Alise d’Évran

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André Lemoyne
Une idylle normande
Alise d’Évran

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À Madame Clémentine Texier
Hommage de respect et de cœur
A. L.



I

Le vieux château de Rhuys ne s’était pas relevé de ses débris depuis le siècle dernier. Presque aux limites de nos deux plus belles provinces, dans cette région voisine de la mer, où l’austère Bretagne commence à se fondre dans la grasse Normandie, mais assez loin pourtant de nos lignes de fer et des grandes routes départementales, il était fort peu connu des archéologues, il y a quelques années. De rares paysagistes, marcheurs infatigables que rien n’arrête, savaient seuls qu’on trouvait là, dans un pli de vallée, trois fragments remarquables de l’architecture oubliée d’un autre âge : la haute arcade d’une chapelle antique, dont la courbe hardie était enveloppée de rosiers sauvages ; un escalier tournant, vrai bijou d’orfèvrerie qu’un chèvrefeuille enguirlandait de ses fleurs, mêlées aux grappes vermeilles des viornes-obiers ; escalier surpris de ne plus conduire nulle part, et dont la dernière marche tronquée s’arrêtait brusquement en plein ciel ; enfin, une grande rosace intacte dans sa rondeur, dentelle de pierre brodée à jour, et suspendue par des points d’attache invisibles, comme une toile d’araignée gigantesque, entre deux massifs de hauts châtaigniers. Elle était absolument veuve de tous ses vitraux à riches enluminures, mais en revanche, laissait transparaître la rougeur des aurores et les adieux pourprés des soleils tombants. On eût dit que la nature et l’art s’étaient donné le mot pour faire un mariage pittoresque des plus heureux entre ces vénérables débris et ces luxuriantes floraisons.

A l’arrière-plan des ruines, sous le tapis vert mat des lentilles d’eau, de longs étangs dormaient à perte de vue entre d’interminables rangées de hêtres. La perspective avait quelque chose d’étrange, de féerique et de légendaire. On ne voyait jamais personne au fond des avenues, mais parfois deux sveltes amoureux, en robe fauve et lustrée, un chevreuil et sa chevrette, venus en curieux jusqu’au bord des anciennes douves, vous regardaient passer de leurs grands yeux naïfs, aussi tranquilles dans ce vieux parc oublié que sous les hautes futaies de la Belle au bois dormant.

Il existait pourtant dans la contrée un comte de Rhuys, de la vraie souche des anciens maîtres féodaux, mais ces ruines ne lui appartenaient pas, et jamais il n’avait pu racheter ces précieux souvenirs de famille.

C’était d’ailleurs un singulier personnage : A vingt-trois ans, après avoir achevé son droit à Rennes et commencé sa première année de stage à Paris, il ne put voir longtemps la majorité de ses collègues plaider le pour et le contre avec la plus scandaleuse indifférence : « Décidément, pensa-t-il, je ne veux pas vivre d’un métier pareil. »

Avec son intelligence et son nom, il eût pu prétendre à une position fort enviable dans la magistrature, mais à la condition d’être rivé du matin au soir sur le même siège, pour n’assister, en définitive, qu’au désolant spectacle de nos infirmités morales : cette honorable immobilité ne souriait pas à sa vive et franche nature expansive, impressionnable parfois jusqu’à l’invraisemblance. D’autre part, il se souciait médiocrement du régime militaire, et ne sentait en lui aucune vocation prononcée pour entrer dans les Ordres…

Il se trouvait donc étrangement dépaysé à notre époque essentiellement pratique, où il faut être classé, enregistré, étiqueté, numéroté, immatriculé, pour devenir quelqu’un ou quelque chose ; à moins d’aptitudes industrielles ou commerciales de haut vol ou de grande aventure, grâce auxquelles, les affaires étant surtout l’argent des autres, on arrive à une fortune rapide ou au train express filant à toute vapeur sur la frontière du Nord.

Après avoir jeté sa toque et son rabat, notre gentilhomme s’en revint tout droit au petit bourg de Rhuys, retrouver la seule personne de sa famille qui lui restât encore au monde, la sœur de son père, une sainte et bonne vieille demoiselle qui, aux tristes jours de l’émigration, avait beaucoup souffert, beaucoup pleuré, beaucoup brodé, se perdant les yeux à cette ingrate besogne de fée. Plus tard elle était devenue aveugle tout à fait.

Quand elle entendit la voix de son neveu revenant, elle ne put d’abord en croire ses oreilles. Elle se leva en sursaut de son fauteuil ; mais étant seule et ne pouvant prendre son élan dans les ténèbres, toute droite et immobile, elle attendit. Et quand elle put étreindre ce cher et unique enfant de son frère défunt, elle l’embrassa convulsivement, le toucha, le respira, se haussa sur la pointe de ses petits pieds pour mieux envelopper son cou de ses deux mains qui tremblaient, et resta longtemps sans pouvoir parler. Albert Rhuys la remit doucement dans son fauteuil, et s’agenouillant devant elle en lui baisant les mains :

— Bien-aimée tante Berthe, lui dit-il, ne soyez donc pas émue à ce point. Je reviens en santé, en très bonne santé, les joues rose vif comme une vraie pomme normande… et rondes… à y mordre de toutes vos lèvres… Là… recommencez… Si j’ai quitté Paris brusquement, sans vous écrire, j’ai eu tort… J’aurais dû vous prévenir !… Mais… tenez… j’aime mieux vous le dire tout de suite… je ne veux être ni avocat, ni juge, ni commerçant, ni industriel, ni quoi que ce soit au monde. Après neuf ou dix ans de collège entre quatre grands murs, dix ans de prison qui vous ont coûté cher ; après trois années de ma sèche école de droit, et presque six mois de stage, j’en ai assez, j’en ai trop de cette vie renfermée. Je n’aurais pas le courage de continuer mes jours dans un cabinet d’affaires ou l’enceinte mal odorante d’un tribunal. Je veux vivre enfin en liberté, au grand air, avec vous, ma tante chérie. Je viens vous revoir, pour vous entendre, pour vous aimer, car je ne vous ai ni assez vue, ni assez aimée jusqu’à présent. Nous avons trop vécu séparés l’un de l’autre. Il me tarde de réparer tant d’années perdues pour le cœur. Nous ferons tous deux, vous appuyée à mon bras, de longues promenades au soleil, qui ne vous fatigueront pas. Et le soir, aux veillées, je vous relirai lentement tous les beaux livres que vous préférez, tandis que vous tricoterez à l’aise vos petites jupes de laine pour les fillettes des pauvres gens. Et il nous restera encore de longs jours bénis à passer ensemble pour nous aimer.

La pauvre femme était folle de joie, et ne savait que répondre à tant d’affectueuses câlineries très sincères, échappées d’un cœur débordant.

Elle fut vraiment très heureuse d’abord, se laissant vivre sans arrière-pensée, et sentant remonter en elle comme une sève des vieux jours. Mais peu à peu les réflexions soucieuses reprirent le dessus. Elle gardait son idée fixe, se réservant tôt ou tard de remettre les arguments sérieux en ligne de bataille.

Par une singularité curieuse chez certains aveugles, malgré les rudes épreuves du passé, malgré l’affreuse nuit qui depuis vingt ans s’était faite autour d’elle, les pensées de Mlle Berthe n’étaient pas généralement tristes. Depuis longtemps résignée à vivre de prières et de recueillement, déshabituée de voir avec ses yeux réels toutes nos laideurs contemporaines, elle vivait réfugiée en elle comme dans une sainte chambre noire qui ne tamisait plus que les rayons d’or des beaux souvenirs. Il lui suffisait de regarder en elle pour y trouver toutes les richesses du monde intérieur. Sous son petit bonnet ruché, d’où s’échappaient quelques touffes de cheveux blancs, très doux à voir, son visage pâle à tons d’ivoire rayonnait d’une beauté surnaturelle. Certes l’âge y avait imprimé ses rides ; mais irradiées et peu profondes, ces rides étaient belles : elles racontaient simplement toute une vie de sainte abnégation, d’humble héroïsme et de piété fervente.

Donc, un matin qu’Albert promenait Mlle Berthe, par un chaud soleil qu’elle n’apercevait plus, mais dont les rayons vivifiants passaient comme une caresse de velours sur ses paupières closes, presque heureuses ce jour-là, la petite vieille aborda résolument la question d’avenir :

— Mon cher enfant, réfléchis un peu… Quelle figure feras-tu dans le monde avec nos cinq ou six mille livres de rente ? Car, tu le sais, voilà tout ce qui nous reste.

— Mais j’espère bien ne pas faire trop mauvaise figure, reprit-il presque en riant. Ici, nous ne sommes pas à Paris ; et d’ailleurs, vous devez me rendre cette justice, que je ne ressemble guère à l’Enfant prodigue ; ce serait plutôt le contraire. Loin de vouloir m’échapper à tire d’ailes de mon cher coin natal, c’est toujours à contre-cœur, et pour vous obéir, que j’en suis parti… et durant toutes mes absences, à mon gré beaucoup trop prolongées, je n’étais tourmenté que d’un éternel esprit de retour. Maintenant que me voilà revenu, je me trouve très bien ici. Pourquoi changer ? Je n’aime pas le jeu, n’ai point la folle passion des voyages lointains, ni des toilettes extravagantes, toutes causes de ruine… et il me semble que jusqu’à présent nous avons très bien pu faire face à toutes nos dépenses, et même au delà.

— C’est bel et bien pour le présent, reprit-elle, mais l’avenir ? Je ne serai pas toujours là pour veiller à l’ordre de la maison, je me sens lasse, et peut-être le temps n’est pas loin… où… tiens… j’ai froid rien que d’y songer…

— Il est encore loin, ce temps-là, grâce à Dieu, reprit Albert vivement. Pourquoi vous mettre en tête de ces idées noires ? Vous marchez droit comme une demoiselle de vingt ans, les années n’ont aucune prise sur votre petit corps robuste, vous avez passé vaillamment l’âge des crises, et vous êtes au beau fixe de la vieillesse en fleur, qui vaut mieux assurément que les maturités chancelantes comme on en voit tomber tous les jours.

— Tu plaisantes, et tu détournes la question. Tu sais parfaitement ce que je veux dire, et tu fais la sourde oreille. Tu ne peux pourtant pas vivre seul, il te faudra tôt ou tard une femme à ton foyer… quand je ne serai plus là… Sans trop attendre… lorsque tu voudras, tu pourrais fort bien…

— Négocier un mariage avantageux, n’est-ce pas ? Ma foi, non, ce n’est pas là ma manière de voir.

— Tu ris comme un grand enfant des choses les plus sérieuses…

— Trop sérieuses, ma tante, beaucoup trop sérieuses pour moi.

— C’est donc bien effrayant qu’une belle et pieuse jeune fille, heureuse de porter notre nom, qui mettrait sa petite main blanche toute émue dans la tienne, en souriant de visage dans toute la grâce de son cœur ? Sans courir bien loin, dans la contrée, il en est qui, sans être absolument très riches, te donneraient une aisance honorable ; tu peux les voir, il en est de fort belles, dit-on, qui ne seraient pas fâchées d’être vues… Tu connais les frères, les cousins les grands-parents, qui te feraient facilement accueil dans une partie de chasse, une promenade, aux bains de mer, quand tu voudras… au lieu de vivre en sauvage, comme un ours… Ma foi tant pis ! le mot est lâché.

Mais le neveu restait inflexible sur le chapitre du mariage, il était encore bien jeune… on avait le temps d’y songer… sa trentaine n’était pas sonnée… La pauvre vieille se demandait s’il était pétri d’un autre limon que les autres hommes, si jamais un regard de femme n’avait rien éveillé dans ce cœur dormant, ou si quelque passion profonde et cachée, quelque amour impossible, le rendait invulnérable à tout autre amour… Enfin un jour, à bout d’arguments, buttée, perdant patience, Mlle Berthe lui dit à brûle-pourpoint :

— Fais-moi une promesse, Albert.

— Volontiers… Laquelle ?

— D’épouser la première femme qui te plaira réellement.

— Je le jure, mais à une condition…

— Dis.

— C’est que cette charmante personne voudra bien de moi…

— Assurément, répondit aussitôt Mlle Berthe. Elle serait donc bien difficile, murmura-t-elle tout bas ; mais elle ne laissa rien voir de sa pensée, qui s’acheva dans un sourire intérieur.

II

Et n’allez pas croire qu’avec sa nature primitive un peu sauvage, Albert de Rhuys fût un rêveur de la famille des Obermann ou des René. Loin de là. Il n’avait absolument rien de ces grands mélancoliques incompris, disparus avec les derniers types du romantisme. Lui aimait sincèrement la vie dans la belle acception du mot ; il admirait en toute sincérité les œuvres du grand créateur inconnu ; et, sans être précisément un artiste, il regardait de tous ses yeux les magnifiques paysages de mer et de grèves si fréquents aux dentelures des côtes bretonnes. Quant aux œuvres humaines, il appréciait en connaisseur les pages émues de nos grands poètes contemporains, et vibrait de tout son être à une phrase musicale et profonde de Beethoven. En outre, si, comme orateur, il avait renoncé à donner de la voix dans la grande meute enrouée du barreau moderne, il possédait en revanche un fort bel organe de ténor pour redire à Mlle Berthe des romances et des légendes fleuries du vieux temps. Ajoutons que, se plaisant fort à la campagne, il savait faire œuvre de ses dix doigts dans la vie pratique. C’était un disciple fort avouable de saint Hubert et de saint Pierre, ayant le coup d’œil sûr et la main prompte pour abattre au vol une pièce de gibier. Sans être un pêcheur à la ligne, il savait à propos mouiller ses verveux sous les herbes en droit fil des eaux courantes et, quand il ramenait gravement son filet sur l’épaule, il n’y avait pas dans la Manche et l’Ille-et-Vilaine un garçon de moulin pour dessiner en rivière un plus beau rond d’épervier. Ces menus talents d’ailleurs ne servaient pas à un égoïste : s’il y avait une fête de famille, un baptême, un mariage parmi les pauvres gens du pays, on était tout surpris de voir apparaître une belle truite de roche ou une grosse carpe à miroirs, apportée sur la table par une main invisible, comme dans un conte de fées, sans oublier les perdreaux suivant l’ordre des saisons. Un jour la femme d’un sabotier, qui attendait la venue de son troisième enfant, fut prise d’une folle envie de canard sauvage, Albert en eut vent, courut à plusieurs lieues de là, tout près de Pontaubault, et s’enlisa jusqu’au jarret dans les herbues de la Sélune, à la poursuite d’un superbe col-vert qui avait sa charge de plomb dans l’aile ; il y risqua sa vie, en fut quitte pour une belle fluxion de poitrine, bien caractérisée, mais la femme du sabotier mangea du canard sauvage. Notre singulier gentilhomme ne pouvant être l’oppresseur de vassaux qu’il n’avait plus, se contentait d’être adoré de ses voisins, qui le nommaient Monsieur Albert, tout court, résumant tous ses titres dans la noblesse de son cœur.

Il se laissait donc vivre depuis cinq ou six ans de cette bonne vie au grand air, vie rustique et bien employée, lorsqu’un soir il rentra chez lui tout désappointé, avec quelque chose de profondément triste dans la voix :

— Tante Berthe, vous ne savez pas ?

— Qu’est-il arrivé, mon enfant ?

— Je viens d’entendre un piano chez l’Anglais.

— Un piano chez l’Anglais ? Impossible.

— A coup sûr ce n’est pas Germaine…

— Non, Germaine n’en joue pas.

Ici quelques lignes sont indispensables pour l’intelligence du récit, car il faut bien expliquer par quelles mains et quelles fortunes diverses avaient passé les débris du vieux château de Rhuys.

Il avait eu pour premier acquéreur, à vil prix, en 1795, un tonnelier de Vire, qui ultérieurement s’était arrondi de quelques-unes de ses dépendances, en prés, étangs et bois, pour revendre le tout d’un bloc à un marchand de bestiaux de Saint-Hilaire-du-Harcouët, lequel avait doublé son gain en cédant l’immeuble et les ruines à un notaire de Vitré, vers 1835, époque où, dans notre atmosphère poétique, le vent soufflait au moyen âge. L’heureux notaire, dans un rayon d’or de sa lune de sa miel, avait sérieusement parlé d’une restauration complète et définitive de l’antique manoir, mais, devant le devis monumental de son architecte, il avait demandé à réfléchir. Plus tard d’ailleurs, ses garçons grandissant, ses fillettes fleurissant, obligé de faire face aux dépenses du collège et aux frais du couvent, il avait renoncé, bien qu’à son grand regret, à tous ses rêves d’artiste. Comme ses prédécesseurs, il avait profité d’une fructueuse occasion pour se défaire de l’immeuble et des précieuses ruines en faveur d’un touriste du Cumberland, James Wilson, esquire, insulaire d’un blond fauve, garçon moyen, à qui sa fortune princière permettait de réaliser ses plus riches fantaisies ; phtisique d’ailleurs à un degré suffisant pour que ses deux médecins lui eussent expressément ordonné un climat moins brumeux que sa Grande-Bretagne. Mais, aux premiers jours de novembre, il avait grelotté… et déguerpi pour se rendre en Touraine. Ce jardin de la France se trouvant encore trop humide pour sa poitrine délicate, il s’était réfugié dans le Midi… à Pau d’abord, puis à Grenade et enfin aux Canaries… Il avait eu le temps d’enterrer ses deux médecins avant d’en être au dernier période de son affection, mais, depuis vingt ans, dans le bourg de Rhuys, personne n’en avait entendu parler, excepté son jardinier, constitué gardien des ruines, auquel il payait exactement de gros appointements trimestriels, mais avec défense expresse et réitérée de ne jamais laisser entrer âme qui vive dans les ruines, qui appartenaient, bien et dûment, à lui seul, James Wilson, esquire. Cette façon d’agir semblait peut-être un peu britannique, mais il en était ainsi ; et, pour sa part, le jardinier était trop intéressé au respect de la consigne pour ne pas l’avoir scrupuleusement respectée.

Germaine était précisément la fille du jardinier chez laquelle Albert avait entendu le piano de la veille, exécutant pour la première fois, avec une verve endiablée, une grande valse de Strauss dans le silence des ruines. Fille unique, élevée dans un des meilleurs pensionnats de Rennes, Germaine faisait la pluie et le beau temps dans la maison paternelle, maison coquette et confortable, aménagée dans un coin des ruines, et tenant de la ferme, du cottage et de la villa, comme savent en construire nos voisins d’outre-Manche sur les vertes pelouses des îles anglo-normandes. Vive, alerte, spirituelle et pimpante comme nos fraîches soubrettes de l’ancien répertoire, Germaine était un des bons partis de la contrée (son père avait cumulé depuis vingt ans, comme jardinier-pépiniériste, gardien des ruines et maître meunier) ; mais les gros propriétaires d’herbages et les notables marchands de bestiaux du pays n’avaient pas encore osé se frotter à sa petite main blanche, effarouchés par ses airs de grande demoiselle, malgré sa joyeuse humeur et ses beaux rires d’argent clair. Ils comprenaient sans doute que la belle fille tenait son cœur et sa dot en réserve pour quelque jeune notaire bien propret en quête d’une étude, ou un substitut en passe de devenir procureur. A vingt ans elle se trouvait assez jeune pour attendre. Albert l’ayant connue tout enfant, avait gardé l’habitude de la tutoyer, et entrait familièrement dans la maison à toute heure. On s’y trouvait toujours enchanté de sa visite.

— J’en aurai le cœur net aujourd’hui même, se dit-il en se levant de très bonne heure après avoir mal dormi. Je veux avoir le secret de cette musique scandaleuse.

Et prenant son fusil, sous prétexte de battre les environs, tandis que sa tête battait un peu la campagne, il se mit à poursuivre un gibier fictif en attendant que Germaine eût ouvert ses fenêtres. Ce matin-là, les perdreaux lui partaient dans les jambes, il oubliait de les voir, et arpentait comme un fou les genêts, les bruyères et les champs de sarrasin. Il recommença trois ou quatre fois le tour de la maison en resserrant les cercles, comme s’il craignait d’arriver trop vite et d’apprendre trop tôt quelque fatale vérité. Il fit tant et si bien, qu’il était près de neuf heures quand il apparut dans l’avenue par une pluie battante, trempé jusqu’aux os, avec son feutre à bords pleurants, et son chien à l’arrière, la tête et la queue basses, tous deux en fort piteux état, et ne se doutant guère qu’ils servaient de point de mire (par une fenêtre entre-bâillée) à deux paires de regards féminins, fort beaux sans doute, mais très peu charitables dans ce moment-là : ceux de Germaine, d’une part, puis ceux d’une autre personne qui bientôt se présentera d’elle-même. Quand cette dernière entendit le pas du chasseur dans l’escalier, elle se glissa prestement derrière deux grands rideaux de percaline qui, tout au fond de la pièce, abritaient les robes de Germaine, et ramenant les anneaux sur les tringles, elle se blottit, en vraie curieuse qu’elle était, dans cette cachette improvisée, n’oubliant pas de s’y ménager une petite ouverture, dans le cas où il lui plairait d’y couler son œil.

Le comte entra mouillé, soucieux et d’assez méchante humeur.

— Dieu ! comme vous voilà fait, mon pauvre monsieur Albert, s’écria Germaine en joignant les mains et réprimant à grand’peine un sourire. Venez donc vous réchauffer.

Et jetant dans l’âtre une brassée d’ajoncs secs et de menues brindilles pétillantes, elle fit une large flambée au chasseur ruisselant.

— Il y a du nouveau, n’est-ce pas, Germaine ? dit Albert anxieux, en apercevant un magnifique piano d’Érard, qui tenait toute la place entre la porte d’entrée et la première fenêtre.

— Sans doute, mais asseyez-vous d’abord, et commencez par sécher vos guêtres. Surtout ne regardez pas d’un air sournois ce pauvre meuble, qui ne vous a fait aucun mal. Cinq minutes plus tôt, vous auriez pu voir le musicien, la musicienne, veux-je dire. Elle sort d’ici.

— Ah ! fit Albert sur le ton de la plus parfaite indifférence. Et l’Anglais ?

— Il n’y a plus d’Anglais. Ce brave M. Wilson (que Dieu ait son âme originale !) ne voyagera plus dans notre monde. Il est parti pour le grand voyage. N’a-t-il pas eu la fantaisie de laisser par testament vingt mille francs à mon intention, quand il me plaira d’entrer en ménage. Qu’en dites-vous ? pour ne m’avoir vue qu’une seule fois, toute petite, au berceau, la bouche ouverte et les yeux dormants. Aujourd’hui, comme je n’ai plus de secrets à garder, je puis bien tout vous dire. Mais ne froncez pas le sourcil, et ne vous tourmentez pas d’avance pour des nouvelles qui, après tout, ne sont pas si mauvaises que vous semblez le craindre.

Albert, un peu rassuré, s’établit carrément dans la grande chaise que lui présentait Germaine avec sa bonne grâce habituelle, tandis que son épagneul, qui répondait au nom de Sémillant, allongeait son museau tranquille sur deux pattes, à la meilleure place du foyer.

Albert avait jeté son feutre, et la flamme éclairait sa belle tête bretonne, au profil de gerfaut, corrigé par un doux et profond regard, et une bouche exquise dans sa courbe irréprochable, ombragée d’une fine moustache noire. Il secoua brusquement sa grande chevelure mouillée, et un vif éclair de bonté lui passant dans les yeux :

— Voyons, ma petite Germaine, raconte-moi ce que tu sais. Et d’abord, est-ce à un héritier de l’Anglais que la propriété…

— Non. Cette fois la terre de France est rachetée par un Français.

— Un gentilhomme ?

— Pas précisément, mais un notable personnage, considérable et considéré, fort aimé dans son département, membre du conseil général, et député, s’il vous plaît, homme richissime, un filateur de Rouen, M. Grandperrin.

— Grandperrin ? Je ne connais pas ce nom-là. Mais le piano… Ce n’est pas M. Grandperrin, je suppose…

— Non, certes. C’était Mlle Alise d’Évran (inclinez-vous devant ce beau nom), fille de Mme la marquise d’Évran dont, sans vous désobliger, la noblesse est d’aussi pur froment que la vôtre.

— Quel rapport entre Mlle d’Évran…

— Et M. Grandperrin ? Attendez, vous désirez tout savoir avant d’avoir entendu. Mlle Alise d’Évran est la belle-fille de M. Grandperrin par cette raison bien simple que M. Grandperrin a épousé Mme veuve la marquise d’Évran, sa mère.

— Assez forte mésalliance entre l’hermine et le blaireau.

— Vous en parlez bien à votre aise, vous, monsieur Albert. Et la rigueur des temps, vous n’en tenez pas compte ? Vous ne savez pas que ce pauvre marquis avait risqué et perdu presque tout son avoir dans une entreprise industrielle où il ne voyait pas clair… qu’il avait laissé sa veuve ruinée, d’une santé très compromise, avec une charmante petite fille aux yeux superbes, mais qui toussait à en faire frémir, et qui n’avait plus qu’un souffle… M. Grandperrin, depuis longtemps reçu et estimé dans la famille, et déjà riche à millions, est venu à point dans une heure de crise, a demandé très humblement sa main à Mme d’Évran, qui, ne songeant qu’à sa chère petite presque mourante, et dont l’avenir était noir, a consenti par amour maternel… Et voilà comme Mlle Alise d’Évran est devenue la belle-fille de M. Grandperrin…

— Circonstances atténuantes, répondit Albert avec un soupir d’allégement. C’est égal, pour la marquise d’Évran, s’appeler Mme Grandperrin, c’est dur…

— Peut-être, reprit Germaine. Mais depuis, la petite fille a grandi dans l’or et dans la soie, comme une belle enfant dorlotée, gâtée, adorée. Autrement, elle n’eût pas vécu et ne fût pas devenue la grande demoiselle que vous auriez pu voir si vous étiez entré cinq minutes plus tôt.

— Charmante, un modèle de perfections, n’est-ce pas ? dit Albert avec une nuance d’ironie.

— Sans doute, fort belle à tous égards, ni trop sérieuse, ni trop enjouée, pensant juste, parlant bien, et marchant avec une grave élégance… Mais tenez… brisons là, vous m’en feriez trop dire.

— Une vraie Parisienne moderne, dit gaiement Albert, jouant Orphée aux Enfers et Giroflé-Girofla.

— Oh ! reprit vivement Germaine, vous qui chantez si bien, soit dit sans compliment, si vous entendiez de sa main Mozart et Beethoven, dès la première note vous comprendriez qu’elle a su garder le respect des maîtres.

— Mais tu m’en parles, dit curieusement Albert, comme si tu la connaissais de très longue date.

— Certainement… Quand j’arrivai pour la première fois au couvent de Rennes, toute petite et un peu confuse dans ma courte jupe de cotonnade, Mlle Alise s’y trouvait déjà parmi les grandes. Et malgré la différence d’âge et de race, elle vint à moi avec tant d’accueil, un sourire si charmant, que je l’aimai à première vue, et depuis, je ne l’ai jamais oubliée. Trois ou quatre fois depuis ma sortie du couvent, en allant voir Cancale ou le mont Saint-Michel, elle est venue, comme une bonne fée souriante, dire bonjour en passant à sa petite Germaine, et je vous avouerai que j’ai contribué, pour ma part, à l’achat de la propriété par M. Grandperrin.

— Et sais-tu, Germaine, dans quel but il a fait cette acquisition de nos immeubles ? Est-ce pour y bâtir une maison de plaisance, y construire un château moderne en vieux style, ou simplement pour y jouir du revenu des terres en honnête et bon propriétaire ? Peut-être celui-là consentirait-il ?…

— A vous vendre à part, n’est-ce pas, vos ruines de famille ? Toujours cette idée fixe, dit Germaine en se touchant le front, mais avec un sourire et un regard d’ineffable commisération, comme si elle répondait à un enfant malade. Sur ce chapitre-là, monsieur Albert, vous m’en demandez trop long… je n’en sais rien… Mais, tenez… voilà justement maître Gerbier qui passe dans la Grande rue. Il a rédigé l’acte de vente, et pourra vous renseigner mieux que moi.

— Tu as raison. Au revoir, Germaine. Allons. Sémillant.

Et le chien et son maître partirent comme un éclair.

Dès qu’ils furent au bas de l’escalier, une tête rieuse et spirituelle, encadrée d’une luxuriante chevelure châtain-clair, apparut entre les rideaux entre-bâillés, qui s’écartèrent brusquement.

— Ouf ! dit Alise d’Évran, je dérogeais à ma dignité de demoiselle bien née dans ce rôle d’écouteuse… et je commençais à manquer d’air. Mais j’ai pu tout voir et tout entendre.

— Et que pensez-vous de notre visiteur, mademoiselle ?

— Quel drôle de garçon ! Il a quelque chose de doux et de fier, qui ne lui va pas mal, et j’avoue que, pour un gentilhomme rural, il n’a pas l’air trop satisfait de sa personne, ce qui ne me déplaît pas.

— Ah ! pour celui-là, mademoiselle, à coup sûr, la fortune ne l’a pas gâté. Il a pourtant, en manière d’acquit, terminé consciencieusement toutes ses études de droit et commencé son stage d’avocat à Paris même ; mais le métier de robin et la vie casanière lui répugnant d’instinct, il est revenu simplement au gîte pour y planter ses choux, comme ont dit, ou plutôt pour y battre nos bruyères.

— Et pourquoi n’est-il pas entré dans la marine, cette belle voie toute grande ouverte aux aventureux ? Il aurait très bien porté l’uniforme, et serait aujourd’hui, à trente ans, je suppose, officier supérieur. Avec sa fière mine, l’épaulette d’or lui vaudrait mieux que la veste de chasse et son chien aux talons.

— Sans doute, mais il n’a pas voulu quitter sa vieille tante aveugle, seul débris de sa famille, qu’il adore comme un fils. A cause d’elle, il a renoncé courir le monde… Et ici ils vivent tranquillement à deux avec cinq ou six mille livres de rente. Je dis tranquillement, non pour lui, car Dieu sait s’il est tourmenté par une idée fixe, qui le hante jour et nuit : il voudrait pouvoir racheter les ruines du château de ses pères, qui ne furent jamais à vendre en lots séparés, un coin de parc et ses ruines, seulement. L’Anglais n’a jamais voulu en entendre parler… et d’ailleurs, seraient-elles à vendre, sa mince fortune n’y suffirait pas… Voilà le papillon noir de sa vie…

— Et qui l’empêchait d’épouser une femme riche dans le pays ? A Dol, à Combourg, à Fougères, il n’en doit pas manquer qui se fussent trouvées heureuses et honorées de porter son nom, et dont la fortune…

— C’est précisément ce que lui a souvent répété Mlle Berthe, sa digne tante, aveugle très clairvoyante, je vous assure. Mais il a constamment répondu qu’il n’était pas un coureur de dots. Voilà son dernier mot et où nous en sommes.

— Quel singulier personnage ! reprit Alise, moitié songeuse, moitié souriante. Il faudra sans doute que la demoiselle qui pourrait en vouloir vienne lui demander sa main. C’est le monde renversé. Il s’est fort peu inquiété, du reste, du portrait flatteur et à grands traits que tu esquissais de mon humble personne… et comme il a dégringolé dans l’escalier avec son quadrupède, quand tu lui as parlé de ses ruines et de Maître Gerbier !

— Chez lequel vous dînerez aujourd’hui avec M. Grandperrin. Il doit arriver ce soir à six heures précises. Le notaire invitera peut-être aussi M. Albert, et bien que très sauvage, il acceptera, pour la question qui l’intéresse si gravement… j’en mettrais ma main au feu.

III

Il n’est pas si facile qu’on pourrait le croire au premier abord, de vivre en paix dans une petite ville ou dans un bourg de province. A Paris, chacun fait ce qu’il veut ou ce qu’il peut, perdu comme un libre oiseau dans la grande forêt ; mais en province nous habitons des maisons de verre, où tous nos actes sont contrôlés par les nombreux voisins qui n’ont rien de mieux à faire. En tenant compte des vanités en jeu, des amours-propres froissés, des personnalités jalouses, on comprend sans peine que, pour un petit nombre de gens groupés sur une motte de terre, il est aussi difficile de s’entendre que sur le pont d’un navire en mer, ou entre les quatre murs d’un étroit couvent. Heureusement qu’à son bord, maître après Dieu, le capitaine a droit de vie et de mort sur l’équipage, et que dans un monastère, le supérieur tient la règle absolue dans sa main : la hiérarchie et la discipline sauvegardent l’ensemble et le détail. Chacun sait à quoi s’en tenir. Cela suffit à la rigueur ; mais dans une petite ville, dans l’épanouissement des libertés municipales, c’est tout autre chose.

Cependant, par une très rare exception aux règles générales, dans le bourg de Rhuys, moitié breton, moitié normand, et composé de deux longues rangées de maisons curieuses, aux deux bords de la route, baptisée du nom de Grande rue, les trois personnages principaux de l’endroit avaient résolu ce difficile problème de vivre en assez bonne harmonie, comme des êtres intelligents et d’honnête compagnie : l’abbé Dufresne, curé de la paroisse, le médecin des âmes ; le docteur Le Bihan, chargé des cures corporelles, et maître Gerbier, déjà nommé, minutant les divers contrats de sa nombreuse clientèle. Ils se voyaient journellement en très bons termes, et ces deux derniers avaient leur banc à l’église. La foi du docteur était peut-être à dose homéopathique, et on eut trouvé, sans doute, un grain de scepticisme au fond des croyances de maître Gerbier ; mais il n’y paraissait guère. Ils écoutaient religieusement la messe du dimanche, et même parfois les vêpres des grands jours.

Ajoutons que ces trois honorables personnages n’étaient pas absolument dédaigneux des biens de la terre : la table de M. l’abbé se recommandait par les plus beaux fruits de la contrée, mûris dans ses jardins : pêches d’espalier d’un pourpre noir à faire envie aux couleurs des scabieuses, poires fondantes teintées d’aurore, venues de ses vieux arbres en quenouilles, et grosses rainettes à côtes, d’un jaune safran, parfumées comme des fleurs de rosier sauvage. Le docteur était renommé pour les sauces relevées et les condiments de haut goût : salmis de bécassines, coulis d’écrevisses, matelottes de carpes et d’anguilles, et surtout une merveilleuse sauce au lièvre, à consistance d’opiat, et d’un accent à faire perler les tempes des plus braves. Quant au notaire, il avait la spécialité des crèmes, grâce à Mme Gerbier, et dans le ministère de son intérieur, soignait particulièrement ses vins. Les meilleurs crus de Bourgogne et de Médoc se dépouillaient paisiblement dans ses caves, en attendant l’heure solennelle où maître Gerbier, avec une paillette de joie dans l’œil, à travers ses lunettes à branches d’or, versait d’une main recueillie le précieux liquide, authentique et vermeil, dans ces fins verres de mousseline transparents et hauts sur tige, qu’on pourrait prendre pour des tulipes de cristal.

On pense bien que, pour faire honneur à M. Grandperrin, son nouvel acquéreur, maître Gerbier n’oublia pas ses deux voisins, et quand le comte Albert de Rhuys, descendu précipitamment de chez Germaine, vint à le rencontrer dans la rue :

— Cela se trouve à merveille, monsieur le comte, dit en souriant maître Gerbier (la politesse en personne), j’allais précisément chez vous, pour vous prier de vouloir bien être des nôtres ce soir même. Notre nouvel acquéreur (pardonnez-moi si ma réserve professionnelle m’a fait garder le silence jusqu’à présent), le nouvel acquéreur des immeubles en bloc de ce pauvre M. Wilson, M. Grandperrin, arrive à six heures précises, et dîne à la maison.

— Mais, dit Albert en feignant une assez vive surprise, quel homme est-ce que ce M. Grandperrin ?

— Un homme très recommandable, fort intelligent, et tout rond, qui vous regarde bien en face ; un des grands industriels de notre monde moderne, quelque chose d’anglo-américain, bien qu’il soit né de parents français sur le terroir du Cotentin. Mais ne vous y trompez pas, ce n’est pas le premier venu, tant s’en faut. C’est un vrai fils de ses œuvres. A l’époque de mon dernier voyage à Paris, je l’ai entendu à la Chambre, et bien qu’il n’y eût à l’ordre du jour qu’une simple question pécuniaire, emprunts, obligations, reports et différences, je suis resté sous le charme de sa parole brusque et autorisée. A l’aise à la tribune comme chez lui, sans phrases, souvent les deux mains dans ses poches, avec sa grosse verve de financier gouailleur, qui se borne à l’éloquence des chiffres, si vous l’aviez entendu, si vous aviez pu voir miroiter ses dividendes, c’était à vous en faire venir les millions à la bouche. Il ferait un très bon ministre des finances, et sûrement il le deviendra. Ah ! c’est un rude adversaire pour les petits avocats verbeux qui osent se croire des hommes d’État, et pour messieurs les généraux, qui, non contents de leur gloire militaire, voudraient passer pour des orateurs. Sa rude logique, à bonds de sanglier, culbutait leurs arguments comme des châteaux de cartes.

— Tudieu ! maître Gerbier, quelle chaleur d’âme pour votre nouveau client ! Mais puisque vous le connaissez si bien, dites-moi, je vous prie, croyez-vous que ce nouvel acquéreur serait disposé… consentirait…

— Ah ! monsieur le comte, vous revenez à votre idée fixe, très naturelle et très légitime du reste, le rachat des ruines, n’est-ce pas ?

Albert fit un signe affirmatif.

— Sur cette question-là, reprit gravement le notaire, je ne vous dissimulerai pas que M. Grandperrin n’a rien d’artiste, qu’il manque absolument de lyrisme. Lamartine et Chateaubriand sont pour lui des livres fermés ; il n’a guère le sens féodal, et, franchement, je crois qu’il serait difficile à prendre par le côté des croisades. Mais nous verrons, comptez sur moi pour agir au mieux de vos intérêts et de votre désir. Si je vous ai prié d’être des nôtres pour ce soir, croyez-le bien, c’est d’abord pour avoir l’honneur de votre compagnie, mais aussi pour vous mettre en relations directes avec le nouvel acquéreur lui-même. Ne précipitons rien. Vous ne doutez pas de mon appui sérieux, si je puis vous être bon à quelque chose.

— Merci ! mille fois, mon cher monsieur Gerbier. J’accepte avec grand plaisir. A ce soir donc.

IV

A six heures, tous les invités se trouvaient réunis. Mme Gerbier, en femme bien apprise, qui connaît son monde, et très heureuse d’ailleurs de recevoir, fit les présentations d’usage avec la meilleure grâce et sans gaucherie provinciale ; ayant toujours eu les plus grands égards pour la noblesse et le clergé, sans dédaigner l’intelligence du tiers-état qui s’enrichit honnêtement.

A sa droite souriait l’abbé Dufresne ; à sa gauche, M. Grandperrin était carrément établi dans sa chaise. Maître Gerbier, cravaté de blanc, rayonnait d’une façon discrète, près de Mme Grandperrin (veuve marquise d’Évran), et le comte de Rhuys se trouvait près de Mlle Alise, en robe maïs à nœuds de velours noir. Les autres convives avaient été répartis dans l’ordre le plus harmonique au double point de vue des convenances et des caractères. A la louange de Mme Gerbier, disons que, sans être encombrantes, les fleurs n’avaient pas été oubliées. De riches bouquets de plantes ornementales (plantes de rivière et plantes de jardin) étaient fort habilement disposés, de manière à réjouir les yeux sans gêner le regard, et permettre à tous les convives de se bien voir et de s’entendre.

Comme l’avait dit Maître Gerbier, M. Grandperrin était un homme tout rond : figure ouverte, cheveux blonds frisés et favoris en côtelettes, également frisés. Né sous une heureuse étoile, il s’était développé dans le sens naturel de ses aptitudes. Fils d’un petit filateur, il était devenu gros filateur. Trapu, de taille moyenne, avec l’intelligence des chiffres, une santé robuste et une volonté non moins robuste, il était devenu très vite un des importants capitalistes de l’époque. C’était un excellent convive, bon mangeur et buveur sérieux sans craindre pour sa raison. Il y a des buveurs intelligents, comme il y a des buveurs bêtes. Lui était un buveur intelligent. On prétendait même que c’était presque toujours après un ample déjeuner qu’il avait remporté ses plus beaux triomphes de tribune et donné ses meilleurs coups de boutoir parlementaires. « Ce diable de Grandperrin, disait-on à la Chambre, quand il est sur lest avec ses trois verres de Porto, ses chiffres nous parlent tout seuls. » Que voulez-vous ! Il avait su prendre la vie par ses bons côtés ; gardait sans doute une ligne de chance dans sa grosse main nerveuse, et tout lui avait réussi… puisqu’il avait obtenu la marquise d’Évran, la seule espérance qui lui semblât d’abord impossible à réaliser. Mais il s’était fait si humble, avait paru si dévoué, avec tant de sincère abnégation dans ses paroles émues, près du berceau de la petite Alise presque mourante, que la marquise avait laissé prendre sa main, bien froide d’abord… Avec le temps elle avait fini par apprécier la rare valeur de l’homme, mine d’or par le cœur et intarissable banquier pour sa famille, payant toujours royalement, sans l’ombre d’un sourcil circonflexe, les notes les plus formidables des modistes et des couturiers, et disant parfois avec un adorable sourire de bonhomie : « A quoi servirait tant d’argent, si ce n’était à donner un peu de joie à ceux qu’on aime ? » Il dépensait à peine les trois quarts de ses revenus, et la mère et la fille passaient pour des élégantes du meilleur style dans les salons parisiens.

Le comte Albert, placé près de Mlle d’Évran, avait attendu avec la plus courtoise déférence, que la robe maïs eût apaisé son bruit dans toute son ampleur, puis il vint s’asseoir à sa droite et se trouva bientôt sous le feu direct de deux grands yeux intelligents et spirituels, qui n’avaient l’air de rien voir et se rendaient compte de tout, dont les paupières étaient frangées de longs cils et dont l’iris était brun.

Il ne put se défendre d’admirer avec un sourire d’artiste les libres inflexions d’un cou charmant, vigoureux et d’un blanc mat, que faisaient valoir, dans toute l’harmonie de ses lignes, le corsage un peu échancré et l’opulente chevelure châtain clair relevée à grandes ondes de moire avec des miroitements superbes. Il remarqua également de petites oreilles merveilleuses dans leur volute diaphane, oreilles musicales si jamais il en fut, vraies fleurs de chair où de fins diamants tremblaient comme deux gouttes de rosée.

Et malgré lui il se prit à songer à ces immortelles naïades qui, dans nos bas-reliefs de la Renaissance, versent d’un bras arrondi l’urne penchée de leur fontaine, types d’aristocratie, de jeunesse et de grâce mondaine, que le génie d’un statuaire a su trouver parmi les belles rieuses de la cour de France, en y mêlant un pur souvenir de la Grèce antique.

Albert de Rhuys comprit, du premier regard, que Mlle Alise d’Évran n’avait aucun doute sur son incontestable et fière beauté qu’elle était parfaitement sûre d’elle-même et à l’aise dans sa robe et dans la vie comme un libre oiseau dans sa plume et dans l’air.

La bonne et grosse gaieté verbeuse de M. Grandperrin avait de prime abord mis tout le monde à son aise. Après les premiers bruits de cuillers et de fourchettes, la conversation naissante se prit à battre la campagne à travers les généralités courantes. Il fut question de la contrée et des environs curieux à voir, du mont Saint-Michel et de ses fameux sables,

Source de tant de fables,

et des belles rangées de tamarix ondulant aux deux bords de la route ; de Cancale et de l’île des Rimains ; d’Avranches et des profondes vallées rocheuses de Carolles qui lui donnent l’aspect de Jersey ; de Dinan sur la Rance, et du cap Fréhel, qu’on visite en barque par les temps calmes ; et de Saint-Malo et du grand Bey, où dort Chateaubriand.

A propos de sa tombe, le comte Albert eut une sortie assez vive :

— Au lieu d’un mince grillage et de cette petite croix mesquine à peine émergeant du roc, j’aurais compris, s’écria-t-il, une haute croix de granit, qu’on pût saluer du large, à cinq ou six lieues en mer, et disant de loin aux marins qui passent : « Là, près de son berceau, repose quelqu’un de grand dont la France se glorifie. »

— Je suis absolument de cet avis, répondit Mlle d’Évran, d’une voix musicale un peu grasseyante d’un charme incomparable d’imperfection dans son timbre perlé.

Le comte s’inclina tout fier de cette approbation.

En habile maîtresse de maison, et en femme de tact, Mme Gerbier n’aborda qu’un peu tard le chapitre de la fameuse propriété dont son mari avait passé l’acte de vente. Ce ne fut guère qu’au dessert qu’elle parla pour la première fois à M. Grandperrin de son acquisition, et de tous les points de la table ce fut un vrai concert d’éloges.

— Monsieur, insinua adroitement à M. Grandperrin maître Gerbier, la bouche encore sucrée par une grosse poire de beurré d’Aremberg, monsieur, sans être trop indiscret, puis-je vous demander si votre intention est de faire des constructions nouvelles dans le pays, et si vous devez conserver intacte la région des ruines ?

— Ma foi, je n’en sais trop rien encore. La question vous intéresse, paraît-il ?

— Oui, peut-être, mais indirectement. A propos de ces ruines, je sais quelqu’un tout disposé à racheter, si faire se pouvait, les ruines seules et un coin du vieux parc y attenant. Permettez-moi d’ajouter que ce coin de vieux parc ne vaut guère mieux que les ruines, pécuniairement. Ce sont deux non-valeurs, à proprement parler.

— C’est votre opinion bien fondée, je pense ? répondit M. Grandperrin.

— Assurément. Figurez-vous un fouillis d’arbres inextricables où il fait nuit en plein jour, où rien n’est aménagé (on n’y a pas fait une seule coupe depuis trente ans). Ces antiques futaies chevelues et enchevêtrées ne seraient bonnes ni pour la marine, ni comme bois de charpente. Toutes les avenues sont encombrées de vieux chablis, branches vermoulues, tombées au vent d’hiver. On n’y marche plus guère que dans la poussière de bois mort.

— Et qui diable en pourrait vouloir dans ces conditions-là ? fit joyeusement M. Grandperrin.

— Dame, reprit maître Gerbier devenu sérieux, quelqu’un y attachant une simple valeur morale, comme souvenir de famille, votre voisin d’en face, M. le comte de Rhuys…

— Monsieur le comte, ajouta M. Grandperrin, je ne puis de prime abord vous dire ni oui ni non. Ne prenez pas ma réponse pour une parole de Normand. Vous allez vite la comprendre. Je n’ai pas encore vu la propriété. J’ai acheté sans voir, pas tout à fait en aveugle pourtant. D’une part, Mlle d’Évran m’avait dit que le pays pittoresque et accidenté lui plaisait ; d’autre part, mon homme d’affaires, venu cinq ou six fois dans la contrée, avait préalablement flairé le terrain ; je savais, à n’en pouvoir douter, que tous les immeubles étaient d’un très bon rapport ; j’étais donc sûr de ne pas m’enliser dans une mauvaise entreprise. Mais, pour en revenir à votre désir personnel, demain, dans l’après-midi, si vous le voulez bien, nous ferons ensemble une promenade aux ruines. Je prendrai l’avis de Mme Grandperrin, consulterai Mlle d’Évran, et si rien ne s’y oppose…

— Pour ma part, dit Mlle Alise, je connais déjà ces ruines, je ne vois aucune objection à leur vente partielle, et je pense également que ma mère…

Mme d’Évran l’approuva d’un signe de tête, le comte Albert la remercia d’un éloquent regard, et une vive rougeur lui empourpra les joues. L’espoir renaissait en lui. En quelques instants ce ne fut plus le même homme, sa brusque sauvagerie s’humanisa, et il semblait presque heureux quand on se leva de table pour prendre le café dans la chambre voisine, où l’on apercevait le piano de Mme Gerbier, deux petites tables de jeu avec leur tapis vert, et des albums de photographies à tranches d’or sur une grande console en bois des Iles.

Le whist et les échecs eurent tort ce soir-là. On avait dîné tard, on fit simplement un peu de musique après le café. Le piano était neuf et bon. Mme Gerbier plaqua les premiers accords et acheva très correctement deux ou trois valses en vogue d’un opéra-bouffe quelconque ; mais son jeu, d’une teinte neutre, contribua singulièrement à faire valoir l’exécution nerveuse et colorée de Mlle d’Évran, qui lui succéda sans se faire prier, et aborda les œuvres de grand style de Weber et de Beethoven comme si l’âme des maîtres passait en elle. Le comte Albert la complimenta sans réserves et sut trouver à propos quelques paroles ferventes qui furent très bien accueillies.

— Eh bien ! répondit-elle, souriante, s’il en est ainsi, puisque vous êtes réellement satisfait, à votre tour. Mme Gerbier m’a dit que vous chantiez.

Il ne s’attendait guère à cette brusque demande et fut d’abord un peu déconcerté, mais il comprit qu’il ne pouvait balbutier des excuses banales ; il essaya pourtant de dire que sa voix s’était rouillée dans la brume du marais, et qu’il avait quitté Paris depuis longtemps, à l’époque de Donizetti et du vieux succès de Dom Pasquale.

— Précisément, répondit-elle, Donizetti, frère poétique d’Alfred de Musset, génie d’artiste paresseux ; ce sont souvent les meilleurs. Eh bien, nous écouterons la sérénade de Dom Pasquale, je vous accompagne de souvenir.

Elle se remit au piano. Il s’exécuta de bonne grâce, et chanta vraiment fort bien cette délicieuse inspiration d’un rossignol au cœur de feu disant l’amour des nuits heureuses.

Sa voix émue, chaude et vibrante, sans faux éclat ni roulades pédantesques, lui mérita les applaudissements de l’auditoire et un très bon point de Mlle d’Évran. Il la remercia vivement de l’avoir si obligeamment accompagné, et vers la fin de la soirée, il la remercia de nouveau pour avoir plaidé si chaudement sa cause dans la question des ruines. Elle comprit à son franc regard et à l’accent de sa voix qu’il y avait dans ses paroles autant d’admiration pour sa beauté que de gratitude pour son intervention généreuse ; et ce soir-là, le comte Albert rentra chez lui presque heureux, mais un peu troublé. Il traversa sur la pointe du pied la chambre où Mlle Berthe sommeillait, lui donna, sans la réveiller, un pur baiser filial, et, bien que fatigué par les émotions diverses de sa journée, il eut grand’peine à s’endormir.

La nuit, il aperçut bien encore dans ses rêves quelques fragments des ruines, mais il en vit surgir une image nouvelle, une femme souriante, en robe maïs, qui le regardait fixement. La grande chevelure châtain-clair, librement déroulée, lui descendait jusqu’aux pieds, et dépassait la traîne de la robe sur les pelouses fleuries.

V

Le lendemain, à une heure de l’après-midi, tous les convives de la veille se trouvaient au rendez-vous. Le père de Germaine, familièrement nommé le père Joussaulme, prit une grosse clef des vieux âges, et fit bientôt tourner sur ses gonds rouillés une mystérieuse petite porte basse ouvrant sur les ruines, ruines vénérables qui, depuis vingt ans, n’avaient eu pour visiteurs que des merles ou des rossignols, et parfois, en hiver, une mouette blanche venue de Saint-Malo jusqu’aux étangs.

Les vieilles futaies du parc servaient de cadre aux ruines, et leurs feuillaisons d’automne étaient riches en couleur : les chênes roux, les hêtres jaune d’ocre teinté de feu, et par intervalles la note pourprée d’un néflier sauvage donnaient la plus chaude valeur pittoresque à ce coin de paysage, en plein été de la Saint-Martin.

On admira d’abord. Puis différents groupes se formèrent parmi les promeneurs.

En tête marchaient M. Grandperrin, Maître Gerbier, le père Joussaulme et le docteur, qui se baissait de temps à autre pour cueillir une jusquiame ou un pied de belladone.

Dans les ruines mêmes, Mme Grandperrin Mlle Alise, Germaine, très animée du geste et de la voix, et l’abbé Dufresne, examinant de près, avec son œil d’archéologue, les curieuses dentelles de la grande rosace.

De l’un à l’autre groupe, et parfois restant un peu en arrière, autant que la politesse pouvait le permettre, le comte Albert de Rhuys, très ému, presque silencieux et fort réservé, songeait à la grave question qui peut-être ce jour même allait se décider pour lui.

Les groupes s’étaient rapprochés, et Maître Gerbier pérorait avec assez d’animation en s’adressant à M. Grandperrin.

— Vous le voyez, c’est pittoresque, et bon surtout pour un peintre cherchant un motif de tableau ; mais, comme j’avais eu l’honneur de vous le dire hier dans la soirée, toutes ces vieilles futaies à branches gourmandes, poussées à tort et à travers, ne valent guère mieux que les ruines effritées. Si on voulait en faire une vente partielle, il n’y aurait qu’à estimer la valeur intrinsèque du terrain.

— Et d’ailleurs, ajouta Mlle Alise, je réponds qu’il y a d’autres parties du parc non moins pittoresques et bien plus accidentées, au delà des étangs. Hier même je les ai vues.

Mme Grandperrin appuya son dire d’un signe de tête affirmatif.

— Fort bien, fit M. Grandperrin, mais quelle étendue voudrait racheter M. le comte de Rhuys ?

— De la grille au premier étang, répondit Maître Gerbier.

— C’est-à-dire une contenance de… ? reprit M. Grandperrin en consultant Gerbier du regard.

— De dix-neuf à vingt hectares tout au plus. N’est-ce pas, père Joussaulme ?

— Plutôt vingt que dix-neuf, répondit ce dernier, flatté d’avoir à donner son avis.

— Estimés combien par hectare ? continua M. Grandperrin.

— De neuf cents francs à mille francs, tout au plus, reprit Gerbier. Les terres sont bonnes, mais il faudrait défricher pour en faire des terres arables. D’autre part, en tenant compte du bois qu’on pourrait abattre, restons à mille francs l’hectare, soit une vingtaine de mille francs. Qu’en pensez-vous, Joussaulme ?

— C’est un chiffre raisonnable.

— Eh bien, nous allons peut-être pouvoir nous entendre.

Et comme Maître Gerbier se disposait à faire de la main un signe de ralliement au comte Albert, resté un peu à l’écart, par une réserve facile à comprendre :

— Attendez, dit vivement M. Grandperrin, avant de rien décider, je demande un instant de réflexion.

En jetant par hasard les yeux sur les hauteurs, il avait aperçu à mi-côte un ruisseau rapide qui tombait en cascades, et dont les eaux lui semblaient assez bien nourries.

— Comment nommez-vous ce petit cours d’eau ?

— Il est connu dans le pays sous le nom de ru des Ormes, mais il ne figure pas sur les cartes.

— Ce n’est pas une raison. D’où vient-il ?

— La source est tout près d’ici, répondit Maître Gerbier, sur la hauteur même, dans un pli caché de la colline. Il sort d’une belle fontaine que nous pourrons voir, fait plusieurs circuits, paraît et disparaît, suivant la déclivité du terrain, se perd un instant sous les ruines mêmes, et rejaillit au delà du chemin, tout au bas de la côte, pour tomber dans la rivière, en amont du moulin que vous apercevez.

— Le mien, dit le père Joussaulme.

M. Grandperrin s’étant rapproché du cours d’eau, restait tout rêveur (ce qui lui arrivait rarement), et, se caressant la barbe, il semblait ruminer profondément quelque chose. Il ne s’était pas encore prononcé. Le comte attendait avec une impatience fébrile son arrêt définitif, comme un verdict du jury, quand un incident fort imprévu vint troubler le groupe des promeneurs et déranger brusquement l’ordre des idées.

VI

Une chaise de poste à quatre chevaux, lancée à fond de train, et menant grand bruit de roues, hennissements, grelots, fouets et jurons, s’arrêtait court en face de la grille, avec deux postillons en selle, tout flambants neufs du costume traditionnel : longues bottes cirées, culotte jaune, veste courte et chapeaux enrubannés. La portière s’ouvrit à un assez gros garçon d’une trentaine d’années, aux joues fleuries, en paletot de velours marron, et dont le ventre, déjà en saillie, s’arrondissait dans un pantalon clair.

Le nouveau personnage avait trouvé sans doute original de se faire conduire à grand’guides pour éblouir les populations, rangées effectivement aux deux bords de la route avec des yeux écarquillés.

— Tiens ! Alexandre, s’écria M. Grandperrin ce farceur d’Alexandre ! Il n’en fait jamais d’autres, on le croit à Plombières, et il vous arrive comme une trombe, sans se faire annoncer.

Le voyageur monta la côte et sauta au cou de M. Grandperrin, qui l’embrassa joyeusement et le présenta aux promeneurs :

— Mon neveu, messieurs, Alexandre Grandperrin, associé de ma maison de Rouen.

Alexandre salua tout le monde et il eut pour Mlle d’Évran un sourire familier qui déplut singulièrement au comte de Rhuys ; il fut bientôt mis au courant de la question qui s’agitait, et des vingt mille francs regardés comme rémunérateurs ; mais dès qu’il aperçut le ru des Ormes :

— Mon oncle, vous n’y pensez pas, s’écria-t-il, Vous n’avez donc pas vu ce petit cours d’eau ? Il n’a l’air de rien, mais sa force motrice peut être merveilleuse ; ce serait justement votre affaire pour la nouvelle usine dont nous avions parlé.

— Mais si, mais si, je l’avais parfaitement vu, tout aussi bien que toi, répondit M. Grandperrin, piqué au jeu (ce diable d’Alexandre a raison, pensait-il), mais je n’avais encore rien dit. D’autres considérations me faisaient réfléchir. Et, quand tu es arrivé, je me demandais s’il n’y aurait pas un moyen de concilier nos intérêts avec le bien légitime désir de M. le comte Albert, à qui je veux être agréable.

Par la plus étrange des fatalités, le ru des Ormes passait précisément sous la grande rosace.

— On ne peut pourtant pas déplacer les ruines, disait M. Grandperrin ; il y a trop d’arbustes cramponnés, des racines et des branches, aux jointures des pierres… tout s’écroulerait… mais peut-être pourrait-on détourner le cours d’eau. C’est à quoi je pensais. Pour creuser un nouveau lit au ru des Ormes, sur fond de roc, il faudrait faire jouer la mine, puis tailler à pic une tranchée, sans compter les frais de terrassement. Le devis de mon ingénieur ne dépasserait pas, je crois, les vingt mille francs que vous êtes sans doute prêt à sacrifier, monsieur le comte. Eh bien, s’il en est ainsi, vous pouvez regarder l’affaire comme déjà conclue entre nous. Dans tous les cas, ce ne serait pas avant l’an prochain que je pourrais établir une nouvelle usine. En attendant, regardez-vous ici absolument comme chez vous ; à toute heure, nous absents ou présents, les clefs sont à votre disposition… D’ailleurs, comme notre séjour ici sera d’un mois, probablement, j’espère bien avoir l’honneur d’être présenté à Mlle Berthe, que Mme Grandperrin désire vivement connaître, et sans doute avant notre départ, nous pourrons faire ensemble quelques promenades dans les environs.

Albert remercia, s’inclina et prit congé de la famille Grandperrin dans les meilleurs termes, mais quand il passa devant Alexandre, ce dernier reçut en plein visage un froid regard qui figea sur place le sourire banal qui d’habitude lui fleurissait aux lèvres.

VII

Albert de Rhuys fit un récit détaillé de sa journée à Mlle Berthe, qui trouva son neveu désappointé, moins triste pourtant, moins désespéré qu’elle aurait pu le craindre. La chère et fine vieille se complut à le faire causer longuement, et comprit sans doute qu’il y avait désormais dans ce cœur-là quelque chose de plus que des ruines.

— Autrefois, j’ai connu les d’Évran, dit-elle, surtout la mère de Mme Grandperrin. C’était une femme d’un grand sens et fort distinguée. Malgré la mésalliance de sa fille, sans doute excusable, je ne serais pas fâchée de la connaître.

Le lendemain, vers dix heures, dans un rayon de soleil qui tombait des fenêtres et jetait une barre d’or sur la nappe, la tante et le neveu déjeunaient paisiblement en tête-à-tête. Le comte coupait lui-même, sur l’assiette de Mlle Berthe, de petites bouchées que sa fourchette trouvait ensuite aisément (on se souvient même qu’elle tricotait sans voir), lorsque Germaine entra. Elle apportait une pleine corbeille de ses plus beaux fruits mûrs ; Mlle Berthe la remercia et profita de l’occasion pour obtenir quelques détails supplémentaires dans le récit de la veille :

— Et les nouveaux arrivés, où logent-ils, Germaine ?

— Mme Grandperrin et Mlle d’Évran, tout simplement chez nous. C’est plus commode pour elles ; M. Grandperrin et son neveu, dans la dernière maison du bourg, la plus grande, qu’ils ont louée pour un mois.

Et quand Germaine s’en alla, Albert, en la reconduisant, n’oublia pas de lui demander pour son propre compte :

— Et ce M. Alexandre, venu d’hier seulement ? le connais-tu ? Quel homme est-ce donc ?

— Ma foi ! tout le contraire de vous-même, monsieur Albert, un vieil enfant gâté, bien heureux d’avoir un oncle pareil, qui lui passe toutes ses fantaisies. Il l’aime comme Mlle Berthe vous aime (à chacun les siens), et ferme les yeux presque en riant sur ses petites folies. Ce neveu mène grand train à Paris, joue à la Bourse et passe pour un beau parieur sur le terrain des courses.

— Je vois ce que c’est, dit Albert, tout simplement ce que les journaux de Paris nomment un petit gras des hautes écuries, un merveilleux du sport, un gandin de Tattersalt.

— Je ne connais pas bien ces termes-là, monsieur Albert, mais ce doit être quelque chose d’approchant. Quant à la graisse, c’est précisément ce qui le désespère. Il prend des leçons de boxe et d’escrime pour maigrir. Mais ce qu’il perd aux exercices violents, il le rattrape vite à ses déjeuners. Il mange et boit déjà comme son oncle.

— Ton petit doigt en sait long, Germaine. Tu me sembles merveilleusement renseignée.

— Ce n’est pas bien difficile. J’ai connu tous ces détails par hasard ; vous savez bien que je suis allée à Paris deux fois : il y a trois ans, puis l’hiver dernier. Mlle d’Évran m’a conduite dans sa loge au théâtre, et même aux grandes séances de la Chambre.

— Encore un mot, Germaine. Ne trouves-tu pas ce M. Alexandre un peu familier avec Mlle d’Évran ?

— C’est bien naturel : depuis le berceau, ils sont élevés ensemble… côte à côte… Mais depuis qu’elle est sortie du couvent, et lui du collège, elle lui a formellement interdit de la tutoyer, ne répondant qu’à vous. Il a bien fallu obéir, et je vous assure qu’elle ne se gêne pas avec lui et goûte fort médiocrement ses plaisanteries, souvent cousues de gros fil. Tenez… pas plus tard que ce matin, il y a une heure à peine, au moment même où Mlle d’Évran ouvrait sa fenêtre sur le parc, M. Alexandre, pour essayer un fusil neuf, ne trouvait rien de mieux que d’abattre un rouge-gorge qui chantait au soleil sur la grande rosace, et du second coup, presque à bout portant, un pauvre petit faon de chevreuil, qui n’a poussé qu’un soupir en tombant roide avec du sang dans les yeux. Mlle Alise était hors d’elle-même. « C’est odieux et ridicule, a-t-elle dit.— Une autre fois, quand vous tuerez vos bêtes, que ce ne soit jamais sous mes yeux. » Après cela, M. Alexandre n’est peut-être pas un méchant garçon, mais un vaniteux bouffi qu’elle regarde comme un être sans conséquence.

Albert resta inquiet pourtant, et le soir même il aperçut au fond de la grande avenue Mlle Alise à cheval, accompagnée d’Alexandre, tous deux emportés par un galop rapide ; et il lui sembla qu’ils étaient bien près l’un de l’autre… Il sentit comme une dent de couleuvre lui faire en plein cœur une morsure profonde.

— Je suis tout aussi bon écuyer que ce garçon-là, maugréa-t-il, et je n’entends pas que mon Noir s’endorme à l’écurie.

Le soir même, il dit à Mlle Berthe :

— Ma tante, vous plaît-il d’être présentée à la famille d’Évran ?

— Très volontiers, répondit-elle.

VIII

Mlle Berthe et Mme Grandperrin se comprirent parfaitement, et leur mutuelle sympathie se resserra d’un jour à l’autre. Mlle Berthe vint souvent aux soirées de Mme Gerbier où se trouvait Mme Grandperrin, et fut parfois de leurs promenades en voiture et à pied, tantôt marchant au bras d’Albert, tantôt au bras de Mme Grandperrin, quelquefois s’appuyant à celui de Mlle Alise, qui lui témoigna beaucoup d’égards et de déférence. Elle lui en sut gré, et trouva son timbre de voix très doux, presque chantant. Elle aurait bien voulu pouvoir démêler quelque chose dans les inflexions variées de sa voix caressante, deviner ce qu’elle pensait de son neveu, mais les secrets de Mlle Alise n’étaient pas faciles à pénétrer. « Si je pouvais au moins voir ses yeux », pensait la pauvre vieille ; mais en cela l’aveugle se trompait. Elle aurait pu les voir sans être mieux éclairée : car ces yeux-là ne disaient que ce qu’ils voulaient dire.

Pourtant, dès les premiers jours de sa rencontre avec Albert, Mlle d’Évran l’avait à peu près jugé : « Voilà sans doute le gentilhomme vraiment digne de me donner son nom. » Et elle s’était accordé un mois pour réfléchir, pour en faire une étude sérieuse approfondie. La moindre faute de goût, la plus légère infraction aux règles de l’étiquette, une fausse note du cœur suffisaient pour le perdre à jamais dans son esprit. Elle attendait avec une anxiété curieuse, qui n’était pas sans charmes, pour se prononcer en dernier ressort à son égard. Quant à lui, elle avait compris, dès le premier soir, qu’il était bien à elle, subjugué, parfaitement conquis ; cela ne faisait pas de doute. Mais elle-même se trouva bientôt prise à ce terrible jeu, comme une baigneuse en rivière, souriant aux eaux limpides et perdant pied sans s’en apercevoir.

Et par une étrange loi des contrastes, la Parisienne pur sang trouvait dans cet amour discret d’un gentilhomme retiré du monde, quelque chose de primitif, de salubre et de fortifiant comme un parfum sauvage de marjolaine ou de romarin, tandis que lui respirait en elle une fine plante de serre, au parfum subtil, exquis et pénétrant comme une fleur de gardénia qui l’enivrait. Ils ne s’attendaient pas l’un et l’autre à cette mutuelle surprise… Ils se trouvaient ainsi dans la joie profonde d’une rencontre inespérée, après s’être longtemps rêvés avant de se connaître.

Lui était comme effrayé de son amour, et s’était bien promis de ne jamais en rien révéler, de l’enfouir silencieusement dans la profonde intimité de son cœur, à la fois trop humble et trop fier pour en faire l’aveu, adorant Alise pour elle et ne voulant pas qu’elle pût songer un instant qu’il lui ferait l’injure de mendier sa dot, dot considérable au dire de maître Gerbier, qui évaluait à cinq cent mille francs au moins les revenus annuels de M. Grandperrin, dont la fortune, par moitié, appartiendrait plus tard à Mlle d’Évran.

Sans être précisément jaloux d’Alexandre, type vulgaire, causeur nul, dont le front très étroit se dérobait sous un épais gazon de cheveux ras, Albert restait soucieux cependant et trouvait que ce personnage de famille était beaucoup trop souvent près de Mlle Alise. Aussi ne voulait-il perdre aucune occasion de suivre à cheval les promenades en voiture dans les avenues du grand parc ou dans les bois environnants.

Albert montait un vigoureux petit cheval du pays, noir comme jais, avec une étoile blanche au front, qui se nommait Érèbe ; à peine sorti de ses landes bretonnes, d’un naturel un peu sauvage, chevelu comme les bons coureurs de l’Ukraine, ayant quelque chose de vif, de svelte, d’allègre et de fier, avec sa narine ouverte et son œil de feu. Il faisait vaguement rêver des fabuleux hippogriffes chantés par nos vieux conteurs du moyen âge. Secouant sa longue crinière et sa large queue en éventail, avec un hennissement de joie, il s’enlevait comme un oiseau sous la main nerveuse de son maître, qui le maniait avec autant d’adresse que de vigueur, l’arrêtant court au galop, et rivé en selle comme si l’homme et la bête ne faisaient qu’un ; tandis qu’Alexandre, perché dans sa rondeur sur un très haut cheval anglais, dit de grande race, et long jointé, manquait absolument de grâce naturelle ; il était solide, mais gourmé. Dans sa manière on retrouvait la haute école, la roideur automatique, la rhétorique de manège, et ceux qui le voyaient passer ne se gênaient pas pour se dire : « En voilà un qui a dû payer cher son professeur. » Il n’y avait aucune comparaison possible entre les deux cavaliers, et Mlle d’Évran n’était pas la dernière à s’en apercevoir.

IX

Dans l’intervalle des promenades au parc ou en forêt, il y eut quelques parties de pêche, et Albert ne fut pas fâché d’un incident dont Alexandre se trouva le héros. Devant le pont même de son moulin, le père Joussaulme avait ramassé d’un seul coup d’épervier une très belle friture de goujons. Alexandre voulut avoir son tour, il prit bien son temps, fit en conscience le triage des mailles, ramena un bout du filet sur l’épaule, comme le père Joussaulme, prit entre ses dents une des balles de plomb qui bordent l’épervier, pour lui donner du poids dans son jet, puis il lança brusquement son engin avec la vigueur d’un rétiaire antique. Par malheur, il avait oublié de rouvrir la bouche, et emporté par la balle de plomb qui lui restait aux dents, il perdit l’équilibre et fit un merveilleux plongeon, éclaboussant du coup toute la bande affolée des canards, tandis que Mlle d’Évran riait aux éclats. Il n’y avait que trois pieds d’eau dans la rivière, ce qui enlevait toute couleur dramatique à l’épisode.

Le même soir, Albert fut plus adroit et plus heureux. Dans une excursion au marais, par un temps superbe, Mlle d’Évran s’était approchée d’une petite vache bretonne dont la clochette au cou tintait clair, et qui portait sur le front sa chaînette en fil d’acier tordu, coquettement tressée. Elle mangeait tranquillement une poignée d’herbes dans sa main et regardait avec plaisir Mlle Alise (comme les bêtes savent regarder les gens qui les aiment), quand Albert aperçut un taureau venant droit sur la belle promeneuse, l’œil irrité par le foulard cerise qu’elle avait au cou :

— Prenez garde mademoiselle, et permettez…

Et sans attendre sa réponse, il enleva le foulard d’un geste et déploya ses couleurs vives aux yeux de la bête furieuse qui se rua sur lui. Il fit volte-face comme un toréador, et quand la bête revint une seconde fois, par une manœuvre habile il contourna le tronc d’un saule creux qui se trouvait à sa portée, mais en agitant toujours le foulard, tandis que le taureau, lancé droit à plein corps, s’envasait jusqu’aux fanons dans un large fossé plein d’eau limoneuse. Rafraîchi sans doute par ce bain inattendu, le taureau disparut sur la rive opposée, tout cuirassé de lentilles vertes, avec des guirlandes de cresson dans les cornes.

Albert s’inclina et rendit le foulard à Mlle d’Évran, qui lui serra vivement la main. Elle était devenue toute pâle. Etait-ce du danger couru par elle ? était-ce par crainte pour lui-même ? Il n’eut pas la vanité d’y songer.

Mlle d’Évran fut absente deux jours pour une excursion au mont Saint-Michel qu’elle fit seule avec M. Grandperrin. Pour Albert, ces deux jours furent éternels. Il comprit pour la première fois toute la profondeur de son amour. Le monde lui semblait vide. Bien qu’elle fût à quelques lieues seulement, et dût promptement revenir, il eut au cœur une impression de froide solitude comme si elle s’en était allée loin, très loin, de l’autre côté de la grande mer, et qu’il ne dût jamais la revoir. Et durant les deux nuits il entendit sonner toutes les heures à l’église du bourg. La seconde journée, errant comme une âme en peine, il vint et revint plusieurs fois chez Germaine, ne pouvant y revoir Alise, mais espérant du moins retrouver là quelque chose d’elle, et avoir la consolation d’en parler.

Avec Germaine il eut de longs entretiens ; il finit par lui dire :

— Germaine, pourquoi Mlle d’Évran ne s’est-elle pas encore mariée ?

— Et vous ? répondit Germaine.

— Moi ? c’est différent.

— C’est toujours différent, reprit Germaine, très sérieuse sur un ton plaisant. Vous pensez bien qu’elle a dû avoir ses raisons, comme vous les vôtres. Elle n’a pas encore trouvé sans doute celui qu’elle a rêvé, et cependant, avec un peu de mémoire, la liste serait longue des prétendants éconduits.

— Ah ! reprit Albert curieux.

— Oui, des officiers supérieurs de marine et de l’armée de terre, continua Germaine ; des magistrats, présidents et procureurs ; des avocats en renom, des commerçants et des industriels ; maîtres de forges, raffineurs de sucre, fabricants de Champagne, dont les caves, dit-on, sont assez vastes pour qu’on s’y promène en voiture ; nous avons eu jusqu’à un proviseur d’une grande ville du pays chartrain, qui s’est permis d’espérer… Pour celui-là, je vous assure qu’il n’a pas fait longue antichambre sur le palier des soupirants.

Mais, continua Germaine, il y avait toujours quelque chose à redire. Nous avons trouvé les officiers de terre trop peu instruits ou trop contents d’eux-mêmes, les marins trop absents, les magistrats trop hauts sur cravate et trop gourmés, roides comme les militaires sans avoir la distinction des nobles ; les avocats trop vaniteux et trop parleurs ; trop prosaïques, les commerçants et les industriels ; en somme, tous ces gens-là beaucoup trop intéressés et trop désireux de la grosse dot de la belle fille aux yeux d’or plutôt que vraiment amoureux de Mlle d’Évran. Grâce à Dieu et à son esprit, elle a su se garer de la marée montante, pour se donner le temps de réfléchir et de choisir à son gré ; il est probable qu’elle voudra simplement de quelqu’un qui la prendra pour elle-même, et qui, sans être précisément un Narcisse de beauté, sera capable d’apprécier sa rare valeur de femme, un homme ayant la fierté du caractère et la richesse du cœur ; ce qui n’est pas si facile à trouver qu’on pourrait le croire, aujourd’hui surtout.

— Elle a raison, parfaitement raison, dit Albert ; je comprends mademoiselle d’Évran et l’approuve de tous points. Mais avoue, Germaine, que sa fortune la rend inabordable, et fera sans doute reculer ceux qui seraient peut-être dignes d’elle, et qui, l’aimant comme elle mérite de l’être, se tairont… n’oseront jamais…

— Ils auront tort, ceux-là, repartit vivement Germaine. Tenez, permettez-moi de vous le dire ; je vous connais mieux que vous-même, mon pauvre monsieur Albert. Eh bien, avec votre caractère de rêveur, vous n’arriverez jamais à rien. Votre fierté mal placée vous fera toujours craindre une humiliation.

Ici Germaine changea de voix :

— Et si, au lieu d’être riche, elle était pauvre, que diriez-vous ?

— Explique-toi, Germaine.

— Je m’entends fort bien : si elle se marie au gré de son beau-père (M. Grandperrin songe peut-être pour elle à son neveu, ce qui n’aurait rien d’étonnant)…

Albert devint très pâle.

— Dame, dans ce cas-là, continua Germaine, la dot sera belle, moitié de l’immense fortune à chacun. Mais dans le cas contraire, si M. Grandperrin n’approuve pas le choix de Mlle d’Évran, elle est d’âge à suivre sa volonté, à faire les trois sommations respectueuses, pour ne pas dire irrévérencieuses. Et alors, si elle se trouve simplement réduite aux apports de sa mère, elle n’aura pas grand’chose, presque rien pour ainsi dire… ce qu’elle apportera à son adorateur, ce n’est vraiment pas la peine d’en parler.

A mesure que Germaine s’expliquait, la belle et franche physionomie du comte Albert s’éclairait… Tout son cœur était comme envahi par un souverain philtre d’espérance ; il se sentait revivre et se trouvait de force à remuer le monde… Il entrait dans un nouvel ordre de pensées. Des perspectives inattendues s’ouvraient à son regard charmé comme de grandes avenues lumineuses.

— Vraiment, dit Germaine, paraissant toute surprise, je n’aurais jamais cru que cette dernière nouvelle pût vous causer une joie si grande.

X

Quand Alise revint, Albert alla au-devant d’elle, ému comme s’il la retrouvait après un long voyage, et qu’il eût failli ne plus la revoir. Cette courte absence de Mlle d’Évran n’était peut-être qu’un petit acte de diplomatie féminine de sa part ; toujours est-il qu’à dater de ce jour-là, elle fut parfaitement sûre qu’elle était profondément aimée.

Le lendemain de son retour dans l’après-midi, M. Grandperrin prit son fusil pour lever une compagnie de perdreaux signalée dans un champ de sarrazin ; et Alexandre se dirigea vers le moulin Joussaulme, où la veille il avait posé des verveux en rivière sous les yeux du meunier.

Albert et Alise partirent seuls pour une longue promenade dans la forêt faisant suite au grand parc, Albert monté sur Érèbe, Mlle d’Évran sur une vive et coquette jument blanche qu’elle avait baptisée du nom d’Hermine.

Quand les dernières maisons du bourg furent bien loin derrière eux, lorsque, après un galop rapide, ils entrèrent sous bois et se trouvèrent bien seuls, on eût dit que les chevaux comprenaient la pensée de leurs maîtres ; ils se mirent au pas, et quand leurs têtes fines se rapprochaient, le petit Noir mordillait à dents câlines la crinière blanche d’Hermine, avec un hennissement clair, qui parfois faisait sourire l’amazone et le cavalier. Tous deux avaient tant de choses à se dire qu’ils gardaient un silence profond. L’automne était doux comme un printemps, si doux que, se trompant de saison, quelques églantiers avaient refleuri. Apercevant une touffe de ces rosiers sauvages :

— Ah ! les belles fleurs, dit Alise.

Elle voulut en avoir aussitôt, et quitta l’étrier… Tous deux arrivèrent ensemble au buisson de roses. Il n’en resta pas une sur la haie. Quand il fallut remonter sur Hermine, Albert fit un marchepied de sa main à mademoiselle d’Évran, elle accepta de bonne grâce et s’enleva toute légère en se prenant à la crinière blanche.

Mais quand Albert eut dans sa main ce petit pied de fée, chaussé de gris, petit pied fin bien arqué, spirituel et tout ému, dont il voyait transparaître la cheville rose, et qu’il enserrait de ses doigts convulsifs comme un vif oiseau prisonnier, il perdit absolument le peu de raison qui flottait dans sa tête, et comme en délire il appuya sur le pied divin ses deux lèvres de feu. Elle en tressaillit jusqu’à sa grande chevelure, comme une plante qu’un chaud soleil aurait baisée brusquement dans sa racine et qui en frémirait de toute la hauteur de sa tige.

Elle était pourpre. D’instinct elle étreignit sa cravache comme pour en frapper l’insulteur… mais la cravache lui tomba des mains, et par une réaction subite, Mlle d’Évran, de pourpre qu’elle était, devint pâle comme une morte… Ses yeux se fermèrent, elle défaillit et s’affaissa dans les bras d’Albert… Il reçut pieusement le fardeau sacré, l’emporta près d’une source vive qui pleurait sous les grands arbres, déposa Mlle d’Évran sur la mousse comme un enfant qui dort, enveloppa religieusement des longs plis de sa robe les petits pieds qu’il ne songeait plus à voir, lui jeta de l’eau fraîche au visage, s’agenouilla devant elle et attendit…

Quand elle rouvrit les yeux, comme en sortant d’un mauvais rêve, elle ne parut ni courroucée, ni confuse, mais triste, profondément triste, comme d’une grave infraction à sa liberté individuelle, faute sérieuse qu’elle avait peine à comprendre et qu’elle ne pardonnait pas.

Lorsqu’elle fut à peu près remise de son trouble, elle se leva (Hermine arrêtée broutait des branches de saule en attendant sa maîtresse). Albert se disposait à la suivre ; elle l’arrêta d’un geste.

— Je n’ai besoin de personne, dit-elle.

Elle se fit un montoir d’un vieil arbre tronqué, se remit prestement en selle et, sans détourner la tête, elle disparut au galop sous les hautes voûtes de la forêt.

XI

Le lendemain se trouvait être un dimanche. A l’heure des vêpres, quand Mlle d’Évran entra dans l’église, Albert et Alexandre étaient près du bénitier. Tous deux lui présentèrent l’eau bénite. Alise toucha le doigt d’Alexandre, et passa devant Albert sans le voir.

Plongé dans un abîme de réflexions désespérées, Albert se demandait comment il pourrait sortir de cette impasse terrible où se perdaient sa tête et son cœur.

Une singulière occasion lui vint en aide.

Alexandre n’avait pas l’habitude de mettre les pieds à l’église. Il y était entré, ce jour-là, par hasard, par pur désœuvrement, ne sachant trop que faire, pour voir. Il regardait les pratiques religieuses comme une faiblesse bonne tout au plus pour les enfants, les femmes et les vieillards. Quant à lui, il n’admettait que la souveraineté de la raison.

L’abbé Dufresne, ce jour-là prêchait précisément le contraire, disant que la haute intelligence des plus grands personnages n’expliquait absolument rien, que, malgré tous nos progrès scientifiques, il est certaines questions sur lesquelles l’homme du XIXe siècle n’est pas plus avancé que Noé sortant de l’arche ; et que l’enfant au berceau, qui n’a pas fait ses dents et bégaye ses premières paroles, en sait tout aussi long que le vieillard de quatre-vingts ans, dont toutes les dents sont parties, et qui radote en sceptique.

Il parla fort éloquemment.

Pendant le sermon, Alexandre eut des accès d’impatience, de petits bâillements étouffés, de légers mouvements d’épaules, certains clignements d’yeux, un jeu de physionomie presque irrévérencieux ; il toussa, piétina, se leva brusquement, et, sous prétexte de voir de près les tableaux appendus, il fit une petite promenade, examinant les chemins de croix qui décoraient humblement les murs presque nus de cette pauvre église de village.

Il dérangea même quelques dévotes recueillies, qui reculèrent leur chaise poliment, mais semblèrent toutes surprises d’un tel procédé ; enfin, à bout de patience, il sortit au milieu du sermon.

Albert, qui ne perdait aucun de ses mouvements, sortit presque aussitôt, et comme il y avait beaucoup de monde épars dans le cimetière autour de l’église, on put entendre les paroles échangées :

— C’est scandaleux, disait Albert. Agissez à votre guise, en plein air, tant que bon vous semblera, mais non pas dans notre église.

— C’est une leçon ? répondit Alexandre.

— Certainement…

— Fort bien, monsieur. A vos ordres, quand il vous plaira.

Albert trouva facilement quatre anciens militaires comprenant ces petites questions-là, et la rencontre eut lieu vers la fin du jour, derrière le grand mur du cimetière, endroit peu fréquenté.

Malgré ses ridicules, Alexandre était brave et n’avait pas oublié ses nombreuses leçons d’escrime. Aux premières passes, les témoins comprirent qu’il était de beaucoup supérieur à son adversaire, et paraît avec plus de méthode et de sang-froid. L’emportement d’Albert lui fit tort. Quand il se fendit à fond, l’âme au bout de sa pointe fiévreuse, l’attaque fut très bien parée, et presque aussitôt, d’un coup droit en pleine poitrine, Albert tomba.

Alexandre eut un mot cruel :

— Pas de chance pour moi : voilà un coup d’épée qui va rendre intéressant ce garçon-là.

Il ne se trompait pas.

Lorsque Mlle d’Évran sut que le comte était blessé dangereusement peut-être, elle comprit qu’elle seule était la vraie cause de cette rencontre. Elle se fit aussitôt de graves reproches à elle-même, elle eut des repentirs, presque des remords, se regardant comme responsable de ce qui était arrivé.— L’épisode de la veille, dans sa promenade en forêt, s’éclaira d’un nouveau jour à ses yeux. Elle se trouva ridicule dans son rôle de petite pensionnaire effarouchée pour un simple baiser sur la pointe du pied, baiser fervent, sans doute, puisqu’elle en avait tressailli de tout son être, mais innocente peccadille après tout, qu’elle avait encouragée, presque autorisée par la franche sympathie de son accueil, ses regards, ses sourires ou ses paroles émues dont elle ne se rendait pas bien compte. Si un galant homme, ébloui par son ravissant petit pied de Cendrillon, s’était oublié jusqu’à y porter ses lèvres, il fallait qu’un ardent et profond amour eût parlé plus haut que la froide raison ; si le comte avait un instant perdu la tête, ce grand crime était bien excusable. Et comme il a dû souffrir, le pauvre garçon, pensa-t-elle, quand, avec une attitude résignée et des regards suppliants, il m’a offert l’eau bénite que j’ai méchamment prise au doigt de ce gros fat d’Alexandre. Après tout, le comte Albert a prouvé qu’il préférait une mort immédiate à mon indifférence, et s’il est coupable, cette légitime folie d’amour est déjà trop cruellement expiée. Et résumant toutes ses réflexions dans cette dernière pensée, Mlle d’Évran courut en hâte chez Mlle Berthe.

Il était nuit… elle frappa… personne… mais par la porte entre-bâillée passait une longue bande de lumière. Elle entra, guidée par cette lumière, suivit un long corridor, et pénétra, sur la pointe du pied, jusqu’à la chambre du fond.

Mlle Berthe était assise dans son grand fauteuil, muette et pleurant, près de l’oreiller de son neveu. Dormant d’un mauvais sommeil, Albert parlait en rêve, et prononçait un nom de femme… le sien… Alise… Alise…

— Toujours ce nom-là, mon pauvre Albert, soupira Mlle Berthe.

L’aveugle n’avait pas encore entendu le pas assoupi de Mlle d’Évran, et se croyait seule. Mais un sanglot mal étouffé d’Alise lui fit dresser l’oreille, et se levant les bras tendus :

— Qui est là ? dit-elle.

Alise prit ses deux mains, la fit se rasseoir, et s’agenouillant devant elle :

— C’est moi… Mlle d’Évran.

Et elle ajouta tout bas :

— Votre fille.

— Ah ! ma chère enfant ! dit la pauvre vieille.

Et elle s’affaissa dans son fauteuil, enveloppant Alise de ses deux bras.

Quand le torrent des larmes eut débordé :

— Vous êtes venue seule ? dit Mlle Berthe.

— Oui, répondit Alise.

— Va, dit vivement la vieille à sa petite servante qui rentrait, va vite chez Mme Grandperrin, et dis-lui que Mlle Berthe de Rhuys désire instamment la voir et lui parler. Ramène-la si tu peux.

Mme Grandperrin arriva, comprit tout et remercia avec larmes Mlle Berthe… qui prit la main de Mlle d’Évran, la mit dans celle de sa mère et leur dit :

— Maintenant, partez vite… il faut éviter toute émotion trop vive à mon cher enfant… Embrassez-moi encore, Alise. Quand il le faudra, je lui dirai que vous êtes venue et que… vous êtes sa femme.


XII

M. Grandperrin n’était pas homme à se payer d’histoires sentimentales. Il aimait d’ailleurs franchement son neveu, auquel tôt ou tard il destinait Alise. De cette manière-là, pensait-il, ma fortune ne sera pas morcelée : tout restera en famille.

Il voulut avoir avec Mlle d’Évran un sérieux entretien. Pourtant cet homme pratique, d’une rare intelligence dans les affaires, célèbre par de grands succès de tribune, qui n’avait pas reculé devant la faconde engluée des avocats les plus retors, et qui, à la Chambre, avait tenu bon contre les charges à fond de train des plus impétueux généraux, cet homme se trouva embarrassé, un peu interdit, presque petit garçon devant cette belle et grande jeune fille qui le regardait simplement de ses yeux clairs, et qui, avec autant de réserve que de dignité dans son maintien habituel, attendait ce que M. Grandperrin avait à lui dire.

Il fallut pourtant commencer.

— Alise, lui dit-il avec un certain trouble dans la voix, saviez-vous qu’Alexandre…

— Alexandre ? fit-elle.

— Ne vous a-t-il jamais parlé de ses intentions, de son plus cher désir… Ne vous a-t-il pas dit que son unique pensée… Enfin qu’il aspirait à votre main ?

— Il ne me l’a jamais fait entendre, et s’il m’en parlait aujourd’hui, je n’hésiterais pas à lui dire, comme à vous-même, la simple vérité.

— Quelle vérité ?

— Ma main ne m’appartient plus.

Ici, M. Grandperrin, dont le teint était toujours si coloré, devint très pâle. Il n’en croyait pas ses oreilles. La volonté d’Alise s’élevant contre la sienne lui semblait quelque chose d’anormal, d’impossible. Autour de lui, d’habitude, on ne résistait pas. Ses moindres désirs étaient des ordres pour tout son monde. Quand il reprit la parole, il avait des tremblements dans la voix.

— Mademoiselle (il n’employait ce terme solennel que dans les circonstances graves), mademoiselle, connaissez-vous bien toute la portée de vos paroles ? Avez-vous suffisamment réfléchi à tout ce qu’il y a de sérieux dans une telle déclaration ?

— Je crois parfaitement le savoir, monsieur répondit Alise.

— Alors c’est un parti pris de me blesser profondément, de me désespérer ?

— Comment pouvez-vous m’attribuer une intention pareille ?

— Eh bien ! oubliez quelque folle pensée en germe dans votre esprit, et renoncez à des sentiments peut-être irréfléchis…

— Mes sentiments personnels, dit Alise, froissée à son tour, n’ont absolument rien dont je doive rougir ; et quelle que soit ma déférence à votre égard, je n’en saurais changer.

M. Grandperrin reçut un nouveau coup mais cette fois il parvint à se maîtriser.

— Alise, continua-t-il, avez-vous eu jamais quelque grave reproche à me faire… quelque faute sérieuse commise à mon insu à votre égard ?

Elle fit un signe de tête négatif.

— Eh bien, alors, pourquoi ce manque de confiance, pourquoi juger indignes de vos confidences ceux qui vous aiment ?… Même, sans me demander mon assentiment, ne pouviez-vous pas m’informer de ce que vous aviez décidé… me dire que vous aviez librement disposé de vous-même ?

— Il n’y a qu’une heure, je n’en savais encore rien moi-même.

— Et à présent, me direz-vous le nom de cet heureux que vous avez préféré ?

— Le comte Albert de Rhuys !…

— J’apprécie ses rares qualités, sans doute, mais bien mince est sa fortune, vous le savez.

Et il ajouta avec un peu d’hésitation :

— Et la vôtre, y avez-vous songé quelquefois ? Vous êtes-vous préoccupée ?…

— Jamais, dit-elle. Celui à qui j’accorderai l’honneur de ma main me trouvera toujours assez riche pour lui-même. Pour vous personnellement, monsieur, je vous garde religieusement toute ma reconnaissance pour le passé, mais ne vous demande rien pour l’avenir. Je quitterai votre seuil aussi pauvre que vous m’avez prise au berceau.

Et comme elle se levait en regardant la porte, M. Grandperrin se mit devant elle et lui barra le passage. Il n’entendait pas de cette oreille-là. Par un brusque revirement, il se sentait vaincu devant cet inflexible vouloir d’un grand cœur. Le masque de l’homme sérieux fut sillonné de larmes, il prit Mlle d’Évran dans ses bras et lui dit d’une voix qui tremblait :

— Ma chère enfant, que votre volonté soit faite… Dormez en paix cette nuit. Et il la ramena tout ému sous le toit de Germaine, où Mme Grandperrin attendait sa fille.

XIII

Le soir même, en rentrant, il eut une dernière explication avec son neveu, et lui dit presque brutalement :

— Alexandre, tu ne peux pas épouser Mlle d’Évran.

— Parce que ?

— Parce que…

— Et encore ?…

— D’abord, parce qu’elle ne veut pas de toi ; ensuite, parce que sa main est promise à un autre ; enfin, parce que, voulût-elle y consentir, jamais, en réalité, cette femme-là ne t’appartiendrait. Tiens, regarde-moi bien en face. Tu me connais un peu, tu sais que pour Mme Grandperrin, l’ancienne marquise d’Évran, sainte et digne femme que j’ai toujours adorée, je donnerais encore jusqu’à la dernière goutte de mon sang ; eh bien elle n’a jamais été à moi absolument. Qu’importe le corps, quand l’âme est ailleurs. Comprends-tu ? Voilà ce que j’avais à te dire.

— Et Mlle d’Évran, qui épousera-t-elle ?

— Qui bon lui semblera.

— Sans doute ce gentilhomme de mince étoffe, qui dans sa personne a gardé quelque chose de don Quichotte et de don Juan… le comte Albert…

— Précisément.

— C’était bien la peine, reprit Alexandre, de venir dans ce pays perdu pour se butter à un petit hobereau de province, que j’ai égratigné du bout de mon fleuret, et qui sera sur pied avant un mois ; le docteur Le Bihan en a répondu.

— Tant mieux, dit M. Grandperrin. D’ailleurs il me plaît, à moi, ce gentilhomme, et désormais je te défends d’y toucher et d’en dire un mot mal sonnant devant moi. Tu as compris, n’est-ce pas ? Je veux ce que je veux.

Alexandre savait fort bien qu’avec un oncle pareil, qui par son entêtement légendaire tenait moins de l’homme que du sanglier, il n’avait qu’à se taire ; ce qu’il fit prudemment, ses intérêts d’ailleurs pouvant plus tard en être gravement compromis.

XIV

Un mois après, Mlle d’Évran devenait Mme la comtesse de Rhuys, dans la petite église rustique où la bénédiction nuptiale leur fut donnée, pour ne pas déplacer Mlle Berthe.

M. Grandperrin avait mis dans la corbeille de noces l’ancien domaine de Rhuys et une fort belle dot, sans préjudice des dispositions à venir.

Les nouveaux mariés ne reculèrent pas devant le devis de l’architecte, comme l’ancien notaire de Vitré. Un petit château moderne, un peu dans le style de l’ancien, fut édifié sur la hauteur, à la source même du ru des Ormes, qui put librement continuer son cours dans le voisinage des ruines, intégralement respectées.

L’abbé Dufresne baptisa le premier-né, qui fut un garçon, et le docteur Le Bihan, convive aimable, sans pédantisme, vint souvent en ami plutôt qu’en médecin, chez ses bienheureux hôtes.

M. et Mme Gerbier devinrent également les habitués du château, où le comte et sa femme passaient, chaque année, la plus grande partie de la belle saison, restant trois mois d’hiver à Paris et un mois ou deux en voyage.

XV

Un an après la cérémonie nuptiale, Germaine, en ouvrant sa fenêtre au soleil du matin, aperçut de loin, sur les hauteurs du chemin, un personnage qu’il lui sembla reconnaître, M. Alexandre… C’était lui, en effet, mais sans chevaux de poste cette fois, venu à pied simplement par la station du nouveau chemin de fer.

— Tiens ! M. Alexandre, dit-elle, tout seul. Qui vous amène quand les habitants du château sont en voyage ? Prenez donc la peine de vous asseoir.

Il obéit, après avoir ôté poliment son chapeau, s’essuya le front, suant un peu de sa marche, se réchauffa les pieds refroidis dans la brume du matin ; puis, regardant Germaine d’un œil admiratif où se trahissait une certaine émotion :

— Mademoiselle, lui dit-il sans ambages, je suis venu simplement vous demander à vous- même si vous consentiriez à vous nommer Mme Alexandre Grandperrin.

— Désolée, monsieur Alexandre. Vous êtes venu trop tard, ma parole est donnée. En voyant Mme Gerbier si parfaitement heureuse, j’avais également rêvé d’un notaire. J’en ai trouvé un fait exprès pour moi ; un notaire licencié, d’un âge assez mûr pour être sérieux encore assez jeune pour me plaire, et dont la fortune équivaut à peu près à la mienne. Vous le connaissez peut-être, puisqu’il habite votre ville… c’est M. Georges Durantin, et je vous invite d’avance à la bénédiction.

Quelques mois après, Mme Durantin était citée parmi les femmes les plus élégantes et les plus spirituelles du grand monde… de Rouen.


Octobre 1875.

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