Adriani/10

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George Sand
Adriani (1854)
Michel Lévy frères, 1869 (pp. 168-184).
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Chapitre X



X


Adriani fut dérangé dans de douces méditations par le vieux paysan qui venait emballer le piano.

— Où vous a-t-on dit de l’envoyer ? lui demanda-t-il.

— Nulle part, monsieur. On m’a commandé de ne pas le laisser à l’humidité, de le mettre tout de suite dans sa caisse et de le tenir tout prêt, parce qu’on le ferait réclamer bientôt. Il paraît que madame y tient beaucoup, car elle m’a recommandé cela elle-même.

Adriani prit une prompte résolution.

— Où elle va, je le saurai, se dit-il ; où elle sera, je la rejoindrai.

Il savait l’heure et le lieu du premier départ en poste. C’en était assez. Il retourna à Mauzères, embrassa le baron, lui emprunta un cabriolet et partit avec Comtois.

Au relais, il apprit que les deux voyageuses avaient pris, en effet, la route de Tournon. Il commanda des chevaux de poste et arriva au bord du Rhône avant la nuit. Là, il eut une inspiration. Toinette devait lui avoir écrit ; elle devait avoir prévu son anxiété et ses poursuites. Ou elle les seconderait, ou elle s’efforcerait de l’en décourager ; mais elle n’était pas femme à rester oisive au milieu d’une telle aventure.

Il courut au bureau de la poste, exhiba son passe-port, et retira une lettre à son adresse :

« Monsieur, disait Toinette, madame l’a voulu. C’est bien malgré moi ! Mais aussi pourquoi n’avez-vous pas daigné me dire si votre fortune répond à vos manières et si le nom que vous portez est le votre ? J’ai eu peur d’avoir été trop loin, et je me suis trouvée sans défense, quand madame m’a dit :

» — Partons, je le veux !

» Quelle est son idée ? Croiriez-vous que je n’en sais rien ? Jamais je ne l’ai vue comme elle est. C’est une volonté, une activité qui sentent la fièvre. Je ne la reconnais plus. Je vous écris du bateau à vapeur où nous sommes déjà embarquées, attendant la cloche da départ. Tout ce que je sais, c’est que nous descendons jusqu’à Avignon. Il me parait bien impossible que nous n’allions pas au moins saluer madame la marquise au château de Larnac. Vous trouverez une autre lettre de mon bureau restant, comme celle-ci, à Avignon.

» Tournon, sept heures du matin. »

Adriani descendit le Rhône et trouva un autre bulletin de Toinette qui lui annonçait qu’on se rendait effectivement au château de Larnac, où, depuis le mariage de son fils, la marquise de Monteluz avait, à la prière de Laure, établi sa résidence.

« Je ne pense pas que nous y fassions un long séjour, disait Toinette. Ne venez donc pas nous y rejoindre, monsieur. Je vous en ai assez dit sur le caractère et les idées de madame la marquise pour que vous compreniez qu’une imprudence pourrait nous amener des peines. Si vous voulez écrire, envoyez-moi vos lettres. »

Suivait l’adresse détaillée.

Adriani ne tint pas compte des terreurs de Toinette. Il continua sa route et alla s’installer au village de Vaucluse, à une lieue de Larnac, fort décidé à affronter la belle-mère et toute la famille plutôt que de renoncer à ses espérances. Il avait le meilleur prétexte du monde pour se trouver dans un lieu qui attire tous les voyageurs par la beauté des sites environnants, le voisinage de la célèbre fontaine et les souvenirs du grand poëte. Il apprit bientôt que la jeune marquise de Monteluz était de retour dans son château. Mieux connue dans ce pays que dans le Vivarais, elle n’y passait pas pour folle le moins du monde. Tout le monde respectait son deuil et plaignait son infortune. Adriani fut condamné à entendre, de la bouche de son hôte qu’il avait questionné avec précaution, le récit épique de la mort du jeune marquis, et à feindre de l’écouter comme une chose nouvelle. Il en fut dédommagé par les grands éloges qu’on donnait à la beauté de celle qu’on appelait la nouvelle Laure de Vaucluse. On parlait aussi de sa bonté, de sa grâce et de ses talents.

Après avoir entendu ainsi, en déjeunant, la causerie de son hôte, Adriani, arrivé depuis une heure et incapable de goûter un moment de repos avant d’avoir atteint le but de sa course, se disposa à sortir, en disant à Comtois de ne pas l’attendre et de ne pas s’inquiéter de lui.

— Eh quoi ! monsieur, s’écria Comtois effaré, vous ne dormirez pas un instant ?

— Libre à vous de dormir toute la journée, mon cher Comtois.

— Mais c’est que monsieur me laisse là dans un pays affreux, où je ne connais pas une âme… Et si monsieur ne revenait pas ?

— Je compte revenir, Comtois, et je n’entreprends rien de tragique. Est-ce que j’ai l’air d’un homme qui va se noyer ?

— Non, monsieur… Mais enfin… si monsieur prenait fantaisie d’aller plus loin sans moi…

— Vous m’êtes donc bien attaché, monsieur Comtois ? dit Adriani d’un air moqueur.

— Ce n’est pas pour ça, répondit Comtois piqué ; mais on est toujours inquiet quand on ne voit pas devant soi. Avec monsieur, on marche toujours dans les ténèbres.

— Ténèbres ? dit Adriani en partant d’un éclat de rire qui acheva de mortifier Comtois. Il fait le plus beau soleil du monde, mon cher !

— N’importe, reprit Comtois irrité. Je ne connaissais pas monsieur pour un artiste ; je suis entré à son service, de confiance, et je voudrais que monsieur prît la peine de me rassurer ou de me congédier.

— Fort bien ! vous dédaignez les arts ! dit Adriani, que les angoisses de son valet de chambre commençaient à divertir, et qui, en achevant de s’habiller, n’était pas fâché de lui rendre ses mépris en taquineries inquiétantes ; c’est mal à vous, monsieur Comtois. Entre gens de rien, comme vous et moi, on devrait se soutenir, au lieu de se soupçonner.

— Aurait-il vu mon journal ? pensa Comtois.

Il sentit l’ironie et baissa le ton.

— Mon Dieu, monsieur, je ne prétends pas que monsieur…

— Si fait, vous pensez que je vous ai amené au bout de la France et que je vais vous y oublier. Les artistes sont tous fous, égoïstes, indélicats. Dame ! vous les connaissez bien, je le vois, et il n’y a pas moyen de vous en faire accroire !

— Monsieur plaisante ! dit Comtois épouvanté.

Et, se croyant aux prises avec un aventurier qui levait le masque, il supputait des frais de séjour illimité à Vaucluse, dans une vaine attente de son retour, et des frais de route pour retourner seul à Paris.

Adriani prit son chapeau et se dirigea vers la porte, sans autre explication. Comtois pâlit. Son maître avait laissé presque tous ses effets à Mauzères. Pressé de partir, il n’avait emporté qu’une légère valise et un nécessaire de voyage fort simple. Il n’y avait pas là de quoi indemniser Comtois.

Adriani attendait qu’il lui adressât quelque impertinence, afin de savoir à quoi s’en tenir sur son caractère ; mais Comtois n’avait pas d’autre vice que la sottise. Esclave du devoir, il se sentait condamné à la confiance par celle que son maître lui avait témoignée en mille occasions. Adriani sourit en voyant cette anxiété refoulée par le respect humain.

— À propos, dit-il en revenant sur ses pas, comme frappé d’un souvenir : j’ai mis mon portefeuille dans ce tiroir. Prenez-le sur vous. Comtois ; bien que les gens de cette auberge aient l’air honnête , ce sera encore plus sûr.

Il lui donna la clef du tiroir et sortit.

Comtois ouvrit précipitamment le portefeuille et vit qu’il contenait une dizaine de mille francs en billets de banque. Le calme se fit dans son âme, l’appétit lui revint.

Il acheva tranquillement le déjeuner de son maître, et savoura les excellentes truites de la Sorgue accommodées avec une véritable maestria par l’hôte de l’hôtel de Pétrarque. Il rangea tout, ensuite, avec les plus grands égards pour la chambre de son maître, nettoya son encrier de voyage et s’en servit pour consigner dans son journal les réflexions suivantes :


« Bourgade de Vaucluse, septembre 18…

« Monsieur n’est qu’un artiste, c’est la vérité ; mais, malgré ça, c’est un très-galant homme, qui montre aux gens, dans l’occasion, le cas qu’il fait de leur probité. Monsieur est aussi un homme fort aimable. Il a causé avec moi, ce matin, pour la première fois, et m’a mis à même de voir qu’il n’est pas sans esprit et sans éducation. »

Après quoi, Comtois alla voir la grotte et le lac souterrain de Vaucluse ; ce qui lui fournit matière à une lettre descriptive adressée à son épouse, et qui commençait ainsi :

« Rien de plus étonné que moi à la vue de cette eau chantée par M. Pétrarque ! etc. »

Constatons un fait, avant de laisser M. Comtois à ses élucubrations : c’est qu’il avait pour sa femme une affection protectrice. Il avouait volontiers à ses amis qu’il avait fait un mariage de garnison, car elle était simple cuisinière et ne mettait pas un mot d’orthographe ; mais elle avait de l’esprit naturel, disait-il, et devinait des choses au-dessus de sa portée. Voilà pourquoi il n’était pas fâché de l’éblouir, dans l’occasion, par une supériorité qu’il jugeait incontestable.

Adriani avait pourtant passé devant la source sans lui accorder un regard. Il avait traversé les montagnes environnantes, se dirigeant à vol d’oiseau vers le village de Gordès, qu’on lui avait indiqué comme voisin de Larnac. Il arrivait au milieu du jour, insensible à la fatigue et à une chaleur accablante, au terme de sa course.

Là seulement, il put songer à admirer le pays, qui était superbe, et des vallées fertiles, protégées de montagnes d’un assez beau caractère. Larnac était un vieux manoir d’un aspect imposant par sa situation, d’une importance médiocre cependant, mais rendu confortable par la longue résidence d’une famille aisée et les soins que la belle-mère de Laure y avait donnés durant la tutelle de cette dernière. Dans les premiers jours de son mariage, Laure elle-même avait rempli sa demeure d’une certaine élégance, sans luxe déplacé. Elle eût voulu faire aimer cet intérieur à son jeune mari. Depuis la mort d’Octave, Laure ne s’était plus souciée ni occupée de rien ; mais la marquise avait entretenu toutes choses avec ponctualité.

Le mot de ponctualité est celui qui convient le mieux pour résumer le caractère et l’existence entière de cette femme que son entourage distinguait de Laure en l’appelant la marquise, tandis que Laure, marquise aussi, mais tenue dans une sorte d’infériorité de convenance, était désignée sous le nom de madame Octave. Nous suivrons cette donnée quant à la belle-mère, pour éviter toute confusion.

Son nom de fille, comme on dit encore dans les anciennes familles, était Andrée d’Oppédète. Elle avait été fort belle, mais froide, sans charme et sans grâce. Élevée dans un couvent d’Avignon, produite ensuite dans le monde d’Avignon, de Marseille, de Nîmes et d’Uzès, mariée à un gentilhomme sans avoir, mais dont les ancêtres avaient fourni des viguiers à toutes les vigueries de la Provence : épouse sans amour, mère sans faiblesse, femme sans reproche, elle avait mené, sous le plus beau soleil du monde, une vie glacée par les préjugés aristocratiques et religieux, si obstinés dans le midi de la France. Ces préjugés n’étaient pas chez elle à l’état violent. Toute violence lui était inconnue. Ils étaient à l’état de foi inébranlable, béate, indestructible. Vue d’un seul côté, c’était une très-respectable nature, rigide sur tous les points d’honneur, désintéressée, libérale autant que lui permettaient ses idées d’ordre et la médiocrité de sa fortune ; indulgente autant que peut l’être une orthodoxie à seize quartiers : chaste autant que peut l’être une femme qui, par ordre du confesseur, subit sans amour la loi du mariage.

Longtemps la belle Andrée brilla dans le monde provençal comme un meuble d’apparat qui ornait les fêtes sans les égayer. Sans sortir de sa famille, qui se ramifiait par ses alliances à une population entière de cousins, d’oncles, de germains et issus de germains, elle se trouvait très-répandue. Les devoirs de famille lui créèrent donc des habitudes de représentation et d’hospitalité, et, quand elle avait dit le monde, objet de son respect ou de ses égards, elle croyait parler de l’univers, et ne se doutait pas que l’opinion pût dicter ses arrêts ailleurs que dans le petit groupe que formaient, en somme, ses grandes relations au sein d’une petite caste.

Le récit de Toinette, relativement à la longue opposition de la marquise au mariage d’Octave et de sa pupille, était parfaitement véridique. Celte mère rigide, cette fière patricienne pauvre, eût laissé mourir d’amour et de douleur son fils et sa nièce plutôt que de se laisser soupçonner de calcul et de captation. Elle ne céda qu’en voyant Laure toucher à sa majorité sans varier sa préférence ; mais, en cédant, elle se garda bien de témoigner aucune joie d’un mariage qui redorait un peu le blason de sa famille. Elle ne ressentit même aucune admiration pour la constance et la générosité de sa pupille. Elle les 1regarda comme des choses toutes simples, à la hauteur desquelles sa fierté, à défaut de sa sensibilité, l’eût placée, et elle se contenta de dire :

— C’est bien, je me rends I

La mort tragique de son fils n’entama point ce mâle courage. Elle avait sans doute des entrailles maternelles, et elle en ressentit le déchirement ; mais, la première consternation passée, on ne s’aperçut de sa douleur qu’à la disparition complète du rare et pâle sourire qui effleurait parfois jadis ses traits austères. Quelques fils argentés se mêlèrent à ses cheveux, jusque-là noirs comme l’ébène. On jugea qu’elle avait mortellement souffert sous son air résigné. C’est possible, c’est probable ; mais ce ne fut pas seulement la piété qui triompha de ses regrets, ce fut l’orgueil et même la vanité. Il n’est point de femme belle sans complaisance secrète pour elle-même. Faute de charmes, la belle Andrée n’avait jamais plu à personne. Elle le savait, elle l’avait senti. Elle savait aussi qu’elle ne pouvait briller ni par l’esprit, ni par instruction. Elle s’enveloppa dans sa fermeté de caractère, qu’en plus d’une occasion on avait remarquée, et que son mari vantait pour avoir quelque chose à vanter dans son intérieur. Elle s’y enferma si bien, que nulle matrone romaine n’y eût mis plus de pompe et de solennité.

Au moment où Adriani approchait du château, Laure et sa belle-mère, assises dans un assez beau salon, qui passait pour somptueux dans un pays où le luxe a fort peu pénétré, causaient ensemble pour la première fois depuis bien longtemps. Laure, involontairement, mais profondément froissée par le stoïcisme intolérant de la marquise, s’était presque toujours renfermée dans un silence respectueux, se disant, avec raison, qu’une personne dont toute l’action morale se bornait à la science des égards n’avait pas droit à autre chose que des égards. Arrivée la veille et très-fatiguée, Laure s’était levée tard et commençait avec la marquise un entretien qui ne pouvait être un épanchement et qui prenait le caractère d’une explication.

— Eh bien, ma fille, dit la marquise, dont la voix inflexible ne savait mettre aucune douceur dans ce parler maternel, vous êtes reposée, vous pouvez me parler de vous-même. Mademoiselle Muiron, que j’ai interrogée ce matin sur votre santé, m’a répondu que vous étiez à la fois mieux et plus mal ; mais cette bonne personne a si peu de jugement, que j’aime mieux ne m’en rapporter qu’à vous. Je ne saurais la suivre dans son langage affecté et dans ses réponses embrouillées. Voyons, comment vous trouvez-vous au physique et au moral, après l’étrange voyage que vous venez de faire ?

Laure se sentit peu disposée à répondre à des marques d’intérêt qui ressemblaient à une critique. Elle se contenta de sourire avec mélancolie et de demander pourquoi la marquise qualifiait son voyage d’étrange.

— Je ne prétends pas ridiculiser vos démarches, ma très-chère, répondit la marquise, encore moins les blâmer. Je me suis permis seulement de penser que vous étiez bien jeune pour quitter ainsi l’aile maternelle, et bien faible de santé pour vous jeter dans la solitude.

Laure garda le silence, décidée à n’entamer jamais aucune lutte avec sa belle-mère. Celle-ci reprit :

Vous êtes maîtresse de vos actions, je le sais, et je reconnais vos droits à l’indépendance. Ce n’est donc pas de moi que vous relèverez jamais, mais des convenances d’un monde qui n’aura pas pour vous l’indulgence à laquelle vous prétendez.

— Je ne prétends à rien, répondit Laure ; mais puis-je savoir de quoi ce monde souverain m’accuse ?

— De rien que je sache ; mais il s’étonne un peu, et peut-être trouverez-vous avec moi qu’il ne faudrait même pas inquiéter les jugements humains.

— Je pense que vous avez toujours raison, chère maman, dit la jeune femme avec une douceur sans abandon. Vous ne pouvez pas vous tromper, et vos pensées sont un code, comme vos actions sont un modèle infaillible vis-à-vis du monde : mais je ne suis plus du monde, moi, vous le savez.

— Je regrette, reprit la marquise, sans montrer son mécontentement par la moindre émotion, que vous persistiez dans cette bizarrerie de vous croire affranchie de tous les liens que subissent sans effort les âmes bien nées. J’aurais cru que le temps et le recueillement de la solitude, que les fruits de la prière et la gravité de votre rôle de veuve, vous procureraient enfin le courage de donner le bon exemple. Je suis persuadée que vous ne sentez pas le danger où vous mettez les âmes, en vous montrant si consternée, si indifférente aux témoignages d’estime qui vous entourent. Permettez à mon affection de vous dire qu’on se doit aux autres, et que les regrets les mieux fondés, le chagrin le plus légitime, peuvent revêtir une apparence de romanesque et de passionné qui ne sied point à une jeune femme…

La marquise en était là de son sermon, quand Toinette entra, la figure bouleversée, en disant à Laure :

— Madame, vous plaît-il de venir un instant ?

— Qu’est-ce donc ? dit la marquise en se levant. Est-il arrivé un accident à quelqu’un de la maison ?

— Non, madame, répondit Toinette embarrassée. C’est quelqu’un qui demande à voir madame Octave.

— Un homme de la campagne ? reprit la marquise. Qu’il vienne ; nous écoutons tout le monde.

— Non, dit Laure, qui avait compris, du premier regard, le trouble de Toinette, et dont le cœur s’ouvrait inopinément à une profonde satisfaction : c’est une visite, n’est-ce pas, Toinette ?

— Eh bien, quelle est donc cette manière d’annoncer ? dit la marquise à Toinette. Vous vous levez, ma fille ? Vous allez au-devant de la personne ?… Sachez d’abord qui c’est.

— C’est une personne que je connais, répondit Laure en allant jusqu’à la porte du salon, et en tendant la main à Adriani.

Adriani entra en baisant cette main avec transport. La marquise resta stupéfaite.

Adriani était si ému, si enivré d’être reçu ainsi, qu’il ne voyait pas seulement la marquise.

— Maman, dit Laure à sa belle-mère avec l’aisance la moins équivoque, je vous présente M. d’Argères, dont je n’ai pas encore eu le temps de vous parler, mais qui mérite de vous un bon accueil.

— Je n’ai pas à en douter, ma fille, répondit la marquise en saluant Adriani, d’après celui que vous lui faites. Vous avez connu monsieur dans votre voyage, et il faut que ce soit un homme d’un grand mérite pour qu’une si nouvelle connaissance ait déjà pris place dans votre intimité.

Adriani, qui tenait toujours la main de Laure dans les siennes, se réveilla comme en sursaut, non pas tant aux paroles de la marquise, qu’il entendit confusément, qu’au regard terrible qu’elle attacha sur lui. Il n’y avait pourtant aucune colère dans ce regard ; mais il s’en échappait un froid de glace qui passait dans tous les membres.

Adriani quitta la main de Laure après l’avoir baisée une seconde fois ; il salua profondément la marquise, et, surmontant l’espèce de paralysie que lui causait l’aspect de cette femme, il la regarda fixement aussi, attendant qu’elle passât de l’épigramme au reproche.

La marquise restait debout, et cette attitude était fort significative. Laure ne pouvait ni s’asseoir ni faire asseoir son hôte, avant que la vieille dame, habituée d’ailleurs au rôle de première maîtresse de la maison, leur en eût donné l’exemple.

Cette situation bizarre dura presque une minute, c’est-à-dire un siècle, si l’on se représente l’embarras intérieur d’Adriani.

Mais il avait trop d’usage pour ne pas paraître aussi à l’aise que si la marquise l’eût reçu à bras ouverts, et cette aisance la frappa vivement. Elle sentit quelque chose de supérieur dans cet inconnu, et, comme, à ses yeux, la supériorité, c’était un grand nom ou une grande position dans le monde, elle craignit d’avoir été trop loin et se rassit en invitant, d’un geste royal, sa belle-fille et son hôte à en faire autant. Puis elle se renferma dans un silence majestueux, mais droite sur son fauteuil et attendant une explication.

Il n’appartenait pas à Laure de la donner. Elle ne pouvait disposer de la révélation, qu’Adriani ne voulait sans doute pas faire à un tiers, de ses sentiments secrets. Elle eût été bien embarrassée de donner le moindre éclaircissement sur la position qu’il occupait dans la société, puisqu’elle n’avait pas seulement songé à s’en enquérir.

Toinette, qui, par privilége d’ancienneté, avait place au salon, s’était refugiée dans un coin où, feignant de ranger une corbeille à ouvrage, épouvantée de l’attitude que prenaient les choses, mais curieuse d’en voir l’issue, elle offrait la vivante image de la perplexité.