats s’en vont vers nos abris avec leur prisonnier, cependant que les Boches tirent sur eux.

Les Français qui sont dans leurs tranchées voient arriver leurs camarades sous les balles. L’un a été atteint au pied. Un officier est mis au courant, et, avant même que les deux amis aient regagné nos lignes avec leur prisonnier, nos fantassins ont bondi, ont franchi les 60 mètres qui les séparent de l’ennemi, pénètrent en ouragan dans la tranchée et culbutent à la baïonnette les Boches éperdus.

En dix minutes la place est conquise.

— Et le briquet ? disent les soldats.

— On va le chercher.

On cherche bien et, sous le cadavre d’un ennemi, on le découvre. Aussitôt on l’essaie.

— Il marche ! crie tout le monde.

Et l’on ne sait pas si tous ceux qui sont là sont plus heureux d’avoir enlevé une petite position à l’ennemi ou d’avoir retrouvé le précieux instrument qui permet d’allumer aussitôt les pipes savoureuses.


Un descendant de Cambronne.

Le brillant coup de main grâce auquel nos troupes s’emparèrent de vive force de la maison du Passeur avait été soigneusement, minutieusement préparé jusque dans ses moindres détails. C’est cette préparation méticuleuse qui décida, pour une bonne part, du succès. À mesure que la guerre actuelle se rapproche davantage de la guerre de siège, il en sera de plus en plus ainsi.

Le terrain ayant été parfaitement reconnu, le sous-lieutenant Pellegrin, commandant du détachement de volontaires chargé de donner l’assaut, procéda lui-même à cette reconnaissance et il se fit aider par quelques-uns des sous-officiers qui s’étaient offerts pour l’accompagner. L’un de ces derniers, l’adjudant Boisseau, mérite une mention spéciale pour la crânerie toute française avec laquelle il s’acquitta de sa difficile mission.

Il partit à la nuit tombée, par une pluie battante, ayant revêtu une capote allemande, afin de se faufiler plus aisément dans les lignes ennemies. Avec d’infinies précautions et en rampant le plus souvent, il parvint jusqu’à quelques mètres des tranchées allemandes.

Mais voici qu’une sentinelle, dissimulée derrière un talus, se dresse devant lui subitement et crie : Wer da ! tout en le couchant en joue.

Notre homme est pris alors d’une inspiration géniale. À trois pas de la sentinelle, il lui fait : « Chut ! » mettant son doigt sur la bouche comme pour lui recommander un silence absolu, puis indiquant de la main tendue les positions occupées par les Français.

La sentinelle abaisse son fusil, ne doutant pas une minute qu’elle n’ait affaire à un sous-officier allemand qui part en reconnaissance.

Le courageux Français s’éloigne, puis, par un brusque crochet, revient à côté des tranchées ennemies. De nouveau une autre sentinelle lui crie : Wer da ! et de nouveau il recommence son stratagème qui réussit la seconde fois aussi bien que la première.

Quand il a bien exploré toute la ligne ennemie, il revient vers nos tranchées. Et comme une dernière sentinelle allemande, sentant quelqu’un s’agiter dans l’ombre, lui criait de loin : Wer da ! ravi de n’avoir plus à dissimuler, il lui lance à pleine poitrine le mot qui immortalisa Cambronne, dont il est d’ailleurs un digne descendant.

« Jamais, disait le sous-officier quand il racontait peu après ses aventures, jamais je n’ai éprouvé un plaisir aussi grand qu’à la minute où j’ai pu crier ce « m…ot » aux Boches.


Le truc du capitaine.

Un de mes camarades m’a raconté le « truc » employé un jour par son capitaine pour redonner à sa compagnie l’entrain qu’une marche de nuit épuisante — 32 kilomètres sans lune — avait fortement abattu. Au bout du trente-deuxième kilomètre, cette compagnie s’était arrêtée dans un village pour prendre un repos bien gagné. Mais à peine a-t-elle tâté de la paille des granges qu’arrive l’ordre de reprendre la marche pour aller à l’ennemi. Les soldats sentent sourdre en eux la vieille grogne de leurs ancêtres de l’Empire. « Comment remettrais-je bien mes hommes en bonne humeur ? » se demande le capitaine. Une idée lui vient. Il va trouver le maire du village. « Désignez-moi, lui dit-il, les deux plus jolies filles de l’endroit. »

Stupéfaction du brave maire, qui obtempère pourtant à l’ordre de l’officier. Le capitaine se rend auprès des deux jeunes personnes qui lui sont désignées et leur tient à peu près ce langage :

« Rendez-moi un service : aidez-moi à relever le courage de mes soldats, exténués par une terrible randonnée. Avant de partir pour courir sus à l’ennemi, je dois distribuer de l’eau-de-vie à mes hommes ; eh bien ! venez vous-mêmes la leur verser, après vous être gentiment parées et rendues encore plus jolies ! Vous connaissez le caractère français. Votre seule vue les remettra d’aplomb et gaillards pour aller au feu… »

Cela dit, notre capitaine se rend dans les granges, où ses soldats se préparent au départ, non sans quelques gestes las, et leur annonce que deux jeunes filles du village ont tenu à leur offrir la « goutte » et s’apprêtent à venir. « Ce sont deux beaux brins de filles ! » ajoute l’officier en clignant de l’œil. Aussitôt, un étrange remue-ménage s’opère dans les granges : des sacs sortent les peignes, les brosses et les morceaux de glace qui servent de miroir ; les moustaches redressent leurs pointes ; les barbes se frisent ; les « boucs » s’effilent. On secoue la poussière de son uniforme ; on cambre la taille ; plus d’attitudes lasses ; la fatigue s’est envolée comme par enchantement. Chacun se prépare à la visite annoncée. Le capitaine suit malicieusement du regard ce manège et se frotte les mains.

Mais voici les jeunes filles. Elles ont revêtu leurs plus coquets atours, et, gracieuses, pimpantes, les jolies cantinières volontaires commencent à verser la goutte dans les quarts. Les soldats se confondent en remerciements galants. « Vous n’êtes pas fatigués ? » s’inquiète une des jeunes filles. Protestations unanimes ; tout le monde est dispos. Est-ce qu’un soldat français est jamais fatigué ? Le capitaine intervient à ce moment et feint de s’indigner de la question posée à ses hommes. « Fatigués, mes soldats, vous allez voir ! » Il ordonne le rassemblement, qui s’effectue dans un ordre parfait avec une rapidité surprenante. « En avant ! » La compagnie défile au pas de chasseurs, alerte, accompagnée par les vivats des jeunes filles… Cette journée-là fut chaude pour nos troupes. La compagnie de l’ingénieux capitaine se comporta avec une bravoure qui lui valut une citation à l’ordre du jour !…



ANECDOTES PATHÉTIQUES


Debout, les morts !

Nous étions en train d’aménager une tranchée conquise. Au barrage de sacs qui fermait son extrémité, deux guetteurs faisaient bonne garde. Nous pouvions travailler en toute tranquillité.

Soudain, partie d’un boyau que dissimule un repli de terrain, une avalanche de bombes se précipite sur nos têtes. Avant que nos hommes puissent se ressaisir, dix sont couchés à terre, morts et blessés pêle-mêle.

J’ouvre la bouche pour les pousser en avant de nouveau, quand un caillou du parapet, déchaussé par un projectile, me frappe à la tête. Je tombe sans connaissance.

Mon étourdissement ne dure qu’une seconde. Un éclat de bombe me déchire la main gauche, et la douleur me réveille.

Comme j’ouvre les yeux, affaibli encore et l’esprit engourdi, je vois les Boches sauter par-dessus le barrage de sacs et envahir la tranchée.

Ils sont une vingtaine.

Ils n’ont pas de fusils, mais ils portent par devant une sorte de panier d’osier rempli de bombes.

Je regarde à gauche ; tous les nôtres sont partis, la tranchée est vide. Et les Boches avancent ; quelques pas encore et ils sont sur moi !

À ce moment, un de mes hommes, étendu, une blessure au front, une blessure au menton, et dont tout le visage est un ruissellement de sang, se met sur son séant, empoigne un sac de grenades placé près de lui et s’écrie :

— Debout, les morts !

Il s’agenouille et, puisant dans le sac, il lance ses grenades dans le tas des assaillants.

À son appel, trois autres blessés se redressent. Deux, qui ont la jambe brisée, prennent un fusil et, ouvrant le magasin, commencent un feu rapide dont chaque coup porte. Le troisième, dont le bras gauche pend inerte, arrache de sa main droite une baïonnette.

Quand je me relève, revenu à moi tout à fait, du groupe ennemi la moitié environ est abattue, l’autre moitié s’est repliée en désordre.

Il ne reste plus, adossé au barrage et protégé par un bouclier de fer, qu’un sous-officier énorme, suant, congestionné de rage, qui, fort bravement, ma foi, tire dans notre direction des coups de revolver.

L’homme qui, le premier, a organisé la défense, le héros du « Debout, les morts ! » reçoit un coup en pleine mâchoire. Il s’abat…

Tout à coup, celui qui tient la baïonnette et qui depuis quelques instants rampait de cadavre à cadavre, se dresse à quatre pas du barrage, essuie deux balles qui ne l’atteignent pas et plonge son arme dans la gorge de l’Allemand.

La position était sauvée. Le mot sublime avait ressuscité les morts.


Ne tirez donc pas sur le même.

Un membre de la Société française de La Chaux-de-Fonds a reçu, d’un soldat blessé en traitement à Besançon, une lettre dont le National suisse détache cet épisode :

Au cours d’un combat où j’ai été blessé, un de mes camarades reçoit tout d’abord une balle dans la jambe et il s’écrie en riant :

— Trop bas !

Après un rapide pansement il se remet à tirer ; aussitôt une seconde balle l’atteint à la main légèrement.

— Trop haut ! s’écrie-t-il encore.

Il reçoit une troisième balle qui lui traverse l’épaule. Obligé d’abandonner la lutte, perdant trop de sang, il se lève alors et, face à l’ennemi, s’écrie de toutes ses forces :

— Tas de…, ne tirez donc pas toujours sur le même !


Une mort sublime.

Un lieutenant raconte la mort admirable d’un soldat. On va de l’avant, on est en pleine action. Les balles sifflent. Les hommes courent sus à l’ennemi.

Parmi ces hommes je remarquai un grand diable à la figure ouverte et sympathique qui allait à mes côtés en hurlant d’une voix de stentor le couplet « Amour sacré de la patrie… ». Soudain, il s’interrompit, poussa un cri rauque et tomba en portant les mains à sa poitrine : il venait d’être touché. Je m’arrêtai involontairement. Mais lui aussitôt, d’une voix qu’il s’efforçait d’affermir : « Allez, mon lieutenant, moi, ce n’est rien ! ça ne compte pas », me dit-il.

J’allai où m’appelait le devoir, mais je jetai un regard à ce brave qui se dressa un peu sur les poignets et me regarda. Et alors…, par un effort de volonté admirable, il reprit le chant sacré : « Nous aurons le sublime orgueil… de les venger ou de les suivre… » J’eus vite rejoint mes hommes. Nous prîmes la tranchée, nous l’avons conservée… Mais, depuis, je pense souvent à ce brave, dont j’ai recueilli « la dernière Marseillaise ». Il s’appelait Alexandre. C’est tout ce que je sais de lui.


Le soldat Bourgoin[1].

J’ignore pourquoi les « Revues de la presse » n’ont pas accordé la place qu’elle méritait à l’histoire du soldat Bourgoin, telle que l’a contée M. Clemenceau, dans ce style nerveux qui ne laisse pas de place à la sensibilité, mais vous prend à la gorge. Pour moi, voici huit jours qu’elle me hante.

C’était un tout jeune soldat, dix-huit ou dix-neuf ans à peine, un engagé volontaire, je crois, ce petit Bourgoin : et sa compagnie fut « fauchée » dans une attaque, littéralement fauchée. S’étant couché sous le feu, quand il releva la tête, il vit qu’il était seul.

Un hasard avait voulu que le drapeau du régiment tombât près de lui. Il le ramassa, l’arracha de sa hampe, se l’enroula autour du corps. Et il fit cela naïvement, instinctivement, presque sans savoir. Puis il attendit la nuit et tâcha de regagner les lignes françaises. Mais où aller ? Il l’ignorait. Il marcha donc au hasard, près d’une lieue…

C’est ainsi qu’il arriva devant une maison qu’un obus avait effondrée. Il entra : elle était occupée par cinq officiers allemands ; mais quatre étaient morts, tués par l’explosion, et le cinquième, un colonel, agonisait. Le petit soldat essaya de lui sauver la vie.

— Ne t’occupe pas de moi, dit l’Allemand, je suis perdu. Mais toi, comment es-tu ici ? Alors l’autre lui fit savoir son aventure, ingénument. Il ne pensait pas avoir fait quelque chose d’héroïque, il était simple et doux.

— Tu es un brave enfant, dit le colonel ému. Penche-toi. Là, comme ça… je t’embrasserai.

Un colonel et Allemand ! L’approche de la mort change les âmes : le colonel allemand embrassa ce simple soldat français. Puis il ajouta :

— Va-t’en, maintenant ; mais ne prends pas par là. Par là, ce sont les nôtres. Ta route est par ici. Adieu…

Et le petit Bourgoin rejoignit enfin nos lignes. Il avait toujours le drapeau. C’est tout… Et il n’y a rien de plus beau dans tout Tolstoï,

La mort la plus belle.

— J’ai soif, dit le blessé.

Je porte à ses lèvres fiévreuses un bidon rempli d’eau et de rhum. Il boit avidement, à longs traits, pour calmer le feu qui le dévore. En me rendant ma gourde, il m’appelle, puis, dans un souffle, la parole entrecoupée :

— Mets-moi… au pied de ce grand chêne… là… Adosse-moi bien… Donne une baïonnette… Merci…

Les yeux levés vers le ciel, tenant la baïonnette comme une croix — tel le chevalier Bayard — il balbutie une prière. La blanche clarté lunaire auréole sa tête d’un diadème de saint et fait resplendir ses yeux d’une flamme mystique. Sa grande âme va s’envoler.

Tout à coup, un bref soubresaut l’agite. C’est la fin. Il choit sur le côté. Je me précipite, le redresse, et dans un dernier râle j’entends :

— Je meurs… bien, c’est certain… Guillaume… saurait pas… mourir comme ça… À… adieu !


Le fossoyeur sublime.

D’une lettre de soldat :

À notre gauche, les zouaves occupaient une tranchée distante à peine de 250 mètres des tranchées allemandes. Entre les deux lignes, des cadavres de vaches, de porcs et aussi de soldats français et allemands.

La veille, comme le bataillon de zouaves avait fait une sortie, il avait laissé sur le terrain trois nouveaux morts ; ceux-là, du moins, recevraient une sépulture : ainsi en avait décidé l’héroïsme d’un de leurs camarades.

Sans qu’on puisse l’en empêcher, ce brave sort en rampant de la tranchée… Il emporte quelques briques qu’il dispose devant lui, à longueur de bras, et il avance à plat ventre derrière ce frêle obstacle. Il atteint ainsi le premier cadavre et l’enterre, à fleur du sol, il est vrai, mais enfin il lui donne les honneurs de la sépulture. Pendant ce temps les Allemands ne cessent de tirer. Le rempart de briques s’effrite sous les balles. Peu importe ; le zouave est en marche vers le second corps. Il l’enterre comme le précédent, à 100 mètres à peine des tranchées ennemies.

Devant tant d’audace calme, les Allemands ne tirent presque plus. On dirait qu’ils sont touchés par tant de bravoure et qu’ils l’admirent.

Alors, le fossoyeur sublime se lève, tout droit, sans armes, la pelle sur l’épaule. Lentement il atteint le troisième cadavre et l’enterre, profondément celui-là, sans qu’un seul coup de feu trouble le grand silence.

Quand il a fini il s’essuie le front et, toujours face aux Allemands, sans se retourner une seule fois vers nous, il ramasse quelques bouts de bois dont il fait une croix qu’il plante sur la tombe. De nouveau, il se redresse, semble hésiter quelques instants, comme s’il cherchait quelque chose, puis il fait le salut militaire et revient, sans perdre un pouce de sa taille, à sa tranchée.

À peine y a-t-il sauté qu’une salve formidable siffle au-dessus de sa tête.


Comment fut pris le drapeau.

Je reçois l’ordre suivant du chef de bataillon : « Nous avons en avant de nous une tranchée occupée par une quinzaine d’Allemands. Il faut, coûte que coûte, enlever la tranchée à la baïonnette. »

Vois un peu la mine que j’ai faite ! Malgré cela, je ne comprenais pas tout le danger.

Je constituai une section de trente hommes, et, en rampant à plat ventre, je me portai entre deux tranchées allemandes. Nous recevions des coups de fusil de tous les côtés, par devant et par derrière, et je croyais que mon heure était arrivée. Mais rien ne m’arrêtait. Je pus mettre ma section en ligne, et, à 30 mètres, je fis ouvrir le feu sur la fameuse tranchée occupée soi-disant par quinze Allemands. À un certain moment, je vis qu’ils agitaient un drapeau blanc pour se rendre. Je fis cesser le feu et leur criai de sortir. Tous se portèrent vers moi en me tendant les mains, en criant : « Camarade ! Camarade ! » Mais, au lieu de quinze, ils étaient soixante-treize, plus dix tués ou blessés. S’ils avaient agi avec le même courage que nous, ils n’avaient qu’à se retourner et tirer sur nous à bout portant, nous y restions tous.

Après avoir ramené tous les prisonniers, je reçus un nouvel ordre de faire une patrouille et d’aller fouiller la tranchée pour voir s’il y avait des mitrailleuses. Je pris avec moi le camarade Cazes, de Betchat, et, avec la pointe de mon sabre, je remuai la paille des abris. Je vis un officier blessé, couché sur un objet long. Quelle fut ma surprise : c’était le drapeau du 69e d’infanterie allemande. Il avait cherché à le cacher, mais trop tard !


Au chant du coq.

Le petit sergent agonisait, mais ne mourait pas. Il avait toute sa tête, et il lui semblait, se raccrochant à la suprême espérance de ceux qui meurent la nuit, que, s’il atteignait le jour, peut-être encore il s’en tirerait. Mais le jour… le jour était si loin !… Il demandait l’heure toutes les minutes, avec angoisse. La sœur, patiente, lui répondait doucement. Vers minuit, comme il étouffait davantage, il dit :

— Est-il déjà 4 heures ?

Et la religieuse eut ce mot divin :

— Presque, mon petit… Encore un peu de courage, et on va être rendu

Mais, soudain, il se désespéra ; il se mit à pleurer ; il geignait : « Il y a un coq… un coq qui, d’habitude, chante à 4 heures… »

Et il ne chantait pas.

Le camarade de lit n’avait pas le cœur à dormir. Il venait d’entendre ces derniers mots. Il se dressa sur son séant, dans son lit, puis je le vis en descendre, enfiler sa culotte et, furtif, à quatre pattes, il se coula hors du dortoir.

Et alors, vous entendez bien, au bout de deux minutes… le coq chanta.

C’était une voix un peu étrange, un peu éraillée, un peu trop humaine. Mais le petit sergent s’arrêta d’étouffer.

— Ma… ma sœur, entendez-vous ?

— Je vous l’avais dit, fit-elle. Il est 4 heures.

Il avait confiance. Le jour allait paraître. Il mourut presque en souriant.


La partie de cartes interrompue.

Une de nos principales distractions dans les tranchées, c’est, comme le savez, de battre un peu les cartes. Protégés par de vigilantes sentinelles, nous nous livrons, à quelques pieds sous terre, à d’enragées parties de manille. On se croirait dans quelque café du Commerce, à l’heure de l’apéritif, n’était le décor un peu plus pittoresque ; les consommations ne sont pas variées : un quart de « jus » ; la table, c’est la terre nue, humide, et les chaises sont remplacées par les sacs ; mais, n’est-ce pas, à la guerre comme à la guerre !

Ce matin-là, dans la tranchée voisine, on jouait ferme ; nous entendions distinctement les interjections des manilleurs : « Atout ! — Manillon coupé ! — Un pli pour moi ! — Je fais mes 45 ! etc., etc. » Mais si nos sentinelles nous mettaient à l’abri des surprises de l’ennemi, elles ne nous protégeaient pas des « marmites » qui éclataient autour de nous, au petit malheur, mais surtout dans la direction de la tranchée où le jeu était si ardent. Ce point était manifestement repéré par l’artillerie boche. Cette préférence ne troublait guère les joueurs. Nous-mêmes suivions avec intérêt les phases de la partie, plus émotionnés par une « belle coupe » que par l’éclatement proche d’un obus.

Soudain, avec un vrombissement formidable, une « marmite » tombe sur la tranchée voisine : un éclat atteint au front, le tuant net, un des manilleurs. On emporte rapidement le malheureux. Il y a une minute pénible… Puis nous voyons un des occupants de notre tranchée ramper, s’approcher des trois joueurs restés là, atterrés, les cartes encore en main, et prendre le jeu de son camarade mort.

— Voulez-vous de moi comme quatrième ? demande-t-il flegmatiquement.

Les autres, d’abord surpris, acquiescent d’un signe de tête.

— Eh bien ! continuons la partie ! dit l’autre en étudiant le jeu laissé par le mort.

Il nous tourne le dos ; nous voyons de loin les cartes qu’il a ramassées : l’une d’elles a une grosse tache rouge qui couvre presque entièrement la figurine… Que vous dire de plus ? Nous avons tous admiré cette impavidité devant la mort.


Un moderne d’Assas.

Voici un haut fait renouvelé du chevalier d’Assas et accompli par un modeste sergent de l’un de nos régiments d’infanterie.

Le sergent Jacobini était aux avant-postes, pendant la nuit, avec quinze de ses hommes, lorsqu’il aperçut des ombres venant vers lui. Il s’avança seul pour ne pas exposer ses hommes et se trouva soudain entouré et désarmé par les Allemands.

Un officier le menaça de mort s’il ouvrait la bouche, mais Jacobini, sans hésiter, cria : « Feu, mes enfants, voici les Allemands ! »

En même temps il se jeta sur le sol. Une salve des avant-postes français tua l’officier allemand et la plupart de ses hommes, et le brave sergent put s’échapper et rejoindre son détachement.


Le couvreur savoyard et son drapeau.

Un officier du Sud-Est écrit :

Donc, hier soir, vers 9 heures, j’étais somptueusement allongé sur mon matelas lorsqu’un troupier de ma compagnie frappe, et voilà la conversation qui s’engage entre nous :

— Mon lieutenant, je suis bien content, je viens de recevoir un paquet de chez nous.

C’est un solide Savoyard bien planté, à la mine résolue.

— Je suis bien content pour toi, mon vieux, tu vas pouvoir te mettre au chaud dans un bon tricot, je parie.

— Vous n’y êtes pas du tout, mon lieutenant ; ce que je viens de recevoir, c’est un grand drapeau tricolore ; depuis longtemps j’avais mon idée.

— Et que veux-tu donc faire ?

— Voilà, je viens de couper une grande perche de 4 mètres de haut. J’ai attaché mon drapeau au bout et je viens vous demander la permission d’aller l’attacher à la faucheuse devant ces sales Boches qui ont l’air défaire comme chez eux : ça leur rappellera qu’ils sont chez nous.

— Mais, mon vieux, c’est fou ce que tu veux faire par ce clair de lune, tu n’auras pas fait 10 mètres que tu seras transformé en passoire !

— Ne craignez rien, mon lieutenant, je suis couvreur dans le civil, je sais faire la marche sur le ventre.

Voyant qu’il n’y avait rien à faire, je lui souhaitai bonne chance, et il parut ravi.

Une demi-heure après, le drapeau flottait devant les tranchées boches, et mon gaillard sautait en rigolant dans notre tranchée, salué par une grêle de balles des Boches, furieux de cette mauvaise plaisanterie.

— Oui, mais, dis-je à mes troupiers, tout cela est très joli, vous avez placé le drapeau ; maintenant, il faut le garder et empêcher que les Boches mettent un des leurs à la place.

Mon gaillard s’avance de nouveau et dit :

— Mon lieutenant, j’y ai pensé ; j’ai mon idée, revenez dans un petit quart d’heure et vous verrez.

Je reviens, en effet, dans la tranchée en face la faucheuse et je vois un superbe grelot de voiture suspendu à une ficelle entre deux piquets. À côté, se trouvait une pancarte, signal d’alarme : In case de pericolo tirare l’anello.

— C’est, me dirent-ils, le lasso 1914.

Mon type était allé tout simplement attacher une ficelle à la hampe du drapeau et à l’autre bout, dans notre tranchée, il avait attaché un grelot !

Je l’ai, naturellement, signalé au commandant et il va bientôt être récompensé.



ANECDOTES FÉMININES


Le printemps !… La Vie !…

Le hasard rapproche au même coin de rue une jolie femme — elle est parente d’un de nos ministres — un commandant blessé et une vieille marchande de fleurs qui pousse sa charrette. Il fait beau. C’est l’exquis dimanche, le ciel épuré au bleu de porcelaine chinoise. Il fait bon vivre. Voilà le printemps. L’officier sent-il tout cela soudain ? Il voit la passante, la fleuriste, achète en hâte un gros bouquet de Parme et :

— Mademoiselle, je ne vous connais pas. Excusez-moi. Mais j’ai été blessé. J’ai cru que j’y resterais. C’est ma première sortie. Voyez cette joie dans l’air, ce soleil béni, cette santé que l’on respire… Vous ! Des fleurs ! Cela s’associe en moi, irrésistiblement. Voulez-vous accepter ce bouquet ?

La jeune femme regarde l’officier. Il est pâle, elle voit son bras en écharpe. Elle voit la loyauté de ce beau regard sous la paupière d’un brave homme, d’un homme brave qui renaît. Et elle dit, séparant les violettes en deux poignées :

— Partageons-les, mon commandant, je vous comprends…

Puis, elle disparaît dans le Métro.


La bonne surprise[2].

J’ai vu quelque chose de plus beau. Une carriole revenant du front, conduite par un soldat, s’est arrêtée dans le hameau. Une femme en descend. Elle pénètre dans la ferme où nous sommes et s’approche du poêle. Elle ouvre son manteau… Radieuse apparition ! Elle a dans les bras un tendre enfant rose qui sourit. Et, sans gêne, se détournant à peine, elle offre son sein à ses petites mains goulues.

Cette maman a à peine vingt ans. Elle est belle d’une beauté saine et inconsciente. Ses yeux bleus reflètent un lac de pureté. Son enfant est son expression ; véritable enfant de l’amour rayonnant d’une chaleur de tendresse heureuse.

Le soldat qui m’accompagnait m’a conté son histoire :

— On n’imagine pas, Monsieur, ce qu’il peut y avoir d’énergie dans un petit bout de femme comme celle-là. Elle est venue du fond de la Bretagne pour mettre dans les bras de son époux cet enfant qui était né après son départ. Elle s’était juré qu’il le verrait. L’idée qu’il pourrait mourir sans l’avoir vu, a-t-elle expliqué plus tard, lui tenait comme un clou dans la chair. Un beau matin, elle est partie. Elle est passée à travers tous les obstacles ; elle a attendri tous les gardiens ; elle est arrivée jusqu’aux tranchées.

Un soir, nous finissions de curer les plats, et nous apprêtions la paille au fond d’une remise, à l’arrière, pour le coucher, lorsqu’un camarade poussa ce cri : « Ma Louise ! » C’était elle. Elle lui mit sans mot dire l’enfant tout blanc sur les bras, et lui n’osait pas l’embrasser. Ah ! Monsieur, nous avons vu des scènes émouvantes à la guerre. Mais celle-là… Il y en avait qui pleuraient. Lui, le papa, était pâle et muet comme si une fine balle lui avait traversé le cœur.


Le cordon de soulier.

C’est un soldat blessé qui descend l’avenue. La manche droite de sa tunique, inutile, hélas ! est épinglée à l’épaule. Et il est bien ennuyé. Son cordon de soulier s’est défait et, d’une seule main, il est difficile de le renouer. Pourtant, il va essayer ; sur un banc de la promenade, il pose son pied…

Alors, une belle jeune fille, qui passait, s’élance. Elle s’incline, saisit le cordon et le noue, bien serré, sur le rude cuir du brodequin.

— Mademoiselle…, s’excuse, tout confus, le soldat.

— Mais si, mais si, mon brave ami ; c’est comme cela en temps de guerre. Tout est changé. Vous renouiez nos rubans, nous pouvons bien en faire autant pour vos lacets de godillots.


Ma Mère… la vôtre.

Voici un émouvant fragment d’une lettre adressée par un soldat du front à une fillette de Mesnil-Saint-Père (Aube), qui avait envoyé un colis anonyme contenant, entre autres choses, un passe-montagne qu’elle avait tricoté :

…Vous me souhaitez, petite amie, un prompt retour dans mes foyers. Hélas ! je n’en ai plus : les Allemands m’ont tout pris, mon père, ma mère, mes cinq frères. Alors, tout seul, je me suis engagé, car je viens d’avoir dix-huit ans, et, comme mes aînés, je fais le coup de feu.

Cette nuit et pendant plusieurs autres, peut-être, chère petite amie, je veillerai, et les sauvages qui m’ont pris ma mère n’iront pas prendre la vôtre. Encore merci.


La dentelle d’Irlande.

Après avoir passé trois mois dans les tranchées, ayant de l’eau jusqu’aux genoux, le brave et vaillant sergent L… eut un pied gelé et fut transporté à l’hôpital auxiliaire de B…, petite ville située dans un pays délicieux, entre les montagnes et la mer.

Les premières semaines douloureuses passées, le jeune homme reprit bien vite ses forces ; mais son pied nécessitait encore des soins journaliers et on lui défendit de se lever. S’ennuyant à mourir dans son lit, l’idée lui vint de faire du crochet. Il s’y mit si bien et avec tant d’adresse qu’au bout de très peu de temps il avait déjà confectionné six paires de mitaines.

Un jour, Mlle C…, infirmière de la salle 10, passant par hasard, fut curieusement attirée en voyant ce soldat en train de faire du crochet.

— Tiens, vous faites du crochet, mon brave ? dit-elle.

— Mais oui, Mademoiselle. Je m’ennuie ; alors, je tâche de me rendre utile comme je peux.

— C’est très bien fait, ajouta-t-elle, en prenant l’ouvrage. Vous travaillez avec une régularité étonnante.

— Oh ! ce n’est pas fameux. Ce que je voudrais savoir faire, c’est de la dentelle d’Irlande, répondit le sergent, flatté du compliment de la jolie jeune fille.

— De la dentelle d’Irlande ? Rien de plus facile… Je vous l’apprendrai, si vous voulez.

Ce qui fut dit fut fait. Dès le lendemain, Mlle C… s’installa au chevet du malade avec du coton et un crochet fin.

C’est ainsi qu’elle apprit que son élève était Canadien, que son père avait de vastes propriétés là-bas, dont il hériterait un jour…

L’épisode devait se terminer en idylle.

Ils décidèrent qu’ils s’épouseraient sitôt après la guerre, et que ce serait lui, son fiancé, qui lui ferait sa parure de mariée en fine dentelle d’Irlande.


Les violettes.

En gare d’Évreux.

Un train de blessés est en gare. Les brancardiers ont transporté les grands blessés dans une salle d’attente de 1re classe.

Une Parisienne, élégante et jolie, qui vient de respirer soudain pendant quarante-huit heures la campagne normande, se trouve là et contemple avec émotion le douloureux spectacle. Elle voudrait faire quelque chose pour ces souffrances, exprimer sa sympathie et son admiration, sans avoir l’air de s’apitoyer. Elle détache de son corsage un gros bouquet de violettes — de ces violettes qu’elle a cueillies dans les bois et qui sont mieux que celles de la ville — et elle l’offre, avec un sourire, à un soldat amputé des deux jambes. Puis elle se sauve, afin que le blessé ne voie pas qu’elle pleure. Mais lui aussi s’attendrit, et des larmes perlent à ses yeux devant les violettes de la jeune femme.


Par ordre de maman.

Ah ! si ma vieille mère qui est restée seule avec les Boches pouvait savoir que l’on prend soin de son gars, comme elle serait heureuse ! Dans la lettre unique que j’ai reçue d’elle, tout au début de la campagne, elle me disait : « Songe qu’avant ta mère, en ce moment, il y a la patrie. Fais ton devoir de soldat et, si la Providence te protège, tu reviendras faire celui de fils. »

Depuis lors, chaque fois qu’un coup de chien arrive, je me dis tout bas pour m’enhardir : « C’est par ordre de maman et c’est pour la patrie. »


Les « Nancy » à Nancy.

Un certain nombre d’Anglaises, qui portent toutes le prénom de Nancy, fort répandu dans les pays anglo-saxons, se sont liguées pour acheter un grand nombre d’objets d’utilité ou de luxe et les envoyer aux hommes du 26e régiment d’infanterie français, qui fait partie de la fameuse « division de fer » (11e division du 20e corps) et qui est par excellence le régiment de la ville de Nancy.

Le colonel Colin, commandant ce régiment, écrit une lettre aux journaux anglais, dans laquelle il remercie les « Nancy anglaises » de leur touchante attention. « Vous avez doublé la valeur de ce présent, dit-il, en nous disant que vous l’envoyez en souvenir et en témoignage de la valeur déployée par les Français dans la guerre du droit et de la civilisation. »



CHAPITRE III

ANECDOTES ANGLAISES


Intermède de guerre au coin d’un bois.


Les épisodes douloureux se succèdent tellement nombreux au cours de cette guerre, qu’il convient d’être reconnaissant à ceux qui, mus par un sentiment plus particulier de la fantaisie et de l’humour, tendent d’en rompre le poignant cortège.

Tel ce soldat anglais, dont l’aventure nous est contée à peu près en ces termes par le « témoin » oculaire attaché à l’état-major du maréchal French :

« Errant dans un bois, séparé du détachement dont il faisait partie, le soldat X… aperçut sur la route un factionnaire ennemi. Il lui eût, certes, été facile d’épauler sa carabine — c’était un cavalier — et d’abattre le Boche. Mais le brave troupier de S. M. le roi George ne se sentait pas à ce moment d’humeur à fusiller l’homme. Il était trop de sang-froid ou plutôt en veine d’humour. Se précipitant à pas glissants à la suite du Teuton, il lui allongea prestement par derrière le plus magistral coup de pied que jamais fusilier de la Garde de Potsdam ait récolté. Le factionnaire, si entraîné qu’il fût au régime du dressage à la prussienne, ne consentit pas à perdre son temps à s’enquérir de la qualité de son… interlocuteur. Il joua vivement de ses grosses jambes et… disparut en un clin d’œil du côté de sa tranchée. »


Une poignée de schellings.

Il y a deux mois, un officier anglais, dans le Nord, parti seul en mission, se perd au milieu des champs et, sans se douter du péril, marche droit vers les lignes ennemies. Il est remis dans son chemin par un pauvre mendiant qui n’a pas su fuir assez vite la guerre et qui s’en va devant lui, avec un violon. L’officier, reconnaissant, donne au chemineau une poignée de schellings.

La semaine dernière, dans une ville de la Côte d’Azur, l’officier, blessé et en traitement, fait sa première promenade. Au bord de la mer, il aperçoit son mendiant, qui a traversé toute la France en jouant ses petits airs pitoyables. Le vieux le reconnaît aussi et, tirant de sa poche les schellings d’autrefois :

— Ah ! mon officier, s’écrie-t-il, que je suis heureux de vous retrouver ! Avec cet argent-là, vous m’avez sauvé la vie. Partout, dans les villages, au cabaret, quand j’avais bu, je tendais une pièce anglaise. Et comme ça n’a pas cours, on me la rendait en me faisant cadeau du coût de vin. Vous êtes vraiment un bien brave homme !…


La mascotte.

Quand les marins anglais eurent coulé le Dresden, ils virent flotter, parmi les épaves, un énorme cochon qui, s’étant échappé du croiseur allemand, nageait éperdument vers leur bord et rejoignait bientôt le bâtiment britannique, sur lequel on le hissa, tandis que l’équipage l’acclamait de retentissants « hurrahs ».

Après quoi, en qualité de bon nageur, on lui décerna la « Croix de fer », découpée pour la circonstance dans un morceau de carton. Et, depuis ce temps, l’heureux cochon boche se prélasse, à titre de « mascotte », à bord du bâtiment de la marine royale.


Humour britannique.

Dernièrement, dans une ville de l’Ouest où se trouve un important dépôt de l’armée britannique, on donna au théâtre une soirée pour fêter le départ d’un contingent vers le front.

Presque tous les numéros furent fournis par la troupe, et ces chanteurs amateurs obtinrent un vif succès, non seulement parmi leurs camarades, mais encore auprès de tous les assistants.

Tout à coup, il se produisit un brouhaha, suivi d’un vif moment d’attention : un homme, vêtu de l’uniforme kaki, venait de paraître sur la scène, mais cet homme avait une autre allure que les précédents. Ce n’était ni plus ni moins qu’un des colonels des régiments stationnés dans la ville.

Allait-il faire un discours ? Pas du tout. L’orchestre joua une ritournelle, et le colonel, le plus naturellement du monde, chanta une chansonnette anglaise en vogue. Quand il eut fini, on applaudit, on clama :

Hip ! hip ! hurrah ! bis !

Alors le colonel s’avança vers la rampe et dit, en français :

— Je ai chanté la chanson que je connaissais ; si je savais une autre, je chanterais aussi ; mais je sais pas, et alors je vous prie seulement de crier avec moi : « Vive la France ! Vive l’Angleterre ! »

Et tout le public cria, tandis que les soldats anglais s’étaient levés pour applaudir frénétiquement ce chef, qui savait qu’il ne risquait pas de compromettre son

autorité en chantant pour ses frères d’armes.
Passe-temps de tranchées.

Le soldat anglais aime aussi bien que le français à se distraire ; aussi a-t-il recours dans les tranchées à toutes sortes de jeux amusants.

Lorsque la liste de ces jeux est épuisée ou devient par trop monotone, les soldats anglais organisent une loterie qui ne manque certes pas d’originalité.

Chaque homme met une cigarette à la « poule », et le premier d’entre eux qui « descend » un Allemand gagne toute la collection.

Une fois ils durent s’arrêter au beau milieu d’une partie, faute de munitions, et, lorsqu’ils en eurent obtenu de nouvelles, le boute-en-train du détachement mit en face des tranchées une boîte à biscuits sur laquelle étaient grossièrement tracés les mots suivants : « Business as usual » (ouvert comme d’ordinaire), pour montrer à l’ennemi que la petite séance continuait.

Le jeu des Allemands consiste surtout à invectiver et injurier par microphones les occupants des tranchées leur faisant face.


Une héroïne anglaise.

C’est — nous dit un officier d’état-major français qui a eu le plaisir de dîner avec elle à la table de M. de Broqueville, le ministre belge — la charmante fille de Lord F…, qui est depuis cinq mois ambulancière de l’avant. Habillée virilement, costume kaki, bottes jaunes, béret en tricot, elle vit à peu près dans la tranchée pour relever et soigner les blessés. Aussi jolie que vaillante, elle est très populaire sur tout le front du Nord où elle fut de toutes les batailles, notamment sur l’Yser et à Dixmude. Ses préférés sont nos fusiliers marins. Il faut l’entendre dire avec son accent anglais des mots d’argot : « J’aime beaucoup ces petits fusiliers : ils sevez très bien « zigouiller » les Boches ! » Ou encore à un officier qui portait un passe-montagne bizarre : « Aoh ! Sir, vous avez un drôle de « galurin ! »


L’amiral Jellicoe et la petite aveugle.

Catherine Loir, une jeune fille aveugle, du Yorkshire, a eu la touchante pensée d’envoyer à l’amiral Jellicoe une écharpe, bleu de mer, qu’elle tricota elle-même. L’amiral, à bord de l’Iron-Duke, a fait répondre par son secrétaire, et voici en quels termes un amiral anglais correspond avec une jeune fille anglaise :

« L’amiral, voyant votre écharpe, la prit et dit : « Je mettrai l’écharpe de la chère petite Catherine quand j’aurai très froid… » C’est qu’il fait très froid dans la mer du Nord. Parfois, la neige tombe si abondamment que nous ne voyons pas où nous allons ! Nous passons fréquemment près des mines allemandes et nous savons que, si nous ne les apercevions pas, l’Iron-Duke exploserait ! Pendant que nous songeons à cela, grâce à Dieu, nos navires empêchent les Allemands de débarquer en Angleterre et de maltraiter nos filles et nos garçons, et c’est un grand réconfort pour nous de savoir que de chères petites filles, comme vous, pensent à nous, prient pour nous et consacrent leurs loisirs à travailler pour nous. L’amiral aime beaucoup les petites filles, car il en a quatre…

« Votre affectionné,

« Victor H.-T. Weexes,
« Secrétaire de l’amiral en chef. »


Une page de roman.

Une pauvre repasseuse d’un village tessinois vient d’hériter d’une somme de 100.000 francs dans de curieuses circonstances.

Il y a dix ans, alors qu’elle était âgée de dix-huit ans, elle était employée dans un hôtel de l’Oberland. D’une rare beauté, elle attira l’attention d’un jeune Anglais en séjour, très riche, et qui la demanda en mariage. Les fiançailles eurent lieu, mais le père s’opposa à la conclusion du mariage. Il rappela son fils et fit remettre une somme de 5.000 francs à la jeune fille, qui la refusa en répondant que l’amour ne s’achète ni ne se vend. Elle avait pourtant bien besoin de cet argent, car elle entretenait sa vieille mère et trois frères et sœur.

Dans une lettre touchante, le fiancé prit congé de son amie en lui jurant une fidélité éternelle. Mais, comme il ne voulait pas désobéir à l’ordre paternel, il ne pouvait plus penser à un mariage. Cependant, quoique fils unique, il ne se marierait jamais et il dicterait dans son testament ce qu’il croyait être son devoir.

Or, l’autre jour, un notaire apprenait à la jeune fille qu’un officier anglais, tombé dans une bataille en Belgique, lui léguait une somme de 100.000 francs.

C’était son fiancé qui, mort au champ d’honneur, avait ainsi prouvé que dix ans de séparation n’avaient pas éteint ses premières affections.


Le sang-froid des Écossais.

Dans une tranchée, prés de X…, des Écossais subissent stoïquement le feu ennemi auquel, cette fois, des shrapnels se mêlent en supplément. Soudain deux soldats, deux simples privates, s’aperçoivent que le Français qui est attaché à leur bataillon comme interprète est assis à l’endroit le plus restreint de la tranchée et est mal à l’aise pour tirer. « Le Français n’est pas bien, dit l’un d’eux, il faut aller lui élargir sa place. » Et, sachant fort bien qu’ils vont servir de cible à l’ennemi, tous deux prennent leur bêche, sortent de la tranchée et vont jusqu’au Français. Pendant prés d’une minute, sans prendre garde aux balles qui sifflent autour d’eux, ils élargissent le fossé le plus tranquillement du monde ; puis, avec le même calme, ils vont reprendre leur place et leur fusil.


L’héroïsme d’un highlander.

Un soldat du génie anglais, revenant à Lagny, raconte le trait d’héroïsme suivant accompli par un highlander.

Cent cinquante soldats de cette arme étaient chargés de tenir un pont. Soudain, les Allemands, dissimulés derrière un bois, ouvrirent le feu, et une force ennemie beaucoup plus considérable que celle des highlanders se précipita vers le pont.

Malgré une défense énergique, les soldats écossais succombèrent sous le nombre.

Tous furent tués, à l’exception d’un seul, qui, chargeant sur ses épaules le seul canon Maxim dont la petite force disposait, le transporta à l’extrémité du pont et, bravement, fit face à l’attaque allemande. Tranquillement assis derrière sa pièce, il tira, tira… jusqu’à ce qu’à son tour il tombât mort.

Mais son magnifique dévouement n’avait pas été inutile ; les Allemands avaient été retardés suffisamment pour que des renforts vinssent donner avec succès la chasse à l’ennemi.

Le corps de l’héroïque highlander, relevé par des soldats, ne portait pas moins de trente blessures.


CHAPITRE IV

ANECDOTES BELGES


Gardés par des oies !


Les fameuses oies du Capitole à Rome ont trouvé en Belgique des successeurs dignes de leur réputation. Du côté de Pervyse, où le pays est inondé sur une distance de 3 kilomètres, il y a un château isolé qui constitue un point stratégique capital pour l’observation des mouvements de troupes. Il est occupé par les Allemands et, quoique les murs aient été renversés par les bombardements successifs, les Allemands vivent dans les caves.

Les Belges font des efforts méritoires pour s’emparer de ce poste isolé. Toutes les nuits, l’infanterie belge tente une attaque et espère bien un de ces jours réussir, mais ses tentatives ont échoué jusqu’à présent par la faute des oies. Il y a en effet encore une quantité d’oies dans la cour de la ferme, et quoique les Allemands apprécieraient certainement la cuisson de ces volatiles, un ordre a été donné pour les épargner, car à l’approche des ennemis les oies se mettent à glousser d’une façon bruyante, avertissant les Allemands qu’un danger les menace.

Ça va mau !...


Plusieurs Liégeois venus en France nous ont conté cette anecdote prouvant, une fois de plus, le plaisir que prennent nos amis de Belgique à berner leurs oppresseurs.


Le jour du Nouvel An, les soldats allemands qui se trouvaient à Liège désirant se montrer aimables envers les habitants, les abordèrent en leur posant cette question : « Eh bien, kamarades, comment ça va-t-il ? » Et les interpellés de répondre sur un ton grave et sarcastique : « Ça va mau ! » Ce qui veut dire en patois : « Ça va mal ! »

Dés le lendemain, les Boches, qui avaient cru que cette phrase signifiait tout le contraire, c’est-à-dire ça va bien ! s’empressaient de répondre à ceux qui leur demandaient des nouvelles de la guerre : Ça va mau ! ça va très mau ! !

On conçoit quelle était la joie de la population, heureuse de ridiculiser ces pauvres Boches.

Deux lettres effacées.

Dans les environs de Bruges, les Allemands ont posé sur tous les passages à niveau des tableaux avec cette inscription flamande : Verboden over den ijzeren weg te gaan. Ce qui veut dire : « Il est interdit de traverser la voie ferrée. »

L’autre jour, quelques gamins de bonne humeur ont effacé les deux lettres en qui terminent le mot ijzeren (de fer).

L’inscription se présentait alors sous cette forme : Verboden over den ijzer weg te gaan. Ce qui veut dire : « Il est interdit de traverser l’Yser. »

On s’imagine la rage des Allemands à l’aspect de l’inscription modifiée. Falsifier ainsi le texte officiel, comme s’il s’agissait d’une simple dépêche d’Ems ! Ils cherchent toujours les coupables.

Un bon tour des Gantois à la Kommandantur.

La ville de Gand a été le théâtre d’une série d’incidents du plus haut comique.

Les Boches qui entendent s’emparer de tout par la force brutale ou par la contrainte, ont imaginé, connaissant la richesse des caves gantoises, de mettre le grappin sur tous les vins. Ils ont donc fait afficher une proclamation de la Kommandantur déclarant que les habitants devraient, dans les huit jours, faire connaître, en vue des réquisitions prochaines, la quantité exacte des bouteilles en leur possession ; toutefois, il était permis à tout citoyen d’en posséder personnellement un maximum de cinquante.

Ce fut tout d’abord, parmi la bourgeoisie de la vieille cité flamande, un commencement de révolution ; bientôt pourtant les esprits se ressaisirent. On tint de petits conciliabules, des réunions privées et familiales. De graves décisions en sortirent. Les Allemands n’auraient pas le vin ; dût-on le faire couler dans la boue du ruisseau et dans la fange des égouts, le jus de la treille resterait la propriété exclusive du sol gantois.

Le principe ainsi posé fut admis. Il importait maintenant de l’appliquer. Le point fut vite trouvé. On mettrait le vin en dépôt ; plus simplement encore, on donnerait aux amis et connaissances le surplus des cinquante bouteilles individuellement possédées. C’est ce qui fut fait. Dès le lendemain, on vit des véhicules de toutes sortes : charrettes, brouettes, tombereaux transportant le vin mystérieusement emballé, au hasard de la ville. Et quand, quelques jours après, la Kommandantur prit connaissance des déclarations des citoyens et vit qu’il y avait si peu de vin dans la ville, le gouverneur eut un geste d’impatience :

— Tas de foleurs ! s’écria-t-il ; ils font me le bayer très cher !

Ces bons Liégeois.

Il y a quelques jours, les Allemands affichaient, dans toutes les localités du pays de Liège, les « résultats » d’une bataille livrée en Prusse Orientale. Ils déclaraient avoir fait 52.000 prisonniers et avoir mis 40 canons hors d’usage.

Les loustics se sont amusés à effacer les trois zéros et à les ajouter au chiffre de canons endommagés. Et, le lendemain, le communiqué allemand, ainsi transformé, annonçait gravement :

« Nous avons fait 52 prisonniers et mis 40.000 canons hors d’usage. »

Cette plaisanterie ne fut pas du goût de la Kommandantur, qui ordonna le couvre-feu dans le pays de Liège à 7 heures du soir au lieu de 10.

Le « bec de gaz ».

Le « populaire » Liégeois, qui s’est bien rendu compte que la guerre où nous sommes mêlés est, comme on l’a dit, la lutte de la civilisation contre la barbarie, n’a pas tardé, voyant les drapeaux belges et français fraternellement unis dans cette lutte, à établir de curieux rapprochements, formulés avec une amusante concision.

— Paris, dit-il, est décidément toujours la « Ville-Lumière ».

Et, comme il veut marquer le rapport qui existe, depuis les faits héroïques que l’on connaît, entre Paris et Liège, il reprend :

— Paris est la « Ville-Lumière » ; Liège est… le bec de gaz !

Malice flamande.

Voici un autre trait de malice flamande à l’égard des Boches.

Récemment, des lettres anonymes parviennent à la Kommandantur de Bruges, assurant que deux officiers belges étaient restés en ville et qu’ils ne craignaient pas de se montrer en armes. On donnait même les noms de ces officiers belges : Breydel et De Coninck. Les autorités allemandes ouvrirent aussitôt une enquête et les recherches aboutirent à leur faire connaître que les deux officiers belges n’étaient autres que… les deux héros de la guerre des communiers flamands, dont les statues s’élèvent sur la Grand’Place de Bruges.

Courage de la Reine.

La reine des Belges a donné à maintes reprises l’exemple d’un splendide courage. Un jour elle allait en pleine ligne de feu prodiguer ses encouragements et ses consolations aux blessés. Un major s’approcha d’elle et, respectueusement, lui fit remarquer à quel danger elle était exposée. « Laissez, dit-elle doucement. Ils visent mal et je ne suis guère grosse ! »

Les Belges s’amusent de leurs oppresseurs.

L’occupation de Bruxelles par les Boches n’empêche pas nos amis belges de se livrer à leurs « zwanzes » favorites aux dépens même de leurs éphémères vainqueurs.

À Bruxelles, nous raconte-t-on, un officier allemand s’en va, dans un salon de coiffure, se faire raser. On lui réclame 50 centimes.

— Mais, hier, j’ai payé 30 !

— Oui, mais maintenant vous avez la figure bien plus longue.

Voici, d’autre part, le récit d’une autre « zwanze » à l’actif du bourgmestre Max :

Quelque temps après l’arrivée à Bruxelles du maréchal von der Goltz, celui-ci fit appeler le bourgmestre Max dans son cabinet.

— Monsieur le Bourgmestre, dit von der Goltz, la ville a été frappée d’une contribution de guerre dont elle n’a pas encore payé un centime. Je vous ordonne de verser le premier échelon de cette indemnité — c’est-à-dire au moins 5 millions — en or, dans un délai de quarante-huit heures.

— Monsieur le Maréchal, répondit M. Max, dont l’œil pétillait de gaieté, vous serez obéi…

Le jour même, le bourgmestre fit appeler tous les chefs de district de son département et leur donna, à ce sujet, de précises instructions. Il faut croire que celles-ci n’avaient rien que de joyeux, car, quand M. Max les eut détaillées, un formidable éclat de rire fit retentir le bureau.

Les quarante-huit heures du délai accordé étant écoulées, le bourgmestre de Bruxelles se fit annoncer chez le maréchal von der Goltz. Quatre employés de l’Hôtel de Ville le suivaient, ployant sous le poids d’énormes paquets.

— Monsieur le Maréchal, dit M. Max, voici la somme demandée.

Von der Goltz déchira l’enveloppe de l’un des paquets, en sortit une liasse de papiers et l’examina. Puis, blême de colère :

— Comment avez-vous l’audace ?… s’écria-t-il… Je vous ai réclamé de l’or et vous m’apportez des bons de réquisition de l’armée allemande ! Vous vous moquez de moi, Monsieur.

— Ces bons ne sont-ils pas remboursables ? demanda M. Max de son air le plus naïf.

— Évidemment, répondit le maréchal… Mais…

— Mais, dit M. Max, les officiers qui les signèrent m’ont déclaré que c’était de l’or en barre. Je vous rends cet or. Que pouvez-vous exiger de plus ?

Il est vrai que quarante-huit heures après M. Max se voyait arrêter et expédier à la forteresse d’Ingolstadt… Sans aucune élégance, le maréchal prenait sa revanche.


L’Allemagne au-dessus de tout.


On rit beaucoup à Anvers d’un mot qui eut pour auteur un brave citadin, mot qui fit tout de suite fortune à la confusion des Boches.

Les Allemands se sont, en quelque sorte, emparés de plusieurs établissements où ils entendent régner en maîtres ; ils se comportent même de façon à en exclure tout élément civil. Il en est ainsi, notamment, pour certains vieux cabarets qui, avant l’arrivée des Teutons, faisaient les délices des Anversois.

Des soldats se trouvaient donc en masse dans un établissement du port ; ils chantaient à tue-tête leur fameux Deutschland über alles (L’Allemagne au-dessus de tout).

Agacé par ce refrain que les barbares s’obstinaient à vociférer sans merci, un consommateur, Anversois de race, se leva et se mit à entonner sur un air improvisé par lui : Maar toch niet über den Yser (L’Allemagne au-dessus de tout… mais pas au-dessus de l’Yser).

Les Allemands entrèrent dans une rage folle et, après avoir lâchement maltraité l’auteur de cette délicieuse plaisanterie, ils le firent jeter en prison.



CHAPITRE V

ANECDOTES ITALIENNES


Comment est mort Bruno Garibaldi.


Garibaldi, en redressant sa haute taille, donne l’ordre de l’assaut : « En avant, mes enfants, nous sommes fils d’Italie ; en avant pour la France ! » Mille voix répondent : « Vive Garibaldi ! Bravo, Garibaldi ! »

Le trompette Galli s’élance en sonnant la charge de toute la force de ses poumons, et les garibaldiens le suivent, se dirigeant contre les Allemands, commandés par Peppino Garibaldi, qui indique la route avec sa badine.

Constant et Bruno Garibaldi, qui étaient avec le 3e bataillon de réserve, entendant sonner la charge, s’élancent ensemble ; ils traversent le terrain découvert et sont déjà au moment de passer la ligne de la dernière tranchée française quand, autour de Constant Garibaldi, tombent blessés plusieurs soldats ; Bruno, qui était à la tête de son peloton et d’une partie des hommes de la 6e compagnie, est blessé au bras. Il bande sa blessure et revient à la charge, suivi d’une cinquantaine d’hommes. Comme ses soldats, il porte un fusil. Mais tout de suite après, c’est une pluie de mitraille. Beaucoup d’hommes tombent. Deux projectiles frappent encore Bruno Garibaldi ; ils entrent par le flanc gauche et sortent du côté opposé, sous l’aisselle. Bruno s’appuie contre un arbre, à côté d’un soldat blessé ; il est mortellement pâle, et avec un filet de voix il dit à un soldat, qui cherche à l’aider : « Je suis blessé ; toujours en avant, enfants de Garibaldi ! » Au soldat Casali, qui s’élance pour le secourir, il répète : « En avant ! Je ne peux plus marcher. » Et aux volontaires, qui, sous la pluie de projectiles se retournent et veulent aller à lui, il murmure : « J’envoie un baiser à mon père, à ma mère et à tous mes frères. »

À côté de Bruno tombe le soldat Lantini, de la 8e compagnie. Les Allemands lui criaient de loin : « Rendez-vous, Français, vous serez bien avec nous. » Landini répondit : « Merci, je suis Italien !… »

Peppino et Ricciotti Garibaldi, après le combat, étaient ensemble, quand arrive leur plus jeune frère Ezio, qui dit que Constant le suit.

Ricciotti avait déjà appris de son frère Sante que Bruno était blessé, mais il ne le savait pas mort. Quand Peppino Garibaldi apprit la nouvelle de la mort de son frère, il témoigna une douleur indicible : « Pauvre Bruno ! » s’écria-t-il, et pendant longtemps il ne dit plus un mot.

Il ordonna de rechercher le corps, et le lendemain ses frères allèrent à la découverte.

Ricciotti, poussant l’audace à l’extrême, réussit à voir de loin le cadavre, mais ne put l’emporter, empêché qu’il en était par le feu des Allemands.

Le corps de Bruno était étendu à quelques mètres seulement de cette partie de la tranchée ennemie qu’ils n’avaient pu reprendre. Alors Ricciotti décida de creuser un tunnel pour arriver jusque sous le corps. Vers 6 heures du soir, la petite galerie était parvenue sous le cadavre de Bruno. Le lieutenant Pattarino et le caporal Salgemma se chargèrent de le transporter.

Mais quoique ce fut de nuit, à peine avaient-ils essayé de prendre le corps qu’ils furent visés par le feu des Allemands. Toutefois, ils réussirent à le soulever et à l’emporter…

Après l’avoir enseveli, les frères de Bruno transportèrent le cercueil jusqu’au cimetière où est la sépulture des soldats français morts jusque dans les premiers jours de décembre.

L’héroïsme d’un capitaine et d’un soldat italiens.

Une compagnie de chasseurs alpins italiens avait été chargée d’avancer dans un endroit particulièrement dangereux.

Au cours de la nuit, la présence de l’ennemi fut découverte à 2 ou 3 kilomètres de distance. La compagnie fit alors halte, tandis que le capitaine, accompagné d’un seul soldat, continuait la mission.

C’était un acte audacieux. Les deux hommes se tenaient par la main, lorsque soudain un bruit formidable s’éleva. Leurs pieds venaient de toucher une petite mine qui avait aussitôt fait explosion, et les deux hommes, projetés en l’air, étaient retombés à une grande distance l’un de l’autre. Ce fut pendant quelques minutes un silence complet, interrompu par cette plainte du soldat :

« Je ne vois plus rien, je suis aveugle. »

Le malheureux avait, en effet, été atteint aux yeux.

Le capitaine l’entendit, mais, grièvement blessé et à moitié enseveli, il n’eut pas la force de répondre. Enfin, au bout de quelques instants, il parvint à lui crier :

« Parle, parle fort, que je sache où tu es, j’irai près de toi. »

Le soldat obéit, mais il entendit alors ces mots :

« Je ne puis bouger ; attendons le jour. »

Le soldat, à tâtons, se dirigea vers son chef, guidé par la voix de celui-ci. Un effort encore. Il l’atteint. Il l’aide alors à sortir de sa position périlleuse.

Alors fraternellement, tous deux regagnent le poste le plus proche où on leur prodigue les soins nécessaires.

Ajoutons que le vaillant soldat ne perdra pas la vue : les médecins lui garantissent qu’il sera tout à fait guéri dans quinze jours.

Fils héroïques, mère romaine.

Une dame qui revient de la frontière où ses trois fils se trouvent sous les drapeaux, nous disait que, partie de chez elle en pleurant, elle réintégrait son foyer pleine d’enthousiasme et de foi.

— J’ai trouvé mes fils pleins d’ardeur, déclare-t-elle. Ils paraissent se préparer à une grande fête. Jamais je ne les avais vus si gais ! L’attente avait été cruelle pour eux et lorsqu’ils surent que la guerre avait été déclarée, ils ne purent contenir leur enthousiasme.

— Nous sommes tous ainsi, maman, se sont-ils exclamés en m’embrassant ; tous pleins de courage ; des officiers jusqu’aux soldats vous ne trouverez personne qui ne désire le moment du combat. Avec tant d’ardeur nous ne pouvons que vaincre.

Et la mère ajoute :

— Je retourne chez moi, le sourire aux lèvres et l’espoir au cœur. Mes trois soldats m’ont donné beaucoup de courage et une grande foi dans la victoire de l’Italie. En les quittant, ils ont voulu que je crie avec eux : « Vive l’Italie ! » L’écho de cette exclamation a retenti comme un heureux augure et a fait disparaître ma douleur.


CHAPITRE VI

ANECDOTES RUSSES


La partie d’échecs.


Un champion russe d’échecs, M. Schaskolski, s’était engagé au début de la guerre. Récemment il a été placé dans une tranchée où se trouvait le lieutenant d’artillerie M…, grand amateur du jeu d’échecs. Les deux joueurs improvisèrent un échiquier avec les figures nécessaires, et, dans l’intervalle des combats, firent la partie avec entrain, partie souvent interrompue par une canonnade ou par une contre-attaque. À chaque interruption, les partenaires inscrivaient dans un carnet leurs positions respectives : « Nous continuerons après l’affaire. »

L’autre jour, au moment où le lieutenant M… lançait un « échec au roi », un projectile lui enleva deux doigts. « Pièce touchée », s’écria l’officier, et il refusa de se faire panser avant d’avoir fini sa partie ; la plaie s’envenima et on dut le transporter à l’ambulance.

La malchance n’a pas épargné non plus M. Schaskolski : toutes les fois qu’il avançait vers une tranchée ennemie, il le faisait en exécutant la marche du cavalier de l’échiquier, un premier pas en sens oblique et un second en avant. « C’est ma tactique, disait-il, pour éviter les balles de l’ennemi. » Malheureusement, c’était le moyen aussi de se heurter à un obus, qui l’a tué net. La partie d’échecs est finie.

Problème.

Un petit soldat en capote grise, décoré de la croix de Saint-Georges, m’a fait part de ce problème, proposé par le commandement au capitaine de sa compagnie :


Un excellent capitaine. Ménageant ses hommes, il ne s’épargnait pas. Fallait-il attaquer, il sortait le premier sous les balles, devant ses soldats. Avec lui, mourir n’est pas terrible ; vaincre est tout à fait facile. Un gai capitaine, rieur, faisant rire. Le rire ? un bon remède contre la peur. Un jour, pourtant, le capitaine cesse de rire. C’est que le commandement lui avait proposé un problème. Le général commandant d’armée avait envoyé seize croix de Saint-Georges, que le colonel répartit, une par compagnie : « Pour le plus brave. » Le capitaine hésite, craignant de se tromper. Il appelle le sergent-major.

— Qui est digne d’être décoré de Saint-Georges ?

— C’est vous, Votre Honneur.

— Ce n’est pas pour moi, mais pour les soldats.

— Alors, j’sais pas, Votre Honneur.

— Quel est le plus brave de la compagnie ?

— Tous, Votre Honneur.

Le capitaine appela les sergents. Mêmes réponses. Alors il prend la croix, va aux tranchées et questionne. Mêmes réponses. Il se fâche, jure :

— Vous en êtes tous dignes ; ce n’est pas ma faute s’il y a moins de croix que de héros. Garçons, je ne peux résoudre le problème.

Silence dans les rangs. Solution impossible, puisque nous sommes tous des héros. Le capitaine va et vient. Les Allemands le repèrent, tirent vers lui les « pruneaux du Kaiser ».

— Votre Honneur, descendez ! Ils vont vous tuer.

— Je ne descendrai pas, répond froidement le chef, tant que vous ne m’aurez pas dit à qui il faut donner la croix.

Nous eûmes pitié :

— La croix sera pour le premier blessé ! cria quelqu’un.

Le capitaine descendit dans la tranchée. Le problème était résolu.


Le prodigieux cosaque[3].

Terrorisés par la réputation erronée des cosaques, — qui tuent, mais ne martyrisent pas, ne touchent pas aux femmes ni aux enfants et partagent leur pain avec les prisonniers affamés, — les soldats autrichiens fuient devant eux. Certain général ordonna de lui amener à tout prix un cosaque vivant, non blessé ni coupé en petits morceaux, comme on le fait ordinairement. Cette chose invraisemblable (un prisonnier cosaque vivant) fut amenée devant le général, qui était à cheval, entouré d’officiers et de soldats. Délié, nourri, abreuvé, le cosaque dut faire le signe de la croix, montrer celle qu’il portait et servir à la démonstration du général, qui disait qu’un cosaque était un homme comme les autres et qu’il n’y avait nulle raison de le craindre. Puis, il lui fit donner un sabre et montrer comment il coupait les têtes à la volée. On s’amusait, lorsque le cosaque, sautant subitement derrière le général, l’enlaça des deux bras et, donnant du talon, lança le coursier à travers les groupes. Décontenancés, les Autrichiens n’osèrent tirer, de peur de tuer leur chef. Saisissant les brides, le cosaque volait, tandis que son prisonnier était paralysé et comme hébété. Les soldats qu’on rencontrait, étonnés, ne comprenant rien à ce groupe fantastique, livraient passage. Il y eut bien quelques coups de fusil, mais, timides, ils ne portèrent pas. Au reste, le cheval était excellent et il ramena triomphalement à bon port le cosaque et son général.


Un bon pointeur.

Il nous fallait occuper un village que les Allemands venaient d’évacuer, mais nos éclaireurs nous apportaient une triste nouvelle : les Boches avaient installé des mitrailleuses dans le clocher, et cela pouvait nous arrêter d’autant plus longtemps que nous, nous ne tirons pas sur les églises. Nous devions donc attendre jusqu’à la nuit ; nos hommes s’énervaient : voir l’ennemi si près et avancer exigerait de si gros sacrifices.

Une batterie arriva et l’officier demanda à notre commandant l’autorisation de « décoiffer » le clocher pour en chasser l’ennemi ; mais celui-ci, fâché, répondit négativement, rappelant au bouillant artilleur l’ordre d’épargner tout édifice religieux.

Alors un pointeur, Nikita Mokrich, s’adressa à notre commandant :

— Permettez-moi, mon officier, de traverser seulement le clocher. Ma « bombe » passera par cette embrasure et sortira par celle qui est derrière, et je vous garantis que la mitrailleuse se taira.

Le vieil officier discuta, le pointeur le rassurait toujours.

— Soyez sans inquiétude, il ne restera même pas de trace.

Il obtint l’autorisation et aussitôt les servants mirent une pièce en batterie : Mokrich pointa lentement, le coup partit.

Effectivement, avec une justesse mathématique le projectile traversa le clocher de part en part ; les Allemands qui s’y trouvaient furent tués ou blessés, ceux qui étaient à l’étage supérieur prirent la fuite et quand, ayant occupé le village, nous entrâmes dans l’église, nous vîmes que notre adversaire, représentant la « haute kulture », en avait fait… une écurie.


La ruse héroïque d’un téléphoniste russe.

Au cours d’un violent combat livré en Galicie, les troupes russes, violemment canonnées par l’artillerie allemande, furent décimées. Plutôt que de reculer, les fantassins russes préférèrent mourir sur place. Peu après, l’infanterie allemande venait occuper les tranchées russes.

Au fond d’une fosse un téléphoniste russe, nommé Szyratowski, est resté à côté de son appareil. De son trou, n’apercevant que les pieds des hommes, il n’a pas compris que les tranchées ont changé de propriétaires. Mais s’étant haussé, il s’aperçoit que ses voisins sont des Boches. Sans perdre la tête l’homme se terre du mieux qu’il peut et parvient à demeurer inaperçu.

Cependant les Allemands se sont retranchés et leurs canons et leurs fusils ouvrent le feu sur les lignes russes. Alors une idée héroïque germe dans le cerveau du téléphoniste. En hâte, mais prudemment, il couvre son trou de terre et de pierres, puis s’étant glissé de nouveau au fond de son poste souterrain, il crie dans son appareil, lequel est relié à la batterie russe installée sur une montagne voisine : « Tirez sur moi ! Encore sur moi, tirez toujours ! » Sans répondre aux questions angoissées que lui pose son interlocuteur à l’autre bout du fil, Szyratowski continue son appel jusqu’au moment où les canons russes, ouvrant le feu, remplissent les tranchées allemandes d’obus et de shrapnels.

Les résultats du tir sont transmis à la batterie par le téléphoniste stoïque à son poste. La pluie de fer et de feu fait rage. Les Allemands ne comprenant rien à cette attaque sur laquelle ils ne comptaient pas, puisque les Russes sont censés ignorer leur présence, sont forcés d’évacuer les tranchées, abandonnant un grand nombre de morts et de blessés.

L’héroïque téléphoniste, sorti indemne de son poste périlleux, fut, inutile de le dire, chaudement félicité par ses chefs.

Audacieuse ingéniosité d’un jeune israélite russe.

Le général Rennenkampf a proposé pour un rang élevé dans l’Ordre de Saint-Georges, pour bravoure éclatante en Prusse Orientale, un jeune israélite de vingt ans, nommé Miller.

Miller, engagé volontaire, fut nommé peu après son engagement sous-officier dans les cosaques du Don. L’un de ses exploits fut de tendre une embuscade, en compagnie d’un de ses camarades, après avoir caché leurs chevaux, à une automobile blindée. Au premier coup de feu tiré le chauffeur tomba mort !

La voiture fut arrêtée et la plupart de ceux qui l’occupaient tués ou blessés. Miller lança alors l’automobile à travers les lignes allemandes sous un feu nourri et l’amena parmi les Russes.

Une autre fois, Miller, faisant le service d’éclaireur avec dix autres cosaques, fut coupé des forces principales et réussit cependant à s’emparer d’un train allemand.

Quelque temps après, dissimulant son uniforme sous un pardessus et s’exprimant en allemand, il entra en conversation avec des paysans et se fit renseigner par eux sur un endroit où se trouvaient de nombreux fusils et une quantité de munitions dont il s’empara.

Quand les Russes approchèrent de Suwalki, Miller, déguisé en paysan et conduisant une charrette de foin, se dirigea vers les lignes allemandes. Les premiers Allemands qu’il rencontra lui ordonnèrent de livrer son foin au commandant de l’artillerie allemande à Suwalki. Il obéit et profita de l’occasion pour obtenir des renseignements très précieux pour les Russes.


Un soldat industrieux.

Un jeune officier était arrivé de Moscou sur le front et, parmi ses bagages, n’avait pu retrouver sa jumelle. C’était une position embarrassante : en campagne, une jumelle est aussi indispensable à un officier qu’une hache à un charpentier.

Cet officier rencontre un soldat qui était envoyé à la division pour une commission quelconque et lui demande de lui trouver une jumelle.

— Mais, mon officier, vous n’avez qu’à commander, je vous en apporterai une.

— Y en aurait-il de réserve à la division ?

— Non, mon officier, mais on en trouve chez les Autrichiens ; ils en ont beaucoup ; qu’est-ce que vous voulez ? Une jumelle d’officier ou de sous-officier ?… D’officier !… Demain matin vous serez satisfait.

Effectivement, le lendemain matin, l’officier, à son grand étonnement, voit venir le soldat avec une superbe jumelle prismatique, une de celles dont sont pourvus tous les officiers autrichiens.

— Comment et où as-tu trouvé cela ?

— Avec un camarade, nous savions en quel endroit de la tranchée se trouvait la logette du capitaine… Nous y sommes allés en rampant… Il s’est réveillé, entendant marcher prés de lui ; je lui dis en le mettant en joue : « Mon capitaine, il me faut votre jumelle !… » Fâché, il voulait crier. Je pensai : cela va mal tourner… Mais mon camarade m’a aidé et voilà la jumelle.

L’officier n’en revenait pas ; il récompensa largement le malin troupier. Celui-ci, se voyant en possession d’un billet pour une chose qu’il jugeait de si peu d’importance, proposa :

— Ne vous faudrait-il pas un bon cheval ?

— Merci, répond l’officier ; puis, en riant, il ajoute : Si tu veux, eh bien ! apporte-moi un général !

— Pour ce qui est d’un général, fit le soldat avec ce geste familier au moujik russe (dans l’embarras, il se gratte la nuque), ce serait peut-être difficile… On peut toutefois essayer ; mais si vous vouliez un colonel…, avec quelques copains, on vous trouverait cela.

Et on lisait sur son visage une telle assurance qu’il était impossible de douter du succès.

Néanmoins, l’officier lui fit comprendre que, le danger mis à part, partir avec des copains était une entreprise qui pouvait entraîner des conséquences trop sérieuses, et ce serait un manquement à la discipline ; on n’agit point ainsi en groupe sans ordre supérieur.


Un jeune héros russe.

Parmi les blessés russes récemment transportés à Taganrog se trouve un jeune soldat, Alexandre Cherviatkine, âgé de quatorze ans, qu’on appelle maintenant le héros des deux drapeaux, en raison de ses exploits extraordinaires.

Au cours d’une reconnaissance près de Varsovie, après la bataille, Cherviatkine découvrit le corps d’un porte-étendard russe et lui prit son drapeau, qu’il enroula autour de son corps, sous ses vêtements.

Les projecteurs de l’ennemi firent apercevoir Cherviatkine, qui fut fait prisonnier. La même nuit, pendant que les sentinelles dormaient, il s’échappa et rencontra sur son chemin un porte-étendard allemand qui dormait, son drapeau à côté de lui. Avec un canif, le soldat détacha le drapeau allemand de sa hampe. Au moment où il approchait des tranchées, les projecteurs de l’ennemi le signalèrent à nouveau et il reçut une balle dans le côté ; il réussit cependant à atteindre les tranchées et remit à l’officier commandant les deux drapeaux qu’il avait pris.

Pour cet exploit, Cherviatkine a reçu la croix de Saint-Georges.

Un héroïque démenti.

Le général Samsonoff, que l’on croyait tué dés le début des hostilités, est actuellement interné dans la forteresse de Kœnigstein, où il mène une vie de reclus. C’est d’un de ses compagnons de captivité, qui vient de rentrer à Petrograd, que nous tenons les détails suivants :

C’était à Tannenberg. Le général se trouva complètement entouré et résolut de mourir avec ses hommes.

La plupart étaient tombés, lorsqu’un officier prussien, poussant son cheval vers le général, lui dit en le saluant militairement :

— Votre Excellence (c’est le titre que l’on donne en Russie aux généraux), vous êtes prisonnier de l’empereur d’Allemagne.

— Vous vous trompez, Monsieur, les généraux russes ne se rendent jamais vivants.

Il se tira les deux balles qui restaient dans son revolver et s’affaissa.

Les brancardiers allemands relevèrent le général, auprès duquel les meilleurs chirurgiens furent appelés et qui, grâce à son vigoureux organisme, se remit de ses blessures.


CHAPITRE VII

ANECDOTES
SUR NOS TROUPES NOIRES


Comment le tirailleur tunisien Mohamed
fit le sacrifice de ses cheveux et d’une jambe.
[4]


Il y a des gens qui se disent Aïssaouah et qui ne le sont pas plus que vous ni moi. Nous avons vu à Paris, dans les music-halls, de prétendus Aïssaouahs qui mangeaient des morceaux de verre, avalaient des sabres et des scorpions, dansaient sur des charbons ardents, s’enfonçaient des clous dans le corps, se piquaient avec des aiguilles.

Les vrais Aïssaouahs ne se livrent pas à ces exercices par métier mais par conviction.

Le tirailleur tunisien Mohamed est un vrai Aïssaouah.

Chaque semaine, à Kairouan, la ville sainte, il se rendait dans la petite mosquée toute blanche entourée de cactus, et, au son d’une psalmodie singulière, il torturait sa chair pour se mortifier.

Il portait au sommet du crâne la houppe de cheveux par laquelle, après la mort, le prophète doit enlever ses fidèles pour les conduire au paradis. La houppe d’un Aïssaouah est sacrée ; aucun coiffeur humain n’y saurait toucher… Et, cependant, Mohamed la sacrifia pendant la guerre, cette houppe de cheveux, car il ne voulait pas s’exposer à être enlevé par le « vieux bon Dieu » des Boches.

Si je tombe, pensait-il, le prophète trouvera bien le moyen de m’attirer à lui autrement.

Mohamed tomba dans une tranchée conquise. Mais il ne mourut pas. On l’amputa d’une jambe. Il voulut subir l’opération sans être endormi, et ne laissa pas échapper une plainte : un Aïssaouah sait souffrir.

J’ai vu Mohamed dans son lit d’hôpital. Le zouave qui voulait bien me servir d’interprète m’expliqua que Mohamed s’inquiétait fort peu à la pensée de rentrer à Kairouan sur une seule jambe et songeait déjà, avec envie, aux supplices volontaires de la petite mosquée toute blanche entourée de cactus.

Mohamed riait en effet.

— Il dit, traduisit le zouave, qu’Allah pourra l’emporter plus facilement et plus haut dans le paradis, et que c’est un bienfait d’Allah d’avoir allégé son corps…

Attendez, il veut vous montrer quelque chose.

Mohamed cherchait sous son oreiller. Il en tira un mouchoir noué qu’il dénoua et déplia avec précaution, et il me montra, couverte de rouille, une lame de couteau brisée.

— Couteau bouche, fit-il.

— Couteau boche, ajouta le zouave. Cette lame a été retirée de la cuisse de Mohamed.

Mohamed riait toujours, et d’un geste de ses mains crispées, il m’indiquait qu’il avait tordu le cou du Boche.


Le Sénégalais dans la neige.

En pleine Argonne, dans une partie du bois de la Grurie où l’on se dispute pied à pied le terrain. Les premiers jours de décembre ont amené de la neige et à perte de vue le sol et les arbres sont couverts d’une robe blanche qui miroite sous le ciel pur et clair.

Nos soldats dornent. Ils sont à l’abri sous les tentes, hâtivement dressées, et seul au milieu des troupes veille le colonel. Il est 10 heures. L’officier appelle son planton, un tirailleur nègre.

— Va me chercher l’adjudant X…

Après quelques instants le sous-officier arrive.

— Vous allez prendre quatre hommes et, dans la direction de B…, vous irez reconnaître les positions ennemies. Mettez vos treillis blancs et recouvrez vos chaussures. Il est important qu’on ne vous voie pas. Si vous manquez de linge pour recouvrir vos képis, vos armes, découpez des sacs à viande. Soyez de retour dans deux heures, et revenez me voir avant de partir.

— Bien, mon colonel.

L’adjudant s’en va. Le colonel reste seul. Alors il entend une voix timide :

— Ti fâché, colonel ? Mi pas savoir pourquoi.

C’est notre noir qui intervient.

— Mais non… ça va bien…

— Ti pas confiance. Ti m’envoie pas avec les camarades.

— Ça suffit.

Et notre Sénégalais se retire. Dix minutes après, l’adjudant et les quatre hommes commandés sont dans la tente du colonel. Ils sont blancs des pieds à la tête.

— C’est bien, dit le chef, vous pouvez aller.

Soudain, le Sénégalais apparaît en treillis blanc, les pieds enveloppés dans du linge blanc, le fusil dans une sorte de fourreau blanc.

— Mi tout blanc, colonel. Mi peux partir…

C’est un éclat de rire général. L’adjudant sort une petite glace de sa poche et la met sous le nez du tirailleur.

— Et ta figure ?

— Blanche aussi, pour la France, Mais le colonel fut inflexible. Il ne laissa pas partir son fidèle ami qu’il consola de son mieux, cependant que les cinq hommes allaient accomplir leur mission.

Elle fut rapide. En avançant sous bois assez loin, ils aperçurent sans être vus eux-mêmes les premières tentes du campement allemand, qu’ils contournèrent soigneusement et dont ils dirent l’importance à leur chef.

Le lendemain, à l’aube, l’attaque en fut ordonnée par le colonel. Au premier rang, notre Sénégalais chargeait à la baïonnette.

— Mi tout noir aujourd’hui, dit-il, mi faire peur aux Boches pourtant.

Et, malgré toutes les explications, notre vaillant nègre ne put jamais comprendre pourquoi son colonel ne l’avait pas envoyé, la nuit, dans la neige en reconnaissance.


Comment le Sénégalais Moussa « y a fait guerre tout seul ».

Le tirailleur sénégalais Moussa avait reçu l’ordre de son général de se trouver à une heure exacte à un rendez-vous indiqué.

— Moi, répondit l’Africain, y a pas moyen être en retard.

Effectivement, il se trouva au rendez-vous. Le général aussi. Celui-ci arrivait lorsque son auto stoppa. Moussa, vivement, descendit de voiture et, tout joyeux, s’écria :

— Mon général, ti vois, moi y en a fait guerre tout seul.

L’officier jeta un coup d’œil sur la limousine. Elle était bondée de capotes, de selles, de lances.

— Mais où as-tu pris tout ça ? demanda-t-il, étonné.

Alors Moussa, toujours riant, raconta que, pendant qu’il se dirigeait vers le village où on lui avait prescrit de se trouver, il avait tout à coup aperçu quatre uhlans qui lui barraient la route.

Ils étaient à 400 ou 500 mètres.

— Moi, dit-il, avais promis mon général pas être en retard ; y avait pas moyen rester derrière.

Moussa avait donc arrêté l’auto, pris son fusil et, sans se presser, tranquillement, il avait visé. En quelques secondes, les quatre uhlans et leurs montures furent à terre.

— Y a bon, s’écria Moussa.

Il remit l’auto en marche, mais en passant prés des Allemands qu’il venait de tuer, il quitta son volant pour un instant et, en bon nègre qui ne comprend pas qu’à la guerre il soit défendu de piller, prit les capotes des uhlans ainsi que leurs armes, enleva les harnachements des chevaux et empila le tout dans sa voiture.

— Toi, y a content, mon général ? questionna Moussa, radieux.

L’officier ne répondit pas, mais il serra la main du brave Sénégalais.


Un exploit de turco.

Ali ben Mohammed, des tirailleurs algériens, rend compte de sa garde à son chef :

Ma capitaine, c’est moi, Ali, ti connais bien, ji viens lire le rapport di sentinelle. Voilà : cinq klebs (chiens) di z’Allemands il a voulu voir li tranchées di tarailleurs. Comme ji veille bien, ji laisse approcher li Proussiens. Mais ti vois pas, ma capitaine, qu’i mangent di betteraves en marchant avec li ventre dans la terre. Alors ji lève mon fusil et ji parle à moi : « Ali, mon z’ami, si tu es un homme, par Allah et le saint prophète Mahomet, ti vas descendre toute site patrouille. » Et, aussitôt, ji fais : taf, taf, taf… Tous tombés. Mais comme ji pas confiance, ji été voir. Tous morts. Ci fini, ma capitaine, ti oublies pas citation pour moi, et ti sais ji crié comme ça : « Vive la France ! À bas les Boches ! »

La revanche du turco.

Un turco eut la bonne fortune de capturer un officier allemand. Il le désarma soigneusement, et c’est avec une fierté légitime qu’il le ramenait sur l’arriére, lorsque l’officier, violent et colérique, injuria notre turco. Celui-ci se demanda d’abord s’il allait abattre comme une bête cet énerguméne. Il fit mieux : il l’humilia. Et, à ses yeux, l’humiliation la plus complète qu’il pouvait infliger à son insulteur fut de l’obliger à porter son sac et tout son fourniment.

Sous la menace de la fine aiguille du lebel, le Prussien dut s’exécuter, et c’est en triomphateur que le turco le conduisit au camp… après l’avoir coiffé de sa gamelle. Bonne histoire qui fait la joie de ces naïfs enfants ! Mais disons-nous qu’il faut avoir une belle âme pour oser faire des « blagues » de caserne alors qu’autour de soi butinent mille abeilles de plomb.


Amadou, tirailleur sénégalais [5].

Amadou est un tirailleur sénégalais, originaire de Dakar, couleur de nuit, avec des yeux qui brillent comme des étoiles.

Blessé au cours d’un des récents combats autour d’Arras, il est soigné dans un hôpital auxiliaire, un véritable palais, sur une hauteur de la banlieue la plus proche de Paris.

Amadou n’admet pas les détours et les manières de la guerre moderne. Par exemple, il ne comprend pas qu’il y ait dans une bataille des moments où le meilleur soldat doive se coucher pour laisser passer les balles.

— Amadou toujours debout, déclare-t-il, toujours vouloir marcher.

Et il ajoute :

— Si tout le monde sénégalais, fss !… les Boches.

Fss !… c’est le sifflement favori d’Amadou, un sifflement à lui, qui veut dire beaucoup de choses. Pour préciser sa pensée, le tirailleur fait le geste de faucher un champ de bataille, d’un seul coup.

Amadou ne quitte jamais son gris-gris.

— Mais il est mauvais ton gris-gris, puisque tu es blessé.

Le nègre riposte fièrement :

— Il est bon mon gris-gris, puisque moi pas mort.

Amadou sourit souvent. La blancheur de ses dents le lui permet. Il ne sourit jamais de si bon cœur que lorsqu’il subit un pansement douloureux. Il a l’air enchanté de souffrir. C’est peut-être aussi par coquetterie, à cause des « petites ».

Les « petites », Amadou appelle ainsi avec une affectueuse familiarité les infirmières dévouées qui le soignent et le gâtent. Amadou éprouve d’ailleurs une joie maligne à réduire à leur plus simple expression les gens qui l’approchent. Lorsque le chirurgien — un personnage considérable — s’approche de lui :

— Bonjour, infirmier, fait le nègre dont la figure s’épanouit.

Il ne consentira jamais à prononcer « docteur », à moins que le chirurgien ne se présente en tenue militaire.

Son infirmier est un excellent homme qui adore la conversation. Au beau milieu d’un récit, Amadou l’interrompt, et, se tournant vers ses camarades :

— Fss !… il parle, mais Amadou ne l’entend pas.

L’infirmier, qui s’amuse des petites taquineries de son blessé, a présenté Amadou à sa femme.

— Ton femme, y a bon, a répondu Amadou, mais toi soldat 2e classe… fss !…

Le brave tirailleur sénégalais m’a fait l’honneur de se promener avec moi sur la terrasse de l’hôpital.

Un magnifique panorama de Paris se déroulait devant nous.

— Fss ! fss ! fss !… siffla le nègre qui admirait.

— C’est beau, n’est-ce pas ?

Mais Amadou s’était ressaisi. Il avoua seulement :

— Grand village.

Et comme je lui proposais de visiter ce « grand village » :

— Moi pas vouloir. Les blancs dire : a II est noir, il est noir. » Amadou n’aime pas entendre. Si toi tu viens à Dakar, les noirs te regarder aussi, te montrer et dire : « Boula, boula. »

— Alors, Amadou, tu ne resteras pas à Paris après la guerre ?

— Fss ! fss !… et mon femme !

Le tirailleur sénégalais n’a qu’une idée : retourner au feu pour en finir avec les Boches. Puis il rentrera fièrement à Dakar où l’attend Mme Amadou.


Le récit du tirailleur.

Le tirailleur algérien Ali ben Moktar est en traitement dans un hôpital auxiliaire de Paris. Ces jours-ci, il obtenait une permission de quelques heures pour aller se balader dans Paris. Il fut accosté sur les boulevards par quelques Parisiens qui, après s’être enquis des nouvelles de sa santé, le mirent au courant de l’œuvre de la flotte anglo-française dans les Dardanelles.

Traînant sa jambe et appuyé sur une forte canne, Ali rentra, tout joyeux, le soir, à l’hôpital, où ses camarades lui demandèrent ce qu’il avait vu et appris.

— Mon vio, dit Ali, le sultan de Stamboul, citte saloberie qui l’a voli marchi fic li Boches, il i foti.

— Comment ça, lui demanda un zouave, raconte vite.

— Oh ! ji raconti bien, va. Voilà : l’iscouade dis Anglis et di Francis grib (bientôt) il rentri à Stamboul, Déjà il a bombardi li forts tourks, i dans quatre ou trois jours i va forci…

Ali cherche le nom des Dardanelles et, pour le retrouver, voici comment il s’y prend :

— I va forci, attend, ji pense…

À ce moment, Ali fit avec sa canne un mouvement d’escrime à la baïonnette en trois temps.

— En tête parez et pointez ; in, di, trois. Voilà, j’ai t trouvé. I va forci inditroit gargamelle.



CHAPITRE VIII

ORIGINE DU MOT « BOCHE »


Dès le début de la guerre, on s’est demandé quelle était l’origine du mot « Boche », abrégé d’Alboche, par lequel on désigne vulgairement notre plus implacable ennemi.

Parmi les nombreuses explications qui ont été données nous rappellerons celles-ci pour ce qu’elles ont de curieux ou d’amusant :


Les Alsaciens, parlant des Allemands d’outre-Rhin, les appelaient les Altdeutschen, les vieux Allemands, ce qui, en patois alsacien, avec une prononciation atténuée des consonnes, était entendu par les Français comme Alldoches, mais le d, pour nous, était dur à prononcer, et nous répétions Alboche… Puis nous avons raccourci le mot qui est devenu « Boche »…


Le mot « Boche », écrit un lecteur de la Liberté, ne viendrait-il pas de Teutobochus, le roi des Teutons, qui, en compagnie des Cimbres, envahirent la Gaule 102 ans av. J.-C., et furent défaits par Marius près d’Aix-en-Provence ? Teutobochus orna le triomphe de Marius.

C’était, paraît-il, un géant d’une force surprenante.

En 1613, on trouva près du château de Chaumont, en Dauphiné, d’énormes ossements (qui, d’ailleurs, provenaient d’un mammouth) ; mais un chirurgien du nom de Mazurier en fit un assemblage à sa façon et les promena dans toute la France en les faisant passer comme étant la dépouille du Teutobochus (Teutobochus rex, disait-il aux braves gens de ce temps).

« Boche » pourrait donc bien venir de ce nom, et « Alboche » serait un amalgame du mot allemand dans lequel la terminaison mand serait remplacée par boche.

Un autre lecteur du même journal écrit :

Le mot « Alboche » dérive, par corruption, du mot Altdeutsch (vieil Allemand) par lequel les Alsaciens ont coutume de désigner les Allemands.

Dans l’Écho des tranchées du 17e territorial, M. Émile Faguet, de l’Académie Française, publie cet amusant commentaire sur le mot « Boche ».

Boche, quelle que soit son origine, que j’ignore, a été consacré par l’usage qui en a été fait. Il a crépité au milieu de la fusillade, au milieu des éclats des obus, dans les furieuses rumeurs de la mêlée. Il est français, parce qu’il est sorti des bouches les plus héroïquement, les plus saintement françaises. Il a reçu le baptême du feu. Il n’y a pas de baptême plus beau. Il n’y a pas de plus splendide naturalisation. Quoique très récent, il est historique. Il fait partie de l’histoire de France et de l’histoire européenne. Il est court, net, vif et robuste. Il est précis et vigoureux comme une détonation. On ne pourra guère écrire l’histoire de 1914-1915 sans en user. Il dira la mâle gaieté de nos soldats, leur endurance, leur défi jeté à la mort. Il dira leur âme de héros traversée de gouailleries d’écoliers.

Enfin rappelons, pour terminer ce chapitre, cette plaisante anecdote où les Boches sont comme toujours ridiculisés par nos vaillants habitants du Nord :

Un habitant de Lille, qui a pu quitter la région envahie en passant par la Belgique et la Hollande, nous cite le fait suivant qui prouve que, malgré leur pénible situation, les Lillois n’ont rien perdu de leur gaieté.

Certains Allemands se plaisant à dire, à tout propos, aux habitants : « Convenez que nous sommes de bons Boches, nous autres », un pince-sans-rire s’est empressé de répondre : Oui, vous êtes de vrais bamboches, ce qui les flatta, n’ayant pas compris que leur interlocuteur faisait allusion aux marionnettes auxquelles ils ressemblent chaque fois qu’ils exécutent leur fameux pas de parade.

Et, depuis ce jour-là, lorsque les Lillois admirent — oh ! combien ! — les soldats allemands exécutant le « pas de l’oie », ils leur crient joyeusement : « Vrai ! quels bamboches vous êtes ! » — compliment dont les autres paraissent très touchés.



CHAPITRE IX

ANECDOTES SUR LES « BOCHES »


Le prisonnier tombé du ciel.


C’était près de l’Yser, dans une tranchée où commandait un petit sergent qui n’a pas froid aux yeux. L’ordre venait de lui parvenir de se préparer à une attaque de l’adversaire terré à 100 mètres de là.

— Tout le monde est présent ? demande-t-il suivant l’usage.

On se compte rapidement, et, soudain, une voix proclame :

— Sergent, « y » en a un de trop !

— Un de trop ? Quelle est cette plaisanterie ?

On recompte, et chacun, soupçonneux, examine son voisin comme s’il arrivait en droite ligne de la planète Mars.

— Eh bien ? questionne le sergent, impatient.

— C’est c’t’outil-là qu’est de trop ! assure un des combattants en poussant vers le sous-officier un Boche dont l’uniforme absolument couvert de boue n’avait pas, jusqu’alors, attiré l’attention, un Boche venu on ne sait d’où, arrivé on ne sait comment…

— Ya, kamarad ; ya, Boche ; pas capout, protestait l’autre.

Il ne fut pas possible d’en tirer autre chose, car il ne

comprenait pas un mot de français.
Un Allemand mange tant qu’il en meurt.

Un prisonnier allemand, détenu à Saint-Martin-de-Ré, qui venait de recevoir de Germanie une petite caisse de charcuterie et autres victuailles, se cacha dans un coin du pénitencier. Il se mit à dévorer goulûment et tout seul sa charcuterie, sans en offrir à ses camarades, car on sait que les Boches ne sont guère partageux.

Il mangea tout ; il mangea tant qu’il en fut étouffé. Quelques heures après, on le trouva mort à côté de la boîte vide.


Le déjeuner interrompu.

Dans une ville de Flandre française, proche la frontière, fortement occupée par l’ennemi, les officiers badois ont, le matin, fait préparer pour leur petit déjeuner un plat plantureux de charcuterie sans gelée. Au moment de se mettre à leur « pantagruélation » devant ce plat appétissant, ils entendent presque sous leurs fenêtres une soudaine fusillade, et une clameur de leurs troupes retentir : Die Franzosen ! Fort ! Fort !… Ils se lèvent précipitamment et, avec un ensemble remarquable, f… le camp ! C’étaient nos braves troupiers qui, ayant habilement manœuvré toute la nuit, avaient réussi, sans bruit, à se débarrasser des sentinelles ennemies et surprenaient les Badois, gagnant ainsi une position stratégique importante.

Nos troupes arrivent à la brasserie et voient le beau plat de charcuterie intact sur la table. Que faire ? Des Allemands se seraient jetés dessus. Mais les Français savent avoir le beau geste. Le plat fut soigneusement et proprement enveloppé et envoyé à leur supérieur, le général de division X…, qui avait préparé et commandé ce mouvement de nuit si bien exécuté. Le plat arriva opportunément à la table du général — où siège quotidiennement un capitaine de réserve dijonnais au nom très connu, de qui nous tenons le récit — et fut salué avec une franche gaieté.

Le coquillage.

S’ils ironisent eux-mêmes la situation difficile où ils se trouvent et les échecs qu’ils subissent, tout va bien.

Un prisonnier allemand, dirigé vers un département du Centre, racontait naguère à un de nos correspondants la plaisante histoire que voici :

— Vous voyez ce gros coquillage ? dit-il en montrant une conque à cinq circonvolutions. Je l’ai reçu de ma famille, tandis que j’étais sur le front et que nous essayions de gagner Calais et la mer. Ma femme avait joint à l’envoi un petit billet, où elle disait : « Frantz, mon ami, je t’envoie ceci qui pourra te servir à tromper ton attente. Puisque vous n’êtes pas capables, à vous tous, d’aller jusqu’à la Manche, tu peux toujours t’appliquer ce coquillage contre l’oreille ; il te donnera l’illusion du bruit de la mer. » Je n’ai pas vu Calais, je suis prisonnier, conclut l’Allemand en riant, mais le coquillage m’a été laissé et j’en remercie la France bienveillante. Plusieurs fois par jour, ce Boche humoriste, pour passer le temps…, écoute la mer.


Comment un Allemand mort
amena une quarantaine de Boches à se rendre.

Peu à peu, grâce à une patiente progression, nos tranchées s’étaient rapprochées de celles des Boches. Quarante mètres à peine séparaient maintenant notre position de première ligne de la leur. Terrés ainsi vis-à-vis les uns des autres, on se guettait et on échangeait quelques coups de fusil, dans l’attente de l’action qui devait fatalement se produire au premier moment favorable. Cette situation durait depuis plusieurs jours déjà.

Entre les deux tranchées, jusqu’à mi-distance exactement, gisait le cadavre d’un Boche. Le temps avait fait son œuvre, le corps était en pleine décomposition et à certaines heures, quand le vent soufflait du nord, une odeur pestilentielle venait rendre intolérable le séjour dans la tranchée française. Quelques hommes décidés résolurent de mettre fin à ce supplice et de profiter de la première nuit sans lune pour aller enterrer l’Allemand.

Donc, un soir, vers 11 heures, alors que la campagne se trouvait noyée dans une ombre épaisse, trois ou quatre des nôtres se hissèrent hors de la tranchée et commencèrent à ramper vers le corps sans sépulture. Mais les Allemands veillaient et nos soldats n’avaient pas parcouru 10 mètres qu’une grêle de balles les forçait à rebrousser chemin hâtivement.

De retour dans la tranchée, furieux, l’un d’eux griffonna ces quelques mots sur un morceau de papier : « Saligauds, on voulait enterrer votre copain et c’est comme cela que vous nous accueillez ! » Lesté d’une pierre et lancé par un bras vigoureux, le message fut expédié dans la tranchée boche. Trois minutes plus tard, par le même procédé, arrivait la réponse : « Si c’est pour ça, nous sommes prêts à vous aider. » Nos soldats, méfiants, sachant ce que vaut la parole des soldats du Kaiser, hésitèrent. Enfin, l’un d’eux se risqua : il sortit de la tranchée sans fusil. Immédiatement, un homme sortit de la tranchée d’en face. Un second, puis un troisième Français quittèrent leur abri ; un second, puis un troisième Allemand firent de même. Bientôt, dans la nuit noire, une vingtaine d’hommes furent occupés à creuser une fosse sommaire dans laquelle fut déposé le mort, puis à la combler. Tout cela sans que fut échangée une parole. À mesure que la besogne avançait, les hommes, heureux de se dégourdir un peu les membres, y mettaient moins d’ardeur.

Mais un observateur d’artillerie veillait ; il avait vu le rassemblement, l’avait signalé à sa batterie et, patatras ! un obus de 75 venait bientôt éclater à 50 mètres. Ce fut un sauve-qui-peut. Chacun se précipita vers sa tranchée. Dans la confusion, un officier et un sous-officier boches se trompèrent et vinrent chercher asile dans l’abri des nôtres. Quelques poignes solides les immobilisèrent aussitôt. Revenus de leur erreur, ils ne s’en montrèrent pas autrement contrariés et… demandèrent à manger. On leur donna quelques aliments qu’ils dévorèrent.

Quand il fut restauré, le sous-officier, qui parlait à peu près le français, proposa d’aller chercher des camarades. La malice parut cousue de fil blanc, on en rit, mais il insista avec toute l’éloquence dont il était capable, affirmant qu’il reviendrait. Bast, à un prisonnier près ! On le laissa aller. Il partit en rampant, regagna son terrier, disparut.

Deux heures environ s’écoulèrent, et nos soldats regrettaient presque de s’être montrés si naïfs, quand un homme se glissa hors de la tranchée d’en face, puis un second, puis un troisième, puis d’autres qui, collés au sol, à peine visibles dans l’aube naissante, s’acheminèrent vers notre propre tranchée.

Le sous-off teuton avait tenu parole. Une demi-heure plus tard, une quarantaine de Boches étaient ainsi venus se rendre dans le doux espoir de pouvoir manger à leur faim.


Les Allemands à Compiègne.


M. Gabriel Mourey, conservateur du palais de Compiègne, a publié un petit volume intitulé : La Guerre devant le palais. C’est une série de récits ayant trait à l’occupation momentanée de Compiègne par les Allemands, en septembre 1914, avant la bataille de la Marne.

Voici d’amusants détails sur le versement de l’indemnité de guerre dont, le lendemain de leur arrivée, les Boches frappèrent la ville, indemnité payable en argent, en paquets de cigares, de tabac, d’allumettes et de chocolat :


Devant une grande table recouverte d’un vieux tapis vert qui servit peut-être à quelque conseil des ministres sous le règne de Louis-Philippe ou de Napoléon III, M. l’intendant général de l’armée de S. E. le général von Kluck attendait. Au grincement de la brouette sur les dalles de marbre, il releva la tête.

— Parfait, dit-il. Comptons.

Et l’on compta, ou plutôt, il compta… en homme habitué à compter qu’il était.

— J’ai le regret de vous dire, Messieurs, prononça-t-il d’une voix solennelle, quand il eut fini, qu’il manque 300 francs.

— Vous m’étonnez, dit M. de Seroux.

— Possible, mais il manque 300 francs.

L’on recompta. Il y avait 3.000 francs en pièces de 50 centimes, de 1 franc, de 2 francs, de 5 francs, 700 francs de billets de banque — « Les billets de banque français, acquiesça M. l’intendant général de S. E. le général von Kluck, ont toujours leur valeur » — et 1.000 francs d’or, à travers lesquels il promenait avec délice ses doigts, caressant d’un regard émerveillé les pièces jaunes.

— Mille francs d’or, oui, 1.000 francs d’or, répétait-il ; mais il manque 300 francs.

En effet, il manquait 300 francs.

— Erreur ne fait pas compte, dit M. de Seroux ; je vais chez moi les chercher et je reviens.

Une fois revenu, l’on recompta. Le compte maintenant était exact. Alors, M. l’intendant général de l’armée de S. E. le général von Kluck se déclara entièrement satisfait, bien que les cigares ne lui parussent point assez nombreux et que les paquets de chocolat ne lui semblassent point assez gros ; et quand il eut serré dans un sac les pièces d’argent et les billets de banque, et qu’il ne resta plus sur le tapis vert que les 1.000 francs en pièces d’or — un petit tas de feuilles d’automne au milieu d’une prairie — M. l’intendant général de l’armée de S. E. le général von Kluck, les ayant de nouveau longuement caressées des doigts et des yeux, se décida tout à coup, incapable de dompter la tentation qui le possédait, à les verser dans sa propre poche.

— Mille francs d’or ! Mille francs d’or ! Eh bien, ce sera pour moi, n’est-ce pas, Monsieur le Maire ? Ah ! ah ! ah !

Et il disparut en riant.

Dix minutes plus tard, en même temps que l’Armee-Ober-Kommando, dont il mérite d’être considéré comme le plus bel ornement, M. l’intendant général de l’armée de S. E. le général von Kluck quittait Compiègne en automobile.


Autre récit. Il s’agissait de soustraire à l’appétit teuton l’ânesse qui constituait à elle seule toute la cavalerie « des services d’architecture du palais » :

La voici déjà dans la cour du palais. Le planton l’a laissée passer sans méfiance.

Elle a bien consenti à franchir avec ses pattes de devant les trois premières marches du premier escalier, mais ses pattes de derrière ne veulent, comme on dit, rien savoir ; pendant qu’elle progressait de l’avant-train, elle se repliait de l’arrière. On la fait redescendre.

— Parbleu ! s’écrie quelqu’un, il fallait lui boucher les yeux !

Bonne idée. On lui jette une serviette sur les oreilles, mais l’intelligent quadrupède a des yeux dans les sabots.

— Attends un peu, dit un autre, on va lui installer un plan incliné avec des planches.

Aussitôt fait que dit ; mais le bruit qu’elle mène en marchant dessus l’épouvante ; et puis le plan incliné ne tient pas en place. Elle est toute frémissante d’émotion ; force est de trouver autre chose.

— À reculons, pardi ! propose un troisième ; faisons-la monter à reculons !

Elle se bute alors définitivement, les oreilles rapprochées, les yeux têtus. On la supplie, on la caresse, on la menace : peines perdues.

Mais huit gaillards à casquette plate se sont précipités comme un seul homme autour du pauvre animal, quatre par le flanc droit, quatre par le flanc gauche, et avec un ensemble parfait, une méthode parfaite, les uns lui empoignant les pattes, les autres la prenant sous le ventre, en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, nous l’ont, d’un coup, enlevée et portée au sommet des marches. Le tour est joué ; tout le monde rit ; l’on s’amuse et l’on fraternise.

— C’est le circus, dit un sous-officier qui a le sens des réalités.

Et un gros lieutenant s’écrie, en se tenant les côtes pour ne pas éclater :

Ja, ja ! Kolossal ! Kolossal !

Le zouave immortel.


Un prisonnier hessois, encore stupéfait, raconte que, dans l’Argonne, ses camarades de taupinières aperçoivent un matin, dressé sur le parapet de la tranchée française, un zouave qui, immobile, sans armes, paraît narguer témérairement l’ennemi. Les Allemands fusillent l’insolent, qui reçoit la décharge en plein corps et… ne bronche pas. Un bon tireur, un « tireur d’officiers » l’ajuste et lui envoie une balle au front. Le zouave n’en demeure pas moins impassible. Une seconde balle l’abat enfin ; il s’écroule et disparaît comme une loque. Le lendemain, au réveil, il est là ainsi que la veille, debout sur le parapet ; c’est bien le même ; les Boches le fusillent avec acharnement ; et on le voit, tout à coup, sous la pluie de projectiles, remuer les bras et les jambes comme un polichinelle articulé… C’était un grand pantin que nos poilus avaient fabriqué et dont ils tiraient les ficelles avec des rires d’enfants, qui là-bas, dans leurs trous, rendaient les Allemands pensifs.


  1. Raconté par M. Pierre Mille dans Excelsior.
  2. Raconté par M. Latapie dans la Liberté.
  3. Raconté dans les Annales, par la comtesse Rostopchine.
  4. Raconté par Jean Aubray dans la Liberté.
  5. Raconté par Jean Aubrat dans la Liberté.