Œuvres poétiques (Théophile de Viau)/Seconde partie/I. Au Roi sur son retour du Languedoc

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Au lecteur Seconde partie II. Élégie




Théophile de Viau

Seconde partie
I. Au Roi sur son retour du Languedoc



Jeune et victorieux monarque

Dont les exploits si glorieux

Ont donné de l’envie aux dieux.

Et de la frayeur à la Parque,

Qu’attendez-vous plus des destins ?

C’est assez puni de mutins,

C’est assez démoli de villes,

Nous savons bien que désormais

La fureur des guerres civiles

Ne nous saurait ôter la paix.


Laissez-là ces terres étranges

Où vous faites tant de déserts.

Boësset prépare des concerts,

Et moi des vers à vos louanges ;

Paris ne fut jamais si beau,

Les sources de Fontainebleau,

Rompant leurs petits flots de verre

Contre les murs de leurs remparts,

Ne murmurent que de la guerre

Qui les prive de vos regards.


Dans les allégresses publiques,

Même en célébrant vos vertus,

Nos visages sont abattus,

Et nos âmes mélancoliques.

Vos exploits qu’on nous fait ouïr

Ne peuvent, sans vous réjouir,

Vous donner de la renommée,

Et ne peuvent, sans nous fâcher,

Exposer au sort de l’armée

Un Roi que nous avons si cher.


Dans ce sanglant métier des armes

Où vos bras sont trop exercés,

D’autant de sang que vous versez

Le peuple verse ici de larmes.

Le démon, ennemi du jour,

Noyant les astres de la Cour

Dans l’horreur de ses fleuves sombres,

Partage votre état aux morts,

Bâtit l’empire de ses ombres

De la ruine de nos corps.


Si ses fureurs étaient hardies

A ce point que la cruauté

Attaquât votre Majesté

De leurs funestes maladies,

Quelle si secourable main

Peut fournir le secours humain,

Ou quelle assistance divine

Vous pourrait si soudain guérir,

Que la peur de notre ruine

Ne nous eût plutôt fait mourir ?


Revenez au sein de la France,

C’est où les astres les plus doux

Encore pour l’amour de vous

Adouciront leur influence.

Tous les plus gracieux climats,

Qui sans grêles et sans frimas

Peuvent accomplir leur année

Dans le plus favorable jour,

N’ont rien d’égal à la journée

De votre bienheureux retour.


Votre démon tenant la guerre

Réduite à sa dévotion,

Laisse gronder l’ambition

Des plus vaillants rois de la terre ;

On n’en voit point du temps passé

De qui le renom effacé

Ne vous rende un muet hommage,

Et le marbre devant vos lys

Est honteux de servir d’image

A leurs exploits ensevelis.