Histoire de la culture des céréales

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Différentes céréales.

L'histoire de la culture des céréales fut marquée par les famines et la sélection génétique sur les cinq continents. En 1938, le riz était encore la deuxième céréale la plus consommée après le blé avec 1 400 millions de quintaux pour le riz contre 1 500 millions de quintaux pour le blé[1], mais les rendements et le commerce du blé ont progressé plus vite.

En France, premier producteur mondial jusqu'en 1872, les rendements ont rarement dépassé dix quintaux par hectare et par an, de la période mérovingienne jusqu'à à 1910[2] alors que sous l'ancien régime, dans des sociétés vivant la hantise de la pénurie, "le plus grand nombre" tirait la "plupart des calories des céréales", source "majeure des revenus de l'État, du clergé, de la noblesse et de la majorité du tiers état" et "pilote de toute l'économie", mais aussi "régulateur de la prospérité commerciale et industrielle", du "niveau de l'emploi" et "grand garant de la paix sociale" et "psychologique"[3].

La productivité a ensuite explosé. De l'araire à la charrue puis au tracteur[4], de la culture du moindre lopin de terre, peu fertile, parfois en pente[4], à celle de grands espaces fertiles[4], la France passe d'un agriculteur nourrissant mal 1,7 personnes vers 1700 à environ 100 personnes[4] au XXIe siècle.

Le blé fut la culture la plus transformée par le machinisme, devant le maïs : de 1850 à 1935, le rendement par agriculteur américain a augmenté de 18 % pour la pomme de terre, 273 % pour le coton, 508 % pour le maïs, et 2800 % pour le blé[5]. Entre 1800 et 1950, ses rendements croissent en moyenne de 0,3 % par an dans le Monde, puis dix fois plus vite, d'environ 3,1 % par an entre 1948/52 et 1983/87[6], sa croissance en Amérique du Nord devenant moins rapide qu'en Europe[6].

La carte mondiale de la croissance du blé montre un sextuplement aux États-Unis entre 1839 et 1880, grâce à l'expansion des surfaces cultivées, puis l'irruption de l' Argentine et de la Russie. Ensuite, le Canada triple sa part des exportations mondiales en quinze ans, de 1910 à 1925[7], jusqu'à en assurer la moitié en 1925, grâce aux succès des coopératives. L'Australie fait de même entre 1910 et 1935, mais un peu moins vite. En France, le rendement moyen du blé par hectare est multiplié par cinquante dans la seconde partie du XXe siècle, tandis qu'en Inde, la production de blé multipliée par huit, et que la Chine devient au siècle suivant le premier producteur mondial.

Sommaire

La Préhistoire[modifier | modifier le code]

L’ancêtre sauvage du blé, l'égilope[modifier | modifier le code]

L’ancêtre du blé est l'égilope, grande céréale à un rang de grains, diploïde à 14 chromosomes, particulièrement rustique mais peu productive ; elle se rencontre encore au Moyen-Orient. Le blé est quant à lui une plante hexaploïde à 42 chromosomes, caractéristique génétique extraordinaire qui indique un long travail de sélection de la part des agriculteurs.

Du sorgho en Afrique à l'âge de pierre[modifier | modifier le code]

On a trouvé dans une grotte au Niassa (nord-ouest du Mozambique) des traces de céréales (sorgo sauvage), sur des grattoirs de pierre datant de l'âge de la pierre (-100 000 ans). Il pourrait s'agir des premières traces connues de transformation de grains en farine ou gruau, alors que nombre des préhistoriens pensaient que les débuts de l'agriculture dataient seulement d'il y a 11 000 ans.

Cette farine dont les grains écrasés étaient sans doute consommés avec des fruits ou des tubercules ou peut-être déjà en bouillie fermentée. D'autres experts, interrogés par les revues scientifiques Nature et Science se montrent encore sceptiques, car avant cette découverte, la preuve la plus ancienne (blé et orge) datait de seulement 23 000 ans (dans l'actuel Israël)[8].

Le maïs cultivé il y a 7000 ans près de Mexico[modifier | modifier le code]

Jusqu'en 1960, on ignorait les origines historiques et géographiques du maïs[9]. Les fouilles archéologiques ont révélé qu’après une phase de cueillette de maïs sauvage, il fut cultivé voici 7 000 ans dans le bassin de Tehuacán, au sud-est de Mexico[9]. Le maïs était bien plus qu’un banal aliment: il a constitué le fondement de l’alimentation, de l’économie et de l’éclat des grandes civilisations précolombiennes: Incas, Aztèques et Mayas. Doté d’une valeur symbolique, il appartenait à leur mythologie, était présent dans leurs pratiques religieuses et leur art[9].

Le croissant fertile de la révolution néolithique[modifier | modifier le code]

C'est par le blé qu'a commencé l’agriculture, lors de la transition entre la période paléolithique et la période néolithique. La « révolution néolithique » s'est produite dans ce qu'on appelle le « Noyau levantin », région qui va de la vallée du Jourdain à l'Euphrate formant un large arc de cercle ou « Croissant fertile » (actuels Liban, Syrie, Sud de la Turquie où subsistent à ce jour des blés sauvages).

À l'ouest, vers l'Europe, il n'y avait pas d'espèces de blé ou d'orge spontanées. Le blé a d'abord été récolté à l'état sauvage puis cultivé. L'invention de la poterie (8 000 à 7 000 ans av. J.-C) a permis de cuire les grains, sous forme de bouillies et de galettes non levées[10]. Les céréales deviennent plus faciles à digérer. Gélifié par la température et moins dense, l'amidon des grains devient facilement attaquable par les enzymes salivaires et intestinales. Cette action libère des sucres, absorbables par le tube digestif[11].

Un peu partout, on constate aussi la culture de formes de blé plus rustiques et moins nutritives, qui vont être régulièrement croisées et améliorées progressivement, comme l'épeautre. Au XIIe siècle, Hildegarde de Bingen consacre un chapitre de son important traité sur la physique à l'épeautre, appelé aussi « blé des Gaulois », qu'elle appelle « le meilleur des grains » et qu'elle trouve plus doux que les autres. Proche du blé, mais avec un grain qui reste couvert de sa balle lors de la récolte, l'épeautre n'offre pas les mêmes rendements.

Article détaillé : Habermus.

Le Monde antique[modifier | modifier le code]

L'orge des Grecs, solide et rustique, et le millet des zones arides[modifier | modifier le code]

L'orge est la plus ancienne céréale cultivée. Résistante aux contraintes climatiques (sècheresse, froid, chaud), mais dotée d'un apport calorique plus modeste que le blé, l'orge pousse aussi bien sous les tropiques qu’à 4 500 m d’altitude au Tibet. Bien adaptée au climat méditerranéen du fait de sa rusticité, elle était consommée sous forme de galette ou de bouillie (maza).

L'Agriculture en Grèce antique est fondée sur la culture des céréales, marqueur de civilisation, voire d'humanité : Homère note à propos du cyclope Polyphème que « c'était un monstrueux géant : il ne ressemblait même pas à un homme mangeur de grain (σιτοφάγος / sitophagos) »[12]. Les botanistes grecs comme Théophraste, décrivent l'avoine comme une mauvaise herbe et ignorent le seigle[13]: 90 % des terres céréalières sont consacrées à l'orge, qui constitue l'alimentation de base. Un peu de blé dur (πύρος / pýros), Triticum durum, ou de millet est aussi cultivé mais à titre complémentaire.

L'orge fut également cultivée par les Numides dans la région de Carthage, qui a servi à ravitailler l'empire grec[14], puis par les romains, en alternance avec le blé. L'assolement biennal oblige à laisser reposer la terre une année sur deux, affaiblissant le rendement, même si celui de l'orge est réputé plus élevé que celui du blé. Le millet, considéré par les Grecs comme barbare[15], est cultivé en Thrace, en Bithynie et sur les rives de la mer Noire. Il se distingue par sa capacité à croître rapidement sur des sols encore plus secs que ceux adaptés à l'orge.

L'’orge, toujours cultivée sur les hauts-plateaux d'Afrique du Nord, y a fait l'objet de programmes d’amélioration récents. L’introduction en 1950 des variétés « Martin » et « Cérès » dans le nord, qui n'a pas réussi à déloger les variétés locales dans le centre et le sud. La première tentative sérieuse d’amélioration a été faite par le « projet blé » en 1973 sous forme de croisements pour les zones semi-arides, ce qui a permis l’identification de deux lignées actuellement en cours d’évaluation. Les chercheurs ont aussi introduit et testé une série de variétés d’orge de diverses origines arides, dont l'Australie[16].

Carthage et Dougga, grenier à blé de l'Empire romain[modifier | modifier le code]

Chez les Romains, Cérès, fille de Saturne, apprit aux hommes à cultiver la terre, semer, récolter le blé, et en faire du pain, ce qui en a fait la déesse de l'agriculture.

À partir de 814 av. J.-C., Carthage, fondée par des colons phéniciens, conduits par la Reine Didon, se développe rapidement devenant l'une des deux grandes puissances de la Méditerranée. De 264 à 146 av. J.-C., les trois guerres puniques successives contre Rome débouchent sur l'établissement de la première colonie romaine Africa. Sous les Gracques, en -122, une tentative de fondation de Colonia Junonia est un échec. Pour le plein développement des champs de blé au service du ravitaillement de l'Empire romain, appelé l’annone, qui coïncide avec son expansion, il faut attendre l'année -47 : Jules César fonde la colonia Julia Carthago, œuvre poursuivie par Auguste, dont témoigne le colisée de Thysdrus, aujourd'hui El Jem. La prospérité céréalière bat son plein, puis survivra au sac de Rome en 410 voire à la création du Royaume vandale en 429.

L’Afrique fut avec l’Égypte, la Sicile et la Sardaigne, un des greniers à blé de Rome, après avoir exporté aussi sa production vers la Numidie et l’Orient hellénistique. Les routes aboutissaient aux grands ports : Carthage, Utique et pour la Numidie, Hippone. Syracuse, la vallée de la Medjerda et la région de Dougga étaient particulièrement prospères, grâce à une culture mixte : blé et orge, assortis de légumes cultivés sous les oliviers, qui offraient l’avantage de fixer les sols fertiles en pente[17]. La région est riche en vestiges de meules, de petits moulins constitués d’une base conique sur laquelle tournait un tambour (catillus en latin), ainsi que de multiples petites meules à rotation manuelle qui à servaient à moudre de petites quantités de grain[14]. De multiples inscriptions attestent de l’active céréaliculture, telles que la Lex Hadrianea de grands domaines impériaux et les inscriptions de Numlili (site voisin de Dougga) et de Teboursouk (Thubursicu Bure)[14]. Les villes étaient alimentées en eau par des aqueducs. Celui de Dougga, bien conservé, serpente entre les collines sur onze kilomètres.

La production de céréales de l'Antiquité était pénalisée par l'absence de traction hippique, d'assolement triennal et de charrue lourde à versoir, qui émergeront au Moyen Âge. La traction hippique manquait, faute de technique pour ferrer les chevaux et les atteler[18]. Associée à l'assolement triennal, qui diminue les temps de jachère au profit d'une deuxième culture, l'avoine, elle favorisera l'élevage.

Le riz, venu de Chine[modifier | modifier le code]

La culture du riz a débuté il y a près de 10 000 ans lors de la révolution néolithique, d'abord en Chine. La collecte de riz sauvage (dont la balle se détache spontanément) y est attestée dès 13000 av. J.-C.. Le riz cultivé (riz sélectionné pour son rendement et sa balle qui se conserve et n'est emportée par le vent que lors du vannage des grains[19]) apparaît vers 9000 av. J.-C. après avoir subi des hybridations avec l'espèce sauvage pérenne Oryza rufipogon (qui existe depuis moins de 680 000 ans[20]) et l'espèce sauvage annuelle Oryza nivara, ces différents riz coexistant pendant des milliers d'années, ce qui favorisa les échanges génétiques[21]. Ce n'est qu'il y a environ 5 000 ans en Chine que le riz domestique a cessé de varier et de s'hybrider, devenant la seule forme de riz cultivée[22]. L'empereur Kang Hi[Quand ?], passionné d'agriculture, demande à ses agronomes d'isoler les variétés qui mûrissent avant les autres, donnant naissance à celle du "riz impérial", adapté au climat du nord de la Chine, par une maturité à seulement trois mois[23]. Il est signalé dans la province chinoise du Hunan, puis au nord de l’Inde sur les rives du Gange. Le premier écrit sur la riziculture est une ordonnance impériale chinoise qui date de 2800 avant J.C. Sa culture se répand vers le sud de l’Inde et au travers de la Chine, puis en Corée, au Japon, en Indonésie et en Thaïlande[24].

Le riz se déplace ensuite vers l’Ouest, en Perse. Les Grecs le découvrent lors des expéditions d'Alexandre le Grand en Perse, mais il est connu en Mésopotamie avant ces expéditions[23]. Les romains ne l'utilisent que pour ses propriétés médicinales, contre les coliques et les dysenteries, mais ne le cultivent pas[23].

Le Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Le réchauffement climatique, entamé en 800, culmine en 1215[modifier | modifier le code]

Le climat se réchauffant jusqu'au XIIe siècle, la culture du blé a pu remonter vers le Nord, en particulier vers les riches terres fertiles de la Beauce, en région parisienne, ou de l'Ukraine, au détriment de l'Afrique du Nord et du reste du bassin méditerranéen.

La phénologie développée par l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie par l'analyse, année après année, de la date de maturité des fruits et céréales, puis l'étude par une équipe de chercheurs américains d'un glacier du Groenland en 1966, sur une profondeur de 1 390 mètres, ont permis d'affiner la connaissance de l'évolution climatique au cours des siècles.

De 300 av. J.-C.. à 400 apr. J.-C., le climat se réchauffa, facilitant la culture des céréales pour les peuples qui maîtrisaient l'irrigation. Ensuite, jusqu'en 800 apr. J.-C., apparaît une période de refroidissement, suivi d'un réchauffement prononcé entre 800 et 1215, correspondant, vers la fin à la première révolution agricole du Moyen Âge. Cette période plus sèche et plus chaude a joué un rôle déterminant dans le retrait des forêts qui couvraient jusque-là une grande partie du continent européen, selon l'historien des techniques Jean Gimpel. Ce radoucissement a permis de défricher, d'utiliser la charrue, et d'augmenter les rendements céréaliers.

La révolution agricole des XIe, XIIe et XIIIe siècles[modifier | modifier le code]

Au cours de la deuxième partie du Moyen Âge, les outils simples ont fait place à du matériel plus perfectionné. La charrue lourde à versoir a remplacé l'araire, à partir du XIe siècle, et permit de réaliser des semis plus profonds, en retournant mieux la terre, en particulier les terres riches et grasses de l'Europe du Nord. Elle était inconnue des Romains et ne connut qu'un développement progressif en Europe du Sud, où la terre est plus sèche.

La charrue, armée d'un coutre pénétrant verticalement le sol, d'un soc cassant les tiges et d'un versoir recourbé qui rejette la terre sur le côté après l'avoir fendue profondément, jusque-là tirée par l'homme, l'est alors par les animaux[25], ameublit et retourne la terre, avant le semis, alors effectué à la main. La faucille est remplacée par la faux à la fin du Moyen Âge[26].

Les charrues peuvent alors retourner beaucoup plus de terre que dans l'Antiquité, qui avait connu un collier d'attelage défectueux. Le « collier au garrot » antique rendait les gros transports impossibles, d'où le recours au travail manuel, par l'esclavage, selon l'officier français et historien des techniques Richard Lefebvre des Noëttes (1856 – 1936), qui a publié en 1924 un ouvrage qui fit date La Force animale à travers les âges (Paris, Berger-Levrault), puis développa ses thèses dans une série d'articles parus dans le Mercure de France[27].

La traction hippique a permis d'augmenter les rendements agricoles même si les deux animaux ont la même force de traction, le cheval pouvant travailler deux heures de plus et avancer à une vitesse supérieure de 50 %, soit 1,10 mètre par seconde en moyenne contre 0,73 mètre par seconde pour le bœuf[28]. En France, notamment dans le Sud-Est, les bœufs furent utilisés encore longtemps, sans doute parce qu'il est difficile d'obtenir une bonne récolte d'avoine sur les sols secs et légers du midi, a cependant tempéré l'historien Jean Gimpel. Par ailleurs, le recours au cheval aboutit à une augmentation de la taille des exploitations agricoles, plus grandes et plus rentables, sur des exploitations à champs ouverts.

La « grande Beauce » des abbayes, de 1130 à 1230[modifier | modifier le code]

Les riches terres de la Beauce, issues de l’assèchement d’un grand lac il y a vingt millions d’années, qui laissa place à une croûte calcaire recouvertes d'un limon fertile peuvent être valorisées grâces à la révolution agricole du IIe millénaire. À partir du Xe siècle, le domaine royal des Capétiens se compose d'un ensemble de châteaux, terres, moulins, sur un grand axe Paris-Orléans, de la Seine à la Loire, entouré par des terres fertiles qui connaissent un défrichement énergique et une forte poussée démographique[29]. Le chapitre de Chartres et les abbayes bâtissent d’immenses domaines isolés sur lesquels vient se fixer une population dessinant alors la base des villages et hameaux, des églises et des châteaux[30].

L'accumulation du capital foncier par des abbayes urbaines est redistribué à des établissements ecclésiastiques. Ces derniers participent à la vie économique et s'enrichissent alors en accroissant leur patrimoine. La conquête de la périphérie du plateau entre 1130 et 1230 se fait sous forme de contrats de pariage : un seigneur laïc qui a des terres s'adresse à une abbaye urbaine à laquelle il propose de partager des terres. Elle en recevra la moitié, il gardera l'autre, l'abbaye se chargeant en échange de la mise en valeur du sol[29].

L'abbaye du Bois de Nottonville, sur la "Route du Blé en Beauce", proche de Châteaudun, succède ainsi à une résidence d'époque carolingienne, établie à 400 mètres d'une villa gallo-romaine, un ensemble fortifié de terre et de bois, vers le milieu du XIIe siècle. Les moines y installent un prieuré dès le début du XIIe siècle, qui reste un centre de pouvoir politique et militaire sous la domination des vicomtes de Chartres jusqu'au début du XIIIe siècle[31].

Le seigle permet de gagner des cultures en montagne[modifier | modifier le code]

Le seigle apparaît dans l'histoire des céréales plus tard que le blé, grâce au réchauffement climatique, qui permet de le cultiver dans des régions d'agriculture difficile. Au Moyen Âge, il a été beaucoup plus répandu en Europe qu'aujourd'hui. En Suisse, le seigle est cultivé dans les vallées de montagne à 1 400 m d’altitude, en Valais et dans la vallée de la Reuss. Le seigle résiste au gel jusqu’à -25 degrés[32]. Les vallées bien ensoleillées et bien irriguées des Alpes du Sud, en particulier le Queyras et autres vallées du Dauphiné verront des cultures de seigle à plus de 2 000 mètres d'altitude, grâce à des systèmes de canaux dérivant l'eau des torrents, dont les plus anciens remontent au XIIIe siècle.

Cette agriculture de montagne, sur des terrasses ou des pentes assez fortes, est favorisée par une répartition des travaux exigeante, à l'échelle de la commune, qui est organisée sous la surveillance de consuls, ou procureurs, élus tous les ans, en particulier dans la République des Escartons de Briançon, ensemble de territoires montagnards du département des Hautes-Alpes, de la province de Turin et de la province de Coni qui ont joui d'un statut fiscal et politique privilégié à partir du . Les communes ont alors racheté les droits seigneuriaux, plus difficiles à percevoir en région de montagne.

Le seigle a aussi été largement cultivé au Moyen Âge en Europe centrale et orientale et il a été la principale céréale panifiable dans la plupart des régions à l'est de la frontière franco-allemande et au nord de la Hongrie. L'agriculture de montagne, plus diversifiée qu'en plaine vise à l'autonomie, parfois même l'autarcie, lors des conflits religieux qui marquent la fin du Moyen Âge et la renaissance.

Le riz au Moyen Âge en Espagne et dans le milanais[modifier | modifier le code]

Le riz est utilisé et cultivé dans certaines abbayes au Moyen Âge, pour ses propriétés médicinales[23]. Il apparait en 1390 la région de Milan, en Italie[23], puis est mentionné dès 1393 en France, dans le Ménagier de Paris, mais c'est encore un produit d'importation. Ce sont les musulmans qui l'introduisent en al-Andalus (Péninsule Ibérique).

Les Arabes le répandent d'abord en Égypte, puis aux alentours du Xe siècle, ils l’étendent sur les côtes orientales de l’Afrique et à Madagascar. Enfin, les Maures introduisent le riz en Afrique du Nord, puis en Espagne vers le XIe siècle d’où il s’étend vers Italie, où il apparaît en 1468. Des rizières y sont remarquées en 1475[23]. L'hydrologie des nombreux affluents du Pô, qui descendent des Alpes est souvent tulmutueuse et il faut un travail de canalisation pour réguler les inondations, défi auquel s'attaque dès 1482, le jeune Léonard de Vinci[23]. De la Lombardie, la culture du riz se diffuse dans certaines régions marécageuses de la plaine du Pô, puis dans la plaine de Salerne, en Calabre et en Sicile[23]. Si l'eau stagne, elle offre un milieu idéal pour la prolifération d'insectes vivant dans les marécages, Léonard de Vinci a donc pour mission de la faire circuler lentement pour permettre la riziculture mais aussi la culture de foins moissonnés 4 fois par an, permettant une forte productivité agricole[23].

En France, d'autres tentatives de cultures seront réalisées beaucoup plus tard, au XVIIe siècle, mais ce n'est que dans la seconde moitié du XXe siècle que cette culture se développe, parallèlement à l'aménagement du delta du Rhône[33].

Les Portugais diffusent la riziculture en Afrique[modifier | modifier le code]

Les Portugais diffusent la riziculture en Afrique occidentale[23], même ci certains littoraux connaissent un autre riz, local, venu du Soudan[23]. La riziculture de Madagascar sort gagnante de ces échanges et au siècle suivante elle est impliquée dans le commerce triangulaire[23], lorsque les colons anglais de Caroline et de Virginie demandant des esclaves capables de cultiver du riz pour se nourrir[23].

XVIème siècle[modifier | modifier le code]

Venu du Nouveau-Monde, le maïs se diffuse en Europe[modifier | modifier le code]

Lorsque les Européens découvrirent l’Amérique, le maïs était déjà cultivé des rives du Saint-Laurent (Canada) à celles du Río de la Plata (Argentine). Le maïs a été vu pour la première fois par Christophe Colomb en 1492 à Cuba[34]. Magellan le trouva à Rio de Janeiro en 1520 et Jacques Cartier rapporta en 1535 que Hochelaga, la future Montréal se trouvait au milieu de champs de maïs, qu’il comparait à du « millet du Brésil ».

Les Méso-Amérindiens (Olmèques, Mayas, Aztèques), peuples du centre de l’Amérique, en étaient très dépendants. L'introduction du maïs en Europe est effectuée par Christophe Colomb[35]. Du sud de l’Espagne, il s’est diffusé dans toutes les régions d’Europe méridionale au climat suffisamment chaud et humide, grâce à sa facilité de culture et à son rendement supérieur à celui du blé ou des céréales secondaires, comme le millet (dont il a pris le nom en portugais, milho) et le sorgo : le Portugal (1515), le Pays basque espagnol (1576), la Galice, le Sud-Ouest de la France et la Bresse (1612), la Franche-Comté alors possession espagnole, et où il est nommé « blé d'Espagne », le reste de la France, longtemps réticent à sa culture, la Vénétie (1554), puis la plaine du Pô. Le premier dessin du maïs en Europe est dû au botaniste allemand Fuchs en 1542. En Chine, le premier dessin du maïs est daté de 1637, mais sa culture y était déjà répandue. En Afrique, le maïs fut introduit en Égypte vers 1540, par la Turquie et la Syrie.

Au cours du XVIe puis du XVIIe siècles, le maïs se disperse progressivement dans le Vieux Monde[9]. Les Turcs contribuent largement à son expansion en Bulgarie, Roumanie, Serbie et Hongrie[9]. Les marchands portugais l’introduisent en Afrique au début du XVIe siècle[9], puis dans le golfe de Guinée vers 1550. Vers la même époque, le maïs gagne l’Asie. Il pénètre l’Inde, la Birmanie, la Chine, la Corée et le Japon. Des Balkans par la Roumanie, le maïs s’étendit au XVIIIe siècle à l’Ukraine[9]. Le maïs ne sera cependant jamais cultivé à très grande échelle en Europe. Les États-Unis contrôlaient en 2007 environ 41 % de la production et 61 % des exportations mondiales, contre respectivement 26 % et 9 % pour le blé. Les États-Unis opéraient aussi 43 % des exportations de soja et 82 % des ventes de sorgo[36].

L'ordonnance" de Villers-Cotterêts, d'août 1539[modifier | modifier le code]

La "grande Ordonnance" de Villers-Cotterêts, d'août 1539, première charte fondamentale de l'administration française[37] a pour raison primordiale, la mercuriale de Paris, avec la fixation du prix du pain[37]. Cette fixation répondait à des habitudes anciennes. Elles n'ont pas été modifiées par l'ordonnance de Villers-Cotterêts, qui prescrit de faire faire chaque semaine, dans tous les sièges de juridictions ordinaires du royaume, un rapport de la valeur et estimation commune de toutes espèces de gros fruics comme bleds (céréales), vins, foins »[37]

1590: assiégé par Henri IV qui s'approvisionne en Beauce, Paris se tourne vers la Brie et l'Oise[modifier | modifier le code]

Les Sièges de Paris (1589-1594), plus terrible siège de l'histoire parisienne, constitué d'une longue suite d’opérations militaires menées par Henri III et Henri IV pour reconquérir leur capitale, durant les guerres de religion (France), en annexant la région céréalière de la Beauce[37], ont quasiment fait quadrupler le prix du pain à Paris[37].

Deux cartes géographiques de l'approvisionnement parisien se concurrencent à la veille des Guerres de Religion[37], qui causent un déplacement vers l'Est et le Nord du centre de gravité [37]. La Brie en 1604-1607 occupe la place de la Beauce en 1561-1563, grâce à une meilleure utilisation de la voie d'eau, le long de la Seine, par exemple[37]. Pour mieux affamer Paris, Henri IV met le cap sur la Beauce, s'empare de Chartres, le 19 avril 1591, mais Paris s'assure des secteurs de secours pour son approvisionnement au Nord, mais surtout à l'Est, car au Nord, les garnisons espagnoles, acquises à l'ennemi, prélevaient déjà les céréales[37]. La paix revenue, le nouvel équilibre se maintient: Seine, Marne, Oise. Il est plus rationnel car mieux desservi par les voies d'eau [37].

Entre-temps, la débandade de l'armée protestante en août 1589, doit peut être aussi à la médiocre conjoncture frumentaire du Bassin parisien, alors que l'énorme concentration militaire d'avril 1589 avait au contraire été favorisée, vraisemblablement, par deux bonnes années récoltes céréalières, permettant une grande détente du prix des blés (1587-1588 ; 1558-1589)[37]. Le prix des grains dans les marchés de l'espace central du Bassin parisien a auparavant subi l'impact des opérations de la Ligue[37]. La récolte de 1586 avait été catastrophique entre Somme et Loire, celle de 1587 avait provoqué la détente. La détente s'accentue pendant l'hiver. L'excellence de la récolte de 1588 maintient un climat détendu jusqu'en avril 1589[37].

La récolte de 1589 est vraisemblablement moins bonne et on doit le savoir, entre avril et mai. Le décrochement se place, en effet, à Paris entre le 1er avril et le 3 mai 1589[37]. Dans le même temps, une menace se précise sur le Paris ligueur. Traité formel du 3 avril entre les deux Rois. Concentration des armées devant Plessis-lès-Tours, le 30 avril 1589[37]. De mai à juillet, les armées royales occupent progressivement le Sud-Ouest beauceron, approchant de Paris. La montée des cours des céréales suit les conditions de la nouvelle récolte, mais reflète aussi, à partir du 1er juillet, les événements politiques et militaires[37]. L'assassinat de Henri III, le 1er août 1589, la panique au camp des Rois, le départ massif des hommes du Roi de Navarre, en direction du Sud-Ouest, expliquent, vraisemblablement, le net reflux au-delà du 2 août 1589[37].

XVIIème siècle[modifier | modifier le code]

La crise de l'avénement de 1661-1662[modifier | modifier le code]

La crise de l'avènement affecte la France de 1661 à 1662, au moment de la mort de Mazarin le 9 mars 1661 et de la prise de pouvoir absolue de Louis XIV le 10 mars 1661. Le Val de Loire, le Bassin parisien et la Normandie sont les provinces les plus touchées. Conséquence directe de l'hiver rude de 1660, qui entraîna une mauvaise récolte, cette crise de subsistance est marquée par une forte augmentation du prix du blé, sa production ayant été réduite par un temps très humide. La population doit puiser dans les réserves de céréales dès 1660. Et quand l'hiver rude de 1661 aggrave la crise, la mauvaise récolte et les réserves insuffisantes entraînèrent une crise de subsistance jusqu'en 1662.

Le ravitaillement des populations et des armées par les frères Paris[modifier | modifier le code]

Joseph Pâris Duverney est avocat au Parlement du Dauphiné, filière qui permet sous Louis XIV d'accéder aux autorisations pour les fournitures aux armées. Il débute en secondant son père Jean Paris, marchand de céréales à Moirans, dans les approvisionnements aux armées. En 1687, à 19 ans, il se rend à Lyon et demande aux magistrats de la ville de libérer les blés conservés dans les "magasins d'abondance" pour les envoyer sur Grenoble, en promettant de les rembourser lorsque le dégel permettra à nouveau de s'approvisionner en Bourgogne. Il obtient ainsi six mille sacs de blé. À 33 ans, avec son frère cadet Claude, il réussit en avril 1691 le tour de force de ravitailler les troupes françaises encerclées par les armées du Duc de Savoie, dans Pignerol, au Piémont italien, lors de la guerre de la Ligue d'Augsbourg. Avec son autre frère Antoine il dirige en 1692 les fournitures du camp de Sablons, situé en bordure du Rhône, au nord de Valence.

Il va également chercher en 1693 mille mulets et trois mille sacs à l'ouest dans le Vivarais. Ces deux convois lui permettent d'approvisionner l'armée royale lors du siège de Montmélian (Savoie)[38].

Lors de la grande famine de 1693-1694, Antoine Paris se voit confier le ravitaillement des populations du Dauphiné. Utilisant une logistique qui a fait ses preuves lors des campagnes militaires de la guerre de la Ligue d'Augsbourg, ils s'attire la sympathie des Maréchaux, du Ministre Louvois et des Administrateurs du Dauphiné.L'État tardant à leur rembourser les frais occasionnés lors des diverses campagnes, Antoine Paris part s'installer à Paris en 1696 afin de réclamer son dû, puis se lance dans diverses opérations de négoce avec son frère Claude, plus ou moins réussies.

Fin du XVIIe siècle, les grandes famines en Écosse et en France[modifier | modifier le code]

L’Écosse connut des famines très sévères au moment de la guerre de la Ligue d'Augsbourg, en 1695, 1696, 1698 et 1699, selon l'historien Fernand Braudel. L'Écosse augmenta alors sa dépendance envers la pomme de terre, sans échapper un siècle et demi plus tard à la famine de la pomme de terre dans les Highlands, provoquée par le mildiou de la pomme de terre, qui a frappé dans les années 1840, avec un taux de mortalité cependant inférieur à celui de la famine écossaise récurrente des années 1690. La famine de la pomme de terre des Highlands poussera plus de 1,7 million de personnes à quitter l'Écosse entre 1846 et 1852[39], l'Irlande connaissant un phénomène identique.

En France, la grande famine de 1693-1694 est due à un hiver très rigoureux en 1692, suivi en 1693 d'une récolte très médiocre, causée par un printemps et un été trop pluvieux, causant une flambée des prix des céréales et une sous-alimentation qui favorise les épidémies comme le typhus, jusqu'en 1694. La France, qui avait alors 20 millions d’habitants, eut 1 300 000 morts en plus de la mortalité normale, selon Emmanuel Le Roy Ladurie, qui chiffre à 600 000 morts la catastrophe suivante, la Grande famine de 1709 causée aussi par un hiver très rigoureux, même s'il est moins humide, causant une flambée des prix des céréales. L'État décide alors d'interdire en 1692 l'exportation des blés. La famine de 1693-1694 a cependant épargné la région méditerranéenne dont l'agriculture a même profité un peu d'une meilleure pluviosité. La France a connu 13 famines générales au XVIe siècle, 11 au XVIIe siècle et 16 au XVIIIe siècle[40].

Lors des mauvaises récoltes, le prix des différentes céréales diverge : les habitués au pain de froment se rabattent sur le pain de seigle, dont les plus pauvres ne peuvent se passer. C'est le prix du seigle qui flambe alors[41], flambée que les spéculateurs propagent d'une région à l'autre. Le poids des ruraux dans la population fait que la crise économique se répercutent aux artisans et petits industriels des villes, selon le mécanisme des crises économiques généralisées dites « d'Ancien Régime », analysées par Ernest Labrousse.

Ces famines n'entraînent pourtant qu'un développement assez lent des capacités de transport et de stockage des céréales, techniquement difficile, et des efforts pour les moderniser : on en reste aux « poires d’Ardres[42], silos souterrains réalisés sous Charles Quint par Dominique de Cortone.

Le concept de révolution agricole anglaise au XVIIIe siècle est aujourd'hui relativisé par les historiens, car dès la fin du Moyen Âge, les Flandres pratiquaient une agriculture intensive, pour nourrir une population massée sur un petit territoire, des rotations complexes entre grains, herbes, fourrages et cultures industrielles permettant d'éviter la jachère[43]. L'Angleterre a aussi eu accès à ces techniques, lors de la publication en 1645, en pleine guerre civile anglaise, de "Husbandry Used in Brabant and Flanders"[44], de Sir Richard Weston[45].

Le XVIIIe siècle[modifier | modifier le code]

Le XVIIIe siècle voit un progrès de plus de 25 % du rendement en blé, attribué à une application plus rigoureuse de principes agraires connus depuis longtemps: sur la base des écrits de Vauban du début du siècle, l'historien Jean Meuvret l'évalue à 8,5 hectolitres à l'hectare pour du froment en bonne terre. À l'autre bout du siècle, les calculs de Lavoisier permettent d'imaginer 12,5 hectolitres à l'hectare dans les pays de grandes culture[46].

La demande croît plus vite que l'offre, stimulant les exportations de riz d'Égypte, de blé roumain et de céréales irlandaises mais aussi créant les principales crises céréalières, moments de l'intervention maximale de la police dans le ravitaillement[3], et pour les détenteurs de grains, années de bénéfices rapides et énormes, mais aussi de surveillance, de persécution, de faillite, de justice sommaire populaire[3].

  • 1709-1710;
  • 1725-1726;
  • 1738-1742;
  • 1765-1775[3].

Selon Pierre de Boisguilbert et son Traité de la nature, culture[47], les petits paysans sont les plus touchés par les crises de sous-production que les gros car il n’a plus rien à vendre et que seul le gros producteur, capable de stocker et vendre plus loin, tire profit de la flambée des cours des céréales[47]. Dans la situation inverse, quand une excellente récolte suivie d’une chute des cours[47]. Le petit en retire un surplus à vendre et donc un petit bénéfice malgré les faibles prix. En revanche, le gros y perd nettement, il ne peut investir correctement[47].

Les années 1700[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé double quasiment au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, déclenchant la Grande famine de 1709, en particulier si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire qui lui stagne[48]:

Années 1701 1702 1703 1704 1705 1706 1707 1708 1709
Prix observé du quintal de blé (en livres) 19,5 14,5 14,8 14,1 13,2 11,6 10,6 16,5 36,8
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 433 321 330 314 293 259 237 367 818

L'analyse de Jean Fourastié, le prix horaire et le mélange blé-seigle[modifier | modifier le code]

Les progrès du Machinisme agricole depuis la fin du XVIIe siècle, sont analysés par Jean Fourastié, conseiller de Jean Monnet, puis chef du service économie au Commissariat général du Plan, passionné par l'observation des prix réel à long terme, déduits des variations de la monnaie, car ramené au Salaire nominal. Vers 1700, un kilogramme de blé coûtait 3 salaires horaires. Au XVIIIe siècle, en moyenne, les salariés les moins rémunérés et les agriculteurs non-salariés doivent travailler deux heures pour produire ou acheter un kilogramme de blé, ce qui explique que leur consommation soit à 80 % de la nourriture, et seulement des sommes insignifiantes consacrées au logement et à l’habillement[4]. Les céréales sont alors consommées sous la forme de méteil, traditionnel mélange de blé et seigle, réservé à l'alimentation humaine.

Les aléas, essentiellement climatiques[4], ont alors une grande influence sur la production du blé et sur consommation: la rareté fait croître le prix. Un agriculteur nourrissait mal 1,7 personnes, lui inclus, vers 1700[4], puis les choses s'aggravent: en 1709, la famine nationale est causée par un hiver très rigoureux en Franc[4]. Les récoltes gèlent, la mortalité s'envole[4]. Il faut 817 salaires horaires pour un quintal de blé, soit un à deux kilogrammes de blé pour une longue journée de travail[4]. Depuis, le prix réel du blé baisse régulièrement. Trois siècles plus tard il suffit de travailler environ une heure au SMIC pour avoir assez de blé pour manger pendant cent jours[4].

La grande famine de 1709, ou les prix du pain décuplés[modifier | modifier le code]

À la suite des rigueurs des hivers 1709 et 1710, avec d'énormes superficies gelées, les prix des céréales flambèrent pour atteindre, selon les villes près de 10, 12 ou 13 fois les prix de l’année précédente. La valeur du setier de blé atteint 82 livres contre seulement 7 livres[49]. Cette gigantesque famine déclencha dès le mois d'avril des émeutes à Paris contre le « complot de famine », selon l'économiste Jean-François Calmette[50], faisant dire au contemporain Boileau, « il n'y a pas de jour où la cherté du pain n'excite quelque sédition ». Des émeutes urbaines furent constatées aussi dans les villes de la Loire moyenne, en Normandie, en Provence, en Languedoc et même à Moirans dans le Dauphiné, la ville des frères Pâris, richissimes fournisseurs de l'État de Louis XIV.

En avril, une ordonnance oblige les détenteurs de grains à déclarer leurs réserves[51]. Les grains qui circulent entre les provinces du royaume ou qui proviennent de l’étranger sont désormais exemptés de droits d’entrée, d’octroi et de péages. Nicolas Desmarets, directeur des Finances depuis 1703 et nommé contrôleur général des Finances du Royaume de France le , parvint à obtenir du financier Samuel Bernard un prêt de 6 millions et à réduire le montant des tailles. Pour faire face à la situation, les riches sont taxés et les municipalités sont contraintes d’organiser des distributions de vivres aux nécessiteux[51]. Par ailleurs, la répression des nombreuses émeutes est sévère: en 1709, près de 400 faux-sauniers sont condamnés aux galères et près de 300 en 1710, ce qui témoigne de l’explosion de la contrebande.

En 1710, Nicolas Desmarets dut organiser la levée d'un nouvel impôt, l'impôt du dixième, frappant tous les revenus.

Les années 1710[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en très forte hausse au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, y compris si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1710 1711 1712 1713 1714 1715 1716 1717 1718 1719
Prix observé du quintal de blé (en livres) 26,4 16,2 21,1 26,5 22,8 14,4 11,5 10,2 9,3 10,4
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 587 295 352 442 380 240 192 171 156 174

Le canal de la Bega percé vers le Danube en 1718[modifier | modifier le code]

De grands travaux sont lancés en 1718 dans l'empire austro-hongrois pour canaliser et prolonger la rivière Bega sur 73 kilomètres, ce qui va durer cinq ans. Le Canal de la Bega ainsi percé permet d'assurer une voie navigable sûre entre la grande artère fluviale qu'est le Danube, menant à Pest, future capitale des marchands de grains magyars, et la ville de Timișoara, au cœur de la très fertile région du Banat, connue pour ses rendements céréaliers importants, dans l'actuelle Roumanie.

La liberté de commerce en Russie en 1717[modifier | modifier le code]

Une période d'attiédissement du climat commence sur une période qui va de 1710 à 1740, avec une stabilité des récoltes céréalières en Europe et en 1710-1730, la reprise de la production agricole en Allemagne, en particulier à l’Ouest. À l’est de l’Elbe, les grands domaines à corvée (nouveau servage) atteignent leur apogée. En 1717 est proclamée la liberté du commerce du blé en Russie, suivie par la révocation d’un certain nombre de privilèges commerciaux accordés à des marchands étrangers[52] .

Les Frères Pâris, experts en réseau d'information sur les céréales[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Frères Pâris.

Accusés d'avoir accaparé des blés pendant une disette, les Frères Pâris doivent quitter le Dauphiné pour aller travailler à Paris chez des munitionnaires. Antoine Pâris et son frère Paris-Duverney, appuyés à Versailles par le duc de Beauvilliers, sont chargés d'approvisionner les troupes de 1706 à 1709, lors de la Grande famine de 1709, après laquelle les prix des céréales flambèrent: 10, 12 ou 13 fois les prix de l'année précédente, celui du setier de blé (12 boisseaux) atteignant 82 livres contre seulement 7 livres. Ils procèdent en 1709 à des achats massifs de blé à l'étranger, même dans les pays ennemis, afin de jouer sur les prix de vente dans les provinces et à l'étranger, sur fond de polémiques sur la situation des vivres de guerre. Le ministre de la guerre Chamillard est interrogé sur les magasins de la frontière. Trompé par un de ses agents, il répond qu'il s'y trouvait 240000 sacs de blé. Les Frères Pâris prouvent par des pièces irréfutables que les provisions se réduisent en fait à 7000 sacs, alors qu'il en fallait mille par jour.

L'éloignement des vivres, conservés en Picardie, occasionna l'embarras. Paris-Duverney y remédia en faisant faire à ses équipages trente-cinq lieues en soixante-douze heures. Puis il s'introduit chez l'ennemi, déguisé, dans la place de Mons, pour s'informer sur la situation des magasins, envoyée aux députés des Provinces-Unies et au Prince Eugène. Lors du siège de Douai (1712), les chevaux des vivres furent mis à la disposition des combattants et plus de la moitié périrent, mais les frères Pâris comblèrent le manque et se firent payer en billets d'État, remboursables en 1716.

À la mort de Louis XIV, les frères Pâris passent en cour de justice, comme beaucoup d'autres financiers mais n'eurent, d'après leur historien, à payer qu'une taxe de 200 000 livres puis sont exilés.

Les années 1720[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en très légère hausse au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, et il baisse même, si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1720 1721 1722 1723 1724 1725 1726 1727 1728 1729
Prix observé du quintal de blé (en livres) 10,5 8,4 9,2 11,2 18,7 19,9 15,5 12,2 11,9 12
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 175 120 131 161 267 284 200 163 159 160

Le retour des frères Pâris et les rumeurs de 1725[modifier | modifier le code]

Les frères Pâris, d'abord exilés à la mort de Louis XIV, vont d'obtenir en décembre 1720, la ferme générale puis la supervision de la liquidation de la dette. Joseph Pâris Duverney, décrit par Jules Michelet comme "le vainqueur de Law", qui "eut toute sa vie l'air d'un grand paysan, sauvage et militaire" contrôle l'opération du visa en 1721, via une commission du visa examinant les demandes de conversion en or des billets achetés par des centaines de milliers d'épargnants, en déterminant si leur comportement fut ou non dicté par la spéculation.

En 1725, une partie du peuple parisien mais aussi des avocats, magistrats, ecclésiastiques, croit fermement que la disette est « artificielle », créée par une poignée de scélérats qui manipulent pour s'enrichir le marché de la denrée[3]. On dénonce nommément le premier ministre, le duc de Bourbon; sa maîtresse, Mme de Prie; les financiers Samuel Bernard et les frères Paris et la Compagnie des Indes[3]. Au cours de l'été 1725, la rumeur accuse en particulier les Frères Pâris de spéculer sur les blés, d'accumuler des stocks gigantesques de céréales dans les îles Anglo-Normandes dans le but d'affamer le royaume. Une tentative d'assassinat suivie d'une nouvelle disgrâce, en 1726, poursuit Joseph Pâris Duverney, qui passera 18 mois dans les geôles de la Bastille avant d'être relaxé en 1728. Avec Voltaire, il fait acheter des blés pour son compte en Barbarie, et spécule sur les vivres de l'armée d'Italie.

Les garnisons du sud de la France en concurrence avec Istambul pour le riz égyptien[modifier | modifier le code]

Lorsque l’Égypte fut intégrée dans l’Empire ottoman au début du XVIe siècle, un espace commercial s’ouvrit à ses exportations de céréales vers Istanbul, pleinement utilisé au XVIIIe siècle, ce qui suscité un contrôle des autorités et des interdictions d’exportation des grains en direction des pays européens, notamment vers la France, qui achetait d’importantes quantités de riz destiné à l’alimentation de ses garnisons militaires dans le sud de la France[53].

La ville d'Alexandrie abritait deux marchés aux grains, près de la porte de Rosette et place des subsistances près de Bâb Sidra (Porte du Jujubier), au début des voies terrestres reliant Alexandrie au monde rural de la vallée du Nil, approvisionnant la ville en céréales. La navigabilité du fleuve posait souvent problème en raison du développement d’îles et de bancs entravant la navigation des barques. Des brigands attaquaient régulièrement les navires. L’administration égyptienne prenait des mesures contre ces problèmes, notamment en confiant la protection de la navigation à certaines tribus[54].

La Caroline développe les grande plantations de riz proches du littoral[modifier | modifier le code]

La Traite des Amérindiens de Caroline, déportés vers les plantations de sucre des Antilles, aurait représenté au total 24 000 à 51 000 Indiens[55]. Les premiers colons arrivés au Cape Fear en 1663 et Ashley River en 1670 viennent de l'île sucrière anglaise de la Barbade et la Restauration anglaise conditionne l'octroi de terres à la pratique esclavagiste[56]. Les tribus indiennes victimes de ce trafic s'allient lors de la guerre des Yamasee, entre 1715 et 1717. L'argent amassé par les colons dans cette Traite des Amérindiens de Caroline, qui prend alors fin, est réinvesti dans les plantations de riz, opérées par des esclaves noirs déportés d'Afrique.

La Caroline exporte 5000 tonnes de riz vers les autres colonies, dès 1725, quinze fois plus qu'au début du siècle[56]:

Année 1700 1726 1730 1740 1763 1764 1770
Tonnes de riz exportées par la Caroline 330 5000 10000 25000 35000 40000 42000

La Caroline compte 40000 esclaves dès 1726[56]. La riziculture implantée sur place, pour les nourrir, n'y parvient pas tout de suite, il faut dans un premier temps importer du riz de Madagascar[23], ce qui ne suffit pas. Les Africains déportés en Amérique diffusent une manière de cuire le riz, qui assure que chaque grain est séparé des autres. Elle s'impose rapidement sur tout le continent[23]. Les grandes propriétés coloniales de la Caroline du Sud profitent de l'abondance des récoltes et du développement de la production de riz de marécage, en particulier dans les régions proches des côtes de Santee et Asheppo[57]. Les communautés de riziculteurs restent dans la même région[57], ce qui donnent aux esclaves évadés et aux autres plus d'occasions de former des liens sur leurs propres plantations, alors qu'en Virginie la production du tabac nécessitait une expansion vers l'Ouest[57]. La production de riz à grande échelle fait que la moitié des esclaves recensés en Caroline du Sud dans les années 1730 étaient répartis dans des plantations de 30 esclaves[57] où les révoltes se multiplient, avec l'aide des évadés. Le travail sur les plantations est épuisant, avec une mortalité très élevées. Convertir 150000 acres de marécages en plantations représente la même quantité de travail que bâtir la Pyramide de Khéops[56]. La récolte de riz progresse d'un cinquième entre 1763 et 1764, à la fin de la Guerre de Sept ans.

Les années 1730[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en hausse au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, mais moins si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1730 1731 1732 1733 1734 1735 1736 1737 1738 1739
Prix observé du quintal de blé (en livres) 12 12,4 11 10,7 10,9 10,7 12 12,5 13,7 15,1
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 160 166 147 143 137 134 150 156 171 189

En 1730, Paris compte près de 1400 boulangers[modifier | modifier le code]

Vers l'année 1730, Paris compte à peu près 1400 boulangers : 550 maîtres, 350 privilégiés (presque tous du faubourg Saint- Antoine), 400 forains, et jusqu'à une centaine de boulangers illicites, « sans qualité »[3]. À peu près deux tiers du pain se vendait aux douze marchés où le prix était légèrement plus bas qu'aux boutiques et où l'on pouvait plus facilement tenter de marchander. Moins du tiers des boulangers aux marchés étaient des maîtres[3];

Durant la Guerre de Succession de Pologne (1733-1738), Joseph Pâris Duverney, administrateur général des subsistances, est durement incriminé par les Réflexions politiques sur les finances et le commerce, de l'économiste Nicolas Dutot, auquel il répond en 1740 par : l' Examen du livre intitulé réflexions politiques sur les finances et le commerce[58].

Pour réagir aux pénuries de blé, les voies navigables anglaises[modifier | modifier le code]

L'historien Fernand Braudel a souligné les « énormes investissements » dans les Aménagements de rivière en Angleterre, qui portent ses voies navigables à 1 160 miles dès le premier quart du XVIIIe siècle, plus aucun lieu n'étant alors situé à plus de 15 miles d'un transport par eau, selon la carte de l’historien anglais Tony Stuart Willan[59]. Ces Aménagements de rivière en Angleterre, sont complétés après 1760 par une multitude de canaux. Ils s’ajoutent à l’intense cabotage permis par le grand nombre et les dimensions attractives, en largeur comme en longueur et en profondeur des estuaires anglais. Les céréales circulent mieux, phénomène également constaté dans les zones littorales du continent. En France, la percée du Canal du Midi a eu des effets bénéfiques dans cette région, mais l'effort des modernisation des voies navigables est moins prononcé.

Les années 1740[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé stagne au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, y compris si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1740 1741 1742 1743 1744 1745 1746 1747 1748 1749
Prix observé du quintal de blé (en livres) 16,2 18,8 14,2 10,4 10 10 12,4 16 18,2 16,5
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 203 235 177 130 126 126 155 200 227 207

Les saisons glaciales et pluvieuses en Angleterre, Irlande et France[modifier | modifier le code]

De juin 1740 à juin 1741, la hausse des prix des céréales a été considérable en France[60] à cause de l'enchaînement d'un hiver glacial en 1739-1740[60] et de pluies torrentielles à l'été 1740[60], qui se répercutent sur le niveau de la récolte et affectent les marchés des céréales[60] dès l'année suivante, où la pénurie cause une panique. En France, il y a en plus des inondations en décembre 1740[61] et en Angleterre l'automne 1740 est l'un des plus froids en deux siècles[61]. Les céréales ont de la difficulté à mûrir, surtout dans les régions élevées en latitude et en altitude[60] quand d'aussi mauvaises conditions se combinent en aussi peu de temps. L'indice des prix est à 102 en janvier[61] puis monte à 125 en mai et 150 en juin[61], quand la mauvaise récolte est déjà anticipée puis continue pour finir l'année à 170[61];

La fluctuation énorme des prix des céréales traduit ces médiocres résultats agricoles[60]. En Irlande, les procédés primitifs de stockage des pommes de terres exposent la récolte de 1739 au gel ce qui déclenchent une très grande famine dès l'hiver qui suit[60], saison mal aimée, révélatrice des inégalités sociales: cette Crise de subsistance est la Famine irlandaise de 1740-1741, restée dans la mémoire populaire comme « l'année du massacre » (bliain an áir en irlandais), qui fut peut-être de même ampleur que la Grande Famine plus connue de 1845-1852[62],[63]. L'historien irlandais, Joe Lee, a estimé sur la base de données contemporaines, et d'informations sur d'autres famines de la même époque, que la mortalité fut similaire à celle de la Grande Famine du siècle suivant, soit un dixième de la population.La vague de froid, dont les effets touchèrent toute l'Europe en 1739-1740, est le dernier épisode froid marquant la fin du Petit âge glaciaire (1400–1800).

Du fait de l'absence de recensements au cours du XVIIIe siècle et de registres de l'Église catholique romaine, à cause des lois pénales introduites en Irlande en 1695, il n'existe aucune information disponible sur le nombre de décès causés par cette Famine irlandaise de 1740-1741.

Nouvelle récoltes très décevantes en 1746-1747[modifier | modifier le code]

Au cours des années 1747-1748, les campagnes connaissent des fortes hausses des prix du blé suite à des récoltes médiocres (1746-1747). Les pénuries qui en découlent causent uen crise de mortalité consécutive, particulièrement dans l’Est et le Midi, avec une baisse de la nuptialité et de la natalité[64]. À la fin de la décennie, en 1750, le rendement des céréales atteint 6,3 quintaux par hectare en Allemagne, en Prusse et en Scandinavie.

Le "Corn Exchange" de Londres ouvre sur Mark Lane en 1747[modifier | modifier le code]

Le "Corn Exchange", appelé aussi "Old Corn Exchange", de Londres ouvre sur Mark Lane en 1747, tout près de Bear Quay, où les navires débarquent toutes les céréales[65]. Au même moment, le Baltic Exchange est fondé au milieu du XVIIIe siècle par Stephen Ralli et Michael Rodocanachi. Le nom "Baltic Exchange" est utilisé pour la première fois en 1744 au café Virginia and Baltick de la rue Threadneedle, qui abrite depuis ses débuts la Banque d'Angleterre. La société ne sera enregistrée, comme société privée à responsabilité limitée qu'en 1900[66]

L'"Old Corn Exchange" est dessiné par George Dance the Elder dans un style classique, autour d'une cour à ciel ouvert, pour examiner les marchandises à la lumière du jour[67], ceinturée d'entrepôts permettant d'en évaluer la quantité. En 1826, une bourse rivale nommée London Corn Exchange est créée par des négociants mécontents de ses services[68], également dans Mark Lane, dessinée dans un style grec par George Smith. Les deux fusionneront un siècle plus tard puis déménageront au Baltic Exchange en 1987.

Londres a été devancée par le "Corn Exchange" du port de Bristol, construit en 1741–43 par John Wood the Elder, avec des sculptures de Thomas Paty[69] est suivi par le "Liverpool Corn Exchange", également érigé par John Wood the Elder. Liverpool et Londres ayant brûlé en 1754 et 1795, Bristol est dernier des années 1740 encore sur pied. Le "Corn Exchange" de Manchester, sera érigé en 1837 par Richard Lane, avant ceux construits en 1864 à Newbury puis par Cuthbert Brodrick à Leeds en 1864, en répliquant le dôme de la Bourse de commerce de Paris, et en 1874 dans la ville voisine de Bradford.

Les années 1750[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en stagne au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, et monte un peu si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire, qui lui diminue légèrement[48]:

Années 1750 1751 1752 1753 1754 1755 1756 1757 1758 1759
Prix observé du quintal de blé (en livres) 15,2 15,5 17,6 15,7 14,8 11,3 12,7 15,8 15 15,6
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 191 194 220 197 186 142 159 197 187 196

Pendant la guerre de Sept Ans, la production céréalière française se porte bien, avec des prix relativement élevés, portés par les achats de l’intendance militaire. Le rendement céréalier britannique, estimé à 7 quintaux par hectare en 1700, serait passé à 10,6 quintaux par hectare.

L'import/export de blé encouragé par Londres[modifier | modifier le code]

À Londres, vers le milieu du siècle, le marché du blé est dominé par une quinzaine de sociétés qui n'hésitent pas à stocker à Amsterdam, où le magasinage, qui varie avec le prix de l'argent, est moins coûteux. Le blé touche la prime à l'exportation, établie par le gouvernement anglais. En cas de pénurie, son retour est exonéré de droits de douane[70], observe Fernand Braudel, qui reprend les conclusions de N. Gras : « Londres a sur Paris un bon siècle d'avance en matière de ravitaillement »[71].

Les céréales au cœur des écoles de pensée économiques de Quesnay et Turgot[modifier | modifier le code]

Jusqu'à la première moitié du XVIIIe siècle en France, la réglementation des céréales favorise les consommateurs, les producteurs étant accusés de vouloir affamer les villes. À partir de 1750, des théories contraires se répandent: François Quesnay, cofondateur de la première école en économie, les Physiocrates, défend les producteurs, avec son Tableau économique de 1758, car l'agriculture est pour lui la source de toutes les richesses

En 1755 et 1756, Turgot accompagne Jacques Claude Marie Vincent de Gournay, alors intendant de commerce, dans ses tournées d’inspection dans les provinces. Par la publication en 1766 de "Réflexions sur la formation et la distribution des richesses"[72], Turgot démontre que la hausse des denrées ne peut qu'entraîner l'augmentation des salaires, accroître la production et faciliter les subsistances. Quesnay et Turgot s'accordent à réclamer la liberté du commerce des grains. .

Beaucoup d'auteurs sont préoccupés d'améliorer les voies de communication, estimant qu'un des plus grands obstacles au développement de l'agriculture est le mauvais état des routes et les difficultés des transports par eau. Kersauson publie par exemple en 1748 son "Mémoire sur les canaux de Bretagne" et La Lande et Bouroul en 1750 un "Mémoire pour rendre la rivière d'Orne navigable depuis son embouchure jusqu'à Caen et même jusqu'à Argentan".

L'agronomie française s'intéresse en particulier aux céréales[modifier | modifier le code]

Les caisses ventilées de Duhamel du Monceau sont représentées dans L'encyclopédie (fig 6 et 9). Le ventilateur de Stephen Hales est actionné soit à bras (fig 7) soit à l'aide d'un manège (fig 10)

En France, la "Nouvelle maison rustique" de Louis Liger, publié en 1700, reste la référence pendant cinq décennies en matière d'agronomie française[73]. Apparaissent alors des « élites rurales à l'affût de l'innovation »[74].

Les manuels d'agronomie se multiplient après 1750. Celui de Duhamel du Monceau, premier grand ouvrage français sur l'agriculture depuis l'autodidacte Olivier de Serres, est entièrement consacré à la culture du blé. Duhamel du Monceau est membre associé de l'Académie royale des Sciences dans la classe de botanique depuis le 4 septembre 1730[75], mais il ne publiera que plus tard : il reprend les conseils de l'Anglais Jethro Tull sur le tallage des céréales, pour augmenter les rendements. Il fut à l'origine des premiers essais de culture rationnelle réalisés en France[75] et testa à Pithiviers les modalités d’une diminution de la densité de semis, en ligne, de façon à pouvoir désherber l’interrang. Pour cela, il met au point semoirs et charrues étroites.

Le Traité de la culture des terres devient une sorte de revue, qui publie les résultats des essais agricoles que des correspondants adressent à Duhamel du Monceau (1700-1782) . Dans son Traité de la conservation des grains et en particulier du froment, paru en 1753, il fait progresser le stockage des céréales par la conception d’un « grenier de conservation » : une grande caisse en bois, dont le fond est muni d’un grillage recouvert d’un canevas, qui ne laisse pénétrer que les conduits d'une soufflerie, destinée à faire passer un courant d'air à travers la masse du blé.

Duhamel du Monceau développa aussi en 1753 l'utilisation des engrais[75], tout en essayant de faire admettre par le gouvernement la nécessité d'augmenter la production des céréales et de libérer leur commerce en créant la libre circulation des grains[75]. L'économiste et agronome anglais Arthur Young, entreprend en 1767 deux voyages l'un dans le Nord et l'autre dans l'Est de l'Angleterre pour rencontrer de nombreux agriculteurs épris de progrès, puis devient célèbre par son Journal de voyage en France[75], paru en 1792, a visité Denainvilliers, près de Pithiviers[75], où Duhamel du Monceau a fait des expériences d'agriculture, et les a décrit minutieusement.

Une Société d'agriculture de Bretagne est fondée en 1757 et son succès amène le gouvernement à demander aux intendants en 1760 d'en créer dans d'autres régions[73]. Le chaulage et de nouvelles variétés de blé accroissent le rendement. Au XVIIIe siècle, le Soissonnais, le Cambrésis, le Hainaut et le Pays de Caux produisent plus de grain et surtout plus de froment. La Bretagne exporte du blé et du seigle, cultures aux rendements inférieurs, mais plus rémunératrice depuis que des taxes frappent les autres.

Les années 1760[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en hausse au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, et c'est aussi le cas si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1760 1761 1762 1763 1764 1765 1766 1767 1768 1769
Prix observé du quintal de blé (en livres) 15,6 13,3 13,2 12,6 13,3 14,8 17,6 19 20,6 20,4
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 196 166 155 149 156 175 208 224 242 240

Les halles au blé de Paris et Clermont-Ferrand[modifier | modifier le code]

La halle au blé de Clermont-Ferrand a été construite entre 1762 et 1771 par François-Charles Dijon, pour abriter le marché aux céréales, avant d'être surélevée en 1822 par Louis Ledru[76]. Le bâtiment a longtemps été utilisé par la ville pour le stockage des grains. Au même moment, la halle au blé de Paris, qui deviendra en 1885 la Bourse de commerce de Paris, est érigée en 1763 en bord de Seine: deux galeries concentriques, ouvertes sur l'extérieur par vingt-quatre arcades, et surmontées d'un vaste grenier vouté, bâti par la Compagne des frères Bernard et Charles Oblin, avec l'appui du contrôleur général, Jean Moreau de Séchelles et du prévôt des marchands, Pontcarré de Viarmes, malgré les objections du parlement de Paris. Six siècles plus tôt, Philippe Auguste avait établi les Halles de Paris aux Champeaux : les blés de la plaine de Luzarches y arrivaient par la route, et ceux de la Brie dans des bateaux qui abordaient au Port au Blé, au pied de l'Hôtel de Ville. Mais le quartier était l'objet d'une cohue permanente qui compliquait l'acheminement des grains. Pour assurer une meilleure efficacité au commerce du blé, les terrains de l'ancien Hôtel de Soissons furent choisis pour leur proximité avec la Seine, par où circulaient les bateaux chargés de grains.

Les marchands étaient partagés sur la forme à donner à l'édifice : certains préféraient un « carreau » où la lumière du jour permettait de juger de la qualité des marchandises, tandis que d'autres soulignaient les avantages d'un édifice couvert pour les protéger des intempéries. La solution retenue s'inspira du "Corn Exchange", appelé aussi "Old Corn Exchange", de Londres, érigé trente ans plus tôt au bord de la Tamise. Paris fut doté d'un bâtiment de plan annulaire, de 122 mètres de circonférence, percé de 25 arcades : la partie centrale restait ainsi à ciel ouvert, mais deux galeries concentriques, ouvertes sur l'extérieur par vingt-quatre arcades et couvertes de voûtes supportées par des colonnes d'ordre toscan, formaient un abri commode.

Les maîtres de poste français, plus nombreux après 1760, deviennent experts en fourrages[modifier | modifier le code]

Les maîtres de poste, dont la nombreuse cavalerie nécessite d'abondants fourrages sont aussi des cultivateurs instruits, qui suivent les nouveautés en agronomie et les diffusent, comme Cretté de Paluel[73], médaille d’or 1785 de la Société d’agriculture de Paris. L'exploitation d’un domaine agricole permet aux maîtres de Poste d’entretenir une cavalerie coûteuse [77]: les avoines et les fourrages étaient consommés par les chevaux de Poste[77], lesquels fournissaient le fumier nécessaire à l’engraissement des terres[77].

Durant le XVIIIe siècle, on observe une ascension de ce groupe social[77], intermédiaire culturel entre la ville et la campagne[77], renforcé par l'apparition dans les années 1760 des petites postes établies par quelques entrepreneurs avisés[77], et dont les patrimoines fonciers se fortifient, grâce à la mise en valeur de fermes qui deviennent de plus en plus importantes[77]. Les maîtres de poste se font les agents de l'innovation[78], par exemple l'utilisation de prairies artificielles[78], avec de la luzerne et du trèfle[78], pour des cultures fourragères pluriannuelles sur les terres labourables qui assurent une meilleure alimentation du bétail et un enrichissement du sol en azote[78]. Les fourrages sont enrichis de fèves, pois, lentilles, bisailles[78], ce qui dope leur efficacité et incite à les cultiver à plus grande échelle, afin de nourrir un troupeau de chevaux de plus en plus important.

Vers Paris et Marseille, les circuits céréaliers de la crise céréalière de 1767[modifier | modifier le code]

Au cours des années 1760, une tentative de libéralisation coïncide avec de mauvaises récoltes : les prix, désormais libres, s'élevèrent.Une grande agitation s'ensuivit et la tentative dut prendre fin : des prix fixés par le roi furent rétablis. Cette tentative de libéralisation coïncida avec de mauvaises récoltes : les prix, désormais libres, s'élevèrent. Les plus pauvres ne pouvaient plus se nourrir. Le pacte implicite entre roi et population, qui exigeait du roi de veiller à la sécurité de ses sujets et à leur approvisionnement en denrées, fut rompu. Une grande agitation s'ensuivit et la tentative dut prendre fin : des prix fixés par le roi furent rétablis.

Durant cette crise de subsistance de 1767, Roux, négociant à Marseille, fait appel à la compagnie Caulet et Salba rassembler des céréales autour de Toulouse, agissant en commissionnaires de Jean Embry, marchand à Agde, selon les recherches de l'historien Steven Kaplan. Caulet et Salba assura la livraison des grains à deux marchands commissionnaires de Roux, du nom de Portlay à Marseille et Legier à Toulon. Cet arrangement complexe montre que les réseaux de commercialisation des céréales dans la France des années 1770 étaient déjà assez flexibles et pouvaient être créés ou transformés en cas de besoin.

À Paris, le pacte de famine" est dénoncé formellement pour la première fois par un fou- philosophe appelé Le Prévôt de Beaumont inventa l'expression de « pacte de famine, en jouant sur les mots « pacte de famille », nom d'une alliance entre la France et l'Espagne sous Louis XV pour dénoncer le profit de spéculateurs selon lui alliés à certains notables, voire au roi lui-même et à ses ministres. Paris est alors avide de froment, de pain blanc, et refuse les méchants grains et les sombres farines - le seigle, l'épeautre et le méteil. Le Roi mobilise la police, le lieutenant général, le commissaire et les inspecteurs. L'approvisionnement était une affaire d'État. La monarchie crut trouver la parade dans le marché, hebdomadaire et obligatoire, lieu physique de la vente et de l'achat transparents. Celui des céréales, dit de "la Grève", est localisé en bord de Seine, Place de Grève, et dominé par les marchands installés dans le port, par lequel ils sont connectés à un réseau important de commissionnaires dans les campagnes pour rassembler les céréales, habituellement "bien établis dans la communauté locale" de chaque lieu d'approvisionnement.

Les années 1770[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en baisse de près d'un tiers au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, et dans les mêmes proportions si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1770 1771 1772 1773 1774 1775 1776 1777 1778 1779
Prix observé du quintal de blé (en livres) 25 24,2 22,1 21,9 19,3 21,1 17,1 17,7 19,5 18
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 278 269 246 243 215 222 181 187 205 190

La guerre des farines en réponse à la libéralisation de 1774[modifier | modifier le code]

Sur le conseil de son commis Du Pont de Nemours [72] , Turgot espère que les régions riches en céréales vont pourvoir les déficitaires grâce à la modernisation du réseau des routes royales et une information plus rapide, avec la création de la Régie des diligences et messageries en 1775: les turgotines, relient Paris à Marseille en huit jours, contre douze en 1760, avec des chevaux au galop, changés régulièrement [72] . Un édit du 13 septembre 1774, complété par d'autres, créé une liberté du commerce des grains quasi complète à l'intérieur du royaume, assortie d'un projet de l'étendre à l'extérieur du royaume.

Cette première Libéralisation du commerce des grains sous l'Ancien Régime est vite discréditée par la mauvaise récolte de l'été 1774. Lors de la Soudure (agriculture) du printemps 1775, les réserves de céréales s'épuisent alors que les nouvelles récoltes se font attendre: le prix des grains monte, les plus pauvres ne peuvent plus s'en procurer, ce qui a déclencher les émeutes de la guerre des farines, d'avril à mai 1775. L'armée intervint, deux émeutiers (un perruquier de 28 ans et un compagnon gazier de 16 ans) furent condamnés à la pendaison pour l'exemple en place de Grève[79]. Le roi cède aux pressions, renvoie Turgot le 12 mai 1776, après avoir organisé un approvisionnement public et obligé les propriétaires de stocks à vendre à des prix imposés.

La presse régionale de 1777, attentive aux céréales[modifier | modifier le code]

Le conseil municipal d'Auriol (Bouches-du-Rhône) décide en 1777 de s’abonner à la Feuille hebdomadaire d’Aix, pour se tenir au courant des prix du blé et du pain aux marchés de la capitale provençale[80]. Le Journal de Provence, édité à partir de 1781 par le journaliste marseillais Ferréol Beaugeard, qui deviendra Le Journal de Marseille en 1792 publie tous les jeudis dune "feuille du Commerce" avant celle de « Littérature » le samedi[80].

L’Irlande nourrit l’Angleterre dans les dernières décennies du siècle[modifier | modifier le code]

Après 1770 et jusqu'en 1840, les rendements céréaliers anglais ne firent plus de progrès. Les prix du blé se maintinrent élevés, stimulant l'arrivée de nouveaux pays producteurs : ce n’est qu’en 1815 que s'opéra la baisse des prix du grain, une fois terminées les guerres napoléoniennes[43]. La population anglaise avait entre-temps doublé.

L’Angleterre de la première moitié du XVIIIe siècle était au contraire devenue progressivement exportatrice de céréales, même si un quart du territoire était toujours en friche au début du siècle. L’accroissement démographique de la seconde moitié du XVIIIe siècle l'a rapidement transformée d’exportatrice en importatrice de blé. L'Irlande décida d'en profiter : « Avec les dernières décennies du siècle, la viande salée d’Irlande est concurrencée par les exportations russes via Arkhangelsk et plus encore par les arrivages des colonies du Nouveau Monde. C’est alors que s’amorce un « cycle du blé » en Irlande, qui succède au « cycle du bœuf salé » et se maintiendra jusqu’au « Corn laws » de 1846 », selon Fernand Braudel[81]. Blé, pêches et lin, qui occupent près d’un Irlandais sur quatre, procurent un solde commercial positif d’un million de livres à l’Irlande, soit 20 % de son revenu, et à peu près le montant annuel qu’elle verse aux propriétaires terriens anglais, installés depuis les Plantations en Irlande. Le blé sera ensuite chassé par un « cycle du lin » irlandais[81].

La production anglaise de céréales passa de 15 millions de "quarters" en 1700 à 17 millions de "quarters" en 1770. L'invention en 1701 du semoir, par l'agronome anglais Jethro Tull, permit d'améliorer considérablement la technique de semailles, en traitant trois rangées à la fois. Le résultat immédiat fut une augmentation du taux de germination, et une récolte accrue. Partisan de la traction hippique, Tull inventa une machine tractée par un cheval qui fut le sujet de son livre New Horse Hoeing Husbandry en 1731.

Les années 1780[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en très forte hausse au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, un peu moins si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1780 1781 1782 1783 1784 1785 1786 1787 1788 1789
Prix observé du quintal de blé (en livres) 16,7 17,9 20,3 20 20,4 19,7 18,7 18,8 21,4 29
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 176 188 214 211 215 197 187 188 214 276

L'irrigation permanente du Nil, face à la double demande ottomane et française[modifier | modifier le code]

En Égypte, la demande de céréales, surtout du riz, par les marchés ottomans et européens, s'accélère au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, et impose la modernisation des techniques agricoles. L'Égypte expérimente alors une irrigation permanente, indépendante de la crue du Nil, notamment dans le Delta du grand fleuve africain. Le grand historien André Raymond estime qu’environ 15 % des céréales produites en Égypte arrivaient à Marseille dans la seconde partie du siècle, période pendant laquelle la France en manquait cruellement. L’empire ottoman réservait à sa propre consommation l’ensemble de la production égyptienne et considérait ces envois en Europe comme une forme de contrebande.

La montée des blés russes et hongrois[modifier | modifier le code]

La montée des blés russes et hongrois est spectaculaire dans les années 1780 grâce à la mise en valeur de bonnes terres, très adaptées à la production céréalière. En 1782, la Russie exporte du blé pour la première fois, grâce à une augmentation de la production agricole. La Hongrie connait aussi de bonnes années, qui couronnent trois décennies d'expansion céréalière. En 1782,l’exportation du blé hongrois vers Vienne et l’Allemagne est multipliée par cinq depuis 1748, atteignant 100 000 tonnes. depuis 1748, atteignant 100 000 tonnes[82]

La flambée des cours du blé en France à partir de 1786[modifier | modifier le code]

Au cours de la seconde moitié des années 1780 en France, le prix du blé double presque, passant de l'indice 70 à l'indice 150[83], mais la crise a surtout lieu en 1788-1789. En utilisant les estimations de Labrousse sur l'évolution des salaires et ses données sur les prix nationaux du blé les résultats fraNçais avant la crise de 1788-1789 n'étaient pas plus mauvais que ceux de ses puissants concurrents Europe du Nord et meilleurs que ceux de ses voisins méditerranéens[83], avec une hausse de 47% par rapport à la moyenne du deuxième quart du siècle (et 23% à Paris), contre 60% pour l'Angleterre[83]. Les salaires réels Paris ont globalement surmonté, à moyen terme, le choc terrible de inflation des années 1765-1772[83]. La crise a par ailleurs été moins forte à Paris que dans le reste du pays en raison d'une plus lente augmentation du prix du blé[83].

Un échaudage des blés en mai-juin débouche sur une récolte catastrophique. Puis un orage de grêle d'une force exceptionnelle ravage toutes les campagnes céréalières entre Loire et Rhin le 13 juillet. La sécheresse sévit dans les régions méridionales. Certains auteurs estiment que cette météo a pu encourager la Révolution française[84].

Les années 1790[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en baisse au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, baisse assez prononcée si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1790 1791 1792 1793 1794 1795 1796 1797 1798 1799
Prix observé du quintal de blé (en livres) 25,8 21,5 28,4 22 22 25 25 25,9 22,7 21,5
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 246 205 270210210 208 208 209 209 216 189 179

Les projets égyptiens de la Révolution française[modifier | modifier le code]

L'expédition d'Égypte (1798-1801) fut étudiée à partir des sources françaises et britanniques, mais les archives ottomanes, conservées en Turquie, en Égypte et en Bulgarie, ont été mobilisées massivement deux siècles plus tard pour écrire « l’autre histoire », vue et vécue par l’Empire ottoman en mettant au centre de la problématique Alexandrie, par Faruk Bilici, professeur des universités à l'Inalco et chercheur au CERLOM, qui a obtenu le prix Jean-Edouard Goby - Institut de France, pour ses travaux sur les rapports entre l'Égypte et l'Empire ottoman

Le plan de Bonaparte d’envahir l’Égypte s'est concrétisé en 1800, mais il a commencé à manifester sérieusement de l’intérêt pour une invasion au cours de l’été 1797[85] après ses succès en Italie, dans une perspective géopolitique passant par l’Adriatique et la Méditerranée. Venise et Dubrovnik étaient alors les principaux partenaires du port égyptien d’Alexandrie[85]. La France révolutionnaire, désormais établie comme puissance italienne, avait plus d’intérêts que jamais au Levant. Les grands marchands français importateurs s’intéressaient donc à Alexandrie[86].

A la fin du siècle, le maïs donne un coup de fouet à l'élevage en France[modifier | modifier le code]

À la fin du XVIIIe siècle, la baisse des prix de vente du maïs en France[9] va permettre le développement de l’élevage de volailles de Bresse nourries de pâtée de maïs et de lait[9]. Sous forme de grains, le maïs nourrissait les poules, mais aussi les pigeons[9]. Sous la forme de farine, il était utilisé plutôt pour l’engraissement des porcs et des bovins[9]. La tige et les feuilles de la plante, étaient distribuées en « dessert » aux vaches laitières[9]. Le maïs donne non seulement un coup de fouet à l'élevage, mais il lui permet d'être déployé de manière plus souple et plus intensive, et moins exposées aux aléas climatiques et à l'espace disponible ce qui donne une plus grande sécurité aux éco-systèmes agricoles de nombreuses régions françaises.

Le XIXe siècle[modifier | modifier le code]

La consommation de céréales augmente au milieu du XIXe siècle dans la plupart des pays. En France, elle passe de 1,76 quintal par personne en 1841-1850 à 2,45 quintaux en 1891-1900[87]. S'y ajoute la croissance démographique des vieux pays et l'irruption sur la scène agricole mondiale de cinq nouveaux géants, Canada, Australie, Argentine, Inde et États-Unis, même si à partir de 1870 la plupart des pays européens créent des droits de douanes contre ces "nouveaux pays"[88]

L'historien Ernest Labrousse distingue neuf crises du XIXe siècle, en prenant en compte l'historique des prix du blé (1800-1803, 1810-1813, 1815-1818, 1828-1832, 1839-1840, 1846-1847, 1853-1857, 1861-1862, 1866-1868) et nuance les conclusions d'un courant d’économistes des années 1830 et surtout 1840 qui attribuent le déclenchement des crises à la cherté des blés[47],[89]. Les économistes évoquent aussi les famines en Silésie prussienne en 1844-1845, en Irlande en 1846-1852 ou encore en Finlande en 1856-1857[47]. De nouvelles techniques, semis en lignes, mécanisation, binage, font monter la productivité en Europe de l’Ouest[2], plus vite à partir de 1850[2], par augmentation de la densité de plantes au mètre carré[2], réduction de la compétition entre plantes puis soutien phytosanitaire[2], complétés par un remembrement systématique des terres et l'emploi rationnel des semences sélectionnées[2]. Les quantités d'engrais utilisées sont très importantes dès la fin du siècle[6], la France occupant une position intermédiaire entre de gros consommateurs comme l'Allemagne ou la Belgique et de plus petits comme le Canada[6].

Durant la première moitié du XIXe siècle, les rendements du blé sont très variables: seulement 5 à 6 quintaux de blé par hectare en Espagne ou en Russie, contre plus de 14 quintaux dans le Benelux[6]. L'Amérique augmente sa production mais aussi sa consommation de céréales, restant globalement importatrice jusqu'aux années 1840. Il faut nourrir les 4 millions d'esclaves des plantations de coton du Sud et les nombreux immigrants européens. Ensuite, la mise en culture de très grandes surfaces, dans les Grandes Plaines, permet à la production américaine de dominer peu à peu celle de l'Europe, mais un sur un mode restant très extensif: les rendements en blé américains sont en 1910 toujours au même niveau qu'en 1800, environ 9,6 quintaux à l'hectare.

Jusqu'au Second Empire, la France était encore le premier pays producteur de blé du monde, même si son agriculture a traversé des crises très graves, en 1812, puis en 1816-1817 et 1829-1830. La France l'a été pour la dernière fois en 1872[90] avant d'être dépassée par l'Empire russe et surtout par les États-Unis qui conquièrent la première place en 1873 et la conservent presque sans interruption de 1875 à 1899[90], grâce à une "révolution des transports" qui permet un taux de croissance de 3,4 % par an entre 1860 et 1900, deux fois plus élevé que celui de la production mondiale ( 1,6 %)[90].

Entre 1860 et 1900 le nombre d'exploitations agricoles a triplé aux États-Unis pour s'établir à 5,7 millions. La quantité de blé exportée quintuple entre 1869 et 1874, grâce aux pénuries en Europe et sa production, comme celle du maïs, est multipliée par 3,5. Ccelle d'avoine est multipliée par 5,5, pour nourrir les grands troupeaux à viande[88]. La récolte américaine de blé passe de 85 millions de boisseaux en 1839 à 500 millions en 1880, soit une multiplication par six en quarante ans. Elle croit, un peu moins vite, à 600 millions en 1900, pour culminer à 1 milliard de boisseaux en 1915[91].

Les prix des céréales, calculés en moyennes quinquennales, malgré des fluctuations importantes à court terme, se maintinrent, sur la période 1845-1874, entre 49 et 55 shillings/quarter, à peine plus bas que celui de la période 1820-1846[92].

Années 1800[modifier | modifier le code]

La disette anglaise de 1800 à 1801 aboutit à étendre la culture du blé dans les terrains les moins fertiles, introduisant dans la loi anglaise des complications « néfastes aux consommateurs », « reproduction analogue des faits subis » en France, écrivit un lobbyiste céréalier de l'époque, de l'Académie d'agriculture[93]. L'année 1813, calamiteuse pour l'Angleterre, fut l'équivalent selon lui de l'année 1817 en France.

Le prix constaté du blé évolue en nette baisse au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, et même en forte baisse si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire, en particulier après la fin du Blocus continental en 1808[48]:

Années 1800 1801 1802 1803 1804 1805 1806 1807 1808 1809
Prix observé du quintal de blé (en francs) 27 28,8 32,6 29,7 23,8 26,2 26 24,1 21,6 19,7
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 193 199 225 198 154 164 162 146 127 112

Bonaparte à la recherche de céréales en Méditerranée[modifier | modifier le code]

En 1800, pour faire sa campagne d'Égypte, Napoléon Bonaparte a eu besoin d'énormément de céréales, achetées en Algérie[94], un territoire alors pas encore colonisé. Mais la France n'a pas payé ces livraisons à temps et une partie n'était toujours pas réglée vingt ans plus tard[94], ce qui a suscité la colère du Dey d'Alger et un incident diplomatique. En 1800, Bonaparte a aussi fait appel à ses alliés égyptiens. Une nouvelle organisation financière est mise sur pied le 28 avril 1800 par Kléber[94], qui doit "pressurer"' l'Égypte pour financer l'Expédition d'Egypte, afin d'assurer rapidement un revenu régulier aux colonisateurs. Mourad Bey, devenu un allié important des français, envoie de Haute-Égypte le produit de l'impôt dont il est redevable sous forme d'argent et de céréales[94].

Les céréales se sont alors plutôt raréfiées en Mer Méditerranée depuis quelques années, malgré le grand nombre de pays où elles sont cultivées. En témoigne les décisions prises par Bonaparte en juin 1798, quand il fait libérer et affranchir quelques 2000 esclaves présentés comme marocains à Malte[95], alors qu'il rétablira peu après l'esclavage en France. Cette libération tenait moins à un souci humanitaire qu'à une préoccupation pratique: Malte dépendait de l'Afrique du Nord, Maroc inclus, pour ses approvisionnements en céréales et Bonaparte avait besoin de nourrir la population sur place[95]. Une lettre des Affaires Etrangères de Paris au Consul de France à Tanger, datée du 5 Vendémiaire an VII, fait ainsi appel à la fourniture de grains du Maroc[95] "qui doit avoir été sensible à la libération de sujets qui ne tarderont pas à retrouver leur pays"[95]. Même demande faite en juillet 1798. Mais aucune de ces deux demandes n'obtint de réponse du Maroc, qui par ailleurs se montra très réservé ensuite sur l'Expédition d'Egypte de 1800, contrairement à ce que la propagande de l'époque veut faire croire[95].

1808: Méhémet Ali face aux greniers secrets des Mamelouks en Haute-Égypte[modifier | modifier le code]

Les premières ventes importantes de céréales réalisées en 1808 aux forces militaires britanniques donnent à l'Égypte les moyens de développer la culture du blé dans le Delta du Nil. Les terres à céréales de Haute Égypte se trouvent encore sous le contrôle des Mamelouks et les négociations avec eux ont échoué. Méhémet Ali, nommé gouverneur de l'Égypte par les ottomans en 1806, et considéré comme le fondateur de l'Égypte moderne, décidad’employer la force. Les consuls français mentionnent que chaque opération militaire réussie contre eux lui permettait de mettre la main sur de nouveaux entrepôts à grains cachés dans le désert et d’acheminer rapidement ces céréales jusqu’à Alexandrie pour les expédier de là vers Malte ou vers l’Espagne. Ainsi, la tuerie des Mamelouks en 1811, prélude d'une chasse aux Mamelouks organisée dans la plupart des villes de province, consacrant leur élimination définitive s’explique aussi par la volonté de contrôler les circuits des céréales: au même moment, Méhémet Ali mettait en place le monopole sur les grains, imposant aux paysans de vendre leur production exclusivement à lui et interdisant aux négociants étrangers d’acheter du blé ailleurs qu’auprès des entrepôts d’Alexandrie.

Années 1810[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en légère baisse au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, également si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1810 1811 1812 1813 1814 1815 1816 1817 1818 1819
Prix observé du quintal de blé (en francs) 26,3 34,2 42,9 29,6 23 25,4 36,8 47 32 23,9
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 146 190 238 165 128 145 210 268 183 137

L'Égypte face à l'ouverture de la mer Noire au commerce des blés[modifier | modifier le code]

Méhémet Ali, nommé en 1806 gouverneur d'Égypte, par l'Empire ottoman, pariait sur une demande croissante du marché en blé égyptien mais utilisait la souplesse dans la commercialisation des céréales[86], par la vente à crédit[86] et grâce à des réseaux d'information économique auprès des capitaines et négociants grecs, et de certains négociants syriens, comme le montre la correspondance conservée dans le Diwân al-tidjâra wa-l-mabi’yât (Organisme de commerce et d’achats)[86]. Méhémet Ali avait ses propres agents, à Malte à partir de 1811, en Espagne et au Portugal en 1912, capable de le renseigner sur l’évolution de la demande de céréales en Europe[86], lui permettant d’adapter son offre et ses prix[86]. L’ouverture de la mer Noire au commerce des blés en 1812 lui fit prendre des mesures rapides pour vider les stocks de blé égyptiens, faire baisser les prix pour étrangler cette nouvelle concurrence et réorienter une partie de ses exportations vers l’est méditerranéen: Syrie, Izmir et Istanbul[86].

Méhémet Ali acheva son contrôle sur la production par ses décrets de 1813 et 1814 abolissant l’affermage des impôts[86], ce qui eut comme conséquence de restituer la propriété des terres à l’État. Il se procura des navires pour pouvoir atteindre directement les marchés européens et négocia avec Istanbul la possibilité de remettre le tribut dû par sa province sous forme de blé, fève, riz et autres. Son règne se traduisit par une transformation sans précédent du rôle dévolu au Nil, avec le percement de nombreux canaux, au service de l’agriculture, comme le canal Mahmûdiyya, pour permettre le transport des céréales, donnant au fleuve une valeur nouvelle[86].

Dès 1812, l'Amérique du Nord teste les blés d'hiver venus d'Ukraine et de Russie[modifier | modifier le code]

Les immigrants scandinaves, russes et ukrainiens du pourtour des Grands Lacs, en particulier au Canada (Manitoba, Saskatchewan et Alberta) mais aussi dans le Minnesota et le Dakota du Nord, tentent d'y faire pousser des blés de printemps, plus résistants aux rudes hivers. Ils les importent d'Ukraine et de Russie.

Dès 1812, une vingtaine d'Écossais menés par Thomas Douglas (5e comte de Selkirk) sèment du blé d'hiver sur 160 000 milles carrés de la Compagnie de la Baie d'Hudson, au confluent de la Rivière Rouge (Manitoba) et de l'Assiniboine (rivière) mais trop tard dans la saison pour réussir[96].

Dave Fife, un autre écossais, commence à cultiver en 1842 le " Blé Red Fife", première variété panifiable, à Peterborough (Ontario). Un chargement de blé d'Ukraine, arrivé de Gdańsk, se trouvait sur le même bateau, à Glasgow, qu'un ami de Dave Fife, qui lui en donne[96]. Ce blé d'Ukraine remplace le "Siberian", mal adapté. Dans les années 1860, le " Blé Red Fife" est cultivé à travers tout le Canada. Il se fait un nom chez les boulangers des États-Unis[97]. Son descendant, le "Marquis", le remplace en 1900, grâce à un croisement avec le "Hard Red Calcutta", introduit en 1880 en même temps que le "Preston", le "Stanley" et surtout le "Ladoga", venu du lac Ladoga, au nord de Saint-Pétersbourg[98], où l'on cultivait aussi de l'orge noire[99].

Les grandes crises alimentaires de 1811-1812 et 1816-1817[modifier | modifier le code]

Les crises de subsistances de 1811-1812 et 1816-1817 ont une cause climatique[100], malgré une phase d’expansion des ensemencements en blé, appelée à se poursuivre. Plusieurs causes l'aggravent dans certaines régions; réorganisation des flux commerciaux[100], trop faible monétarisation de l'économie locale[100], stratégies de rétention des détenteurs de grains qui anticipent la hausse[100].

En 1812 comme en 1817, les inégalités d’accès aux ressources céréalières contribuent à la pénurie globale, ce qui fait que les fluctuations des prix du blé n'affectent pas les mêmes zones : le Midi, dans les deux cas, conserve son positionnement, traditionnel depuis le milieu du XVIIIe siècle, dans le quartile supérieur des prix du blé[100], mais avec une augmentation modeste comparée à celles d'autres régions. Les fluctuations atteignent au contraire plus de 70 %, entre 1811 et 1812, dans les régions de prix bas de la Loire et de la Bretagne[100].

En 1816-1817, c’est l’Est de la France, encore occupé par les armées des coalisés, qui subit la hausse interannuelle la plus violente, déclenchant l'insurrection dans l’Aisne, la Marne, l’Aube, l’Yonne[100]. En Bretagne et en Normandie, la situation sociale est tendue aussi, en raison de tentatives de taxation des grains[100].

Nommé le 1er octobre 1809 ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre de Montalivet fait face à la canicule en Europe de l'été 1811[101], dont un texte préfectoral témoigne : « Un soleil de feu sécha sur pied les céréales : le grain, menu et rare, manquait même presque complètement dans certaines régions »[101]. Conséquence, 76 départements ont des récoltes déficitaires[101] et il manqua 10 millions d'hectolitres de grains (sur une consommation annuelle de 93 millions)[101]. La crise s'amplifie dans les premières semaines de 1812. Le prix national du blé passe de 20 francs en 1810 à plus de 33 francs en 1812, avec des disparités régionales: hausses de 336 % en Seine-inférieure et de 196 % dans les Bouches-du-Rhône[101]. Le froment, l'orge, le seigle et l'avoine augmentent de 72 %, 115 %, 121 % et 41 %[101]. L'hyper-inflation toucha aussi les légumes[101].

Les émeutes de 1812 à Caen, liées à la cherté du blé et à la difficulté à s'en procurer, commencent le par une bousculade à la halle au grain[102]. Le maire et le préfet sont pris à partie, un moulin est pillé et dix jours après des Caennais sont condamnés à mort et exécutés. Au cours des procès qui se déroulent le 14 mars, onze personnes seulement sont acquittées[102] et les peines sont sévères : 25 condamnés à 5 ans de surveillance, 9 condamnés à 5 ans de réclusion, 8 condamnés à 8 ans de travaux forcés et 8 condamnations à mort[102].

Le 4 mai 1812, Bonaparte soucieux d’éviter des troubles sociaux au moment où il part pour la campagne de Russie prend un décret qui remet à l’ordre du jour "l’économie de Terreur de l’an II"[100]: "police des grains" : déclaration obligatoire des réserves par les cultivateurs et les détenteurs de blé, interdiction de la vente hors marché. Le 8 mai, un deuxième texte fixe un prix-plafond pour toutes les transactions, lié à un prix de référence pour les terres à blé du pourtour de Paris[100], plus une surtaxe, différente selon les préfectures[100]. Le 4 août une loi fixe un prix maximum[47].

Début mai, les prix avaient déjà grimpé[100] et les préfets qui avaient décidé de taxer à un niveau supérieur aux 33 francs fixés pour Paris virent les grains affluer dans leur département, où ces flux de blé étaient mieux rémunérés. Du coup, des départements disposant habituellement d’excédents de céréales, y compris en période de soudure (mai-août), basculèrent dans la disette[100]. Cette situation suscitE un mécontentement : en réponse au questionnaire que Jean-Pierre de Montalivet leur adressa à la fin de l’été 1812, les préfets désavouèrent presque d’une seule voix l’inspiration antilibérale des décrets[100]. Ceux des départements de la vallée du Rhône et du Midi provençal ont ensuite délibérément ignoré la surtaxe, pour éviter de surenchérir sur le taux très élevé de 45 francs qu'avait choisi par le préfet du Rhône, afin de garantir au blé un prix de vente suffisamment rémunérateur sur les marchés de Lyon, en manque de blé[100].

En dépit d’achats massifs de blé par le gouvernement, les prix restent à un niveau très élevé[47]. Autre motif au boycott de fait de la taxe, ces préfets des départements de la vallée du Rhône et du Midi ne voulaient pas compromettre la descente vers le Sud des blés de la Bourgogne et de la Champagne[100], indispensable car Marseille ne pouvait jouer son rôle d’entrepôt importateur, la Méditerranée étant entièrement sous contrôle anglais[100]. De plus, dès l’automne 1811, les négociants phocéens avaient tenté de prévenir la catastrophe en effectuant des achats massifs dans les terroirs beaucerons et bas-normands[100].

En 1816-1817, le mauvais temps[47] et le faible ensoleillement dus à l’ Éruption du Tambora en 1815 en Indonésie en avril, avec sa colonne de fumée de 33 km de hauteur, qui dura 33 h, la plus violente depuis l'éruption du Samalas en 1257[103], ont affecté toutes les récoltes en Europe[47]. La France est plus durement touchée par cette année sans été car les troupes alliées l'ont envahie en 1815, après la bataille de Waterloo, avec réquisitions et pillages[47]. La hausse des prix du blé devient dramatique[47] et la famine sévit, marquée par des émeutes de grande ampleur, dans l’Est de la France et le sud du Bassin parisien[100], le gouvernement s’emploie d'abord à nier l’ampleur de la crise, même quand des départements éprouvent la pénurie. Puis l'ordre est donné aux préfets par le gouvernement de rechercher l'égalisation des prix, et le comblement des déficits locaux[100]. Parmi les préfets, un pourcentage significatif (environ 20 %) a suggéré au gouvernement un retour au moins partiel à davantage de dirigisme[100].

En Angleterre, la Corn Law de 1815, à la fin du Blocus continental[modifier | modifier le code]

Lord Liverpool, dont le gouvernement vota la Corn Law de 1815.

Dans les années 1910, le Royaume-Uni renoue avec une tradition de protection de l'agriculture nationale, basée sur une vision mercantiliste, par des mesures douanières fortes, qui remontait au XVIIe siècle et s'était exprimée en 1791 et 1804[104].

Pendant les guerres napoléoniennes, le prix du blé atteint les 90 à 100 shillings le quarter et culmina même à 127 shillings en 1812. Cependant, à la fin du Blocus continental, dans un contexte de récoltes particulièrement bonnes à partir de 1813[Note 1], il chuta, en 1814, à 74 shillings par quarter de blé[105] pour se stabiliser ensuite entre 40 et 60 shillings/quarter. L'agriculture britannique payait le prix de son suréquipement, de sa volonté de mettre en culture certaines terres aux qualités très relatives (par exemple dans les Midlands

Face à cette situation, les représentants de l'aristocratie foncière, utilisèrent leurs relais au Parlement britannique pour faire voter une loi préservant leurs intérêts : en 1815, le gouvernement Tory de Lord Liverpool fit voter la Corn Law. Si le prix de gros moyen du blé descendait en dessous de 80 shillings le quarter[Note 2], toute importation de blé étranger au Royaume-Uni était interdite[106].

Le système sera un peu assoupli en 1828[107], avec l'introduction du système de l'échelle mobile[Note 3], qui « visait à réduire les importations de céréales sans provoquer de disette et à stabiliser les prix »[108]. Néanmoins, le caractère protectionniste de la réglementation sur les grains demeurait : en décourageant l'importation de blé, elle protégeait les producteurs britanniques de la concurrence extérieure[109], y compris de celle de l'empire puisque la loi de 1815 prévoyait que le blé en provenance des colonies britanniques ne pouvait être importé lorsque les prix tombaient en dessous de 66 shillings/quarter[110].

En 1812, l'émergence du port fluvial roumain de Călărași sur la rive gauche du Danube[modifier | modifier le code]

Grenier à blé des Daces dans l'Antiquité, le Bărăgan devient ensuite un couloir de passage vers les Balkans pour différents peuples migrateurs : Huns, Avars, Slaves, Bulgares, Khazars, Onogoures, Alains, Magyars, Petchénègues, Coumans et Tatars, dont la succession transforma cette riche plaine en steppe. Le peuplement resta clairsemé jusqu'au XIXe siècle en raison des fréquentes incursions turques et d'une hydrologie contrastée (alternance sécheresses/inondations). En 1810-1812, quand Silistra est assiégée et détruite par les Ottomans, ses habitants doivent se réfugier dans le port fluvial roumain de Călărași sur la rive gauche du Danube, où a lieu un deuxième exode de 1836. Autonome depuis le traité de Paris en 1856, la Roumanie acquiert son indépendance en mai 1877. Les terres céralières, concentrées entre les mains d’un nombre restreint de propriétaires, qui les afferment à des fermiers les sous-louant, sont surtout orientées vers les exportations, la consommation intérieure en pâtissant. En 1883, la Roumanie rejoint la Triple alliance, mais en 1885, l’adoption par le gouvernement de Ion I. C. Bratianu de mesures protectionnistes, provoque une guerre douanière de sept ans avec l’Autriche-Hongrie.

En 1818, le Portugal choisit l'importation[modifier | modifier le code]

Au Portugal, en 1818, à la fin de la guerre, les importations de blé reprennent. Le blé, acheté par le gouvernement est cédé à bas prix aux industriels de la meunerie qui fournissent à bon marché un pain « politique ». L'opposition accuse le gouvernement de léser les intérêts des producteurs nationaux et d'accroître la dépendance économique du pays.

Années 1820[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en hausse au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, assez forte si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1820 1821 1822 1823 1824 1825 1826 1827 1828 1829
Prix observé du quintal de blé (en francs) 25,5 23,7 20,7 23,4 21,6 21 21,1 23,3 29,4 30
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 150 140 122 137 131 127 132 155 190 187

Les liens entre Beyrouth et Alexandrie pour l'écoulement du riz égyptien[modifier | modifier le code]

De Damiette partaient la plupart des cargaisons de céréales, en particulier de riz, destinées aux ports de la côte syrienne : Tripoli, Sayda, Tyr et Saint-Jean d’Acre[111]. Ce commerce prospérait malgré les tentatives de l’administration ottomane de prohiber ces flux au profit de l’approvisionnement en grains d’Istanbul[112]. Les négociants français utilisaient Beyrouth comme étape dans les exportations illégales de riz vers Marseille[111].

Les documents consulaires français relatifs aux villes côtières libanaises font apparaître des changements importants à partir du début du XIXe siècle[111]. Le développement de Beyrouth, à partir des années 1820, détourna à son profit les flux en direction des autres ports tels que Sayda, Tripoli, Tyr, Saint Jean d’Acre et Haïfa. Pour Beyrouth, Alexandrie devint alors un partenaire aussi important que Damiette, tant pour les importations que pour les exportations de riz[111].

L'échelle mobile anglaise de 1828[modifier | modifier le code]

Le chancelier de l'Échiquier anglais fit en 1826 ce que Paris exécuta plus tard en 1831 : autoriser « l'admission des blés exotiques » dans des « circonstances qui, rigoureusement et aux termes écrits, ne pouvaient s'effectuer ». La loi de 1828, avec l'introduction du système de l'échelle mobile des droits, mis en place par William Huskisson, responsable du Board of Trade de 1823 à 1827, consacra le système d'admission permanente des blés étrangers, copiée quatre ans plus tard en France. Mais le marché anglais ne sera vraiment libéralisé qu'avec l'abolition des Corn Laws en 1848.

En France, le "Plan Becquey" vise à désenclaver les cultivateurs de céréales[modifier | modifier le code]

Le canal de Roanne à Digoin à Artaix

À la première Restauration, Louis Becquey directeur général de l'agriculture, du commerce, des arts et des manufactures[113] défend des lois sur l'exportation des laines et des grains, et achète du blé (Hollande, Italie, États-Unis, Crimée) face à la crise frumentaire de 1816-1817 puis fait voter les lois du 5 août 1821 et 14 août 1822 pour le transport des céréales par canaux et réseau fluvial, à une époque où le chemin de fer n'existe pas encore. Le canal de Roanne à Digoin est un des très nombreux canaux inscrits dans ce plan et vise à suppléer l'insuffisance de la Loire à certaines saisons mais aussi de de contribuer à l'alimentation en eau du canal latéral à la Loire. Mais les travaux ne débutent en 1832, et le canal n'est est ouvert qu'en 1838, en même temps que le canal latéral à la Loire[114]. Le canal est financé par la Compagnie Franco-Suisse composée de financiers roannais et genevois et la société le gérant fut parmi les premières cotées à la Bourse de Paris.

Les céréaliers de l'Ontario frappés par les "Corn Laws"[modifier | modifier le code]

L'agriculture dans l' Ontario est dominée à partir de 1800 par le blé[115], culture la plus facile pour les colons loyalistes anglais[115], qui peuplent peu à peu les rives du Lac Ontario et du Saint-Laurent[116] depuis la défaite anglaise dans la Guerre d'indépendance américaine en 1783[115], livrent les garnisons britanniques[115] et les camps de bûcherons[115], mais aussi la Grande-Bretagne[115] et le Bas-Canada[115]. Entre 1817 et 1825, il expédient en moyenne 57 800 hectolitres de blé à Montréal[115]. La dépendance à l'égard de la culture du blé devient spectaculaire lors des restrictions de la loi sur les céréales en 1820[115], qui ont bloqué le blé canadien hors des marchés britanniques[115], provoquant une chute des prix et de la valeur des terres. La fixation de droits préférentiels pour le blé canadien en 1825[117], qui autorise à importer du Canada jusqu'à 500000 Quart (unité)[117], permet aux prix et aux volumes d'exportation se se redresser, avec environ 300000 Quart (unité) contre 400 l'année précédente[117], mais le marché s'est effondré à nouveau en 1834-1835 et une quasi-famine ravage de nombreuses régions nouvellement peuplées à la fin des années 1830.

L'échec de John Young et ses chroniques "Agricola" en Nouvelle-Écosse[modifier | modifier le code]

Au Canada, dans les années 1920, la culture des céréales tente une percée dans les Provinces maritimes de l'est. Avec l’immigration de Britanniques et de loyalistes à la fin du XVIIIe siècle, la zone agricole a peu à peu dépassé les terres marécageuses pour s’étendre sur les rives des cours d’eau, par exemple le long du Fleuve Saint-Jean au Nouveau-Brunswick. Les nouvelles terres se prêtent bien à la culture céréalière mais, pour des raisons d’ordre culturel, agricole et commercial, les colons préfèrent l’agriculture mixte et se consacrent avant tout à l’élevage du bétail, qui demande moins de main-d’œuvre que la culture des céréales.

En 1818, John Young, marchand de Halifax, milite pour l’amélioration des méthodes agricoles en Nouvelle-Écosse. Convaincu du potentiel de progrès de l'agriculture dans la province, il écrit des chroniques signées "Agricola" dans l'hebdomadaire Acadian Recorder, fondé le 16 janvier 1813 par Anthony Henry Holland, futur papetier à Bedford. Une société provinciale d'agriculture se créé en 1818 et il devient secrétaire du bureau central de l'agriculture, parrainé par le gouvernement et installé à Halifax, principal port de Nouvelle-Écosse. Des sociétés agricoles se forment autour de lui mais les efforts de Young sont vains, car, les marchands ne s’intéressant pas à l’agriculture locale, tandis que les agriculteurs sont peu motivés. Jusqu'en 1850, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick resteront ainsi importateurs nets de denrées alimentaires des États-Unis. Seule l’Île-du-Prince-Édouard affiche un excédent agricole, qui grandit dans les années 1920 au point de lui permettre à partir de 1831 d'exporte du blé en Angleterre, où la croissance urbaine a creusé les besoins en céréales étrangères.

La révolte des céréaliers de l'Île-du-Prince-Édouard[modifier | modifier le code]

Carte de l'île.

Les Acadiens arrivés à l’Isle Saint-Jean, future Île-du-Prince-Édouard, depuis 1720 à Port-LaJoye cultivent le blé dès 1726 et sont 890 dès 1740, en raison de la difficulté d'obtenir de nouvelles terres en Nouvelle-Écosse, puis 4600 en août 1758, quand 3100 furent capturés et déportés en France, les autres réussissant à se cacher ou à s'enfuir. Ils sont rejoints par des colons loyalistes anglais après la défaite anglaise dans la Guerre d'indépendance américaine, alors que depuis 1767[115], presque toutes les terres de l’Île-du-Prince-Édouard appartenaient à un petit nombre de propriétaires anglais absents[115]. La population revient à 4 000 habitants en 1798. William Cooper (meunier) arrive vers 1819 après avoir participé à la Bataille de Trafalgar dans la marine britannique[115]. Il érige un moulin à blé et construit en 1826, un navire de 72 tonneaux, puis passe des baux avec quelque 60 locataires, pour le compte de son propriétaire[115]. En 1827,le lieutenant -gouverneur de l'île, John Ready, recommande de créer des Sociétés agricoles. En 1829, Cooper fut congédié par le sien, lord Townshend pour des motifs peu clairs[115]. Lors d'une élection partielle en 1831, il entre à l'Assemblée de la colonie après une campagne électorale sur le thème de «La liberté de notre pays et les droits de nos fermiers»[115]. Le scrutin fut interrompu par une émeute, et il dût se cacher, puis devient le leader du combat contre l'escheat (confiscation des terres)[115], sur fond de colère des céréaliers contre les Corn Laws. L’Île-du-Prince-Édouard a en effet un excédent agricole, qui permet à partir de 1831 d'exporter du blé en Angleterre.

William Cooper (meunier) organisa de nombreuses réunions publiques au cours desquelles il conseillait aux fermiers de retenir le paiement de leur loyer[115]. Lors de celle d'Hay River le 20 décembre 1836[115], plusieurs centaines de fermiers souscrivirent unanimement à une requête comprenant 34 clauses demandant au roi l’institution d’une "Cour d’escheat"[115]. William Cooper (meunier) sera arrêté en 1838.

Années 1830[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en légère baisse au cours de la décennie en France, selon l'économiste ean Fourastié, si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1830 1831 1832 1833 1834 1835 1836 1837 1838 1839
Prix observé du quintal de blé (en francs) 30 30 28,6 21,8 20,2 23,9 24,6 25,8 28,9
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 177 166 155 112 106 123 129 136 156 149

Le "Blé de Noé" se taille un franc succès en France[modifier | modifier le code]

Jusqu'en 1830 toutes les céréales cultivées en France sont des variétés locales et traditionnelles plus ou moins homogènes, de couleurs et de tailles très différentes. En 1830 le richissime marquis Louis Pantaléon Jude de Noé, châtelain à L'Isle-de-Noé, près de Mirande, découvre par M. Pérès, un de ses fermiers, un blé qui a été trié dans un lot venant d'Odessa par M. Planté, meunier à Nérac et se révèle très productif. Le marquis de Noé est le richissime héritier de l'empire sucrier de Pantaléon I de Bréda[118], par son père Louis-Pantaléon de Noé, qui a affranchi en 1776 Toussaint Louverture, sur sa plantation de Saint-Domingue[119], bien avant la première abolition de l'esclavage en France.

Le comte introduit cette nouvelle variété dans ses terre de Bréau, en Beauce, d'où elle s'est rapidement répandue dans toute la région[120] et la diffusa aussi en Brie.

Le "blé de Noé" appelé blé bleu, est certes sensible à la rouille et au froid, mais productif, précoce et résistant à la verse. De plus, son grain est apprécié des meuniers. De ce blé seront tirées différentes variétés par sélection massale : Rouge de Bordeau, japhet, Gros bleu. Il a servi à de nombreux croisements, même si son point faible était l'exposition à la rouille du blé[121]. Cette céréale attire l'attention de Louis de Vilmorin, qui alors réalise ses premiers travaux généalogiques sur le blé pour obtenir des lignées pures, conservant les mêmes caractères d’une génération à l’autre[122]. Louis de Vilmorin met au point la première variété de blé moderne, Dattel, issue du croisement entre deux blés anglais (Chiddam et Prince Albert).

Au même moment des blés anglais, très productifs, résistants à la verse et à la rouille, mais parfois trop tardifs en zone séchantes, sont introduits au nord de la France: Chiddam, Goldendrop, Prince Albert, Victoria. Ces blés, issus d'un processus de sélection variétale sur une période d'une dizaine d'années à partir d'un seul épi, constituent les premières lignées pures mises au point en France.

Les grandes famines de 1830 en Europe du Nord[modifier | modifier le code]

L'hiver 1829-1830 a été l'un des plus froids du XIXe siècle[123]. En Allemagne, les cultures sont perturbées par une température moyenne de -6,6°degrés centigrades, qui descendit descendit jusqu’à – 30° etpar 72 jours de gel ininterrompus[124]. La France fut moins touchée que l'Allemagne ou la Belgique mais pénalisée[124]. La situation agricole empira au cours de l’année 1829, alors que 1827 et 1828 furent déjà des années de récoltes médiocres[124], causant une augmentation importante des prix des céréales[124] et un report du pouvoir d’achat sur le pain. L’hiver 1828-1829 fut ainsi marqué par un faible rendement céréalier[124], aussi du à un diptère du froment, qui a causé les grandes famines de 1827 à 1830[123] en Angleterre et dont la présence en France dans les champs a fait avorter le grain[124]. En France, les gelées furent très fortes à partir du 16 novembre et se prolongèrent jusqu’au 21 février, pendant près de 4 mois avec près de 100 jours de gelée[124]. À la suite de cet hiver rude, au deuxième trimestre 1829, la quantité d’eau tombée représenta 32,5 % seulement de la pluviosité moyenne attendue[124]. De plus, le sol ayant gelé en hiver à de très grandes profondeurs, atteignant même jusqu’à un mètre, l’eau de la fonte des neiges n’avait pu pénétrer le sol qui ne pu, dès lors, reconstituer sa provision d’eau[124]. Le niveau des nappes phréatiques s’est donc abaissé, empêchant un approvisionnement régulier en eau dans certaines grandes villes[124].

Dans les Ardennes, et sur les bords de la Semois, les fourrages ont été pourris, vasés ou emportés par des torrens de pluies[124]. La neige recouvre toute l’Europe. En Belgique, il tomba, en certains endroits, plus d’un mètre de neige, qui resta au sol 54 jours en décembre et janvier. En France, la neige préserva les récoltes là où elle resta sur le sol, mais les céréales furent gelées ailleurs. Les oliviers, châtaigniers, mûriers et vignes périrent en grand nombre[124]. Aux Pays-Bas, l’hiver 1829-1830 fut, avec celui de 1962-1963, le plus froid enregistré depuis 300 ans[124]. La température moyenne est de −3,1 °C ; décembre fut le mois le plus froid[123].

Les premières charrues modernes en 1837 dans l'Illinois et en Lorraine[modifier | modifier le code]

Des innovations ont lieu à la même époque: au milieu des années 1830, la première charrue en acier de John Deere, dont la société porte aujourd'hui encore son nom. Ce jeune forgeron à Grand Detour dans l'Illinois, se rend compte que les fermiers locaux n'arrivent pas à travailler le sol lourd des prairies avec leurs charrues, conçues pour le sol sablonneux de l'Est des États-Unis[125]. Il fabrique donc une charrue à versoir en acier hautement poli, mise au point en 1837 à partir d'une vieille lame de scie cassée. John Deere effectue avec son cheval une démonstration devant les fermiers de l'Illinois au cours de l'année 1838.

Surpris de voir l'outil aussi brillant à la sortie qu'à l'entrée du sillon dans leur terre riche mais collante, les fermiers de l'Ouest américain le commandent en grand nombre et il devient célèbre dans toute l'Amérique. John Deere a construit 10 charrues en 1839, 75 en 1841 et 100 en 1842[125].

En France, Mathieu de Dombasle, met au point, en 1837, une charrue éponyme, qui recueille un succès important. Auparavant, il s'était fixé en Lorraine dans les années 1810, où sa surface cultivée en betterave atteint bientôt 100 ha et son usine produit 30 tonnes de sucre mais tout le stock n'est pas vendu à la fin du blocus, lorsque la circulation des cannes fait chuter le prix du sucre de 12 francs/kg à 1,2 franc/kg. En 1815, la fabrique est fermée ; Mathieu de Dombasle ruiné doit 100 000 francs à ses créanciers. Il commence à publier des textes à caractère agronomique sur la cristallisation du sucre, la fabrication de l'eau-de-vie de pomme de terre, le fonctionnement de différents types de charrues. Il s’inspire de savants divers, en particulier de Thaër (il traduit, en 1821, sa Description des nouveaux instruments d’agriculture), de Sinclair (traduit en 1825 son Agriculture pratique et raisonnée), et travaille au perfectionnement de la charrue (et la charrue dite Dombasle va peu à peu se répandre dans les campagnes).

Des récoltes russes anéanties en 1833[modifier | modifier le code]

En 1833, la moitié de la Russie d'Europe, a vu ses récoltes de céréales anéanties, dans une zone peuplée de 14,5 millions d'habitants, en particulier dans la "Russie blanche" , c'est-à-dire la province polonaise, réunie à l'empire russe, en 1772. C'est l'une des trois plus graves famines de la Russie au cours du siècle cat la production de grains, pour l'ensemble de la Russie, a baissé de 32 %, alors que dans la plupart des disettes céréalières du XIXe siècle recensées par les historiens, cette baisse représente environ en moyenne 10 %. Les popes russes promirent un demi-sac de farine par mois à tout habitant qui signerait l'acte d'adhésion à leur église dominante et les pauvres affamés acceptèrent en masse[126].

La moissonneuse-batteuse de Cyrus McCormick[modifier | modifier le code]

La fin des années 1830 voit aussi l'invention de la moissonneuse-batteuse de Cyrus McCormick, né en 1809 en Virginie, dont les parents sont venus d'Écosse. Très jeune, il les aide à la ferme, puis à 15 ans conçoit un berceau servant à moissonner les blés[127]. Son père a passé 28 ans de sa vie à perfectionner un prototype de à énergie chevaline, sans parvenir à mettre au point une version vraiment opérationnelle. La Panique de 1837 a causé la faillite de la société familiale de Cyrus McCormick, l'un des associés se retirant, mais en 1839 Cyrus McCormick, commence à faire des démonstrations en public, dont il vend le premier exemplaire en 1840, mais aucun en 1841. Sa machine se vendra mieux avec l'expansion à la fin des années 1840, quand la demande de blé augmente pour exporter en Europe.

Les immigrants allemands s'installent au nord des grands Lacs américains[modifier | modifier le code]

Les immigrants allemands se concentrent tout d'abord dans trois états, Ohio, Indiana et Illinois. En 1825, la construction du canal Érié fait de la région des Grands Lacs une vaste zone agricole et industrielle, presque aussi grande que la Méditerranée. L'Histoire de l'émigration allemande en Amérique s'accélère après le livre de Gottfried Duden, Voyage dans les États de l'Ouest de l'Amérique, écrit en 1829 sur le Missouri, qui devient un best-seller en Allemagne[128], tandis que la Giessener Emigration Society créé en 1833 facilite les démarches[129].

Après l'agitation révolutionnaire de 1830 puis l'échec de la révolution de mars 1848, les classes moyennes rejoignent les paysans allemands immigrés, dont les correspondances montrent l'intérêt pour les prix du blé et ce "Nouveau Monde" jugé moins injuste. Beaucoup se fixent à Milwaukee, dans le Wisconsin[130]. Entre 1830 et 1840, les Allemands sont 152 000 à entrer aux États-Unis, contre 46 000 pour les français puis 435 000 dans les années 1840, s'installant dans le Midwest, où ils cultivent le blé, créant trois nouveaux états : Iowa, Wisconsin et Minnesota. En 1847 se créé la "Milwaukee and Waukesha Railroad", rebaptisée ensuite "Milwaukee and Mississippi", qui essaime[131]. Dès 1850, le Wisconsin comptait 305 000 habitants. Seulement un sur quinze vit dans la capitale Milwaukee[132], qui héberge déjà six usines à blé.

Les colonies Amana[133] fondées par allemands attachés au piétisme s'installent dans l'Iowa, en 1855, après un départ d'Allemagne en 1843 et un premier passage par Buffalo.

Années 1840[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en forte baisse au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié, et tout autant si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1840 1841 1842 1843 1844 1845 1846 1847 1848 1849
Prix observé du quintal de blé (en francs) 28,4 24,9 25,4 27,4 26 26,4 31,7 38,2 21,8 20,2
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 149 138 150 171 140 143 171 207 118 106

1846 : les Grands Lacs face à la Grande famine irlandaise[modifier | modifier le code]

Production de pommes de terre pendant la Grande Famine[134].

Au printemps 1846 se créé la New-York State Associated Press, réunissant huit quotidiens le long du Canal Érié, jusqu'à Buffalo[135], au bord des Grands Lacs. Ces huit quotidiens, parmi lesquels aucun new yorkais, partagent ainsi les coût d'un télégraphe en construction, qui amène, via Boston et New York, les nouvelles d'Europe. En 1846, avant la ligne de télégraphe, les prix des céréales à Buffalo étaient en retard de quatre jours sur ceux de New York[136]. L'actualité européenne est alors très suivie dans cette région agricole américaine en pleine émergence. Dès septembre 1845, les cultivateurs peuvent lire dans leur American Farmer un pronostic de forte hausse des prix du blé, en raison d'une production britannique déficitaire[137]. La maladie de la pomme de terre en Irlande est aussi évoquée par le journal, qui cite un European Times arrivé par le dernier paquebot. La Grande Famine en Irlande vient de démarrer. Dès juin 1846, le premier ministre britannique Robert Peel doit abroger les lois protectionnistes sur les céréales. Quelques mois plus tôt, le 9 novembre 1845, il a fait acheter discrètement 100 000 sterling de maïs américain par la banque Barings[138]. L'idée vient de Randolph Routh, fonctionnaire anglais à Cork. Lors d'un précédent poste au Canada, il s'est intéressé à l'Indian Corn[139], le "mais des amérindiens". En 1847, The Genesee Farmer, Journal de l'agriculture et de l'horticulture de Rochester (New York)[140] centralise des conseils pour sa culture. Son importation en Angleterre avait été proposée dès 1842 par un mémoire du journaliste John S. Bartlett[141].

En janvier 1846, Randolph Routh a pris la tête de la commission de lutte contre la famine, à Dublin[142]. Une centaine de comités locaux sont créés dans toute l'Irlande, pour mesurer les besoins, mobiliser un maximum d'importations américaines et les distribuer. L'information circule lentement car le télégraphe reliant l'Irlande à l'Angleterre ne sera déployé qu'en 1852. Et l'arrivée de l'Indian Corn à Cork, la dernière semaine de janvier 1846, se fait dans la douleurː beaucoup d'irlandais tombent malades en mangeant le "repas jaune", faute de savoir le cuisiner[139].

La spéculation s'en mêle. Peu après l'arrivée du paquebot Britannia à Boston, le 7 novembre 1846, les éditorialistes du New York Herald et du New-York Tribune se plaignent d'être privés de nouvelles européennes à cause de la coupure du câble télégraphique menant à New York, par des spéculateurs qui profitent de la détresse de "millions d'européens affamés"[143]. En juin, d'autres coupures avaient coïncidé avec l'arrivée de paquebots européens à Boston. Intrigué, le président de la Magnetic Telegraph company constate le 16 novembre que Jacob Little, le plus célèbre investisseur de Wall Street, a reçu un télégramme d'Helena Craig, la femme de Daniel H. Craig[144], un journaliste spécialisé dans la livraison de nouvelles spéculatives, via de pigeons voyageurs s'envolant des navires peu avant leur arrivée dans ports. Fin octobre justement, le prix des céréales a bondi de 50̥ pour cent à Cork[145], peu après les violentes crûes de la Loire, les 21, 22 et 23 octobre, qui ont rompu une digue à Orléans et menacent d'aggraver la pénurie alimentaire européenne. Les cultivateurs américains répondent par un bond des exportations de maïs des Grands Lacsː 4,5 millions de boisseaux en moyenne par an sur 1847-1849, trois fois le niveau de 1846[146]. Ils investissent massivement dans de nouvelles technologies, la moissonneuse-batteuse de Cyrus McCormick et le silo élévateur à grains de Joseph Dart, conçu pour le verrou de Buffalo (les cargaisons des Grands Lacs doivent y être transférées sur les péniches du Canal Érié). Les ventes de ces deux produits, mis au point dans la région, peu de temps avant, ne décollent qu'en 1846-1847 et entraînent une explosion de la production de céréales sur tout le pourtour des Grands Lacs.

La crise agricole "mixte" de 1847 et ses inondations[modifier | modifier le code]

Les difficultés des chemins de fer qui émergent lors du Krach de 1847 aggravent un contexte économique européen déjà fragilisé par la Grande famine en Irlande, qui sévit entre 1845 et 1849.L'activité agricole est également mauvaise en France et en Angleterre: ces deux pays ont chacun connu deux années consécutive de mauvaises récoltes[147]. Dans l'hexagone, les prix augmentent de 13 % en deux ans pour une famille ouvrière. La crue de la Loire les 21, 22 et se produit alors que la Levée de la Loire apparaissait indestructible : à Orléans, l’eau monte de 3,10 m en 14 heures et la levée de Sandillon se rompt sur 400 mètres. Les crues se répètent en 1847 et 1848. D'autres grandes inondations, dans la Nièvre, sont venues aggraver le manque des céréales et des pommes de terre et faire monter les prix. D'autant que les blés germent, sous l'humidité, à l'été 1847[148]. Un projet de loi, adopté le 12 janvier par la Chambre des députés, réduit au minimum, à 35 centimes par 100 kilogrammes, les droits de douane sur les grains et farines importés jusqu'au 31 juillet 1847 et affranchit de tout droit les navires qui effectueraient des importations de céréales. Le total des importations de produits alimentaires doublent, passant 187 à 364 millions de francs en deux ans, facilité par une meilleure desserte de certaines régions par le train, sans empêcher la hausse des prix. L'importation de bétail est multipliée par huit, passant de 34426 têtes en 1845 à 140572 têtes en 1846 et 216450 têtes en 1847. Celle de farine de froment sextuple, à 630255 quintaux, et le total des achats de céréales à l'étranger quadruple en deux ans, à 9 millions de quarters[149].

L'économiste français Ernest Labrousse voit 1847 comme une « crise mixte », marquée à la fois par d'importants problèmes agricoles, ce qui était jusque là la caractéristique principale des crises économiques et par des problèmes complètement nouveaux liés à des spéculations financières et industrielles, qui se répèteront à mesure que la Révolution industrielle prendra de l'ampleur[150].

Silos modernes et « stockage roulant »[modifier | modifier le code]

Dans un contexte favorable à l'augmentation des échanges internationaux, les techniques de stockage des céréales profitent d'une vague d’innovation :

« Il se posait alors des problèmes de transport, de stockage, de sécurité qui étaient extraordinairement variés. L’un des premiers résolus, et sur lequel on n’insiste guère, avait été le stockage des céréales, c’est-à-dire la possibilité d’étendre les bonnes récoltes sur les mauvaises années. On sait que le grain entassé fermente et devient impropre à la consommation. C’est entre 1850 et 1860 que furent imaginés les silos modernes, qui, en remuant continuellement ce grain, l’empêchaient de chauffer. L’adaptation de l’électricité facilita beaucoup les choses »

— Histoire des techniques - Bertrand Gille

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Dès 1842, sans attendre l’électricité, Joseph Dart et l'ingénieur écossais Robert Dunbar[151] construisent à Buffalo le premier « élévateur à grain » à vapeur, via des godets[152], perfectionnant une invention d'Oliver Evans[153]. Le mouvement a débuté une décennie plus tôt : en 1833, onze bateaux à vapeur relient Buffalo à Chicago[154] et débute le percement de l'Evans Ship Canal, achevé en 1834, pour compléter le Canal Érié, dont l'extrémité souffre de congestion, en reliant le Lac et la rivière Buffalo. En trois ans, la population de la ville augmente de 50 %, atteignant 15 000 habitants. Entre 1835 et 1836, le trafic de blé passe de quasiment rien à un demi-million de boisseaux[155], puis deux millions en 1841. Dart et Dunbar veulent accélérer le transbordement du grain entre les navires du Lac Érié et les péniches du Canal Érié, qui le relie à New York, auquel 500 irlandais s'épuisent à Buffalo. Par sa hauteur, leur silo rappelle aussi les techniques utilisées par les marchands de la Hanse, dans la Mer Baltique, au Moyen Âge[156], mais il se distingue surtout par un "bras" écoulant directement le grain sur les navires[156].

La cargaison d'un schooner de l'époque, soit 5000 boisseaux de blé, peut être stockée entièrement. Chaque vendeur ou acheteur peut louer une part de silo pour stocker son blé séparément[157]. Les aller-retours entre Buffalo et l'Ohio deviennent deux fois plus rapides[158]. Dès 1843, 70 navires l'utilisent[159]. En 1845, Joseph Dart fonde le "Buffalo Board of Trade", avec d'autres marchands. L'année suivante 4 millions de boisseaux de blé transite à Buffalo, contre une moyenne d'un a deux millions les huit années précédentes. En 1847, des silos identiques sont installés à Brooklyn et Toledo puis en 1848 à Chicago, en 1851 à Oswedo, Fort Wayne et Detroit, et à Milwaukee en 1853[160]. Il faudra cependant attendre encore vingt ans pour le voir à la Nouvelle-Orléans[160]. Robert Dunbar installe très vite la machine aussi à Liverpool et Hull, et à Odessa, en Russie.

L'émergence des marchés à terme[modifier | modifier le code]

L'émergence du chemin de fer, dans les années 1840, puis sa croissance permet un « stockage roulant » sur les voies ferrées, complémentaire des silos et des premiers marchés à terme, qui permettent de sécuriser à l'avance l'approvisionnement, sous forme de « blé papier », avec des contrats négociés dès 1864 sur le Chicago Board of Trade créé en 1848 et suivi par le Chicago Produce Exchange, ouvert en 1874 et rebaptisé Chicago Mercantile Exchange en 1919.

L'arrivée du Chicago Board of Trade coïncide aussi avec celle de la moissonneuse-batteuse de Cyrus McCormick, installé à Chicago en 1847 pour commercialiser sa machine mise au point quinze ans plus tôt[161],[162].

Années 1850[modifier | modifier le code]

L'Amérique devient légèrement exportatrice lors de la sévère disette en Europe en 1847, puis au moment de la guerre de Crimée (1854), mais pour des périodes très courtes et des quantités assez modestes.

Années 1850 1851 1852 1853 1854 1855 1856 1857 1858 1859
Prix observé du quintal de blé (en francs) 19,1 19 23,3 29,6 38,3 38,9 40,5 32,5 21,9 22,3
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 98 98 119 152 196 195 202 162 107 109

Le chemin de fer et l'abrogation du protectionnisme connectent les marchés[modifier | modifier le code]

L'abrogation des Corn Laws protectionnistes anglaises n'a pas fait baisser les prix en raison d'une demande soutenue par la croissance économique mondiale des années 1850. Elle a aussi créé un appel d'air pour les blés d'Ukraine, via la Mer Noire[163]. Chaque port peut approvisionner un arrière-pays plus vaste, et plus rapidement, grâce au chemin de fer. Les pénuries ou excédents, et écarts des prix des céréales d'une ville à l'autre, peuvent être connus plus vites, par le maillage télégraphique international. L'agence de presse anglaise Reuters se créé en 1951, pour offrir de nombreuses cotations locales pour les céréales[164].

La région des Grands Lacs américain détrône le Mississippi commelieu de circulation des céréales.Au cours des années 1850, l'État de l'Illinois acquiert à lui seul 2 500 miles de voies ferrées, tandis que l'ensemble du pays passe de 9 000 miles à 30 000 miles[165]. Chicago dépasse le tonnage de Saint-Louis pour les céréales en 1860, alors qu'en 1850 Saint-Louis en expédiait deux fois plus[166]. En 1854, le chemin de fer rejoint le Mississippi à l'ouest de Chicago, ce qui dope la production céréalière et les ventes de Cyrus McCormick[167], inventeur une douzaine d'années plus tôt de la moissonneuse-batteuse[168]. En 1856, il en vend 4000 contre seulement sept en 1842[169].

Avec la croissance rapide du réseau ferroviaire des États-Unis dans les années 1850-1870[170]., les agriculteurs ont pris l'habitude que leur récolte soit transportée par wagon ou par bateau-canal et stockée dans des entrepôts les plus proches[170]. Le blé s'est déplacé vers les silos-élévateurs, où il a été vendu aux minotiers et aux exportateurs[170]. Mais les détenteurs des chemins de fer et des silos-élévateurs avaient généralement un monopole local, que les agriculteurs ont bientôt pris comme cibles de leurs plaintes[170]. Ils ont parfois accusé leurs propriétaires de sous-estimer les quantités de blé livrées, de réduire leur poids et de leur imputer un taux d'impuretés excessif. Aux même moment, les immigrants scandinaves dans le Midwest ont pris le contrôle de la commercialisation à travers l'organisation des coopératives[170].

Les trajectoires divergentes du seigle et du maïs[modifier | modifier le code]

Champ de seigle

Le seigle est la céréale principale dans certains pays d’Europe et le pain de seigle y est l’aliment de base, comme en Russie, au milieu du siècle, alors que le pays est le premier producteur mondial de seigle. Globalement, les rendements de seigle sont pour ensemble de Europe plus élevés que ceux du blé[6], bien que, paradoxalement, dans pratiquement tous les pays, les rendements de seigle soient inférieurs de 10 % à 15 % à ceux du blé. Selon les économistes, l'explication vient du fait que les gros producteurs de seigle sont des pays avancés, disposant de très hauts rendements, comme c'est le cas pour l'Allemagne, alors que dans les autres pays le seigle est plus marginal et exploité moins intensivement. Par ailleurs, les plus gros producteurs de blé étaient en Europe de Est, avec notamment la Russie, et leurs rendements étaient très faibles. Mais le blé va prendre l'avantage sur e seigle et le maïs, en profitant des facilités de transport offertes par le boom des chemins de fer pendant la forte croissance économique mondiale des années 1850.

Les États-Unis sont de gros producteurs de maïs mais les rendements de cette céréale stagnent durant le XIXe siècle. En Europe, l'évolution plus négative du maïs, par rapport aux autres céréales, s'explique par la concentration de la production dans les parties les moins développées de l'Europe, en particulier les pays du sud.

Au Chicago Board of Trade, contrats à terme, télégraphe, crises et premières réglementations[modifier | modifier le code]

En 1848, le premier télégramme est arrivé à Chicago, via Détroit, après 18 heures de délai, car la ligne télégraphique n'est pas achevée, mais permet déjà de révéler l'ampleur des fluctuations de cours. Dans une édition de septembre 1848, le quotidien Chicago Democrat, de John Calhoun, raconte que le cours du boisseau de blé passe de 80 à 85 cents sur le Chicago Board of Trade en seulement un quart d'heure, juste après l'arrivée d'un télégramme mentionnant que les récoltes sont décevantes sur la côte est des États-Unis[171].

Le premier contrat à terme est surtout créé le 13 mars 1851 à Chicago[172], mais il s'agit encore d'un "contrat forward", c'est à dire l'un des nombreux contrats à terme non standardisés qui voient le jour, mais il faudra attendre 1865 pour que le premier contrat à terme standardisé, facilitant la négociation sur le marché à terme, soit créé, au Chicago Board of Trade[172].

Dès 1855, entre mars et novembre, le maïs présentait souvent un intérêt spéculatif ", expliquait l'historien Charles H. Taylor en 1917[173]. À partir de 1858 le Chicago Board of Trade envoie lui-même de nombreux messages télégraphiques en Europe, car il est devenu l'une des références pour les cours mondiaux des céréales[173]. L'agence de presse Reuters les diffuse à travers l'Europe via le télégraphe.

La première crise sur le Chicago Board of Trade remonte aussi à 1858[173] : sous l'afflux des livraisons, la qualité du blé se dégrade, au point qu'un acheteur de New York retourne à l'envoyeur une cargaison de blé chargée de son[173]. En réaction, le Chicago Board of Trade se dote, dans sa charte de 1859, d'un système de normes de qualité[173] et, surtout, de pouvoirs " judiciaires " internes, renforcés et souverains[173].

La Californie, grenier à blé du Pacifique, grâce aux clippers[modifier | modifier le code]

Le Cutty Sark.

Les quotidiens de Californie donnent les prix du blé dès 1852, trois ans après la et la région devient exportatrice deux ans après pour nourrir l'afflux d'immigrants en Australie[174], où d'autres ruée vers l'or viennent de démarrer: après la Ruée vers l'or en Californie, les Ruées vers l'or en Australie qui vont absorber deux-tiers des exportations de blé californien[174]. Celui-ci trouve aussi des marchés tout le long de la côte chilienne, péruvienne et équatorienne[174], grâce aux clippers[174], la dernière génération de voiliers marchands, équipés de structures métalliques, de taille modeste mais très rapides (vitesse de plus de 9 nœuds) et manœuvrables: leur faible tonnage les destinait au transport de denrées coûteuses ou périssables, comme les épices, les céréales ou le thé. Le plus célèbre, le Cutty Sark fut lancé sur les flots le 23 novembre 1869 et utilisé pour le commerce du thé indien puis de la laine en provenance d’Australie, battant un record pour un navire de sa taille : avoir parcouru en 24 h une distance de 360 milles marins (une moyenne de 15 nœuds soit 27,75 km/h). Le premier des clippers à quitter la Californie pour l'Australie, chargé de blé, part en 1855[174] mais il faut attendre 1860 pour que le flux s'intensifie[174]. L'un des utilisateurs est Isaac Friedlander, négociant international et industriel meunier, connu comme "le roi du blé" de Californie, dont les navires contournent le Cap Horn pour faire le voyage vers Angleterre en 100 jours seulement. Le télégraphe transatlantique permet de coordonner les clippers disponibles pour expédier la récolte en temps opportun.

La production de blé en Californie dépasse celle d'avoine en 1860[175], lorsqu'il ne s'agit plus seulement de nourrir le cheptel[175], et approche d'une surface de 1 million acres en 1867[175]. Entre 1860 et 1880, la Californie est la principale fournisseuse de blé américain à l'Angleterre[174]. Après avoir atteint un sommet de en 1888 à 3 million d'acres[175], principalement dans la vallée centrale[175], aussi bien dans la vallée de Sacramento au nord que dans la Vallée de San Joaquin au sud, avec des exploitations approchant pour certaines une surface de 1 million acres[175], et une production total de de 42 millions de boisseaux[175], qui fait de la Californie la seconde région la plus productive en céréales des États-Unis[175], la surface plantée en blé en Californie diminue aussi vite qu'elle avait augmentée. En 1913, elle n'est plus que de 380000 acres[175].

Une agriculture hongroise qui choisit la voie de l'exportation[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Agriculture en Hongrie.

Au milieu du XIXe siècle, la suppression des barrières douanières entre l'Autriche et la Hongrie a créé un grand marché intérieur de 30 millions de personnes[82], incitant les grands propriétaires à investir dans les achats d'engrais pour augmenter les rendements[82] dans les cultures comme le blé hongrois[82] et la betterave en Bohème[82]. Le baron von krauss, ministre des finances, adapte la fiscalité pour les encourager. Les grands domaines cultivés suivant les méthodes modernes atteignent des rendement élevés, d'autant plus remarquées que l'apport des pays du bas Danube à l'offre mondiale se révélera particulièrement précieux car ils se trouvent à plus faible distance des plus gros centres de consommation que les blés américains ou argentins.

Le "blé rouge de Hongrie" est alors recommandé car il supporte les climats secs et chauds, même s'il convient plus aux terres en voie d'amélioration qu'à celles parvenues à un degré de fertilité très avancé. Vilmorin va estimer qu'il mérite d'être plus répandu, par exemple dans le centre et dans l'est de la France. D'autres essaieront de l'implanter plus au sud. Dès 1844, le Lloyds Autrichien a acquis une société de de transport maritime concurrente, la "First Danubian Steam Navigation Company", qui opère comme lui une ligne de Constantinople à Smyrne et à partir de 1846, l'abolition des Corn Law en Angleterre facilite l'exportation des céréales de la Mer Noire vers Londres.

Le 17 août 1852, le Times devient client du tout nouveau service de l'Agence de presse Reuters sur les navires en provenance de l'Orient, fourni par le "Lloyds Autrichien" à Trieste[176], approché quelques années après aussi par Joseph Tuvora , fondateur d'une autre agence de presse, la Correspondance autrichienne. L'année 1853 voit la création d'une compagnie Pester Lloyd Society à Pesth, grand port fluvial céréalier sur le Danube, qui créé un quotidien économique en allemand, le Pester Lloyd. En 1869, plusieurs de ses navires, Pluto', Vulcan', et America, sont présents à l'ouverture du Canal de Suez. Le Lloyd autrichien devient actionnaire de la Compagnie de Suez, dont Pasquale Revoltella, membre du conseil d'administration du Lloyd, prend le poste de vice-président.

Années 1860[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé stagne au cours de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié. Il baisse si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1860 1861 1862 1863 1864 1865 1866 1867 1868 1869
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 26,9 32,4 30,5 25,5 23,6 21,9 26,3 34,7 34 26,6
Prix observé du quintal de blé (en francs) 131 158 145 122 113 102 122 162 155 121

Entre 1858 et 1860, la moyenne des exportations américaines de blé et de farine-équivalent en blé s'élève seulement à 400 000 tonnes, expédiées principalement vers le Canada (34 %) et l'Amérique du Centre et du Sud (27 %). L'Europe, en fait le Royaume-Uni, n'absorbe que 22 % de ces 400 000 tonnes, principalement venues de Californie par des clippers.

L'Angleterre ne tire alors d'Amérique du Nord que 13,6 % de ses approvisionnements en blé et en farine, contre 43,2 % venant des régions limitrophes de la Baltique et de la mer Noire, 30,7 % de la France et 8,2 % de l'Égypte. Elle devient ensuite un gros importateur permanent qui doit importer du blé de Russie, car le blé américain a été perturbée par la Guerre de Sécession, tandis qu'une série de guerres en Europe a décimé les paysans-fantassins.

Le milieu des années 1860 est marqué par une très forte spéculation céréalière, sur fond de Crise de 1866: le 9 mai, un tribunal britannique révèle l’incapacité de la banque Overend Gurney à recouvrer une créance sur la Mid-Wales Railway Company, tandis que la bataille de Sadowa, du , fait chuter la Bourse de Paris, informée avec 48 heures de retard. Peu après est posé le câble transatlantique, qui manquait pendant la Guerre de Sécession. Cette forte spéculation céréalière a des répercussions directes sur le prix de la terre pour les paysans américains qui pratiquent de la culture des céréales, même dans un comté qui n’est traversé par aucune ligne de chemin de fer[177]. Le prix du blé croît de 1860 à 1870 à Chicago, de 6,5% pour la moyenne mobile sur 13 mois[177]. Le cours sur le marché à terme atteint 2,87 dollars le boisseau en mai 1867[177], contre un dollar en janvier 1860[177], puis il revient à 1,06 dollar en décembre 1870. Entre août 1860 et décembre 1862, le prix du blé à Chicago était encore inférieur à un dollar[177]. Les années 1869 et 1870 sont marqués par la baisse[177], mais de juin 1866 à août 1868, les cours sont très hauts[177]: ils dépassent 2 dollars par boisseau en juillet-août 1864, en juin 1866, puis d’octobre 1866 à juillet 1867, enfin de janvier à mai 1868[177].

La famine d'Orissa de 1866 causée par une crise rizicole[modifier | modifier le code]

La Famine en Inde de 1866 appelée aussi "famine d'Orissa de 1866" a touché la côte orientale de l'Inde depuis Madras, sur une zone d'une population de 47 500 000 habitants. Les fortes pluies de 1866 ont provoqué des inondations qui ont détruit la riziculture dans les régions basses. L'impact de la famine, cependant fut le plus grand à Orissa, qui était alors assez isolé du reste de l'Inde, où un tiers de la population, soit au moins 1 million de personnes, est mort en raison de la famine.

Le gouvernement indien britannique a importé quelque 10 000 tonnes de riz, mais les efforts pour acheminer la nourriture vers la province isolée ont été entravés par le mauvais temp. Lorsque certains envois ont effectivement atteint la côte d'Odisha, ils n'ont pas pu être transportés à l'intérieur des terres et la population touchée par la famine n'a été livrée qu'en septembre. L'année suivante, il a importé environ 40 000 tonnes de riz, en les payant à quatre fois le prix habituel mais seulement la moitié de ce riz a été utilisée au moment où la mousson d'été de 1867, suivie d'une récolte abondante, a mis fin à la famine en 1868.

Les leçons tirées de cette famine par les dirigeants britanniques incluaient «l'importance de développer un réseau de communication adéquat» et «la nécessité d'anticiper les catastrophes». La famine a eu pour conséquence d'éveiller les aspirations indépendantistes chez les Indiens, critiques des effets que la domination britannique avait sur l'Inde ar pendant la famine d'Orissa, l'Inde a exporté plus de 200 millions de livres de riz vers la Grande-Bretagne, comme elle avait commencé à le faire lors des trois autres années précédentes.

La Hongrie, eldorado puis enfer des français[modifier | modifier le code]

Le Polytechnicien et ingénieur des Ponts et Chaussées français Paul Eugène Bontoux devient directeur, à partir de 1860, de petites compagnies ferroviaires dans l'Empire austro-hongrois puis travaille à la Compagnie des chemins de fer de l'État autrichien, société non cotée fondée en 1855 par un groupe d'investisseurs franco-autrichiens réunis par les frères Pereire, puis à la Sudbahn, appelée aussi « Les Chemins lombards », de James de Rotschild. Peu après l'ouverture de la voie ferrée de Pesth à Pragerhof, tronçon du chemin de fer de Vienne à Trieste, Bontoux remarque un afflux des blés de la Hongrie[178]. Alors qu'au 1er juillet 1860, les arrivages de céréales à la gare de Trieste n'avaient pas atteint 50 000 quintaux au cours du trimestre correspondant de 1861, ils étaient près de 4,5 fois plus élevés, à 225 000 quintaux[178]. Paul Eugène Bontoux multiplie alors les livres et articles prédisant une expansion des céréales dans ce pays, qui va selon lui supplanter la Russie et nourrir l'Europe, grâce au nettoyage des affluents du Danube et à la poursuite du déploiement des chemins de fer[178]. Il recommande l'ouverture de deux voies navigables, l'une de la Theiss à Pesth, l'autre reliant le Banat au Franzens-Canal[178].

L'année suivante, Nathan Baumann, jeune marchand de grain juif de Strasbourg[179], se lance dans l'importation du grain hongrois, que les boulangers alsaciens apprécient, avec l'aide de Louis Albrecht, meunier de Sand près de Benfeld et le soutien de la Banque Gloxin[179]. En Hongrie, il tisse un réseau dans les grands domaines agricoles (Herrschaftsgüter ou biens nationaux) du Banat, de la Theiss, Temeswar, et Szegedin[179]. Un autre marchand de grains alsacien, Léopold Louis-Dreyfus, de Sierentz qui avait sa clientèle en Suisse voisine a fondé le Groupe Louis-Dreyfus à Paris »[179]. En 1858, après une croissance rapide, il transféra la société à Berne, en Suisse, d'où il étendit ses opérations dans toute l'Europe en achetant des grains dans le bassin du Danube et en Russie en réponse à la progression de la demande des villes industrialisées d'Europe du Nord, affamées. En 1864, la société établit son siège à Zurich, en Suisse. Un meilleur accès à l'information après le développement du télégraphe et du chemin de fer lui permit de croître, par des arbitrages, en tirant parti de la différence de prix entre les marchés de chaque pays.

En 1866, Célestin Gérard construit la première batteuse mobile de France[180]. Mais le chemin de fer et ces nouvelles technologies ne suffisent pas toujours à équilibrer ni interconnecter les marchés céréaliers:

La pénurie de 1866-1867 et le boom de la Californie[modifier | modifier le code]

À la fin de la guerre de Sécession, qui a désorganisé d'autres régions céréalières, la Californie produit un excédent de blé[181]. Isaac Friedlander, arrivé lors de la ruée vers l'or, le "roi du blé" en exporte vers les pays riverains du Pacifique et la Grande-Bretagne, en contournant le Cap Horn avec un nouveau navire, le clipper, adapté aux cargaisons céréalières, qui permet de ramener le voyage vers Angleterre à 100 jours. Isaac Friedlander utilise aussi le nouveau télégraphe transatlantique pour coordonner les informations sur les navires disponibles. En quelques années, la Californie devient un gros fournisseur de farine et de blé en Grande-Bretagne[181], grâce à la croissance des surfaces cultivées, lors du "boom du blé"[182]. Isaac Friedlander fait appel à William Dresbach pour ajouter un flux de céréales venant de Davisville où le chemin de fer arrive en 1868.

Mais cela ne suffit pas à alimenter l'Angleterre, où la production de blé connait deux très mauvaises années en 1867 puis en 1869, dont elle se remet très mal, car la flambée des cours du blé sur le marché mondial stimule la culture des blés dans d'autres pays, où ils seront moins chers. Conséquence de cette pénurie, la part du blé importé dans la consommation anglaise bondit de 33% en 1865-1869 à 48% en 1875-1879 puis de 54% à 69% entre 1895-1899 et 1905-1910, au terme de deux périodes de corner sur les cours mondiaux, même si la consommation de farine par habitant en Angleterre est stable entre 1849 et 1914.

Années 1867 1868 1869 1870 1871 1872 1873 1874 1875 1876 1877 1878 1879 1880
Production de blé en Angleterre, en valeur (millions de sterling) 27,3 37,3 22,9 25,5 26,9 25,6 24,2 26,8 16,3 18,9 21,4 21,2 10,2 14,8



lors de cette pénurie de céréales de 1866-1867, les français n'arrivent pas à se faire livrer par les négociants de Hongrie, seule zone d'Europe exportatrice de céréales, car ces derniers donnent la priorité à l'Allemagne du Nord et son nouveau maître, la Prusse, qui vient de gagner la guerre austro-prussienne. Fin 1867, plusieurs grands négociants français en grains font le voyage de Pest. Ils déplorent l'absence de diplomate français pour les soutenir, comme le raconte une lettre du Duc de Grammont s'inquiétant de cette situation[183]. Ils reprochent aussi à la compagnie des chemins de fer de refuser de livrer le blé jusqu'en France. Entre 1868 et 1921, le professeur de finances Craig Pirrong a recensé quelques 121 corners sur les différentes céréales et marchés de la viande, et 28 sur le coton[184]. Les sommets atteints par les prix du blé, en dollars par boisseau, lors des corners entre 1866 et 1322:

Année 1867 1871 1872 1881 1887 1888 1898 1902 1909 1915 1921 1922
Prix du blé au sommet du corner, en dollars par boisseau 2,85 1,30 1,61 1,38 0,80 2 1,85 0,95 1,34 1,15 1,87 1,47

Le corner sur le marché de Chicago[modifier | modifier le code]

Dès 1866, le jeune Benjamin P. Hutchinson, qui a fait fortune dans la chaussure, se lance dans les céréales pour profiter de cette nouvelle carte mondiale du blé en pleine évolution : il lance la première des quatre grandes tentatives de « corner », consistant à monopoliser l'offre de céréales. La pénurie de céréales de 1866-1867 lui permet de faire doubler le prix[185]. Le San Francisco Produce Exchange est alors créé le 15 septembre 1867[186] dans une période de grande incertitude sur le prix des céréales[186], il réunit rapidement près de 200 membres[186].

Alors que le prix à New-York était supérieur de 10% à celui de Chicago, la situation s'inverse en 1868 et le blé livrable en juin voit même son prix dépasser de 22% celui du contrat suivant[184], puis chuter d'autant à l'expiration du contrat, sur fond de pénurie de wagons céréaliers de chemin de fer entretenue à fins spéculatives, mais aussi de navires céréaliers conservés à Chicago, en anticipation du corner[184].

Le corner, basé sur des estimations assurant que la récolte était insuffisante à la fois en Europe et aux États-Unis, au début de la saison, s'est brusquement effondré le mardi 22 août 1868[184]. Le groupe de spéculateurs qui en est l'instigateur pensait que le stock de blé disponible était épuisé[184]. En face, ceux qui tablaient sur une baisse des cours ont envoyé des agents dans les régions céréalières du nord-ouest et essayé d'acheter tout le grain qu'ils pouvaient livrer en août[184]. La fièvre spéculative s'est progressivement étendue aux agriculteurs, qui ont tout laissé tomber et mis de côté leur blé pour le revendre sur le marché plus tard, en espérant des plus-values, avant de tout revendre dès que la baisse a commencé[184].

Les ventes de cette période, stupéfiantes par leur calendrier déconnecté des années précédentes, illustrent à quel point la "wheat mania" spéculative était grande. Les ventes de la première semaine furent de 71 373 boisseaux, celles de la seconde de 158 166 boisseaux; et celles de la semaine se terminant le 17 août, juste avant le crash des cours du blé, de 454204 boisseaux, soit six fois plus que deux semaines avant[184].

"Le seul fait que le blé-le principal aliment du pays - tombe, dans le court espace de vingt-quatre heures, de 1,57 dollar à 1,13 dollar le boisseau, est en soi un commentaire suffisant sur la logique et la morale" du marché, commente alors que journal Evening Post"[184].



Le "boom" du stockage roulant autour des Grands Lacs et les "grands moulins" de Minneapolis[modifier | modifier le code]

La carte du réseau ferroviaire en 1860 montre un développement spectaculaire au sud-ouest des Grands Lacs, permettant le "stockage roulant" des grains sur les voies ferrées[187], avec une forte capillarité au-dessous de Chicago, qui devra cependant attendre 1890 pour devenir la deuxième ville américaine car le peuplement est avant tout rural. Lorsque la guerre de Sécession américaine s'achève, le Midwest américain se couvre d’un réseau de silos du marchand de grains américain Cargill, créé dans l'Iowa par Will Cargill. La firme s'installe à Minneapolis et dans le Wisconsin, sur les nœuds ferroviaires, pour accompagner la croissance du chemin de fer, dont les lignes transcontinentales viennent d'être lancées[188]. Cargill rachète systématiquement les aires de stockage au bord des Grands Lacs, laissées par les petites firmes en faillite, et se dote d’une flotte de barges remontant le Mississippi[189]. Bunge, créé par Charles Bunge fait de même.

Cadwallader Washburn créé en 1866 à Minneapolis, dans le haut-Mississipi, un moulin qui deviendra la multinationale General Mills, tandis qu'en 1869, Charles Pillsbury prend des parts dans un autre moulin de Minneapolis, apposant quatre « X » sur ses sacs de farine, pour souligner leur qualité. Sa société deviendra un autre géant mondial du grain, la Pillsbury Company.

Le mouvement des "grangers" créé en 1867 contre les grands intermédiaires[modifier | modifier le code]

Le Mouvement coopératif des grangers, ou la Grange, du nom de leurs lieux de réunion, est une société secrète agraire créée en 1867 par Oliver Hudson Kelley et par des employés du gouvernement? en vue de lutter contre les injustices qui frappent les fermiers nord-américains des Grandes Plaines, en particulier dans l'Illinois ou le Wisconsin. Les "grangers" s'implantent essentiellement dans les régions céréalières.

Ils veulent en particulier combattre les tarifs élevés des compagnies ferroviaire, les fermiers ayant notamment été rapidement ruinés par les prix des transports de céréales et dénonçant des discriminations entre les usagers des silos-élévateurs, où les grands céréaliers sont mieux traités que les petits, en raison de la construction de grands silos-élévateurs, qui permettent en plus de spéculer. En 1866, au cours d'une période très spéculative sur le marché à terme de Chicago (CBOT), le jeune Benjamin P. Hutchinson se fait remarquer par une spéculation sur le blé, qu'il va ensuite répéter à grande échelle en 1888. Face au mécontentement des petits céréaliers, qui vendent à des prix plus bas que les autres en plus de payer cher leur stockage, un comité du CBOT a enquêté en 1866 sur les factures de stockage et les juge "assez élevées" mais pas plus qu'à Buffalo. La même année, une proposition de loi du sénanteur F. A. Eastman de Chicago propose une réglementation des silos-élévateurs, qui devront subir des inspections, et limites sur leur droit à mélanger les dépôts, ainsi que des obligations de publication des stocks. Les directeurs du CBOT reprennent ces demandes mais dans un version altérée[190], ce qui amène les membres à exiger leur départ[190] et à créer un comité des cent envoyé à Springfield pour faire campagne en faveur de ce projet de loi[190], avec des articles dans le Chicago Tribune[190]. Finalement la loi n'aboutit pas. Les céréaliers observent même que 1868 sera l'année des corners à Chicago, trois sur le blé et deux sur le maïs, quasiment un tous les mois, selon l'historien de la ville, Alfred Theodore Andreas, créateur de la “Western Historical Company, parmi lesquels celui des négociants Angus Smith et John Lyon.

En 1869, Angus Smith et un groupe d'investisseurs offrent sans succès 4 millions de dollars empruntés en obligations pour acheter à la fois la Western Union, premier opérateur de télégraphe, et la société de stockage "Racine Warehouse and Dock Company". Il devient actionnaire de la Miolwaukee and Mississippi Railway Company, et fait construire de grands silos-élévateurs, un premier de 300000 boisseaux, puis un second, plus grand, de 800000[191], et met à profit un incendie ayant brûlé six grands silos-élévateurs de Chicago (stockant 8 millions à 5,5 millions de boisseaux), le 6 octobre 1871, pour organiser un gigantesque corner sur le blé[191].

Face à toutes ces difficultés, "grangers" constituent des banques, des compagnies d'assurance, des magasins, des usines d'outillage agricole sur le modèle du mouvement coopératif. Dans certains États, comme l'Illinois ou le Wisconsin, ils parviennent à élire assez de représentants aux assemblées locales pour obtenir des lois favorables.

Pour obtenir du matériel, les agriculteurs s'endettent avant la crise de 1873 et la dépression de 1873 porte un très rude coup aux coopératives comme à leurs membres, affaiblis par la chute des prix de blé et l'augmentation des hypothèques. De 1873 à 1879, le mouvement des grangers" est à son apogée mais décline rapidement après. Il atteint 268000 adhérents dès le printemps 1874 puis 858000 au début de 1875. Dans les années 1880, c'est un autre mouvement qui s'appelle "l'Alliance des Fermiers", qui prend le relais tandis qu'au début du siècle suivant la Ligue non partisane va obtenir, sur les mêmes idées, d'excellents résultats aux élections dans le Dakota du Nord.

Années 1870[modifier | modifier le code]

Le prix constaté du blé évolue en forte hausse au cours de la première moitié de la décennie en France, selon l'économiste Jean Fourastié surtout avant la grande crisé économique de 1873, y compris si l'on prend en compte l'évolution parallèle du salaire horaire[48]:

Années 1870 1871 1872 1873 1874
Prix observé du quintal de blé (en francs) 26,7 34,1 30,6 33,6 32,7
Prix réel (ajusté du salaire horaire) 121 155 139 149 145

La guerre de 1870 décime les paysans d'Europe, en France et en Allemagne, obligeant à importer des céréales des États-Unis ou de Russie[192].

Le grand corner spéculatif de 1871-1872 sur le marché américain du blé[modifier | modifier le code]

Lors du Corner de John Lyon sur le blé en 1871 à Chicago, les spéculateurs profitent d'un incendie ayant éliminé six grands silos-élévateurs de la région de Chicago, le 6 octobre 1871, ce qui a réduit la capacité de stockage de blé de 8 millions à 5,5 millions de boisseaux[193]. Un négociant important en blé, John Lyon forme alors une coalition avec Hugh Maher, autre négociant important en blé, et le courtier du du marché à terme de Chicago P.J. Diamond[193]. Au printemps 1872, ils commencent à monopoliser l'offre de blé pour juillet et le cours grimpe à 1,16 dollars le boisseau début juillet et même 1,35 à la fin du mois. Le 5 août, un autre silo brûle et les stocks diminuent de 0,3 millions de boisseaux[193], sur fond de rumeurs sur une mauvaise météo pour les récoltes[193], le cours grimpe à 1,50 dollars le 10 août[193] puis 1,61 dollars le 15 août[193], avant de retomber, sous un afflux d'offre soudain[193].

Des lampes sont expédiées par le chemin de fer aux fermiers des Grands Lacs pour qu'ils puissent moissonner plus vite, la nuit[193]. Les capacités de stockage sont très rapidement reconstituées et s'élèvent à 10 millions de boisseaux, soit 2 millions de plus qu'avant l'incendie de 1871[193]. De plus, le circuit du blé s'inverse : alors qu'il est expédié de Chicago à Buffalo pour aller ensuite vers le littoral atlantique, dès août 1872 le blé voyage dans l'autre sens, pour être vendu aux spéculateurs[193], dont les anticipations et les ressources financières se révèlent inadaptées, les banquiers de Chicago refusant de leur faire crédit[193].

La moissonneuse-lieuse inventée en 1872[modifier | modifier le code]

Moissonneuse-lieuse Fahr

La moissonneuse-lieuse, une machine agricole, est inventée en 1872 par Charles Withington pour améliorer la moissonneuse: en plus de faucher les tiges des céréales, elle permet de les lier automatiquement en gerbes (ou en bottes), entassées ensuite en meules de façon à assurer le séchage des épis pendant plusieurs jours avant le battage, qui se faisaient ensuite à la ferme. Les premières moissonneuses-lieuses étaient tractées par des chevaux ou des bœufs, et actionnées par un barbotin (sorte de roue dentée).

Leur inventeur, Charles Baxter Withington, un joailler de Janesville, dans le Wisconsin, utilise du fil de fer pour lier les gerbes, ce qui endommage les meules des moulins, cause des accidents aux mains des agriculteurs, et des indigestions du bétail et très rapidement William Deering mit au point un modèle utilisant de la ficelle tandis que John Appleby inventa un lieur.

L'Angleterre se tourne vers les États-Unis et modernise ses exploitations[modifier | modifier le code]

En 1865, la Grande-Bretagne a subi une série de mauvaises récoltes[5] et les cours mondiaux restent élevés au cours des trois années suivantes, sans que la production anglaise ne se reprenne assez. Devenue le premier importateur mondial de blé, en particulier de Californie, l'Angleterre décide en 1870 de remplacer durablement l'Europe centrale et la Russie par l'Amérique, déclenchant une panique sur les marchés européens.

La Grande-Bretagne tente aussi de relancer sa production céréalière intérieure, pour être moins dépendante de l'étranger. La loi de 1875 sur les exploitations agricoles en Angleterre a remanié le droit pour que les fermiers reçoivent des niveaux de compensation constants pour la valeur de leurs améliorations à l'exploitation agricole, dans toutes les cultures[5], ce qui a joué surtout pour les céréales. Les fermiers anglais vont être les plus innovants de l'histoire de la culture des céréales dans les années 1870 à 1890, compensant la dimension modeste des terres fertiles par un recours intensif à la technologie sur les zones les mieux situées. Les recours aux engrais permet ainsi de récolter 30 quintaux à l'hectare dans l'Essex[5], comme sur les argiles grises des Flandres[5].

La crise de 1879 renforce le courant protectionniste chez les céréaliers français[modifier | modifier le code]

Exportatrice depuis 1873 (50 000 tonnes), l'Inde a profité de la mauvaise récolte de 1879 en France, qui dope les cours[194], pour y vendre son blé[195]. La France importe 2,5 millions de quintaux en en 1881-82[195] puis 1,7 million en 1882-83[195]. Dès 1879, les grands céréaliers, tout comme les viticulteurs du Midi, souhaitent des droits de douane[196]. Les paysans qui pratiquent la polyculture et l’élevage tiennent encore à la liberté de commerce[196]. La Société des agriculteurs de France, fondée début 1868 au sein de l’aristocratie foncière et de la paysannerie aisée, réclame le protectionnisme[196], relayée par l'avocat Jules Méline, qui a confondé en 1861 l'hebdomadaire Le Travail avec le jeune Clemenceau. Pour lui, l'économie française est un arbre: l'industrie représente les branches et les feuilles, et l'agriculture le tronc et les racines. Opposé au saint-simonisme, accusé de vouloir "tout par l'industrie", le "Mélinisme" obtient la création de l'Ordre du Mérite agricole, des écoles pratiques d'agriculture[197], puis plus tard la Loi Méline de janvier 1892, protégeant l'agriculture française de la concurrence, pour en finir avec le libre-échange du Second Empire. Plus actifs pour réclamer ces protections que les petits, les grands céréaliers en ont profité plus qu’eux[196]. Après la crise boursière de 1882, un "tarif maximal" frappe le blé entrant en France, puis le sucre et le bétail[196]. Un "tarif minimal" est appliqué aux pays signataires d'une convention[198]. L’Allemagne réagit de la même manière. Les Britanniques maintiennent le libre-échange, les Danois et les Néerlandais s’adaptent en modernisant leur agriculture[198].

Le 7 juillet 1883, Jules Tanviray, professeur départemental d’agriculture du Loir-et-Cher créé le premier “syndicat d’achat en commun” de certains intrants[198]. D'autres coopérative d’approvisionnement voient le jour. En 1890, il en existe déjà 648 regroupant 234 000 membres. En 1900, ils sont 2 069 comprenant 512 000 membres[198].

Années 1880[modifier | modifier le code]

La montée en puissance de la Russie évaluée par les statistiques[modifier | modifier le code]

À partir des années 1880, l'État russe confie aux ministères concernés l'observation des récoltes, via des questionnaires demandant quelle est la surface d'emblavure ensemencée au cours de l'année et quelle récolte est ramassée sur cette surface[199]. À la même époque le ministère de l'Agriculture publie, chaque mois de juillet, les prévisions « subjectives », faites par les correspondants volontaires[199] et les volumes estimés des récoltes[199]. Puis, chaque mois de septembre, il établit à partir de récoltes-tests les récoltes « attendues »[199]. Enfin, chaque mois d'octobre, il publie les estimations définitives des récoltes à la fin de la moisson[199]. Sa méthode d'observation s'inspire de celle qui fonctionnait aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en France et en Prusse, mais il simplifia cette méthode car il ne parvint pas à créer un réseau suffisamment étendu de correspondants[199]. Les propriétaires fonciers furent donc amenés à indiquer les récoltes de leurs domaines, tandis que des informateurs paysans fournissaient les estimations de récoltes des ménages voisins[199].

Accélération de la croissance des rendements en blé en Europe[modifier | modifier le code]

De 1850 à 1910 se déroule une période de croissance très rapide des rendements en blé en Europe continentale (sans la Russie), qui passent de 8,8 quintaux à 12,3 quintaux de blé par hectare, soit un taux annuel de croissance de 0,6 %, plus rapide que le taux annuel de croissance de 0,4 % enregistré de 1910 à 1950[6]. Une accélération se produit à partir de 1880/90 après que la décennie 1870/79 connu un très sensible ralentissement des gains de rendement pour des raisons météorologiques[6]. Outre les causes liées aux modifications technologiques (sélection des semences, machinisme et surtout engrais artificiels[6]), une partie des gains dans la seconde moitié du XIXe siècle résulte une spécialisation des aires de culture[6] : le dixième environ de l'augmentation des rendements intervenue entre 1878/82 et 1908/12 était dû la spécialisation régionale[6]. Elle est presque aussi importante que l'utilisation des engrais artificiels pour expliquer la croissance des rendements en Europe sur cette période[6]. Elle varie beaucoup d'un département à l'autre, tout comme les rendements en blé, qui varient d'un département à l'autre, en 1908, du simple au quadruple, de 6,2 à 23,7 quintaux de blé par hectare[6].

L'invention de la charrue à creuser et de la moissonneuse-batteuse[modifier | modifier le code]

Inventée vers 1885, la "charrue à creuser", qui trace un sillon plus profond a pour effet de briser et de pulvériser le sol, ne laissant aucun sillon visible et facilitant l'utilisation d'un semoir pour la plantation[5]. Les charrues antérieures étaient simplement de grandes houes pour remuer le sol, tirées par des animaux, qui laissaient des sillons propres à la distribution des graines à la main. Mais l’utilisation de la charrue à soc de fer coûte d’autant plus cher que le paysan ne peut la bricoler lui-même[196]. Par ailleurs, elles est plus lourde, et donc ne peut être tirée par des vaches et nécessite des bœufs ou des chevaux, plus chers à l’achat comme à l’entretien, sans être compensés par la production de lait[196].

La reconversion des cultures nécessite aussi un apport de fonds, pour de nouveaux plants, de semences sélectionnées, et la moissonneuse-batteuse, dont les versions s'améliorent dans le sillage des inventions des américains Cyrus McCormick qui déposa le brevet de la moissonneuse mécanique, en 1834 et Hiram Moore déposa un brevet sur un modèle de moissonneuse-batteuse la même année. En 1866, Célestin Gérard construit la première batteuse mobile de France[180]. Alors que la faucheuse mécanique demandait huit « heures-ouvrier» à l'acre en 1865, la moissonneuse-batteuse ne demande plus qu'un quart d'heure. Mais ce sont machines avantageuses seulement dans les grandes propriétés.Même problématique financière pour les engrais (guano, phosphates naturels puis superphosphates chimiques[196] mis en place de puis 1870. Ils sont chers à cause du prix du transport et leur tarif ne diminuera finalement qu’à la fin du siècle lorsque s’imposera la réglementation de leur commerce par des lois[196].

Les semences hybrides de Vilmorin en 1883[modifier | modifier le code]

Pierre Louis François Levêque de Vilmorin (1816-1860) est le premier à montrer qu'il est possible de créer de nouvelles variétés en croisant des « lignées », en deux temps:

  • en isolant des lignées « pures » issues d'un très petit nombre d'individus voire d'une reproduction autogame contrainte pour les plantes allogames.
  • en les croisant pour en faire des hybrides F1, ou bien pour isoler par sélection une nouvelle lignée ayant hérité des caractères recherchés, présents dans les deux lignées parentes.

Son fils Henry de Vilmorin a publié en 1880 Les meilleurs blés avec la description des variétés de blé d'hiver et de printemps et leur culture[200] puis a mis au point par croisement en 1883 des blés hybrides[196]. Il a ensuite réussi à obtenir 18 souches de blés à haut rendement, tout en poursuivant le travail de son père sur la sélection de la betterave sucrière[201].

Les semenciers vendent d’abord sur les meilleures terres à blé, beaucoup plus faciles à homogénéiser par le travail des bœufs et les fumures organiques. Il faudra attendre la généralisation des engrais de synthèse et des pesticides, tout comme l'adoption de la mécanisation, pour l'extension à des terroirs plus difficiles. L'usage de semences issues d'un semencier va s'étendre en Europe de l'Ouest à la majorité des espèces et des terres cultivées.

Les grandes spéculations franco-américaines de 1887-1888[modifier | modifier le code]

À la fin de l'été 1887, des articles du New York Times racontent comment des récoltes de blé décevantes font monter les cours, permettant à des spéculateurs de tenter un Corner (finance)[202] sur le marché à terme de Chicago. Le pari est simple : les tensions liées à l'Affaire Schnæbelé, grave incident diplomatique entre la France et l'Allemagne, très médiatisé par les journaux français et l'Agence Havas, qui éclata le , vont permettre au général Georges Boulanger de prendre le pouvoir et lancer une guerre franco-allemande, avec pour conséquence une pénurie de blé en Europe, là où cette céréale est déjà moins abondante que prévu[203].

La rumeur veut qu'un des gros acheteurs soit la Banque du Nevada, fondée peu avant à San Francisco par John William Mackay, financier américain, d'origine irlandaise, qui a fait fortune à la Bourse de San Francisco en découvrant en 1868 le "Big Bonanzza" du Comstock Lode à Virginia City, le plus important gisement d'argent-métal de l'histoire des États-Unis. John William Mackay est un ami proche de l'éditeur de presse James Gordon Bennett senior, gendre du fondateur de l'agence Reuters et qui a lancé 4 octobre 1887 l’édition européenne du journal New York Herald à Paris avant de s'y installer. La rumeur veut que Le Matin (France) et le New York Herald fassent le lit du général Georges Boulanger, mais ne repose sur aucun fondement[202].

Le 27 août, l'Associated Press révèle que John Rosenfeld, de la "Nevada Warehouse and Dock Company" à Port Costa, en Californie et William Dresbach, président du San Francisco Produce Exchange, un autre marché à terme, fondé en 1867[204], ne peuvent honorer leurs engagements sur le blé. Deux jours après, John William Mackay dément être directement associé à la spéculation. Les actionnaires de la Banque du Nevada n'en perdront pas moins 12 millions de dollars[205],[206]. Ils ont pris le contrôle de 56 cargos de blé à des prix trop élevés[207].

La débâcle fait chuter les cours permettant à d'autres spéculateurs revenir en 1888, lors du Corner d'Hutchinson sur le blé en 1888 à Chicago, menés cette fois par Benjamin P. Hutchinson, qui a acheté progressivement, à partir du printemps, tous les stocks de blé. Lui aussi compte sur de fortes exportations à destination de l'Europe, où des prévisions très pessimistes font peu à peu état d'un déficit céralier de près de 140 millions de boisseaux[193]. Ce groupe de spéculateurs parvient à s'emparer de la quasi-totalité des stocks de blé Chicago, estimée à 15 millions de boisseaux et contrôle aussi les contrats de livraison pour septembre, période de fin des moissons. Le 22 septembre, le cours du boisseau atteint le seuil psychologiquement important de un dollar[193], mais sans décourager les vendeurs à terme, qui ensuite paniquent, cinq jours plus tard, lorsque le cours atteint 1,28 dollars[193].

Benjamin P. Hutchinson accepte de livrer 125000 boisseaux à 1,25 dollars, pour les soulager[193], mais pas plus. Le 28 septembre, avant-veille de l'échéance des contrats à terme, il fixe le cours à 1,50 dollars mais les vendeurs à terme refusent[193] et il monte alors ce prix à 2 dollars le dernier jour[193], cours duquel un million de boisseaux sont vendus à ce prix[193], l'autre million restant ne pouvant être livré[193], avec le contentieux juridique en résultant. Hutchinson est ainsi parvenu à faire monter le prix du blé en liquidation de 89 cents 3/5 à 200 cents au cours de l'année 1888. Il vendit à un prix élevé des quantités considérables de blé et gagna 15 millions de dollars.

Les conséquences de l'arrivée du moulin à cylindres en acier[modifier | modifier le code]

À la suite de l'invention du moulin à cylindres en acier en 1878, les variétés dures de blé telles que le "red turkey" devinrent plus populaires, dans les années 1880[170], que les molles, qui étaient auparavant préférées parce qu'elles étaient plus faciles à broyer pour les moulins à farine[170]. Le blé d'hiver Red Turkey était d'un blé ukrainien qui avait été cultivé en Crimée et dénommé Krymka. Cette variété appartenait au groupe des blés d'hiver durs de Crimée.

La légende attribue au meunier Bernhard Warkentin (1847-1908), mennonite allemand de Russie, l'introduction de la variété "Turkey Red" de Russie. Dans les années 1880, de nombreux meuniers et agents agricoles gouvernementaux ont travaillé à sa création et fait du Kansas l '«État du blé». Le ministère de l'agriculture des États-Unis et les stations expérimentales de l'État ont mis au point de nombreuses nouvelles variétés et ont appris aux agriculteurs comment planter ces variétés qui domineront ensuite la culture dans les régions arides des Grandes Plaines.

Au Canada et au Minnesota, le "Ladoga" prend le relais du "Red Fife"[modifier | modifier le code]

Le blé de printemps est le contrat-vedette, lancé dès 1883, sur le marché à terme de Minneapolis (photo de 1939).

En 1882, le professeur Charles Gibb, d'Abbotsford (Québec), voyage en Russie pour étudier les caractères et la résistance au froid de blés et légumes cultivés au nord, avec le professeur J.L. Bud, de l'Iowa[208]. Mais sans succès. En 1886, le ministre de l'Agriculture canadien écrivit à Goegginger, un négociant en blé de Riga, expert en céréales russes, qui lui expédia 100 boisseaux de "Ladoga", ensuite semés dans des parcelles expérimentales, au Manitoba et dans le Territoire du Nord-Ouest[208]. Le "Ladoga" y mûrit huit à dix jours plus tôt que le Blé Red Fife, se plaçant à l'abri des gels précoces. Les cultivateurs confirmèrent alors dans des lettres qu’ils préféraient ce blé, malgré sa moindre qualité et malgré l'opposition des chambres de commerce tenues par les cultivateurs du Sud du Canada[96]. Le premier contrat à terme sur le blé dur rouge de printemps fut lancé avec beaucoup de succès, en 1883, sur le Minneapolis Grain Exchange, créé en 1881 à Minneapolis, l'année où la ville dépasse pour la première fois Saint-Louis (Missouri) pour le tonnage de farine produite[209].

Au nord de la frontière, le Winnipeg Grain Exchange est à son tour fondé en 1887, dans la capitale du Manitoba avec pour premier président Daniel Hunter McMillan, un officier supérieur qui a participé à l'écrasement de la révolte menée par le métis Louis Riel, puis a fondé une entreprise de minoterie à Winnipeg en 1874.

Années 1890[modifier | modifier le code]

Aux États-Unis, à la fin du XIXe siècle, de nouvelles variétés de blé rustique des steppes russes ont été introduites dans les Grandes Plaines par les Allemands de la Volga qui se sont installés au Dakota du Nord , au Kansas , au Montana et dans les États voisins[210].

Les spécificités françaises[modifier | modifier le code]

L'accélération de la croissance des rendements en blé en Europe qui se produit à partir de 1880/90 est moins nette en France, au point qu'on y parle d'une "crise agricole de 1880-1900", qui comporte deux causes principales et directes, auxquelles s'ajoutent une troisième cause, dérivée des deux précédentes[194]. Une « crise viticole », due au Phylloxéra, avait fait son apparition en France dès le Second Empire, en 1863, avant de devenir catastrophique dès 1875[194], comme une crise de sous-production[194].

La première cause de cette "crise agricole de 1880-1900", qui semble plus nette dans les années 1890, est le retard technique subi par l'agriculture française[194]. Alors que la technique agricole faisait dans le monde de rapides progrès, notamment pour l'emploi des engrais chimiques, la France ne suivait qu'avec retard[194]. Les agriculteurs en sont restés aux enseignements transmis par les générations antérieures[194]. En 1892, il existe encore en France 3 millions et demie d'exploitations s'étendant sur moins d'un hectare[194] ! Et l'on songera qu'à la même date, les établissements qualifiés officiellement de « petits » et couvrant des surfaces de 0 à 10 hectares, forment 85 % du total des établissements et 26 % de la superficie cultivée[194]. La moitié des établissements agricoles n'occupe aucun salarié[194].

La polyculture est très répandue, car le paysan français tient à produire lui-même son blé[194], même s'il faut consacrer à cette culture des terres qui ne conviennent pas du tout[194]. Du coup, la France est à la fois l'un des plus grands producteurs de blé du monde[194] et celui dont le rendement moyen à l'hectare est le plus bas[194], avec un gros retard par rapport à la Belgique, l'Allemagne, et l'Angleterre[194]. Le produit de l'activité agricole est passé de 7 709 millions de francs en 1882 à 7 449 millions en 1898, soit respectivement 30 % et 27 % du total de l'activité française[194].

Les rendements en blé, par quintaux à l'hectare en Europe entre 1880 et 1900[194]:

Pays France Allemagne Angleterre
1880 11 12,9 16,4
1890 12,7 14,4 20,6
1900 12,9 18,7 19,2

Le blé avance avec le rail et les silos, à travers l'Ouest canadien[modifier | modifier le code]

À la fin du du 19e siècle, la construction, de 1881 à 1885, du Chemin de Fer Canadien Pacifique (CFCP), reliant les deux océans, l'amène à traverser les montagnes Rocheuses au milieu des terres contrôlées par la Nation des Pieds-Noirs, ce qui commence à inquiéter les investisseurs. En mars 1885, la Rébellion du Nord-Ouest éclata en Saskatchewan et le CFCP, qui s'appelle alors "Grand Trunk Pacific Railway", côté en Bourse de Londres depuis 1860[211], parvient à transporter des troupes en 9 jours alors que certaines sections n'avaient pas encore été utilisées, et la rébellion fut rapidement écrasée, ce qui suscite la gratitude, financière et réglementaire, du gouvernement canadien.

La compagnie ferroviaire est alors autorisée à distribuer des terres aux compagnies de négoce des céréales pour qu'elles y construisent des silos-élévateurs, destinés à faciliter l'écoulement des récoltes[212]. Les trois-quarts appartiennent à cinq firmes négociantes[212], toutes basées sur le Winnipeg Grain Exchange, fondé en 1887. En 1897, elles forment la "Northwest Grain Dealers Association"[212], qui obtient la "Loi sur le transport du grain de l'Ouest", plafonnant les tarifs de transport des céréales, qui ne sera abrogée qu'en 1983. Parallèlement, le «Manitoba Number One Northern», variété de blé de force roux de printemps, introduite dans les années 1870, acquiert la réputation de meilleur blé de meunerie à pain blanc[213], offrant dans foulée aux Prairies canadiennes celle de «corbeille à pain du monde»[213], au tournant du siècle. La production agricole attire vers ces Prairies canadiennes des milliers d'immigrants venant de l'Est du pays, de la Grande-Bretagne, de l'Europe centrale et de l'Europe de l'Est[213] suite à l'encouragement à l'immigration massive par Clifford Sifton, ministre de l'intérieur du gouvernement de Sir Wilfrid Laurier en 1896. Sifton établit des offices coloniaux en Europe. Alors que la plupart des immigrants venaient du Royaume-Uni et des États-Unis, le Canada reçu un afflux important d'ukrainiens, doukhobors ou de l'empire autrichien. Entre 1891 et 1914, plus de trois millions de personnes immigrèrent, majoritairement d'Europe continentale, le long de la voie de chemin de fer

Les premiers silos-élévateurs apparus dans les années 1870[213] se multiplient: près de 6000 sont construits dans les soixante années qui suivent[213], le long des voies ferrées, à une distance variant de 11 à 18 kilomètres l'un de l'autre[213], en général un entrepôt vertical fait de madriers couchés horizontalement pour supporter l'énorme pression d'une capacité de stockage de 25 000 à 35 000 boisseaux de blé[213]. De nos jours, environ un millier de ces silos en bois sont encore en place[213]. Dès les années 1900, la culture du blé devient le pivot de l'économie des Prairies canadiennes[213] et imprègne leur mode de vie[213].

Au début du 20e siècle, cette association des négociants, en relation étroite avec la Bourse aux Grains de Winnipeg, contrôle plus de deux tiers des silos-élévateurs à grains dans les Prairies canadiennes. Ces grandes entreprises de silos-élévateurs sont accusées de travailler en connivence avec le Chemin de Fer Canadien Pacifique (CFCP)[212], en situation de monopole pour forcer les agriculteurs à accepter des prix bas pour leurs grains qu'ils revendent plus haut ensuite, en profitant de leur contrôle de l'information et des mouvements de prix sur la Bourse aux Grains de Winnipeg. L'association contrôle plus de deux tiers des silos-élévateurs à grains dans les Prairies canadiennes. Ces pratiques déloyales suscitèrent la frustration et la colère parmi des agriculteurs[213], comme le décrit leur leader William Richard Motherwell[213].

Lorsqu'il y avait pénurie de wagons de chemins de fer, ils étaient aussi accusés de donner un traitement préférentiel aux entreprises au détriment des paysans. Des quantités significatives de récolte des grains sont alors chargés sur des charrettes et vendus par les agriculteurs dans la rue, plutôt que sur la Bourse aux Grains de Winnipeg.

La baisse des prix puis le corner de 1897[modifier | modifier le code]

Les prix ont subi une forte tendance à la baisse dans les années 1890 qui a causé une grande détresse dans les états des Grande Plaines[91] mais aiguisé les appétits spéculatifs. L'automne 1897 voit un début de « corner » réussi sur le blé par le spéculateur Joseph Leiter[193],[214], qui trouve en face de lui le vendeur à terme Philip D. Armour, menacé par la hausse des cours, alors que la saison des livraisons de blé des Grands lacs est terminée[193]. C'est le Corner de Joseph Leiter sur le blé en 1897 à Chicago. Philip D. Armour a eu vent de l'opération[214]. Ce dernier crée la surprise : il embauche une flotte de remorqueurs brise-glaces[214] pour amener dix millions de boisseaux de blé des grands lacs, malgré la glace, jusqu'à Chicago et briser la pénurie de court terme sur le rapproché. D'autres approvisionnements arrivent de différentes parties des États-Unis. Les cours retombent[214], Joseph Leiter et les membres de sa famille perdent plusieurs millions de dollars et il est radié du marché à terme[193]. Au début du siècle suivant aura lieu le Corner de Patten sur le blé à Chicago en 1909.

Le XXe siècle[modifier | modifier le code]

En France, le nombre d'heures de travail nécessaire pour acheter un 1 kilo de pain ne va pas cesser de diminuer tout au long du siècle[4]:

1925 1974 1987 2013
0,75 0,37 0,28 0,21

Le XXe siècle voit d'abord la culture du blé s'avancer au-delà de ce que l'analyse des conditions favorables pouvait permettre d'imaginer[5]: les basses températures d'hiver ne sont plus une contrainte, grâce aux blés de printemps, semés en mai et récoltés au début d'août[5], qui permettent cette extension en Norvège, Suède et Russie, ou dans le Canada de l'Ouest, qui bénéficient des effets des longs jours ensoleillés du Nord[5]. De plus, dans les régions continentales du nord, comme en Russie et en Ukraine, les étés sont chauds et lumineux, ce qui suffit à la croissance des blés de printemps[5]. La lumière règle l'assimilation du carbone aérien par la fonction chlorophylienne[5]: par un jour de clair soleil, un hectare de blé assimile assez de lumière pour produire en bout de chaîne environ 33 kilogrammes de pain[5], mais par une sombre journée nuageuse, ce n'est plus que 7 kilogrammes[5]. Malgré cette extension des surfaces cultivées dans le monde, au cours de la première moitié du XXe siècle, la France reste un pays grand producteur de blé, à l'abri d'une forte barrière douanière[5], alors que du côté belge, pays libre échangiste, le prix du blé est plus bas[5]. En Angleterre, autre pays libre échangiste longtemps, les agriculteurs ne cultivent plus le blé en 1935 que sur 756 000 hectares contre 5,3 millions d'hectares en France[5].

La répartition des exportations mondiales de blé par pays, au cours de la première moitié du XXe siècle[7]:

Pays 1910 1920 1925 1930 1935 1940 1945 1952
Canada 14 % 21 % 47 % 32 % 46 % 44 % 42 % 40 %
États-Unis 16 % 43 % 16 % 14 % 1 % 7 % 45 % 34 %
Australie 7 % 12 % 11 % 17 % 21 % 17 % 5 % 11 %
Argentine 13 % 23 % 15 % 15 % 15 % 21 % 8 % 3 %
Autres 50 % 1 % 11 % 22 % 17 % 11 % 0 % 12 %

Ensuite, les échanges internationaux de produits agricoles connaissent une croissance forte après 1945: le marché international des céréales s’accroît de l’ordre de 3 millions de tonnes par an et passe de 40 millions de tonnes en 1950 à 100 millions de tonnes autour des années 1970[215]. Les Américains en sont les bénéficiaires grâce au Plan Marshall, tandis que la Russie rétablit d'abord la situation avant de devenir ensuite importatrice.

En France, au cours de la seconde moitié du XXe siècle, grâce aux effets conjugués de la mécanisation, du remembrement et de l’emploi des semences sélectionnées, le rendement moyen du blé tendre a été multiplié par cinquante en un demi-siècle, passant de 1,26 quintaux par hectare et par an entre 1956 et 1999, à 26,7 quintaux en 1960, puis 52 en 1980, et 77,5 en 1998[2]. La productivité du blé n'est pas la même dans d’autres régions du globe, le rendement moyen mondial étant encore, au début du XXIe siècle inférieur à 30 quintaux par hectare et par an.

Les années 1900[modifier | modifier le code]

Les Etats-Unis]] dominent la production mondiale de céréales avant la Première guerre mondiale, avec 261 millions d'hectolitres de blé récoltées en moyenne pour les cinq années 1910-1914, devant les 230 millions d'hectolitres de la Russie, même si cette dernière les a devancés certaines années[216]. Les "Inde Anglaise" viennent ensuite avec 122 millions d'hectolitres, tandis que la production canadienne n'est pas clairement connue, la République d'Argentine produisant 57 millions d'hectolitres et l'Australie 31 millions d'hectolitres[216], toutes les deux encore derrière la France, l'Italie, et la Hongrie, les trois premiers producteurs de blé européens, qu'elles vont dépasser pendant la guerre[216].

Les principaux producteurs de blé en Europe avant la Première guerre mondiale, en moyenne pour les cinq années 1910-1914, en millions d'hectolitres[216]:

Pays France Italie Hongrie Allemagne Espagne Roumanie Autriche Iles britanniques
Récolte moyenne de blé 1910-1914 (millions d'hectolitres) 107 65 60 53 40 30 22 20

Les "Terres noires" de Russie ont tiré profit de la proximité de la mer Noire[modifier | modifier le code]

Alors que les pays européens étaient restés autosuffisants ou presque pour leur production céréalière, ils procèdent à l'augmentation rapide des importations de céréales russes et américaines après 1870. Avant 1810, environ 1 % seulement de la récolte russe de céréales. Les céréales ne devinrent une exportation significative pour la Russie qu'au milieu du XIXe siècle, quand les "Terres noires" de Russie commencèrent à tirer profit de la proximité de la mer Noire[126]. La Russie d'Europe voit ses exportations de blé mulitpliées par plus de cinq en cinquante ans, et ainsi augmenter de 23 millions de quintaux en 1860 à 126 millions[217]. Les exportations annuelles de blé américain dans le monde font encore mieux et plus vite à partir de la même période: elles passent de 9 millions de quintaux en 1866-1870 à 54 millions de quintaux pour la période 1896-1900, soit un sextuplement en seulement trente ans. En Russie, Le commerce extérieur est largement dominant dans le marché des céréales au XIXe siècle, mais ce spectaculaire boom de l'exportation céréalière n'empêche pas le maintien d'une culture de céréales très pauvre pour beaucoup de paysans. En moyenne, de 1883 à 1898, les disponibilités en céréales et pommes de terre s'élevaient à 360 kg en moyenne, par an et par habitant, au lieu de 500 dans le reste de l'Europe. Grâce à des récoltes exceptionnelles en 1909 et 1913, l'Empire russe devient le premier fournisseur mondial de céréales, mais perd ce titre les autres années.

Au début du XXe siècle la Russie apparaît aux yeux des Européens comme un des principaux fournisseurs mondiaux de céréales[199]. Entre 1908 et 1912, elle a exporté en moyenne chaque année 513,6 millions de pouds (ancienne unité de masse utilisée en Russie valant 16,38 kg ) de céréales[199] avec un maximum de 848 millions pouds en 1910[199]. Malgré cette réussite commerciale, les disettes locales touchent chaque année une région ou l'autre de la Russie au début du XXe siècle[199]: en 1899- 1901, les gubernii ukrainiennes sont les plus sinistrées, en 1906-1907 les récoltes les plus basses sont enregistrées dans la région de la Volga, en 1909 la disette atteint le Kazakhstan et en 1911 une nouvelle fois la Volga ainsi que l'Oural et la Sibérie occidentale[199]. Les mauvaises récoltes en 1905-1906 et en 1911 ont cependant affecté très modérément l'espérance de vie, contrairement à ce qui avait été constaté lors des famines et épidémies antérieures, notamment en 1872, 1882 et 1892[199].

Minneapolis, capitale mondiale du blé et profite du « pack » du maïs[modifier | modifier le code]

En 1900, Minneapolis devient la capitale mondiale du blé[218]. Le Minneapolis Grain Exchange sera le premier marché à terme au monde à proposer un système de compensation, permettant d'augmenter les volumes échangés, à bien moindre coût et avec une plus grande sécurité de transaction. Grâce aux géants du rail basés sur les ports du Lac Michigan, qui desservent le Minnesota, le Wisconsin et le pourtour des Grands Lacs, la production de blé à l'ouest du Mississippi assure 65 % de l'offre américaine dès 1899 et 90 % dès 1909. Le complexe agro-alimentaire disposé le long des grands ports du Lac Michigan (Chicago, Milwaukee) a bénéficié aussi d'une concentration de la production de maïs au sein d'un « pack » de sept nouveaux États américains (Iowa, Kansas, Minnesota, Missouri, Nebraska, Dakota du Nord et du Sud) qui en 1899 produisaient 40 % du maïs américain[219].

Naissance du mouvement coopératif chez les cultivateurs de blé de l'ouest canadien[modifier | modifier le code]

Les Coopératives céréalières au Canada sont née d'une tradition d'activisme agraire dans les Prairies canadiennes en plein essor[220]. En novembre 1901, une cinquantaine de céréaliers stigmatisent les sociétés de négoce comme leurs "oppresseurs" lors d'une "réunion de l'indignation" organisée par deux paysans John Sibbold et John A. Millar, au centre d'expédition des céréales d'"Indian Head (Saskatchewan)", au Saskatchewan, car la moitié de la récolte céréalière exceptionnelle est perdue, faute d'espace dans les silos-élévateurs à grains et de wagons du chemin de Fer Canadien Pacifique. Ils créent la Territorial Grain Growers' Association, qui dénonce aussi le spéculatif Winnipeg Grain Exchange[221] et et veut peser sur la Loi de 1902 sur les Grains du Manitoba. Parmi ses dirigeants, Charles Avery Dunning, futur premier ministre de la Saskatchewan et ministre des Finances du Canada. Surfaces semées en blé au Canada entre 1901 et 1921, en millions d'âcres :

1901 1911 1921
4 millions 11 millions 21 millions

En 1905, la TGGA se scinde, l'Alberta et la Saskatchewan devenant deux nouvelles provinces du Canada. L'Alberta Farmer's Association fusionne en 1909 avec la Société Canadienne de l'Équité pour créer l'United Farmers of Alberta, non-partisane. En 1913, le gouvernement albertain l'aide à créer l'Alberta Farmers' Co-operative Elevator Company. La Grain Growers' Grain Company, autre coopérative, fondée en 1906, loue 174 silos à grains dès 1912 au gouvernement du Manitoba, achète les siens et un moulin à farine, puis fusionne avec celle de l'Alberta en 1917 pour fonder United Grain Growers. Lors de la fusion, l'AFCEC a 103 silos-élévateurs, 122 hangars à charbon et 145 entrepôts et le GGGC a 55 hangars à charbon, 78 entrepôts, 60 silos-élévateurs, tout en louant 137 au gouvernement du Manitoba, permettant de traiter près de 28 millions de boisseaux. Dès 1910, le Canada assure près d'un cinquième des exportations mondiales de blé et va passer à la moitié dans les quinze années qui suivent.

En France, le mouvement coopératif fonde en 1908 deux fédérations: coopératives de production et les mutuelles régionales de crédit, puis en 1909, à une Fédération des syndicats agricoles[198]. En 1910, l'ensemble se regroupe sous la présidence du radical Albert Viger, trois fois Ministre de l'Agriculture depuis 18993, en une Confédération nationale de la mutualité, de la coopération et du crédit agricole (FNMCA) qui achète un immeuble au 129 Boulevard Saint-Germain à Paris, entre le Sénat et la Chambre des députés, pour faire contrepoids à la conservatrice Société des agriculteurs de France, basée Rue d'Athènes[198].

Rebond des cours mondiaux entre 1906 et 1909[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Histoire de l'Australie.

Le début du XXe siècle va voir aboutir la création d'un nouvel État fédéral, l'Australie, qui voit le jour le , doté d'une constitution ratifiée par le parlement britannique en 1900. Les années 1900 voient un premier doublement de la longueur du réseau ferré australien, qui dépasse les 4 000 miles[222]. Au cours de la seconde moitié des années 1900, les exportation de blé australien vers l'Angleterre se font à des prix moyens en forte hausse, avec une augmentation d'un tiers des volumes exportés entre 1906 et 1909[223]. De tous les blés exportés vers l'Angleterre, le blé australien est le plus onéreux[223], en raison de sa richesse en gluten et du fait qu'il est facile à transformer en farine[223]. Sur l'ensemble de la décennie, le prix du blé australien passe de 2 shilling et 9 penny (il y a alors 12 penny dans un shilling) par "quart impérial" (quart d'un gallon du système impérial d'unités soit 1,136 522 5 litres), à 4 shilling et 2 penny[223], une hausse de près de 50 %. La mauvaise récolte anglaiEs de 1903 est aussi compensée par des importations américaines ( 5 millions de boisseaux) et argentines (3 millions de boisseaux)[223].

Cette remontée des cours du blé tranche avec l'évolution alors en cours. Entre 1861 et 1903 le prix du quarter avait été plus que divisé par deux, de 55 à 26 shilling par par "quart impérial"[223], en passant par 45 shilling en 1881[223], la baisse s'accélèrant ensuite sur les deux dernières décennies du siècle. L'Australie représente seulement 2 % de l'offre mondiale de blé en 1900[223] et elle va ensuite devenir un grand producteur. L'apport des nouveaux pays fait que la production mondiale stagne entre 1904 et 1908 à environ 3 milliards de boisseaux[223].

Les années 1910[modifier | modifier le code]

Pendant la Première Guerre mondiale, l'Amérique du Nord, l'Argentine et l'Australie ont étendu les surfaces cultivées en céréales pour répondre aux demandes de l'Europe en guerre[224]. En Amérique du Nord, elle a augmenté de 60 %[224]. Parmi les nations exportatrices de céréales, quatre vont nettement profiter de la pénurie en Europe causée par la Seconde guerre mondiale, Australie, États-Unis, Argentine et Canada[7]. Grande gagnante, l'Argentine passe de 13 % à 23 % des exportations de céréales dans le Monde au cours des années 1910[7], l'Australie de 7 % à 12 %[7], le Canada de 14 % à 21 %[7] et les États-Unis, l'autre grand gagnant de cette période, de 16 % à 43 %[7].

L'Argentine remplace la Russie et devient un grand exportateur de céréales[modifier | modifier le code]

L'Argentine passe de 13 % à 23 % des exportations de céréales dans le Monde au cours des années 1910. Le Royaume-Uni avait la mainmise sur l'économie argentine jusqu'à la fin des années 1860, mais entre 1880 et les années 1920, l'arrivée massive d'immigrants européens et de capitaux étrangers génère un essor économique qui en fait en 1913, l'un des pays les plus riches du monde, 12e par le PIB par habitant, juste devant la France[225],[226].

Les cargos de blé argentin arriveront à point nommé en 1917, lorsque la Révolution russe privera l'Europe des blés de Russie et d'Ukraine[227]. Plus tard, l'Argentine volera au secours de la Russie, menacée d'embargo par les États-Unis en 1980. L'Argentine des années 1910 approvisionne ainsi le monde en céréales, en laine et en viande, grâce aux gigantesques espaces agricoles de la Pampa.

Le million de tonnes de blé exportées est atteint en 1893 contre 100 000 tonnes exportées en 1884 et seulement 9 tonnes en 1871. Le négociant américain Bunge, créé par Charles Bunge, futur « géant du grain »[228], s'implante en Argentine à partir de 1884, pour y développer le blé. Il déploie des infrastructures qui permettent la croissance des grandes exploitations mais aussi de nouvelles, plus petites. À la fin du XIXe siècle, dans la province de Buenos Aires, 20 propriétaires d'exploitations de 20 000 hectares et plus se partagaient 0,64 million d'hectares.

Quelques années après le krach de 1929, c'est l'élevage qui prend le relais et monopolise les ressources exportatrices de l'Argentine, dans un jeu de vases communiquants, qui s'inverse ensuite dans les années 1920. La croissance de la production agricole entre 1920 et 1935 s'explique presque entièrement par la chute de l'élevage pendant la même période. Et réciproquement, l'augmentation des bovins de 1935 à la fin des années cinquante a pour contre-partie la régression de la production agricole. Les années 1930, Décennie infâme, sont en effet marquées par la corruption des gouvernements militaires qui prennent le pouvoir lors d'un putsch en 1930, et compensent la baisse mondiale des prix agricoles causée par la Grande Dépression par la préférence pour l'élevage, pendant quelques années. En 1935, après le pacte Roca-Runciman (en) de 1933, qui transforme, selon le député Lisandro de la Torre (en), l'Argentine « en partie intégrante de l'Empire britannique », la majorité du capital industriel demeurant entre les mains de firmes américaines et britanniques, tandis que la pampa devient le principal fournisseur de viande du Royaume-Uni, au prix d'une domination néo-coloniale dénoncée, sur le terrain politique, par le groupe de jeunes radicaux FORJA.

L'essor du blé australien[modifier | modifier le code]

Le prix du blé australien avait augmenté de près de 50 %[229] au cours de la décennie précédente grâce aux exportations vers l'Angleterre, qui vont encore augmenter au cours des années 1910. Entre 1908 et 1913, 46473 immigrants britanniques sont arrivés en Australie de l'est[222], dont 30811 financièrement aidés à condition qu'ils s'engagent à travailler dans l'agriculture[222]. Ils reçoivent l'assistance du gouvernement australien sous la forme d'une extension du réseau ferré qui permet de réduire les coûts de transport du blé[222] et du crédit à bon marché pour équiper leurs fermes céréalières[222]. En 1913, l'or représente cependant encore 47 % des exportations australiennes[222], mais la dernière des Ruées vers l'or en Australie prend fin, les bushrangers connaissent leur apogée et le gouvernement veut transformer la ruée vers l'or en une ruée vers le blé et la ceinture de blé de la région de Perth. En 1909, les partis protectionnistes et libre-échangistes fusionnent et forment le Parti libéral du Commonwealth mais cette union n'est pas suffisante pour empêcher l'arrivée au pouvoir du parti travailliste conduit par Andrew Fisher en 1910, qui fait tour pour installer les chercheurs d'or sur les nouvelles terres à blé.

Cette "ceinture céréalière" est limitée au nord par la région de Mid West, à l'est par le Goldfields-Esperance, au sud par les régions de Great Southern et South West à l'ouest, du nord au sud, par l'océan Indien, la région de Perth, la capitale de l'Australie-Occidentale et la région de Peel.

Le développement des cultures est cependant limité par la distribution inégale des précipitations[230]: une zone dite de "tampon tempéré", propice à la culture du blé et connue sous le nom de "ceinture de blé"[230], avec des précipitations de 20 à 12 pouces par an[230], sépare les zones côtières des zones semi-arides[230]. Une ligne avait été dessiné par l'arpenteur général de l'Australie du Sud, George W. Goyder, en 1865, après deux années de sécheresse[230]. L'Australie-Occidentale devint un important producteur de céréales en 1905, grâce à l'introduction, depuis les années 1890, de superphosphate et d'azote pour améliorer la fertilité[230]. À son tour, la Nouvelle-Galles du Sud devint le premier producteur en 1910[230]. Le Parti travailliste australien, du Premier ministre d'Australie-Occidentale John Scaddan (en), a grandement libéralisé en 1911 les conditions d'octroi de crédits de la Banque Agricole créée en 1894. Au cours des six années précédent son arrivée au pouvoir, la production avait sextuplé pour atteindre 160 000 tonnes mais l'acquisitions de terres était devenu un mouvement aux buts spéculatif plutôt que productifs, avec quatre millions d'hectares acquis, donc son administration a changé la donne pour passer de l'aliénation des terres à la production: l'aliénation est retombée à 61 000 hectares en 1915 contre 570 000 hectares en 1912 et les récoltes de blé ont triplé.

La construction des chemins de fer a été renforcée, tandis que les agriculteurs s'installant dans la ceinture de blé de l'Est ont bénéficié d'une expertise technique, tandis qu'un impôt progressif sur le revenu a été introduit. John Scaddan (en) a conservé le Gouvernement de l'Australie-Occidentale lors des élections du pour élire les 50 membres de l'Assemblée législative d'Australie-Occidentale, qui ont vu l'émergence du Western Australian Country Party, fondé lors d'une conférence des fermiers et des colons de la Farmers and Settlers Association en 1913 pour défendre les intérêts ruraux, qui a gagné huit sièges.

Une grave sécheresse en 1914 et la Première Guerre mondiale[222] ont interrompu la croissance de la production agricole de blé, qui est retombée de 80 % en une année[222]. Mais l'augmentation de 90 % du prix de blé entre 1914 et 1920 a réussi à éviter à l'industrie céréalière un déclin majeur[222]. Scaddan a pensé que l'Australie-Occidentale pourrait construire un système ferroviaire qui était trop grand pour ses exportations. Les lignes ouvertes pour le trafic céréalier ont été principalement placées dans la ceinture de blé d'Yuna et Ajana, au nord de Geraldton à Gnowangerup. Les chemins de fer du Sud ont pénétré vers l'est de Wagin Katanning et Tambellup. Plus au nord la ligne des collines Wongan Mullewa a achevée plus tard, fournissant un chemin de fer gouvernemental de Perth à Geraldton.

L'expansion du blé australien reprendra et se poursuivra lors de la décennie suivante, malgré une une baisse des prix du blé au cours de sa seconde partie[222], qui n'empêche pas l'extension des surfaces cultivées[222], y compris dans des zones à trop forte salinité[222], ce qui a ensuite entraîné des problèmes d'érosion. Dans les années 1920, les exportation de blé australien vers l'Afrique du Sud atteignaient en moyenne 150 000 tonnes par an, entièrement expédiées par le transport maritime à la demande, par un navire de commerce non affecté à une ligne régulière, forme de colportage de port en port[231].

Doublement des surfaces cultivées la long du Danube en Roumanie[modifier | modifier le code]

Au début du XXe siècle, la Roumanie était déjà le deuxième exportateur de céréales en Europe, après la Russie et ses ports en relation intense avec Marseille. La Roumanie est ensuite mise à contribution par les autres pays européens pendant la Première Guerre mondiale: la production totale des céréales y a quasiment doublé en une décennie pour avoisiner 120 millions de quintaux en 1921 contre 60 millions en 1910[232].

Les céréales sont alors cultivées en Roumanie sur plus de 100 000 km2, dont 25 000 km2 pour la Bessarabie qui a le plus contribué à doubler en dix ans l'étendue cultivée, mais dont les rendements sont médiocres. Les parties les plus riches de la zone agricole occupée par le Banat et le département d'Arad, autre contributrice à l'expansion des années 1910 sont situées en Yougoslavie et en Hongrie[232].

Le maïs, introduit à l'époque ottomane, pèse un tiers du total de la production roumaine de céréales, en 1921 comme en 1910 et la bouillie de maïs mamaliga constitue encore la base de la nourriture du paysan roumain. Mais le maïs souffre quand les pluies de printemps sont insuffisantes et l'été trop humide. Sur les terres des colons allemands et bulgares, le blé l'emporte.

Les rendements sont faibles en Transylvanie malgré la fertilité du sol, tandis que le blé ne donne pas en moyenne plus de 13 hectolitres par hectare en Bessarabie, où seuls les grands propriétaires utilisaient les machines russes. Le sol est mieux cultivé dans le Banat et la plaine Arad, où les rendements sont supérieurs (15 à 18 hectolitres par hectare) à ceux de la Valachie et de la Moldavie méridionale[232]. Les engrais chimiques permettent au Banat ses rendements élevés. La variabilité extrême des récoltes affaiblit la Roumanie. Les ensemencements peuvent être très réduits par un automne trop sec et un hiver précoce[232].

L'âge d'or d'avant la Première Guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Les quatre années qui ont précédé la Première Guerre mondiale sont considérées comme "l'âge d'or" pour la culture des céréales aux États-Unis[88], avec une forte croissance de la demande en provenance des pays européens[88].

Cette situation est remise en cause par la Première Guerre mondiale, qui a vu un grand nombre de jeunes agriculteurs européens enrôlés dans l'armée. Certains pays alliés, en particulier la France et l'Italie dépendaient des expéditions américaines, pour environ 100 000 à 260 000 000 boisseaux par an. Les agriculteurs américains ont réagi à la forte demande et aux prix élevés en augmentant leur production, beaucoup d'entre eux prenant des hypothèques pour racheter leurs fermes voisines[233]. Cette vague d'investissement conduira à un grand excédent céréalier dans les années 1920 aux États-Unis. Les baisses des prix qui en résultent incitent les cultivateurs à demander l'appui du gouvernement, d'abord grâce aux projets de loi McNary-Haugen , qui échouent au Congrès, puis par l' Agricultural Adjustment Act de 1933 et ses nombreuses versions, lors du New Deal.

L'État américain prend le relais des grands marchés pendant la guerre[modifier | modifier le code]

Aux États-Unis, la Première Guerre mondiale est marquée, dans le domaine de la culture des céréales, par la loi de 1914 créant une taxe de deux cents sur tous les contrats à terme liés aux matières premières. Cette loi prévoit une exemption totale si le contrat spécifie de manière très précise la qualité de la matière première, ses conditions de livraison et l'acceptation du Ministère de l'agriculture comme arbitre des contentieux, afin de remédier à un problème alors jugé grave, l'abandon de toute pratique de couverture sur les marchés à terme du coton, aux spécifications trop floues et aux spéculations trop perturbantes.

Une nouvelle version de la loi, en 1916, charge le ministère de fixer lui-même les spécifications des contrats et d'inspecter et labelliser les différents types de coton. Une autre loi, similaire est votée en 1916 pour les céréales, car la première avait été invalidée, avec la particularité de fixer des standards minimums de qualité pour leur stockage.

En avril 1917, à la déclaration de guerre des États-Unis, les opérations sont suspendues sur le NYSE et le NY Produce Exchange mais se poursuivent sur le Chicago Board of Trade (CBOT) de Chicago. Le contrat sur le blé touche sur le Chicago Board of Trade son plus haut historique à 3,25 dollars le boisseau le 11 mai 1917 puis est suspendu. Trois mois plus tôt, le 3 février, il ne valait que 2,44 dollars soit deux fois moins. Le 1er juin il en va de même pour les œufs et le beurre et le 11 juin pour le maïs.

Le 12 août 1917, le président Hoover propose que l'État achète la totalité de la récolte 1917 des États-Unis au prix unique de 2,32 dollar le boisseau et créé une nouvelle administration, la "Grain Corporation", dirigée par Julius Barnes, pour acheter les récoltes dans les gares et les ports. Industriel du négocie, membre du Parti républicain, mais aux vues souvent considérées comme «libérales», Julius Barnes fut président de la Barnes-Duluth Shipbuilding Company et de la McDougall-Duluth Company, qui était probablement la plus grande entreprise d'exportation de céréales du pays. Il a exploité une flotte de cargos reliée au trafic passant par le canal Érié, reliant les Grands Lacs et la côte de l'Atlantique. Après la guerre, il deviendra président de la Chambre de commerce américaine sur la période 1921-1924

Si l'activité américaine pendant la guerre avait été confinée à la Belgique, c'était en raison des circonstances; en effet, le gouvernement américain, avant son entrée dans la guerre, avait tenté des démarches auprès des puissances centrales pour organiser le ravitaillement de tous les territoires envahis par les armées, aussi bien à Test de l'Europe qu'à l'ouest.

La Ligue non-partisane triomphe dans le Dakota du Nord en 1916[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Histoire du Dakota du Nord.
Article détaillé : Ligue non partisane.

L'Histoire du Dakota du Nord est marquée par la création dans les milieux céréaliers de la "Ligue non-partisane"s[234], mouvement populiste qui triomphe aux élections de 1916, mené par deux jeunes amis fermiers, inconnus jusque là, Fred Wood et Arthur Charles Townley, le second ayant une expérience au parti socialiste américain. La "Ligue non-partisane" espère remplacer le système des partis par une forme de démocratie directe et réunit des producteurs de blé inquiets d

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