« Je veux seul, écarté, ores dans un bocage »

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Les Souspirs amoureux de F B de Verville 1589Raphael du Petit Val (p. 77-80).

ADIEU.



Je veux seul escarté, ores dans un boccage,
Ores par les rochers souspirer mon dommage,
Et plaindre sous l'horreur du destin irrité,
Je veux aupres des eaux tristement murmurantes,
Et pres l'obscurité des grottes effroyantes,
Soulager mon esprit de soucis tourmenté.

Vous bois qui entendez le reson de ma plainte,
Vous rochers qui m'oyez quand mon ame contrainte
Sous trop de cruauté se plaint de son malheur,
Et vous eaux qui trainez en vos fuites tardives
Les regrets que j'espens dessus vos molles rives,
Soyez justes tesmoins de ma triste langueur.

Vous antres reculez ou les ombres dernieres

De ceux à qui la mort a fermé les paupieres
Errent tant que leurs corps soient mis dans le tombeau,
Recevez mes souspirs, & d'une longue aleine
Redoublez plusieurs fois la vois dont en ma peine
Je demande en vos creux un remede nouveau.

Car un injuste sort, me privant de ma vie,
M'absente des beaux yeux dont mon ame ravie,
Adorant les rayons fait vivotter mon cœur,
Et veut que sans espoir de revoir ma maistresse,
J'oublie de ce trait qui tant heureux me blesse,
Pour mourir en l'aimant, l'agreable douceur.

Mais quoy que contre moy la fiere destinee
Ait amené du Ciel l'influence ordonnee,
Au poinct determiné de ma calamité,
Si est-ce que tousjours en ma ferme pensee,
Sera heureusement d'une secrette Idee
Ciselé jusqu'au vif le trait de sa beauté.

Toutefois attendant que le Ciel en ordonne,
Que je puisse revoir ceste beauté qui donne
A mon douteux espoir, tant de contentement,
Je luy veux dire adieu, mais cest adieu entame
D'un mortel desplaisir & mon cœur & mon ame,
Tant le regret en cause en mes os de tourment.

Adieu ! Las je ne puis ! Hé je ne puis encore,
Adieu douce beauté qu'heureusement j'adore,
Ha ! je ne puis passer cest adieu sans perir,
Encores le faut-il & reprenant courage,
Feignant pour un moment le mal de son dommage,
Dire adieu à ceste heure, & puis tantost mourir.


Adieu doncques beaux yeux, adieu belle lumiere,
Qui avez en mon sang allumé la premiere,
Les bien heureux brasiers de mon affection,
Mais adieu sans adieu : car il n'y aura heure
Que mon cœur avec vous en tout lieu ne demeure,
Sentant pour vos beautez la mesme passion.

Adieu deveux frisez, dont l'ordonnance belle
Me prit en mon bonheur, quand mon ame rebelle
Ne sçavoit que c'estoit des douceurs de l'amour
Que puisse-je tousjours en vos beaux rets me rendre,
Et quand la mort viendra importune me prendre,
Qu'elle me face voir en vous mon dernier jour.

Adieu petite bouche, adieu saincte propete
Du bien-heureux destin où mon bonheur s'arreste,
Adieu de ton coural le divin ornement,
Adieu tant qu'une foisheureux je vous revoye,
Et qu'entre vos discours ma destinee j'oye,
Pour sçavoir quelque jour la fin de mon tourment.

Adieu fidelle mais de moy tant desiree,
Que j'ay passionné de mille fois baisees,
Quand de vos touchemens je sentois la faveur.
Je laisse entre vos doigts ma vie langoureuse,
Tant que vous revoyant une heure bien-heureuse
Me face belles mains, encor' le mesme honneur.

Adieu tout mon bonheur, adieu tout ce que j'aime,
Adieu mon sang, mon cœur, adieu mon ame mesme,
Je vais plorer tout seul sous mon astre malin :
Mais pour mieux souspirer, je veux en vostre absence
Prier les Deitez, que changeant mon essence


Je plaigne à mon plaisir mon contraire destin.

Vous donc dieux d'icy bas, vous sainctetez feees,
Qui des amans avez les essences changees,
Si vous errez encor', aux deserts ou aux bois
Muez moi je vous prie en un soupir si tendre
Que le cœur des passans mon accent face fendre,
Me faisant pour me plaindre une eternelle vois.